‹ La Brie d'autrefoisChapitre 18 sur 33 · LA « VEILLE » AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LA « VEILLE » AU VILLAGE

LLE tend aussi à disparaître, comme bien d'autres, hélas! la joyeuse coutume de veillées en commun, de la veille plutôt, comme on dit vulgairement dans le pays briard.

Un jour, nos arrière-neveux, en entendant une grand'maman leur raconter qu'autrefois on allait à la veille, se demanderont ce que peut bien signifier ce mot dans la bouche de leur bonne aïeule. Et déjà certainement beaucoup de nos lecteurs, en voyant ce titre : « La veille au village, » se sont empressés de lire les lignes

suivantes pour avoir le mot de cette sorte d'énigme. Pour ceux-ci, comme pour l'éditication des races futures, si Jamais cet article parvient jusqu'à elles, nous dirons que la « veille » s^emploie indifféremment, au village, pour désigner le lieu de réunion et rassemblée même des ménagères passant en commun les longues soirées d^hiver.

Mais, me direz-vous, en quel endroit se tient cette réunion? A Fétable. Oui, c'est l'étable qui a le privilège d'abriter les laborieuses paysannes. Sa tiède température, en effet, entretenue par rhaleine des bêtes à cornes, invite à chercher là un refuge naturel contre le froid.

On choisit d'abord une étable assez spacieuse et ayant un coin disponible; pour tout ameublement. Ton y place un chandelier de forme primitive (le pieu), formé d'un bloc de bois arrondi.

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à la base solide, et portant au centre une tige d'environ un mètre de haut sur quatre ou cinq centimètres de diamètre. L'extrémité supérieure du pieu est creusée, pour recevoir la chandelle de suif traditionnellement employée , et une paire de ciseaux, destinée à la moucher, est suspendue à une corde fixée par un clou.

Le nombre des veilleuses n'est limité que par la place à occuper. Chacune d'elles, en entrant, doit l'apport d'une chandelle ; ceci est de rigueur. Le luminaire ainsi obtenu est mis en réserve, et, comme l'on n'allume qu'un seul flambeau à la fois, ce n'est que lorsque la première provision est épuisée que Ton en reprend la fourniture à tour de rôle et au fur et à mesure des besoins.

Le soir arrivé, les veilleuses, munies de leurs chaises, — qu'elles sont tenues de remporter au départ, — pénètrent une à une dans Tenceinie préparée. ir*

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Un premier cercle se forme à l'entour du pieu : ce sont les couturières, dont les travaux d'aiguille demandent naturellement le plus de clarté; viennent ensuite les fileuses, profitant habilement des interstices laissés par les premières, et enfin, derrière elles, disséminées au hasard, les écosseuses de haricots et les fabricantes de cajets pour fromages.

Les premiers instants sont quelque peu silencieux; mais bientôt les langues se délient, les caquets commencent, on s'anime, et Dieu sait ce qui se débite alors de paroles pendant les quatre ou cinq heures que dure ordinairement la veille.

Les maris, habituellement, ne sont point admis dans le sanctuaire du babillage; mais, en revanche, on y tolère volontiers les jeunes gens, et, si l'on sondait bien la pensée des jeunes filles ei des mamans elles-mêmes, on pourrait dire hardiment que leur présence est fort désirée. C'est qu'en effet, lors des visites de ceux-ci, les jeux s'organisent, la chansonnette et les gais propos

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pétillent, et le temps passe si vite qu'on est tout surpris de voir arriver l'heure du départ.

Parfois, au contraire, les esprits se ressentent du temps neigeux et sombre, les histoires lugubres se succèdent, et Ton pourrait voir plus d'une écouteuse fort luronne en plein jour frissonner là, sous sa camisole de laine, au récit d'un horrible méfait ou de quelque fantastique apparition.

Un soir , me racontait dernièrement une grand'maman, ma voisine, oh! il y a bien longtemps décela, c'était vers l'an 18..., le vent faisait rage au dehors, la neige tourbillonnait, et parfois une rafale plus forte que les autres faisait craquer les ais mal joints de la porte. Une sorte de vague inquiétude planait dans l'atmosphère alourdie de la veille., et, comme nous étions encore toutes sous rimpression d'un récit fort émou-

vant, trois coups sont frappés sur les vitres, et une figure hideuse et grimaçante vient se coller à la croisée. Quelques-unes se signent, et nous nous levons éperdues.

On ramasse à la hâte son ouvrage, et l'on se dirige en se bousculant vers la porte. Horreur! la première qui Touvre recule épouvantée! L'apparition de tout à l'heure, la figure horrible, lançant des flammes par la bouche et par les yeux, est là, immobile et menaçante, à quelques pas seulement du seuil! Folles de terreur, nous nous précipitons de nouveau au fond de l'étable, et, pendant quelques minutes, nous ne savons plus où donner de la tête; la confusion est à son comble. Mais enfin, la réflexion aidant, le calme revient quelque peu, et Ton forme hardiment un plan de campagne pour débusquer Tennemi qui nous barre la route. Deux robustes gaillardes s'emparent de fourches de fer, et nous nous préparons à les suivre, armées de quenouilles et de ciseaux.

On se met en marche. La première était la

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grande Catherine; oh! mais, c'est qu'elle n'était pas honteuse, celle-là! Je crois encore la voir, les manches retroussées et sa fourche à la main. L'apparition était toujours là. Catherine fond sur elle impétueusement et l'enfourche en la renversant du premier coup. Nous accourons toutes à la rescousse; mais un fol et bruyant éclat de rire, jeté par la brave Catherine en voyant la tête du monstre roulant à quelques pas, trouve le plus joyeux écho parmi toutes celles qui l'entourent et se prolonge pendant plus de cinq minutes.

Ce qui nous avait tant causé de frayeur n'était autre chose qu'une énorme betterave habilement creusée et taillée en tête de dragon! Quant aux flammes qu'elle nous semblait jeter par les yeux et la bouche, ce n'était que l'effet d'une lumière placée à l'intérieur.

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