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LE VIN DES MORTS

A brume est épaisse, le pavé sale et boueux. C'est la Toussaint affirmant une fois encore l'exactitude

du proverbe :

A la Toussaint, Adieu les belles filles et les beaux chemins!

En dépit de ce triste acheminement vers une saison encore à naître, mais désireuse de se faire pressentir, un certain va-et-vient anime les rues des villages, et si, comme le veut le dicton, les belles filles y brillent par leur absence, plus

d'un gars solide et bien découplé, blouse bleue sur le dos et casquette sur l'oreille, en suit d'un pas alerte les longs et capricieux méandres. Ce sont les membres de la corporation des jeunes gens qui viennent au rendez-vous, chez le marchand de vin du coin.

Mais à quelle intention? C'est que c'est demain la Commémoration des Morts; qu'il s'agit de faire parler haut et ferme, en leur honneur, l'hôtesse branlante du vieux clocher, et que ce devoir sacré est dévolu aux jeunes garçons.

Dès l'issue des vêpres, oii ils se sont rendus en corps, la porte du beffroi roule sur ses gonds, et, dans leurs mains robustes, la corde, méthodiquement agitée, fait dire à l'airain docile ses lamentations les plus sonores. De temps en temps, le glas funèbre interrompt ses plaintes, les divisant ainsi en lais. — suivant la pittores-

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que locution briarde — qui se succèdent sans interruption jusqu'à huit et quelquefois même dix heures du soir.

A l'angélus du matin, c'est-à-dire à quatre ou cinq heures, selon l'habitude des pays, — car dans certaines paroisses le son de la cloche se fait entendre la nuit entière, sans autre interruption que celle des différents lais^ — les sonneries recommencent et se prolongent Jusque vers dix heures, moment de Toffice des Morts.

Pendant ce temps, une partie des jeunes gens, dirigée par le président de l'association, s'en va de porte en porte, dans le village, solliciter une rémunération de la peine qu'ils se donnent a pour les morts », ajoutent-ils. Cette rémunération consiste ordinairement dans une quantité de vin plus ou moins grande, selon Tabondance de la récolte ou la générosité du donateur, et

()G La ^rie d'autrefois.

qui trouve place dans un seau porté à l'aide d'un bâton par deux des quémandeurs.

Lorsque le seau est rempli, il est versé dans un tonneau préparé à cet effet chez le marchand de vin, et Ton retourne en quête de nouvelles offrandes. Tous les artisans , rentiers , marchands, etc., en un mot. tous ceux qui n^ont pas échalas sur le coteau, s'acquittent avec une pièce d'argent quMls glissent discrètement dans le sac de toile dont s'est muni Tun des quêteurs.

La visite à toutes les maisons terminée, le fruit de la quête sert à l'établissement d'un banquet où se réunissent fraternellement les « sonneux » et oii, grâce au tonneau rempli, chacun s"empresse d'étancher longuement sa soif, en buvant en vrai sonneur, à tire-larigot.

Et voilà comment le vin des morts servait à réconforter les vivants.

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Aujourd'hui, la coutume a subi de profondes modifications : les jeunes gens, sauf dans quelques rares communes, ont complètement abandonné leurs prérogatives, et c^est le bedeau qui, après s'être acquitté tant bien que mal de la sonnerie, fait la tournée du pays ; mais il laisse de côté le seau traditionnel et se contente des quelques pièces de menue monnaie qu'on veut bien lui octroyer.

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