‹ La Brie d'autrefoisChapitre 20 sur 33 · LES 0 DE L'AVENT · texte numérisé non relu

LES 0 DE L'AVENT

AN de grâce 1837 n'a plus que de courts instants à vivre; le mois de décembre, le front couvert de neige et de frimas , vient de naître et semble déjà vouloir déployer toutes les rigueurs que Thiver tient en réserve. Mareuil-lès-Meaux se présente à nos yeux; pénétrons, s'il vous plaît de m'y suivre, dans cette maison peu élevée qui dresse là devant nous son pignon aigu. Un murmure confus, incessant, s'en échappe et rappelle à s'y méprendre le bruit d'une ruche en pleine activité : c'est l'école. Le maître vient de faire venir

auprès de lui huit bambins de cinq à huit ans; il leur annonce qu^ils sont désignés pour chanter un O et que la répétition va commencer pour chacun d'eux. Grande Joie de ceux-ci, tout enchantés de pareil honneur.

Mais, pendantqu'iis se livrent à cet exercice tout à fait de leur goût, apprenons à ceux de nos lecteurs qui pourraient Tignorer ce que sont les O que nos petits chanteriots vont répéter.

Ce qu'on appelle dans la Brie les O de Noël ou de VAvent sont des antiennes qui se chantent le soir à complies, à partir du i5 décembre, et cela pendant neuf jours consécutifs, c'est-à-dire jusqu'à la veille de Noël.

Arrivons immédiatement à cette date du i5, et voyons avec quel cérémonial.

L'acte en lui-même n'a rien de bien extraordinaire ; il s'agit tout bonnement, pour le

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petit chantre, de se rendre au chœur et- d'y entonner Fantienne qui lui est dévolue ainsi que le chant du Magnificat, en présence du prêtre, du maître et de tous les enfants de l'école. Il n'y a jamais d'autres assistants. Le chant terminé, les jeunes camarades du privilégié s'approchent et, se saisissant de lui, se disputent l'honneur de le porter en triomphe jusque chez ses parents.

C'est naturellement le plus fort qui est désigné; le triomphateur monte à califourchon sur ses épaules et se met ainsi en route, escorté de la troupe, qui crie à tue-tête et de la façon la plus discordante :

Oh! Oh ! la chair vaut mieux que les os!

C'est ainsi que l'on arrive à la maison. Les parents sortent sur le pas de la porte; on leur remet leur fils, et, en manière de gratification, la mère jette aux enfants une pleine gironnée de

pommes, de poires et de noix, accompagnées de quelques gros sous qu'ils se disputent à qui mieux mieux.

Rien de plus comique, de plus désopilant pour les spectateurs, qu'une pareille scène de bousculade; mais que de mécontents parmi les moins forts ou les moins lestes!

Ils s'en consolent vite, cependant, les petits infortunés, et c'est le cœur léger qu'ils se séparent, espérant bien se rattraper le lendemain, sinon « aux branches », comme le veut le proverbe, mais, ce qui leur plaît infiniment mieux, aux personnes elles-mêmes.

La même scène se renouvelle ainsi chaque soir.

Mais arrive le dimanche. L'instituteur a réservé pour ce jour-là l'enfant dont les parents se trouvent dans la meilleure position de fortune.

Puis, sur une carte de quarante-cinq cenii-

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mètres de large sur cinquante-cinq de haut, il s'est occupé à dessiner une guirlande de fleurs coloriées encadrant une M et un O majuscules entrelacés, lettres initiales de Tantienne O radix Jesse et du Magnificat^ que l'enfant doit entonner. Cette antienne et le premier verset du cantique sont notés au centre de la carte, et juste audessous, entourée de deux dragons ailés, se lit une inscription destinée à perpétuer le souvenir du grand événement.

Celle d'aujourd'hui se trouve ainsi rédigée : « Cette antienne a été chantée en Téglise Saint- Etienne de Mareuil-lès-Meaux, par Isidore Mangeot, âgé de cinq ans trois mois, le dimanche 17 décembre 1837. »

L'heure de la messe étant venue, la carte, ornée de rubans multicolores aux quatre angles et fixée à un cadre de bois surmontant une perche, est portée cérémonieusement à l'église, où elle doit durant tous les offices de la journée rester attachée au lutrin.

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A l'issue des vêpres, le porteur reprend la carte, le jeune chantre est hissé sur le dos d'un robuste camarade, et, suivi d'une foule de gamins et de gamines criant et gambadant, reprend le chemin de la maison où, comme les jours précédents, a lieu la plus abondante distribution de fruits que gamins puissent rêver.

Il est d'usage de payer 5 francs à l'instituteur pour la confection de la carte d'antienne, et, le soir, il vient prendre part à un banquet de famille, que, pour une circonstance aussi solennelle, on s'efforce de rendre aussi somptueux que possible.

Comprenez-vous maintenantl'avantage qu'avait le maître de choisir, pour chanter l'antienne, un petit garçon chez les parents duquel il fût assuré de trouver à la fois une bonne gratification et un succulent dîner?

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La neuvièmç et dernière antienne [O Emmaniiel!) est réservée au curé '. Inutile de dire que celui-ci n'est pas porté en triomphe et que le maître d'école, s'il y perd un dîner, ce que je n'oserais affirmer, y gagne du moins toutes ses répétitions.

Sauf cette légère modification, la cérémonie est tout à fait identique aux précédentes, et les enfants ne perdent absolument rien de leurs prérogatives; bien mieux, de leur avis même, ils y gagnent, car les pommes et les noix sont remplacées par des dragées et des bonbons, sucreries dont la gent enfantine se montre si friande. S'il fait beau temps, chose assez rare à cette saison, les dragées sont jetées sur la place à la porte du presbytère; mais si le blond Phœbus a jugé à propos

1 . Dans certaines paroisses, cette antienne était chantée, avec le cérémonial que nous venons de décrire, par une fillette habillée de blanc.

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de se voiler la face, et que le temps soit aux douches froides ou aux papillons blancs de décembre, oh! alors, c'est autre chose : on fait ranger les marmots dans l'église, au milieu de la grande allée, et, là, chacun reçoit une part de friandise que beaucoup, disons-le bien vite, ne trouvent cependant jamais assez grosse.

Telle était cette curieuse coutume des O de TAvent, coutume aujourdUiui tombée en désuétude, mais dont on peut voir encore la trace dans plus d'une maison de la Brie.

On sait qu'anciennement les habitations de notre pays briard se ressemblaient toutes : le rez-de-chaussée ne formait qu'une seule pièce ainsi distribuée : à droite (ou à gauche, selon les goûts) la cheminée, dont le vaste manteau — sage précaution contre Thumidité — abritait la porte de retable. En face, en entrant, et tout à côté du

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foyer, le four, dont le dessous servait de bûcher. Dans le coin opposé, le lit en alcôve, fermé de longs rideaux de serge, et, au milieu, la porte de l'escalier de la chambre.

C'est sur cette porte, endroit le plus apparent de la maison, que se clouait ordinairement la carte illustrée rappelant la cérémonie marquante que nous venons de rapporter.

LA RINETTE

LA RINETTE

ui de vous, ami lecteur, ne l'a entendu dire au moins une fois, cette phrase banale , pleine de menaces pour l'avenir de notre société et que maints esprits chagrins s'en vont partout répétant : La morale disparaît... Il ny a plus de morale!...

Sommes- nous réellement plus mauvais qu'autrefois? Nous ne chercherons pas à approfondir cette question; mais, sans être aussi pessimiste que ceux dont nous parlons plus haut, nous devons cependant — et nous serons bien certain de ne pas être contredit — reconnaître que la

pureté de nos mœurs est, en général, bien loin d'égaler celle de nos ancêtres. A quoi cela tientil? Ne serait-ce point à l'abandon de certaines pratiques en elles-mêmes bien innocentes, bien puériles même, si on les considère à notre point de vue actuel, mais qui avaient le don d'agir puissamment surTesprit simple et droit des habitants des campagnes?

. Peut-être. Il suffit souvent d'un si petit frein pour nous arrêter au bord de l'abîme! Le tout est de savoir l'appliquer à point.

Nos bonnes villageoises elles-mêmes, dans leur gros bon sens, étaient fortement pénétrées de la vérité de cet axiome. Aussi, comme, avec ce tact inné qui fait le désespoir et l'envie du sexe fort, elles savaient bien le mettre en pratique !

Une jeune tille du pays se montrait-elie d'humeur un peu folâtre? l'avait-on surprise, un soir, prêtant l'oreille aux douces paroles de quelque galant jouvenceau r" avait-elle ainsi « fait parler d'elle «, comme on dit au village? Vite, un aver-

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tissement à l'écervelée, une leçon à Timprudente. Le soir arrivé icar c'était ordinairement les veillées d'hiver que Ton choisissait pour cette utile exécution), au moment où la veille dont faisait partie la jeune fille était au grand complet et qu'au bruit du ronflement des rouets les caquets prenaient gaiement leur essor, une dame habillée de blanc et soigneusement voilée faisait son entrée dans l'établc. Deux veilleuses d'une étable voisine lui servaient d'escorte.

« Une Rinette ! une Rinette ! » s'écriait-on joyeusement, en se levant à l'envi et laissant une place libre à Fentour du pieu.

Une chaise est offerte à la dame blanche; elle s'y assied et, après avoir écarté son voile, laisse voir un bébé de carton fort gentiment habillé, la petite Reine ou Rinette, — qu'elle se met gravement à bercer. Pendant ce temps, les veilleuses groupées en cercle se tiennent debout, et l'une d'elles entonne gaiement :

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Dansez, Rinette, L'on vous mariera.

La ! La !

La maîtresse de la ix-ilfc L'on vous donnera,

La! La!

Sur les genoux de sa berceuse, la Rinette s'agite en cadence, et, tandis que le chœur reprend :

Elle a de bel argent,

Rinette, Elle a de bel argent !

La ! La !

l'intrépide danseuse exécute, enlevée par cette mesure entraînante, les pas les plus réussis.

Le refrain terminé, le bercement reprend, et la voix seule attaque le couplet suivant, répétition du premier, avec cette différence qu'au lieu de dire : « La maîtresse de la veille, etc., « on prend le nom d'une autre personne du cercle : « La petite Louise » , par exemple, « l'on vous donnera... « et la Rinette de se trémousser de

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plus belle, à la grande joie des assistantes. Toutes les veilleuses y passent ainsi l'une après Tautre; mais l'on oublie à dessein, jusqu'au dernier couplet, celle pour qui la Rinette fait son apparition. Son tour arrivé, la maîtresse chanteuse reprend :

Dansez, Rinette, L'on vous mariera,

La! La!

Mademoiselle X...

L'on vous donnera,

La ! La !

Mais la joyeuse. Rinette, qui jusqu'alors avait montré tant de bonne volonté, se refuse net à obéir, et, tandis que sa blanche introductrice fait suivre le couplet commencé de cette variante :

Elle n'a pas d'argent,

Rinette !

Elle n'a plus d'honneur !

Eh ! La !

la capricieuse opère une pirouette, et c'est sur la

Bonsoir,

bonsoir:

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tête qu'elle exécute ses derniers et extravagants entrechats.

Décrire Pétat de la pauvre interpellée est impossible : le rouge de la honte au front, elle se précipite, quenouille haute, sur l'impertinente Rinette et sur la porteuse; mais celle-ci, devinant rintention, est déjà, escortée de ses deux compagnes, sur le seuil de la veille, d'où elle lance un : « Bonsoir, belle fille! bonsoir! « et, poussant un éclat de rire ironique, elle disparaît dans la nuit. La belle fille n'ose la poursuivre et, pleurant de dépit et de colère, se rassied, pendant que les caquets sur son compte suivent leur cours.

Lorsqu'on avait suffisamment joui de sa confusion et que l'on jugeait la leçon assez dure, on la tempérait par quelques bonnes paroles. Les conseils sensés arrivaient ensuite, et jamais plus, croyez-le, l'imprudente villageoise ne s'exposait à recevoir une nouvelle visite de la Rinette.

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