‹ La Brie d'autrefoisChapitre 21 sur 33 · LE GAUFRIER ENSORCELÉ · texte numérisé non relu

LE GAUFRIER ENSORCELÉ

usTiNE, ma fille, va donc jusque chez tante Adèle ; tu lui demanderas notre gaufrier, qu'elle nous a emprunté et qu'elle ne nous rapporte pas. Je ne comprends pas du monde comme ça : toujours emprunter, jamais rendre... Quelle négligente, mon Dieu, quelle négligente! »

Pendant ce monologue, Justine est déjà partie; la mère court vite sur le pas de la porte :

« Justine, crie-t-elle, n'oublie pas de le cacher sous ton tablier ! Il y a tant de mauvaises gens aujourd'hui, ajoute-t-elle à mi-voix, et un sort est si vite jeté!... »

« Bonjour, tante Adèle, dit Justine en arrivant chez la vieille parente ; maman m'envoie chercher le gaufrier ; en avez-vous encore besoin ?

— Non, ma fille ; il est derrière la maie [huche); tiens, prends-le. »

Justine se saisit de Tinstrument et, parfaitement oublieuse de la recommandation maternelle, le met bravement sur son épaule cî se dirige vers la porte.

«Justine! Justine! que fais-tu? grand Dieu! s'écrie tante Adèle en quittant le coin du feu et courant, autant que ses jambes le lui permettent, ôter le gaufrier des mains de la jeune fille. Mais, malheureuse, tu n'y songes donc pas! Est-ce que c'est comme ça qu'on emporte un gaufrier? Tu veux donc le faire ensorceler? Oh! la jeunesse! la jeunesse !.,. »

La pauvre Justine^ se rappelant subitement les paroles de sa mère, baisse la tète, toute confuse :

« Je n'y pensais plus, dit-elle; maman m'avait

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pourtant bien recommandé de le mettre sous mon tablier.

— Sous ton tablier 1 sous ton tablier! oui, c'est bon, mais ça ne suffit pas, et puisque ta mère elle-même est si peu méfiante, si peu soigneuse, viens ici que jeté montre comment tu devras faire une autre fois. »

Et, s'approchant du foyer, elle lève le couvercle de la boîte au sel, y puise quelques grains qu'elle sème en croix sur l'un des côtés du gaufrier ouvert, le referme et le roule soigneusement dans un ample torchon de grosse toile.

« A présent, ma fille, tu peux voyager. Cachemoi ça sous ton tablier, comme ta mère te l'a dit, et tu ne craindras plus ni sorciers ni maléfices. »

Le soir arrivé, une pleine terrine de pâte est préparée, le gaufrier apporté, et, sur un feu clair, se dorent en un clin d'œil les gaufres les plus appétissantes.

Distribuée à tour de rôle aux assistants, cette pâtisserie primitive faisait les délices de tous

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(deux ou trois voisins et voisines s'étaient joints à la famille et avaient apporté pour la circonstance le contingent de leurs joyeuses mines et de leur robuste appétit), lorsque, tout à coup, un tapage inusité se produisit dans Tétable voisine : à de sourds trépignements se joignirent presque aussitôt des beuglements sonores, au milieu desquels perçait un long hennissement de douleur.

Tout le monde se lève, et, suivant Thôte porteur d'une lampe gallo-romaine à trois becs, — lampe transmise de père en fils dans la famille et qui aurait certes fait les délices d'un antiquaire, — on pénètre dans Fétable. Là, un spectacle bien inattendu frappe les regards : la vache, ayant cassé la longe qui la retenait à l'auge, s'était ruée sur le cheval attaché non loin d'elle et essayait de lui porter au flanc quelques coups des armes redoutables qu'elle était fière de se sentir au front. Munis de fourches et de bâtons, le maître et ses amis se jettent entre les combat-

: apportés

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tants et réussissent, non sans peine, à détourner l'entêtée porte-cornes.

Or, pendant que toute la maisonnée se trouve ainsi occupée, l'huis d'entrée tourne doucement sur ses gonds; un homme, après avoir jeté un regard défiant devant lui, déchausse ses sabots sur le seuil et se dirige à pas de loup vers le gaufrier, dont il se saisit; puis, l'ayant ouvert, il trotte vivement l'intérieur avec certain objet qu'il tient à la main. Opérer cette action, remettre le gaufrier en place, et disparaître, n'est, pour le mystérieux visiteur, que Taffaire d'un instant.

Les hôtes de l'étable séparés enfin et réintégrés à leur place, chacun revint bientôt se grouper à l'entour de l'âtre, et la ménagère se mit en devoir de reprendre la confection des gaufres, si subitement et si malencontreusement interrompue. Mais, au moment ou elle attendait de ses bons soins une gaufre cuite à point, grand fut son désappointement de la voir s'ouvrir en deux et res-

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ter obstinément adhérente à chacun des côtés du gaufrier.

Bonne mère Thérèse pâlit affreusement, et, laissant glisser de ses mains le moule à gaufres :

« Nous sommes ensorcelés! » s'écria-t-elle.

A cette exclamation , toutes les femmes se signèrent dévotement.

« Ensorcelés ! dit Tun des maris, esprit fort ou réputé tel, allons donc! ^>

Et relevant le gaufrier, il se mit, à l'aide d'un couteau, à débarrasser un à un tous les trous de la pâte qui les obstruait. A force de patience, il y arriva enfin.

« Ah! ah! dit-il, nous allons bien voir s'il va persister, le fameux ensorcellement! »

Et il fait mine de passer Tustensile à la maîtresse de la maison.

« Ah! que nenni, fait celle-ci; Dieu me préserve de toucher un objet sur lequel le diable a posé ses horribles griffes.

— Sotte que tu es!... Attends un peu; je vais

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m'v mettre moi-même, et tu vas voir la belle farce que je vais lui jouer, à messire Satan. »

Voici donc notre homme qui, tout en plaisantant dame Thérèse, s'apprête à continuer l'opération commencée. Les débuts allèrent parfaitement; mais, lorsqu'il s'agit d'ôter de l'instrument le gâteau doré, comme la fois précédente il se sépara en deux parties égales et resta absolument collé aux deux faces du gaufrier.

Une deuxième, une troisième tentative ne furent pas plus heureuses.

Un sourire de triomphe éclairait le visage de mère Thérèse :

" Eh bien ! s'écria-t-elle , direz-vous encore qu'il n'y a pas de sortilèges, qu'on ne peut pas jeter de mauvais sorts ? »

L'homme baissa la tête et, vaincu par l'évidence même de la preuve, ne put articuler le moindre mot.

Quoi qu'il en soit, la partie se trouvait interrompue, et, bon gré mal gré, il fallut se séparer.

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« Ce ne peut être que le vieux berger qui nous a joué ce tour-là, dit Tliérèse, après que ses invités furent partis.

— Oh! non, mère, notre porte était fermée.

— Eh ! grand Dieu, qu'est-ce qu'une porte pour \in jeteux de soi'ts? Sache, ma tille, que les murailles les plus épaisses ne l'arrêteraient pas... En attendant, nous sommes pris, et demain tu iras porter le gaufrier à tante Adèle : il n'y a qu'elle qui puisse nous tirer de là. Elle en sait tant et tant, de ces choses utiles, la bonne tante ! »

Quelle était donc la personne qui s'était introduite si mystérieusement dans la maison? Quelle substance magique avait-elle donc emplovée pour obtenir aussi vite d'aussi désastreux résultats?

Nous ne cacherons pas à nos lecteurs que c'était, en effet, le berger qui, trouvant cette superbe occasion de jouer un bon tour à d'ingénus voisins, en avait gaiement profité, et nous ajouterons que le diabolique objet dont il s'était servi

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pour le frottement du gaufrier se réduisait à... une simple gousse d'ail!

Essayez, lecteurs, et, grâce à nous, vous pour* rez jouer auprès des naïfs — s'il en reste encore en Brie — le rôle de jeteux de sorts expérimentés.

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