LA FETE DES VIGNERONS
AiNT Vincent, Mouille, mouille, mouille,
Saint Vincent, Mouille-nous les dents !
Ainsi fredonnait ce matin, 22 janvier, le fils du vigneron Jean-Louis, notre voisin, garçonnet de sept à huit ans environ.
« Josepli, lui dis-je, tu connais donc le proverbe :
Sil pleut le jour de saint Vincent, Le vin monte au sarment !
io6 La ^rie d^ autrefois.
— Oui, m'sieu; papa le redisait encore hier soir, et c'est pour ça qu'en voyant pleuvoir ce matin je me suis hâté de sortir dehors pour chanter le petit couplet qu'il m'a appris à cette occasion : .
Saint Vincent, Mouille, mouille, mouille.... •
Regardez donc, m'sieu, les belles gouttes qui tombent! »
Et le gamin partit, le nez en l'air, ouvrant consciencieusement la bouche et fermement convaincu que, si « saint Vincent lui mouillait les dents, le vin ne manquerait pas de monter au sarment. »
Je le regardai s'éloigner, et, souriant de cette J candide naïveté, je ne pus m'empêcher de songer qu'il n'était en définitive, ce gamin, que l'image fidèle de nos ancêtres, cœurs simples et droits, acceptant sans conteste les traditions de leurs parents^ y croyant fermement et non
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moins fermement décidés à faire passer leurs convictions dans Tàme de ceux qui les entouraient.
Heureux temps que celui où, ainsi bercé de douces illusions, Fesprit savait trouver la tranquillité, se retremper dans Tespérance; heureux temps que celui où deux gouttes d'eau tombant le jour de saint Vincent suffisaient pour faire croire qu'une abondante récolte s'ensuivrait, et qu'après avoir « monté au sarment « le vin généreux viendrait mouiller les dents de chacun. Il arrivait bien parfois qu'une gelée tardive ou bien quelque grêle dévastatrice venait sérieusement endommager les raisins, les perdre entièrement même. Croyez-vous que le dicton s'en trouvât infirmé pour cela? Ah! que nenni! On mettait le désastre sur le compte de messire Satan, toujours disposé à jouer quelque vilain tour à ces pauvres humains, et tout était dit.
io8 La ^rie d'autrefois.
Mais comment les amants du bois tordu se sont-ils placés sous la protection du jeune diacre de Saragosse? Est-ce en mémoire de son supplice aussi long que douloureux, image des peines et travaux continuels auxquels sont astreints ceux qui s'adonnent à la culture de la vigne? Peut-être. N'oublions pas cependant la spirituelle définition de Pierre Dupont, le poète populaire :
Pourquoi nos vignerons pur sang Ont-ils pour patron, pour compère, Le bienheureux martyr Vincent r" La raison en est toute claire.
C'est qu'avant d'être ce bon vin, Que dans nos verres on voit luire, 11 a fallu que le raisin Du pressoir subît le martyre.
Et, sans nous poser en juge de ces deux opinions, laissons à chacun le soin de se prononcer.
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Le fait lui-même étant acquis, voyons maintenant comment la Brie vigneronne savait honorer le grand saint.
Le jour de la fête arrivé, le vigneron-laboureur, après avoir remisé sa charrue, prenait ses habits de cérémonie; les confréries de chaque paroisse se réunissaient au domicile de leurs présidents, et, Tappel terminé, se mettaient en route pour Péglise, où l'on pénétrait dans l'ordre suivant : les musiciens, la bannière de la corporation, la statue de saint Vincent, portée par quatre jeunes gens et tout enguirlandée de feuillage et de raisins soigneusement conservés pour la circonstance, enfin les confrères, suivis eux-mêmes de leurs femmes et de leurs enfants, dans leurs plus beaux atours.
La messe commence, et, au moment de la bénédiction du pain, le cortège se reforme et accompagne, dans le même ordre que pour l'ar-
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rivée, celui qui offre ou, comme on dit vulgairement, qui rend le pain bénit ou gâteau, et qui, un cierge à la main, précède son offrande, ainsi qu'une corbeille des plus beaux raisins que l'on a pu réunir. Gâteau et raisin ornés de verdure sont présentés par deux jeunes garçons.
Quelques instants plus tard, les marguilliers, en offrant le pain bénit, distribuent également les raisins, que chaque vigneron accepte avec joie, car ils sont considérés comme le gage certain de l'abondance et de la qualité des grappes futures.
A l'issue de la messe, les vignerons se divisent par groupes et s'en vont chez l'un, chez l'autre, vider maints et maints brocs ou potées, en l'honneur du bienheureux patron.
Le soir, un souper joyeux, comme savaient en faire nos pères, réunissait vignerons et vigne-
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ronnes. et se prolongeait — ce que Ton ne faisait alors que pour les fêtes exceptionnellement carillonnées — quelque temps encore après le couvre-feu. Les chansons, cela va sans dire, tenaient la plus belle place des divertissements, et l'on ne clôturait jamais ce repas sans faire en chœur, et en choquant les verres pour la dernière rasade, l'invocation suivante :
.Saint Vincent, notre patron, Préservez notre bourgeon Des frimes et des glaçons!
Après quoi Ton se séparait, remettant à l'année suivante semblable et tout aussi gaie réunion.
Plus récemment, les Jeunes gens créèrent un bal à rissue du souper, et, aujourd'hui encore, toutes les communes qui ont conservé leur corporation et l'antique coutume de chômer la saint Vincent ne procèdent pas autrement.