LE RÉVEILLON
E voici donc parti, l'hiver au blanc cortège. Déjà, de par le calendrier et en dépit de Tinclémence du tennps, quelques jours nous en séparent.
Adieu les joyeuses réunions à Fentour du poêle ronflant, nargue de la brise aigre et sifflante! Adieu surtout, pour mamans et fillettes, les bonnes veillées d'étable passées gaiement sous l'œil atone des ruminants étendus dans leur coin! Longues soirées d'hiver, trop vite écoulées pourtant au gré de nos veilleuses, que ne durez-vous encore! que ne durez-vous toujours!.. Mais non, tout ici-bas
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doit prendre fin, et les veillées d'hiver elles-mêmes ne sauraient se dérober à la loi commune.
Nos grand'mères , dans leur sagesse, le jugeaient bien ainsi : témoin ce qu'elles avaient imaginé pour clore dignement la série de leurs laborieuses et nocturnes assemblées.
Dès que, par rapport aux travaux des champs et à la graduelle progression du jour, Ton s'apercevait que ces réunions devenaient gênantes, on convenait aussitôt d'y mettre un terme, et, sans plus tarder, l'on prenait date pour VAccli ou Réveillon, autrement dit repas d'adieu.
C'était un samedi soir, ordinairement, qui était choisi. A la nuit tombante, les veilleuses, le bras chargé d'un panier contenant du pain, du vin, voire quelques autres menues provisions, s'acheminaient vers l'endroit où se tenait habituellement la veille; seulement ce n'était plus à
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rétable e^u'elles pénétraient : l'hôtesse avait, pour la circonstance, gracieusement offert l'hospitalité de son vaste logis, et c'était là qu'allait avoir lieu la fête culinaire projetée. Outre l'apport en nature indiqué plus haut , chaque intéressée s'imposait encore une cotisation de quelques sous. Puis, sur ces légères offrandes capitalisées, on prélevait d'abord de quoi se procurer le plat de résistance du dîner, un hachis de viande aux pommes de terre, traditionnellement exigé, et le reste de la masse servait à payer les ingrédients nécessaires à la bonne confection de gaufres, crêpes et beignets, dessert non moins obligé que le hachis dans tout réveillon bien ordonné.
Tout le monde mettant, comme on dit, la main à la pâte, le couvert était bientôt dressé. Nos paysannes et leurs maris (si toutefois ces dames avaient jugé à propos de les inviter; car, n'ayant pas été à la peine, ils ne devaient pas être à la joie) prenaient place devant] les lourdes assiettes de faïence ornées de sujets patriotiques, de fleurs
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impossibles ou de coqs empanachés, et le piquenique commençait.
« Il faut, nous disait avec orgueil la bonne vieille qui nous fournit ces renseignements, avoir été témoin de ces agapes fraternelles, prenant toujours une grande partie de la nuit, pour se faire une idée de l'entrain, de la joyeuse humeur qui y régnait, des gais propos qui s''y échangeaient continuellement. Ah! quelles bonnes fêtes, que nos réveillons ! et comme l'on aspirait tous après! Les jeunes ne veulent plus comprendre cela aujourd'hui, ajoutait-elle tristement.
— Que voulez-vous, lui dis-je, autres temps, autres mœurs; mais je doute fort que l'avantage nous soit resté. »
Comme complément de ces quelques mots échangés, nous ouïmes, il y a quelque temps, le
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récit très authentique d'une scène émouvante qui interrompit un soir certain réveillon et dont on parle encore volontiers dans une paroisse des environs de Crécy. Qu'on nous permette d'en faire ici profiter le lecteur.
Vers le commencement de ce siècle, par une nuit brumeuse de mars, une joyeuse société féminine (les hommes en avaient été rigoureusement exclus) se trouvait réunie dans une maison de...., pour faire réveillon. Le dîner proprement dit était terminé, et tandis que les jeunes filles, retirées dans un coin, riaient aux éclats en se livrant à des jeux de leur âge, les mamans rapprochaient leurs sièges de la haute cheminée où flambaient d'énormes troncs de bois sec, et contemplaient, en devisant avec le plus bel entrain, les deux robustes gaillardes chargées de la confection des gaufres et beignets appétissants, que
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Ton distribuait à la ronde à mesure de leur cuisson. Tout allait donc à souhait, lorsque, au moment où Tune des paysannes se disposait à retourner le gaufrier et où Tautre donnait sur la queue de la poêle le petit coup sec destiné à faire sauter la crêpe cuite à point d'un côté, une forme humaine, démesurément cornue, descendit comme la foudre des hauteurs de l'énorme cheminée et tomba à cheval sur le brasier!
Les instruments glissèrent entre les mains des pâtissières épouvantées. Mais à peine avaientelles eu le temps de pousser un cri de terreur, que rhorrible vision s'évanouissait.
A ce cri, les jeunes filles cessèrent leurs jeux et accoururent, curieuses, s'enquérir de ce qui était arrivé. On les mit en deux mots au courant de la mystérieuse affaire. Jeunesse est incrédule; et tandis qu'une mignonnette brune, à l'œil bleu
Une forme humaine, démesurément ooiiuie, dtseendil.
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pétillant de malice, se contentait d'un sourire tinement moqueur, une blonde, sa voisine, longue comme un jour sans pain, disait d'un ton traînard et narquois :
« Ah bien oui ! elles ont vu des cornes! ce sont des peureuses; il n'y avait bien rien du tout! »
Les peureuses allaient répondre aigrement, lorsqu'un bruissement sinistre se produisit, et, brusquement, des noires profondeurs de la cheminée, rêtre fantastique de la première apparition s'abattit, un pied dans la poêle et Tautre sur le gaufrier. En même temps qu'il secouait ses cornes menaçantes , le monstre mugit d'un ton caverneux :
« Le diable! Malheur! Malheur! Bavardes incrédules, tremblez!!! »
Toutes les trompettes de Jéricho résonnant à la fois auraient certes moins produit d'effet que
ne le firent ces simples mots. La grande blonde donna immédiatement le signal de la fuite et fut la première à saisir le loquet de la porte.
La peur est contagieuse : en un clin d''œil, toutes les veilleuses étaient debout, et, sans se rendre compte de ce qu'elles faisaient, elles bousculèrent chaises et table, que les plus lestes avaient franchies d'un bond, renversèrent en un mot tout ce qui leur barrait le passage et se précipitèrent comme un torrent furieux vers Tunique issue qui leur était ouverte. Seule, la gente et hardie brunette osa fixer un instant le diabolique fantôme; mais, ne pouvant soutenir Téclat de ses yeux incandescents, elle abandonna la place à son tour et s'élança lestement dans la rue.
Pendant quelques minutes, on n'entendit plus dans le voisinage que le bruit des portes se fer-
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maiit avec fracas et le grincement de serrures et de verrous les assujettissant au plus vite.
Quant aux malheureux habitants de la maison hantée, ils trouvèrent un abri chez un voisin hospitalier, et ce ne fut qu'au lever du soleil, le lendemain, qu'ils osèrent s'aventurer dans leur demeure et chercher à se rendre compte des dégâts que messire Satan pouvait bien y avoir causés.
Dans la même nuit, et quelques instants après ce tumulte insolite, les aboiements furieux de son chien de cour réveillaient en sursaut le boucher voisin. Qui donc, à pareille heure, pouvait surexciter ainsi la colère du fidèle gardien? Le boucher sort, muni d'une lumière, et, la main en abat-jour à la hauteur de son casque à mèche, il sonde du regard les ténèbres épaisses. Frappé d'étonnement , qu'aperçoit-il? Un être cornu,
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étendu sans mouvement sur le fumier, et tout à côté, poussant d'horribles cris, un autre individu que le féroce bouledogue a saisi par le fond de la culotte et qu'il secoue de la belle manière.
« Ici, Turc! » dit le maître.
Et, quoique bien à regret, le chien lâchant sa proie, rintrus parvient tant bien que mal à se remettre sur pied.
Restait à expliquer sa présence en un tel lieu. L'infortuné avoua qu'ayant voulii Jouer un bon tour aux réveillonneuses qu'il savait réunies dans la maison voisine, il avait fabriqué le mannequin qu'on voyait là, et que, monté sur le toit, il l'avait, à l'aide d'une corde, descendu plusieurs fois dans la cheminée, pour faire croire à une apparition du diable. Sa ruse, disait-il, avait parfaitement réussi ; mais, lorsqu'il s'était agi de redescendre, son pied avait glissé sur le givre
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dont la toiture était couverte, et, s'embarrassant dans les replis de la corde, il avait roulé, suivi du démon cornu, sur la déclivité du toit, d'où il était, par bonheur, retombé sur un appentis assez bas et finalement sur le tas d'ordures qui avait amorti sa chute. Cétait là que le chien l'avait suivi et le déchirait à belles dents, à l'arrivée de son libérateur.
Le boucher riait à se tenir les côtes, au récit de cette étrange odyssée; mais prenant enfin pitié de la mine déconfite de l'homme à la culotte endommagée :
'( Que voulez- vous? lui dit-il en riant, tout n'est pas rose dans le métier de mystificateur; estimez-vous encore heureux d'en être quitte à si bon marché. »