‹ La Brie d'autrefoisChapitre 24 sur 33 · LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

LE CARNAVAL

A RDI-Gras,

N't'en va pas :

.r ferons des crêpes ! >' ferons des crêpes î Mardi-Gras, N't'en va pas :

J'ferons des crêpes, Et t'en mangeras.

Vers quelle époque cette plaisante invocation a-t-elle vu le jour? Voilà, certes, ce qu'il est bien impossible de préciser.

« Mon père la tenait de son grand-père, qui lui-même assurait l'avoir héritée de son aïeul, c'est tout dire, » nous répondait dernièrement un

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bon vieillard à qui nous demandions un renseignement à ce sujet. Mais comme, en définitive, ceci ne nous importe guère, voyons plutôt, Mardi-Gras étant arrivé, quelle réception nos excellents villageois réservaient à Tantique et joyeux bonhomme.

Un mois et plus avant sa naissance, huit ou dix jeunes gens, garçons et hommes mariés, se réunissaient, et Tun d'eux, prenant la parole :

« Voyons, disait-il, quels sont, cette année, ceux qui ont mérité de m.onter sur l'àne et que, pour leur inconduite, nous carillonnerons au carnaval? »

Ne riez pas, ami lecteur : au milieu de leurs amusements mêmes, nos rustiques campagnards — et c''était certes un des plus beaux côtés de leur caractère — savaient toujours glisser à point quelques grains de moralité.

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Et si, comme nous Tavons vu, la Rinette s'employait utilement contre la jeune fille sur le point de s'égarer, la tâche ici consistait à tourner en ridicule et à vouer au mépris le mari ou la femme trop enclins à faire bon marché de leur honneur conjugal, et cela dans le noble but d'arrêter sur la pente fatale ceux qui, à leur exemple, auraient eu la tentation de s'y laisser glisser.

Donc, à la question du jeune homme, les réponses arrivaient. Plusieurs noms étaient mis en avant, et, après avoir relevé les faits à la charge de chacun, on s'arrêtait aux plus compromis, à ceux dont les actes donnaient naturellement le plus de prise à la critique.

Le choix opéré, on se rendait chez le chansonnier de l'endroit, — pas un village n'en était dépourvu; — celui-ci, mis au courant, distri-

huait les rôles, et à chacun échéait la mission d'apporter chaque soir les renseignements spéciaux. Sur ces renseignements , le descendant des bardes, brodant et amplifiant, composait des couplets que Ton chantait en chœur sur la place publique, les dimanche et jeudi de chaque semaine, au grand désespoir des censurés généreusement gratifiés du titre de Marquis et Marquise du nom le plus baroque.

Le dimanche de la Sexagésime , c'est-à-dire neuf jours avant le mardi gras, une haute estrade dressée sur la place annonçait que Ton allait procéder au jugement solennel des accusés chansonnés; aussi, bien avant Theure fixée pour la séance, une affluence énorme de curieux accourus du pays et des environs se massait-elle devant Testrade ornée de tentures multicolores et tout enguirlandée de vert feuillage.

Au premier coup de midi, le tribunal arrive : la séance est ouverte. Président , procureur , avocats en robes et en toque, rien nV manque.

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Un murmure approbateur de la foule montre aux magistrats qu'on est grandement satisfait de leurs costumes et de leur tenue grave et digne.

Les prévenus sont amenés, ou plutôt apportés à la barre (car on se doute bien que ce ne sont que des mannequins figurant les mis en cause) par deux gendarmes qui prennent place à leurs côtés. Le président donne la parole au procureur, qui se lève et lit l'acte d'accusation, émaillé de plaisanteries aussi bouffonnes qu'assaisonnées de gros sel, mais qui ont toujours le don de faire rire et trépigner de joie les assistants.

Les témoins entendus, le défenseur prend la parole; mais, en dépit de son éloquence, la cour, désirant un plus ample informé, remet à huitaine le prononcé du jugement. On se sépare alors. Et juges et public, se mêlant en un chœur bouffon, exécutent avec le plus bel entrain les chansons déjà écloses.

Huit jours après, la même scène se renouvelait, et après avoir entendu de nouveau accusateur public et défenseur, le tribunal, suffisamment édifié cette fois, rendait la décision suivante :

« Attendu que des dépositions des témoins

tels et tels faits sont relevés à la charge du marquis X... et de la marquise du même nom, faits dont ils n^ont pu se justifier, ordonne que lesdits marquis et marquise seront le jour du mardi gras promenés, chantés et carillonnés par toutes les rues du village et des pays voisins, et, le lendemain mercredi, brûlés en place publique, pour ensuite leurs cendres être jetées et dispersées aux quatre vents du ciel. »

Dès huit heures du matin, le mardis chaque maison était mise sens dessus dessous, car il

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s'agissait d'apprêter le costume de promenade, et il n'était guère de famille qui n'eût au moins un de ses membres disposé à prendre part au carillon. Bientôt les masques se réunissent et se rendent par groupes, riants et babillants, vers le lieu du rendez-vous.

Le cortège se forme, non sans peine cependant, car Tavant-garde se compose d'une nombreuse cavalerie, et les lourds chevaux de labour ne se prêtent guère à un alignement, même des moins réguliers. Mais, baste ! on n'y regarde pas de si près; tout ce que Ton exige des cavaliers d'occasion, c'est de se tenir en selle et d'être maîtres de leurs montures, ce qui, par malheur, n'arrive pas toujours.

On se met donc en route.

Après la cavalerie viennent les violons, clarinettes, tambours, grosse caisse, chapeau chinois, etc., précédant la troupe de masques brillamment attifés et munis de casseroles , de couvercles à four et surtout de cornets à bouquin

qu'ils embouchent avec frénésie ; immédiatement derrière, marquis et marquise, à cheval sur l'âne^ et placés nez à nez, le mari à reculons. « Voilà Carnaval arrivé; il faut monter sur l'âne, et sans façon sur Tàne à reculons. » Puis, fermant la marche , les pleureurs et pleureuses vêtus de robes sombres et le visage voilé.

Arrivée sur la place, la cavalcade s'arrête et forme le cercle autour des héros du Jour; le véritable charivari commence. Batterie de cuisine et cornets criards, tambours et grelots, font un tel vacarme que les oreilles les plus dures peuvent à peine le supporter.

Un signal pourtant fait taire l'infernal concert, auquel succèdent les chansons. Les divers morceaux terminés, marquis et marquise s'embrassent tendrement ; le carillon reprend de plus belle, et l'on se met en route pour un pays voisin.

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Des estafettes lancées en avant vont annoncer la venue du Charivari et solliciter du maire la permission de faire entendre sur la place les chansons, dont ils lui présentent un exemplaire. Cette permission n'est jamais refusée, et les habitants, accourus en masse, assistent joyeux à une répétition de la scène que nous venons de rapporter.

La séance terminée, les voisins apportent à pleines cruches, voire à pleins seaux, du vin du cru , que les carillonneux , échauffés par les chants, ne se font faute de fêter. Tant que dure le jour, la promenade continue, et lorsqu'à la nuit tombante on rentre à la maison, harassé mais satisfait, c'est avec un évident plaisir que chacun murmure : Qelle bonne journée! Quel beau carillon! Nous avons pourtant « fait » tant de villages aujourd'hui.

Mardi-Gras s"est en allé :

J'ons fait des crêpes ! J'ons fait des crêpes ! Mardi-Gras s'est en allé :

J'ons fait des crêpes.

Y n'na pas mangé !

Donc, Mardi-Gras s'en est allé. La matinée du lendemain est employée à quelques promenades finales, et, vers trois ou quatre heures de Taprès-midi, la joyeuse mascarade, revenue au pays, se masse sur la place, où un bûcher vient d'être dressé. L'âne s'approche, docile, et tandis qu'on lui enlève son fardeau, un huissier lit à haute voix la sentence et signifie aux coupables a qu'il ne leur sera accordé aucune grâce ».

En conséquence, le couple est hissé sur les fagots, auxquels dix personnes armées de briquets et d'amadou s'empressent déjà de mettre le feu. Les flammes s'élèvent ardentes, et, pendant qu'elles lèchent, en les mordant, l'homme

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de paille et sa compagne, la gent carnavalesque se prend par les mains et exécute à l'entour du bûcher expiatoire une ronde des plus endiablées.

Agités, frappés avec rage, les instruments de toutes sortes accompagnant cette ronde étourdissent, électrisent les danseurs et les excitent aux sauts les plus fantastiques.

Quand Teffervescence est un peu calmée, une complainte résumant les méfaits des suppliciés se chante sur un air plaisamment lugubre et couronne cette scène d^un tragi-comique aclievé.

Les adultères ont vécu. La morale publique est vengée!

Hélas! comme tout ce qui est primitivement bon et que nous ne savons pas conserver, cette coutume, excellente en ce qu'elle entretenait une crainte salutaire chez bien des gens, ne tarda pas à devenir une source d'abus intolérables : nos braves paysans briards en vinrent plus d'une

fois à organiser des charivaris pour une parole en Tair, pour un propos ou un fait erronés, méchamment colportés et grossis à dessein par une malveillance outrée; ils carillonnèrent le mari battu par sa femme, etc.

La promenade du mardi gras devint en Linéique sorte obligatoire ; nos villageois l'exigèrent tous les ans, et lorsque, malgré tous les efforts, on n'apercevait pas le plus petit scandale à rhorizon, quelques bonnes âmes, pleines de ressources et d'imagination, se chargaient d'en fournir juste à point.

De là des rivalités, des haines, qui produisaient les pliis désastreux effets, excitaient, animaient Tami contre Tami, le parent contre le parent... Aussi tous les gens bien pensants souhaitèrentils bientôt l'abolition d'un usage qui allait si fort contre son but et applaudirent-ils de tout cœur , en ces derniers temps , à son complet abandon.

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