LES ENFANTS DE CHŒUR ET LE TARTELLAGE
NFANTS de chœur! A qui donc parmi nous, hommes faits et vieillards, ces trois mots sont-ils indifférents A qui donc ne rappellent-ils pas une série d'heureux jours écoulés? Miroir magique, ils font revivre en un instant et la jeunesse disparue et les mille joies innocentes de cet âge inconscient. Vous souvient-il, ô vous qui avez eu l'honneur d'être chanteriot, « petit chantre », vous souvient-il de ce grand jour de fête ou vous fîtes pour la première fois votre apparition au chœur? Quelle entrée solennelle! Avec quelle
complaisance vous étaliez votre surplis blanc et soigneusement plissé sur la rouge soutane ! Avec quelle crânerie importante votre petite calotte rouge était posée sur Toreille droite! Et les glands de la ceinture! Oh! les glands, comme vous vous sentiez fiers de les avoir au côté. Comme, pour les contempler plus à Taise, vous les rameniez complaisamment en avant jusque sur vos petits genoux! N'est-ce pas que ce fut un beau jour? Et le chant des O, des épîtres, le port de Tencensoir, de la croix à la procession! C^était la gloire, cela, mais ce n^était pas tout; et vous vous rappelez encore d'autres joies qui, pour n'être pas du même genre, n'en étaient pas moins fort prisées : par exemple, les bonnes aubaines que procuraient baptêmes, mariages, etc.
Et le tartellage des ténèbres? Le tartellage! Y songez-vous? Trois jours de divertissements, de promenades, de chants! Et quelle bonne récolte d'œufs et de gros sous!
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Mais peut-être beaucoup de lecteurs, de jeunes surtout, ne connaissent-ils pas à fond cette curieuse coutume du crécellage ou tartellage. S'il en est ainsi, qu'ils veuillent bien nous suivre en cette bonne paroisse de Mareuil-lès-Meaux, où déjà, l'on s'en souvient, nous avons vu Isidore Mangeot, « âgé de cinq ans, » s'acquitter à son plus grand honneur du chant d'un O de l'Avent de l'an de grâce iSSj. Arrivant de prime-saut à l'année suivante, nous accompagnerons, afin de nous édifier complètement, le jeune chanteriot dans ses pérégrinations de la semaine sainte.
Le jeudi saint arrivé, nous dit-il (car c'est de sa gracieuse obligeance que nous tenons ces renseignements), les cloches prenaient leur essor
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pour Rome, et les babillardes, assurait-on, nous avaient, en s'éloignant, nous, les enfants de chœur, chargés d'annoncer aux fidèles Theure des différentes prières.
Donc, à rissue de la messe, je vais quérir mon tic-toc-maillet ^ un beau tic-toc fabriqué la veille, et je cours rejoindre les camarades, qui s'apprêtaient à sonner midi, les uns munis de crécelles, et les autres, comme moi, porteurs de tic-toc.
De la crécelle ou tartelloire, comme on l'appelle ici, je ne dirai mot; qui ne connaît d'ailleurs son agaçant refrain ? Mais peut-être ne connaissez-vous pas aussi bien le tic-toc, non moins étourdissant, non moins agaçant? Le tictoc-maillet se compose d'une planchette ovale percée au milieu d'un trou dans lequel vient s'adapter un manche de 20 à 25 centimètres de longueur; à l'extrémité supérieure, saillant légèrement au-dessus de la planche, est adapté à l'aide d'une charnière un maillet de bois très
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court et qui, l'appareil étant agité vivement, s'en vient frapper et refrapper la planchette à coups aussi pressés que retentissants.
Nous voici donc réunis. Le plus âgé de nous tous prend la direction, et nous nous mettons en route, criant à tue-tête : « V'ià midi qui sonne! » et tourmentant à qui mieux mieux tartelloires et tic-toc, ce qui, à notre plus grande joie, produit un taparge étourdissant.
On parcourt ainsi toutes les rues du village et des hameaux; la Justice sur la route de Meaux, la Grange- du- M ont et le Moulin (tous trois détruits aujourd'hui) reçoivent tour à tour notre visite. Mais ce n'est pas tout; il faut recommencer cette promenade entière pour le premier et le deux annonçant les ténèbres, pour les ténèbres, pour le premier et le deux de la prière, pour la prière elle-même, et enfin pour V Angélus
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du soir, qui clôt la journée. Le lendemain matin, dès quatre heures, on sonne de nouveau VAngeins, puis successivement le service, midi, les ténèbres, la prière, le tout précédé des deux avertissements inévitables, et Ton termine comme la veille par le cri de VAngelus. Journée bien remplie, comme on voit. Mais n^allez pas nous plaindre, au moins : nous ne sommes nullement fatigués, et la preuve, c'est qu'au lieu d'aller, comme vous vous l'imaginez peut-être, donner une franche accolade à notre oreiller, nous nous réunissons chez un camarade pour attendre, en veillant et en jouant, l'heure d'aller chanter.
Minuit sonne enfin à la vieille horloge paroissiale. A peine le premier tintement a-t-il troublé le silence de la nuit, que tous, agenouillés à la porte principale de l'église, nous entonnons en chœur les deux dernières strophes de l'hymne Vexilla Régis :
V'iù mi
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O Crux, ave, spes unica, Hoc passionis tempore, etc.
Le chant terminé, il s'agit maintenant d'aller le répéter au pied de la croix principale du cimetière! Brrr! Rien que d'y penser, le cœur de plus d'un bat plus fort que son tic-toc. Songez doncl A minuit! dans un cimetière! dans un lieu peuplé de revenants, d'âmes en peine et de feux follets!
Enfin, on s'arme de courage; les plus braves — qui ne le sont guère — prennent la tête, et l'on arrive au pied de la terrible croix. Vous dire que, notre devoir rempli, nous ne sortons pas plus vite du champ du repos que nous n'y étions entrés, ce serait, certes, ne pas tenir assez compte de la vérité, et je confesse que c'est au pas de course que s'opère notre départ.
La troisième et dernière station imposée doit avoir lieu à l'entour du calvaire, sis à l'extrémité du pays, côté de Meaux; mais là, nous n'avons plus, croyons-nous, les mêmes dan-
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gers à redouter, et, mieux aguerris en quelque sorte, c'est presque hardiment que nous nous y rendons.
Aussitôt rentrés au village, nous commençons notre tournée de recettes, c'est-à-dire que nous allons de porte en porte chanter : O Crux, ave! en retour de quoi, Ton nous gratifie de gros sous et quelquefois d'œufs frais que le maître du logis, brusquement tiré de son sommeil et à demi vêtu, nous glisse par Thuis entrebâillé. Quelques-uns, pour éviter de sauter à bas du lit, nous crient du fond de Talcôve : « Il y a deux sous pour vous sous la grosse pierre qui est à la porte; prenez-les. «
Malheur à ceux qui, pour ne nous rien donner, s'obstinent à faire la sourde oreille et gardent porte close : notre espièglerie sait toujours leur jouer quelques bons tours destinés à les punir de leur peu de générosité.
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Les demeures des protestants eux-mêmes, assez nombreuses, ne sont pas oubliées, et nous y sommes parfaitement reçus; seulement le chant de O CrtiXj ave! fait place ici aux couplets français suivants, débités sur le même ton :
Le Samedi vous penserez, Dans votre cœur vous graverez Marie pleurant sans réconfort Sur son Fils qu'elle embrasse mort.
Joseph avec Nicodéme
Vinrent pour ensevelir Jésus,
Aussitôt qu'il fut trépassé
Et que l'on eut percé son côté. Amen.
Toutes les maisons donnant sur la rue étant ainsi visitées bien avant le jour, il ne nous reste plus à l'aurore qu'à entrer dans les cours particulières et à parcourir les hameaux, ce qui s'opère assez rapidement.
La tournée terminée, on constate avec joie que le panier à salade destiné à recevoir les œufs a été plusieurs fois rempli, et que la recette en gros sous s'élève à près d'une vingtaine
de francs. Nos aînés procèdent immédiatement au partage, et, quoique bien jeune encore, je m'aperçois cependant que les comptes sont loin d"'être justes, et que, s'il y a du bon quelque part, ce n'est certes pas de notre côté. Mais qu'y faire? Nous ne sommes ni les plus nombreux ni les plus forts! Nous nous en consolons en pensant que nous vieillirons à notre tour, et alors..., nous ferons aux plus jeunes ce qu'on nous fait aujourd'hui.
Ainsi pratiquée, la coutume du tartellage n'était pas particulière à Mareuil-lès-Meaux. Toute la Brie, sauf peut-être quelques rares exceptions, la suivaient fidèlement. De nos jours, > on peut dire qu'elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, et, dans les communes où l'on en rencontre encore les vestiges, on peut facilement augurer que l'heure est proche où ils iront rejoindre les neiges d'antan, \