L"EAU BÉNITE DU MAITRE D'ÉCOLE
H, dame, ils avaient bien de la peine à vivre, les maîtres d'école de notre temps, et l'on ne se doute guère aujourd'hui de ce qu'ils devaient faire, de ce qu'il leur fallait déployer d'esprit inventif, pour ne pas mourir de faim dans cet ingrat métier.
Ainsi nous parlait dernièrement un vieux voisin, qui sait estimer à leur juste valeur les bienfaits de l'instruction, et qui accompagne de tous ses vœux les efforts tentés de nos jours pour améliorer le sort du personnel enseignant.
Voyez un peu, continua le vieillard : nos parents payaient au maître quatre sous par mois
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pour notre instruction préliminaire, dix sous lorsque Fenfant traçait ses premiers bâtons ; et ce n'était que pour quelques rares esprits seulement, — les mieux doués de nous tous, — parvenus tant bien que mal à saisir les capricieux déliés de l'écriture usuelle ou même à s'enfoncer dans les noires profondeurs des quatre premières règles, qu'on lui octroyait généreusement une pièce de vingt sous! N'était-ce pas tout bonnement dérisoire?
Et notez bien que, sur douze mois de Tannée, il n'y en avait guère que six — d'octobre à avril — où les marmots venaient s'asseoir sur les bancs de l'école!
Le maître devait donc, pendant toute la belle saison, c'est-à-dire la moitié de l'année environ, diriger ses efforts d'un autre côté et, pour ne pas rester oisif (ce qui aurait été la mort pour lui et
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les siens), se résigner à partager les rudes travaux de ceux parmi lesquels il vivait '.
La main qui avait tenu haut le sceptre, férule ou bouquet de verges, saisissait alors avec un égal entrain les outils du vigneron ou la faucille du moissonneur, et, si la tâche semblait parfois rude, les, blonds épis abattus procuraient du moins les ressources journalières dont l'impérieux besoin se faisait d'autant plus sentir qu'elles manquaient subitement de l'autre côté.
Cependant, on le comprendra sans peine, de tels expédients ne pouvaient suffire encore à toutes les exigences, et le pauvre maître d'école, dont la femme elle-même se louait à la journée pour coudre, laver ou travailler aux champs, se voyait forcé d''exploiter à son profit tout ce qui
I. Cette dure nécessité, loin d'être l'apanage exclusif des maîtres d'école, s'imposait très souvent, au contraire, à des fonctionnaires beaucoup plus élevés qu'eux, et nous tenons de bonne source qu'au temps jadis plus d'un tabellion du canton de Crécy, fermant l'étude déserte, se faisait moissonneur et vendangeur pour son compte et celui de sa clientèle.
était susceptible de Têtre : il sonnait les cloches, dirigeait Thorloge communale, était secrétaire du maire, arpenteur, clerc paroissial, greffier du « noble jeu de Tare ». etc.
Mais le plus lucratif et le plus goûté de tous ces emplois était assurément celui de « porteur d'eau bénite ». C'est au point qu'on avait l'habitude de juger par lui de la valeur d'une place convoitée : «. Bonne commune! disait-on; l'eau bénite y rapporte telle somme. )>
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Voici en quoi consistait cette fonction : Chaque dimanche, le maître d'école, muni d'une sorte de burette d'étain remplie d'eau bé-
nite et d'un goupillon, se rendait de grand matin chez son voisin le plus proche ; arrivé près de la haute alcôve, il aspergeait le lit en récitant : Asperges me, Domine, hjrssopo, etc., bénissait la demeure entière, et présentait Teau bénite aux personnes de la maison, qui, après y avoir trempé
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leurs doigts, faisaient dévotement le signe de la croix.
En retour de cet acte, on lui offrait soit un morceau de pain, soit des fruits, des œufs, du fromage ou une pièce de monnaie, — le plus or-
dinairement un sou, que Ton glissait malicieusesement dans la burette, — et il s'en allait répéter | successivement la même cérémonie dans les autres maisons de la paroisse.
Il était naturellement de son intérêt de ne pas
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en omettre une seule; mais ce qu'il ne devait pas non plus oublier, c'était de rentrer pour la messe de dix heures, où l'appelaient ses importantes fonctions de chantre et de directeur du lutrin.
Cette tournée ne s'opérait pas toujours sans incidents, et, sans parler des nombreux verres de vin acceptés de ci, de là, par le porteur d'eau bénite, il arrivait souvent que quelque gai luron, désireux de causer ou de mettre à l'épreuve la bonne humeur proverbiale du magister, l'apostrophait ainsi :
« Ah bien! monsieur le maître, vous êtes joliment tombé! Notre cochon est tué d'hier : vous allez déjeuner avec nous... Catherine, faisnous cuire des côtes et griller une demi-aune de boudin! »
L'invité prétextait bien un peu qu'il n'avait pas le temps et qu'il lui restait encore trop de maisons à visiter ; mais, finalement, il acceptait,
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et, tandis que le boudin gémissait sur la braise, il s'empressait de terminer sa tournée pour se débarrasser ainsi de tout souci.
Bravement installés à la massive table de chêne,
nos deux compères n'avaient garde d'oublier l'antique broc énormément ventru, leur voisin, tout rempli de petit vin clairet qu'ils se versaient à pleines rasades, et ce n'est qu'au premier coup de dix heures, annonçant le service divin, que l'on songeait enfin à se séparer. Inutile d'ajouter que
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le broc, qui avait toujours tenu bon, venait alors d'exhaler... sa dernière goutte.
Ainsi finissaient ordinairement les pérégrinations intéressées du donneur d'^eau bénite, comme on disait dans le pays.
De méchantes langues prétendent bien que parfois, à la suite d'un déjeuner par trop copieusement arrosé, les notes les plus bizarrement
fantaisistes troublaient l'accord ordinaire du lutrin, et que le clerc paroissial, en dépit de tous
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ses efforts pour conserver sa dignité, semblait ne pas être très affermi sur ses jambes; mais, elles l'avouent elles-mêmes, c'était là de rares, de très rares exceptions.
K Voyez la vie
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