UNE JOURNÉE DE VENDANGE DANS LA BRIE
LERTE ! vendangeurs, alerte ! En mains serpettes et ciseaux, et que sous vos doigts agiles ces instruments, faisant merveille, remplissent en un clin d'œil paniers, hottes et futailles. Profitons du beau temps : le bon vin est à ce prix.
Déjà de Torient les blonds rayons dorés se jouent dans la rosée, perles fines et brillantes semées par l'aurore en s'enfuyant. Elles étincellent de mille feux, se nuancent de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, ces perles divinement pures, et, en les voyant ainsi trembloter sur leur
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tapis d'émeraude, on frémit à la pensée que le moindre souffle, que le plus petit choc peut les Jeter à terre et détruire à Jamais d^aussi admirables chefs-d'œuvre.
Mais il faut en prendre son parti. De nombreuses troupes de gens aiguillonnés par la fraîcheur matinale arrivent d'un pas léger et s'introduisent bravement au milieu des ceps. Les globules chatoyants, roulants sous le choc, se mêlent et, comme pour se venger, tombent et s'épandent sur le dos des travailleurs, dont ils trempent les. minces habits. Quelque peu surpris de cette averse, on tient bon cependant; mais, en dépit de tous les efforts, Fentrain se ralentit, et ce n'est qu'après que le soleil a réchauffé l'air et séché les vêtements que vendangeurs et vendangeuses reprennent possession d'eux-mêmes en redoublant d'efforts contre les ceps alignés. A voir la dextérité avec laquelle ceux-ci sont dépouillés des raisins qui les surchargent, il est déjà facile de prédire à qui res-
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tera la victoire dans cette lutte sans trêve ni merci.
Les paniers se remplissent, et leur contenu vient si souvent remplir les hottes placées de distance en distance sur la lisière du champ, que c'est à peine si les porteurs peuvent suffire à la tâche d'aller les verser dans les tinets et gueulbées placés sur les voitures.
Chaque propriétaire a enrôlé des travailleurs non seulement du pays même, mais aussi des environs, et de nombreux volontaires de la ville voisine sont encore venus grossir leurs rangs; car en dépit du vieux refrain :
Aller en vendange Pour gagner cinq sous, Coucher sur la paille, Attraper des poux.
Manger du fromage Qui donne la rage, Bo^re du vin doux Qui fait partout,
autant l'on est peu enthousiaste des rudes tra-
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vaux de la moisson, autant la vendange a le don de ne laisser personne indifférent et d'attirer de gais compagnons qui ne voient là que matière à joyeux amusements.
Le spectacle que nous avons sous les yeux en est bien encore la preuve évidente. De toutes parts résonnent de bruyants éclats de rire, ou bien la voix sonore de quelque chanteur lançant à plein gosier les notes les plus gaies et les mieux comprises.
Le couplet suivant, chevroté à côté de nous par une grand'maman dépassant la soixantaine, résume d'ailleurs au mieux le bon temps que j'essaie de décrire :
La vendange pour la jeunesse Est le rendez-vous des plaisirs Elle égaie encor la vieillesse Par d'agréables souvenirs.
Voyez la vieille qui grappille, Riant admirant ses enfants :
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« J'étais gentille, J'étais gentille Dans mon temps. »
Mais à présent comme tout change 1 Jeunes filles, jeunes garçons, A vous de faire la vendange Du bon vin et des vignerons.
Une des anciennes coutumes traditionnellement conservée et mise encore en pratique dans le pays briard, c'est l'obligation qui incombe à tout jeune garçon de barbouiller de teinturier le visage de toutes les demoiselles qu'il rencontre ; et comme celles-ci, tout étant désireuses de cet honneur, — car honneur il y a, — ont néanmoins l'habitude de faire leur possible pour l'éviter, il est curieux d'observer toutes les ruses déployées à cet effet d^un côté comme de l'autre, et cela au plus grand amusement des spectateurs.
Mais ou les applaudissements éclatent, c'est lorsqu'une de nos robustes vigneronnes, serrée
de près par un franc luron, arrive à se dérober à ses étreintes et le gratifie anîplement du badigeon carminé quMl lui destinait!
Le plus curieux moment est peut-être celui de la retraite des vendangeurs.
Aussitôt que le soleil a disparu à Thorizon et que les dernières lueurs du crépuscule annoncent que la nuit est proche, chacun s'apprête à regagner sa demeure au plus vite.
Chevaux et ânes sont attelés, et une longue file de chariots, de voitures, de véhicules de toutes sortes et de toutes grandeurs se met en marche, escortée par Fescadron volant des travailleurs suivant à pied, et qui, babillant et se divertissant à qui mieux mieux, forment la caravane la plus pittoresque et la plus animée que l'on puisse imaginer.
vf-y