‹ La Brie d'autrefoisChapitre 28 sur 33 · LE MARC · texte numérisé non relu

LE MARC

'en' est fait : le raisin a vécu. Ses grappes veloutées, s'en allant du panier à la hotte et de la hotte aux gueulbées de la charrette, sont venues sombrer dans la cuve aux larges flancs. Deux fois par jour, le pied du vigneron les a, sans vergogne, foulées et refoulées. Elles en ont gémi, se sont soulevées d'indignation et de colère, en cherchant à franchir les bords de leur prison. Mais rimplacable geôlier a les yeux sur elles, et, voyant que le traitement barbare auquel il les soumet ne suffit pas encore à calmer leurs vel-

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léités de rébellion, il ouvre la cannelle et du sang vermeil qui en jaillit inonde leurs têtes par trop altières. Quatre jours entiers, matin et soir, il les soumet à ce dur supplice. Les pauvres grappes n'en peuvent mais. Leur effervescence se calme, leur orgueil s'abaisse..., il est abaissé.

De son passage réitéré à travers les pellicules, les pépins et les rafles, le vin a gagné une limpidité, un arôme exceptionnels. Il est fait, il est bon à tirer. Le robinet est ouvert, et du tinet où la rouge liqueur arrive à flots pressés, c'est à pleins seaux qu'elle s'en va remplir les futailles aliénées sur les chantiers du cellier.

Pendant ce temps, plusieurs personnes arrivent et, dès que la cuve a dit son dernier mot, se mettent en devoir de transporter à la hotte, sur le pressoir, le résidu des raisins. Ce pressoir, dernier vestige de Tantique banalité, est ordinairement le seul dans le village. Chaque vigne-

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ron y vient, à tour de rôle et moyennant une légère rétribution, opérer sa pressée ou, comme on dit vulgairement, yh/re son marc.

Il est de tradition, dans la Brie, que cette importante opération doit se faire en commun et autant que possible entre parents, c'est-à-dire que huit, dix ou douze membres d'une même famille s'unissent pour la circonstance et se prêtent mutuellement leur concours.

Les 77îareux, comme on les appelle, portent donc à la hotte le contenu de la cuve et le déposent sur la maie; par-dessus, les lourds blocs de bois s'entassent et se croisent, et bientôt le massif arbre de presse s'abat petit à petit, invinciblement attiré par Thélice que commandent quatre bras horizontaux mis eux-mêmes en mouvement par les mareux.

Sous cette pression énergique jusqu'à trois fois renouvelée, les grains les plus rebelles succombent et s'écrasent, la dernière goutte de vin s'exprime et fuit du marc resté à sec.

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Après avoir « entonné le pressurage », non cependant sans en verser un seau dans la tonne du garde champêtre, tribut gracieux du vigneron au représentant de la loi, gardien vigilant du vignoble, les mareux, accompagnés du pressurier, chargé de la conduite ordinaire du pressoir, s'en vont, à la demeure de celui qui les occupe, s'asseoir au festin préparé à leur intention.

11 va sans dire que ce festin, juste dédommagement du rude travail auquel chacun vient de se livrer, mais surtout couronnement des labeurs incessants auxquels donne lieu la production du vin, est mené joyeusement par les convives. D'ailleurs, un seau de vin de l'avant-dernière récolte (à moins que la rouge liqueur ne se trouve piquée, auquel cas le vin nouveau est préféré), placé sur le haut bout de la table et dans lequel on puise amplement de quoi remplir les brocs qui circulent à la ronde, contribue naturellement à soutenir et aiguillonner encore la bonne humeur de chacun.

Dessin du Dœtzkl.

A moins que la rouge

ur ac se trouve pi'juéi;.

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Les propos bruyants pétillent, se suivent et alternent gaieinent avec les chansons grivoises et les rondeaux bachiques. Il arrive même que, pendant une de ces rondes finales, le seau de vin, lestement enlevé à hauteur de tête par deux mains vigoureuses, sert de coupe pantagruélique aux facétieux dîneurs. Après que Tun d'eux s^ est désaltéré à longs traits, il le passe à son voisin le plus proche, et, tandis que, muni d'un mouchoir ou du torchon de cuisine, un obligeant ami lui essuie les lèvres, le chœur étourdissant des vignerons crie à tue-tête :

Torche la gueule à ton voisin, Car il aime, il aime, il aime, Torche la gueule à ton voisin, Car il aime le bon vin 1

Et ce sont alors d'entraînantes roulades, qui font, à la joie générale, trembler les vitres de Tunique croisée du logis.

Ainsi se terminent ordinairement ces agapes fraternelles, fort prisées dans le pays vignoble

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et qui, à l'encontre de bien d'autres coutumes, ne sont pas encore, Dieu merci! sur le point de disparaître.

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