PAYER A LA DRAGONNE
oici la fin des vêpres. Des larges portes de la vieille église s'échappe une foule recueillie encore, mais que les chauds rayons d'un gai soleil de mai, joints à la satisfaction du devoir accompli, semblent déjà mettre en joie.
Sur la grand'place, en effet, à l'ombre des marronniers touffus, se dresse un tonneau sur lequel vient de grimper le violoneux. Les premiers accords retentissent. Aussitôt d'alertes jeunes gens s'élancent et se groupent; le cercle — un cercle de jeunes et jolies filles — se dessine
igo La 'Brie d'autrefois.
à l'entour, et, sous Poeil des parents, les plus joyeuses contredanses s^organisent. Assis sur l'herbe et jusque sur les marches de Téglise, les ancêtres, tête blanche, corps voûté par les ans, mais solides encore, devisent et sourient de bon cœur à ces ébats, ces bruyants ébats de jeunesse qui furent les leurs autrefois, hélas! et dont ils ont gardé de si charmants souvenirs.
Danseurs et musiciens rivalisant d'ardeur, Tentrain devient général et se trouve bientôt à son comble; aussi, grand est le regret de chacun lorsque du beffroi voisin s'égrène lentement rheure de la rentrée au logis. Fillettes et mamans se résignent cependant et s'éloignent vives et rieuses.
Mais, avant de se diriger vers la maison, hommes et jeunes gens se partagent par groupes, et tous, échauffés encore par les danses, acceptent avec empressement l'aimable invitation de généreux voisins et s'en vont, tout en causant, vider chez eux quelques brocs de petit vin du cru.
Tayer à la T>ragonne. 191
D'autres, peu nombreux cependant, attirés par l'énorme gui, servant d^enseigne, suspendu au pignon du coin, s'approchent et pénètrent à Tintérieur de l'établissement.
Ce sont là de joyeux drilles, anciens soldats ou rouliers, faisant le voyage de Meaux ou de Paris, pour qui le vin de Brie n'a pas assez de vigueur et qui viennent réclamer au père Picard, le maître de céans, un liquide plus corsé. Parmi eux se sont glissés quelques naïfs, bonnes âmes au fond, mais orgueilleux en diable et surtout désireux de montrer par la fréquentation des « flambants » de l'endroit leur supériorité sur de plus sages et plus modestes camarades.
Deux ou trois tournées de goutte agrémentées d'un berlingot (petit carré de sucre d'orge) se succèdent; mais comme en toutes choses, et même en vidant des verres, le quart d'heure de Rabelais finit toujours par arriver, il s'agit bientôt de solder les frais que vient de totaliser le cabaretier.
tt Payons à la dragonne, dit Tun des extroupiers.
— A la dragonne! que quVest qu'ça? dit Tun de ceux appelés tout naturellement à jouer là le rôle de dupes.
— A la dragonne! réplique l'autre, rien de plus simple : il s'agit tout bonnement de chanter le couplet que je vais dire m.oi-même, et, tout en chantant, de tracer à Faide d'un morceau de craie, sur la porte ou sur le mur, trente-deux raies bien marquées. La trente-deuxième doit être jetée en même temps que la dernière note du couplet, et tel qui a l'adresse d'y arriver est exempté de tout paiement. Mais il est bien entendu que celui qui ne parviendra qu'à tracer 28, 29 ou 3o raies, ou qui arrivera à 33, 34 ou plus, sera Tun de ceux qui devront solder la consommation. Je commence :
Hôtesse, venez compter
Pour savoir combien nous sommes,
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