‹ La Brie d'autrefoisChapitre 30 sur 33 · XX^M · texte numérisé non relu

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Car nous sommes accoutumés De payer à la dragonne.

Tra, la, la, déri, déra, Tra, la, la, la, la, la, 1ère; Tra, la, la, déri, déra, Trent'-deux ne sont-elles pas là :

On vérifie le compte, et le gaillard — du reste exercé depuis longtemps à ce manège — prouve éloquemment que les 32 raies s'y trouvent bien!

Exempté de payer.

Un deuxième, un troisième, un quatrième, un cinquième se tirent non moins triomphalement d'affaire.

Arrive le tour des aspirants-malins. Oh! alors, la note change ; ou plutôt ces pauvres notes se trouvent tellement malmenées, que pas une parmi elles ne parvient à regagner sa place, et le malheureux nombre de mesures ; 32, tantôt à demi couvert et tantôt presque doublé, doit se résigner à n^être jamais atteint. Aussi, bon gré mal gré, faut-il que les maladroits se décident à

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délier les cordons de leur bourse de cuir, et, sous l'œil narquois des loustics de la compagnie, à jeter sur la table le prix entier de la dépense commune.

Tel était ce curieux mode de payer à la dragonne. Inventé par quelque soudart plus fourni de bravoure que d'argent en poche, il fut très en honneur parmi les dragons du premier Empire, et maintes querelles éclatant au cabaret eurent bien souvent pour cause la prétention des cavaliers à faire payer de cette plaisante façon les pioupious installés à une table voisine de la leur et qui, naturellement, ne Tentendaient pas ainsi.

Importé en Brie par des régiments de passage, ou, comme nous venons de le voir, par des militaires revenus du service, ce curieux usage s'y était popularisé au point de devenir Fun des amusements favoris dans les gaies réunions de nos ancêtres, et il s'y est perpétué jusqu'en ces derniers temps.

BATTRE LA CHARRÉE

BATTRE LA CHARRÉE

lEU ! qu'elle paraît affairée , bonne maman Madeleine!

Pendant que sa grande fille Rose entasse sur Tun des bancs de la table le linge de corps qu'elle vient de mouiller à la fontaine, elle-même, les manches retroussées et presque à bout d'haleine, roule devant elle le cuvier destiné au lessivage.

Une selle à trois pieds, une tinette sont apportées, et en un clin d'œil voici le cuvier sur la selle, la tinette sous lapissote, et le tout placé à proximité du foyer.

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Un fagot de sarments destiné à faciliter Técoulement de la lessive est étendu au fond de la cuve, et immédiatement commence le placement des différentes pièces que demoiselle Rose apporte et pose aux mains de madame sa mère : les torchons d'abord, les draps ensuite, et enfin les chemises masculines et féminines, le tout entremêlé de chapelets de javiots (racines d'iris desséchées au four et destinées à « embaumer » le linge). Tout en plaçant chaque pièce avec autant de soin que de dextérité, la bonne maman ne tarit pas en conseils à Padresse de Rose.

« Vois-tu, ma fille, lorsque tu seras dans ton ménage, ne coule jamais ta lessive un vendredi.

— Pourquoi, maman?

— C'est jour de malheur, et l'on pourrait croire que tu désires la mort de ton homme. Ah ! miséricorde! voici que j'ai placé, le ne\ dessous, la chemise de ton père ! Enlevons-la bien vite , grand Dieu ! et mettons-la bel et bien le devant dessus.

battre la Charrée. 201

— Pourquoi donc, bonne maman?

— Parce que c^est encore signe de malheur, et que j'aurais ainsi l'air de désirer le départ de mon pauvre homme pour l'autre monde, et pourtant, Dieu sait si je l'aime, mon pauvre Pierre ! Dieu sait si je voudrais, de longs jours encore, l'entourer de ces petits soins dont il est si fier et qui lui font tant de bien! Là, voilà qui est fait. A présent, Rose, apporte-moi la boîte au sel, que j'en étende ici une bonne poignée en croix,

— Du sel ! je ne t'avais pas encore vue en mettre dans la lessive.

— Tu as toujours été si étourdie! Mais enfin, te voici d'âge à être raisonnable. Apprends donc que le sel ainsi placé en croix empêche le mauvais sort et la formation des images o\x figures sur le linge, de ces figures que, sans cette précaution, le diable s'amuserait à y faire et que tous les savons du monde ne pourraient plus effacer.

— Des figures?

— Oui, de ces drôles dQjîgures, comme celles que tu as tant regardées, l'autre jour, au gué, quand la grande Thérèse traitait de « bêtises » nos vieilles habitudes. Ça n'empêche pas qu'elle avait laissé charmer sa lessive et qu'elle n'a jamais pu arriver à la désensorceler. »

Et c'est ainsi que nos deux villageoises, tout en causant, emplissent le cuvier.

Arrivée à quelques pouces du bord supérieur, maman Madeleine demande le charrier, morceau de grosse toile qui, placé sur le cuvier, le recouvre entièrement, et que l'on garnit de lo à I 5 centimètres de bonne cendre de bois, recueillie chaque semaine dans le foyer. Sur la cendre est étendu un lit de plantes aromatiques : serpolet, lavande, etc.

Mais pendant toutes ces opérations, la nuit est venue. Dame Madeleine s'empresse de suspendre à la crémaillère l'énorme chaudière remplie d'eau dont le contenu doit être versé, tout bouillant, sur la cendre du cuvier. Pierre, assis au coin de

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latre, veille et attise le feu. Mathieu Lœnsberg entre les mains (car il sait lire, maître Pierre), il interrompt de temps en temps sa lecture, pour prendre à ses côtés copeaux et bûches et les glisser sous la chaudière. Tant de fois se répète ce manège, qu'une vraie montagne de charbons incandescents s'élève bientôt au milieu de la cheminée.

« C'est le moment , dit Pierre ; femme, apporte la mannée de pommes. »

Et, décrochant lui-même un gril énorme, il le place sur Tardent lit de braises qu'il vient de tirer jusque sur le sol de la pièce. Les pommes y sont placées et, sous l'œil vigilant du maître, qui les tourne et retourne avec soin, bruissent doucement jusqu'à cuisson complète.

Laissons Pierre surveiller les destinées de son frugal rôti, et pénétrons, si vous le voulez bien, dans rétable voisine. La veille est en pleine activité : les rouets bourdonnent; la paille des cajets à fromage glisse vivement sous les doigts d'habi-

les faiseuses; les couturières tirent avec le plus louable entrain leurs longues aiguillées; mais surtout, ah ! surtout les langues s'y livrent aux courses les plus désordonnées.

« Tiens, dit tout à coup Marie-Jeanne, la mère Madeleine n'est pas venue.

— Pardine, ça n'est pas malin, elle coule la lessive, ce soir; je l'ai aperçue tout à l'heure en passant.

— Ah! la cachottière, reprend le chœur; elle s'est bien donné de garde de nous le dire, va! Elle a eu peur de ses pommes. Mais, c'est égal, si nous allions tout de même battre la charrée?

— Oui, c'est cela, allons-y. »

En un clin d'œil, tout le monde est debout, et jeunes et vieilles se dirigent à pas de loup vers la demeure de la « cachottière » Madeleine.

« Pan ! pan !

— Entrez ! » crie-t-on de l'intérieur.

Toute la troupe s'élance, et, faisant cercle à l'entour du cuvier, voici les veilleuses frappant

battre la Charrée. 207

à qui mieux mieux de leurs mains ouvertes les cendres mouillées (la charrée) placées sur le cuvier. Les coups sont donnés de si bon cœur que le battage est vite terminé, et, après avoir trempé leurs mains dans la tinette, les batteuses font mine de se retirer.

« Mais, fait galamment le maître de la maison, vous accepterez bien de manger une pomme cuite avec nous... Vous avez eu assez de mal, d'ailleurs ! »

La galanterie du bonhomme sent bien un peu la contrainte, mais on accepte volontiers : les pommes circulent à la ronde, et, tout en causant, riant et plaisantant, on passe le reste de la soirée, oubliant sans peine les instruments de travail laissés à l'étable et qu'on ne retourne prendre qu'au moment de rentrer à la maison.

Cette opération de battre la charrée, outre

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qu'elle empêchait le « mauvais sort », avait pour but d'amollir la sorte de pâte formée par la cendre arrosée cominuellement, de la désagréger, de la rendre plus perméable à l'eau, et de lui permettre ainsi d'entraînerplus facilement sur le linge les sels dissolvants contenus dans ces cendres.

C'est un service qu'on avait pris l'habitude de se rendre entre voisines et qui se trouvait ordinairement, comme on vient de le voir, l'occasion d'une bonne et joyeuse partie.

Mais gare au mari qui n'avait pas prévu la visite des batteuses de charrée et préparé une ample provision de pommes grillées ! Il était plaisanté, goguenarde, et, au milieu d'interminables éclats de rire, impitoyablement barbouillé de charrée par les plus luronnes de la troupe ainsi mises en liesse.

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