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(lire (1). « (hi ne vit point asscv, pour prolitcr «le hch faiitcH. On fii coinnu't pendant tout le cours ilo Ha vie ; et tont ce <\W' Vnu peut faire fv force (le faillir, c'est de njoiirir corri;,^»'. » La Kuclicfoiicuidd venait iU' mourir corri^^é entre les niaina de JJoHsuet (li;. l'alru, rélo<|uent l'atru, ce censeur Holidc et sévère de Itacine et de lioileau, venait de faire la niônie lin. La pensée de la JJrnyère est, j'inia^çine, que Tliéopliriistc avait ])()ssé(lé toute la sn^^esse qu'un philosophe pr;nt atteindre tMi dehors du christianisme , et ({ue la lecture de son livre et de sa vie conduit à une lin chrétienne.
Après avoir donné tous ses soins à la traduction des Caracfrrcx, après avoir raconté la vie de Théophraste avec la finesse attique, comme si c'eût été la ])ieu8e légende d'un saint païen, la Bruyère voulut se donner le contentement de la faire imprimer. Le succès bien constaté des livres de l'abhé FIcury sur les mœurs des juifs et des premiers chrétiens, permettait d'espérer que la peinture des mceurs athéniennes par Théophraste ne manquerait pas de plaire et d'être utile. Ce philosophe grec avait l'esprit aussi juste, aussi doux, aussi modéré que l'abbé Fleury et un talent d'écrire vraiment sui)érieur. La traduction des Caractères de Théophraste serait certainement lue avec empressement par quelques savants qui n'aimaient, dans un livre de morale, que les apophtegmes des Romains, des Grecs, des Perses et des Egyptiens.
Seulement ces érudits étaient si avides d'ouvrages complets, ils voulaient tant avoir de gros livres sous les yeux et manier des in-folio, que le petit traité des caractères leur paraîtrait un bien mince régal. Sans doute ou pourrait y ajouter (3) un avertissement au lecteur, une épître dédicatoire, une table et des approbations : cela ne serait pas encore assez pour mériter le nom de livre. Ce que les savants préfèrent à tout, ce sont des définitions, des divisions, de la méthode, comme dans les Ethiques d'Aristote (4). Ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et telle vertu en particulier; quelle diflerence se trouve entre la valeur, la force, la magnanimité, les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès, entre lesquels la vertu se trouve placée; et duquel de ces deux extrêmes elle emprunte da-
(1) Chap. XI, n'^ 60.
(2) M-^e de Sévigné, 15 mars 1G80.
(3) Chap. I, n'' 6.
(4) Discours sur Théophraste.
vantage ; toute autre doctrine ne leur plaît pas. C'est exactement ce que le P. Senault explique sur l'usage des passions (1). Mais il a beau distribuer son explication par titres et par chapitres, il dogmatise avec une subtilité qui n'est pour les gens du monde qu'un « obscur galimatias » (2).
M"'" de Sévigné préférait de beaucoup les droites simplicités de Descartes, qui réduisait les mœurs aux passions et qui expliquait celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des artères (3). Il se trouvait des érudits qui, contents de cette explication, quittaient un auteur de tout le reste. C'était surtout parmi les médecins (4), comme Martin Cureau de la Chambre. Malebranche lui-même, ce pur esprit, donne une définition des passions (5) qui n'est pas exempte de matérialisme. Sur ce point, la Bruyère se séparait nettement de Descartes ; il ne pouvait admettre que des spiritualistes déclarés donnassent aux matérialistes le droit d'empiéter sur le monde spirituel, pour chercher dans l'organisme les fibres de l'esprit humain.
Le grand nombre des gens qui lisent ne tiennent pas plus à la théorie de Descartes qu'à celle d'Aristote : « persuadés que toute doctrine des mœurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible et de ridicule d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de louable , ils se plaisent infiniment dans les livres qui, laissant de côté les principes phj^siques ou moraux, se jettent d'abord dans l'application et corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si familières , et dont néanmoins ils ne s'avisaient pas de tirer leur instruction. » Tel est le traité des caractères que nous a laissé Théophraste, dit avec satisfaction la Bruyère; mais là, il rencontra un obstacle inattendu et insurmontable.
Ces lecteurs qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, ces hommes instruits par le commerce du monde, les femmes et les gens de cour trouvaient insipide l'histoire ancienne et ne faisaient nulle
(1) Boileau, satire VIII, v. 113-116.
(2) M"« de Sévigné, 9 juin 1680.
(3) Traité des Passions, art. 27, 51, V Homme, p. 348.
(4) Caractères des passions, Paris, 1662. ( 5) Recherche de la vérité, 1. V, c. I.
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nlfi'iilioii imx iiMi'ui'H /j^n'CfjiicH. Ils liHuii'iit les Muurs i/ih hrai'lituH et t/cH r/nrtifns, |»n,ic(' (|ii(' c'était uii livre dY-dificadon M), écrit uvcc Ix'uiicnin» (l'ordre el (rcxnctiludc, et (|iii Kcrvnil ù illuntrcr lu foi cu(li(>li(|ii<' cl 1)1 docIriiK' des horujcH iiKL'iirs. Aluis ciîrtuincineut ilu ne s'aviseront pas de tirer leur instruction des vice», de» faibles et des ridicules des Athéniens ; leur prévention pour leurs propres coutumes et pour leurs numières est telle, que sans autre discussion, non seulement ils les trouvent les meilleures de toutes, mais décident que tout ce qui n'y est pas confornu!, est méprisable. Ainsi le Théophrasle diî la Bruyère aura le même sort (jue le Cliarlema^^Mie de ]\I. le Laboureur. F^es ('a/ricfrn'S grecs, s'il les oll're à ]\I. le Prince;,
jett'-s d'iihonl sans tourner le feiiillot Iront duiiK runtiilianibre amuser Pacolet (2).
Encore n'est-il i)as sûr qu'ils restent dans l'antichambre de riiôtel de l'ondé, s'ils u'ai)prenuent rien à personne que ce que tout le monde veut bien ignorer.
Le moraliste, fort de l'appui de Bossuet et de Fleury, « des sages et des vertueux », se révolta contre cette injuste prévention des hommes du monde, qui les privait, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de l'instruction qu'ils en devaient attendre. « Nous, qui sommes si modernes, dit-il (3), serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'iunocence, de punir le crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un royaume où il n'y avait ni places publiques , ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, et qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre ; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payaient pour y entrer ; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et
(1) Approbation par Bossuet (13 janvier 1681) du livre de l'abbé Fleury.
(2) Boileau, épître viii.
(3) Discours sur Thcophraste.
tous les jeux ; que l'ou mangeait dans ces maisons, et qu'elles étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville, que pour y passer avec précipitation : nul entretien, nulle familiarité ; que tout j était farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient dans le milieu des rues, comme on fait dans une lice pour le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés p^-r des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique, et de nos satires, pouvons-nous ne pas les plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie? » Cette protestation est éloquente : voilà bien l'indignation d'un bourgeois de Paris contre l'insuffisance des règlements de police, d'un philosophe eu chambre qui maudit les tripots et redoute l'épée des gentilshommes, d'un trésorier en la généralité de Caen qui méprise la vénalité. des charges et la splendeur des partisans, d'un érudit qui sait le latin et le grec et qui vante la beauté de Rome et les mœurs d'Athènes. Mais quoi! il ne sait pas la cour, il ne connaît pas les grands, il n'a jamais vu Chantilly, Versailles ou Fontainebleau; il n'a qu'une vague idée des mœurs de l'hôtel de Condé, et il n'a jamais appris la maison du roi.
Quand la Bruyère écrivit cette préface, il était encore vraiment bien naïf malgré son érudition. Que venait-il dire aux hommes du dix-septième siècle pour leur recommander son livre? « Que les hommes en général n'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. » Son style même ne s'est point encore dégagé d'une certaine pesanteur, qu'il perdit dans la conversation des courtisans. Il allait dans son ignorance du bon ton jusqu'à ravaler, « la politesse de nos mœurs, la bienséance de nos coutumes, ce
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(|iril apjioluit trcss iiiiioccîiMiiicnt notre fust<î et notre maj^iilficeiice, au-dessous de la vie simple des Athéniens et «les pniniiîr.s hommes, <,M-aii<ls |»ar eiix-nif'iiies, et iiKlépeiKlîiiiniK'iit de nnlh; choses cxtérieurcH (Hii ont ('(«' (lej)iiis inventées jioni- snppléer à cette véritable <;nintleur f|ni n'est i)liis. » Il tombait, riiunnète homme, dans le ridicule des ])édantH tant raillés jiar notre comi(iue et nos satires, lorscju'il ajoutait, comme s'il eût été le précurseur de J.-J. Rousseau : « La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et Kadi<,Miité,et n'était point encore souillée par la vanité, par le luxe, et par la sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre (ju'à cause de sa force ou de sa veitu ; il n'était point riclu; par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux,, par ses enfants et ses serviteurs ; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis ; ses vêtements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons ; ses plaisirs innocents, une grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans la famille, » La Bruyère savait bien « que rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses; mais réloignement des temps, disait-il, nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères. » Quelle illusion ! Ce proverbe était déjà connu : <( A beau mentir qui vient de loin. » La Bruyère et quelques savants pouvaient avoir cette simplicité un peu puérile. Mais le public, à qui tout livre s'adresse et à qui tout écrivain veut plaire, le public entier, y compris les femmes, les gens de cour, et tous ceux que la Bruyère voulait convertir à de meilleures mœurs avec sa traduction de Théophraste, lui eût répondu comme la Henriette de Molière à Trissotin : « Excusez-moi, Monsieur, je ne sais pas le grec. » Il garda donc son livre pour une meilleure occasion , et il fit bien.
En effet, s'il eût publié alors son livre, il aurait eu beau vanter dans sa préface « une religion, une police, une manière de s'habiller, de bâtir, de faire la guerre qu'on ne savait point, des mœurs que l'on ignorait », il n'eût rencontré que l'indifterence. Eacine, qui traduisait Sophocle à livre ouvert, avait bien été obligé de donner à ses héros grecs des mœurs encore plus françaises que leurs costumes. Sans doute la Bruyère, poursuivant son idée dans le Discours sur Théophraste, prouva que nous sommes « moins rebutés par la barbarie des manières
et des coutumes de peuples si éloignés, qu'instruits et réjouis par leur nouveauté. » Et eût-il cité, à l'appui de sa thèse,' les Siamois, les Chinois, les Nègres et les Abyssins, on lui eût dit : « Il est vrai, ces genslà nous étonnent et nous amusent par le spéciale de leur bizarrerie, mais nous ne lisons pas leurs livres parce qu'ils nous ennuieraient. » La Bruyère insistant eût répliqué, comme il le fait dans son Théophraste : ce peuple d'Athènes, dont le philosophe grec a fait la peinture il y a plus de deux mille ans, était malgré la diversité des lieux et du climat, malgré le long intervalle des temps, assez semblable aux Français; et nous serions surpris de nous reconnaître dans cette peinture, nous, nos amis, nos ennemis, et tous ceux avec qui nous vivons. « Les hommes n'ont point changé selon le cœur et les passions ; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux. » Ce n'est donc pas la peine, eût-on riposté, d'aller chercher dans un livre écrit il y a plus de deux mille ans, des choses qui tombent tous les jours sous nos yeux, pour voir des hommes comme ceux avec qui nous vivons. Mais vous ne savez pas ce que c'était qu'Athènes! « Athènes était libre ; c'était le centre d'une république ; ses citoyens étaient égaux ; ils ne rougissaient point l'un de l'autre ; ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés, achetaient eux-mêmes les choses nécessaires ; l'émulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une vie commune; ils réservaient leurs esclaves pour les bains, pour le service intérieur des maisons, pour les voyages ; ils passaient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les maîtres. Là le peuple s'assemblait pour parler ou délibérer des affaires publiques ; ici il s'entretenait avec les étrangers ; ailleurs les philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec leurs disciples. Ces lieux étaient à la fois la scène des plaisirs et des affaires. Il y avait dans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue. Mais cependant quels hommes, en général, que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et
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dans \r. Uiupçiit^el Théophrnste, le luôme Tli(^'oplira8te dont l'on viout (!.' (liro de «i grandes choses, ce parleur a«,'réal)le, cet homme (|iu «'exprimait (liviiicincnt, Ait reconnu ('traiit^'cr et iippdé de ce nom par une .simple l'cmiiuî (h; (pli il achetait des luM'hes au marché, et qui reconnut, par je ne sais <pioi d'attiqiu! <pii hii manquait et que les Romains ont depuis appelé urhaiilté, (pi'il n'était pas athénien, w
Pour le coup, voilà (pii est du dernier ridicule, comme disaient les précieuses (1). Quoi! Théophraste allait recevoir des leçons d'urhanité d'une fruitière ! (^ui voudrait en France demander des leçons de sagesse à ce j)hilosophe? Je ne lui conticrais pas l'état de ma garde-rohe, dira un politique (2). Fleury, qui connaissait les grands et la cour aussi bien que la bourgeoisie, s'est bien gardé de prendre un pareil tour, l)onr exprimer sa pensée qui était pourtant la même que celle de la Bruyère. Il reconnaît le préjugé existant contre les mœurs des anciens ; il l'examine, il l'explique, il l'excuse; il demande seulement au lecteur de ne pas s'y laisser tromper, et réclame l'indulgence pour la vérité qu'on ne comprend pas. Au contraire, la Bruyère fait une charge à fond sur la prévention qu'il combat ; et pour recommander la politesse grecque, il manque à la politesse française. C'est un grimaud (3), lui dira-t-on ; ou comme disait Fleury (4), c'est un de ces savants rustiques qui vivaient séparés du grand monde et ne cultivant pas assez les véritables vertus. Les calvinistes français réfugiés en Hollande reconnaîtront que « M. de la Bruyère compare les mœurs des Athéniens avec celles de nos jours, d'une manière qui ressent la liberté d'un républicain (5). » Il fallait que la Bruyère entrât dans la maison de Condé pour y polir son esprit et son caractère ; ou bien sa science des mœurs (6) eût paru vaine, aride, dénuée d'agrément et d'utilité ; jamais elle ne fût tombée dans la conversation ; elle eût été hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a plus de cours. Les grands et le vulgaire l'auraient confondue avec le pédantisme.
La Bruyère cependant n'avait rien de pédant. Ce n'était pas un fâcheux Socrate qui ne s'accommode de rien (7). C'était un philosophe
(1) Menagiana, éd. 1715, t. I, p. 401. (•2) Chap. XII, no 19.
(3) Chap. xil, no 19.
(4) Choix et méthode des études, c. XIII.
(5) Henri Basnage, Histoire des ouvrages des Savants, 1688, n» de mai.
(7) Mélanges d'histoire et de littérature, par Vigneul de ilarville, Eouen, 1699, p. 336, etc.
qu'on pouvait aborder ; il s'écriait : « 0 homme important et chargé d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet, le philosophe est accessible (1); je ne vous remettrai pas à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de Tâme et de sa distinction d'avec le corps ; ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages et je cherche par la connaissance de la vérité à régler mon esprit et à devenir meilleur. Entrez , toutes les portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n'est j)as faite pour s'y ennuyer eu m'attendant. Passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile ! »
c< Rien n'est si beau que ce caractère, ajoute Bonaventure d'Argonne ; mais aussi faut-il avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de la Bruyère, avant qu'il eût un a.ppartement à l'hôtel de... (Condé). Il n'y avait qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courait au-devant de ceux qui arrivaient, et retournait avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riaot et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de sa méditation. »
Le visage riant du philosophe nous rassure un peu sur la détresse où Bonaventure d'Argonne semble l'avoir trouvé. Il est possible que , volé par François Blondel, la Bruyère éprouvât quelque pénurie d'argent. Son vieux laquais, qui était malade, n'était peut-être pas guéri, ou était peut-être mort. Dans les deux cas, on comprend assez que le philosophe n'eût pas de laquais. Alors le vent, bon serviteur des philosophes, se chargeait d'introduire les personnages qui venaient le visiter dans sa chambre mal close et proche du ciel. Je ne serais pas surpris que la Bruyère ait éprouvé quelque envie de rire , en voyant l'air important du fameux docteur qui arrivait. Il ne fut ja-
(1) Cliap.vi, n» 12, 1694, 8^ édition.
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muirt polir re iloclciir, luriiiciiprcM Hti réception ù rAciuléiiiio IrauçulHc*, qu'un ^mrron du lultivs (pii n'avait guère travaillé i'.t qui avait plutôt fait 80S ctutl(!H Hur U'.s Imiw.si tl<'s Tuileries et du Luxembourg ( 1;, que dans les universités, a (îénie capricieux, esprit déréglé, son dessein de réformer les mœurs du siècle présent eu découvrant leurs ridicules était louable, mais Jionaventure d'Argouue le lui déclarait sans façon, l'iuitrepreneur était bien au-dessous d(^ lu gnuubîur de l'entreprise (2). Il n'est point d(ï siige (pli n'ait ses illusions. N'en déplaise ;ï ces fameuses républiques qui se vantaient d'une haute antiquité et d'une rare sagesse, la républicpie des abeilles est la plus ancienne et la plus sage de toutes ; et les bêtes d'J*lsope sont les esprits les mieux faits de toute l'antiquité i)aïeune. Toute la sagesse des païens ne consistait qu'à savoir couvrir les vices du manteau de la vertu. Le génie de la langue française est nu génie chaste, qui ne souffre i)oint les exj)ressious libres et honteuses dont l'urbanité romaine et les grâces attiques ne rougissaient })as. Et ce n'est vraiment pas la peine de se mettre tant en colère contre les vices des grands, ils ont le privilège de se faire respecter encore plus que ce que vous appelez la vertu. Il faut que chacun se connaisse. M. de la Bruyère n'a qu'un tort, c'est de vouloir écrire : il a de l'encre , du papier, ni art ni style ; il n'a pas une plume comme Nicole ou Saiut-Evremond. Il veut traduire Théophraste ; il ne parvient qu'à le contrefaire. Il veut peindre son siècle ; il fait des portraits satiriques, des figures grotesques, des monstres. Il ne sait pas écrire. » — Bref, Bonaveuture d'Argonne tombait en syncope à la pensée de voir la Bruyère relié en veau.
La Bruyère n'avait pas dans la conversation cette vaine et stérile abondance qu'on rencontre quelquefois chez ceux qui aiment à parler, surtout quand ils ont été longtemps privés de ce plaisir. Bonaveuture d'Argonne, par son intempérance de langue qui ue lui j)ermettait pas de se taire, rappelait à lui seul divers caractères de Théophraste : le grand parleur, le diseur de riens , l'homme incommode, le fâcheux qui fait tout à contre temps, et le vaniteux qui croit toujours avoir réussi au delà de ses souhaits, La Bruyère, préoccupé de rencontrer la vérité en toutes choses, laissait tomber ses pensées goutte à goutte comme les extraits les plus fins et les plus délicats. Mais le
(1) Mélanges d'histoire et de littérature, éd. 1713, t. III, p. 332-3o9.
(2) Maximes et réflexions de M, de Moncade, Eouen, 1G91, maximes ii° 158, n"^ 12i, n" 87, m' 80. n" 215, n'' 90,
chartreux lui laissait à peiue le temps de respirer, et l'interrompait à chaque instant, pour dire mieux que lui ce qu'il avait pensé. Voici l'un des sujets de méditation du philosophe : « Les savants, disait-il (1), faisant attention à la diversité des moeurs qui sont traitées par Théophraste, et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète Ménandre, disciple de Théophraste, et qui servit ensuite de modèle à Térence, qu'on a de nos jours si heureusement imité (2), ne peuvent s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui (3) qui est épuré des pointes, des obscénités , des équivoques, et qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux. ■» Le chartreux mondain trouvait-il cet élixir de son goût? Peut-être plus qu'il ne l'avouait.
Mais ce n'était pas là le plus grave des soucis de la Bruyère. Il se demandait plutôt comment un homme qui a consacré sa vie à Dieu pouvait montrer le caractère vaniteux et léger de Bonaventure d'Argonne. De là cette singulière conversation entre un chartreux et un solitaire sur l'idée qu'avait eue Pascal déjouer à pile ou face la vérité de la religion (4). — « La Religion est vraie, ou elle est fausse : si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années de perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire : ils ne courent pas un autre risque. Mais, si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux : l'idée seule des maux qu'il se prépare, me trouble l'imagination ; la pensée est trop faible pour les concevoir, et]les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la Religion , il n'y a point pour l'homme de meilleur parti que la vertu. »
Lorsque la Bruyère entrera dans la maison de Condé, il ne sera plus permis à Bonaventure d'Argonne de jouir de sa conversation. Il nous laisse entendre que c'est là son principal grief contre la Bruyère. Il en a un autre : il accuse le philosophe de faire des portraits satiriques. Nous avons trouvé dans la première édition de la Bruyère le portrait d'un certain docteur qui frappa sans doute l'attention de Bonaventure
(1) Discours sur Théophraste.
(3) Lettre de Bossuet à Spon.
(4) Chap. XYi, no 35.
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d'Ar^^oiUK'. < V; cliailrciix bel esprit, tmit lier d'avoir tHudié Hiir les bancs do laSoi-boiine ou d<î ((ii(d(iuo célèbre nuiversité (1), mai» pluH fier encore de faire bclh^ li^Min; à la ville, à la cour, et Hatisfait dY'tu- 1er sa toilette et sa science devant l'iuinible savant ([u'il vient visiter dans sa pauvre chambre, dut trouver quelque ressemblance à cette ligure grotesque (2). a. Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long niiintoau de s()i(î ou de drap de Ibdiande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de manxpiin, la calotte de mùmo, d'un beau grain, uu collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermcul, qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment Ton voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. » Bouaventure d'Argonne était bien libre de reconnaître ou de ne pas reconnaître quel était le docteur ; mais la Bruyère était l'homme docte.
L'éducation du Dauphin avait jeté un si grand éclat sur la personne de Bossuet, qu'on s'adressait toujours à lui pour trouver des hommes capables de faire l'éducation des autres princes de sang royal. Naturellement il choisissait, parmi ses amis ou connaissances, ceux qui lui semblaient les plus dignes de cet emploi : il ne prenait jamais des docteurs, mais toujours des hommes doctes ; jamais des moines mondains, mais toujours des chrétiens sincères, d'un esprit sérieux et raisonnable. Il avait mis l'abbé Fleury auprès du duc de Vermaudois, fils légitimé de Louis XIV et de M"'" de la Vallière ; il venait de mettre encore , auprès du duc du Maine , M. de Malezieu et l'abbé Caton de Court, qui furent, dit Fonteuelle (3), nommés par le roi et agréés du public. Tout le monde approuvait le choix de Bossuet. « On aurait souhaité, dit le marquis de Sourches (4), que dans l'assemblée di; clergé (1682), M. de Meaux ne se fût pas si fort emporté contre les intérêts du Pape ; mais il avait, pendant la grande faveur de M"''' de Montespan, si ouvertement soutenu le roi dans ses desseins de la quitter pour se convertir, et depuis il avait servi si vaillamment l'Eglise catholique
(1) Toilette de Varillas, Mélanges de Vigneul de Jlarville, t. I, p. 25.
(2) Chap. II, no 28.
(3) Eloge de Malezieu, membre de l'Académie des sciences.
(4) M. de Sourches, éd. de Cosnac, t. I, p. 110.
LA BRUrÈRE. — T. I. ^
par ses écrits contre les hérétiques, qu'on ne pouvait douter ni de la pureté de sa foi, ni de la finesse de son discernement. » C'était le plus vertueux des courtisans.
L'abbé le Dieu, qui ne brillait pas précisément par la noblesse de ses sentiments ou la modestie désintéressée de son caractère, rapporte comment M. de Meaux jugeait ses amis après les avoir éprouvés, savait distinguer leur mérite, et les récompensait en leur donnant quelque place qui leur convînt. « Son discernement, dit-il (1), était exquis. Il perçait les hommes jusqu'au fond de l'âme, et connaissait fort bien si c'était la vanité, l'intérêt ou un attachement sincère qui les faisait agir. Il ne disait mot ; il remarquait tout jusqu'aux manières mêmes de ses gens, qui pouvaient ne lui être pas agréables; mais il les excusait par bonté, et par l'affection qu'il remarquait en eux. Dans l'occasion il se souvenait fort à propos de ce qu'on lui avait dit ou fait d'agréable, et il le rapportait lorsqu'on n'y songeait plus. Aussi ne perdit-il en sa vie aucune occasion de favoriser les siens. « On croit, disait-il, que je ne pense qu'à mes livres , voyez si ce que je viens de faire pour celui-ci ou pour celui-là n'est pas convenable. » Telle fut la conduite de Bossuet envers la Bruyère, lorsqu'il le fit entrer dans la maison de Condé.
(1) Mémoires de l'abbé le Dieu, p. 114.