HANS LA .MAISON DK (OM.I
CHAriTKE V
M. lo Prince voulait faire de son petit-fils un héros 6u du moins un bon homme de guerre; M. le Duc voulait faire de son fils un courtisan accompli. — Cette divergence de vues amena bien des intrij^ues et des querelles dans l'éducation du jeune prince. — Gourville pénètre le secret de M. le Duc, qui veut marier son fils avec M"" de Nantes pour obtenir les grandes entrées. — Il enseigne au jeune prince ce qu'on n'apprend point au collège, à. avoir de l'esprit. — Querelles des jésuites avec l'abbé Bourdelot et avec M. Deschamps. — Détails curieux sur l'éducation au milieu de ces querelles. — Gourville pressa M, le Duc de marier son fils, qui avait eu quinze ans le 11 octobre 1(;83. — Ni M. Deschamps ni les jésuites ne réussirent k faire un homme de cet enfant. — M">" de la Faj'ette essaya, mais ne put venir à bout de sa résistance. — M. le Prince lui-même échoua. — M. Deschamps s'avoua vaincu, et se retira dans la solitude. — M. le Prince mit la Bruyère à la place de M. Deschamps, mais dans des conditions toutes différentes.
« Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi (1) : le reste ne nous regarde point, c'est l'affaire des autres. » — Nous avons vu ce que fit la Bruyère pour se rendre très digne d'un emploi dans la maison de Coudé. Il nous reste à voir quel était cet emploi et ce que firent les autres pour le lui ijrocurer.
Si M. le Duc, malgré ses brillantes qualités et les leçons de son père, n'avait pu devenir un héros, il ne demandait pas mieux que de voir le duc de Bourbon le devenir à sa place : il était trop bon père pour ne pas vouloir faire -le bonheur de son fils, en même temps que le sien. Il avait trop d'esprit pour ne pas reconnaître qu'il fallait avant tout mettre le duc de Bourbon en état de paraître avan-
(1) Chap. ir, n» 10.
tageusement à Versailles. Il ne semblait pas probable que le jeune prince fût de sitôt appelé à commander les armées de Sa Majesté; mais il pouvait être très prochainement obligé de se produire devant le roi, de répondre à la bonté du Dauphin, et de se bien conduire sur ce champ de bataille, si fertile en désastres, qu'on appelait la cour. Savoir la cour, tel fut donc le but de l'éducation du duc de Bourbon, d'après les vues de son père. Néanmoins toute cette éducation marcha toujours sous la direction supérieure de M. le Prince, qui cherchait dans son petit-fils un digne héritier de sa gloire ; mais M. le Duc n'oublia rien pour la faire aboutir au terme de son ambition particulière, qui était alors d'obtenir les grandes entrées.
Lorsque le duc de Bourbon vint s'installer au Petit-Luxembourg, il avait largement récompensé les jésuites et leur avait donné son portrait. Ils firent du portrait une multitude de copies de diverses grandeurs et de toutes les couleurs, et les répandirent dans leurs provinces. Le R. P. Bergier, ayant fait un voyage à la Flèche, écrivait à Condé (1) qu'il avait trouvé ce collège rempli de portraits de M. le duc de Bourbon. Enfiu, un exemplaire bien verni, dans un cadre doré, fut porté à Rome et placé dans la chambre du père général, afin, dit le P. Talon, qu'il fût vu de tous les jésuites et que cet aimable et admirable enfant pût leur dire en deux petits vers latins (2) : « Si vous voulez me peindre, représentez en même temps mon père et mon grand-père. » C'est-à-dire : vous voyez-là, sous les traits du même enfant, un grand capitaine et un grand politique. Le P. Garnier, avec ce portrait, « partit, bien résolu de proclamer à son de trompe les obligations incroyables de la compagnie de Jésus envers la maison de Condé. » En mon particulier, ajoute Talon, je n'ai pu me tenir de lui donner quelques petits mémoires, qui feront crier à nos bons messieurs : Dio mio! dio miol — Les jésuites, avec l'appui de la maison de Condé, du ministre Louvois, etc., etc., avaient demandé et allaient obtenir pour leur collège de Clermont l'honneur de porter le nom de Louis le Grand.
Il est possible aussi que, parmi ces petits mémoires tant applaudis de la compagnie de Jésus , il y eu eût quelques-uns dictés par M. de Gourville (3) : cet habile homme d'affaires, qui administrait la for-
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Poésies latines de P. F. Vavasseui', Paris, chez Thiboust, 1683, p. 132.
(3) Mémoires de Gourville, p. 564.
DANS LA MAISON hK CONDK. Ki.'i
tiiiic (loH (yoiidc' , prit iil(»iH la dirrction des dépitiiscH de M. I<; dii'' de; I5(iiiil>(m «1 li's mil ii la charge de M. le Prince'. Le ^rand-père en l'nf oijcliuiitt'. M. II! Duc ne voulut pas fifre inoinH •^/'u/îretix : il aliandonna tout, pourvu (pi'on lui assurât (UMit niilh; IVancs pur an pour ses dépenses personnelles et ses menus plaisirs. Il n'en fut que plus libre de ])oursuivre sa chimère des ^^randcs entré(;s.
(iourville nous assure <[\n\ M. 1(î Duc avait plus d'esprit et d'ima- <;inati()ii ((ue [tersonne au monde. Voici rin<^éni(!UHe comliinaison ([u'il imagina : la cominnutuité de jalousi(î réunit parfois mieux qne la commununté d'iilfoction ; or qui pouvait être jaloux comme M. le Duc du mariage de M. le j)riuc(' de Conti avec la fille de M"" de la A^illière? la reine? Point du tout. Marie -Thérèse d'Autriche, qui avait supporté avec une patience pleine de dignité les folles passions du roi, qu'une résistance emportée n'eiït fait qu'aigrir, était trop heureuse de caclicr le souvenir des fautes de son mari sous le voile d'un honnête et brillant mariage. Qui donc pouvait partager la jalousie de M. le Duc ? Ce fut la belle et impérieuse maîtresse de Sa Majesté, M'"" de Montespan, qui avait eu de son double adultère de nombreux enfants, aussi bien nés que M'"" la princesse de Conti. Longtemps ces enfants avaient été dérobés à la vue de la cour, élevés eu secret sous les ailes de M'"" de Maintenon, mais on venait de les produire au grand jour : ils étaient légitimés et vivaient près du roi. Encore uu peu de temps, ils irout dans les carrosses de Sa Majesté. Ce fut là un trait de lumière pour M. le Duc. Le raisonnement qu'il fit saute aux yeux. M"*" de Nantes, fille aînée du roi et de M""' de Montespan, avait déjà près de dix ans; elle était fort jolie, et promettait de le devenir plus encore. Or, si le roi consent à la marier avec M. le duc de Bourbon, le jeune prince aura ses grandes entrées comme M. le prince de Conti. Eh bien, laisserat-il alors son père s'endormir à la porte sur un tabouret? Ce n'est pas possible. Le père suivra l'enfant dans le cabinet du roi, comme l'enfant aura la survivance du père pour les plus hautes dignités. Il fallut donc, tout eu faisant étudier la rhétorique et la philosophie à M. le duc de Bourbon, le préparer activement, mais en secret, à épouser bientôt M"" de Nantes.
Ce grand secret n'échappa point à Gourville. L'intendant général de la maison de Condé" voulait tout savoir et maintenait avec un soin jaloux sou autorité. Il eut l'œil toujours ouvert sur ce qui se passait
auprès du duc de Bourbon, vint souvent voir le jeune prince au Petit- Luxembourg, le reçut souvent chez lui dans sa magnifique maison de Saint-Maur, en noble et aimable compagnie, et le conduisit à l'opéra ou à la comédie pour lui apprendre à tenir dignement son rang dans le monde.
Qui pouvait mieux conseiller le duc de Bourbon que Gourville, le plénipotentiaire de Sa Majesté? Il venait de remplir à la Haye une mission secrète de la dernière importance auprès de Guillaume de Nassau, prince d'Orange. Il était mystérieux, impénétrable sur les affaires du roi sou maître. Mais il s'étendait volontiers sur une conversation bien curieuse qu'il avait eue en public à la comédie avec le stathouder de Hollande. Il avait, dit-il (1), déjà connu Son Altesse sérénissime dans sa jeunesse et il en avait conçu une grande idée. Le prince d'Orange faisait alors beaucoup d'amitiés à M. de Witt, en attendant qu'il vînt un temps qui lui donnât lieu d'en user autrement. « Je lui dis en riant qu'il en savait beaucoup pour son âge. » C'était en 1668; le prince d'Orange était alors dans sa dix-huitième année. En effet, en 1672, de Witt fut assassiné par les orangistes : c'estpourquoi, en 1681, Gourville rappela au prince d'Orange qu'ayant trouvé une occasion, il s'en était servi. Le prince d'Orange assura qu'il n'avait donné aucun ordre de tuer M. de Witt, mais qu'ayant appris sa mort sans y avoir contribué , il n'avait pas laissé que d'en être soulagé. « J'ai été bien surpris, dit Gourville, de ce que Votre Altesse a songé à se faire' souverain de Gueldre par un projet de traité avec les Espagnols : cela ne pouvait-il pas vous nuire auprès des Hollandais, qui avaient lieu de craindre que vous ne voulussiez étendre votre souveraineté? » Le prince d'Orange répondit : « Je n'ai pas été longtemps sans m'en apercevoir ; mais il n'est pas extraordinaire qu'à mon âge j'aie de fausses vues; je n'ai personne pour rectifier mes pensées. » — « Il m'avait répondu avec tant de bonté, poursuit Gourville , qu'il me parut que mes questions ne lui avaient pas déplu : cela me donna la liberté de lui dire encore qu'il s'était fort hasardé à la bataille du mont Cassel et à l'attaque de Saint-Denys, puisque le roi avait une armée plus forte que la sienne et mieux aguerrie. Il me répondit avec beaucoup de douceur que tout cela pouvait être comme je le lui disais : c< Mais considérez aussi que
(1) Mémoires de Gourville, p. 548.
DANS l,A MAISON DK CON'I)!;. M'.f,
Je u'uvuis point (rcxpr-rifiicc, ni iicrsoiiiic iivcr '|iiije |)UHH<' upprciidn; l'art delà ^Micrn; ; J'ai pciisr <|ti'fn risqniuil (jUol<|U('8 hataillcH, au liasard de les perdre, Je pdiivais nie rendre ciipalde d'en ^ajçruT d'autres, .l'ai H()UV(uit Houliaité de donner une partie de mon Men pour pouvoir servir (|uel([ueH cam[)a<;nes sous M. le Prince. » Il nous semble que dans cette circonstauce Gonrville avait trouvé plus fin que lui-même. Quoi qu'il en soit, l'homnie (pli avait eru faire la leeon au l)rine(! d'( )rani;e, n(^ devait pas craindre d'enseigner le duo d(! l'ourbon. ]\Iais comme il n'avait pas l'ait d'études, qu'il n'était rien moins que pédant, il se gardera bien de compromettre son autorité daus les détails de l'éducation : il ne voulait même pas ap[)rouver les maîtres (]ui s'en occupaient. « Nous n'approuvons les autres que par les ra])ports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes (1); et il semble (pi'estimer quelqu'un , c'est l'égaler à soi. »
Qu'est-ce donc que M. de Gourville pouvait api)rendre au duc de Bourbon ? Ce (|ui ne s'enseigne point dans les collèges. Pour avoir de l'esprit, il n'est pas nécessaire d'être savant; l'usage du monde suffit ; ou se forme par l'expérience dans les diverses sociétés où le hasard nous jette. Avec le sens commun et un peu d'attention, on peut tout apprendre , au fur et à mesure que le besoin s'en fait sentir. Les révolutions, comme celles dont Gonrville avait été témoin, sont précieuses pour cela ; les voyages comme il eu fit valent les meilleures leçons; par ces divers procédés scientifiques, Gourville avait pénétré et compris des choses qu'on n'expliquait alors dans aucune école, le grimoire des financiers, la pratique du droit français, les coutumes féodales de l'Allemagne, les lois populaires de la Hollande, l'intrigue du cabinet espagnol et même la constitution anglaise. H était incapable d'en faire l'objet d'un enseignement suivi ; mais il en parlait avec facilité et légèreté daus la conversation. Toute la science se réduisait pour lui à avoir de l'esprit; et l'esprit, suivant lui, c'est le savoirfaire élevé à sa plus grande puissance.
A une belle distance au-dessous de M. de Gourville, venaient des gentilshommes qui lui étaient bien supérieurs par la naissance et l'éducation première, MM. de Ricous , de Ferensac, de la Noue du Yair, et du Bouchet : ils n'avaient guère auprès du duc de Bourbon d'autres fonctions que celles des gentilshommes de service, ni d'autre am-
(1) Chap. XII, n° 71.
bition que d'apprendre au jeune prince les égards dus à sa naissance, la politesse des manières, la solidité à cheval, l'élégance au bal et le savoir-vivre. La charge la plus difficile avait été confiée à M. Desch'amps : sur lui reposait l'obligation d'enseigner au duc de Bourbon tout ce que le jeune prince devait savoir, selon M. le Prince, pour faire la guerre ; selon M. le Duc, pour faire sa cour (1). Ce respectable gentilhomme avait été élevé dans les écoles de Port- Royal, et s'était distingué par son talent poétique. Il avait fait la guerre sous les ordres de M. le Prince et de M. de Turenne. Il avait écrit une relation fort estimée sur les dernières campagnes de Turenne (2). Très pieux, un peu janséniste, mais attaché à sa charge, il n'en voulait partager avec personne ni la peine ni l'honneur. Heureux sera-t-il , s'il ne succombe pas sous un pareil fardeau ! Il n'avait pas la hardiesse de soutenir devant le monde la honte de sou érudition (3). Comme l'ignorance est un état paisible et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range eu foule, et elle formait, dans la maison de Condé comme ailleurs, un parti qui l'emportait sur celui des savants. Comment nommerai-je ces sortes de gens qui ne sont fins que pour les sots? Je sais du moins, dit la Bruyère (4), que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper.
Pierre Michon , appelé l'abbé Bourdelot, qui s'était chargé de la santé du duc de Bourbon , prenait au contraire le parti des savants avec la plus grande franchise. Né eu 1610, il avait été de bonne heure attaché comme médecin au grand Coudé, et avait suivi sa fortune jusque dans l'exil. Il devait son titre d'abbé à la reine Christine de Suède, auprès de laquelle il était demeuré quelque temps à Stockholm : il avait acquis sur cette reine un empire durable, car lorsqu'elle vint en France, elle voulut de nouveau le voir ; et quand elle se fut fixée à Rome, elle obtint pour lui du pape l'abbaye de Massai, qui ne fut accordée qu'à la condition expresse que le bénéficiaire exercerait gratuitement la médecine. L'abbé Bourdelot observait cette condition en faveur des pauvres, et se croyait quitte du reste, Guy Patin (5) l'appelait un charlatan canonisé par la fortune, un courtisan, menteur, hâbleur, pipeur, grand va-
(1) Cf. Dictionnaire de Morérî, article DESCHAMPS.
(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 426, 505, 506.
(3) Chap. XII, n° 18.
(4) Chap. VIII, n» 85.
(5) Lettres de Gu>/-Patin, éd. de Eeveillé-Parise, 8 janvier 1650 et 6 décembre 1G56.
DANS LA MAISON Dl', CONIiK. \M
k'I, (rii.p(»lliii'aii'o cf. d(! toute lu lorriiiitciic ui'uWi'hiju*; : cela veut dire quo Hounlt'Iot tcnuiit pour la niédoctiiio iiouvcrlle, pour la circulation du 8uu^% pour la physi(|ue et lu cliiinic. Il prit part à toutcH le« luirdiess(î.s pliilosopliiipics de (îondé : ou racontait à lu cour d(; Franco, non sans eirroi,(iiUï ci; vieux médecin avait csHayé avec M. le Prince et M'"" la princesse palatine de brûler un morceau de la vraie croix, et qu'il n'avait jamais pu y parvenir. Le testament de cette princesse contient la mention de ce fait, lîourdelot a beaucoup écrit en vers (ît eu prose, sans goiU, sans délicatesse ; mais il avait de l'esprit et de la science. Dans la jeunesse de M. le Duc (1), il avait eu ])urt à son éducation : «( ]\r"" la Princesse, îiMontrond, prenait plaisir, rajjporte Lonet, avoir instruire I\I. le Duc par Bonrdelot, qui avait mille j)etites manières agréables de le faire étudier. » Il avait reçu de M. le Prince des compliments parce qu'il ne s'occupait pas que de la sauté : il intervenait à chaque instant dans l'éducation du duc de Bourbon ; mais il l'amusait et en même temps l'instruisait. D'ailleurs, M. le Prince et M. le Duc lui pardonnaient tout en faveur de son attachement à leur maison et des renseignements précieux qu'il leur fournissait sur la cour, sur la ville, les sciences et les arts; mêlé ùtout, instruit de tout, il entretenait avec Condé, retiré à Chantilly, une correspondance des plus intéressantes. C'était un nouvelliste de profession (2), et l'un des types les plus curieux de ce genre mal décrit par la Bruyère.
Il était fort lié avec un autre nouvelliste nommé Martin, apothicaire de M. le Prince et bibliothécaire de l'hôtel de Condé ; s'il faut en croire les chansons du temps , ce Martin, né sous Mazariu d'un père inconnu, était fils de Bellone et cousin de Mars. Ou l'accusa d'aimer le vin : il avait chez lui un autre savant nommé Berthemet, qui tenait sa maison et sa cave. Il faisait des vers comme l'abbé Bonrdelot; mais la poésie de l'apothicaire ne valait pas mieux que celle du médecin. Cependant il fut comparé à Sarrazin et à Voiture par de mauvais plaisants, qui s'étonnaient que Coudé à Chantilly écoutât les vers de trois ou quatre sots de cette sorte. Martin n'était point un sot : il avait voyagé en Espagne avec Gourville (3), qui estimait son esprit ; comme l'abbé Bourdelot, il prenait un vif intérêt aux sciences physiques et naturelles, et favorisait les savants qui faisaient des découvertes. Eu ce
(1) Mémoires de Lenet, éd. michand, -p. 417.
(2) Chap. I , n-^ 33,
(3) Mémoires de Gourville, p, 555.
138 LA BKUYERE
temps-là, dit Foutenelle, ceux qui avaient le goût des véritables sciences s'assemblaient par petites troupes, comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l'ignorance et les préjugés dominants. Telles étaient les assemblées de l'abbé Bourdelot, rue Guénégaud, près le Pont-jSTeuf. On n"v recevait pas seulement des médecins ou des apothicaires comme Martin, Morin, Looguereau, du Tertre et du Puy, mais encore tous ceux qui pouvaient enseigner quelque chose de nouveau. Le fameux chimiste Lémery y parut et y brilla. L'abbé Bourdelot le mit en rapport avec Martin, qui lui prêta son laboratoire de l'hôtel de Coudé. Lémery y fit un célèbre cours de chimie qui lui valut bientôt l'honneur d'être connu et fort estimé du prince chez lequel il travaillait : il fut mandé à Chantilly, où le héros goûta sou esprit et sa science. Ensuite Lémery alla se loger rue Galande, et il ouvrit des cours publics qui eurent le plus grand succès : sa réputation était faite, sa fortune aussi ; il les devait à l'abbé Bourdelot et à Martin aussi bien qu'à M. le Prince. On voit que ces nouvellistes comprenaient leurs devoirs d'une manière bien plus large que la Bruyère ne semble le croire (1) ; non seulement ils signalaient les nouveaux livres, mais encore ils s'élevèrent jusqu'à être les introducteurs des hommes de talent dans la maison de Condé et dans la société française.
C'est chez l'abbé Bourdelot que débuta, en arrivant à Paris, du Vernay, l'éloquent auatomiste. Il y fit une analyse du cerveau, non seulement, dit FoutenellCj avec la clarté, la justesse, l'ordre, toutes les perfections froides d'une exposition scientifique, mais encore avec un feu dans les expressions, dans les tours et jusque dans la prononciation, qui auraient presque suffi à un orateur. Il ouvrit ensuite chez Lémerj^, rue Galande, un cours complet d'anatomie dont l'éclat le mit vite à la mode. Je me souviens, dit Foutenelle, avoir vu des gens du monde porter sur eux des pièces d'anatomie séchées et préparées par lui et se donner le plaisir de les montrer dans les compagnies. Il fut appelé devant un auditoire plus redoutable : à Versailles, le Dauphin, environné du duc de Montausier, de Bossuet, de Huet et de Cordemoi, admira son talent. Bossuet prit un tel plaisir à entendre ses leçons, qu'il les lui faisait recommencer chez lui avec plus de développement et de détail, et qu'il nous en a laissé uu admirable résumé dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Les succès de du
(1) Chap. I, n» 33,
DANS LA MAISON 'DK CON'DK. l.TJ
W'iiuiy lin-iil, Iniil. (rinditu'iir !iu\ (■((iilrrriicoM di; l'abbé Jioiirdelot, , (ju'elles devinrent (les Ji88('ii)])léi'8 (l'IionuueH (le lettreHde tout genre. Les jésuites eiix-inêincs y l'iirciil admis. ( )ii coiniirciid l'intérêt que devait avoir pour Coudé la corri'SjtoiiduDc.c du vieux médecin.
( 'e|)(!ndant les a88eml)léeH de rabl)é IJourdelot ne furent jumais publi(lU(^s; c'étaient des réunions de famille, comme disait ce vieux célibataire (1 ) aux savants qu'il invitait ii dîner. Il est constant (ju'on s'y trouvait, jiarfail.ement libre, il conviait à venir i)arler chez lui dans son académie du Pont-Neuf, cotnme disaient les jésuites par allusion au théâtre de lîrioché et de Tiirlupin, ceux-lii même à qui l'autorité avait fermé la bouche ])artout ailleurs : c'est ce qui arriva à ►Sylvain Itégis, ])eu de temps avant l'entrée de la Bruyère dans la maison de Coudé. Régis n'avait guère qu'un talent, dont il tirait vanité, celui de mettre les matières abstraites à la portée de tous les auditeurs. Il prêi'hait la doctrine de Descartes comme les missionnaires annoncent celle du Christ. Dans des conférences publiques quïl avait données à Toulouse, il avait remué toute la ville par sa parole : savants, magistrats, ecclésiastiques, les dames même étaient accourus pourTenteudre ; et messieurs de Toulouse, touchés de ses instructions, lui payaient une pension sur leur hôtel de ville. Il avait fait plus : il avait converti à la philosophie le célèbre marquis de Vardes, parent des Condé, l'homme le plus léger et le i)lus audacieux de France, le mieux fait, le plus adroit et le plus galant de la cour, le complice de M™® la comtesse de Soissons, et l'auteur de cette fausse lettre du roi d'Espagne à la reine Marie -Thérèse, qui devait lui donner avis des amours de Louis XIV et de M""^ de la Vallière, le courtisan malheureux qui, après avoir été emprisonné, exilé, gémissait depuis longtemps dans une profonde disgrâce. Enfin Régis, eu 1680, étant venu à Paris ponr faire connaître son talent, tenait alors chez Lémery, rue Galaude, une école de philosophie qui avait un succès inouï. Le concours du monde était si grand, que la maison de Lémery était trop petite, et qu'on venait s'assurer des places longtemps avant l'heure marquée pour l'ouverture. « On y voyait tous les jours, dit Fontenelle, le plus agréable acteur du théâtre italien, qui hors de là cachait sous un masque et sous un badinage inimitable l'esprit sérieux d'un philosophe. » Mais tout le monde n'était pas aussi philosophe qu'Arlequin. Les
(1) Mss. de l'hôtel de Coadé.
partisans d'Aristote et de la scolastique avaient, dit-on, été blessés des conférences de Régis. L'archevêque de Paris l'avait mandé et lui avait donné avec beaucoup de louanges un bon conseil, celui de se taire. Il fallut obéir; les conférences de la rue Gralande avaient duré six mois. Le philosophe cartésien put parler librement et aussi longtemps qu'il voulut, rue Guénégaud. L'abbé Bourdelot fut heureux d'entretenir commerce avec lui, à une seule condition qui n'était jamais refusée, que le maître du logis était reconnu pour l'homme le plus éloquent de l'assemblée, et que le président de l'académie du Pont-Neuf en était aussi l'orateur le plus écouté. Dans la république des lettres et des sciences, la seule qui pût durer sous Louis XIV, l'abbé Bourdelot était une puissance qui n'abaissait pas son pavillon devant la puissance des jésuites.
Grand admirateur de Pascal, il blâmait sans cesse les vieilles méthodes d'enseignement (1). C'était, disait-il, la faute des maîtres quand les enfants avaient de l'aversion pour l'étude, et il vantait le système (2) qu'il avait employé jadis pour insinuer à M. le Duc mille belles connaissances qu'il avait conservées (3). Il veillait avec le plus grand soin à dégager les esprits de M. le duc de Bourbon de tous les éléments grossiers qui ne convenaient pas même aux enfants de ses valets ; mais il ne lui ordonnait pas une purgation ou un lavement qu'il n'en rendît un compte exact et minutieux. Il trouvait naturel de parler à ce propos des études et des progrès moraux du jeune prince ; il le faisait avec sa franchise ordinaire. Le grand-père attendri lui envoyait des biches et des sangliers de Chantilly, pour régaler les savants de tous genres qui venaient dîner chez lui ou assister aux séances de sou académie du Pont-Neuf.
Lorsque le duc de Bourbon quitta l'internat des jésuites, et vint s'établir au Petit-Luxembourg, l'abbé Bourdelot crut comprendre les vues de M. le Duc mieux que M. le Duc lui-même, et il dit tout haut, devant le duc de Bourbon^ ce qu'il pensait de l'éducation des jésuites et des thèmes latins du jeune prince. Le R. P. Talon alla chez l'abbé Bourdelot de grand matin lui faire à ce sujet quelques remontrances. On peut facilement deviner comment elles furent accueillies. Le P. Talon écrivit à Condé : « Je veux être parfaitement bien avec mon
(1) Œuvres? de Benserade, 1697, t. I, p. 160.
(2) Mémoires de Lenef, p. 417.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DK CoNnK. 141
ami lîourdclot, à (•i>ii<lifi«)n néamiioitiH (juc V()ti(^ Altesse Hérénissimc, .saiiH les ordres (K; liujiiclle je no veux riiMj faire, me permette de lui {lercer un petit liout de la lan<(ue, si, lorsque je; rirai bonnement avee lui et ave(! ma Him{)licité ordinaire, il vient à m mettre; eu colère et à jurer ou à dire (pic moi, (pii ne hois que d(! l'eau, je me suis enivré deux heures aviiut diî din; ma messe. Si poiirlaiit Votre Altesse trouv<! ce supplice trop rigoureux et domma^'ealde au j)ui)lic de penser la lan- «;u(î nii ])lus éloquent homme de ce siècle, je vous demande au moins la |)ermissioii de faire jeter sur son bénéfice un dévolu ou par le petit compa y;uon du l*. Ber<j:ier, ou par le mien dont la morale est assez relilchée pour faire ce coup. »
L'abbé Bourdelot ressentit ce coup, mais il se fit une utile diversion en sa faveur. L'affaire de la régale et de l'évéché de Pamiers avait échauHé les esprits contre la cour de ]{ome. M. l'avocat général accusa les révérends pères d'avoir reçu un bref du pa])e, et d'être les perturbateurs du repos de l'h^tat. Les débats de ce procès furent très animés, ii la grande joie de l'abbé Bourdelot. « M. l'avocat général, dit le R. P. du Rosel, battit la campagne et discourut à tort et à travers » ; mais du Rosel disait ces choses tout bas, et en prévenant Condé qu'il ne les redirait pas aisément, comme réflexion de jésuites. L'abbé Bourdelot ne perdit pas son bénéfice, et les jésuites, pour se venger de ses grossières diatribes, l'accablèrent d'épigrammes latines (1) et de petites invectives en vers et eu prose.
M. le Prince fit venir Bourdelot à Chantilly, où sans doute il l'invita à se montrer prudent. Le R. P. Talon profita de l'occasion pour écrire une lettre fort piquante contre le médecin. Il ajoute (2) : «. Je lui envoie aujourd'hui une corbeille où il y a un gros chat tout en vie et qui peut bien lui sauter au nez quaud il l'ouvrira; c'est pourquoi je prie le P. Bergier de lui laisser ouvrir la corbeille à lui seul. Je lui envoie aussi uu gros rat tout en vie et cinq ou six petits rats, dont M. Bourdelot pourra faire l'anatomie pour ses expériences de médecine, quand bon lui semblera. Nos pères sont toujours déchaînés contre lui; pour moi, je serai toujours bénin à l'égard de notre pauvre ami Bourdelot. » La malice du P. Talon était moins innocente qu'elle n'en avait l'air; ces bêtes qu'il avait envoyées étaient un symbole : le chat
(1) Poésies de Commiie, Paris, 1753, t. II, p. 220; poésies latines du P. Yavasseur, p. 133.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé,
était le jansénisme, les rats étaient les gallicans. Du Rosel révèle le sens apocalyptique de cet envoi : « C'est le jansénisme qui, comme un chat méchant, flatte le pouvoir et déchire les jésuites ; les rats, ce sont nos seigneurs les prélats de France, qui se veulent assembler pour défendre les prétendues libertés de l'Eglise gallicane, et pourraient bien être dévorés par le chat, si l'on n'y prend garde. Mais puisqu'ils veulent être au moius maltraités dans leurs propres intérêts, la cour de Rome les laissera dans l'oppression sans s'en occuper davantage. »
De retour à Paris, Bourdelot discuta avec Talon à son académie de Pout-Xeuf, mais ne répondit pas à ce qu'il appelait avec mépris la cohue des jeunes poètes en colère ; il continua à veiller sur la santé de M. le duc de Bourbon, non sans rire au besoin de ses solécismes, et, au moyen de fréquentes purgations, il faisait courir dans les veines du jeune prince des esprits vitaux bien clairs et bien vifs. Pendant ce temps-là, il se moquait de tout le monde, même de l'oratorien Malebranche, qui était allé à Chantilly enseigner avec discernement la recherche de la vérité, et montrer que son esprit subtil savait couper un fil en quatre; mais surtout du grand prédicateur Bourdaloue, qui avait demandé eu vain d'aller admirer le beau domaine de Condé pour travailler à la conversion du proj)rié taire.
Aussi Bourdelot demeura dans l'opinion des jésuites comme le type le plus franc des jansénistes et des gallicans, qu'ils appelaient entre eux les bêtes. En juillet 1681 (1), le vénérable P. Vavasseur rencontra le P. Talon et lui dit froidement : « Eh bien ! les bêtes se sont-elles tues à la fin? — Prenez garde, je m'en vais vous faire une grosse affaire avec ce que vous dites-là : c'est la matière de la plus jolie épigramme que vous ayez jamais faite ; j'en ferai part à M. Bourdelot. Songez à vous tirer de ce mauvais pas. » Un ris dédaigneux fut toute la réponse. « Je vis bien, ajoute Talon, qu'il méprisait fort ceux dont je le menaçais. » Le duc de Bourbon, excité par ses maîtres, dit en raillant au vieux médecin, qu'il ne serait pas content qu'il ne fît des vers latins plus beaux que les siens. « Je vous cède, Monseigneur, la gloire de la poésie latine ; mais permettez-moi de me retrancher dans les madrigaux et les épigrammes françaises : jamais les jésuites ne m'attaqueront de ce côté. » Alors les jésuites proclamèrent la
(1) Mss. del'hôlel de Condé.
DANS LA MAISON DK CoNDK. M.J
vidtoin! (lu jciiiir iniiiic «loiil la frWira ('cliituit «Iuuh lu classo de rlu> foriciiu! et (liiiis t,(»ut ruiiivcrs, en iiir'mc b-iiips (nic kdii aH'cction héréditaire |)()iir la coinp;!;;'!!!!^ de .lésiiH.
Avec M. DoHciiainps, la lutte pour s'emparer du rluc d(j |5oiirl»ou fut. plus dinicile. Dcscliamps avait ini(Mix cliolHi sou terrain ; il ne 8'oecuj)ait point de tlié(»I()<i^ie ; chargé i>ar M. le Duc de surveiller l'eu- Kcnihle de l'éducation du jeune prince, il tâchait de supph-er aux lacunes qu'il ai)ercevait, et ne songeait qu'à préparer Son Altesse; à la cour et à la guerre. Lc^jour des énigme.s et d(;s logogriphes, il avait aisément reniiiniué que sur ce point les jésuites prêtaient le flanc à l'attaque. 1ml )U des principes de Turenne, qui étaient aussi ceux de (îondé, i( il faut, disait-il (1), s'habituera bien faire en toutes choses, et il ne faut aimer le bon témoignage de sa conscience et l'applaudissement d'autrui que comme la preuve qu'on a bien fait. Si une fois nous pouvons obtenir que Monseigneur veuille se plaire à lui-même et plaire aux autres, je ne doute pas que tout n'aille bien. » Mais était-ce là qu'en était le duc de Bourbon ? Les maîtres avouaient euxmêmes que Monseigneur aimait ce qui ne lui coûtait aucune peine : par exemple, qu'on lui expliquât les figures de rhétorique ou les beautés des auteurs, ou ({u'on lui fit voir sur la carte et la sphère les agréments de la géographie; telle était sa curiosité naturelle, mais telle était surtout l'habileté de ses maîtres, qu'il comprenait facilement même ce qui rebutait d'autres jeunes gens. Les professeurs étaient contents, et le P. Talon, transporté d'enthousiasme prophétique, annonçait solennellement qu'on verrait quelque chose de surprenant dans M. le duc de Bourbon. Mais s'agissait-il, pour Monseigneur, d'expliquer ce qu'il avait couru, de raconter ce qu'il avait entendu, d'écrire ou composer ce qu'il avait appris, de penser ou de travailler seul, eu un mot de faire un eifort de lui-même, il était aussitôt distrait, ennuyé. Qu'était-ce donc quand il était obligé d'agir ou de se produire eu public? Quand il devait monter à cheval ou danser, il demeurait gauche ou maussade. Avec ses parents qu'il allait voir plus souvent, il était embarrassé, morose; au jeu de billard, il faisait naître des incidents, des disputes. Il n'était à l'aise que dans la société de ceux de ses maîtres qui l'avaient suivi, ou venaient le voir au Petit-Bourbon. Quel étrange caractère! Cependant Monseigneur avait un bon fonds, une
(1) Mss. de l'hôtel de Coudé.
heureuse nature ; qui eût osé en douter? Alors d'où venaient ses défauts? Après y avoir bien réfléchi, Deschamps écrivit à M. le Prince (décembre 1681) (1) : « Le collège et les pédants ne sont pas de grande utilité : Monseigneur en apprendrait cent fois plus dans le monde, par le commerce de ses semblables ou des personnes de son âge. » La guerre, ainsi déclarée, eut diverses péripéties qui ne laissèrent pas d'émouvoir Condé lui-même, dans sa retraite de Chantilly.
D'abord, pour corriger l'influence domiDante des jésuites. Deschamps s'entendit avec M. le Duc et M'"* la Duchesse sur divers moyens qui furent employés. On fit venir auprès de M. le duc de Bourbon deux gentils jeunes gens de son âge et de son rang, les princes de Saxe-Eisenach. Il les reçut sans gaieté, d'un air sérieux et froid. On le fit danser six jours de suite pour le dégourdir ; il se tint mal et n'y mit point de bonne grâce. L'ambassadeur du Maroc vint le visiter avec une tigresse apprivoisée (2). Son Altesse flatta la tigresse, non sans peur : il est vrai que cette bête, si douce, avait certaines façons de tigresse qui donnaient à penser que son ancien naturel pourrait bien revenir. Le Marocain étendit le bras, mit la main sur la tête du prince, et dit : « Il sera royal comme son aïeul. » Mais le prince n'avait pas l'attitude d'un roi : sa tête penchée, ses bras tombants ne rappelaient nullement le port de Louis XIV dans les tableaux de le Brun. Un fils légitimé du roi et de M'"" de la Vallière, élevé comme les princes de Conti-par l'abbé Fleury, vint au carnaval de 1682 pour s'amuser avec M. le duc de Bourbon. M. le Duc tenait beaucoup à ce que son fils prît plaisir à la compagnie du comte de Vermandois, grand amiral de France. M. le duc de Bourbon n'eut pour lui qu'une civilité peu polie. Tout le monde était mécontent, plusieurs se plaignirent, et Deschamps prononça les plus graves remontrances (3). « Monseigneur ne veut pas secouer les restes de l'enfance ni ses distractions. Tout ce que peuvent dire ou faire les personnes qui sont auprès de lui, ne sert à rien. Il n'y a qu'un moyen, c'est de le jeter dans le monde ; il faudra bien qu'il fasse comme les autres pour se tirer d'affaire. »
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
(2) Cf. Mémoires de Sourches, éd. Cosnac, t. I, p. 77-78 : la tigresse dans la chambre de la reine au milieu de toutes les dames de la cour.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
I>ANS I,A MAISON l»K (ONDK. 145
Mal<fr(^ 11' nK^'cnntentemciit, des jtrof(»8Heur,s du jciiiic prince, Diîs- (dmiiiji.s n'en [Kiiirsiiiviiit |)iis iiioins Ha cumpnfifnc : il lit lire hou (h''c/iiitti- h Son Altesse, (|ui Noidiitliien prendre intérêt iinx aventiircH ridicules du vieil liidal<^(). C'(^tuit une ouverture; il Julluit vite en profiter. Desclianips lit aussitôt à Son Altesse les passages les plus gai» des Ijdti'cs (le \\)iture, et surtout les jolis eoinjtliments adressés à Coudé. Mais les <(râce8 «j^alantcs du vieil épistolier,- pas plus (pie ses l)etits vers badins, ne purent dérider le due de lîourbon : il ne comprit l)a8. Desclianips eut recours à quel([ue chose de plus touchant et de l)lus nouveau, le délicieux roman d'une erandc; amie de la maison de Coudé: la rrinccssc (la r'Aw.s, de jM""' de la Fayette. (Qu'est-ce qui pouvait, avec autant de délicatesse, s'insinuer dans un jeune cœur, y éveiller de douces et «;"éuéreuses passions, et secouer la j)0ussière du collo^'c? Pourtant cela ne fit aucun cfTet sur le duc de Bourbon : il ne sentait ])as. Desclianips en tira cette conclusion : (( Quand il ne sera plus avec des enfants, le commerce des personnes raisonnables le fera promptement changer. » Le P. Alleaume est désolé : « Monseigneur, dit-il, ne peut rien faire seul; il est allé en classe sans avoir fait son thème, et il en a eu la honte publique. Il passe des heures à rêver... » Descharaps persiste à signaler le développement du caractère du jeune rhétoricien. a Décidément IMonseigneur est despote, il veut tout ce qu'il veut, absolument, et ne peut jouer sans chagrin ni dispute. » Pour adoucir cette humeur sauvage, on le conduit à l'opéra italien, et de là chez M. de Gourville pour dîner avec plusieurs jeunes gens de la cour et de haute famille. Le prudent Gourville assure que, dans cette grave circonstance, Monseigneur a fait aussi bien qu'on le pouvait souhaiter. Et le P. du Rosel, plus content que son collègue Alleaume, fait raconter eu latin à Son Altesse ce qu'elle a vu à l'Opéra et à Saint- Maur. « En vérité, dit-il (1), elle le fit aisément et sans trop de peine, à quelques mots près, qui étaient un peu extraordinaires pour expliquer les détails de l'opéra. »
En somme, les études de rhétorique étaient languissantes. M. le Prince écrivit une lettre sévère à sou petit-fils. Ce fut comme un coup de tonnerre, tout le monde baissa la tête. Le jeune prince effrayé partit et sembla prendre carrière ; mais cela ne dura pas longtemps. Le P. Alleaume en fit l'aveu avec sa franchise ordinaire.
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
LA BRUYÈllE. — T. I. 10
Néanmoius, la rhétorique finie, le P. Talon parle avec enthousiasme de la gloire du duc de Bourbon, qui fait les délices de son collège. « Depuis le temps qu'il y est entré, il n'a pas été malade un seul moment ; les combats qu'il a livrés , les victoires qu'il a remportées n'ont servi qu'à affermir sa santé. Cet aimable et admirable jeune prince passe déjà dans Rome et dans toute l'Italie pour un prodige d'esprit, d Mais M. le Prince n'était pas dupe des exagérations du iésuite octogénaire. Le collège avait essuyé un échec ; le P. la Baune, professeur du duc de Bourbon, écrivit à Condé : « Je prie le P. Bergier de m'aider à vous faire de très humbles remerciements. Monseigneur, de ce que Votre Altesse sérénissime a eu la bonté de me souffrir si longtemps auprès de M. le duc de Bourbon, quoique je n'eusse de toutes les qualités qu'il fallait pour mon emploi que celle d'un zèle et d'un dévouement absolu à sa personne. Si celle-là peut me tenir lieu de quelque chose, j'espère, Monseigneur, que V. A. S. me pardonnera tout le mal que j'ai fait, et me conservera l'honneur de sa bienveillance. » M. Deschamps avait obtenu un avantage incontestable, mais bien laborieux et peu décisif.
Depuis quelque temps, les jésuites, prévoyant peut-être le danger qui les menaçait, cherchaient un professeur de philosophie qui, par ses talents et ses qualités particulières, pût satisfaire à tous les besoins de la situation. Le R. P. Bergier avait, darant son voyage à la Flèche, si bien dirigé les recherches de ce côté, qu'il y trouva l'homme qu'il fallait (1).. C'était un professeur du plus grand mérite, aussi distingué par la sagesse et l'élévation de ses idées que par la clarté et l'élégance de son élocution latine, le R. P. Jouvency, celui-là même qui expurgea les auteurs classiques, et dont Voltaire, au siècle suivant, fit un bel éloge. On n'osait lui adjoindre comme régent de philosophie le P. Martineau (2), parce qu'il était trop laid. Coudé voulut le voir, et après l'avoir vu ; « Il ne doit pas, dit-il, faire peur à qui a vu Pellisson. Ou s'accoutumera à le voir, et on le trouvera beau. » Le P. Jouvency et le P. Martineau, avec l'aide des deux précepteurs, parvinrent à apprendre au jeune prince ce qu'on appelait la logique (3). Le P. Alleaume put écrire à Condé que M. le duc de Bourbon se pénétrait bien des règles du syllogisme : « Il a une
(1) RoUin, Discours iwéliminairc du Traité des études.
(2) Moreri, article sur Martineau.
(3) Mss. de l'hôtel de Coudé.
I»ANS LA MAISON DK CONDK. 147
<i:ruii(lo l'acilité jxmr celii (|iii l'ait de la poiiie aux autres, et qui est la véritable l()<,n(jue. » Aliii de riinhitiiciù liicii hc servir (1(î cet iuHtruineiit, (jii'dii déliiiissait alurH l'art, (h; raisoiitn-r, ou csMaya de lui l'aire preiidn! 'j;i<(\t aux disjaites d'éctole ; ou le mit, aux prises avec de jenues jésuites ou des personues iustruites ; mais il était alors bien (lillicile de \o, tirer de sa uouclialance. Cepeudaut, après l'avoir bien préparé à ce (ju'il avait à dire, ou arrangea une dis[)ute solennelle (janvier KiSil) dans la classe do logi(|ue. « Monseigneur, dit le 1*. AUeaunie, ne discuta pas avec grand feu; mais du moins il ne languit pas, comme il faisait ordinairement : il dit d'une voix haute, avi'C assez de présence d'es{)rit, l'essentiel de ce (ju'il fallait. » Cotte séance avait pour but de flatter M. le Prince, de lui rappeler un souvenir de sa jeunesse qu'il aimait l^eaucoup, sa fameuse dispute avec Bossuet, lorsque le vainqueur de llocroy trouva dans une salle de la Sorbonne un adversaire digne de lui, dont il ne put pas triompher. Aussi fallut-il absolument obtenir un succès au duc de Bourbon. Le P. Talon s'écrie : « Monseigneur a fait rage dans cette journée ; tous nos messieurs de la maison professe, et tous nos messieurs du noviciat sont sortis ravis de la séance et l'ont accablé de compliments. » Le vénérable P. Jourdan pleurait de joie. Le P. Commire embouche aussitôt la trompette héroïque : il présente à Monseigneur un impromptu eu vers latins, où il le met bien au-dessus de son père et de son grand-père. « Qu'avaient fait M. le Duc et M. le Prince? Ils avaient aimé la guerre; ils s'étaient laissé entraîner par les charmes de la victoire ! Mais vous, Louis III de Bourbon, vous combattez seul, et seul vous triomphez. Aucun soldat ne partage votre gloire. Voilà ce que n'ont pu vous apprendre, ni votre père, ni votre grand-père. » Cependant , comme on avait remarqué que ces victoires pénibles, où personne n'était humilié, plaisaient peu à Son Altesse, on lui en prépara d'autres qui étaient plus de son goût. Quand il n'avait pour adversaires que des enfants dont il pouvait triompher, son amour-propre dévorait ces faciles jouissances. On le fit disputer devant M. de Lamoignon avec le petit de Broglie, qui ne put lui tenir tête, et avec le petit du Chaillou, dont le père fut ravi de voir son fils vaincu par Son Altesse. Un jour, il démontra que la relation n'est pas la même chose que le fondement; un autre jour, il prouva que Dieu ne devait pas être mis dans la catégorie de la substance, de la même manière que la créature. Chacune de ces disputes fat pour
lui un succès assuré. « Monseigneur, dit du Rosel, n'aimait pas à parler en public sans le bien faire » ; mais il aimait surtout à écraser de plus faibles que lui. Les jésuites avaient repris l'avantage : jamais messieurs de Port-Royal, avec leur fameuse logique simplifiée, n'auraient fait un raisonneur comme Son Altesse. Le jeune prince vit avec plaisir ses chers maîtres s'insinuer au Petit-Bourbon et le remplir, aux heures de récréation, de leurs novices et de leurs élèves. Ils regagnèrent ainsi cette année-là tout le terrain que l'année précédente ils avaient perdu. Le P. Talon était dans la joie : le roi avait daigné se déclarer le fondateur de son collège , qui allait s'appeler le collège Louis le Grand, et M. le Priuce « lui avait envoyé du gibier et divers cadeaux ».
Pendant ce temps-là, M. Deschamps avait beau moraliser sur les devoirs de la civilité, Monseigneur se souciait peu de cette vulgaire vertu. Deschamps avait beau faire venir le grand maître de la danse Fabvier, Monseigneur tenait toujours ses bras en arrière et en contrainte pendant qu'il dansait, et ne voulait pas comprendre combien il était dangereux pour lui à son âge, de contracter de mauvaises habitudes dont plus tard il ne pourra plus se guérir. Deschamps avait beau lire à Son Altesse de bons livres d'histoire de France, pour l'amuser et l'instruire sur les choses pratiques les plus utiles, Monseigneur était toujours rêveur, et ne daignait y faire la moindre attention. Deschamps aurait bien voulu présenter Monseigneur à la cour : on s'y amusait bien ; M™^ la princesse de Conti y faisait merveille chez le Dauphin. Le roi lui-même mettait tout en train : Bourdelot disait qu'à la médianoche du 14 février 1683, on fit mille folies amusantes, jusqu'à se jeter des serviettes à la tête. Mais comment lancer dans ce monde Monseigneur, qui avait l'air gauche, se tenait mal, ne pensait qu'à des enfantillages, et ne se plaisait qu'avec des pédants ou leurs élèves? Pour consoler Son Altesse, les jésuites le pressèrent de venir au collège assister à leur tragédie latine. Une dispute s'engagea, où Deschamps déconcerta la logique des jésuites par un argument qu'ils n'avaient pas prévu : « Qu'est-ce que votre spectacle? dit-il. Une tragédie de seconde, où il n'entrera point d'enfant de nom et de qualité ! Or, Monseigneur est philosophe et de haute naissance, donc il ne peut se contenter de si peu; il ira prendre les divertissements que lui réserve M™^ la Duchesse sa mère. » Elle le conduisit à la Foire et à l'Opéra italien. M. le duc de Bourbon n'en
DANS LA MAISON DIO CoNDK. 149
j'iil. (|iin plus attiiclir ù la Bociété des jéHuitcs et (l(! leiirH élèvcH. Ce|n'iulunt, là inôiiic son carnctère éclatait j)arf()iH aveo mio étrange violence. Tu jour <|ii'il voiilnil iir^iitiiciiler, à son ordinaire, avec le jeune M. île Duras, l'un de ses caniinudcs, ne j»onvant le convaincre d'erreur, il hv. mit si fort en colère qu'il !<' hattit et lui fit^rand mal* M. du Houcliet, ce bon vieux gentillionini(! qui avait la char^^e de son écurie et de ses chevaux, «,^ronda fort Son Altesse, et, pour la punir, voulut la retenir au Petit-l'ourhon. Il s'ensuivit une querelle terrible. Mon8ei<j^neur finit par s'échapper ii l'hôtel de Coudé, auprès de sa mère, à (pli il voulut persuader qu'il avait raison. (îornme ses syllogismes ne réussissaient j)as mieux là (ju'ailleurs, il s'emporta de nouveau, et, tout hors de lui, fit si grande rumeur dans toute la maison, que personne ne savait où se cacher. Deschamps revint, trouva que « IMonseigneur argumentait bien, mais qu'il n'était pas honnête, et ne s'appliquait qu'à de petites choses. » Incivil envers tout le monde, insolent envers ses inférieurs, brutal envers ses gens, « il prenait plaisir à leur cracher des injures à la face, à les battre et à les accabler de mauvais traitements ». Ce n'était certes pas dans la compagnie des jésuites qu'il apprenait ces belles manières ; mais « il n'avait de goût que pour les puérilités, et ne faisait aucun cas des hommes et des choses qui pouvaient polir sou esprit et son caractère ». Deschamps commençait à se sentir malade ; il avait des rhumatismes, un peu de goutte; son humeur en était altérée, et il parlait déjà de prendre sa retraite.
La logique de M. le duc de Bourbon avait eu des effets plus fâcheux l)0ur l'abbé Bourdelot. Le vieux médecin ne s'était-il pas avisé, après avoir raillé la scolastique, de parler des discussions théologiques de la Sorbonue, sur les libertés de l'Eglise gallicane :cela n'était pas de sa compétence, on le lui fit bien voir. Il s'emporta, voulut faire le satirique comme l'abbé Boileau ; on se moqua de lui. Il prononça une violente diatribe contre le pape : on le renvoj^a lestement à son académie du Pont-Neuf. Il perdit tout son crédit : sa science n'était plus qu'un chaos, ses épigrammes françaises parurent aussi mauvaises que les latines ; ses madrigaux devinrent insipides, ses médecines aussi dégoûtantes qu'inutiles. Sous prétexte de combattre l'âcreté des humeurs de Son Altesse qui avait attrapé une fluxion (février 1683), il lui fit prendre de la casse à diverses reprises ; puis il fallut redresser un torticolis qui n'était autre chose qu'un vice de conformation. Le jeune
héros, i^urgé et repurgé, en garda une profonde rancune à son médecin.
La seconde année de philosophie fut encore plus accidentée que la première. Il s'agissait d'apprendre au duc de Bourbon à juger les systèmes philosophiques , pour discerner le bon ; à comprendre les principes de l'école et la doctrine de saint Thomas ; à étudier les sciences mathématiques autant qu'il était nécessaire pour la profession des armes ; et àrectifier les anciens systèmes parles nouvelles découvertes (1), selon la méthode du R. P. de la Chaise, confesseur du roi. Tout l'art et toute la science des Jouvency et des Martineau n'étaient pas de trop pour mener à bien cette grave entreprise. Cela pourtant n'était rien auprès de la tâche de Deschamps, qui devait lui enseigner l'histoire contemporaine, et le faire entrer à la cour avec autant d'éclat que MM. les 25rinces de Conti. Or ces jeunes princes ne languissaient pas dans la poussière d'un collège ; ils étaient comme volontaires à l'armée du roi, sous les ordres du maréchal d'Humières, en Flandre; et dès leur première campagne, on crut revoir en eux la vive et vaillante jeunesse du grand Condé. A la prise de Courtray et de Dixmude (2), ils montrèrent de vrais héros aux ennemis et à nos troupes (novembre 1683).
Pendant ce temps, Gourville ne demeurait pas inactif et poussait M. le Prince à hâter le mariage du duc de Bourbon. De graves événements lui avaient fait prendre ce parti. Colbert était mort, et pendant quelque temps il avait cru lui succéder (3). Il le raconta lui-même ainsi. M. de Louvois lui avait 'demandé s'il ne songeait pas à prendre ses mesures pour être contrôleur général, et l'avait proposé au roi en conseil des ministres. Le chancelier le Tellier avait opiné en disant que M. de Gourville avait de l'esprit, et qu'il entendait bien les finances. Le roi avait dit qu'il fallait en demeurer là. M. le duc de Créqui (4) écoutait à la porte ; sur ce discours, il courut vite en faire la confidence à M. le Prince. « Aussitôt, il descendit dans la cour et m'y ayant trouvé, me tira à part pour me dire que j'étais contrôleur général des finances, qu'il l'avait entendu de ses oreilles, et qu'il me priait de faire quelques plaisirs à Boxtel , qui était de ses amis. Je le remerciai,
(1) Histoire de T Académie des Inscriptions , t. I, p. 373 et suivantes.
(2) Massillon, oraison funèbre du prince de Conti.
(3) Relation de Spanheim, lettre du 9 septembre 1683. Cf. Introduction de Ch. Schefer, p. XIX, publiée en 1882 par la Société de l'histoire de France.
(4) Mémoires, p. 578 et 579.
PANS I,A MAISON DK CONIiK. l.Ol
et. nw mis unssitôt iliiiis ma cliaise pour m'en aller en mon lo/^ix. Je Lalanrai (luelquc temps eu moi-mômc pour savoir eomrnent je devais re^anh'r cela : j'étais flatté d'un cAté, mais «le l'autre je trouvais qu'à mon A<^e (;")(5 ans), c'était un <(rand poids; qu'ayant bien des amis, la plupart croiraicïit liientôt avoir suj(!t d«! se plaindre «le moi, si je ne faisais pas ce qu'ils pourraient soidiaiter; que d'ailh'urs j'avais une nombreuse famille, et «pie cluieun me «lonnerait «les malédictions si je ne l'avançais pas selon son caprice. J'étais encore fort en peine de ce «prii fallait souvent lire au roi, en plein conseil, des papiers dont on lui devait rendre compte, et que ne le pouvant bien faire, je serais obli«:;é de les donner à un autre pour les lire. Et par-dessus tout cela, je considérais que j'étais fort agréablement avec M. le Prince, que j'avais assez de bien pour vivre honorablement et pour assister mes parents selon leur condition : que je n'avais plus à craindre sur mes affaires passées, a}irès l'arrêt et les lettres patentes que M. Colbert m'avait délivrés avant sa mort. » Enfin, ou lui annoncj-a que M. Pelletier était contrôleur général. Bientôt après, il apprit que lacliambre des comptes refusait de vérifier les lettres patentes qu'il avait obtenues. Le Tellier avait dit qu'on pouvait tirer de lui pour le roi des sommes considérables. Gourville se crut déjà un homme ruiné, si le roi ne voulait le sauver. Pour s'assurer du roi, il n'avait plus qu'un moyen, le mariage du duc de Bourbon avec M"" de Nantes.
Restait à décider M. le Prince. Il ne trouvait pas encore son petitfils eu âge de se marier. Il avait bien raison ; mais si l'on attendait jusque-là, il serait peut-être trop tard pour M. le Prince, dont le crédit baissait avec la santé. M. le Duc ne pouvait se charger de dire pareille chose à son père. Gourville y réussit, sans avoir l'air d'y penser (1 ). « Lorsque j'appris d'où venait l'empêchement à la vérification des lettres patentes que j'avais obtenues de M. Colbert, je pris le parti de l'ignorer et néanmoins de faire des, instances pour parvenir à une vérification. J'en parlai à M. le Pelletier, le nouveau contrôleur général ; il me donna des excuses qui me faisaient connaître la volonté qu'on avait de traverser mon affaire. Je suppliai M. le Prince de me mener à Chaville chez M. le Tellier pour lui en parler, et le prier de terminer une affaire que Son Altesse avait si fort à cœur, et qui était si avancée; mais M. le Tellier s'en excusa, disant qu'il n'entendait pas
(1) Mémoires de GourrUle, p. 579.
les formalités de la chambre des comptes. Je l'avoue, cette réponse à laquelle j'étais bien éloigné de m'attendre, me démonta si fort, que je dis irapertinemraent tout haut à M. le Prince : « Je crois que Votre Altesse peut aller prendre son lait, puisque M. le chancelier n'entend pas les formalités de la chambre des comptes, s La compagnie fut un peu embarrassée de ma réponse ; mais l'affaire en demeura là. » Pour bien comprendre l'impertinence de Gourville, il faut se rappeler cette épigramme de Commire au médecin de Son Altesse (1) : « A quoi pensez-vous donc, je vous prie, Bourdelot? Vous qui guérissez les autres, avez-vous l'esprit bien saiu, d'espérer avec de la bouillie et du lait pur, en suivant votre régime, ranimer le corps du grand Condé fatigué par les travaux de la guerre? » — « M. le Prince, reprend Gourville (2), eut la bonté d'être bien fâché, et moi bien davantage, de n'avoir pas porté mes lettres patentes à la chambre des comptes, aussitôt que je les avais eues, puisqu'elles auraient été vérifiées. » M. le Duc ne manqua pas d'ajouter qu'il en serait de même du mariage du duc de Bourbon avec M"^ de Nantes, si l'on ne i)rofitait pas du moment où M. le Prince avait encore assez de crédit auprès du roi pour mener cette affaire à bien. M. le Prince ne fit plus d'objection au projet de M. le Duc, et il fut convenu que l'on s'occuperait de marier le duc de Bourbon, aussitôt qu'il aurait fini sa i)hilosophie.
Les jésuites et M. Deschamps s'efforcèrent avec une émulation digue de louange d'exécuter les intentions de M. le Prince et de M. le Duc, auprès du duc de Bourbon; mais l'étude de l'histoire manquait d'entrain, et celle de la philosophie manquait d'application. Tout bon logicien qrf'il était , Monseigneur faisait toujours des mines et des grimaces à ses maîtres, il ne voulait pas danser. Sa mère intervint avec l'autorité qu'elle pouvait avoir, et lui dit fortement qu'il fallait qu'il fût plus assidu que par le passé. Un jour il dansa bien devant elle ; mais il commença aussitôt à dénigrer ses serviteurs avec un acharnement que rien ne pouvait apaiser. Enfin, le 14 novembre, M. le Duc se mit aussi de la partie, et- plus sérieusement que jamais. Par son ordre. Deschamps dut chaque jour répéter en détail au jeune prince toute la maison du roi et officiers de la couronne, tout ce qui pouvait y avoir relation pour les fonctions et les personnes, enfin toutes autres
(1) Poésies de Commire, 1. 1, p. 220.
(2) Mémoires de Gourville, p. 579,
DANS LA MAISON HK CoNDK. I.W
clioscM (II' celle nulurc (jui jxtuvaieut toiukîr en convcrHutioii, et <|ii'il lui luit nécessuircnu'iit «avoir.
Lo tenipa |»res8uit : M. le duc do iJourlmn uvait ou (juinze uim rdvoluH le 11 octobre l(is;{ ; il en aura proHcine soi/.c (|Uiin<l hom étudcH aeront finies. Il va falloir le nuirier ; il doit (hjiu; inuM«'diatcniont tout apprendre pour paraîtrez cl, hriljcr devant lo roi. En «'Ilot, i»endant riiiver, on le mena une lois à la coin-. Il eut un peu incillcuro attitude; sa vanité Hatisl'aite parut de raisanccjot sa timidité naturtîHo parut de la modestie. Le 10 décembre 1081], il eut la satisfaction d'écouter dans l'église des Jésuites l'oraison funèbre de son arrière-grand-père, Henri II d(; Bourbon, i)rououcée i)ar le même V. Bourdalouo, qui avait assisté plusieurs fois à ses discussions scolastiques. Toute sa famille était là. Il entendit l'illustre prédicateur célébrer « les vertus de ce ])rînce parfait » ((jui ne l'était pourtant guère) et demander à Dieu de k convertir M. le Prince, de répandre la i)lénitude de ses grâces sur M. le Duc, sur M""" la Duchesse, l'idéal de tous les devoirs que la cour révère, et sur ce petit-fils, la consolation et la joie, déjà le miracle de son âge, bientôt la copie vivante de son père et de sou aïeul ; sur sa sœur, sur ses cousins , les princes de Conti, semblables à deux étoiles nouvellement découvertes, et appelés dans le globe céleste astres de Bourbon, qui sont tout i)roclies du soleil, et qui ne s'en éloignent jamais ; enfin sur la princesse de Conti, parée de tous les dons de la nature, du roi et de Dieu. » — « Le 4 janvier 1684, il faisait mauvais temps, dit le P. Talon ; je me suis réfugié dans notre petit hôtel de Bourbon, où j'ai trouvé Monseigneur le duc de ce nom, grand, gras, beau et fort gai. Me voyant de loin, il a fendu la presse de quinze ou vingt jésuites et d'autant de nos pensionnaires pour venir me sauter au cou. » C'était encore avec les jésuites qu'il se plaisait le mieux. Mais Deschamps se plaignait toujours des badineries et enfantillages de M. le duc de Bourbon. M. le Prince, perdant patience, voulut savoir an juste en quoi cela consistait. Deschamps n'essaya point d'adoucir les traits du portrait qu'il fit de son jeune maître. « Cela consiste, dit-il, à demeurer avec des enfants, dès qu'il en trouve l'occasion ; à s'y occuper de bagatelles avec fureur; à ne pas vouloir s'en détacher, malgré les avis de son père, de sa mère et de ses maîtres ; à se tenir toujours de travers, comme s'il était contrefait ; à se moquer de tous les hommes sérieux ; à battre ses gens ; à se précipiter avec violence, soit qu'il entre dans nn appartement, ou qu'il en
sorte, au risque de se casser la tête. » — « C'était une meule toujours en l'air, et qui faisait fuir devant elle , comme dira plus tard Saint- Simon, tantôt par des malices sournoises, quand Monseigneur ne pouvait pas dominer, tantôt quand il se sentait le plus fort, par des plaisanteries cruelles ou des outrag-es plus cruels encore. » M. le Prince gronda; son petit-fils se soumit en pleurant de colère, et revint à ses habitudes. Ou fit devant lui, au Petit-Bourbon, des expériences sur la pesanteur de l'air. Il invita toute sa classe à y assister. Il y prit moins de plaisir qu'à fronder l'horreur du vide et ceux qui avaient soutenu cette hypothèse abandonnée. Ce fut pourtant là une bonne journée, où il battit sans peine des gens qui ne pouvaient plus se défendre, et reçut force compliments qui lui furent très agréables.
Vers le même temps, il alla avec Deschamps chez M"" de la Fayette, pour y étudier les grâces de la conversation et les habitudes de la société. C'était bien le moins qu'il pût faire d'y aller. « M""-' de la Fayette s'était proposé, dit Gourville (1), de remplir la place de M™" la marquise de Sablé, à laquelle tous les jeunes gens avaient accoutumé de rendre de grands devoirs, parce qu'après qu'elle les avait un peu façonnés, ce leur était un titre pour entrer dans le monde. Elle passait ordinairement deux heures de la matinée à entretenir commerce avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose, et à faire des reproches à ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent qu'elle le voulait, pour les tenir sous sa main et voir à quel usage elle pouvait les mettre un jour. » Si, au dire de l'injuste Gourville, elle agissait ainsi avec les jeunes gens qui voulaient entrer dans le monde, que ne dut-elle pas faire pour M. le duc de Bourbon, l'espoir de la maison de Coudé? Assurément, elle y mit toute la finesse de son esprit, toute la douceur de son caractère liant, et « toute la prudence de sa raison, de sa divine raison qui était sa qualité principale », dit M""^ de Se vigne. Deschamps avait mis là ses dernières espérances : c'était là qu'enfin M. le duc apprendra à être un homme. Il y vint donc un jour qu'il y avait une société choisie exprès pour lui : M. et M"^^ de Kichelieu y étaient. Il ne fit nulle attention à leur présence. Cependant M. de Richelieu était neveu de l'illustre cardinal et cousin germain de la femme de M. le Prince, grand'mère du duc de Bourbon. Mais le jeune prince ne connaissait
(1) Mémoires de Gourville, p. 568.
DANS LA MAISON |»1C CONDIv l.'i.'i
\mn sa u^raiidniùre, <|Ui)i(jii\'llt! \\'A:C\t encore ù </'liA,t.<'iuir(»iix , et ne kc Hoiivciiait pas (!<• l'uvnir jamais vue. An moitiH il <l(fvait Havoir qno M. le (lue (Ir IviclicliiMi élait cIievaliiT (riioniHiir «l- la Daiiidiirn'. Qui pouvait, alors ignorer cela? Ijc; duc ih' lîourhon s'en occupait fort pou. Aura-t-il la ini^iiic indillV-rcnci^ pour M'"" d(î Uiclicliiii? Ancienne dame d'IioinuMir de la reine, et maintenant diiinc d'iioniirm- de nuidanie lu Daupliine, elle remplissait alors les fonctions les pins délicates de la cour. Elle en était comme accablée et en ])erdait le ijoire et le mnnu;er; même (padquefois elle en perdait la tête. Mais c'était
une raison de plus pour (pie jM de la Fayette lui sflt gré d<\ sa
visite, et (pie M. le duc de lîourhon profitât avec empressement d'une si belle occasion de s'instruire a^réal)Ieineiit des choses de la cour. Du veste, ]\I""" de Kichelieu ne se faisait i)as prier i)our donner beaucoup de nouvelles et de détails f|ui étaient de la plus haute importance. Elle parlait vite et bien. — *.( Son moulin ne chômait guère », disait M'"*' de Sévigné. — M. le duc de Bourbon, ne pouvant argumenter en forme, ni faire d'épigramrae de collège, resta muet et de mauvaise humeur. M™" de la Fayette fit de vains efforts pour solliciter au moins sa bienveillance. On finit par le laisser bouder. M. et M'"" de Richelieu se retirèrent. ^I"^*^ de la Fayette demanda au jeune prince s'il ne connaissait pas M. et M""^ de Richelieu. Il répondit brusquement qu'il n'avait jamais ouï le nom de ces genslà. Peut-être au moins il avait entendu parler des fonctions qu'ils avaient remplies eux et leur famille, à la cour de France? Le prince s'entêta à soutenir qu'il ne connaissait les Richelieu, ni leurs fonctions, ni leurs actions, ni dans le présent, ni dans le passé. Deschamps voulut tourner la chose en plaisanterie, pour éviter une explication qui ne pouvait être que cruelle; mais Monseigneur, ferme sur les principes, ne voulut pas en démordre. Descharaps ne pouvait comprendre que Sou Altesse ne sût pas une chose de cette nature, qu'il lui avait répétée tant de fois, et tant de fois donnée par écrit. M. Deschamps eut une telle mortification de cette aventure, qu'il ne put jamais s'en consoler. De quoi n'était pas capable Monseigneur avec ses distractions, puisqu'il avait pu oublier cela? « Mais Monseigneur était insensible à tout. »
Insensible à tout? M. le Duc ne voulait pas le croire. Il résolut sur-le-champ de préparer son fils à débuter dans les bals de la cour, le mieux possible. Il lui faisait apprendre à danser la chaconne
avec des castagnettes. Sou maître, FaLvier, excellait dans cet art nouveau, et l'enseignait fort bien. M. le duc de Bourbon pouvait par ce moyen se placer du premier coup à la hauteur des plus brillants courtisans ; mais , soit qu'il eût peu d'aptitude naturelle pour ce bel exercice, soit qu'il l'eût pris en dégoût, et se fût mis dans la tête qu'il ne danserait pas la cbaconne avec des castagnettes. Deschamps avait fait en vain les plus éloquentes remontrances. M. le Duc entreprit de dompter le capricieux entêtement d'un enfant gâté. Jamais il ne put en venir à bout. L'hôtel du Petit-Bourbon retentit longtemps des cris formidables du père, des injures dont il accabla son fils, de la colère du fils et du bruit de sa résistance, qui demeura victorieuse. Eh bien, si rien ne peut le toucher, c'est une raison de plus pour le marier tout de suite, ou du moins le mettre en rapport avec M"" de Nantes. Peut-être ne sera-t-il pas insensible à l'attrait de sa beauté.
Dès le printemps de 1684, M"" de Nantes commença à sortir en carrosse avec le roi, et M. le Duc commença à démasquer le plan qu'il cachait depuis longtemps. Il en parla à son père, à M"*" la Duchesse sa femme, à tous ceux qui pouvaient avoir une influence sur son fils, et il poussa dans cette direction tout ce qui avait part à l'éducation de M. le duc de Bourbon. Il n'y avait ï)as de temps à perdre : le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon étaient à l'armée, devant Luxembourg assiégé; à la cour, ou s'entretenait avec intérêt de leur belle conduite, de leur ardeur au métier de soldat ; on citait avec complaisance, sur leur compte, des traits de courage et des mots heureux qui circulaient de bouche en bouche en leur faisant grand honneur. Que pouvait-on attendre de M. le duc de Bourbon, s'il languissait dans une éternelle enfance? Pour le dérober à ses habitudes enfantines , il lui fat permis de faire des promenades à cheval au moment de ses récréations. Maîtriser un animal fougueux et docile , avec l'éloge de ses gentilshommes, fut pour lui une heureuse distraction. On lui permit aussi de venir plus souvent dans la société de ses sœurs, à l'hôtel de Condé. S'y trouver en bonne compagnie, y être traité comme le fils imique et l'héritier de la' maison, n'était pas sans lui faire quelque plaisir; il ne demandait pas mieux que d'entrer dans un monde j^lus étendu, où il pouvait encore, jusqu'à un certain point, prendre la liberté d'un maître. Le résultat le plus clair de cette dernière combinaison fut qu'il ne voulut plus se donner aucune peine à quoi que ce fût. Il écoutait volontiers
DANS l-A MAISON IH: (ONDE. 1.07
encore les levons iiitéressaiitcH des jéHuites ; mai» il n'y pouHuit guère |)liis (|ii'îi un Hermoii (ju'il aurait entendu. Son ji^rand-père lui fit cadeau d'un l)aronu''tr(' et d'iui thermomètre pour rencoura«(er dans «es études di; pliy.si(|ue : il en tira peu de prolit. M. le l'rinecr lui écrivit, et lui jtarla avec |tlus de gravité que jamais, pour élever son esprit à de hautes et solides pensées : ce fut peiiK; inutile. L(; P. Bergier lui envoya de Chantilly plusieurs lettres de métaphysi(|ue, pour l)i(jucr sa curiosité et l'obliger à répondre. Cela l'ennuya : il finit par ne plus répondre. Mais avec Deschamps ce lut bien pis encore : il ne voulait ])lus même l'écouter. M'"" la Duchesse essaya de faire répéter les le<:ons il'histoire; ]\Ionseigneur n'en savait mot. Elle le pressa de questions sur sa propre famille, et sur les choses les plus indispensables de la cour et du royaume; fiuoique l'on eût soin de les lui répéter une infinité de l'ois, il les ignorait à l'instant môme oii l'on venait de les lui enseigner. Madame la Duchesse, malgré son indulgence, lui infligea diverses mortifications : il n'en tint compte. Elle l'obligea de travailler avec les jésuites, an lieu de s'amuser à l'hôtel de Condé : il s'en moqua. A l'autorité qu'il ne pouvait secouer, il opposait la plus parfaite indiflerence. Mais malheur à ceux qui n'étaient pas bien armés contre lui! il les écrasait impitoyablement. Deschamps finit par avouer sa défaite. Comme M. le Prince l'engageait à redoubler d'efforts, il lui répondit (juin 1684) « qu'il ne pouvait vaincre l'indifférence de M. le duc de Bourbon. Peut-être avait-il gagné quelque chose sur Monseigneur pour le faire tenir droit. Au moins il n'est pas si souvent de travers. Il me semble aussi, disait-il, que ses jambes ont un peu allongé ; on le dit et je le crois aussi. » Voilà donc le fruit des longs efforts de M. Descliamps auprès du duc de Bourbon ! Quelle amère ironie! Était-ce donc pour obtenir ce beau résultat qu'il avait tant lutté, tant travaillé, tant sonfi'ert? Vaincu, brisé, désespéré, il rejeta enfin ce joug odieux auquel il était attaché, demanda un congé qui lui était bien dû, et alla cacher ses chagrins dans la solitude, où il se prépara sérieusement à paraître bientôt devant Dieu, le seul juge équitable des affaires de ce monde. Il était malade, et sentait la mort approcher.
Pendant ce temps-là, l'abbé Cl. Fleury, l'ami de la Bruyère, supportait avec patience (1) d'aussi pénibles tribulations. Eu 1682, son
(1) Afèmoîres de SourcJtes, éd. Cosnac, t. I, p. 110-113.
élève le comte de Vermandois, amiral de France, avait été fort mêlé dans les débauches de la jeunesse de la cour. Ce jeune homme infirme n'avait pas encore quinze ans ; le roi l'interrogea avec toute l'autorité d'un père et d'un roi; il avoua tout, et fut relégué hors de la présence de Sa Majesté (1). M. le prince de la Roche-sur- Yon, ancien élève de l'abbé Fleury, fut exilé à Chantilly, auprès de M. le Prince son oncle. M. le prince de Turenne et le marquis de Créqui furent renvoyés à leurs régiments. Plusieurs autres jeunes libertins, tels que MM. de Sainte-Maure, menin du Dauphin, le chevalier de Mailly, le comte de Roucy, le vidame de Laon, M. de Mimeure et M. de Marsan, furent chassés de la cour. Quels sentiments pouvaient-ils avoir envers M. l'amiral, auteur de leur disgrâce (2)? Six semaines s'étaient à peine écoulées que M. le Prince obtint du roi le retour de son neveu à la cour. Tous les autres exilés revinrent peu à peu, sans bruit, et réparèrent les années suivantes le mal que leur avait fait M. l'amiral. Le 16 octobre 1682, le roi avait mandé auprès de lui le comte de Vermandois : il se jeta aux pieds de Sa Majesté et versa beaucoup de larmes, tant il était honteux et repentant de toutes ses fautes. Le roi fut touché, le releva, et lui demanda s'il ne lai restait plus rien sur le cœur et s'il revenait à lui de bonne foi. Le jeune homme se jeta de nouveau aux pieds de sou père attendri, qui le releva encore et lui dit en l'embrassant : c( Je ne veux plus que vous me quittiez de vue : dorénavant vous serez toujours avec moi, à toutes les heures du jour! » Les courtisans admiraient le bonheur de M. le comte de Vermandois, qui semblait n'avoir encouru l'indignation du roi que pour se procurer un raccommodement si avantageux. Mais le jeune prince n'eu profita guère, car il mourut eu 1683 , après avoir donné bien des soucis et des désagréments à ceux qui furent chargés de son éducation. L'abbé Fleury a consigné, dans son Traité du clioix et de la méthode des études , ses observations personnelles et ses réflexions sur la manière dont il avait été traité à la cour et dans la maison de Coudé. C'est le meilleur jugement que nous puissions citer sur les querelles de l'abbé Bourdelot, des PP. Alleaume et du Rosel, de M. Deschamps, des gentilshommes et des jésuites, des grands seigneurs et des princes du sang, des dames
(l) Relation de Spanheîm, p. 6.
("2) Mémoires de Sourckes, t. I, p. 152.
DANS LA MAISON |iK (JONnK. l.VJ
o(, (les priiicoHHcs (|ui |irii('iil piul, ù réilucatioii (I(! M. le «lue île BourljoiJ.
K Pour lu' nous plis Uni ter (I), dil, l''l(!iiry, il fuiit convfiiir que iliiiis \(' ^rninl iiiniuii! cl, iiariiii les geim poliH, on h»- (Iduiic soiivi-nt lu liltcrlr (le niiller et, les écoliers et les maîtres.
<( Connue ce n'est pas au collè^^e que l'on up[)rentl la vraie; |iolitessc et les nuinières agréables, les femmes, qui sont fort sensihhîs à cet extérieur, et les jeunes geus, naturel lemeut moqueurs, tournent volontiers en ridicule tout ce qui sent l'école : il semble qu'ils veulent se venger île la contrainte qu'ils y ont souflerte, et (|ue les femmes veuillent autoriser leur ignorance v.n méprisant ce qu'elles n'ont pas api)ris.
« Il eu est de même h ])roportion des gens d'épée; ils ne croient pas être obligés à avoir fait aucune étude; et soit en se méprisant eux-mêmes par ironie, soit en méprisant ouvertement les gens de lettres, ils fout entendre qu'ils ne croient pas en valoir moins pour être ignorants.
t{ Les défauts de ceux qui enseignent et qui font profession de science, contribuent aussi à les faire mépriser. On y voit de la bassesse, de l'attachement à de petits intérêts, de la vanité, de la jalousie. Comme on se scandalise des imperfections des dévots, ainsi on est choqué des défauts des savants : et ceux qui ne sont pas assez retenus dans leur jugement, font aisément passer à la profession l'aversion qu'ils ont des personnes ; ils méprisent donc les lettres parce qu'ils voient des savants, ou des gens qui passent pour l'être, importuner tout le monde des plaintes de leur mauvaise fortune et de l'injustice du siècle, vouloir toujours enseigner et dire ce qu'on ne leur demande pas, et être avides de louanges, incivils et capricieux; et quoique l'on trouve partout une infinité d'ignorants qui sont plaintifs, grands parleurs, fantasques et grossiers, on ne laisse pas d'attribuer plutôt ces défauts aux savants, parce qu'on les remarque plus en des gens qui ont quelque avantage qui les distingue.
« Cependant quoi que l'on puisse dire, la véritable science et les études solides qui y conduisent, seront toujours estimées, même par les ignorants. »
(l) Choie et im'thode des études, c. I.
Tel était aussi l'avis de Condé, le jnge suprême dans la circonstance ; et il trancha tous ces démêlés par une sentence décisive. La Bruyère fut mis à la place de M. Deschamps, mais dans des conditions toutes différentes. M. Deschamps parlait beaucoup et bien, mais réussissait peu; M. de la Bruyère parlera peu, on suppose qu'il parlera bien ; peut-être réussira-t-il mieux que M. Deschamps.
IMNS LA MAISON DK CONDH:. 101
criA?rii{K VII.
M'"" do Miiiutcuon , qui allait épouser secrètement Louis XIV, appuie le projet de 51. le Duc. — Le roi i"i Chantilly trouve ce lieu délicieux; le mariage du duc de Bourbon et de M"» de Nantes est décidé, quinze jours après, entre le roi et Condé, — Bos«uet et Coudé s'entendent pour réort,'aniser l'éducation du jeune prince. — Pourquoi choisissent-ils Sauveur et la Bruyère ? — Quelles fonctions leur destinent-ils selon leurs aptitudes particulières? — Mort delà princesse palatine , <> juillet lG8-i. — Inquiétudes de M'"" la Duchesse sa fille. — Bossuet la console. — Le duc de Bourbon fait ses débuts lï la cour sous la direction des jésuites, qui demeurent ses précepteurs. — M. le Duc veut faire de son fils un courtisan accompli, et se prononce, pour la philosophie de Descartes. — La Bruyère entre au service de la maison de Condé, le 15 août 1G84. — Ses premières leçons, — Nulle difficulté. — La maladie du Dauphin sert d'avertissement. — ÎI"'" la Duchesse confie ses inquiétiides à la Bruyère. — Le duc de Bourbon va à Chantilly auprès de son grand-père. — La Bruyère ne peut l'y rejoindre qu'après la mort de Cordemoi . 15 octobre 1684.
Eu 1G84, quand Louis XIV assiégeait la place de Luxembourg, Fabbé Bourdelot écrivait à Condé (1) : « On dit que, depuis que le roi est parti sans mener M""" de Richelieu dans son carrosse, elle a toujours pleuré et gémi : elle est morte au bout, en deux jours, d'esquinancie. La douleur l'a étranglée. » Le même jour, 2 juin, Dangeau écrivait à Condé au nom du roi : « Gênes est brûlée et Luxembourg aux abois. On parle beaucoup de la belle action de M"'' de Maintenon, •et tout le monde la loue fort. Elle a refusé la charge de dame d'honneur : le roi la lui voulut donner dans le moment où il aj)prit la mort de M'"° de Richelieu. La Dauphine la pressa aussi, de son côté, de
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
l'accepter. Rien n'y fit : elle soutint qu'il y avait en France beaucoup de dames qui méritaient et rempliraient cette cliarge mieux qu'elle, qu'il lui suffisait d'être honorée de l'estime et des bonnes grâces du roi; que si, par hasard, cela venait à changer, elle ne voulait pas d'une charge qui la retînt à la cour. » Le même jjur, 2 juin (1), Dangeau écrivait encore à (Jondé pour lui annoncer la prise de Luxembourg que l'on venait d'apprendre; il ajoutait : « M. le Duc arrivera à Chantilly peut-être aussitôt que notre lettre. Il me semble qu'il est fort bien à la cour, et fort bien avec les courtisans. » En effet, M""' de Maintenou , sûre désormais de l'estime et des bonnes grâces du roi, avait désarmé la colère de M'"'' de Montespan, en appuyant de ses conseils le projet de M. le Duc , qui venait d'être approuvé du roi. Quand M. le Prince apprit à Chantilly, de la bouche de son fils, ce qui s'était passé, il put être surpris; mais put-il faire autrement que de donner aussi son approbation ?
C'était pour la veuve du cul-de-jatte Scarron, au moment où elle prenait sans bruit la première place du royaume, un degré de bonheur au-dessus de toute comparaison, de i^ouvoir, en prouvant son détachement du reste du monde, marier la fille naturelle du roi, qu'elle avait élevée et qu'elle chérissait, avec un prince du saug, unique héritier de la maison de Coudé. Peut-être y avait-il aussi pour la favorite une secrète satisfaction d'amour-propre à protéger M. le Duc, un si grand prince qui n'avait pas toujours été heureux à la cour, et à lui faire plaisir en prévenant ses sollicitations dans une chose juste, où elle eut soin de ne pas se laisser voir, pour éviter ses remerciements, mais en comptant bien sur sa reconnaissance.
Le roi, quand il revint de Luxembourg, s'arrêta un jour à Chantilly où Monsieur, son frère. Madame et une grande partie de la cour allèrent au-devant de lui. Condé reçut dignement Sa Majesté. De tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y a point un semblable à Chantilly, disait M'""" de la Fayette en 1672. Depuis ce temps-là, Condé l'avait considérablement embelli. Il tenait ce vaste et beau domaine de sa mère, sœur de M. de Montmorency, décapité à Toulouse. Du Cerceau nous a conservé dans tous ses détails le charmant château des. Montmorency, et le burin de Perelle nous a fait connaître les embellissements de Condé. Trouvant alentour les plus beaux bois, une
(l) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DK C(JNI>K, 16:}
vraie l'oivl. iivrc. un nriiinl ciiiiiil HciiiMaldr à im«! rivièn», des euux iilioiidiiiitcs, et (riiniiuîiiHcH jiirdiiiH (1), Condé en avait tiré de« iMorveilIcs. Louis XIV avait lait liicii d'iiutrcs nicrviMlIcs à VcîTsailIcs; (•('ji('ii(laiit, il trouva (S juin KîSl) « (Mianlilly un lieu délicicMix C'i). » Tout» la cour n'pi'ta : « ('luiutilly est un lieu délicieux.» — u 11 y u. des lieux ((ue l'on admire, écrit la Jîruyère (IJ); il y eu ud'uiitresqui touclieut et où l'ou aimerait à vivre. » Sans doute le roi goûtait le plaisir (|ue Mouvait Coudé à se reposer dans un si beau lieu; il pensait aussi (jue sa lille légitimée, M'"' de Nantes, si elle épousait le duc de Mourbon, ])ourrait avoir là, un jour, une demeure vraiment royale. Le mariage, mis eu (|Uestion, l'ut déhattu entn; ](\ roi et M. le l'rince. Il est à croire qu'ils s'entendirent fort bien ; car, (juinze jours après, Condé vint à Versailles, et le mariage projeté lut délinitivcment arrêté.
Alors Bossuet, qui allait à la Trappe, passa par Versailles et présenta au roi ses félicitations sur la prise de Luxembourg. Condé n'ent jamais de ])lus grande joie (4) que d'entendre Bossuet en public , de le voir en particulier, de converser avec lui familièrement, à Chantilly, à la cour, })artout. Il ne manqua pas cette occasion de le rencontrer et lui fit part du projet de mariage. M. de Meaux ne pouvait qu'approuver ce que le roi et Coudé avaient décidé dans leur sagesse. Puisque le prince de Conti avait épousé M"'" de Blois, fille de M™*" de la Vallière, pourquoi le duc de Bourbon n'épouserait-il pas M"'' de Nantes, fille de M""^ de Montespan? Bossuet n'avait qu'à s'incliner en silence devant les desseins de Condé en fait de mariage. N'était-ce pas M. le Prince qui, pour lui donner une marque éclatante de son estime et de son affection, avait marié son frère, M. Antoine Bossuet, avec M"^ Renée de Gauréaul du Mont, d'une très ancienne noblesse de Bourgogne et de Lorraine, et fille de Nicolas de Gauréaul du Mont, l'un de ses plus fidèles compagnons d'armes , qui depuis Rocroy l'avait suivi dans toutes ses campagnes et jusque dans l'exil? Mais ce n'était pas sur le projet de mariage que Coudé voulait consulter Bossuet, c'était sur l'éducation du futur époux, qui était renversée et qu'il fallait relever.
Nous supposons (]^ue Bossuet voulut savoir où en était le duc de
(1) Victor Cousin.
(2) Dangeau, 1. 1, p. -23.
(3) Chap. IV, n« 82.
(4) Mémoires de le Dieu. p. 100.
Bourbou daus ses études. Ce n'était pas difficile ; le bagage littéraire et scientifique du jeune prince n'était pas lourd. M. le duc de Bourbou allait se marier, mais il n'était encore qu'un écolier qui sortait du collège. Il ne savait })as le grec, mais assez de latin pour voyager dans les pays du Nord (1) , où cette langue morte tenait lieu de plusieurs langues vivantes. S'il parlait et s'il écrivait en allemand aussi bien que son père, c'est fort douteux, car M. le Duc s'exprimait dans cette langue, dit Spanbeim (2), très correctement. Il n'était pas grand philosophe, mais il avait bien étudié la logique et suivait sans peine une dialectique fine et précise. Il savait un j^eu de physique , mais l'enseignement des collèges sur ces sujets manquait d'exactitude et de profondeur. Il avait une grande facilité pour ce qu'on appelait les nombres on le calcul de tête ; mais il connaissait mal l'arithmétique, très 'peu la géométrie, nullement la fortification. Il avait lu des historiens et des poètes latins , et il savait comment on vivait à Eome et en Grèce, mais il ne savait guère comment on vivait dans l'Europe du dix-septième siècle. Il avait pu lire l'Abrégé chronologique du P. Petau (3) ou le Chronologue français du P. Labbe, continué par le P. Briet jusqu'en 1683, et peut-être aussi la Géographie royale du P. Labbe (4) ; mais il n'avait pu se mettre dans l'esprit l'État de France à-cette époque. En un mot, il n'avait que de vagues notions sur l'histoire moderne, où ses ancêtres avaient joué un si grand rôle; il ignorait la généalogie des plus grandes familles du monde et savait mal la sienne. Quant aux pays étrangers et à leurs gouvernements, il n'y avait guère pensé : il n'avait jîas oublié l'origine de sa mère, mais les princes allemands et leurs intérêts lui étaient fort indifférents. Que de choses il ignorait, que de choses il avait encore à apprendre, s'il voulait tenir convenablement à la cour le rang qui était dû à sa naissance, et se montrer digne de la faveur du roi !
Pour enseigner à M. le duc de Bourbon une partie des choses qu'il devait apprendre, Condé avait sous la main un professeur excellent que Bossuet connaissait depuis longtemps. Il y avait près de dix ans que Cordemoi avait remarqué, aux conférences de Rohaut sur la phi-
(1) Fleuiy, Traite des études.
(2) Spanheim, Relation de la cour de France pour Vannée 1690, publiée par la Société de l'histoire de France, p. 86.
(3) Petaviî Rationarium tcmjiorum, Paris 1652.
(4) Lyon 1681.