‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 10 sur 52 · LA lîRUYERE · texte numérisé non relu

LA lîRUYERE

leur portée, il n'exige point d'eux qu'ils pénètrent les corps, qu'ils volent dans l'air, qu'ils aient de l'équité. Il peut liaïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s'étudie à mériter le moins qu'il se peut une pareille indulgence. »

Le 2 janvier 1683, Jean de la Bruyère, trésorier de France, tint sur les fonts baptismaux Elisabeth de la Bruyère, première enfant de M. de Komeau. Soit que M. de Novion voulût récompenser M. de Jlomeau d'être père de famille, soit pour toute autre raison qui nous est inconnue, le premier huissier au parlement vendit cette charge et il en obtint une autre, sinon plus lucrative, du moins plus honorable, car elle l'anoblit comme son aîné. Il devint receveur général et payeur des rentes du clergé. Le 25 juillet 1684, il eut un fils dont la marraine fut sa grand'mère Elisabeth Hamonyn, veuve de Louis I". Ce fut Louis III de la Bruyère, lequel eut un frère l'année suivante. La dynastie des la Bruyère était assurée. Toute la famille était satisfaite. Jean de la Bruyère, le célibataire, avait bien le droit de débiter un peu de morale, ne fût-ce que pour consoler sa philosophie. « Il faut moins d'esprit que d'habitude ou d'expérience pour faire sa fortune (1) ; l'on y songe trop tard, et quand ou s'en avise. Ton commence par des fautes que l'on n'a pas toujours le loisir de réparer : de là vient peut-être que les fortunes sout si rares. » Le moraliste pouvait dire cela pour se justifier à ses propres yeux. Mais enfin pourquoi n'y avait-il pas songé un peu plus tôt (2)? « Un homme d'un petit génie peut vouloir s'avancer : il néglige tout, il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu'à une seule chose qui est de s'avancer. Il a commencé de bonne heure, et dès son adolescence, à se mettre dans les voies de la fortune : s'il trouve une barrière de front qui ferme sou passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche, selon qu'il y voit de jour et d'apparence, et si de nouveaux obstacles l'arrêtent, il rentre daus le sentier qu'il avait quitté; il est déterminé par la nature des difiicultés, tantôt à les surmonter, tantôt à les éviter, ou à prendre d'autres mesures : son intérêt, l'usage, les conjonctures le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre son chemin, et s'il est plein et em-

(1) Chap. VI, n" 38,

(2) Chap. VI, no 38,

barrasse, prendre la terre, et aller à travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à sou terme? Faut-il tant d'esprit pour aller à ses fins? Est-ce donc un prodige qu'un sot, riche et accréilité? »

Non, ce n'était pas alors un prodige; mais s"il pouvait dédaigner le petit géuie de sou frère, il devait s'incliner devant la fortune éclatante de divers personnages célèbres. Il faut heaucoup de bon sens, d'esprit et de finesse; il faut beaucoup d'énergie dans la volonté, et de persévérance dans la conduite; il faut enfin, quoi qu'en dise le philosophe, une bonne tête et du talent pour réussir comme Colbert, qui dirigeait alors les affaires de Louis XIV, ou seulement comme Hérault de Gourville, qui dirigeait les affaires de la maison de Condé. Quel homme étrange que ce Gourville , qui présidait la fête des énigmes et des logogriphes au collège de Clermont! Comment cet homme, qui n'avait jamais étudié, qui, à dix-sept ans, savait à peine écrire et entrait comme simple laquais dans la maison de la Rochefoucauld, avait-il pu s'élever par degrés à une aussi haute condition? C'était une énigme, que les jésuites eux-mêmes n'auraient pas pu déchiffrer.

Pierre Lenet avait précédé Gourville dans l'administration des biens des Condé; il fait ainsi son portrait (1) : « C'était un beau talent, fécond en expédients, allant à ses fins par toutes voies, d'une activité brusque et infatigable : il a changé de maître et d'emploi, autant de fois que son intérêt l'a voulu. » Après avoir passé six mois en pension chez un procureur à Angoulêrae, il fut attaché en 1(342, comme valet de chambre, à l'abbé de la Rochefoucauld. En 1646, il suivit à la guerre, comme maître d'hôtel, le prince de Marsillac, qui fut plus tard duc de la Rochefoucauld et l'auteur des Maxi?nes. Sa famille s'y opposait ; l'envie de parvenir prévalut. Pendant la Fronde, il se lia à la fortune de M. le Prince, et courut mainte aventure à son service : ainsi il vola la recette du Poitou, enleva le riche financier Bazin en plein Paris, le transporta en Angoumois et le fit financer, par les procédés des bandits grecs ou italiens; mais il manqua le cardinal de Retz, qui l'accuse d'avoir voulu l'assassiner (2). Ensuite il passa dans la clientèle du cardinal de Mazarin, fut employé à la pacification de la Guyenne, et envoyé comme contrôleur des vivres en Catalogne, auprès du prince de

(1) Mémoires de Lenet, éd. Michaud, p. 226.

(2) Mémoires de Retz, 2^ partie, c. xxxii, procès de la Roche-Cochon.

Conti. Là encore, il voulut parvenir trop vite, et Mazarin Tenvoya réfléchir pendant six mois à la Bastille : il avoue qu'il s'y enuujait, quoiqu'il y fit bonne chère. Il s'amusa fort en sortant de là, joua gros jeu et gagna beaucoup d'argent. Dans le même temps il fit sa cour au surintendant Fouquet, partagea ses téméraires entreprises financières, réalisa d'énormes bénéfices: mais, enveloppé dans sa disgrâce, il eut beaucoup de peine à s'en tirer ; condamné à mort, il eut le j^laisir de se voir pendu en efiîgie, et de reconnaître, par ses propres yeux, que sou effigie n'était pas trop ressemblante. Il s'enfuit en Hollande, passa en Angleterre, revint dans les Pays-Bas, et finit par être nommé plénipotentiaire du roi de France auprès du duc de Brunswick. Après ce brillant exil, il revint eu France, conclut un marché avec Colbert, et s'attacha de nouveau à M. le Prince, dont il remit les affaires en ordre. Il fit à Madrid un voyage des plus intéressants, et arracha au trésor épuisé du roi d'Espagne de quoi payer une partie des dettes de la maison de Condé, retourna auprès de M. le Prince, fit flèche de tout bois, argent de toute espèce, et mit la fortune des Coudé sur un pied de prospérité où l'on ne l'avait pas encore vue. Alors, bien entendu, il était devenu riche et accrédité. Comment était-il parvenu à ses fins? Laquais, maître d'hôtel, courrier, conspirateur, négociateur, joueur, traitant, aventurier, diplomate, administrateur, toujours intrigant et heureux en affaires, il avait fait admirablement celles des autres et encore mieux les siennes : c'était là son véritable génie. Aussi était-il recherché des grands et même des princes en tous pays. A l'étranger, il leur donnait de bons dîners et de bons conseils. Charles II d'Angleterre l'appelait le plus sage des Français. En France, il passait auprès des dames pour un homme de cœur ; auprès des courtisans, pour un homme d'esprit. Il gagna la bienveillance même de Louis XIV , et il était consulté par les ministres Colbert et Louvois. Que pouvait-il désirer encore? Un peu de philosophie, pour justifier ce bonheur insolent? Il était pénétré de celle que la Rochefoucauld avait mise en maximes : elle est si commode ! 1° Nos vertus (1) ne sont le plus souvent que des vices déguisés. 2" La nature (2) fait le mérite, et la fortune le met en œuvre. Il avait bien pleuré le célèbre moraliste, sou ancien maître ; il avait même édifié M'"" de Sévi-

(1) Maxime 1.

(2) Maxime 153.

gué, qui le trouvait eu cela estimable et adorable ; il fit mieux encore, il recueillit pieusement la morale de la Rochefoucauld sous une forme naïve : « Il m'a souvent passé par l'esprit que les hommes ont leurs propriétés comme les herbes, et que leur bonheur consiste d'avoir été destinés ou de s'être destinés eux-mêmes aux choses j^our lesquellee ils étaient nés... «î'oserais quasi croire que j'étais né avec la propriété de me faire aimer des gens à qui j'ai eu affaire, et que c'est cela proprement qui m'a fait jouer un assez beau rôle avec tous ceux à qui j'avais besoin de plaire. »

Pendant queGourville se prélassait dans son bonheur, non sans quelque fatuité, la Bruyère souffrait dans la condition étroite et obscure où il végétait (1). « Quelle horrible peine à un homme qui est sans preneurs, sans cabale, qui n'est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n'a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l'obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d'un fat qui est en crédit! » Quoique la Bruyère eût sérieusement étudié les finances et les entendît assez bien, il ne désirait pas faire fortune comme Gourville ; mais il parle trop de sa modestie (2) pour qu'on ne sente pas les blessures de son orgueil. La philosophie, selon la Rochefoucauld et Gourville son élève (3) , triomphe aisément des maux passés et des maux à venir ; mais les maux présents triomphent d'elle. La Bruyère étouffait dans sa condition, comme Gourville à la Bastille : son entrée dans la maison de Coudé sera pour lui la lumière, la vie et la liberté.

La sincérité de Gourville (4), qui dans ses hardies propositions se servait également du oui comme du non, et persuadait presque toujours ce qu'il voulait qu'on crût, n'était, selon la Rochefoucauld (5), qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres. La Bruyère était vraiment sincère dans son culte pour la philosophie. Soumis à sa destinée, il suivit la troisième règle de la morale provisoire de Descartes dans le Discours sur la méthode: « plutôt me vaincre que la fortune, plutôt changer mes désirs que l'ordre du monde. Il n'y a rien qui soit entièrement en notre j)ouvoir que nos pensées. Après avoir fait

(1) Chap. II, n" 4.

(2) Chap. XI, no 69.

(3) Maxime 22.

(4) Mnnoires de 31""' (Je Motteville, éd. Charpentier, 1855, t. III, p. 193.

(5) Maxime 62.

Je notre mieux touchant les choses extérieures, il faut considérer ce qui manque de nous réussir comme absolument impossible. » — Ce n'était pas la faute de la Bru3'ère, s'il n'y avait pas place pour lui à la cour ou dans la maison de Condé ; il ne devait pas en être plus privé qne de ne posséder pas le royaume de la Chine ou l'empire du Mexique. Il régla ainsi sa conduite : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncera se faire valoir (1) : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l'esprit; elle les rend maîtres de leur fortune ou de leur repos. »

(1) Chap. Il, no 11.

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