CHAPITRE V
Comment la Bruyère fut-il admis dans la société de Bossuet ? — On ne sait : il s'était concilié sinon l'amitié, au moins la bienveillance et la confiance de Bossuet , plusieurs années avant d'entrer dans la maison de Condé. — Allée des philosophes, le petit concile, pères ecclésiastiques et pères laïques. — Portrait du président. Cl. Fleury publie les Mœurs des Israélites ; à son exemple , la Bruyère veut faire connaître les mœurs des Grecs et il traduit les Caractères de Théophraste; mais, après bien des réflexions, il n'ose les publier. — Il s'aperçoit qu'il serait ridicule aux yeux des hommes et des femmes du monde, s'il venait leur recommander comme un modèle la civilité des Athéniens. — Il reçut alors la visite du chartreux Bonaventure d'Argonne. — La Bruyère n'avait rien de pédant, il était seulement un homme docte, c'est-à-dire une personne humble, ensevelie dans le cabinet, qui avait médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie. — Bossuet , enfin, trouva une occasion de l'attacher à Téducation du duc de Bourbon, petit-fils du grand Condé.
« L'amour (1) naît brusquement, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse : nn trait de beauté nous fixe , nous détermine. L'amitié au contraire se forme peu à peu, avec le temps , par la pratique, par un long commerce. Combien d'esprit, de bonté de cœur, d'attacliement, de services et de complaisance dans les amis, pour faire en plusieurs années bien moins que ne fait quelquefois en un moment un beau visage ou une belle main ! » Quel beau visage ou quelle belle main fit naître en un moment, sans autre réflexion, par tempérament ou par faiblesse, l'amour dans le cœar de la Bruj^e? J'avoue que je n'eu sais rien. Mais il est certain qu'avant d'entrer dans la maison de Condé, il était lié avec Bossuet par les sentiments d'une amitié qui s'était formée peu à peu, avec le temps, par la pratique et par un long commerce. Nous supposons que Cl. Fleury etCordemoi durent servir d'intermédiaires ; mais assurément la Bruyère ne négli-
(1) Chap. IV-, no 3.
gea aucune occasion, pendant i)lusieurs années, pour mériter, à force d'esprit, de bonté de cœur, d'attachement, de services et de complaisance, l'amitié do ce grand personnage qui était à la fois orateur, historien, théologien, philosophe et Père de l'Église.
« L'on est petit à la cour (1), et quelque vanité que l'on ait, ou s'y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits. )> — « Il n'y a personne à qui nous devions davantage, disait Louis XIV au Dauphin (2), qu'à ceux qui ont eu l'honneur et la peine, tout ensemble, de former notre esprit et nos mœurs. « Bossuet, précepteur du Dauphin, avait à ce titre les grandes entrées tant désirées par le duc d'Eugliien; mais il était dispensé par ses occupations (3) de l'assiduité des courtisans auprès du roi. Il n'aimait pas le grand commerce du monde, et il vivait à la cour sans autre liaison particulière que celle qui s'entretient par honnêteté et par politesse. Mais sa profession d'homme de lettres attacha plus particulièrement autour de sa personne une troupe de gens choisis, distingués par leur esprit et leur savoir.
L'abbé le Dieu, qui fut secrétaire de Bossuet depuis 1684 jusqu'à sa mort, prétend les avoir tous connus (4) : « l'abbé de la Broue, toulousain, célèbre prédicateur, évêque de Mirepoix ; à sa recommandation, l'abbé de Saint-Luc, aumônier du roi, d'un rare mérite ; l'abbé Fieury, son ami de longue main et dès qu'il était encore avocat, alors précepteur des princes de Conti à qui il l'avait donné, et depuis du duc de Vermandois ; de Cordemoi, célèbre avocat, fait lecteur de Monseigneur le Dauphin à sa prière, connu depuis par ses ouvrages de philosophie et par son histoire de France ; Gallande, secrétaire du cabinet, bel esprit, ])hilosophe, habile en tout (et traducteur des Mille et une nuits). C'étaient les plus assidus. Bien d'autres venaient encore : par exemple, le fameux Pellisson et l'abbé Renaudot, alors attaché aux i^rinces de Conti, plus tard rédacteur de la Gazette de France et auteur du livre de la Perpétuité de la foi. Le marquis de Fénelon, qui était à la cour en réputation d'homme d'esprit et de piété, y amena sou jeune neveu l'abbé de Fénelon, tout brillant d'esprit, mais élevé dans la mo-
(1) Chap. VIII, no 5.
(2) Œuvres de Louis XIV, éd. du général Grimoard, 1806, in-8», t. I, p. 199, et t. II, p. 4G7.
(3) Mémoires de le Dieu, p. 135.
(4) Mémoires de h Dieu, p. 136,
destie par son autre oncle, l'évêque de Sarlat (1). M'"° de Langeron, dame d'honneur de M™° la duchesse d'Enghien, venait dîner chez l'évoque de Condom à Versailles, et lui faisait de grands récits des espérances que lui donnait son fils l'abbé de Langeron. C'est ainsi que l'ami de Fénelon entra dans la société de Bossuet. Le clergé du premier et du second ordre, tous les gens de lettres, même les seigneurs et les magistrats de ce goût (2), faisaient à Bossuet l'honneur de s'assembler à certaines heures en son logis. Dans la belle saison, il y avait rendez-vous à la promenade, où chacun se trouvait à l'heure marquée, à Saint- Germain, à Fontainebleau et à Versailles. A Versailles, cette troupe se faisait remarquer davantage dans le petit Parc, dans l'allée qu'ils avaient surnommée des philosophes, dans l'île Royale et ailleurs. Lorsque l'éducation du Dauphin fut terminée, 1680, et même lorsque Bossuet vécut dans le diocèse de Meaux, on conserva le souvenir et l'habitude de ces réunions. Jamais M. de Meaux pendant toute sa vie, jusqu'en 1703, ne parut à la cour qu'il ne fût environné de cette troupe d'élite. Son mérite et sa dignité, joints à tant de douceur et de bonté, lui attiraient les respects des petits et des grands dès qu'il se montrait. » L'abbé le Dieu ne cite pas le nom de la Bruyère parmi les amis de Bossuet. Il le regardait sans doute comme un de ces petits qui, aussi bien que les grands, entouraient de leur respect M. de Meaux, dès qu'il se montrait à Versailles. Du reste, la Bruyère aimait à demeurer silencieux au milieu de cette savante société. « Un jour, Théophraste, dit-il (3), se trouvait à table auprès d'un jeune homme qui se taisait ; il lui dit : « Si tu es un habile homme, tu as tort de ne pas parler ; s'il n'en est pas ainsi, tu en sais beaucoup. » La Bruyère réduisit cette anecdote en maxime dans le genre de la Rochefoucauld (4). « Il n'y a que de l'avantage pour celui qui parle peu : la présomption est qu'il a de l'esprit ; s'il est vrai qu'il n'eu manque pas, la présomption est qu'il l'a excellent. »
« Durant l'éducation du Dauphin, Bossuet, outre ses occupations extérieures et de grand éclat, s'en fit de particulières avec ses amis (5). Dans ses entretiens familiers, on agita longtemps toutes les questions
(1) Mémoires de le Dieu, p. 38.
(2) Ibid., p. 136 et 137.
(3) Discours sur Théophraste.
(4) Chap. XII, n» 86.
(5) Mémoires de le Dieu, p. 166.
de l'ancienne et nouvelle philosophie : enfin en 107 3, il Ini vint à l'esprit de faire entre eux et en commun une lecture suivie de la sainte Écriture. On commença par Isaïe, dont l'Église fait la lecture eu Avent. Chacun avait en main son exemplaire; l'un l'hébreu, l'autre les Septante, et ainsi des autres versions anciennes et nouvelles. On avait aussi recours h saint Jérôme et aux plus célèbres commentateurs. La Yulgate était le fondement de tout. Chacun rapportait les différences des textes et les divers avis des interprètes sur les difficultés. Le prélat concluait (1). M. l'abbé Fleury, toujours présent à l'assemblée, tenait la plume et rédigeait à l'instant les observations par écrit. Ce travail, devenu considérable par l'assiduité qu'on y avait apportée, excita les ecclésiastiques de la cour les plus habiles à y prendre part. On y vit aussi quelques laïques de même génie et de même goût. La conférence se tint toujours chez M. de Condom à Saint-Germain d'abord, et depuis à Versailles; on eu fixa les jours et les heures ; et il y avait aussi à dîner pour ceux à qui leurs emplois permettaient de faire au prélat l'honneur de prendre place à sa table. Quelqu'un dit : c( Ceci est un concile. » Et depuis on a toujours ainsi nommé cette assemblée, qui parut encore plus vénérable par ce beau nom. » — De là le nom de Pères ecclésiastiques et de Pères laïques, que les convives de Bossuet se donnaient entre eux. Bossuet plaisante sur ce sujet, dans une lettre qu'il écrivait (22 janvier 1678) au maréchal de Bellefonds, qu'il appelle un Père laïque ; et Fleury plaisante également sur le même sujet un autre Père laïque, le savant Thoynard d'Orléans (13 février 1681) (2). Après le concile royal et gallican de 1082, où Bossuet déploya tant de candeur et d'éloquence, l'assemblée des savants qui se tenait chez lui fut appelée le petit concile. Mais il en conserva toujours le souvenir le plus agréable (3). « Retenus alors à la cour par des emplois divers, unis par la plus cordiale amitié et par la plus rare conformité de goûts et de sentiments, nous nous livrions ensemble avec le plus vif attrait à l'étude des saintes Écritures. Cet attrait, qui augmentait tous les jours eu chacun de nous, resserrait encore des liens si doux. Nous trouvâmes dans cette étude en commun des textes sacrés, objet de nos intimes entretiens, une consolation sensible, un intérêt et un charme inexprimables.
(1) Mémoires de le Dieu, p. 1(37.
(2) Brunet, Manuel du libraire, article Thoj-nard.
(3) Lettre de l'évêque de Meaux à M. de Eancé. juin 16;i0,
Mais aussi combien nous lui dûmes de lumières ! » — « Le plaisir de la société entre les amis se cultive, dit la Bruyère (1), par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelque différence d'opinion sur ce qui regarde les sciences : par là ou l'on s'affermit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute. » Bossnet ne sut jamais bien l'hébreu : l'abbé de Langcron lui reprochait de manquer de justesse et d'exactitude dans sa manière d'expliquer la Bible. « Vous êtes plein de fentes, Monseigneur, par où le sublime s'échappe à tout moment. » — La Bruyère nous a fait un portrait du petit concile et de son président (2). « Il y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art et la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes; ils sortent de l'art pour l'ennoblir, s'écartent des règles si elles ne les conduisent au grand, au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l'on tire quelquefois de l'irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non-seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point, et voudraient encore moins les imiter ; ils demeurent tranquilles dans l'étendue de leur sphère, vont jusques à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières ; ils ne vont pas plus loin, parce qu'ils ne voient rien au-delà; ils ne peuvent qu'au plus être les premiers d'une seconde classe et exceller dans le médiocre. » Bossuet était de la première classe ; Fleury, Cordemoi, (Jaton de Court, l'abbé de Langeron étaient de la seconde. La Bruyère était d'une troisième classe, celle des amis du dehors, qui n'assistent point au festin, mais qui ramassent les miettes de la table et s'en trouvent encore heureux.
Il arriva plus d'une fois aux Pères du petit concile , dans leurs conversations du dehors, de comparer les auteurs profanes aux livres sacrés qu'ils étudiaient ensemble. On sait combien Bossuet aimait Homère, qu'il lisait souvent; mais il admirait encore plus Moïse, même en ne le considérant que comme écrivain (3). Cette question de la supériorité des auteurs sacrés sur les profanes fut débattue
(i) Chap. V, n» 61. *
(2) Chap. I, n" 61.
(3) Bossuet, lettre à Innocent XI sur Téducation du Dauphin.
devant la Bruyère, qui eu fit son profit (1). Il compara Moïse non seulement à Homère, mais encore à Platon , Virgile et Horace, qu'il tenait pour les plus habiles écrivains de l'antiquité. Il le mit avant eux, par respect pour l'iuspiration divine, qu'il ne confondit jamais avec l'inspiration poétique ; mais il soutint que l'écrivain sacré n'a pas d'autres procédés que les auteurs profanes : il exprime le vrai.
Les Pères (2) du petit concile lurent dans l'Ecriture sainte le livre des Proverbes, et ils admirèrent ce style coupé, qui enfonce dans l'esprit des peuples les maximes de la sagesse plus profondément que ne le feraient les plus belles périodes du style oratoire. Ils vantaient la poésie gnomique des Grecs et les sentences latines de Syrus ; mais ils ne trouvaient rien de semblable au livre de Salomon (3), qui était le premier et le plus grand livre de morale que l'on eût jamais fait. La Bruyère se crut autorisé par cet exemple à prendre la manière du style de Salomon : il jeta dans ce moule, beaucoup plus large que celui des Maximes de la Rochefoucauld, et qui pouvait recevoir les conseils d'une morale divine, les modestes observations de la morale humaine, comme l'avait fait Théophraste dans son livre des proverbes.
Une certaine communauté de vues et d'idées, rendue encore plus frappante par la difî'érence d'âge, de siècle et de nation, avait dû de bonne heure attirer la curiosité de l'helléniste vers ce philosophe grec. Mais il parut alors un livre qui inspira à la Bruyère une haute estime pour le traité de Théophraste sur les mœurs ou caractères de son temps. Ce sont les Mœurs des Israélites^ que l'abbé Fleury publia en 1681, avec l'approbation de Bossuet. Le secrétaire du petit concile avait résumé dans ce livre les remarques qu'il avait faites sur la Bible pour l'éducation des i)rinces de Conti. Il montrait, dans le peuple que Dieu avait choisi pour conserver la religion jusqu'à la prédication de l'Evangile, un excellent modèle de la vie humaine, la plus conforme à la nature. « Ce n'est point un panégyrique qu'il avait composé, mais une relation très simple, comme celle des voyageurs qui ont vu des pays fort éloignés. Je prétends, dit-il, donner pour bon ce qui est bon, pour mauvais ce qui
(1) ChaV I, n" 1-1.
(2) Œuvres de Bossuet , préface des Proverbes de Salomon.
(3) Discours sur Théophraste, note de la Bruyère.
est mauvais, pour iudifFéreut ce qui est indifiereut : je demande seulement que le lecteur se défasse de toutes sortes de préventions, pour ne juger de ces mœurs que par le bon sens et par la droite raison. Je le prie de quitter les idées particulières de notre pays et de notre temps, pour regarder les Israélites dans les circonstances de temps et de lieux où ils vivaient. Le meilleur moyen d'entrer dans leur esprit et daus leurs maximes est de les comparer avec les peuples qui ont été les plus proches d'eux. Ainsi, quand on compare les mœurs des Israélites avec celles des Romains , des Grecs, des Egyptiens ou des autres peuples de Tautiquité que nous estimons le plus, ces préventions s'évanouissent. » C'est pourquoi la Bruyère entreprit de mettre sous les yeux du public un tableau exact et complet des mœurs grecques. En traduisant les Caractcres de Théojjhraste, il voulait dissiper les préventions des Français contre les mœurs des anciens et leur faire goûter (1) c( l'idée d'une vie simple, innocente, réglée, ennemie de l'oisiveté », que Bossuet trouvait dans le livre de Fleury sur les mœurs des Israélites.
Bossuet, dans son Discours sur l'histoire universelle, qui avait paru un peu avant les Mœurs des Israélites, semble avoir indiqué cette voie à la Bruyère, en définissant la civilité ou la civilisation des Grrecs, qu'il oppose à la barbarie des Perses. c( Le mot de civilité, dit-il, ne signifiait pas seulement la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables. L'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'État, qui se laisse conduire par les lois et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. « Et Bossuet ajoutait : » Les Grecs, ainsi policés, peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent en républiques. Des lois simplement écrites, et en petit nombre, tenaient les peuples dans le devoir et les faisaient concourir au bien commun du pays. La loi était regardée comme la maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration. Il n'est point ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée, et préférait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime , quoique en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a
( 1 ) Approbation de Bossuet.
ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien, était, que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux plus grands honneurs. Ce que fit la philoso})hie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. Les philosophes enseignaient à sacrifier Fiutérêt particulier et même la vie, à l'intérêt général et au salut de l'Etat; et c'était leur maxime la plus commune, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public. Pourquoi parler des philosophes? Homère et tant d'autres poètes ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la société et cette admirable civilité que nous avons expliquée. » C'est précisément cette civilité ou cette morale que la Bruyère trouvait dans Théophraste. Il lui parut, comme à Fleury, comme à Bossuet, utile de la fixire connaître aux Français du dixseptième siècle.
Théophraste commence par définir la dissimulation (1) ; après avoir dit ce que c'est qu'un homme dissimulé, après avoir décrit ses mœurs et cité ses paroles doubles et artificieuses , il termine ainsi ce caractère : c( Ces manières d'agir ne partent point d'une âme simple et droite, mais d'une mauvaise volonté, ou d'un homme qui veut nuire; le venin des aspics est moins à craindre. » La première qualité de ceux que Théophraste nous présente comme des modèles, avec qui nous devons lier commerce et dont nous devons chercher à imiter la sagesse, est donc une âme droite et simple (2). Cette qualité n'est pas celle du flatteur, ni celle de l'impertinent (3) ou du diseur de riens, ni même celle de l'homme rustique (4) qui, dans son ignorance grossière, viole toutes les bienséances. Celui qui, dans sa manière de vivre, cherche beaucoup plus ce qui est honnête que ce qui est agréable à soi-même et aux autres, est ce qu'on appelle un homme de bien. Mais celui qui appelle étourdiment le premier venu un homme de bien (5), est un complaisant. Celui à qui les choses les plus honteuses ne coft-
(1) De la dissimulation.
(2) De lajlatterie.
(3) De l'impertinent.
(4) De la rusticité.
(5) Du com]}laisant.
tent rien à dire ou à faire (1), est un coquin. Le grand parleur (2), qui sait tout, qui a tout vu, qui dit tout, n'est propre qu'à nous endormir. Le nouvelliste (3) arrange, selon son caprice, des discours et des faits remplis de fausseté. L'honnête homme se tait, ou dit la vérité : il estime l'honneur (4) au-dessus d'un vil intérêt (5). Théophraste compare à l'avare qui ne rougit de rien (6), l'impudent qui fait profession ouverte d'une plaisanterie outrée. L'homme sage est respecté, parce qu'il respecte les autres. C'est ce que ne font pas l'importun (7) qui agit à contretemps, l'officieux (8) malgré son air empressé, le stupide (9) avec son esprit lourd et pesant, le brutal (10) avec sou humeur farouche et intraitable. L'homme prudent n'a aucun de ces défauts : il n'a pas non plus cette crainte mal réglée de la Divinité (11), qui fait commettre tant de folies aux superstitieux ; ni cet esprit chagrin (12) qui se répand en plaintes contre l'humanité tout entière, ni cette défiance (13) toujours inquiète, qui nous fait croire que tous les hommes sont des voleurs. Une trop grande négligence de notre personne blesse ceux qui s'en aperçoivent (14) : c'est le vice d'un vilain homme, de l'homme incommode (15), ou du fâcheux, de celui (16) qui, par sotte vanité, se fait sans cesse valoir dans les plus petites choses. Un homme bien élevé (17) fait les sacrifices nécessaires, soit pour subvenir aux besoins de la république, soit pour soutenir l'honneur de sa personne (18) ; mais il n'est pas fastueux, et ne cherche pas, par ostentation, à faire montre d'un bien ou d'avantages qu'il n'a pas (19).
(1) De V image d'tm coquin.
(2) Du gi'and parleur.
(3) Du débit des nouvelles.
(4) De l'effronterie causée par l'avarice.
(5) De l'épargne sordide,
(6) De l'impudent ou de- celui qui ne ro7tgit de rien,
(7) Du contretemps.
(8) De l'air empressé.
(9) De la stupidité.
(10) De la br totalité.
(11) De la superstition,
(12) De l'esprit chagrin,
(13) De la défiance.
(14) D'un vilain homme.
(15) D'un homme incommode.
(16) De la sotte va7iité.
(17) De l'avarice.
(18) De l'ostentation.
(19) De l'orgueil.
lir. LA BRUYERE
L'orgneil est odieux et indigne d'un bon citoyen : n'estimer que soi est le caractère 1° de l'homme superbe qui méprise et insulte tout le monde; 2° du peureux ou de l'homme timide (1) qui cède toujours en vue da péril, et voit du péril partout; 3" des aristocrates ou des grands qui veulent toujours les premières places dans un Etat populaire, outragent l'égalité républicaine et regrettent la royauté (2). Un homme de bon sens aime son pays, supporte les inconvénients des institutions politiques et les défauts da peuple. Il ne sympathise point de mœurs et de sentiments avec les étrangers. Il n'a pas attendu un âge avancé pour acquérir une tardive instruction (3), il a de bonne heure appris tout ce qu'on doit apprendre dans la jeunesse. Y a-t-ilrien de plus ridicule qu'un vieillard qui fait les mêmes exercices que ses petits-enfants! Rien de plus insupportable que le travail inutile auquel il est condamné pour réparer sa négligence ! Rien, si ce n'est la médisance (4) de ces gens qui pensent mal de tous les hommes, qui parlent mal de toutes les femmes, et qui n'épargnent personne, ni citoyens, ni amis, ni parents ; les morts même, dans le tombeau, ne trouvent pas un asile contre leur mauvaise langue.
Tel est le traité des Caractères des mœurs, qui nous reste de Théophraste : il l'a puisé, dit la Bruyère, dans les Ethiques et dans les grandes morales d'Aristote, dont il fut le disciple. Les excellentes définitions que l'on lit au commencement de chaque chapitre, sont établies sur les idées et sur les principes de ce grand philosophe ; et le fond des caractères qui y sont décrits est pris de la même source. Il est vrai qu'il se les rend propres par l'étendue qu'il leur donne, et par la satire ingénieuse qu'il en tire contre les vices des Grecs et surtout des Athéniens.
Théophraste avait composé une foule d'autres ouvrages dont Denys d'Halicarnasse nous donne la liste ; tous sont perdus. Raison de plus pour estimer le traité des Ca ractrres , d'un prix infini. Malheureusement, « ce livre d'or ne peut guère passer que pour un simple fragment d'un grand ouvrage ; mais la Bruyère voit dans ce fragment un monument de la vivacité d'esprit et du jugement ferme et solide d'un philosophe âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans. Il admire tout, dans ce
(1) De la peur ou du défaut de courarje,
(2) Des grands d'une république.
(3) D'une tardive instruction.
(4) De la médisance.
fragment : le fond et la forme, la méthode et le style. Il affirme que? avec ses vingt-huit chapitres, tons semblables et composés sur le même ])lan un peu monotone, on Ta toujours lu comme un chef-d'œuvre dans sou genre. Il ne connaît rien où le goût attique se fasse mieux remarquer, et où l'élégance grecque éclate davantage. Il a enfin trouvé le modèle parfait qu'il cherchait depuis longtemps, pour composer son propre ouvrage sur les mœurs du dix-septième siècle.
C'est ce que nous a très bien prouvé M. Chassang, dans son édition des Caractères. Il a relevé en lettres italiques les principales inexactitudes de sens que présente la traduction de la Bruyère, et il a fait voir ainsi l'auteur original dans le traducteur. Au dix-septième siècle, ou ne comprenait pas les devoirs du traducteur comme on les comprend aujourd'hui. Si la traduction de la Bruyère n'est pas ce que l'on appelait alors dans un style galant une belle infidèle , elle prend du moins plus que l'honnête liberté que réclamait Boileau en traduisant LoDgiu. La Bruyère change et adoucit les traits qui eussent paru trop contraires à nos usages ; il en supprime quelques autres qui eussent choqué la délicatesse de ses contemporains ; il développe ce qui lui paraît incohérent; il renforce les idées et les expressions qu'il trouve heureuses ; c< il arrange son auteur (1) ; il l'orne, le pare et lui donne plus d'esprit qu'il n'en a, pour plaire aux lecteurs du dix-septième siècle. »
En traduisant le traité des Caractères grecs, la Bruyère finit par s'attacher à Théophraste ; il étudia sa vie et ses mœurs ; il consulta les anciens qui avaient parlé de lui, il confronta leurs divers témoignages ; il recueillit sur divers détails de son existence quelques anecdotes douteuses, il discerna ce qu'il put savoir de certain sur ses actions et sa conduite. Il reconnut que la dignité de son caractère n'était pas au-dessous de la beauté de sou génie. Théophraste, ou, d'après l'étymologie, cet homme dont le langage était divin, n'était point uu beau parleur qui jouait la comédie, mais un véritable philosophe. Il n'eut aucun des défauts qu'il condamnait, il posséda toutes les qualités qu'il recommandait, il vécut toujours en bonne intelligence avec ses préceptes ; c'est pourquoi Cicéron ne trouvait rien de plus doux et de plus agréable que Théophraste. Il l'appelle son ami ; la lecture de ses livres lui était familière, il en faisait ses délices. En eff'et, Théophraste
(1) Cf. le t. IV du Mena(jmna, éd. 1715, p. 218.
était une âme simple et droite, mi esprit fin et délicat ; il cherchait en tout ce qui est honnête et vertueux, mais avec une douce gaieté qui est la marque distinctive de sa vertu. En politique, aussi sage que prudent, il aimait la liberté, et sut la défendre dans Athènes contre les hypocrites, et dans Erèse sa patrie, contre les tyrans : il fut aimé des peuples et des rois! Que lui manquait-il donc pour toucher à la perfection, dans la vie comme dans ses écrits? Il vécut cent sept ans, zélé pour le bien i)ublic, affable et bienfaisant, et il mourut avec des sentiments qui approchent de l'humilité chrétienne. Tonte la Grèce le pleura et tout le peuple athénien assista à ses funérailles.
« L'on raconte de lui que, dans son extrême vieillesse, ne pouvant plus marcher à pied, il se faisait porter en litière par la ville, où il était vu du peuple à qui il était si cher. L'on dit aussi que ses disciples, qui entouraient son lit lorsqu'il mourut, lui ayant demandé s'il n'avait rien à leur recommander, il leur tint ce discours : « La vie nous séduit, elle nous promet de grands plaisirs dans la possession de la gloire; mais à peine commeuce-t-on à vivre qu'il faut mourir. Il n'y a souvent rien de plus stérile que l'amour de la réputation. Cependant, mes disciples, contentez-vous : si vous négligez l'estime des hommes, vous vous épargnez vous-mêmes de grands travaux ; s'ils ne rebutent point votre courage, il peut arriver que la gloire sera votre récompense. Souvenez-vous seulement qu'il y a dans la vie beaucoup de choses inutiles, et qu'il y en a peu qui mènent à une fin solide. Ce n'est point à moi à délibérer sur le parti que je dois j^rendre, il n'est plus temps : pour vous, qui avez à me survivre, vous ne sauriez penser trop mûrement ce que vous devez faire. » Et ce furent là ses dernières paroles. »
La Bru/ère rapporte, sur l'autorité de saint Jérôme, que Théophraste, à cent sept ans, regretta de sortir de la vie dans un âge où il ne faisait que commencer à être sage. Est-ce une plaisanterie? Nullement. La Bruyère n'aimait pas les plaisanteries de ce genre-là (1). Toute plaisanterie dans un homme mourant est lioi*s de sa place ; si elle roule sur de certains chapitres, elle est funeste. C'est une extrême misère que de donner à ses dépens à ceux que l'on laisse, le plaisir d'un bon mot. Théophraste a sérieusement exprimé ce qu'il veut
(1) Chap. XVI, n» S.
dire (1). « Ou ne vit point assez pour profiter de ses fautes. On en commet pendant tout le cours de sa vie ; et tout ce que l'on peut faire à force de faillir, c'est de mourir corrigé. » La Rochefoucauld venait de mourir corrigé entre les mains de Bossuet (2). Patru, l'éloquent Patru, ce censeur solide et sévère de Racine et de Boileau, venait de faire la même fin. La pensée de la Bruyère est, j'imagine, que Théophraste avait possédé toute la sagesse qu'un i)hilosophe peut atteindre en dehors du christianisme , et que la lecture de son livre et de sa vie conduit à une fin chrétienne.
Après avoir donné tous ses soins à la traduction des Caractères, après avoir raconté la vie de Théophraste avec la finesse attique, comme si c'eût été la pieuse légende d'un saint païen, la Bruyère voulut se donner le contentement de la faire imprimer. Le succès bien constaté des livres de l'abbé Fleury sur les mœurs des juifs et des premiers chrétiens, permettait d'espérer que la peinture des mœurs athéniennes par Théophraste ne manquerait pas de plaire et d'être utile. Ce philosophe grec avait l'esprit aussi juste, aussi doux, aussi modéré que l'abbé Fleur}^ et un talent d'écrire vraiment supérieur. La traduction des Caractères de Théophraste serait certainement lue avec empressement par quelques savants qui n'aimaient, dans un livre de morale, que les apophtegmes des Romains, des Grecs, des Perses et des Égyptiens.
Seulement ces érudits étaient si avides d'ouvrages complets, ils voulaient tant avoir de gros livres sous les yeux et manier des in-folio, que le petit traité des caractères leur paraîtrait un bien mince régal. Sans doute on pourrait y ajouter (3) un avertissement au lecteur, une épître dédicatoire, une table et des approbations : cela ne serait pas encore assez pour mériter le nom de livre. Ce que les savants préfèrent à tout, ce sont des définitions, des divisions, de la méthode, comme dans les Ethiques d'Aristote (4). Ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu en général, et telle vertu en particulier; quelle différence se trouve entre la valeur, la force, la magnanimité, les vices extrêmes par le défaut ou par l'excès, entre lesquels la vertu se trouve placée; et duquel de ces deux extrêmes elle emprunte da-
(1) Chap. XI, n» 60.
(2) Mme de Sévigné, 15 mars 1(580,
(3) Chap. I, n» 6.
(4) Discours sur Théophraste.
vantage ; toute autre doctrine ue leur plaît pas. C'est exactement ce que le P. Senault explique sur l'usage des passions (1). Mais il a beau distribuer son explication par titres et par cbapitres, il dogmatise avec une subtilité qui n'est pour les gens du monde qu'un « obscur galimatias » (2).
M'"" de Sévigné préférait de beaucoup les droites simplicités de Descartes, qui réduisait les mœurs aux passions et qui expliquait celles-ci par le mouvement du sang, par celui des fibres et des artères (3). Il se trouvait des érudits qui, contents de cette explication, quittaient un auteur de tout le reste. C'était surtout parmi les médecins (4), comme Martin Cureau de la Chambre. Malebranche lui-même, ce pur esprit, dorme une définition des passions (5) qui n'est pas exempte de matérialisme. Sur ce point, la Bruyère se séparait nettement de Descartes ; il ne pouvait admettre que des spiritualistes déclarés donnassent aux matérialistes le droit d'empiéter sur le monde spirituel, pour cliercher dans l'organisme les fibres de l'esprit humain.
Le grand nombre des gens qui lisent ne tiennent pas plus à la théorie de Descartes qu'à celle d'Aristote : ce persuadés que tonte doctrine des mœurs doit tendre à les réformer, à discerner les bonnes d'avec les mauvaises, et à démêler dans les hommes ce qu'il y a de vain, de faible et de ridicule d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon, de sain et de louable, ils se plaisent infiniment dans les livres qui, laissant de côté les principes physiques ou moraux, se jettent d'abord dans l'application et corrigent les hommes les uns par les autres, par ces images de choses qui leur sont si familières, et dont néanmoins ils ne s'avisaient pas de tirer leur instruction. » Tel est le traité des caractères que nous a laissé Théophraste, dit avec satisfaction la Bruyère; mais là, il rencontra un obstacle inattendu et insurmontable.
Ces lecteurs qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, ces hommes instruits par le commerce du monde, les femmes et les gens de cour trouvaient insipide l'histoire ancienne et ne faisaient nulle
(1) Boileau, satire YIII, v. 113-11(").
(2) M"" de Sévigné, 9 juin 1080.
(3) Traité des Passions, art. 27, 51, V Homme, p. 318.
(4) Caractlres des passions, Paris, 16G2.
(5) Recherche de la vérité, 1. V, c. I.
attention aux mœurs grecques. Ils lisaient les Mœurs des Israélites et des chrétiens^ parce que c'était un livre d'édification (1), écrit avec beaucoup d'ordre et d'exactitude, et qui servait à illustrer la foi catholique et la doctrine des bonnes mœurs. Mais certainement ils ne s'aviseront pas de tirer leur instruction des vices, des faibles et des ridicules des Athéniens ; leur prévention pour leurs propres coutumes et pour leurs manières est telle, que sans autre discussion, non seulement ils les trouvent les meilleures de toutes, mais décident que tout ce qui n'y est pas conforme, est méprisable. Ainsi le Théophraste de la Bruyère aura le même sort que le Charlemagne de M. le Laboureur. Les Caractères grecs, s'il les offre à M. le Prince,
jetés d'abord sans tourner le feuillet Iront dans l'antichambre amuser Pacolet (2).
Encore n'est-il pas sûr qu'ils restent dans l'antichambre de l'hôtel de Condé, s'ils n'apprennent rien à personne que ce que tout le monde veut bien ignorer.
Le moraliste, fort de l'appui de Bossuet et de Fleury, « des sages et des vertueux », se révolta contre cette injuste prévention des hommes du monde, qui les privait, dans la lecture des livres des anciens, du plaisir et de l'instruction qu'ils en devaient attendre. <( Nous, qui sommes si modernes, dit-il (3), serons anciens dans quelques siècles. Alors l'histoire du nôtre fera goûter à la postérité la vénalité des charges, c'est-à-dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime, et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptants comme une métairie; la splendeur des partisans, gens si méprisés chez les Hébreux et chez les Grecs. L'on entendra parler d'une capitale d'un royaume où il n'y avait ni places publiques , ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs, et qui était pourtant une ville merveilleuse. L'on dira que tout le cours de la vie s'y passait presque à sortir de sa maison pour aller se renfermer dans celle d'un autre ; que d'honnêtes femmes, qui n'étaient ni marchandes ni hôtelières, avaient leurs maisons ouvertes à ceux qui payaient pour y entrer ; que l'on avait à choisir des dés, des cartes et
(1) Approbation par Bossuet (13 janvier 1681) du livre de l'abbé Flemy.
(2) Boileau, épître viii.
(3) Discours sur Théophraste.
tous les jeux ; que Tou mangeait dans ces maisons, et qu'elles étaient commodes à tout commerce. L'on saura que le peuple ne paraissait dans la ville, que pour y passer avec précipitation : nul entretien, nulle familiarité ; que tout y était farouche et comme alarmé par le bruit des chars qu'il fallait éviter, et qui s'abandonnaient dans le milieu des rues, comme on fait dans une lice pour le prix de la course. L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix et dans une tranquillité publique, des citoyens entraient dans les temples, allaient voir des femmes, ou visitaient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avait presque personne qui n'eût à son côté de quoi pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou si ceux qui viendront après nous, rebutés par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique, et de nos satires, pouvons-nous ne pas les plaindre par avance de se priver eux-mêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillés, si réguliers, et de la connaissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie? » Cette protestation est éloquente : voilà bien l'indignation d'un bourgeois de Paris contre l'insuffisance des règlements de police, d'un philosophe eu chambre qui maudit les tripots et redoute l'épée des gentilshommes, d'un trésorier en la généralité de Caen qui méprise la vénalité des charges et la splendeur des partisans, d'un érudit qui sait le latin et le grec et qui vante la beauté de Eome et les mœurs d'Athènes. Mais quoi ! il ne sait pas la cour, il ne connaît pas les grands, il n'a jamais vu Chantilly, Versailles ou Fontainebleau; il n'a qu'une vague idée des mœurs de l'hôtel de Condé, et il n'a jamais appris la maison du roi.
Quand la Bruyère écrivit cette préface, il était encore vraiment bien naïf malgré son érudition. Que venait-il dire aux hommes du dix-septième siècle pour leur recommander sou livre? « Que les hommes en général u'ont point d'usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu'elles changent avec les temps, que nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui régnent encore, pour être dans la distance qu'il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. » Son style même ne s'est point encore dégagé d'une certaine pesanteur, qu'il perdit dans la conversation des courtisans. II allait dans son ignorance du bon ton jusqu'à ravaler, « la politesse de nos mœurs, la bienséance de nos coutumes, ce
qu'il appelait très inuocemnient notre faste et notre magiilficeuce, an-dessous de la vie simple des Athéniens et des premiers hommes , grands par eux-mêmes, et indépendamment de mille choses extérieures qui ont été depuis inventées pour suppléer à cette véritable graudeur qui n'est plus. » Il tombait, l'honuête homme, dans le ridicule des pédants tant raillés par notre comique et nos satires, lorsqu'il ajoutait, comme s'il eût été le précurseur de J.-J. Rousseau : « La nature se montrait en eux dans toute sa pureté et sa dignité , et n'était point encore souillée par la vanité, par le luxe, et par la sotte ambition. Un homme n'était honoré sur la terre qu'à cause de sa force ou de sa vertu ; il n'était point riche par des charges ou des pensions, mais par son champ, par ses troupeaux, par ses enfants et ses serviteurs ; sa nourriture était saine et naturelle, les fruits de la terre, le lait de ses animaux et de ses brebis; ses vêtements simples et uniformes, leurs laines, leurs toisons ; ses plaisirs innocents, une grande récolte, le mariage de ses enfants, l'union avec ses voisins, la paix dans la famille. » La Bruyère savait bien c( que rien n'est plus opposé à nos mœurs que toutes ces choses; mais l'éloignement des tem^js, disait-il, nous les fait goûter, ainsi que la distance des lieux nous fait recevoir tout ce que les diverses relations ou les livres de voyages nous apprennent des pays lointains et des nations étrangères. » Quelle illusion ! Ce proverbe était déjà connu : « A beau mentir qui vient de loin. » La Bruyère et quelques savants pouvaient avoir cette simplicité un peu puérile. Mais le public, à qui tout livre s'adresse et à qui tout écrivain veut plaire, le public entier, y compris les femmes, les gens de cour, et tous ceux que la Bruyère voulait convertir à de meilleures mœurs avec sa traduction de Théophraste, lui eût répondu comme la Henriette de Molière à Trissotin : « Excusez-moi, Monsieur, je ne sais pas le grec. » Il garda donc son livre pour une meilleure occasion, et il fit bien.
Eu effet, s'il eût publié alors son livre, il aurait eu beau vanter dans sa préface « une religion, une police, une manière de s'habiller, de bâtir, de faire la guerre qu'on ne savait point, des mœurs que l'on ignorait », il n'eût rencontré que l'indifférence. Racine, qui traduisait Sophocle à livre ouvert, avait bien été obligé de donner à ses héros grecs des mœurs encore plus françaises que leurs costumes. Sans doute la Bruyère, poursuivant sou idée dans le Discours sur Tkéoj^kraste , prouva que nous sommes « moins rebutés parla barbarie des manières
et des coutumes de peuples si éloig-ués, qu'instruits et réjouis par leur nouveauté. » Et eût-il cité, à l'appui de sa thèse, les Siamois, les Chinois, les Nègres et les Abj^ssins, on lui eût dit : « Il est vrai, ces genslà nous étonnent et nous amusent par le spectale de leur bizarrerie, mais nous ne lisons pas leurs livres parce qu'ils nous ennuieraient. » La Bruyère insistant eût répliqué, comme il le fait dans son Théophraste : ce peuple d'Athènes, dont le philosophe grec a fait la peinture il y a plus de deux mille ans, était malgré la diversité des lieux et du climat, malgré le long intervalle des temps, assez semblable aux Français; et nous serions surpris de nous reconnaître dans cette peinture, nous, nos amis, nos ennemis, et tous ceax avec qui nous vivons. c( Les hommes n'ont point changé selon le cœur et les passions ; ils sont encore tels qu'ils étaient alors et qu'ils sont marqués dans Théophraste : vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux. » Ce n'est donc pas la peine, eût-on riposté, d'aller chercher dans un livre écrit il y a plus de deux mille ans, des choses qui tombent tous les jours sous nos yeux, pour voir des hommes comme ceux avec qui nous vivons. Mais vous ne savez pas ce que c'était qu'Athènes! « Athènes était libre ; c'était le centre d'une république ; ses citoyens étaient égaux; ils ne rougissaient point l'un de l'autre; ils marchaient presque seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spacieuse, entraient dans les boutiques et dans les marchés, achetaient eux-mêmes les choses nécessaires; l'émulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une vie commune; ils réservaient leurs esclaves pour les bains, pour le service intérieur des maisons, pour les voyages ; ils passaient une partie de leur vie dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une ville dont ils étaient également les maîtres. Là le peuple s'assemblait pour parler ou délibérer des affaires publiques ; ici il s'entretenait avec les étrangers ; ailleurs les philosophes tantôt enseignaient leur doctrine, tantôt conféraient avec leurs disciples. Ces lieux étaient à la fois la scène des j)laisirs et des affaires. Il y avait dans ces mœurs quelque chose de simple et de populaire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue. Mais cependant quels hommes, eu général, que les Athéniens, et quelle ville qu'Athènes! quelles lois! quelle police! quelle valeur! quelle discipline! quelle perfection dans toutes les sciences et dans tous les arts! mais quelle politesse dans le commerce ordinaire et
dans le langage ! Théophraste, le même Tliéophrasto dont l'on vient de dire de si grandes choses, ce parleur agréable, cet homme qui s'exprimait divinement, fut reconnu étranger et appelé de ce nom par une simple femme de qui il achetait des herbes au marclié , et qui reconnut, par je ne sais quoi d'attiquc qui lui manquait et que les Romains ont depuis appelé urbanité, qu'il n'était pas athénien. »
Pour le coup, voilà qui est du dernier ridicule, comme disaient les précieuses (1). Quoi! Théophraste allait recevoir des leçons d'urbanité d'une fruitière ! Qui voudrait en France demander des leçons de sagesse à ce philosophe? Je ne lui confierais pas l'état de ma garde-robe, dira un politique (2). Fleur}^, qui connaissait les grands et la cour aussi bien que la bourgeoisie, s'est bien gardé de prendre un pareil tour, pour exprimer sa pensée qui était pourtant la même que celle de la Bruyère. Il reconnaît le préjugé existant contre les mœurs des anciens ; il l'examine, il l'explique, il l'excuse; il demande seulement au lecteur de ne pas s'y laisser tromper, et réclame l'indulgence pour la vérité qu'on ne comprend pas. Au contraire, la Bruyère fait une charge à fond sur la prévention qu'il combat ; et pour recommander la politesse grecque, il manque à la politesse française. C'est un grimaud (3), lui dira-t-on ; ou comme disait Fleury (4) , c'est un de ces savants rustiques qui vivaient séparés du grand monde et ne cultivant pas assez les véritables vertus. Les calvinistes français réfugiés en Hollande reconnaîtront que « M. de la Bruyère compare les mœurs des Athéniens avec celles de nos jours, d'une manière qui ressent la liberté d'un républicain (5). » Il fallait que la Bruyère entrât dans la maison de Coudé pour y polir son esprit et sou caractère ; ou bien sa science des mœurs (6) eût paru vaine, aride, dénuée d'agrément et d'utilité ; jamais elle ne fût tombée dans la conversation ; elle eût été hors de commerce, semblable à une monnaie qui n'a plus de cours. Les grands et le vulgaire l'auraient confondue avec le pédantisme.
La Bruyère cependant n'avait rien de pédant. Ce n'était pas un fâcheux Socrate qui ne s'accommode de rien (7). C'était un philosophe
(1) Menarjianaj éd. 1715, t. I, p. 401.
(2) Chap. XII, no 19.
■ (3) Chap. XII, no 19.
(4) Choix et méthode des études, c. XIII.
(5) Henri Basnage, Histoire des ouvrages des Savants, 1688, n" de mai.
(6) Chap. I, n" l!2.
(7) Mélanges d'histoire et de littérature, par Vigneul de Marville, Kouen, 169'J, p. 330, etc.
qu'on pouvait aborder ; il s'écriait : « 0 homme important et chargé d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet, le philosophe est accessible (1) ; je ne vous remettrai j)as à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps ; ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages et je cherche par la connaissance de la vérité à régler mon esprit et à devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes ; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer eu m'attendant. Passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez-vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption heureusepour moi que celle qui vous est utile ! »
c( Bien n'est si beau que ce caractère, ajoute Bonaveuture d'Argonne ; mais aussi faut-il avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de la Bruyère, avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de... (Coudé). Il n'y avait qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée eu deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courait au-devant de ceux qui arrivaient, et retournait avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riaut et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de sa méditation. »
Le visage riant du philosophe nous rassure un peu sur la détresse où Bonaveuture d'Argonne semble l'avoir trouvé. Il est possible que, volé par François Blondel, la Bruyère éprouvât quelque pénurie d'argent. Son vieux laquais, qui était malade, n'était peut-être pas guéri, ou était peut-être mort. Dans les deux cas, on comprend assez que le philosophe n'eût pas de laquais. Alors le vent, bon serviteur des ijliilosophes, se chargeait d'introduire les personnages qui venaient le visiter dans sa chambre mal close et proche du ciel. Je ne serais pas surpris que la Bruyère ait éprouvé quelque envie de rire, en voyant l'air important du fameux docteur qui arrivait. Il ne fut ja-
(1) Cbap. VI, n» 12, 16!)-1, 8'= édition.
mais pour ce docteur, même après sa réception à l'Académie française, qu'un garçon de lettres qui n'avait guère travaillé et qui avait plutôt fait ses études sur les bancs des Tuileries et du Luxembourg (1), que dans les universités. « Génie capricieux, esprit déréglé, sou dessein de, réformer les mœurs du siècle présent en découvrant leurs ridicules était louable, mais Bonaventure d'Argonne le lui déclarait sans façon, l'entrepreneur était bien au-dessous de la grandeur de l'entreprise (2). Il n'est point de sage qui n'ait ses illusions. N'eu déplaise à ces fameuses républiques qui se vantaient d'une haute antiquité et d'une rare sagesse, la république des abeilles est la plus ancienne et la plus sage de toutes ; et les bêtes d'Ésope sont les esprits les mieux faits de toute l'antiquité païenne. Toute la sagesse des païens ne consistait qu'à savoir couvrir les vices du manteau de la vertu. Le génie de la langue française est un génie chaste, qui ne souffre point les expressions libres et honteuses dont l'urbanité romaine et les grâces attiques ne rougissaient pas. Et ce n'est vraiment pas la peine de se mettre tant en colère contre les vices des grands, ils ont le privilège de se faire respecter encore plus que ce que vous appelez la vertu. Il faut que chacun se connaisse. M. de la Bruyère n'a qu'un tort, c'est de vouloir écrire : il a de l'encre , du papier, ni art ni style ; il n'a pas une plume comme Nicole ou Saint-Évremond. Il veut traduire Théophraste ; il ne parvient qu'à le contrefaire. Il veut peindre son siècle ; il fait des portraits satiriques, des figures grotesques, des monstres. Il ne sait pas écrire. » — Bref, Bonaventure d'Argonne tombait en syncope à la pensée de voir la Bruyère relié en veau.
La Bruyère n'avait pas dans la conversation cette vaine et stérile abondance qu'on rencontre quelquefois chez ceux qui aiment à parler, surtout quand ils ont été longtemps privés de ce plaisir. Bonaventure d'Argonne, par son intempérance de langue qui ne lui permettait pas de se taire, rappelait à lui seul divers caractères de Théophraste : le grand parleur, le diseur de riens, l'homme incommode, le fâcheux qui fait tout à contre temps, et le vaniteux qui croit toujours avoir réussi au delà de ses souhaits. La Bruyère, préoccupé de rencontrer la vérité en toutes choses, laissait tomber ses pensées goutte à goutte comme les extraits les plus fins et les plus délicats. Mais le
(1) Mélanges d'histoire et de Uttémtiire, éd. 1713, t. III, p. 332-3(59.
(2) Maximes et réflexions de M. de Moncade, Rouen, 1G91, maximes n" 158, \\° 124, n*^ 87, n^ 89, n» 215, u° 90.
chartreux lui laissait à peine le temps de respirer, et l'interrompait à chaque instant, pour dire mieux que lui ce qu'il avait pensé. Voici l'un des sujets de méditation du philosophe : « Les savants, disait-il (1), faisant attention à la diversité de& mœurs qui sont traitées par Théophraste, et à la manière naïve dont tous les caractères y sont exprimés, et la comparant d'ailleurs avec celle du poète Ménandre, disciple de ïhéophraste, et qui servit ensuite de modèle à Térence, qu'on a de nos jours si heureusement imité (2), ne peuvent s'empêcher de reconnaître dans ce petit ouvrage la première source de tout le comique : je dis de celui (3) qui est épuré des pointes, des obscénités, des équivoques, et qui est pris dans la nature, qui fait rire les sages et les vertueux. » Le chartreux mondain trouvait-il cet élixir de son goût? Peut-être plus qu'il ue l'avouait.
Mais ce n'était pas là le plus grave des soucis de la Bruyère. Il se demandait plutôt comment un homme qui a consacré sa vie à Dieu pouvait montrer le caractère vaniteux et léger de Bonaventure d'Areronne. De là cette singulière conversation entre un chartreux et un solitaire sur l'idée qu'avait eue Pascal déjouer à pile ou face la vérité de la religion (4). — « La Religion est vraie, ou elle est fausse : si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si l'on veut, soixante années de perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire : ils ne courent pas un autre risque. Mais, si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux : l'idée seule des maux qu'il se prépare, me trouble l'imagination ; la pensée est trop faible pour les concevoir, étales paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la Religion , il n'y a point pour l'homme de meilleur parti que la vertu. »
Lorsque la Bruyère entrera dans la maison de Condé, il ne sera plus permis à Bonaventure d'Argonne de jouir de sa conversation. Il nous laisse entendre que c'est là son principal grief contre la Bruyère. Il en a un autre : il accuse le philosophe de faire des portraits satiriques. Nous avons trouvé dans la première édition de la Bruyère le portrait d'un certain docteur qui frappa sans doute l'attention de Bonaventure
(1) Discours sur Théophraste,
(2) Chap. I, n" 38.
(3) Lettre de Bossuet à Spon,
(4) Chap. XVI, no 35.
d'Argonne. Ce chartreux bel esprit, tout fier d'avoir étudié sur les bancs de laSorbonne ou de quelque célèbre université (1), mais plus fier encore de faire belle figure à la ville, à la cour, et satisfait d'étaler sa toilette et sa science devant l'humblô savant qu'il vient visiter dans sa pauvre chambre, dut trouver quelque ressemblance à cette figure grotesque (2). « Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande , une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu, cela s'appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte. » Bonaventnre d'Argonne était bien libre de reconnaître ou de ne pas reconnaître quel était le docteur ; mais la Bruyère était l'homme docte.
L'éducation du Dauphin avait jeté un si grand éclat sur la personne de Bossuet, qu'on s'adressait toujours à lui pour trouver des hommes capables de faire l'éducation des autres princes de sang royal. Naturellement il choisissait, parmi ses amis ou connaissances, ceux qui lui semblaient les plus dignes de cet emploi : il ne prenait jamais des docteurs, mais toujours des hommes doctes ; jamais des moines mondains, mais toujours des chrétiens sincères, d'un esprit sérieux et raisonnable. Il avait mis l'abbé Fleury auprès dn duc de Vermandois, fils légitimé de Lonis XIV et de M"^'' de la Vallière ; il venait de mettre encore, auprès du duc du Maine, M. de Malezieu et l'abbé Caton de Court, qui furent, dit Fontenelle (3), nommés par le roi et agréés du public. Tout le monde approuvait le choix de Bossuet. « On aurait souhaité, dit le marquis de Sourches (4), que dans l'assemblée du clergé (1682), M. de Meaux ne se fût pas si fort emporté contre les intérêts du Pape ; mais il avait, pendant la grande faveur de M'"° de Montespan, si ouvertement soutenu le roi dans ses desseins de la quitter pour se convertir, et depuis il avait servi si vaillamment l'Eglise catholique
(1) Toilette de Varillas, Mélanges de Vigneid de Marville, t. I, p. 25.
(2) Chap, II, no 23.
(3) Eloge de Malezieu, membre de l'Académie des sciences.
(4) M. de Sourches, éd. de Cosnac, t. I, p. 110.
LA BRUriiRE. — T. I. 0
par ses écrits contre les hérétiques, qu'on ue pouvait douter ni de la pureté de sa foi, ni de la finesse de sou discernement. » C'était le plus vertueux des courtisans.
L'abbé le Dieu, qui ue brillait pas précisément par la noblesse de ses sentiments ou la modestie désintéressée de son caractère, rapporte comment M. de Meaux jugeait ses amis après les avoir éprouvés, savait distinguer leur mérite, et les récompensait en leur donnant quelque place qui leur convînt, « Son discernement, dit-il (1), était exquis. Il perçait les hommes jusqu'au fond de l'âme, et connaissait fort bien si c'était la vanité, l'intérêt ou un attachement sincère qui les faisait agir. Il ne disait mot ; il remarquait tout jusqu'aux manières mêmes de ses gens, qui pouvaient ne lui être pas agréables; mais il les excusait par bonté, et par l'affection qu'il remarquait en eux. Dans l'occasion il se souvenait fort à propos de ce qu'on lui avait dit ou fait d'agréable, et il le rapportait lorsqu'on n'y songeait plus. Aussi ne perdit-il en sa vie aucune occasion de favoriser les siens. « On croit, disait-il, que je ne pense qu'à mes livres , voyez si ce que je viens de faire pour celui-ci ou pour celui-là n'est pas convenable. » Telle fut la conduite de Bossuet envers la Bruyère, lorsqu'il le fit entrer dans la maison de Coudé.
(1) Mémoires de l'abbc h Dieu, p. 114.