‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 12 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

M. le Prince voulait faire de son petit-fils un héros ou du moins un bon homme de guerre; M. le Duc voulait faire de son fils un coiu-tisan accompli. — Cette divergence de vues amena bien des intrigues et des querelles dans l'éducation du jevine prince. — Gourville pénètre le secret de M. le Duc, qui veut marier son fils avec Mii<= de Nantes pour obtenir les grandes entrées. — Il enseigne au jeune prince ce qu'on n'apprend point au collège, à avoir de l'esprit. — Querelles des jésuites avec l'abbé Bourdelot et avec M. Deschamps. — Détails curieux sur l'éducation au milieu de ces querelles. — Gourville pressa M. le Duc de marier son fils, qui avait eu quinze ans le 11 octobre 1683. — Ni M. Deschamps ni les jésuites ne réussirent à faire un homme de cet enfant. — M™|^ de la Fayette essaya, mais ne put venir à bout de sa résistance.— M. le Prince lui-même échoua. — M. Deschamps s'avoua vaincu, et se retira dans la solitude. — M. le Prince mit la Bruyère à la place de M. Deschami)s, mais dans des conditions toutes différentes.

« Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi (1) : le reste ne nous regarde point, c'est Taffaire des autres, » — Nous avons vu ce que fit la Bruyère pour se rendre très digue d'un emploi dans la maison de Coudé. Il nous reste à voir quel était cet emploi et ce que firent les autres pour le lui procurer.

Si M. le Duc, malgré ses brillantes qualités et les leçons de sou père, n'avait pu devenir un héros, il ne demandait pas mieux que de voir le duc de Bourbon le devenir à sa place : il était trop bon père pour ne pas vouloir faire le bonheur de son fils , en même temps que le sien. Il avait trop d'esprit pour ne pas reconnaître qu'il fallait avant tout mettre le duc de Bourbon en état de paraître avan-

(1) Chap. II, nf 10.

tageusement à Versailles. Il ne semblait pas probable que le jeune prince fût de sitôt appelé à commander les armées de Sa Majesté ; mais il pouvait être très prochainement oblig'é de se produire devant le roi, de répondre à la bouté du Dauphin, et de se bien conduire sur ce champ de bataille, si fertile eu désastres, qu'on appelait la cour. Savoir la cour, tel fut donc le but de l'éducatiou du duc de Bourbon, d'après les vues de son père. Néanmoins toute cette éducation marcha toujours sous la direction supérieure de M. le Prince, qui cherchait dans son petit-fils un digne héritier de sa gloire; mais M. le Duc n'oublia rien pour la faire aboutir au terme de son ambition particulière, qui était alors d'obtenir les grandes entrées.

Lorsque le duc de Bourbon vint s'installer au Petit- Luxembourg, il avait largement récompensé les jésuites et leur avait donné son portrait. Ils firent du portrait une multitude de copies de diverses grandeurs et de toutes les couleurs, et les répandirent dans leurs provinces. Le R. P. Bergier, ayant fait uu voyage à la Flèche, écrivait à Coudé (1) qu'il avait trouvé ce collège rempli de portraits de M. le duc de Bourbon. Enfin, un exemplaire bien verni, dans un cadre doré, fut porté à Rome et placé dans la chambre du père général, afin, dit le P. Talon, qu'il fût vu de tous les jésuites et que cet aimable et admirable enfant pût leur dire en deux petits vers latins (2) : c( Si vous voulez me peindre, représentez en même temps mou père et mou grand-père. » C'est-à-dire : vous voyez-là, sous les traits du même enfant, un grand capitaine et un grand politique. Le P. Garnier, avec ce portrait, « imrtit, bien résolu de proclamer à sou de trompe les obligations incroyables de la compagnie de Jésus envers la maison de Coudé. » En mou particulier, ajoute Talon, je n'ai pu me tenir de lui donner quelques petits mémoires, qui feront crier à nos bons messieurs : Dio miol dio mio! — Les jésuites, avec l'appui de la maison de Condé, du ministre Louvois, etc., etc., avaient demandé et allaient obtenir pour leur collège de Clermont l'honneur de porter le nom de Louis le Grand.

Il est possible aussi que, parmi ces petits mémoires tant applaudis de la compagnie de Jésus, il y eu eût quelques-uns dictés par M. de Gourville (3) : cet habile homme d'afi'aires, qui administrait la for-

(1) Mss. de l'hôtel de Coudé.

(2) Poésies latines de P. F. Tavasseiir, Paris, chez Thiboust, 1G83, p. 132.

(3) Mémoires de Gourville, p. ôGé.

tune (les Condé, prit alors la direction des dépenses de M. le duc de Bourbon et les mit à la charge de M. le Prince. Le grand-père en fut enchanté. M. le Duc ne voulut pas être moins généreux : il abandonna tout, pourvu qu'on lui assurât cent mille francs par an pour ses dépenses personnelles et ses menus plaisirs. Il n'en fut que plus libre de poursuivre sa chimère des grandes entrées.

Gourville nous assure que M. le Duc avait plus d'esprit et d'imagination que personne au monde. Voici l'ingénieuse combinaison qu'il imagina : la communauté de jalousie réunit parfois mieux que la communauté d'aftection ; or qui pouvait être jaloux comme M. le Duc du mariage de M. le prince de Conti avec la fille de M'^® de la Vallière? la reine? Point du tout. Marie -Thérèse d'Autriche, qui avait supporté avec une patience pleine de dignité les folles passions du roi, qu'une résistance emportée n'eût fait qu'aigrir, était trop heureuse de cacher le souvenir des fautes de son mari sous le voile d'un honnête et brillant mariage. Qui donc pouvait partager la jalousie de M. le Duc? Ce fut la belle et impérieuse maîtresse de Sa Majesté, M"° de Montespan, qui avait eu de son double adultère de nombreux enfants, aussi bien nés que M"'" la princesse de Conti. Longtemps ces enfants avaient été dérobés à la vue de la cour, élevés en secret sous les ailes de M'"" de Maintenon, mais on venait de les produire au grand jour : ils étaient légitimés et vivaient près du roi. Encore un peu de temps, ils iront dans les carrosses de Sa Majesté. Ce fut là un trait de lumière pour M. le Duc. Le raisonnement qu'il fit saute aux yeux. M"" de Nantes, fille aînée du roi et de M"" de Montespan, avait déjà près de dix ans; elle était fort jolie, et promettait de le devenir plus encore. Or, si le roi consent à la marier avec M. le duc de Bourbon, le jeune prince aura ses grandes entrées comme M. le prince de Conti. Eh bien, laisserat-il alors son père s'endormir à la porte sur un tabouret? Ce n'est pas possible. Le père suivra l'enfant dans le cabinet du roi, comme l'enfant aura la survivance du père pour les plus hautes dignités. Il fallut donc, tout en faisant étudier la rhétorique et la philosophie à M. le duc de Bourbon, le préparer activement, mais en secret, à épouser bientôt M'"" de Nantes.

Ce grand secret n'échappa point à Gourville. L'intendant général de la maison de Condé voulait tout savoir et maintenait avec un soin jaloux son autorité. Il eut l'œil toujours ouvert sur ce qui se passait

auprès du duc de Bourbon, vint souvent voir le jeune prince au Petit- Luxembourg, le reçut souvent chez lui dans sa magnifique maison de Saint-Maur, en noble et aimable compagnie, et le conduisit à l'opéra ou à la comédie pour lui apprendre à tenir dignement son rang dans le monde.

Qui pouvait mieux conseiller le duc de Bourbon que Gourville, le plénipotentiaire de Sa Majesté? Il venait de remplir à la Haye une mission secrète de la dernière importance auprès de Guillaume de Nassau, prince d'Orange. Il était mystérieux, impénétrable sur les affaires du roi son maître. Mais il s'étendait volontiers sur une conversation bien curieuse qu'il avait eue en ])ublic à la comédie avec le stathouder de Hollande. Il avait, dit-il (1), déjà connu Son Altesse sérénissime dans sa jeunesse et il en avait conçu une grande idée. Le prince d'Orange faisait alors beaucoup d'amitiés à'M. de Witt, en attendant qu'il vînt un temps qui lui donnât lieu d'eu user autrement. « Je lui dis en riant qu'il eu savait beaucoup) pour son âge. » C*'était en 1068: le prince d'Orange était alors dans sa dix-huitième année. En effet, en 1672, de Witt fut assassiné par les orangistes : c'estpourquoi, en 1681, Gourville rappela au prince d'Orange qu'ayant trouvé une occasion, il s'en était servi. Le prince d'Orange assura qu'il n'avait donné aucun ordre de tuer M. de Witt, mais qu'ayant appris sa mort sans y avoir contribué, il n'avait pas laissé que d'en être soulagé. « J'ai été bien surpris, dit Gourville, de ce que Votre Altesse a songé à se faire souverain de Gueldre par un projet de traité avec les Espagnols : cela ne pouvait-il pas vous nuire auprès des Hollandais, qui avaient lieu de craindre que vous ne voulussiez étendre votre souveraineté? » Le prince d'Orange répondit : c( Je n'ai pas été longtemps sans m'en apercevoir ; mais il n'est pas extraordinaire qu'à mon âge j'aie de fausses vues; je n'ai personne X>our rectifier mes pensées. » — « Il m'avait répondu avec tant de bonté, poursuit Gourville, qu'il me parut que mes questions ne lui avaient pas déplu : cela me donna la liberté de lui dire encore qu'il s'était fort hasardé à la bataille du mont Cassel et à l'attaque de Saint-Denys, puisque le roi avait une armée plus forte que la sienne et mieux aguerrie. Il me répondit avec beaucoup de douceur que tout cela pouvait être comme je le lui disais : « Mais considérez aussi que

(1) Mùnoires de Gourcille, p. 548.

DANS LA MAISON DE CONDE. i:;-,

je n'avais point d'expérience, ni personne avec qui je pusse u])})r(Midre Tart delà guerre; j'ai pensé qu'en risquant quelques batailles, au hasard de les perdre, je pouvais me rendre capable d'en gagner d'autres. J'ai souvent souhaité de donner une partie de mon bien pour pouvoir servir quelques campagnes sous M. le Prince. » Il nous semble que dans cette circonstance Gourville avait trouvé plus fin que lui-même. Quoi qu'il en soit, l'homme qui avait cru faire la leçon au prince d'Orange, ne devait pas craindre d'enseigner le duc de Bourbon. Mais comme il n'avait pas fait d'études, qu'il n'était rien moins que pédant, il se gardera bien de compromettre son autorité dans les détails de l'éducation : il ne voulait même pas approuver les maîtres qui s'en occupaient. « Nous n'approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous-mêmes (1); et il semble qu'estimer quelqu'un , c'est l'égaler à soi. »

Qu'est-ce donc que M. de Gourville pouvait api)rendre au duc de Bourbon ? Ce qui ne s'enseigne point dans les collèges. Pour avoir de l'esprit, il n'est pas nécessaire d'être savant; l'usage du monde suffit ; ou se forme par l'expérience dans les diverses sociétés où le hasard nous jette. Avec le sens commun et un peu d'attention, on peut tout apprendre , au fur et à mesure que le besoin s'en fait sentir. Les révolutions, comme celles dont Gourville avait été témoin, sont précieuses pour cela ; les voyages comme il en fit valent les meilleures leçons; par ces divers procédés scientifiques, Gourville avait pénétré et compris des choses qu'on n'expliquait alors dans aucune école, le grimoire des financiers, la pratique du droit français, les coutumes féodales de l'Allemagne, les lois populaires de la Hollande, l'intrigue du cabinet espagnol et même la constitution anglaise. 11 était incapable d'en faire l'objet d'un enseignement suivi; mais il en parlait avec facilité et légèreté dans la conversation. Toute la science se réduisait pour lui à avoir de l'esprit; et l'esprit, suivant lui, c'est le savoirfaire élevé à sa plus grande puissance.

A une belle distance au-dessous de M. de Gourville, venaient des gentilshommes qui lui étaient bien supérieurs par la naissance et l'éducation première, MM. de Ricous , de Ferensac, de la Noue du Vair, et du Bouchet : ils n'avaient guère auprès du duc de Bourbon d'autres fonctions que celles des gentilshommes de service, ni d'autre am-

(1) Chap, XII, no 71.

iSr. LA BIÎUYERE

bition que d'apprendre au jeune prince les éu'ards dus à sa naissance, la politesse des manières, la solidité à cheval, l'élégance au bal et le savoir-vivre. La charge la plus difficile avait été confiée à M. Deschamps : sur lui reposait l'obligation d'enseigner au duc de Bourbon tout ce que le jeune prince devait savoir, selon M. le Prince, pour faire la guerre; selon M. le Duc, pour faire sa cour (1). Ce respectable gentilhomme avait été élevé dans les écoles de Port-Royal, et s'était distingué par son talent poétique. Il avait fait la guerre sous les ordres de M. le Prince et de M. de Turenne. Il avait écrit une relation fort estimée sur les dernières campagnes de Turenne (2). Très pieux, un peu janséniste, mais attaché à sa charge, il n'en voulait partager avec personne ni la j)eine ni l'honneur. Heureux sera-t-il, s'il ne succombe pas sous un pareil fardeau ! Il n'avait pas la hardiesse de soutenir devant le monde la honte de son érudition (3). Comme l'ignorance est un état paisible et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle formait, dans la maison de Coudé comme ailleurs, im parti qui l'emportait sur celui des savants. Comment nommerai-je ces sortes de gens qui ne sont fins que pour les sots? Je sais du moins, dit la Bruyère (4), que les habiles les confondent avec ceux qu'ils savent tromper.

Pierre Michou , appelé l'abbé Bourdelot, qui s'était chargé de la santé du duc de Bourbon, prenait au contraire le parti des savants avec la plus grande franchise. Né en 1610, il avait été de bonne heure attaché comme médecin au grand Condé, et avait suivi sa fortune jusque dans l'exil. Il devait son titre d'abbé à la reine Christine de Suède, auprès de laquelle il était demeuré quelque temps à Stockholm : il avait acquis sur cette reine un empire durable, car lorsqu'elle vint en France, elle voulut de nouveau le voir ; et quand elle se fut fixée à Pome, elle obtint pour lui du pape l'abbaye de Massai, qui ne fut accordée qu'à la condition expresse que le bénéficiaire exercerait gratuitement la médecine. L'abbé Bourdelot observait cette condition en faveur des pauvres, et se croyait quitte du reste. Guy Patin (.5) l'appelait un charlatan canonisé par la fortune, un courtisan, menteur, hâbleur, pipeur, grand va-

(1) Cf. Dictionnaire de Moréri, article Deschamps.

(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 42G, 505, 506.

(3) Chap.xil, no 18.

(4) Chap. VIII, n» 85.

(ô) Lettres de Guy-Patin, éd. de Reveillé- Parise, 8 janvier 1650 et 5 décembre 1656.

let d'apothicaire et de toute la forfaiiterie arabesque : cela veut dire que Bourdelot tenait pour la médecine nouvelle, pour la circulation du sang, pour la physique et la chimie. Il prit part à toutes les hardiesses philosophiques de Coudé : on racontait à la cour de France, non sans effroi, que ce vieux médecin avait essayé avec M. le Prince et M"'" la princesse palatine de brûler un morceau de la vraie croix, et qu'il n'avait jamais pu y parvenir. Le testament de cette princesse contient la mention de ce fait. Bourdelot a beaucoup écrit en vers et en prose, sans goût, sans délicatesse ; mais il avait de Tesprit et de la science. Dans la jeunesse de M. le Duc (1), il avait eu part à son éducation : « M""" la Princesse, à Montrond , prenait plaisir, rapporte Lenct, avoir instruire M. le Dac par Bourdelot, qui avait mille petites manières agréables de le faire étudier. » Il avait reçu de M. le Prince des compliments parce qu'il ne s'occupait pas que de la santé : il intervenait à chaque instant dans l'éducation du duc de Bourbon ; mais il l'amusait et en même temps l'instruisait. D'ailleurs, M. le Prince et M. le Duc lui pardonnaient tout en faveur de son attachement à leur maison et des renseignements précieux qu'il leur fournissait sur la cour, sur la ville, les sciences et les arts; mêlé atout, instruit de tout, il entretenait avec Coudé, retiré à Chantilly , une correspondance des plus intéressantes. C'était un nouvelliste de profession (2), et l'un des types les plus curieux de ce genre mal décrit par la Bruyère.

Il était fort lié avec un autre nouvelliste nommé Martin, apothicaire de M. le Prince et bibliothécaire de l'hôtel de Coudé ; s'il faut en croire les chansons du temps , ce Martin, né sous Mazarin d'un père inconnu, était fils de Bellone et cousin de Mars. On l'accusa d'aimer le vin : il avait chez lui un autre savant nommé Berthemet, qui tenait sa maison et sa cave. Il faisait des vers comme l'abbé Bourdelot; mais la poésie de l'apothicaire ne valait pas mieux que celle du médecin. Cependant il fut comparé à Sarrazin et à Voiture par de mauvais plaisants, qui s'étonnaient que Condé à Chantilly écoutât les vers de trois ou quatre sots de cette sorte. Martin n'était point un sot : il avait voyagé en Espagne avec Gourville (3), qui estimait son esprit ; comme l'abbé Bourdelot, il prenait un vif intérêt aux sciences physiques et naturelles, et favorisait les savants qui faisaient des découvertes. En ce

(1) Mémoires de Lenet, éd. Micliaud, p. 417.

(2) Chap. I , n-^ 33.

(3) Mémoires de Gourville, p. 555.

temps-là, dit Fontenelle, cenx qui avaient le goût des véritables sciences s'assemblaient par petites troupes, comme des espèces de rebelles qui conspiraient contre l'ignorance et les ])réjugés dominants. Telles étaient les assemblées de l'abbé Bourdelot, rue Guéuégaud, près le Pont-Xeuf. On n"y recevait pas seulement des médecins ou des apothicaires comme Martin, Morin, Longuereau, du Tertre et du Puy, mais encore tous ceux qui pouvaient enseigner quelque chose de nouveau. Le fameux chimiste Lémery y parut et y brilla. L'abbé Bourdelot le mit en rapport avec Martin, qui lui prêta son laboratoire de l'hôtel de Condé. Lémery y fit un célèbre cours de chimie qui lui valut bientôt l'honneur d'être connu et fort estimé du prince chez lequel il travaillait : il fut mandé à Chantilly, où le héros goûta son esprit et sa science. Ensuite Lémery alla se loger rue Galande, et il ouvrit des cours publics qui eurent le plus grand succès : sa réputation était faite, sa ibrtune aussi ; il les devait à l'abbé Bourdelot et à Martin aussi bien qu'à M. le Prince. On voit que ces nouvellistes comprenaient leurs devoirs d'une manière bien plus large que la Bruyère ne semble le croire (1) ; non seulement ils signalaient les nouveaux livres, mais encore ils s'élevèrent jusqu'à être les introducteurs des hommes de talent dans la maison de Condé et dans la société française.

C'est chez l'abbé Bourdelot que débuta, en arrivant à Paris, du Yernay, l'éloquent auatomiste. Il y fit une analyse du cerveau, non seulement, dit Fontenelle, avec la clarté, la justesse. Tordre, toutes les perfections froides d'une exposition scientifique, mais encore avec un feu dans les expressions, dans les tours et jusque dans la prononciation, qui auraient presque suffi à un orateur. Il ouvrit ensuite chez Lémery, rue Galande, un cours complet d'anatomie dont l'éclat le mit vite à la mode. Je me souviens, dit Fontenelle, avoir vu des gens du monde porter sur eux des pièces d'anatomie séchées et préparées par lui et se donner le plaisir de les montrer dans les compagnies. Il fut appelé devant un auditoire plus redoutable : à Versailles, le Dauphin, environné du duc de Montausier, deBossuet, de Huetet de Cordemoi, admira son talent. Bossuet prit un tel plaisir à entendre ses leçons, qu'il les lui faisait recommencer chez lui avec plus de développement et de détail, et qu'il nous en a laissé un admirable résumé dans sou Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Les succès de du

(1) Cliap. I, no 33.

Veniay firent tant criiouneur aux conférences de l'abbé ijourdelot, qu'elles devinrent des assemblées d'hommes de lettres de tout genre. Les jésuites eux-mêmes y furent admis. On comprend l'intérêt que devait av oir pour Coudé la correspondance du vieux médecin.

(■ependant les assemblées de l'abbé Bourdelot ne furent jamais publiques; c'étaient des réunions de famille, comme disait ce vieux célibataire (1) aux savants qu'il invitait à dîner. Il est constant qu'on s'y trouvait parfaitement lil)ro, il conviait avenir parler chez lui dans sou académie du Pont-Neuf, comme disaient les jésuites par allusion au théâtre de Brioché et de Turlupin, ceux-là même à qui l'autorité avait fermé la bouche partout ailleurs : c'est ce qui arriva à Sylvain Jiégis, peu de temps avant l'entrée de la Bruyère dans la maison de Condé. Régis n'avait guère qu'un talent, dont il tirait vanité, celui de mettre les matières abstraites à la portée de tous les auditeurs. Il prêchait la doctrine de Descartes comme les missionnaires annoncent celle du Christ. Dans des conférences publiques qu'il avait données à Toulouse, il avait remué toute la ville par sa parole : savants, magistrats, ecclésiastiques, les dames même étaient accourus pour l'entendre ; et messieurs de Toulouse, touchés de ses instructions, lui payaient une pension sur leur hôtel de ville. Il avait fait plus :il avait converti à la philosophie le célèbre marquis de Vardes, parent des Condé, l'homme le plus léger et le plus audacieux de France, le mieux fait, le plus adroit et le plus galant de la cour, le complice de M™^ la comtesse de Soissons, et l'auteur de cette fausse lettre du roi d'Espagne à la reine Marie- Thérèse, qui devait lui donner avis des amours de Louis XIV et de M""^ de la Vallière, le courtisan malheureux qui, après avoir été emprisonné, exilé, gémissait depuis longtemps dans une profonde disgrâce. Enfin Ilégis, en 1680, étant venu à Paris pour faire connaître son talent, tenait alors chez Lémery, rue Galaude, une école de philosophie qui avait un succès inouï. Le concours du monde était si grand, que la maison de Lémery était trop petite, et qu'on venait s'assurer des places longtemps avant l'heure marquée pour l'ouverture. « Ou y voyait tons les jours, dit Fontenelle, le plus agréable acteur du théâtre italien, qui hors de là cachait sous un masque et sous un badinage inimitable l'esprit sérieux d'un philosophe. » Mais tout le monde n'était pas aussi philosophe qu'Arlequin. Les

(1) Mss. de l'hôtel de Coudé.

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partisans d'Aristote et de la scolastiqiie avaient, dit-on, été blessés des conférences de Régis. L'archevêque de Paris l'avait mandé et lui avait donné avec beaucoup de louanges un bon conseil, celui de se taire. Il fallut obéir ; les conférences de la rue Galande avaient duré six mois. Le philosophe cartésien put parler librement et aussi longtemps qu'il voulut, rue Guénégaud. L'abbé Bourdelot fut heureux d'entretenir commerce avec lui, à une seule condition qui n'était jamais refusée, que le maître du logis était reconnu pour l'homnle le plus éloquent de l'assemblée, et que le président de l'académie du Pont-Xeuf en était aussi l'orateur le plus écouté. Dans la république des lettres et des sciences, la seule qui pût durer sous Louis XIV, l'abbé Bourdelot était une puissance qui n'abaissait pas sou pavillon devant la puissance des jésuites.

Grand admirateur de Pascal, il blâmait sans cesse les vieilles méthodes d'enseignement (1). C'était, disait-il, la faute des maîtres quand les enfants avaient de l'aversion pour l'étude, et il vantait le système (2) qu'il avait employé jadis pour insinuer à M. le Duc mille belles connaissances qu'il avait conservées (3). Il veillait avec le plus grand soin à dégager les esprits de M. le duc de Bourbon de tous les éléments grossiers qui ne convenaient i^as même aux enfants de ses valets ; mais il ne lui ordonnait pas une purgation ou un lavement qu'il n'en rendît un compte exact et minutieux. Il trouvait naturel de parler à ce propos des études et des progrès moraux du jeune prince; il le faisait avec sa franchise ordinaire. Le grand-père attendri lui envoyait des biches et des sangliers de Chantilly, pour régaler les savants de tous genres qui venaient dîner chez lui ou assister aux séances de son académie du Pout-Xeuf.

Lorsque le duc de Bourbon quitta l'internat des jésuites, et vint s'établir au Petit-Luxembourg, l'abbé Bourdelot crut comprendre les vues de M. le Duc mieux que M. le Duc lui-même, et il dit tout haut, devant le duc de Bourbon^ ce qu'il pensait de l'éducation des jésuites et des thèmes latins du jeune prince. Le R. P. Talon alla chez l'abbé Bourdelot de grand matin lui faire à ce sujet quelques remontrances. On peut facilement deviner comment elles furent accueillies. Le P. Talon écrivit à Coudé : « Je veux être parfaitement bien avec mon

(1) Œuvres de Benserade, 1697, t. I, p. 160.

(2) Mémoires de Lenet, p. 417,

(3) Mss. de l'hôtel de Condé.

ami Bourdelot, à couditiou néanmoins que Votre Altesse sérénissime, sans les ordres de laquelle je ne veux rien faire, me permette de lui percer un petit bout de la langue, si, lorsque je rirai bonnement avec lui et avec ma simplicité ordinaire, il vient à se mettre en colère et à jurer ou à dire que moi, qui ne bois que de l'eau, je me suis enivré deux heures avant de dire ma messe. Si pourtant Votre Altesse trouve ce supplice trop rigoureux et dommageable au public de percer la langue au plus éloquent homme de ce siècle, je vous demande au moins la permission de faire jeter sur son bénéfice un dévolu ou par le petit compagnon du P. Bergier, ou par le mien dont la morale est assez relâchée pour faire ce coup. »

L'abbé Bourdelot ressentit ce coup, mais il se fit une utile diversion en sa faveur. L'affaire de la régale et de l'évêché de Pamiers avait échauft'é les esprits contre la cour de Rome. M. l'avocat général accusa les révérends pères d'avoir reçu un bref du pape, et d'être les perturbateurs du repos de l'Etat. Les débats de ce procès furent très animés, à la grande joie de l'abbé Bourdelot. « M. l'avocat général, dit le R. P. du Rosel, battit la campagne et discourut à tort et à travers » ; mais du Rosel disait ces choses tout bas, et en prévenant Condé qu'il ne les redirait pas aisément, comme réflexion de jésuites. L'abbé Bourdelot ne perdit pas son bénéfice, et les jésuites, pour se venger de ses grossières diatribes, l'accablèrent d'épigrammes latines (1) et de petites invectives eu vers et en prose.

M. le Prince fit venir Bourdelot à Chantilly, où sans doute il l'invita à se montrer prudent. Le R. P. Talon profita de l'occasion pour écrire une lettre fort piquante contre le médecin. Il ajoute (2) : « Je lui envoie aujourd'hui une corbeille où il y a un gros chat tout en vie et qui peut bien lui sauter au nez quand il l'ouvrira; c'est pourquoi je prie le P. Bergier de lui laisser ouvrir la corbeille à lui seul. Je lui envoie aussi un gros rat tout eu vie et cinq ou six petits rats, dont M. Bourdelot pourra faire l'anatomie pour ses expériences de médecine, quand bon lui semblera. Nos pères sont toujours déchaînés contre lui; pour moi, je serai toujours bénin à l'égard de notre pauvre ami Bourdelot. » La malice du P. Talon était moins innocente qu'elle n'en avait l'air; ces bêtes qu'il avait envoyées étaient un symbole : le chat

(1) Poésies de Commive, Paris, 1753, t. II, p. 220; poésies latines du P. Yavasseur, p. 133.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

était le jansénisme, les rats étaient les gallicans. Du Rosel révèle le seus apocalyptique de cet envoi : « C'est le jansénisme qui, comme im chat méchant, flatte le pouvoir et déchire les jésuites ; les rats, ce sont nos seigneurs les prélats de France, qui se veulent assembler pour défendre les prétendues libertés de l'Eglise gallicane, et pourraient bien être dévorés par le chat, si l'on n'y prend garde. Mais puisqu'ils veulent être au moins maltraités dans leurs propres intérêts, la cour de Kome les laissera dans l'oppression sans s'en occuper davantage. »

De retour à Paris, Bourdelot discuta avec Talon à son académie de Pont-Neuf, mais ne répondit pas à ce qu'il appelait avec mépris la cohue des jeunes poètes en colère ; il continua à veiller sur la santé de M. le duc de Bourbon, non sans rire au besoin de ses solécismes, et, au moyen de fréquentes purgations, il faisait courir dans les veines du jeune prince des esprits vitaux bien clairs et bien vifs. Pendant ce temps-là, il se moquait de tout le monde, même de l'oratorien Malebranche, qui était allé à Chantilly enseigner avec discernement la recherche de la vérité, et montrer que son esprit subtil savait coui)er un fil en quatre; mais surtout du grand prédicateur Bourdaloue, qui avait demandé en vain d'aller admirer le beau domaine de Condé pour travailler à la conversion du propriétaire.

Aussi Bourdelot demeura dans l'opinion des jésuites comme le type le plus franc des jansénistes et des gallicans, qu'ils appelaient entre eux les bêtes. Eu juillet 1681 (1), le vénérable P. Vavasseur rencontra le P. Talon et lui dit froidement : « Eh l)ien ! les bêtes se sont-elles tues à la fin? — Prenez garde, je m'en vais vous faire une grosse affaire avec ce que vous dites-là : c'est la matière de la plus jolie épigramme que vous ayez jamais faite ; j'en ferai part à M. Bourdelot. Songez à vous tirer de ce mauvais pas. » Un ris dédaigneux fut toute la réponse. « Je vis bien, ajoute Talon, qu'il méprisait fort ceux dont je le menaçais. » Le duc de Bourbon, excité par ses maîtres, dit en raillant au vieux médecin, qu'il ne serait pas content qu'il ne fît des vers latins plus beaux que les siens. « Je vous cède. Monseigneur, la gloire de la poésie latine ; mais permettez-moi de me retrancher dans les madrigaux et les épigrammes françaises : jamais les jésuites ne m'attaqueront de ce côté. » Alors les jésuites proclamèrent la

(1) Mss. del'liôlel de Condù.

victoire du jenDo prince dout la gloire éclatait dans la classe de rhétorique et dans tout l'univers, eu même temps que son afifection héréditaire pour la compagnie de Jésus.

Avec M. Deschamps, la lutte pour s'emparer du duc de lîourbon fut plus difficile. Deschamps avait mieux choisi son terrain ; il ne s'occupait point de théologie ; chargé par M. le Duc de surveiller l'ensemble de l'éducation du jeune prince, il tâchait do suppléer aux lacunes qu'il apercevait, et ne songeait qu'à préparer Sou Altesse à la cour et à la guerre. Le jour des énigmes et des logogriphes, il avait aisément remarqué que sur ce point les jésuites prêtaient le flanc à l'attaque. Imbu des principes de Turenne, qui étaient aussi ceux de (Jondé, (( il faut, disait-il (1), s'habituer à bien faire en toutes choses, et il ne faut aimer le bon témoignage de sa conscience et l'applaudissement d'autrui que comme la preuve qu'on a bien fait. Si une fois nous pouvons obtenir que Monseigneur veuille se plaire à lui-même et plaire aux autres, je ne doute pas que tout n'aille bien. » Mais était-ce là qu'en était le duc de Bourbon? Les maîtres avouaient euxmêmes que Monseigneur aimait ce qui ne lui coûtait aucune peine : par exemple, qu'on lui expliquât les figures de rhétorique ou les beautés des auteurs , ou qu'on lui fît voir sur la carte et la sphère les agréments de la géographie; telle était sa curiosité naturelle, mais telle était surtout l'habileté de ses maîtres, qu'il comprenait facilement même ce qui rebutait d'autres jeunes gens. Les professeurs étaient contents, et le P. Talon, transporté d'enthousiasme prophétique, annonçait solennellement qu'on verrait quelque chose de surprenant dans M. le duc de Bourbon. Mais s'agissait-il, pour Monseigneur, d'expliquer ce qu'il avait conçu, de raconter ce qu'il avait entendu, d'écrire ou composer ce qu'il avait appris, de penser ou de travailler seul, en un mot de faire un effort de lui-même, il était aussitôt distrait, ennuyé. Qu'était-ce donc quand il était obligé d'agir ou de se produire en public? Quand il devait monter à cheval ou danser, il demeurait gauche ou maussade. Avec ses parents qu'il allait voir plus souvent, il était embarrassé, morose; au jeu de billard, il faisait naître des incidents, des disputes. Il n'était à l'aise que dans la société de ceux de ses maîtres qui l'avaient suivi, ou venaient le voir au Petit-Bourbon. Quel étrange caractère! Cependant Monseigneur avait un bon fonds, une

(1) Mss. de riiôtel de Condé.

heureuse nature ; qui eût osé en douter? Alors d'où venaient ses défauts? Après y avoir bien réfléchi, Deschamps écrivit à M. le Prince (décembre 1G81) (1) : « Le collège et les pédants ne sont pas de grande utilité : Monseigneur en apprendrait cent fois plus dans le monde, par le commerce de ses semblables ou des personnes de son âge. » La guerre, ainsi déclarée, eut diverses péripéties qui ne laissèrent pas d'émouvoir ( ^ondé lui-même, dans sa retraite de Chantilly.

D'abord, pour corriger l'influence dominante des jésuites, Descliam})s s'entendit avec M. le Duc et M'"*^ la Duchesse sur divers moyens qui furent employés. On fit venir auprès de M. le duc de Bourbon deux gentils jeunes gens de sou âge et de son rang, les princes de Saxe-Eisenach. Il les reçut sans gaieté, d'un air sérieux et froid. On le fit danser six jours de suite pour le dégourdir ; il se tint mal et n'y mit point de bonne grâce. L'ambassadeur du Maroc vint le visiter avec une tigresse apprivoisée (2). Son Altesse flatta la tigresse, non sans peur : il est vrai que cette bête, si douce, avait certaines façons de tigresse qui donnaient à penser que son ancien naturel pourrait bien revenir. Le Marocain étendit le bras, mit la main sur la tête du prince, et dit : « Il sera royal comme son aïeul. )) Mais le prince n'avait pas l'attitude d'un roi : sa tête penchée, ses bras tombants ne rappelaient nullement le port de Louis XIV dans les tableaux de le Brun. Un fils légitimé du roi et de M'"" de la Vallière, élevé comme les princes de Conti par Fabbé Fleury, vint au carnaval de 1682 pour s'amuser avec M. le duc de Bourbon. M. le Duc tenait beaucoup à ce que son fils prît plaisir à la compagnie du comte de Vermandois, grand amiral de France. M. le duc de Bourbon n'eut pour lui qu'une civilité peu polie. Tout le monde était mécontent, plusieurs se plaignirent, et Deschamps j)rononça les plus graves remontrances (3). c( Monseigneur ne veut pas secouer les restes de l'enfance ni ses distractions. Tout ce que peuvent dire ou faire les personnes qui sont auprès de lui, ne sert à rien. Il n'y a qu'un moyen, c'est de le jeter dans le monde ; il faudra bien qu'il fasse comme les autres pour se tirer d'aft'aire. »

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

(2) Cf. Mémoires de Sourckes, éd. Cosnac, t. I, p. 77-78 : la tigresse dans la chambre de la reine au milieu de toutes les dames de la cour.

(3) Mss. de rhôtel de Condé.

Malgré le mécontentement des professeurs du jeune prince, Descliarai)s n'en poursuivait pas moins sa campagne : il fit lire Do7i QuicJtotte à Son Altesse, qui voulut bien prendre intérêt aux aventures ridicules du vieil hidalgo. C'était une ouverture ; il fallait vite en profiter. Deschamps lit aussitôt à Sou Altesse les passages les plus gais des Lettres de Voiture, et surtout les jolis compliments adressés à Condé. Mais les grâces galantes du vieil épistolier, })as plus que ses petits vers badins, ne purent dérider le duc de Bourbon : il ne comprit pas. Deschamps eut recours à quelque chose de plus touchant et de plus nouveau, le délicieux roman d'une grande amie de la maison de Coudé : la Princesse de Clèves, de M'"" de la Fayette. Qu'est-ce qui pouvait, avec autant de délicatesse, s'insinuer dans un jeune cœur, y éveiller de douces et généreuses passions, et secouer la poussière du collège? Pourtant cela ne fit aucun effet sur le duc de Bourbon : il ne sentait pas. Deschamps eu tira cette conclusion : « Quand il ne sera plus avec des enfants, le commerce des personnes raisonnables le fera promptement changer. » Le P. Alleaume est désolé : « Monseigneur, dit-il, ne peut rien faire seul; il est allé en classe sans avoir fait sou thème, et il eu a eu la honte publique. Il passe des heures à rêver... » Deschamps persiste à signaler le développement du caractère du jeune rhétoricien. « Décidément Monseigneur est despote, il veut tout ce qu'il veut, absolument, et ne peut jouer sans chagrin ni dispute. » Pour adoucir cette humeur sauvage, ou le conduit à l'opéra italien, et de là chez M. de Gourville pour dîner avec plusieurs jeunes gens de la cour et de haute famille. Le prudent Gourville assure que, dans cette grave circonstance, Monseigneur a fait aussi bien qu'on le pouvait souhaiter. Et le P. du Rosel, plus content que son collègue Alleaume, fait raconter eu latin à Son Altesse ce qu'elle a vu à l'Opéra et à Saint- Maur. c( En vérité, dit-il (1), elle le fit aisément et sans trop de peine, à quelques mots près , qui étaient un peu extraordinaires pour expliquer les détails de l'opéra. »

En somme, les études de rhétorique étaient languissantes. M. le Prince écrivit une lettre sévère à son petit-fils. Ce fut comme un coup de tonnerre, tout le monde baissa la tête. Le jeune prince eft'rayé partit et sembla prendre carrière ; mais cela ne dura pas longtemps. Le P. Alleaume en fit l'aveu avec sa franchise ordinaire.

(1) Mss. de l'hôtel de Condé.

UG LA BRUYERE

Néaumoins, la rhétorique finie, le P. Talon parle avec enthousiasme de la gloire du duc de Bourbon, qui fait les délices de sou collège. a. Depuis le temps qu'il y est entré, il n'a pas été malade un seul moment; les combats qu'il a livrés, les victoires qu'il a remportées n'ont servi qu'à affermir sa santé. Cet aimable et admirable jeune prince passe déjà dans Rome et dans toute l'Italie pour un prodige d'esprit. » Mais M. le Prince n'était pas dupe des exagérations du iésuite octogénaire. Le collège avait essuyé un échec ; le P. la Baune, professeur du duc de Bourbon, écrivit à Condé : (< Je prie le P. Bergier de m'aider à vous faire de très humbles remerciements. Monseigneur, de ce que Votre Altesse sérénissime a eu la bonté de me sonôrir si longtemps auprès de M. le duc de Bourbon, quoique je n'eusse de toutes les qualités qu'il fallait pour mon emploi que celle d'un zèle et d'un dévouement absolu à sa personne. Si celle-là peut me tenir lieu de quelque chose, j'espère, Monseigneur, que V. A. S. me pardonnera tout le mal que j'ai fait, et me conservera l'honneur de sa bienveillance. » M. Deschamps avait obtenu un avantage incontestable, mais bien laborieux et peu décisif.

Depuis quelque temps, les jésuites, prévoyant peut-être le danger qui les menaçait, cherchaient un professeur de philosophie qui, par ses talents et ses qualités particulières, pût satisfaire à tous les besoins de la situation. Le II. P. Bergier avait, durant son voyage à la Flèche, si bien dirigé les recherches de ce côté, qu'il y trouva l'homme qu'il fallait (1). C'était un professeur du plus grand mérite, aussi distingué par la sagesse et l'élévation de ses idées que par la clarté et l'élégance de son élocution latine, le R. P. Jouvency, celui-là même qui expurgea les auteurs classiques, et dont Voltaire, au siècle suivant, fit un bel éloge. On n'osait lui adjoindre comme régent de philosophie le P. Martineau (2), parce qu'il était trop laid. Coudé voulut le voir, et après l'avoir vu : « Il ne doit pas, dit-il, faire peur à qui a vu Pellisson. On s'accoutumera à le voir, et on le trouvera beau. » Le P. Jouvency et le P. Martineau, avec l'aide des deux précepteurs, parvinrent à apprendre au jeune prince ce qu'on appelait la logique (3). Le P. Alleaume put écrire à Condé que M. le duc de Bourbon se pénétrait bien des règles du syllogisme : « Il a une

(1) Rollin, Discours jjréliminairc du Traité des études.

(2) Moreii, article sur Martineau.

(3) Mss. de rhô tel de Condé.

grande facilité pour cela qui fait de la peine aux autres, et qui est la véritable logique. » Afin de Tliabituer à bien se servir de cet instrument, qu'on définissait alors l'art de raisonner, on essaya de lui faire prendre goût aux disputes d'école ; on le mit aux prises avec de jeunes jésuites ou des personnes instruites ; mais il était alors bien difticile de le tirer de sa nonchalance. Cependant, après l'avoir bien préparé à ce qu'il avait à dire, on ari^angea une dispute solennelle (janvier 1683) dans la classe de logique. « Monseigneur, dit le P. Alleaume, ne discuta pas avec grand feu; mais du moins il ne languit pas, comme il faisait ordinairement : il dit d'une voix haute, avec assez de présence d'esprit, l'essentiel de ce qu'il fallait. » Cette séance avait pour but de flatter M. le Prince, de lui rappeler un souvenir de sa jeunesse qu'il aimait beaucoup, sa fameuse dispute avec Bossuet, lorsque le vainqueur de Rocroy trouva dans une salle de la Sorbonne un adversaire digne de lui, dont il ne put pas triompher. Aussi fallut-il absolument obtenir un succès au duc de Bourbon. Le P. Talon s'écrie : « Monseigneur a fait rage dans cette journée ; tous nos messieurs de la maison professe, et tous nos messieurs du noviciat sont sortis ravis de la séance et l'ont accablé de compliments. » Le vénérable P. Jourdan pleurait de joie. Le P. Commire embouche aussitôt la trompette héroïque : il présente à Mons eigneur un impromptu en vers latins, où il le met bien au-dessus de son père et de son grand-père. « Qu'avaient fait M. le Duc et M. le Prince? Ils avaient aimé la guerre; ils s'étaient laissé entraîner par les charmes de la victoire ! Mais vous, Louis III de Bourbon, vous combattez seul, et seul vous triomphez. Aucun soldat ne partage votre gloire. Voilà ce que n'ont pu vous apprendre, ni votre père, ni votre grand-père. » Cependant, comme on avait remarqué que ces victoires pénibles, où personne n'était humilié, plaisaient peu à Son Altesse, ou lui en prépara d'autres qui étaient plus de son goût. Quand il n'avait pour adversaires que des enfants dont il pouvait triompher, son amour-propre dévorait ces faciles jouissances. On le fit disputer devant M. de Lamoignon avec le petit de Broglie, qui ne put lui tenir tête, et avec le petit du Chaillou, dont le père fut ravi de voir son fils vaincu par Son Altesse. Un jour, il démontra que la relation n'est pas la même chose que le fondement; un autre jour, il prouva que Dieu ne devait pas être mis dans la catégorie de la substance, de la même manière que la créature. Chacune de ces disputes fut pour

lui un succès assuré. « Mouseigneur, dit du Rosel, n'aimait jias à parler eu public saus le bien faire » ; mais il aimait surtout à écraser de plus faibles que lui. Les jésuites avaient repris l'avantage : jamais messieurs de Port-lîoyal, avec leur fameuse logique simplifiée, n'auraient fait un raisonneur comme Son Altesse. Le jeune prince vit avec plaisir ses chers maîtres s'insinuer au Petit-Bourbon et le remplir, aux heures de récréa'tion, de leurs novices et de leurs élèves. Ils regagnèrent ainsi cette année-là tout le terrain que l'année précédente ils avaient perdu. Le P. Talon était dans la joie : le roi avait daigné se déclarer le fondateur de son collège , qui allait s'appeler le collège Louis le Grand, et M. le Prince c( lui avait envoyé du gibier et divers cadeaux ».

Pendant ce temps-là, M. Deschamps avait beau moraliser sur les devoirs de la civilité. Monseigneur se souciait peu de cette vulgaire vertu. Deschamps avait beau faire venir le grand maître de la danse Fabvier, Monseigneur tenait toujours ses bras en arrière et en contrainte' pendant qu'il dansait, et ne voulait pas comprendre combien il était dangereux pour lui à son âge, de contracter de mauvaises habitudes dont plus tard il ne pourra plus se guérir. Deschamps avait beau lire à Sou Altesse de bous livres d'histoire de France, j^our l'amuser et l'instruire sur les choses pratiques les plus utiles, Monseigneur était toujours rêveur, et ne daignait y faire la moindre attention. Deschamps aurait bien voulu présenter Monseigneur à la cour : on s'y amusait bien ; M""*^ la princesse de Conti y faisait merveille chez le Dauphin. Le roi lui-même mettait tout eu train : Bourdelot disait qu'à la médianoche du 14 février 1683, on fit mille folies amusantes, jusqu'à se jeter des serviettes à la tête. Mais comment lancer dans ce monde Monseigneur, qui avait l'air gauche, se tenait mal, ne pensait qu'à des enfantillages, et ne se plaisait qu'avec des pédants ou leurs élèves? Pour consoler Son Altesse, les jésuites le pressèrent de venir au collège assister à leur tragédie latine. Une dispute s'engagea, où Deschamps déconcerta la logique des jésuites par un argument qu'ils n'avaient pas prévu : « Qu'est-ce que votre spectacle? dit-il. Une tragédie de seconde, où il n'entrera point d'enfant de nom et de qualité! Or, Monseigneur est philosophe et de haute naissance, donc il ne peut se contenter de si peu; il ira prendre les divertissements que lui réserve M"^^ la Duchesse sa mère. » Elle le conduisit à la Foire et à l'Opéra italien. M. le duc de Bourbon n'eu

fut que plus attaché à la société des jésuites et de leurs élèves. Cei)eudant, là même son caractère éclatait parfois avec une étrange violence. Un jour qu'il voulait argumenter, à son ordinaire, avec le jeune M. de Duras, l'un de ses camarades, ne pouvant le convaincre d'erreur, il se mit si fort en colère qu'il l(i l)attit et lui fit grand mal- M, du Boucliet, ce bon vieux geutilliomme qui avait la charge de son écurie et de ses chevaux, gronda fort Son Altesse, et, pour la punir, voulut la retenir au Petit-Bourbon. Il s'ensuivit une querelle terrible. Monseigneur finit par s'échapper à l'hôtel de Condé, auprès de sa mère, à qui il voulut persuader qu'il avait raison. Comme ses syllogismes ne réussissaient pas mieux là qu'ailleurs, il s'emporta de nouveau, et, tout hors de lui, fit si grande rumeur dans toute la maison, que personne ne savait où se cacher. Deschamps revint, trouva que « Monseigneur argumentait bien, mais qu'il n'était pas honnête, et ne s'appliquait qu'à de petites choses. » Incivil envers tout le monde, insolent envers ses inférieurs, brutal envers ses gens, « il prenait plaisir à leur cracher des injures à la face, à les battre et à les accabler de mauvais traitements ». Ce n'était certes pas dans la compagnie des jésuites qu'il apprenait ces belles manières; mais « il n'avait de goût que pour les puérilités, et ne faisait aucun cas des hommes et des choses qui pouvaient polir son esprit et son caractère ». Deschamps commençait à se sentir malade ; il avait des rhumatismes, un peu de goutte; son humeur eu était altérée, et il parlait déjà de prendre sa retraite.

La logique de M. le duc de Bourbon avait eu des effets plus fâcheux })0ur l'abbé Bourdelot. Le vieux médecin ne s'était-il pas avisé, après avoir raillé la scolastique, de parler des discussions théologiques de la Sorbonne, sur les libertés de l'Eglise gallicane : cela n'était pas de sa compétence, on le lui fit bien voir. Il s'emporta, voulut faire le satirique comme l'abbé Boileau ; on se moqua de lui. Il prononça une violente diatribe contre le pape : ou le renvoya lestement à son académie du Pont-Neuf II perdit tout son crédit : sa science n'était plus qu'un chaos , ses épigrammes françaises parurent aussi mauvaises que les latines ; ses madrigaux devinrent insipides, ses médecines aussi dégoûtantes qu'inutiles. Sous prétexte de combattre l'âcreté des humeurs de Son Altesse qui avait attrapé une fluxion (février 1683), il lui fit prendre de la casse à diverses reprises ; puis il fallut redresser un torticolis qui n'était autre chose qu'un vice de conformation. Le jeune

150 LA BlîUYERE

héros, purgé et repurgé, eu garda une profonde rancune à son médecin.

La seconde année de })hilosopliie fut encore plus accidentée que la première. Il s'agissait d'apprendre au duc de Bourbon à juger les systèmes philosophiques , pour discerner le l)on ; à comprendre les principes de l'école et la doctrine de saint Thomas ; à étudier les sciences mathématiques autant qu'il était nécessaire pour la profession des armes ; et à rectifier les anciens systèmes par les nouvelles découvertes ( 1 ) , selon la méthode du R. P. de la Chaise, confesseur du roi. Tout l'art et toute la science des Jouvency et des Martineau n'étaient pas de trop pour mener à bien cette grave entreprise. Cela pourtant n'était rien auprès de la tâche de Deschamps, qui devait lui enseigner l'histoire contemporaine, et le faire eutrer à la cour avec autant d'éclat que MM. les princes de Conti. Or ces jeunes princes ne languissaient pas dans la poussière d'un collège ; ils étaient comme volontaires à l'armée du roi, sous les ordres du maréchal d'Humières, en Flandre; et dès leur ])remière campagne, on crut revoir en eux la vive et vaillante jeunesse du grand Coudé. A la prise de Courtray et de Dixmude (2), ils montrèrent de vrais héros aux ennemis et à nos troupes (novembre 1683).

Pendant ce temps, Gourville ne demeurait pas inactif et poussait M. le Prince à hâter le mariage du duc de Bourbon. De graves événements lui avaient fait prendre ce parti. Colbert était mort, et pendant quelque temps il avait cru lui succéder (3 ). Il le raconta lui-même ainsi. M. de Louvois lui avait demandé s'il ne songeait pas à prendre ses mesures pour être contrôleur général, et l'avait proposé au roi en conseil des ministres. Le chancelier le Tellier avait opiné en disant que M. de Gourville avait de l'esprit, et qu'il entendait bien les finances. Le roi avait dit qu'il fallait en demeurer là. M. le duc de Créqui (4) écoutait à la porte ; sur ce discours, il courut vite en faire la confidence à M. le Prince. « Aussitôt, il descendit dans la cour et m'y ayant trouvé, me tira à part pour me dire que j'étais contrôleur général des finances, qu'il l'avait entendu de ses oreilles, et qu'il me priait de faire quelques plaisirs à Boxtel, qui était de ses amis. Je le remerciai,

(1) Histoire de F Académie des Inscriptions, t. I, p. 373 et suivantes,

(2) Massillon, oraison funèbre du prince de Conti.

(3) Relation de SjHniheim, lettre du 9 septembre 1683. Cf. Introduction de Ch. ScJie/er, p. XIX, publiée en 1882 par la Société de l'histoire de France.

(4) Mémoires, p. û78 et 579.

et me mis aussitôt dans ma chaise pour m'en aller en mon logis. Je balançai quelque temps en moi-même pour savoir comment je devais regarder cela : j'étais flatté d'un côté, mais de l'autre je trouvais qu'à mon âge (56 ans), c'était un grand poids; qu'ayant bien des amis, la plupart croiraient bientôt avoir sujet de se plaindre de moi, si je ne iaisais pas ce qu'ils pourraient souhaiter ; que d'ailleurs j'avais une nombreuse famille, et que chacun me donnerait des malédictions si je ne l'avanc'ais pas selon son caprice. J'étais encore fort en peine de ce qu'il fallait souvent lire au roi, en plein conseil, des papiers dont on lui devait rendre compte, et que ne le pouvant bien faire, je serais obligé de les donner à un autre pour les lire. Et par-dessus tout cela, je considérais que j'étais fort agréablement avec M. le Prince, que j'avais assez de bien pour vivre honorablement et pour assister mes parents selon leur condition ; que je n'avais plus à craindre sur mes affaires passées, après l'arrêt et les lettres patentes que M. Colbert m'avait délivrés avant sa mort. » Enfin, on lui annonça que M. Pelletier était contrôleur général. Bientôt après, il apprit que la chambre des comptes refusait de vérifier les lettres patentes qu'il avait obtenues. Le Tellier avait dit qu'on pouvait tirer de lui pour le roi des sommes considérables. Gourville se crut déjà un homme ruiné, si le roi ne voulait le sauver. Pour s'assurer du roi, il n'avait plus qu'un moyen, le mariage du duc de Bourbon avec M"*" de Nantes.

Restait à décider M. le Prince. Il ne trouvait pas encore son petitfils en âge de se marier. Il avait bien raison ; mais si l'on attendait jusque-là, il serait peut-être trop tard pour M. le Prince, dont le crédit baissait avec la santé. M. le Duc ne pouvait se charger de dire pareille chose à son père. Gourville y réussit, sans avoir l'air d'y penser (1 ). (( Lorsque j'appris d'où venait l'empêchement à la vérification des lettres patentes que j'avais obtenues de M. Colbert, je pris le parti de l'ignorer et néanmoins de faire des instances pour parvenir à une vérification. J'en parlai à M. le Pelletier, le nouveau contrôleur général; il me donna des excuses qui me faisaient connaître la volonté qu'on avait de traverser mon affaire. Je suppliai M. le Prince de me mener à Ohaville chez M. le Tellier pour lui en parler, et le prier de terminer une affaire que Son Altesse avait si fort à cœur, et qui était si avancée; mais M. le Tellier s'en excusa, disant qu'il n'entendait pas

(1) Mémoires de Gourville, p. 579.

152 LA lîUUYERE

les formalités de la clianiljre des comptes. Je l'avoue, cette réponse à laquelle j'étais bieu éloigné de m'attendre, me démonta si fort, qneje dis impertinemnieut tout haut à M. le Priuce : « Je crois que Votre Altesse peut aller prendre son lait, puisque M. le chancelier n'entend pas les formalités de la chambre des comptes. » La compagnie fut un peu embarrassée de ma réponse ; mais l'atiaire en demeura là. » Pour bien comprendre l'impertinence de Gourville, il faut se rappeler cette épigramme de Commire au médecin de Son Altesse (1) : « A quoi pensez-vous donc, je vous prie, Bourdelot ? Vous qui guérissez les autres, avez-vous l'esprit bien sain, d'espérer avec de la bouillie et du lait pur, en suivant votre régime, ranimer le corps du grand Coudé fatigué par les travaux de la guerre? » — « M. le Prince, reprend Gourville (2), eut la bonté d'être bien fiiché, et moi bien davantage, de n'avoir pas porté mes lettres patentes à la chambre des comptes, aussitôt que je les avais eues, puisqu'elles auraient été vérifiées. » M. le Duc ne manqua pas d'ajouter qu'il en serait de même du mariage du duc de Bourbon avec M"® de Nantes, si l'on ne profitait pas du moment où M. le Prince avait encore assez de crédit auprès du roi ^jour mener cette affaire à bien. M. le Prince ne fit plus d'objection au projet de M. le Duc, et il fut convenu que l'on s'occuperait de marier le duc de Bourbon, aussitôt qu'il aurait fini sa philosophie.

Les jésuites et M. Deschamps s'efforcèrent avec une émulation digue de louange d'exécuter les intentions de M. le Prince et de M. le Duc, auprès du duc de Bourbon; mais l'étude de l'histoire manquait d'entrain, et celle de la philosoi)hie manquait d'application. Tout bon logicien qu'il était. Monseigneur faisait toujours des mines et des grimaces à ses maîtres, il ne voulait pas danser. Sa mère intervint avec l'autorité qu'elle pouvait avoir, et lui dit fortement qu'il fallait qu'il fût plus assidu que par le passé. Un jour il dansa bien devant ePe ; mais il commença aussitôt à dénigrer ses serviteurs avec un acharnement que rien ne pouvait apaiser. Enfin, le 14 novembre, M. le Duc se mit aussi de la ])artie, et plus sérieusement que jamais. Par son ordre. Deschamps dut chaque jour répéter eu détail au jeune prince toute la maison du roi et officiers de la couronne, tout ce qui pouvait y avoir relation pour les fonctions et les personnes, enfin toutes autres

(1) Poésies de Commire, 1. 1, p. 220.

(2) Mémoires de Gourville, p. ô79.

clioses de cette nature qui pouvaient tomber en conversation, et qu'il fallait nécessairement savoir.

Le temps pressait : M. le duc de Bourbon avait eu quinze ans révolus le 11 octobre 1683 ; il eu aura presque seize quand ses études seront finies. Il va falloir le marier ; il doit donc immédiatement tout apprendre pour paraître et briller devant le roi. En effet, pendant l'hiver, on le mena une fois à la cour. Il eut un peu meilleure attitude; sa vanité satisfaite parut de l'aisance, et sa timidité naturelle parut de la modestie. Le 10 décembre 1083, il eut la satisfaction d'écouter dans l'église des Jésuites l'oraison funèbre de son arrière-grand-père, Henri II de Bourbon, prononcée par le même P. Bourdaloue, qui avait assisté plusieurs fois à ses discussions scolastiques. Toute sa famille était là. Il entendit l'illustre prédicateur célébrer « les vertus de ce prince parfait » (qui ne l'était pourtant guère) et demander à Dieu de c( convertir M. le Prince, de répandre la plénitude de ses grâces sur M. le Duc, sur M""" la Ducliesse, l'idéal de tous les devoirs que la cour révère, et sur ce petit-fils, la consolation et la joie, déjà le miracle de son âge, bientôt la copie vivante de son père et de son aïeul ; hîur sa sœur, sur ses cousins , les princes de Conti, semblables à deux étoiles nouvellement découvertes, et appelés dans le globe céleste astres de Bourbon, qui sont tout proches du soleil, et qui ne s'en éloignent jamais; enfin sur la princesse de Conti, parée de tous les dons de la nature, du roi et de Dieu. » — « Le 4 janvier 1684, il faisait mauvais temps, dit le P. Talon; je me suis réfugié dans notre petit hôtel de Bourbon, où j'ai trouvé Monseigneur le duc de ce nom, grand, gras, beau et fort gai. Me voyant de loin, il a fendu la presse de quinze ou vingt jésuites et d'autant de nos pensionnaires pour venir me sauter au cou. » C'était encore avec les jésuites qu'il se plaisait le mieux. Mais Deschamps se plaignait toujours des badineries et enfantillages de M. le duc de Bourbon. M. le Prince, perdant patience, voulut savoir au juste en quoi cela consistait. Deschamps n'essaya point d'adoucir les traits du portrait qu'il fit de son jeune maître. « Cela consiste, dit-il, à demeurer avec des enfants, dès qu'il en trouve l'occasion ; à s'y occuper de bagatelles avec fureur; à ne pas vouloir s'en détacher, malgré les avis de son père, de sa mère et de ses maîtres ; à se tenir toujours de travers, comme s'il était contrefait ; à se moquer de tous les hommes sérieux ; à battre ses gens ; à se précipiter avec violence, soit qu'il entre duns un appartement, ou qu'il en

sorte, au risque de se casser la tête. » — « C'était uue meule toujours en l'air, et qui faisait fuir devant elle, comme dira plus tard Saint- Simon, tantôt par des malices sournoises, quand Monseigneur ne pouvait pas dominer, tantôt quand il se sentait le plus fort, par des plaisanteries cruelles ou des outrages plus cruels encore. » M. le Prince gronda; son i)etit-fils se soumit en pleurant de colère, et revint à ses habitudes. On fit devant lui, au Petit-Bourhou, des expériences sur la pesanteur de l'air. Il invita toute sa classe à y assister. Il y prit moins de plaisir qu'à fronder l'horreur du vide et ceux qui avaient soutenu cette hypothèse abandonnée. Ce fut pourtant là une bonne journée, où il battit sans peine des gens qui ne pouvaient plus se défendre, et reçut force compliments qui lui furent très agréables.

Vers le même temps, il alla avec Deschamps chez M™*" de la Fayette, pour y étudier les grâces de la conversation et les habitudes de la société. C'était bien le moins qu'il pût faire d'y aller. « M'"" de la Fayette s'était proposé, dit Gourville (1), de remplir la place de M""" la marquise de Sablé, à laquelle tous les jeunes gens avaient accoutumé de rendre de grands devoirs, parce qu'après qu'elle les avait un peu façonnés, ce leur était un titre pour entrer dans le monde. Elle passait ordinairement deux heures de la matinée à entretenir commerce avec tous ceux qui pouvaient lui être bons à quelque chose, et à faire des reproches à ceux qui ne la voyaient pas aussi souvent qu'elle le voulait, pour les tenir sous sa main et voir à quel usage elle pouvait les mettre un jour. » Si, au dire de l'injuste Gourville, elle agissait ainsi avec les jeunes gens qui voulaient entrer dans le monde, que ne dut-elle pas faire pour M. le duc de Bourbon, l'espoir de la maison de Coudé? Assurément, elle y mit toute la finesse de son esprit, toute la douceur de son caractère liant, et « toute la prudence de sa raison, de sa divine raison qui était sa qualité principale », dit M'"^ de Sévigné. Deschamps avait mis là ses dernières espérances : c'était là qu'enfin M. le duc apprendra à être un homme. Il y vint donc un jour qu'il y avait une société choisie exprès pour lui : M. et M*"® de Richelieu y étaient. Il ne fit nulle attention à leur présence. Cependant M. de Richelieu était neveu de l'illustre cardinal et cousin germain de la femme de M. le Prince, grand'mère du duc de Bourbon. Mais le jeune prince ne connaissait

(1) Mémoires de Gourville, p. 568.

pas sa gTaud'mère , quoiqu'elle vécût encore à Châteauroux, et ne se souvenait pas de l'avoir jamais vue. Au moins il devait savoir qu(î M. le duc de Richelieu était chevalier d'honneur do la Dauphine. Qui pouvait alors ignorer cela? Le duc de Bourbon s'en occupait fort peu. Aura-t-il la même indifi'éreuce pour M"'° de Richelieu? Ancienne dame d'honneur de la reine, et maintenant dame d'honneur de madame la Dauphine , elle remplissait alors les fonctions les plus délicates de la cour. Elle en était comme accablée et en perdait le boire et le manger; même quelquefois elle en perdait la tête. Mais c'était une raison de plus pour que M""' de la Fayette lui sût gré de sa visite, et que M. le duc de Bourbon profitât avec empressement d'une si belle occasion de s'instruire agréablement des choses de la cour. Du reste, M"^*" de Richelieu ne se faisait pas prier pour donner beaucoup de nouvelles et de détails qui étaient de la plus haute importance. Elle parlait vite et bien. — c( Son moulin ne chômait guère », disait M'"'= de Sévigné. — M. le duc de Bourbon, ne pouvant argumenter en forme, ni faire d'épigramrae de collège, resta muet et de mauvaise humeur. MJ^" de la Fayette fit de vains efforts pour solliciter au moins sa bienveillance. On finit par le laisser bouder. M. et M'"^ de Richelieu se retirèrent. M"''' de la Fayette demanda au jeune prince s'il ne connaissait pas M. et M™° de Richelieu. Il répondit brusquement qu'il n'avait jamais ouï le nom de ces genslà. Peut-être au moins il avait entendu parler des fonctions qu'ils avaient remplies eux et leur famille, à la cour de France? Le prince s'entêta à soutenir qu'il ne connaissait les Richelieu, ni leurs fonctions, ni leurs actions, ni dans le présent, ni dans le passé. Deschamps voulut tourner la chose en plaisanterie, pour éviter une explication qui ne pouvait être que cruelle; mais Monseigneur, ferme sur les principes, ne voulut pas en démordre. Deschamps ne pouvait comprendre que Son Altesse ne sût pas une chose de cette nature, qu'il lui avait répétée tant de fois, et tant de fois donnée par écrit. M. Deschamps eut une telle mortification de cette aventure, qu'il ne put jamais s'en consoler. De quoi n'était pas capable Monseigneur avec ses distractions, puisqu'il avait pu oublier cela? « Mais Monseigneur était insensible à tout. »

Insensible à tout? M. le Duc ne voulait pas le croire. Il résolut sur-le-champ de préparer son fils à débuter dans les bals de la cour, le mieux possible. Il lui faisait a,pprendre à danser la chacoune

avec (les castagnettes. Son maître, FaLvier, excellait dans cet art nouveau, et l'enseignait fort bien. M. le duc de Bourbon pouvait par ce moyen se placer du premier coup à la hauteur des plus brillants courtisans ; mais, soit qu'il eût peu d'aptitude naturelle pour ce bel exercice, soit qu'il l'eût pris eu dégoiit, et se fût mis dans la tête qu'il ne danserait pas la chaconne avec des castagnettes, Descliamps avait fait en vain les plus éloquentes remontrances, M. le Duc entreprit de dompter le capricieux entêtement d'un enfant gâté. Jamais il ne put en venir à bout. L"hôtel du Petit-Bourbon retentit longtemps des cris formidables du père, des injures dont il accabla son fils, de la colère du fils et du bruit de sa résistance, qni demeura victorieuse. Eh bien, si rien ne peut le toucher, c'est une raison de plus pour le marier tout de suite, ou du moins le mettre en rapport avec M"" de Nantes. Peut-être ne sera-t-il pas insensible à l'attrait de sa beauté.

Dès le printemps de 1684, M"" de Nantes commença à sortir en carrosse avec le roi, et M. le Duc commença à démasquer le plan qu'il cachait depuis longtemps. Il en parla à son père, à M™'' la Duchesse sa femme, à tous ceux qui i)ouvaient avoir une influence sur son fils, et il poussa dans cette direction tout ce qui avait part à l'éducation de M. le duc de Bourbon. Il n'y avait j)as de temps à perdre : le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon étaient à l'armée, devant Luxembourg assiégé; à la cour, on s'entretenait avec intérêt de leur belle conduite, de leur ardeur au métier de soldat; on citaitavec complaisance, sur leur compte, des traits de courage et des mots heureux qui circulaient de bouche eu bouche en leur faisant grand honneur. Que pouvait-on attendre de M. le duc de Bourbon, s'il languissait dans une éternelle enfance? Pour le dérober à ses habitudes enfantines, il lui fut permis de faire des promenades à cheval au moment de ses récréations. Maîtriser un animal fougueux et docile , avec l'éloge de ses gentilshommes, fut pour lui une heureuse distraction. On lui permit aussi de venir plus souvent dans la société de ses sœurs, à l'hôtel de Coudé. S'y trouver en bonne compagnie, y être traité comme le fils unique et l'héritier de la maison, n'était pas sans lui faire quelque plaisir; il ne demandait pas mieux que d'entrer dans un monde plus étendu, où il pouvait encore, jusqu'à un certain point, prendre la liberté d'un maître. Le résultat le plus clair de cette dernière combinaison fut qu'il ne voulut plus se donner aucune peine à quoi que ce fût. Il écoutait volontiers

encore les leçons intéressantes des jésuites ; mais il n'y pensait guère plus qu'à un sermon qu'il aurait entendu. Son grand-père lui fit cadeau d'un baromètre et d'un thermomètre pour l'encourager dans ses études de physique : il en tira peu de profit. M. le Prince lui écrivit, et lui parla avec plus de gravité que jamais, pour élever son esprit à de hautes et solides pensées : ce fut peine inutile. Le P. Bergier lui envoya de Chantilly plusieurs lettres de métaphysique, pour piquer sa curiosité et l'obliger à répondre. Cela l'ennuya : il finit par ne phis répondre. Mais avec Deschamps ce fut bien pis encore : il ne voulait plus même l'écouter. M"'° la Duchesse essaya de faire répéter les leçons d'histoire; Monseigneur n'en savait mot. Elle le pressa de questions sur sa propre famille, et sur les choses les plus indispensables de la cour et du royaume ; quoique l'on eût soin de les lui répéter une infinité de fois, il les ignorait à l'instant même où l'on venait de les lui enseigner. Madame la Duchesse, malgré son indulgence, lui infligea diverses mortifications : il n'eu tint compte. Elle l'obligea de travailler avec les jésuites, au lieu de s'amuser à l'hôtel de Condé : il s'en moqua. A l'autorité qu'il ne pouvait secouer, il opposait la j)lus parfaite indifférence. Mais malheur à ceux qui n'étaient pas bien armés contre lui! il les écrasait impitoyablement. Deschamps finit par avouer sa défaite. Comme M. le Prince l'engageait à redoubler d'efforts, il lui répondit (juin 1684) « qu'il ne pouvait vaincre l'indifférence de M. le duc de Bourbon. Peut-être avait-il gagné quelque chose sur Monseigneur pour le faire tenir droit. Au moins il n'est pas si souvent de travers. Il me semble aussi, disait-il, que ses jambes ont un peu allongé ; on le dit et je le crois aussi. » Voilà donc le fruit des longs efforts de M. Deschamps auprès du duc de Bourbon ! Quelle amère ironie ! Etait-ce donc pour obtenir ce beau résultat qu'il avait tant lutté, tant travaillé, tant souffert? Vaincu, brisé, désespéré, il rejeta enfin ce joug odieux auquel il était attaché, demanda uu congé qui lui était bien dû, et alla cacher ses chagrins dans la solitude, où il se prépara sérieusement à paraître bientôt devant Dieu, le seul juge équitable des affaires de ce monde. Il était malade, et sentait la mort approcher.

Pendant ce temps-là, l'abbé Cl. Fleury, l'ami de la Bruyère, supportait avec patience (1) d'aussi pénibles tribulations. En 1682, son

(1) Mémoires de Sotirckes, éd. Cosnac, t. I, p. 110-113.

élève le comte de Vermandois, amiral de France, avait été fort mêlé dans les débauches de la jeunesse de la cour. Ce jeune homme infirme n'avait pas encore quinze ans ; le roi l'interrogea avec toute l'autorité d'un père et d'un roi ; il avoua tout, et fut relégué hors de la présence de Sa ]\Iajesté (1). M. le prince de la lloche-sur-Yon, ancien élève de l'abbé Fleury, fut exilé à Chantilly, auprès de M. le Prince son oncle. M. le prince de Turenne et le marquis de Créqui furent renvoyés à leurs régiments. Plusieurs autres jeunes libertins, tels que MM. de Sainte-Maure, menin du Dauphin, le chevalier de Mailly, le comte de Roucy, le vidame de Laou, M. de Mimenre et M. de Marsan, furent chassés de la cour. Quels sentiments pouvaient-ils avoir envers M. l'amiral, auteur de leur disgrâce (2)? Six semaines s'étaient à peine écoulées que M. le Prince obtint du roi le retour de son neveu à la cour. Tous les autres exilés revinrent peu à peu, sans bruit, et réparèrent les années suivantes le mal que leur avait fait M. l'amiral. Le 16 octobre 1682, le roi avait mandé auprès de lui le comte de Vermandois : il se jeta aux pieds de Sa Majesté et versa beaucoup de larmes, tant il était honteux et repentant de toutes ses fautes. Le roi fut touché, le releva, et lui demanda s'il ne lui restait plus rien sur le cœur et s'il revenait à lui de bonne foi. Le jeune homme se jeta de nouveau aux pieds de sou père attendri , qui le releva encore et lui dit en l'embrassant : « Je ne veux plus que vous me quittiez de vue : dorénavant vous serez toujours avec moi, à toutes les heures du jour! » Les courtisans admirnient le bonheur de M. le comte de Vermandois, qui semblait n'avoir encouru l'indignation du roi que pour se procurer un raccommodement si avantageux. Mais le jeune prince n'en profita guère, car il mourut en 1683 , après avoir donné bien des soucis et des désagréments à ceux qui furent chargés de son éducation. L'abbé Fleury a consigné, dans sou Traité du choix et de la méthode des études, ses observations personnelles et ses réflexions sur la manière dont il avait été traité à la cour et dans la maison de Coudé. C'est le meilleur jugement que nous puissions citer sur les querelles de l'abbé Bourdelot, des PP. Alleaume et du Rosel, de M. Deschamps, des geutilshommes et des jésuites, des grands seigneurs et des princes du sang, des dames

(1) Relation de Spanheim, p. 6.

(■J) Mémoires de Sourches, t. I, p. 152.

et des princesses qui prirent part à l'éducation de M. le duc de Bourbon.

« Pour ne nous pas flatter (1), dit Fleury, il faut convenir que dans le grand monde et parmi les gens polis, on se donne souvent la liberté de railler et les écoliers et les maîtres,

« Comme ce n'est pas au collège que l'on apprend la vraie politesse et les manières agréables, les femmes, qui sont fort sensibles à cet extérieur, et les jeunes gens, naturellement moqueurs, tournent volontiers en ridicule tout ce qui sent l'école : il semble qu'ils veulent se venger de la contrainte qu'ils y ont soufferte, et que les femmes veuillent autoriser leur ignorance en méprisant ce qu'elles n'ont pas appris.

« n en est de même à proportion des gens d'épée ; ils ne croient pas être obligés à avoir fait aucune étude ; et soit en se méprisant eux-mêmes par ironie, soit en méprisant ouvertement les gens de lettres, ils font entendre qu'ils ne croient pas en valoir moins pour être ignorants.

c( Les défauts de ceux qui enseignent et qui font profession de science, contribuent aussi à les faire mépriser. On y voit de la bassesse, de l'attachement à de petits intérêts, de la vanité, de la jalousie. Comme ou se scandalise des imperfections des dévots, ainsi on est clioqué des défauts des savants : et ceux qui ne sont pas assez retenus dans leur jugement, font aisément passer à la profession l'aversion qu'ils ont des personnes ; ils méprisent donc les lettres parce qu'ils voient des savants, ou des gens qui passent pour l'être, importuner tout le monde des plaintes de leur mauvaise fortune et de l'injustice du siècle, vouloir toujours enseigner et dire ce qu'on ne leur demande pas, et être avides de louanges, incivils et capricieux; et quoique l'on trouve partout une infinité d'ignorants qui sont plaintifs, grands parleurs, fantasques et grossiers, on ne laisse pas d'attribuer plutôt ces défauts aux savants, parce qu'on les remarque plus en des gens qui ont quelque avantage qui les distingue.

« Cependant quoi que l'on puisse dire, la véritable science et les études solides qui y conduisent, seront toujours estimées, même par les ignorants. »

(1) Choix et méthode des études, c. I.

16(t LA BRUYERE

Tel était aussi l'avis de Condé, le juge suprême dans la circonstance ; et il trancha tous ces démêlés par une sentence décisive. La Bruyère fat mis à la place de M. Descliamps, mais dans des conditions toutes différentes. M. Deschamps parlait beaucoup et bien, mais réussissait peu; M, de la Bruyère parlera peu, on suppose qu'il parlera bien ; peut-être réussira-t-il mieux que M. Deschamps.

DANS LA MAISON DE CONDE. IGl

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