CHAPITRE VIL
M™" de Maintenon , qui allait époiaser secrètement Louis XIV, appuie le projet de M. le Duc. — Le roi à Chantilly trouve ce lieu délicieux ; le mariage du duc de Bourbon et de Mi'"^ de Nantes est décidé, quinze jours après, entre le roi et Condé. — Bossuet et Condé s'entendent pour réorganiser l'éducation du jeune prince. — Pourquoi choisissent-ils Sauveur et la Bruyère ? — Quelles fonctions leur destinent-ils selon leurs aptitudes particulières? — Mort de la iDrincesse palatine, G juillet 1G84. — Liquiétudes de M"^° la Duchesse sa fille. — Bossuet la console. — Le duc de Boiu'bon fait ses débuts à la cour sous la direction des jésuites, qui demeurent ses précepteurs. — M. le Duc veut faire de son fils rin courtisan accompli, et se prononce pour la philosophie de Descartes. — La Bruyère entre au service de la maison de Condé, le 15 août 1684. — Ses premières leçons. — Nulle difficulté, — La maladie du Dauphin sert d'avertissement. — jfmo la, Duchesse confie ses inquiétudes à la Bruyère. — Le duc de Bourbon va à Chantilly auprès de son grand-père. — La Bruyère ne peut l'y rejoindre qu'après la mort de Cordemoi , 15 octobre 1G84.
Eu 1684, quand Louis XIV assiégeait la place de Luxembourg, l'abbé Bourdelot écrivait à Coudé (1) : « Ou dit que, depuis que le roi est parti sans mener M™'' de Richelieu dans son carrosse, elle a toujours pleuré et gémi : elle est morte au bout, en deux jours, d'esquiuancie. La douleur l'a étranglée. » Le même jour, ^ juin, Dangeau écrivait à Condé au nom du roi : « Gênes est brûlée et Luxembourg aux abois. On parle beaucoup de la belle action de M"^' de Maintenon, et tout le monde la loue fort. Elle a refusé la charge de dame d'honneur : le roi la lui voulut donner dans le moment où il apprit la mort de M'"" de Richelieu. La Dauphiue la pressa aussi, de son côté, de
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
1C,2 LA BRUYERE
l'accepter, llieu n'y fit : elle soutint qu'il y avait en France beaucoup de (lames qui méritaient et rempliraient cette charge mieux qu'elle, (pi'il lui suffisait d'être honorée de l'estime et des bonnes grâces du roi; que si, par hasard, cela venait à changer, elle ne voulait pas d'une charge qui la retînt à la cour, » Le même jour, 2 juin (1), Dangeau écrivait encore à (Jondé joour lui annoncer la prise de Luxembourg que l'on venait d'apprendre ; il ajoutait : « M. le Duc arrivera à Chantilly peut-être aussitôt que notre lettre. Il me semble qu'il est fort bien à la cour, et fort bien avec les courtisans. » En effet, M""" de Maintenon , sûre désormais de l'estime et des bonnes grâces (lu roi, avait désarmé la colère de M""' de Montespan, en appuyant de ses conseils le projet de M. le Duc , qui venait d'être approuvé du roi. Quand M. le Prince apprit à Chantilly, de la bouche de son fils, ce qui s'était passé, il put être surpris: mais put-il faire autrement que de donner aussi son approbation?
C'était pour la veuve du cul-de-jatte Scarron, au moment où elle prenait sans bruit la première place du royaume, un degré de bonheur au-dessus de toute comparaison, de pouvoir, en prouvant son détachement du reste du monde, marier la fille naturelle du roi, qu'elle avait élevée et qu'elle chérissait, avec un prince du sang, unique héritier de la maison de Coudé. Peut-être y avait-il aussi pour la favorite une secrète satisfaction d'amour-propre à protéger M. le Duc, un si grand prince qui n'avait pas toujours été heureux à la cour, et à lui faire plaisir en prévenant ses sollicitations dans une chose juste, où elle eut soin de ne pas se laisser voir, pour éviter ses remerciements, mais en comptant bien sur sa reconnaissance.
Le roi, quand il revint de Luxembourg, s'arrêta un jour à Chantilly où Monsieur, son frère. Madame et une grande pa.rtie de la cour allèrent au-devant de lui. Coudé reçut dignement Sa Majesté. De tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y a point un semblable à Chantilly, disait M'"'' de la Fayette en 1672. Depuis ce temps-là, Coudé l'avait considérablement embelli. Il tenait ce vaste et beau domaine de sa mère, sœur de M. de Montmorency, décapité à Toulouse. Du Ceneau nous a conservé dans tous ses détails le charmant château des Montmorency, et le burin de Perelle nous a fait connaître les embellissements de Condé. Trouvant alentour les plus beaux bois, une
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
DANS LA MAISON DP] CONDK. 163
vraie Ibrêt tivec au grand canal semblable à une rivière, des eaux abondantes, et d'immenses jardins (1), Condé en avait tiré des merveilles. Louis XIV avait fait bien d'autres merveilles à Versailles ; cependant il trouva (S juin 1084) « Chantilly un lieu délicieux (2). s> Toute la cour répéta : «. Chantilly est un lieu délicieux. » — « Il y a des lieux que l'on admire, écrit la Bruyère (3); il y en a d'autres qui touchent et où l'on aimerait à vivre. » Sans doute le roi goûtait le plaisir que trouvait Condé à se reposer dans un si beau lieu; il pensait aussi que sa fille légitimée, M'"' de Nantes, si elle épousait le duc de Bourbon, pourrait avoir là, un jour, une demeure vraiment royale. Le mariage, mis en question, fut débattu entre le roi et M. le Prince. Il est à croire qu'ils s'entendirent fort bien ; car, quinze jours après, Condé vint à Versailles, et le mariage projeté fut définitivement arrêté.
Alors Bossuet, qui allait à la Trappe, passa par Versailles et présenta au roi ses félicitations sur la prise de Luxembourg. Condé n'eut jamais de plus grande joie (4) que d'entendre Bossuet en public, de le voir en particulier, de converser avec lui familièrement, à Chantilly, à la cour, partout. Il ne manqua pas cette occasion de le rencontrer et lui fit part du projet de mariage. M. de Meaux ne pouvait qu'approuver ce que le roi et Condé avaient décidé dans leur sagesse. Puisque le prince de Conti avait épousé M"" de Blois, fille de M'^^de la Vallière, pourquoi le duc de Bourbon n'épouserait-il pas M'^° de Nantes, fille de M'"^ de Montespan? Bossuet n'avait qu'à s'incliner en silence devant les desseins de Condé en fait de mariage. N'était-ce pas M. le Prince qui, pour lui donner une marque éclatante de son estime et de son affection, avait marié son frère, M. Antoine Bossuet, avec M"'' Renée de Gauréanl du Mont, d'une très ancienne noblesse de Bourgogne et de Lorraine, et fille de Nicolas de G-auréaul du Mont, l'un de ses plus fidèles compagnons d'armes, qui depuis liocroy l'avait suivi dans toutes ses campagnes et jusque dans l'exil? Mais ce n'était pas sur le projet de mariage que Condé voulait consulter Bossuet, c'était sur l'éducation du futur époux, qui était renversée et qu'il fallait relever.
Nous supposons que Bossuet voulut savoir où en était le duc de
(1) Victor Cousin,
(2) Dangean, 1. 1, p. 23.
(3) Chap. IV, no 82.
(4) Mémoires de le Dieu, p. KJO.
1G4 LA BRUYERE
Bourboa daus ses études. Ce n'était pas difficile ; le bagage littéraire et scientifique du jeune prince n'était pas lourd. 'M. le duc de Bourbon allait se marier, mais il n'était encore qu'un écolier qui sortait du collège. Il ne savait pas le grec, mais assez de latin pour voyager dans les pays du Nord (1), où cette langue morte tenait lieu de plusieurs langues vivantes. S'il parlait et s'il écrivait eu allemand aussi bien que son père, c'est fort douteux, car M. le Duc s'exprimait dans cette langue, dit Spanheim (2), très correctement. Il n'était pas grand philosophe, mais il avait bien étudié la logique et suivait sans peine une dialectique fine et précise. Il savait un peu de physique, mais l'enseignement des collèges sur ces sujets manquait d'exactitude et de profondeur. Il avait une grande facilité pour ce qu'on appelait les nombres ou le calcul de tête ; mais il connaissait mal l'arithmétique, très peu la géométrie, nullement la fortification. Il avait lu des historiens et des poètes latins , et il savait comment on vivait à Rome et en Grèce, mais il ne savait guère comment on vivait dans l'Europe du dix-septième siècle. Il avait pu lire l'Abrégé chronologique du P. Petau (3) ou le Chronologue français du P. Labbe, continué par le P. Briet jusqu'en 1(383, et peut-être aussi la Géographie roj'ale du P. Labbe (4) ; mais il n'avait pu se mettre dans l'esprit l'Etat de France à cette époque. En un mot, il n'avait que de vagues notions sur l'histoire moderne, où ses ancêtres avaient joué un si grand rôle ; il ignorait la généalogie des plus grandes familles du monde et savait mal la sienne. Quant aux pays étrangers et à leurs gouvernements, il n'y avait guère pensé : il n'avait pas oublié l'origine de sa mère, mais les princes allemands et leurs intérêts lui étaient fort indifférents. Que de choses il ignorait, que de choses il avait encore à apprendre, s"il voulait tenir convenablement à la cour le rang qui était dû à sa naissance, et se montrer digne de la faveur du roi I
Pour enseigner à M. le duc de Bourbon une partie des choses qu'il devait apprendre, Condé avait sous la main un professeur excellent que Bossuet connaissait depuis longtemps. Il y avait près de dix ans que Cordemoi avait remarqué, aux conférences de Rohaut sur la phi-
(1) Fleury, Traité des études.
(2) Spanheim, Relation de. la cour de France ^wur Vannée 1690, publiée par la Société de l'histoire de France, p. 86.
(3) Petavii Rationarium tenqwvum, Paris 1652.
(4) Lyon 1681. ■
DANS LA ]\IAISON DE CONDE. IGo
losophie (le Descartes, un jeune liomme nommé Sauveur, qui les suivait assidûment (1). Ce jeune homme était pauvre; sa famille le destinait à l'Ég-lise, et son oncle, l'abbé de Tournus, prenait sur son bénéfice de quoi le nourrir à Paris, pendant qu'il faisait ses études en théologie. Sauveur n'avait aucune disposition pour ce genre d'études ; il n'y faisait point de progrès. Un jour la géométrie d'Euclide lui tomba entre les mains : en un mois, il l'avait apprise sans maître. Mais à quoi cela ponvait-il lui servir? Il pensa à se faire médecin , et il étudia l'auatomie et la botanique. Il apprenait ces sciences nouvelles avec un grand zèle; mais il était fort inquiet parce que son oncle, l'abbé de Tournus, se faisait scrupule de lui continuer sa pension. Il confia ses inquiétudes à M. de Cordemoi, qui en parla à Bossuet. Ce prélat voulut voir Sauveur; il l'interrogea, le sonda, le tourna, et, quand il le connut bien, lui conseilla de renoncer à la médecine. Ni théologien , ni médecin ; que sera donc Sauveur? Géomètre : Bossuet l'avait parfaitement compris.
Muet jusqu'à l'âge de sept ans. Sauveur n'eut jamais les organes de la voix bien libres : absolument dénué d'esprit littéraire , il ne retenait que des raisonnements et des chiffres, et portait dans son langage la sécheresse et la concision de la géométrie. Il donna pour vivre des leçons de mathématiques, et fut ce que l'on n'avait pas encore vu, un géomètre de profession. Ce titre nouveau piqua la curiosité de quelques dames relies voulurent connaître cet original qu'on appelait M. Sauveur. Il fat recherché, entre autres par M"" de la Sablière, l'amie de la Fontaine. Sauveur obtint facilement une certaine vogue qui le mit à l'abri de l'indigence ; mais une réputation n'était point faite alors, tant qu'elle n'était pas parvenue à la cour. Il n'y a rien, dit la Bruyère (2), qui mette plus subitement un liomme à la mode et le soulève davantage que le grand jeu. C'est ainsi que le marquis de Dangeau était parvenu à la familiarité du roi. Pour justifier sa probité, que les méchantes langues avaient attaquée au jeu de la bassette, il fit calculer par Sauveur les avantages du banquier sur les pontes. Bien des courtisans furent étonnés de voir évaluer, en nombres précis, ce que jusque-là ils n'avaient fait qu'entrevoir avec beaucoup de peine et d'obscurité. Le calcul de Sauveur était si clair qu'il fallut se rendre
(1) Eloffe de Sauveur, par Fontencllc.
(2) Chap. XIII, no 7.
;i l'évideDce. Le roi et la reine demaudèrent à Sauveur de faire l'explication en leur présence. L'honneur de Daug-eau brilla du plus vif éclat; mais le jeu de labassette fut prohibé comme ruineux et immoral. Sauveur était devenu un homme célèbre. On lui demanda le calcul du quinquenove, du lioca, du lansquenet. Il ne connaissait point ces jeux, qu'on jouait à la cour; mais, dès qu'on les lui avait expliqués, il les réduisait aussitôt en équations algébriques : les joueurs à leur tour n'y recounaissaient plus rien, mais tous admiraient la clarté de ses démonstrations et portaient aux nues le talent du géomètre. Bossuet et Cordemoi lui obtinrent une récompense bien méritée : ils le firent nommer maître de mathématiques des pages de M""" la Daupliine (1680;.
En 1081, étant allé à Chantillj^ (1) })0ur faire avec Mariotte des ex})ériences d'hydrostatique sur ces belles eaux qui ne se taisaient ni jour ni nuit, il satisfit l'ingénieuse et vive curiosité de M. le Prince, qui prit beaucoup de goût et d'afifection pour lui. Coudé faisait venir souvent Sauveur à Chantilly, et l'honorait de ses lettres. Un jour, dit Fonteuelle, que Sauveur entretenait M. le Prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savants, ou qui faisaient profession de l'être, ils lui cou[)ôreut la parole, ce qui n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini , le Prince leur dit : « Vous avez cru que Sauveur ne s'entendait pas bien, parce qu'il s'explique avec peine ; mais je le suivais et je l'entendais parfaitement. Vous m'avez parlé beaucoup plus éloquerament que lui, mais je ne vous ai pas compris , et peut-être ne vous comprenez-vous pas vous-mêmes. » On peut craindre que ces deux savants, que Fonteuelle ne nomme pas, ne soient M3L de Meaux et Cordemoi. Ou trouve dans les archives de la maison de Coudé une lettre autographe de liossuet à M. le Prince (2), où l'éloquent évêque rappelle ses ânerics en hydraulique et rit encore longtemps après, à Germigny, des plaisanteries que sur ce sujet Coudé lui avait faites à Chantilly. Sauveur prit le temps de ses voyages à Chantilly pour écrire un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là! L'oracle lui rendit pleine justice, et, dès qu'il fut question de Sauveur pour enseigner les mathématiques et la fortification à M. le duc de Bourbon, M. le Prince l'accepta sans difficulté.
(1) Fontenelle , Elo;ie de Sauveur.
(2) 9 octobre 1685.
Mais Sauveur ne pouvait rien faire do plus, et cela n'était, que la moindre partie de ce que le duc de ]3ourbon devait apprendre. Quant au reste, qui com[)renait la géographie de l'Europe, les mœurs et les gouvernements des divers Etats, les généalogies des principales familles du monde, l'Etat de France et l'histoire moderne du royaume, cela demandait un homme qui eût la connaissance des lois, la pratique des affaires, qui sût les langues mortes et vivantes, et ne fût étranger à aucune doctrine. Un pareil homme n'était pas facile à trouver.
A ce itropos, différents noms furent prononcés. Il est probable que celui de Fleuryle fut avant tous les autres. Sa capacité était connue, et depuis la mort du duc de Vermandois il était libre : il accompagnait Bossuet à la Trappe. Mais Bossuet réservait Fleury pour des fonctions plus importantes, et ce n'était pas dans la maison de Condé. Alors il fut fait mention de l'abbé Renaudot, qui avait été attaché avec Fleury à l'éducation des princes de Conti. Bossnet en fit grand éloge ; mais l'abbé Renaudot était trop occupé de la Gazette de France pour prendre une autre charge. Ce n'était pas une sinécure bien agréable que d'être chargé de l'éducation des princes. Bossuet en savait quelque chose. Les mémoires de Dubois, valet de chambre du Dauphin, nous montrent les misérables tracasseries dont le précepteur du Dauphin avait été l'objet; et cela n'était rien auprès des amertumes dont Bossuet avait été abreuvé à la cour. « 0 le monde, le monde, le monde! s'écriait-il alors, les plaisirs, les mauvais conseils, les mauvais exemples! Sauvez-nous, Seigneur, sauvez-nous; j'espère en votre bonté et en votre grâce; vous avez bien préservé les enfants dans la fournaise ; mais vous envoyâtes votre ange. Et moi, hélas! qui suis-je? » Et le précepteur s'humiliait, tremblait, s'enfonrait dans son néant. A la fin, il était devenu insensible à tous ces chagrins, indifférent même au succès de ses efforts ; il était demeuré à son poste jusqu'au bout, et longtemps après le moment où nous sommes, vers la fin de sa vie, il avouait qu'il était fier de deux choses : 1" d'avoir pu faire l'éducation du Dauphin; 2" de n'avoir jamais été convaincu d'erreur en matière de foi.
L'une des grandes difficultés pour les précepteurs des princes était alors d'éviter l'accusation de jansénisme. Les courtisans au fond de leur cœur se moquaient des cinq ])ropositions de Jansénius, et ne se souciaient nullement de savoir si elles étaient dans le livre cou-
damné (1) ; mais si nu précepteur de prince, pour protéger les mœurs de son élève, s'avisait de se déclarer trop hautement contre les mauvais exemples ; s'il était iudigné que ]\I'"'' de Montespan étalât aux yeux du public ses grossesses adultères et poussât l'impudence aussi loin qu'elle peut aller; s'il avait le malheur de se révolter contre les vices mythologiques de Jupiter tonnant et triomphant, on avait bientôt fait d'accuser le moraliste de jansénisme. Et rien ne pouvait le défendre de cette hérésie. Bossuet, armé de toutes pièces, avait eu beaucoup de peine à résister à cette accusation ; l'abbé Renaudot y avait succombé, et avait dû ({uitter la cour comme s'il eût été coupable de lèsemajesté. « Le roi, dit le marquis de Sourches (2) , avait depuis reconnu la fausseté de ce qu'on lui avait dit de l'abbé Eenaudot, et pensait qu'il eût été bon que ce savant ecclésiastique fût demeuré auprès des neveux de M. le Prince et eût conservé le crédit qu'il avait sur leur esprit. » MaÀs c'était une affaire finie et sur laquelle il ne fallait pas revenir. On était content aujourd'hui des princes de Conti : ils avaient vraiment bien fait au siège de Luxembourg, et le roi voulait récompenser ceux qui les avaient élevés. Eu effet, à quelque temps de là Renaudot imprimait dans la Gazette de France : « Le Roi vient de donner l'abbaye de Loc-Dieu dans le diocèse de Rodez à M. l'abbé Fleury, ancien précepteur du prince de Conti, du prince de la Roche-sur- You et de feu Mouseigneur le duc de Vermandois, grand amiral de France. » Et peu après l'abbé Renaudot, appuyé par Coudé, qui cette fois fit son éloge à Bossuet (3), demanda et obtint la charge de garde de la bibliothèque du Roi. Après l'abbé Fleury, après l'abbé Renaudot, Bossuet ne voyait parmi ses amis personne de plus capable que la Bruyère , trésorier de France en la généralité de Caen. On prit sans doute quelques informations sur lui. Je suppose que M. Cordemoi ne donna que les meilleurs renseignements sur cet ancien cartésien. IMais nous n'avous pu trouver aucun document précis sur les détails de cet événement si important pour la Brnyère. Tout ce que nous savons, c'est que la Bruyère, après avoir hésité quelque temps, accepta cette charge avec reconnaissance, et môme avec la gaieté un peu risquée du bourgeois parvenu : « Il faut, dit-il (4), qu'un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre
(1) Elévations de Bossuet, xviii« semaine, xs'iii*^ élévation.
(2) T. I, p. 193, note 1.
(3) Lettres de Condé à Bossuet.
(4) Chap. VIII, n" 9.
en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais. y> Il sut tant de gré à Bossuet et à Cordemoi de ce qu'ils faisaient pour lui que sa reconnaissance s'éleva jusqu'à l'enthousiasme. Si l'on trouve qu'il exagère, il répond qu'il n'y a guère de plus bel excès que celui de la reconnaissance. Enfin c'est avec un noble orgueil qu'il laisse échapper ce cri de son cœur (1) : « Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres. »
Condé de retour à Chantilly n'avait pas dissimulé ses inquiétudes sur la capacité des révérends pères : ils ne pouvaient donner au duc de Bourbon l'éducation scientifique et politique dont il avait besoin. Le P. Bergier, pour défendre la société de Jésus, racontait cette anecdote. En 1641 , le cardinal de Richelieu était à Rueil, où Condé, qui s'appelait alors M. le Dnc, lui rendit visite; ils parlèrent de tout (2), et M. le Duc, qui n'avait encore que vingt ans, le fit avec tant de capacité, que ce cardinal, incapable d'admirer ce qui n'était pas digne d'admiration , dit à M. de Chavigny, secrétaire d'Etat , qui entra dans sa chambre quand M. le Duc en sortit : « Vous avez dû rencontrer M. le Duc qui sort d'avec moi : nous avons eu une conversation de plus de deux heures sur les matières les plus importantes de la religion, des sciences, de la guerre, de la politique, des intérêts des princes, du gouvernement des Etats ; ce sera assurément le plus grand capitaine de l'Europe et le premier homme de son temps, et peut-être des siècles à venir, en toutes choses. » Mais Condé n'était pas sensible à la flatterie, et le duc de Bourbon n'avait pas l'extraordinaire précocité d'esprit de son grand-père.
Cependant son père était tellement pressé de le jeter dans le monde qu'il n'aurait peut-être pas attendu la fin de ses études, lorsque mourut à Paris, le 6 juillet, la fameuse princesse palatine, Anne de Gonzague et de Clèves, mère de M'"*^ la Duchesse : il fallut bien attendre au moins les trois semaines de rigueur consacrées au deuil. Il n'était pas moins nécessaire que M. le Duc rendît les devoirs funèbres à sa belle-mère, qu'il ne regrettait guère, mais qu'il avait toujours honorée : il eut la satisfaction de voir une grande partie de
(1) Chap. IV, n» 1.
(2) Lettres du P. Bergier sur Condé, p. 204 , in-12, chez F. Dubois, Paris , lGi)i).
la cour venir, après le Danpliin. offrir ses compliments de condoléance avec un zèle de fort bon augure (1) ; aussi s'engagea-r-il à continuer ses soins et sa protection à tout ce qui avait été cher à sa belle-mère, en interprétant favorablement ses moindres désirs. Mais M™*' la Duchesse était inconsolable : ni les témoignages de respect et de sympathie dont elle fut accablée, ni les bontés des princes et des princesses, qui se plaisaient à reconnaître la grandeur de sa famille par de si dignes distinctions, ni la bienveillance particulière du roi, qui voulait contracter avec elle une alliance plus intime, ne pouvaient sécher ses larmes. Quelle que fût la foule de ceux qui prenaient part à son deuil, elle ne pouvait oublier la tendresse d'une mère sans égale (2), ce trésor inépuisable de bous conseils qui Favaient soutenue et consolée dans ses chagrins. C'est ce qu'elle fit entendre à l'évéque de Meaux, qui, à son retour de la Trappe, eut avec elle un long entretien.
Bossuet admirait la piété de M"'' la Duchesse, qui avait résisté aux plus dangereuses tentations : sa patience au milieu des épreuves que lui avait infligées la jalousie de son mari ; son esprit, qui se faisait sentir sans vouloir In-iller et, supérieur à l'esprit du monde, se montrait dans Téducation de ses enfants; sa vertu enfin, qui « avait forcé l'estime des hommes et du premier des mortels, et qui allait comme une vive lumière percer tout à coup avec un grand éclat un beau mais sombre nuage. » M™° la Duchesse avait deux grandes inquiétudes : l'une sur la mémoire de sa mère, l'autre sur l'avenir de son fils. Elle ne pouvait ignorer les fautes, les erreurs, et l'incrédulité scandaleuse où avait trop longtem]3s vécu M'"'' la princesse palatine. Dieu, certainement, les lui avait imrdonnées, par égard pour les douze années de pénitence austère qui avaient terminé sa vie ; mais le monde ne pardonnait pas. Souvent ces cruels souvenirs venaient afîliger sa pieuse fille, qui les retrouvait jusque dans les paroles irritées de son mari. Il n'y avait que la voix de Bossuet qui pût faire taire les méchantes langues et rendre à la princesse palatine l'hommage qui lui était dû. Celui qui avait prononcé l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, de la duchesse d'Orléans, et en dernier lieu de la reine de France, pouvait seul raconter dignement une telle vie et une telle mort. Bossuet ne put refuser de s'en occuper. Les craintes de M'"*^ la Duchesse sur l'avenir de son fils n'étaient pas moins fondées. Elle savait mieux
(1) ilss. de rhôtel de Condé.
(2) Bossuet, Oraison funèbre de la princesse jjcfatine.
que pcvsonue coinbieu le duc de BourLou, an moment où il aHait entrer dans la vie politique, était peu instruit des choses qui s'y rapportent et des personnes qu'il rencontrerait à la cour. Elle tremblait de peur que , jeté subitement sur ce théâtre où les moindres paroles ont souvent un si grand retentissement, où les actions les plus simples peuvent avoir une portée redoutable , il ne compromît, par une de ces distractions auxquelles il était fort sujet, toutes les espérances que l'on avait fondées sur lui. A quelles terribles misères M""' la Duchesse et sa famille ne seraient-elles pas exposées, si son mari voyait crouler à la fois, peut-être pour quelque enfantillage de son fils, tout l'édifice de ses projets et des bontés du roi! M. de Meaux, l'homme de France qui avait, pour l'éducation des j^rinces, auprès du roi, de la cour et du public, la plus grande autorité, aurait-il pu refuser au petit-fils de Coudé son concours et son appui, qu'il avait accordés aux fils de M. le prince de Couti ? — Il est iirobable que Bossuet alors parla à M'"*^ la Duchesse de ]\IM. Sauveur et de la Bruyère, et qu'il garantit leur mérite et leur capacité.
Les trois semaines une fois données au deuil, M. le duc de Bourbon, vêtu de beaux habits dont il était fier, fut conduit à Versailles, où il demeura une quinzaine de jours avec ses deux préce^^teurs jésuites et deux gentilsliommes de service. Son père l'accompagna au commencement, mais ne put rester toujours avec lui à cause de son deuil et autres aflaires (1). Dès le V août, le jeune prince alla chez le roi, chez le Dauphin, chez M'"' de Thianges , sœur de M'"'' de Moutespan, où il trouva M. le duc du Maine et M"° de Nantes. M. le Duc voulait eu finir : M. le prince de Conti venait d'arriver de l'armée, et le roi l'avait loué de sa conduite devant toute la compagnie ; maintenant M. le duc de Bourbon pourra aussi se distinguer sous les yeux du roi. On le trouva partout fort gentil et sans embarras ; la cour s'occupait même beaucoup de lui , et le roi voulait qu'il fût à sou coucher. Un jour, à cause de sa petite taille, il se trouvait perdu dans la foule ; le roi demanda s'il était là, et, quand il se montra, le reçut avec un sourire de satisfaction. Il vint présenter la chemise à Sa Majesté, comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Courtisan fort assidu, il ne manquait ni dîner ni souper: et partout où le roi le voyait, il lui faisait quelque honnêteté. Le duc de Bourbon ne fut
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
pas traité moins agréablement par le Dauphin : le 8 août, il assistait au lever du Dauphin et lui donnait la chemise; et, appelé ensuite dans le cabinet, il restait avec le Dauphin une grosse heure, pendant laquelle ils parlèrent fort de chasse. Cela suffisait pour plaire à l'élève de Bossuet! Le duc de Bourbon fat encore plus favorablement jugé chez M""' de Montespan et surtout chez M"'® de Thianges, qui ne connaissait rien d'aussi beau ni d'aussi pur que la race des Morteniart, si ce n'est peut-être celle des Bourbons. Elle le trouva joli, bien sur ses jambes, de bon air, extrêmement honnête. Il avait la grâce d'un nain et le succès d'un grand seigneur. Le roi le retint à la cour plus longtemps qu'on ne s'y était attendu ; il le rappela même de Paris pour assister aux soirées de Marly. Il voulait le considérer auprès de M"'' de Xantes; et quand il vit ces deux enfants, l'un de seize ans et l'autre de onze, il jugea qu'ils feraient un charmant couple, capable d'égayer la solennité de ses fêtes. De la Noue du Vair résuma ainsi l'impression de la cour, dans une lettre à Condé : « En vérité. Monseigneur, il me paraît que Votre Altesse doit être contente de Monseigneur le duc de Bourbon : on ne saurait mieux enfourner, ni obtenir une approbation plus générale. » Le P. Talon, informé de ce qui se passait par les RR. PP. du Rosel et Alleaume, ne peut contenir un cri de triomphe : « Qu'on vienne donc douter aujourd'hui de ses prophéties sur M. le duc de Bourbon, et mépriser le pédantisme de son collège ! Il se moque agréablement des étourderies du P. Bergier, qui ne sait plus ce qu'il fait, ni ce qu'il écrit, et se trompe d'adresse en lui envoyant des lettres un peu tristes et inquiètes, destinées à d'autres. » En effet, les jésuites n'avaient rien à craindre des changements qui se faisaient dans Téducation de M. le duc de Bourbon. Sauveur et la Bruyère ne pourront leur porter ombrage. Il faudra des ecclésiastiques pour enseigner la religion au duc de Bourbon, et pour lui exposer, comme l'avait fait Bossuet au Dauphin, l'histoire de ri^glise. D'ailleurs, la cour était devenue trop favorable aux jésuites pour que M. le Duc songeât à se priver de leur crédit.
M. le Duc avait d'autres pensées (1). Esprit fort éclairé et rempli de mille belles connaissances, il croyait avoir aussi un discernement exquis pour en juger ; il avait seulement une grande facilité à les débiter et à les faire valoir dans les occasions. Altier et défiant dans
(1) Relation de la cour de France, par E. Spanheim, p. 8(1.
sa jeunesse, il venait d'adopter de nouvelles maximes, que M""' de Sévigué (1) exposait ainsi à sa fille : « Point d'ennemis, mais beaucoup d'amis. Voyez comme M"'" de la Fayette se trouve riche en amis de tous côtés et de toutes conditions : elle a cent bras, elle atteint partout ; ses enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les jours de s'être formé un esprit si liant ; c'est une obligation qu'elle a à M. de la Rochefoucauld, dont sa famille s'est bien trouvée. » M. le Duc était depuis quelques années dans ce sentiment, et désirait le faire partager à son fils ; mais il ne voulait ni prendre ni donner pour modèle M. de la Ilochefoucauld, ce vieux héros d'aventures romanesques et l'oracle des dames à la mode, parce que cet homme, qui se croyait supérieur en tout, n'avait jamais réussi en rien. Le cardinal de lietz avait eu cent fois raison de dire que M. de la Rochefoucauld, qui avait toujours du je ne sais quoi en lui et qui était toujours sorti des affaires avec autant d'empressement qu'il y était entré, aurait mieux fait de se connaître et de se réduire à passer pour le courtisan le plus poli de son siècle. Un jour viendra bientôt où la Bruyère lui donnera le nom comique du vieux Télèphe, héros célèbre dans la tragédie grecque par ses malheurs et par ses plaintes contre la méchanceté des hommes (2). « Télèphe a de l'esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu'il ne présume d'en avoir : il est donc, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il fait, dans ce qu'il projette, dix fois au delà de ce qu'il a d'esprit ; il n'est donc jamais dans ce qu'il a de force et d'étendue : ce raisonnement est juste. Il a comme une barrière qui le ferme, et qui devrait l'avertir de rester en deçà ; mais il passe outre, il se jette hors de sa sphère; il trouve lui-même son endroit faible, et se montre par cet endroit ; il parle de ce qu'il ne sait point, ou de ce qu'il sait mal ; il entreprend au-dessus de sou pouvoir ; il désire au delà de sa portée ; il s'égale à ce qu'il y a de meilleur en tout genre. Il a du bon et du louable, qu'il offusque par l'affectation du grand et du merveilleux. Ou voit clairement ce qu'il n'est pas, et il fait deviner ce qu'il est en effet. » M. le Duc veut que son fils sache se mesurer et se renfermer dans ce qui lui est propre et qui est le sien. La meilleure philosophie est encore celle de Descartes : « Connais-toi toi-même » est la vraie formule.
L'an passé, M. le marquis de Vardes, cousin de M. le Duc, et
(1) M»"» de Sévigné, t. IX, p. 47 -L
(2) Chap. XI, n<^ Hl.
disciple de Régis (1 ), avait été rappelé après plus de vingt aus d'exil. »( Eu vérité, dit W° de Sévigné (2), on n'y pensait plus ; il paraissait oublié et sacrifié. Le roi déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans deux ou trois jours. Tout le monde fat surpris ; jamais nouvelle n'a fait une si grande impression, ni un si grand bruit que celle-là. Il arriva, samedi matin, avec une tête unique eu sou espèce, et un vieux justaucorps à brevet, comme on le portait en 1603. Il se mit un genou à terre dans la chambre du Roi : le Roi lui dit que, tant que son cœur avait été blessé, il ne l'avait point rappelé, mais que présentement c'était de bon cœur, et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et d'un air pénétré, et ce don des larmes, que Dieu lui a donné, ne fit pas mal son eflfet dans cette occasion. Après cette première vue, le Roi fit appeler le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan; M. de Vardes le reconnut et le salua ; le Roi lui dit en riant : « Vardes, voilà une sottise, vous savez bien qu'on ne salue personne devant moi. » M. de Vardes du même ton : « Sire, je ne sais plus rien, j"ai tout oublié, il faut que Votre Majesté me pardonne jusqu'à trente sottises. — Eh bien! je le veux, dit le Roi, reste à vingt-neuf. » Ensuite le Roi se moqua de sou justaucorps. M. de Vardes lui dit : « Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non seulement on est malheureux, mais on est ridicule. » Le marquis de Vardes dit tant de sottises de ce genre qu'on voit bien qu'il était devenu sage et qu'il n'avait rien perdu de son esprit. M. de Vardes était toujours M. de Vardes, et Descartes, dont il avait adopté la doctrine, était un grand philosophe. Tel était l'évangile du jour. » Ne pourrait-on enseigner une si belle philosophie à M. le duc de Bourbon? Tel était le désir de M. le Duc lorsqu'il eut avec Bossuet et Régis une conférence dont l'abbé Bourdelot parle à Condé, dans sa lettre du 15 août 1684 (3). Le vieux médecin admira l'esprit de Son Altesse et sa grande pénétration. Il fut convenu que le duc de Bourbon lirait les Principes de Descartes, mais qu'il n'eu tirerait d'autres conséquences que celles qui en découlent légitimement, selon Bossuet, pour démontrer l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.
Sauveur et la Bruyère commencèrent leurs leçons au duc de Bour-
(1) Cf. notre chapitre vi,p. 139, 110.
(2) 2G mai 1(583, lettre au président de Moulceau.
(3) Mss. de l'hôtel de Condc.
bon après le 15 août. Ils n'eurent aucune peine à estimer immédiatement au-dessous de rien les fades compliments que l'on adressait de tous côtés au prince leur élève. Dans le Mercure ^ ou citait plusieurs l)rodiges d'esprit comme le duc de Bourbon, il y a, dit de Visé (1), des génies heureux à qui l'acquisition des sciences no coûte rien. (J'est ce qu'on a vu dans un jeune i-hétoricien du collège des jésuites de Toulouse, qui a raisonné publiquement de la rhétorique dans toute son étendue, de la poésie et surtout de la franr-aise dans toutes ses règles, et des fortifications ou sièges des places dans un détail fort particulier. Le duc de Bourbon, depuis sa sortie du collège, devait faire mieux encore, s'il fallait en croire M. Louchault (2). Le duc, dont l'esprit devançait l'âge, n'avait plus besoin d'étudier... Une plus grande et plus noble passion, lui disait-ou
Enflammera votre jcime courage ;
Et le ciel, répondant à votre ambition,
A la Gloire bientôt doit faire un passage. Pom" la valem-, elle est née avec vous ; Les Bourbons , les Engliiens , sans un plus long usage ,
Par vaincre dès les premiers coups
Commencent leur apprentissage.
Sauveur avait voulu s'assurer si Son Altesse savait l'arithmétique (3). Le jeune prince avait d'abord montré beaucoup de facilité et de vivacité pour les nombres ; mais lorsqu'il fallut s'appliquer à une matière qui demande beaucoup d'attention, ce beau feu s'était évanoui : on n'allait plus que lentement sur la division, et « déjà Son Altesse voulait apprendre la racine carrée, sans savoir ce que c'est. y> Sauveur s'en plaignait (3 septembre) dans ses lettres à M. le Prince. Vrai géomètre d'esprit et de caractère, il disait froidement, sans employer ni tours ni détours, ce qui était exact ou conforme à la méthode scientifique. Tel Sauveur se montrait alors, tel il fut toujours, n'admettant jamais de superflu dans son enseignement ni dans sa conduite, et marchant avec une rigueur inflexible, dans ses actions et dans ses études, droit à son but. Il voulait apprendre au jeune prince ce qui était nécessaire pour entendre la fortification; rien ne put l'en faire démordre.
(1) Mercure galant, septembre 1684, p. 157.
(2) Mercure galant, août, p. 57.
(3) Mss. de l'hôtel de Condé.
La Bruyère y mit plus de tour et de finesse, mais il ne promit certes point au duc de Bourbon de lui faire acquérir sans peine les connaissauces dont il avait besoin. « L'esprit, dit-il (1 ), s'use comme toutes choses; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument. » La Bruyère ne niait pas les avantages de la naissance et de la fortune ; il disait qu'une grande naissance ou une grande fortune annonce (2) le mérite, et le fait plus tôt remarquer. « Les petits sont quelquefois (3) chargés de mille vertus inutiles ; ils n'ont pas de quoi les mettre en œuvre. » La Bruyère ne niait pas non plus qu'il pût exister des génies extraordinaires, comme ceux que la flatterie attribue aux priuces : il était très curieux de les voir et de leur présenter ses hommages ; mais il n'admettait que sous bénéfice d'inventaire leur hautaine supériorité. « L'on voit, disait-il (4), peu d'esprits entièrement lourds et stupides ; l'on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants ; le commun des hommes nage entre ces deux extrémités. L'intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d'un grand usage, servent à la république et renferment en soi l'utile et l'agréable, comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, le bon conseil, l'esprit du jeu, celui de la société et de la conversation. )) Dans le commun des hommes et parmi les talents ordinaires , la Bruyère trouvait naturellement sa [)lace avec Sauveur auprès de Fabvier, l'habile maître de danse, qui était plus content de M. le duc de Bourbon (5), parce que Son Altesse portait mieux ses bras et son pied droit.
La Bruyère ne nous a pas dit quel fut le sujet de ses premières ler-ons au duc de Bourbon. Je suppose qu'il ne fit point de cours régulier. Il n'en eut guère le temps : M. le Prince attendait son petit-fils à Chantilly pour dresser le plan d'études que l'on devait suivre. Du reste, la Bruyère n'était pas obligé, comme Sauveur, de commencer par des théories abstraites avant d'arriver à la pratique. Il pouvait parler d'histoire moderne, de faits récents , de personnages contemporains ou dont le souvenir était encore vivant à la cour de Louis XIV.
(1) Chap. XI, n° Oî.
(•2) Chap. VI, n» 2.
(3) Chap. XI, no 93.
(4) Chap. XI, n« 86.
(5) 6 septembre 1684, lettre de Delà Xoue ù Condé.
Le maître et l'élève s'entretenaient des familles au milieu desquelles le duc de Bourbon avait acquis l'espoir de briller et de dominer, des contrées dont il voyait tous les jours les princes ou les ambassadeurs. S'ils parlaient des histoires antiques, c'était de celles dont le jeune prince voyaitdes représentations admira])les eu marbre, en bronze, en peinture, en poésie, dans les jardius, dans les palais et les théâtres de Sa Majesté. La Bruyère avait l'air d'expliquer au duc de Bourbon la fortune et le mobilier de son futur beau-père. Tout cela ne coûtait aucune peine à entendre ni à enseigner. Cependant il nous paraît probable que le duc de Bourbon fit avec la Bruyère dans ces premières leçons au moins une lecture sérieuse, les Principes de Descartes, ne fût-ce que la préface ou seulement l'épître dédicatoire à la sérénissime princesse Elisabeth, tante de M.""^ la Duchesse. C'est un morceau remarquable que cette épître : Descartes l'a écrite en philosophe, il le dit lui-même, et il y définit la sagesse à peu près comme le faisaient Aristote et Théophraste : « Quiconque a une volonté ferme et constante d'user toujours de sa raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge être le meilleur, est véritablement sage autant que sa nature le permet. » Descartes voyait dans la princesse Elisabeth toutes les qualités requises à la plus haute sagesse. Ni les divertissements de la cour, ni la façon dont les princesses avaient coutume d'être nourries , qui les détournait entièrement de la connaissance des lettres, n'avaient pu l'empêcher d'étudier ce qu'il y avait de meilleur dans les sciences ; et Descartes avait connu l'excellence de son esprit, parce qu'elle les avait parfaitement apprises en peu de temps. La Bruyère cherchait les mêmes qualités dans le petit-neveu de cette savante princesse, mais il avait peine aies trouver. Le 6 septembre, De la Noue du Vair rendait ainsi compte des premières leçons du duc de Bourbon (1) : « MM. de La Bruyère et Sauveur sont contents de son application ; il y a encore quelque enfance. »
Le 13 septembre, le duc de Bourbon partait pour Chantilly, et Deschamps, ce même jour, écrivait à Coudé pour s'excuser de ne pas accompagner sou petit-fils et pour demander une prolongation de congé, qui devint un congé définitif. On donna à M. Deschamps la maladrerie de Dammartin, dont il prit le titre et laissa la jouissance au médecin Longuereau. — L'abbé Bourdelot était dans la joie : on lui avait en-
(1) Mss. de l'hôtel de Condé.
voyé de Chantilly un pâté de sanglier et, peu après, une Liche entière; il eu parlait avec fierté à M""" de la Fayette, qui n'avait reçu qu'an lièvre et se montrait également contente; elle n'était pas difficile, depuis qu'elle avait repris des forces avec du bouillon de vipère (1). Bourdelot ne cachait pas sa satisfaction de voir le duc de Bourbon faire de belles chasses à Chantilly ; il se moquait de la rhétorique de collège , et offrait à M. le Prince d'excellents conseils sur la nouvelle éducation de son petit-fils. Il voulait qu'on donnât au jeune prince quelques relations à faire, « où il raccourcît au lieu d'amplifier comme dans les classes ». Nul n'était plus propre que le difficile et concis la Bruyère (2) à mettre ce conseil en pratique. L'abbé Bourdelot ne pouvait guère lui adresser un compliment plus délicat. M""" de la Fayette fut plus délicate encore : elle se réjouit du changement que M. le Prince faisait dans l'éducation de son petit-fils, mais elle n'en dit rien.
Le 14 septembre, peu après le départ du duc de Bourbon pour Chantilly, le Dauphin tomba malade à Saint-Cloud, d"une fièvre qui devint assez vite dangereuse. Il fallut employer les remèdes les plus énergiques pour combattre le mal qui semblait près d'emporter le fils unique du roi. L'inquiétude fut si grande que Sa Majesté retarda son départ pour Chambord d'au moins huit jours. Un pareil symptôme, quand il fut connu, jeta l'alarme de tous côtés, surtout parmi les amis de Bossuet. Chacun exprimait son chagrin en faisant l'éloge du Dauphin. Le Dauphin, l'éducation du Dauphin, et les hommes qui l'avaient faite, n'était-ce pas le modèle que l'on devait suivre, quand on était attaché à M. le duc de Bourbon? Et cet idéal disparaissait juste au moment ofi la Bruyère avait le plus besoin de le voir et de l'étudier! Cordemoi était dans la plus grande affliction, et ne cessait pas d'énumérer les qualités du Dauphin. Est-ce pour cela que la Bruyère résuma, sous la forme d'une épitaphe, ce qu'il entendait dire du jeune prince (3)? « Un jeune prince d'une race auguste, l'amour et l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre, plus grand que ses aïeux, fils d'uu héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers, par ses divines qualités et par une vertu anticipée, que les enfants des héros sont jjIus proches de l'être que les autres
(1) Mss. de l'hôtel de Coudù, 19 septembre 1684.
(2) Voltaire.
(3) Chap. XII, n'^ 106.
liommes. » La Bruyère voyait là un progrès contraire à la maxime latine et banale qui veut que tout aille eu dégénérant. Sou progrès était bien conforme au système rêvé par Cordemoi, mais il se trouva en contradiction avec la vérité. La Bruyère ne tardera pas à s'en apercevoir. Telle est la fragilité humaine, que la moindre impatience peut faire échouer au port la plus heureuse éducation. Le 25 septembre, le cœur d'Aune de Gonzague, princesse palatine etgrand'mère du duc de Bourbon, fut porté à l'abbaye de Faremoutiers, selon qu'elle l'avait ordonné par son testament (1). «. Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la séparait du reste du monde ; dans cette sainte montagne que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étaient inconnues, où les vestiges des hommes du monde, des curieux, des vagabonds ne paraissent pas ; sous la conduite de la sainte abbesse qui savait donner le lait aux enfants, aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Aune avaient été heureux. » C'est pour cela qu'après sa mort elle avait rendu son cœur à cet endroit bien-aimé, où Bossuet le reçut en grande pompe, sans oublier que là même cette princesse, qui avait été si bien instruite, perdit le fruit de sa belle éducation, parce qu'au lieu de la conduire, on voulut la précipiter dans le bien et qu'elle tomba dans le mal. La cour de France était bien autrement dangereuse pour un jeune prince que ne pouvait l'être pour une jeune princesse l'abbaye de Faremoutiers. Louis XIV, après avoir voulu apprendre à son fils son métier de roi, commençait à s'en lasser, comme M. le Prince s'était lassé d'apprendre l'art militaire à M. le Duc. Que va-t-il arriver de M. le duc de Bourbon, quel que soit le zèle de ses maîtres (2)? La Bruyère eut l'honneur de s'entretenir avec M""^ la Duchesse, qui lui confia ses inquiétudes sur l'avenir de son fils unique, et lui demanda de faire tous ses efiforts pour le diriger dans la bonne voie, selon les vues de l'évêque de Meaux et de M. le Prince (3). « C'est un excès de confiance de la part des parents, disait la Bruyère, d'espérer tout de la bonne éducation de leurs enfants, et une grande erreur de n'en espérer rien et de la négliger. » M™° la Duchesse en espérait peu, mais elle y travailla beaucoup, et la Bruyère trouvera tou-
(1) Ora'ison funèbre de la princesse j)alatine.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Chap. XII, n'U13.
jours eu elle uu iidèle appui. Il parlait allemaud, c'était eucore uue raisou pour qu'elle lui accordât sa confiance.
Pendant que le Dauphin, bien guéri, chassait à Chambord avec une nouvelle fureur le loup et le sanglier, sans beaucoup s'occuper d'autre chose ; pendant que ceux qui le suivaient s'exposaient à se rompre les os, mais fort peu à déplaire au roi ou à M"" de Maiutenon ; pendant que M. de Liaucourt, le grand veneur, se brisait une épaule, que M. d'Ecquevilly se fracassait le crâne, et que M. le Duc en était quitte pour une lourde chute, M. le Prince, à Chantilly, veillait à ce que le duc de Bourbon, qui avait été rejoint par sa sœur aînée, s'amusât avec elle dans ses grands bois, sans se laisser emporter par le tourbillon de la chasse à courre au delà des limites de la prudence. Le jeune prince attendait patiemment l'arrivée de ses nouveaux maîtres pour reprendre ses études vers la mi-octobre. Déjà la Bruyère allait partir pour Chantilly, lorsque Cordemoi tomba malade. Sauveur partit seul, et annonça à M. le Prince le péril où était Cordemoi. « J'en suis dans la plus grande peine du monde, écrivait Coudé à Bossuet (1), car j'ai pour lui beaucoup d'estime et d'amitié ; et je ne doute pas que vous n'en ayez une grande douleur, sachant l'amitié que vous avez pour lui. » Bossuec ne fut certes pas insensible aux consolations de M. le Prince , « qui connaissait mieux que personne le fond de son amitié », et lui savait gré particulièrement de ce qu'il venait de faire pour l'éducation du duc de Bourbon ; mais M. le Prince ne put blâmer la Bruyère d'être demeuré auprès de Cordemoi mourant.
Le spectacle de la mort de Cordemoi fut fort émouvant : la société des amis de Bossnet était décimée. Il y avait à peine quinze jours que M. de Meaux, étant à faire ses visites épiscopales, écrivit à l'abbé Fleury à Villeneuve, chez M. le contrôleur général, et le pria d'aller le remplacer à Paris auprès de leur ami M. de Vares, garde de la bibliothèque du Roi. Fleury, qui portait lui-même le deuil tout récent de son élève et ami M. d'Amboile, fils de d'Ormesson, accourut au chevet da malade et l'entretint dans les sentiments de la foi la plus vive. « Il avait, écrit Fleury à Bossuet, une grande consolation dépenser à la sainte cité et à la bonne compagnie qu'on y trouvera. Il a philosophé jusqu'à la fin, demandant pourquoi tant de gens, qui s'assemblaient autour de lui, paraissaient alarmés. » — a Pénétré des vérités
(1) Ces lettres de Condé à Bossuet et réciproquement ont été publiées par J. Floquet.
de la religion qu'il méditait toujours, il a eu le bonheur, écrivait l'abbé (le Saint-Luc à Bossuet, de mourir entre les bras de J\I. Fleury. :>) Quelques jours après, le même abbé de Saint-Luc, qui n'avait encore que trente-quatre ans, mourait subitement d'une chute de cheval, en bénissant Dieu d'avoir encore eu le temps de se confesser. Après de si violentes secousses, on comprend l'effet que produisit la mort de Cordemoi. M. Antoine Bossuet, qui assistait à l'agonie, écrivait, le 14 octobre à minuit, une très courte lettre à M. le Prince, pour lui annoncer que Cordemoi était au bout de ses forces; mais il ne peut lui raconter, ce que M. le Prince lui avait cependant demandé, les derniers moments de leur ami. Il se contenta de prier M. de la Bruyère de le lui faire savoir. Le 15 octobre, l'abbé Fleury écrivait à l'évêque de Meaux : ce Eh bien. Monseigneur, il a plu à Dieu de frapper encore ce terrible coup, et de nous ôter encore M. Cordemoi ; il me semble que je ne vois plus que des morts, et à peine sais-je si je suis en vie moi-même : du moins sais-je bien que si j'ai tant soit peu de raison, je ne dois pas me promettre un moment de vie. » Peu après, la Bruyère partit pour Chantilly: je suppose qu'il put dire à Coudé tout ce que M. Bossuet n'avait pu écrire sur Cordemoi et sa famille.
La Bruyère eut tout le temps de penser à leur ami défunt, et se demanda où était maintenant Cordemoi. Lui aussi, il avait philosophé comme M. de Vares jusqu'au dernier soupir, et pensé à la bonne compagnie qu'on trouve dans la sainte cité. Après avoir longtemps cherché, avec Descartes, ce que c'est qu'un pur esprit, il en savait aujourd'hui plus que Descartes n'en enseigna jamais. Cependant rien ne paraissait changé dans la nature ni dans le monde : tout y allait toujours du même train (1). « Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle; même soleil, même terre, même monde, mêmes sensations; rien ne ressemble mieuxà aujourd'hui que demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être plus un corps, mais seulement un esprit. L'homme, cependant, n'est point curieux sur ce seul article : né inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre, il consentirait peutêtre à vivre toujours ; ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce quil en sait; la maladie, la douleur, le cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde ; il faut tout le sérieux de la religion pour le réduire. »
(1) Chap. XVI, n" 32.