AUTOMNE DE
Condé, à Chantilly, trace le programme de l'éducation du duc de Bourbon. — Projet de Chantilly par la Bruyère. — Le moraliste étudie le grand homme fort à son aise. —
Opinions et volontés de Condé. — Rapports de la Bmyère avec les ER. PP. jésuites
Liberté de penser à ChantiUy. — Santeul et ses cautilliaca. — Avis à M. le duc de Bourbon. — Leçons de la Bruyère sur Thistoire ; Condé les fait répéter à son petitfils. — Leçons de géographie. — Hardiesse du professeur. — Leçons de philosophie ou lecture du I'^"' livre des Principes de Descartes. — ■ Réfutation du spinosisme. — Révélations du P. Bourdaloue sur les opinions religieuses de M. le Prince. — La Bruyère contrôle les assertions de l'apologiste. — Il juge Condé et il est jugé par lui d'une manière favorable. Il ne s'attendait pas à réussir aussi bien dans une maison où il était étranger : il ne se fait pas d'illusion svTr son mérite et son utilité. Qu'est devenu M. Descliamps ?
Le roi ayant jeté son dévolu sur le duc de Bourbon pour en faire son gendre, il fallait, pour que Sa Majesté fût contente de son choix, y répondre par un zèle et une j)rudence qui ne laissât rieu à désirer dans l'éducation du jeune prince. (Vondé dressa un plan d'études que la Bruyère appelle dans ses lettres le projet de Chantilly. Voici ce plan d'études, tel que nous avons pu l'extraire des lettres mêmes de la Bruyère.
Le duc de Bourbon avait la droiture d'esprit, Thabileté, la délicatesse :Ies grands, dit la Bruyère (1), s'emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance. Pour développer ces qualités naturelles, les jésuites n'avaient cessé de faire servir, selon les règles de leur institution, toutes les ressources de l'esprit, la politesse, la littérature, l'éloquence même; mais leur œuvre sera bientôt terminée :
(1) Chap. XI, n" U».
il ne leur restait plus, suivant l'expression de l'évêque de Meaux, pour finir leur grand dessein (1), qu'à conduire cet enfant de Dieu, cultivé dès le plus bas âge, jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus-Christ. La Bruyère (2) eut le plaisir de croire que les révérends pères Alleaume et du E,osel, qui continuaient à veiller sur la conduite morale et religieuse du duc de Bourbon, auraient fini avant l'année prochaine de lui apprendre l'histoire sainte, et lui auraient sufiîsamment montré comment Dieu a toujours protégé ses fidèles serviteurs au milieu des agitations du monde. Alors la Bruyère sera chargé de tout ; il aura six grandes heures par jour à travailler avec le duc de Bourbon, et lui fera faire de sérieux progrès. Mais, en attendant, il doit laisser les jésuites achever leur ouvrage, et se contenter du temps que ces collègues, qui faisaient mieux que lui et qui avaient autant de zèle, voudront bien lui laisser. P II était indispensable pour le duc de Bourbon de savoir au moins les éléments du métier de soldat : les occasions, que Dieu, le roi ou la fortune lui offriront plus tard, décideront seules la question de savoir s'il en a les caj)acités. M. Sauveur lui enseignera les sciences militaires ; mais, avant de commencer la fortification, il continuera à expliquer ce qui est nécessaire de l'arithmétique et de la géométrie. 2" M. le duc de Bourbon va être obligé d'être un homme politique : il faut donc qu'il étudie avec soin la «cience particulière des politiques, celle qui, disait l'évêque de Meaux, forme la prudence des princes et enrichit leur sagesse naturelle par l'expérience d'autrui, l'histoire. M. de la Bruyère exposera de vive voix les principales actions des rois qui depuis Charles VII ont régné sur la France, et le jeune prince fera des résumés de ses leçons par écrit, comme le Dauphin avait fait pour les leçons de M. de Meaux. 3** Mais on ue peut comprendre ni la politique ni l'histoire, si l'on ne sait bien la géographie, qui est aussi de la plus grande utilité pour la guerre. Malheureusement cette science n'était alors qu'une série fastidieuse de noms aussi difiiciles à apprendre que faciles à oublier. Pour aider la mémoire du duc de Bourbon et développer son intelligence, M. de la Bruyère y ajoutera l'étude des gouvernements , et se bornera à décrire les frontières de France et les pays voisins qui ont le plus de rapports, en paix ou en guerre, avec le royaume et la cour de France. 4° Il eût été vraiment honteux et funeste à un prince du sang d'igno-
(1 ) Sermon pour la Circoncision.
(2) Première lettre de la Bruyère à Condc.
rer sa propre famille et celles qui lui étaient alliées. M""' de la Fayette avait peut-être écrit sur ce point de sages réflexions. La Bruyère fut chargé d'enseigner la généalogie historique, en commençant par la maison de France pour finir aux principales familles étrangères qui s'y étaient rattachées. Cela comprenait seulement les grands noms de l'histoire, mais ne laissait pas les Richelieu de côté (1). 5° Après cela, puisque le duc de Bourbon devait vivre à la cour, puisqu'il devait avoir la survivance, que son père lui destinait, de grand maître de la maison du roi, il fallait bien qu'il connût les diverses fonctions, l'ordre, le rang et les noms de ceux qui s'y trouvaient; c'est pourquoi il lira avec M. de la Bruyère le livre de l'Etat de France, au moins le premier volume, réimprimé à part, et souvent, presque tous les deux ans; on y trouvait sur la maison du roi tout ce qu'il était nécessaire aux courtisans de bien connaître. Si la Bruyère eût été obligé de faire cette lecture tout seul, il y eût pris fort peu d'intérêt; mais avec le duc de Bourbon, qui connaît mieux le sujet que son maître, il s'instruira et s'amusera des réflexions du jeune prince, sauf à se moquer de l'abbé Besogne, quand l'auteur les ennuiera par de longs et inutiles discours, comme il avait ennuyé le Dauphin en prêchant devant lui. Mais M. le Duc considérait l'Etat de France comme la plus sérieuse de toutes les études, et la Bruyère dut s'en faire un devoir rigoureux. 6° En même temps, pour se distraire, M. le duc de Bourbon étudiera avec M. de la Bruyère, dans les Métamorphoses d'Ovide, ce qu'on appelait la Fable. Les Grecs et les Romains dominaient au théâtre, dans la poésie, dans les beaux-arts : étudier leur mythologie dans Ovide, c'était faire ce que l'on appellerait aujourd'hui un cours de littérature amusante. 7" Enfin, pour grouper toutes ces connaissances dans un cadre philosophique assez vaste et assez neuf, la Bruyère expliquera la doctrine cartésienne à M. le duc de Bourbon, en lisant avec lui le livre de M. Descartes intitulé les Principes; il ne devra pas tant s'appliquer à suivre le système dans ses détails les plus hardis, qu'à en extraire ce qu'il y a de plus solide et de plus facile à comprendre. En un mot, dans la philosophie comme en tout le reste, M. le duc de Bourbon devait éviter tout ce qui sentait l'école , s'en tenir à ce qui était indispensable pour soutenir son rang à la cour, et répondre aux vues et aux desseins de Sa ÏMajesté.
(1) Cf. notre chapitre YI, p. 154, 155.
Ce programme des études de M. le duc de Bourbon à Chantilly nous fait mieux voir que tout commentaire la position de la Bruyère dans la maison de Coudé, et nous en donne la mesure exacte. Mais ce programme ne nous montre pas avec quelle prudence M. le Prince considérait les avantages qu'il pouvait tirer, pour son petit-fils, des maîtres qui lui étaient attachés ; avec quelle vivacité il saisissait en un moment les personnes, leurs intérêts, leurs talents, et même leurs humeurs et leurs caprices ; avec quelle facile compréhension de tout le détail et du plan général de cette éducation il indiquait à chacun ce qu'il devait faire, ce qu'il devait dire, ce qu'il savait, ce qu'il ne savait pas. Rien n'échappait à sa prévoyance, et il donnait ses ordres avec tant de netteté et de douceur, d'un ton si ferme et si posé, que tout le monde obéissait avec joie et faisait son devoir avec une sûreté infaillible.
La Bruyère fut ravi. C'était la première fois qu'il pouvait étudier un grand homme, ou, comme on disait alors, un héros : il le voyait tous les jours, sans pompe, sans ostentation, plein de gloire et de simplicité ; il l'admirait lorsqu'il lui entendait dire : « Je fuyais », avec la même grâce que : c< Nous les battîmes ». Il était heureux de l'entendre «parler aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations; aux voyageurs de ce qu'ils avaient découvert dans la nature, dans les gouvernements , ou dans le commerce ; à l'artisan de ses inventions ; enfin aux savants, comme Sauveur, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. c( Alors, il n'y avait livre que M. le Prince ne lût, il n'y avait homme excellent dans quelque spéculation ou dans quelque ouvrage, qu'il n'eût entretenu : tous étaient sortis plus éclairés d'avec lui (1), et rectifiaient leurs pensées par ses pénétrantes questions ou par ses réflexions judicieuses. » Bossuet le savait bien : il y avait juste un au qu'il lui avait écrit ce billet caractéristique : « Je suis très obligé, Mouseigneur, à Votre Altesse Sérénissime, de l'avis qu'elle m'a donné du livre de M. Claude. Ou me Fa déjà envoyé, je ne l'ai pas encore ouvert. J'espère en aller faire la lecture à Chantilly au commencement du mois prochain, et résoudre avec vous ce qu'il faudra faire pour l'éclaircissement de la vérité. Quand je vous aurai contenté. Monseigneur, je me tiendrai pour invincible. » Comment la Bruyère n'aurait-il pas essayé de faire aussi son profit du talent de Condé pour éclaircir la
(1) Oraison funvbre de Condé, par Bossuet.
vérité? La Bruyère n'avait qu'à écouter : il eu avait l'iiabitude. Plusieurs remarques qui sont clans les Caractères viennent de là. Ce sont des souveuirs de Chantilly, puisés à cotte source limpide et jaillissante qu'on appelait l'esprit de M. le Prince.
La Bruyère fut d'autant plus frappé de la sagesse de Coudé qu'il était peut-être arrivé à Chantilly avec quelques préventions. Coudé passait pour un mauvais caractère : les hommes de lettres lui avaient fait la réputation d'un rude jouteur dans les discussions. Ou prêtait ce mot impertinent à Boileau : « Dorénavant (1), je serai toujours de l'avis de M. le Prince quand il aura tort. » La Fontaine avait imprimé (2) : « Jamais M. le Priuce n'avait tant d'esprit que quand il avait tort. Comme dans la guerre, plus on lui opposait d'ennemis et d'insurmontables difficultés, de même dans la dispute, plus ou entassait d'arguments, d'exemples et d'autorités, plus il triomphait. Pi prenait la victoire et la raison à la gorge, et la mettait de son côté. » La Bruyère eut bientôt deviné le sens de ces fables. La Fontaine excellait à envelopper la vérité, et Coudé perçait à jour toutes les enveloppes. Boileau avait des idées arrêtées en littérature, des principes rigoureux, uue forme un peu étroite : Coudé secouait toutes ces entraves et marchait à son but avec une vitesse incroyable. Ennemi mortel de l'obscurité et de l'affectation, il ne se mettait en peine que d'exprimer nettement ce qu'il croyait vrai (:}), de la manière la plus simple et la plus naturelle, et il ne pouvait souffrir qu'on embarrassât la recherche de la vérité de raisons peu concluantes. Dans la polémique religieuse et philosophique, il jDortait ce coup d'œil d'aigle qu'il avait sur les champs de bataille : il voyait tout de suite le point faible de l'adversaire, et l'attaquait avec uue vivacité qui mettait en déroute les puissants raisonneurs ; ou bien, s'il avait à soutenir le choc d'une argumentation solide, il repoussait énergiquement toute preuve qui n'était pas démonstrative ; il ne se rendait jamais Cju'à l'évidence (4). La contestation finie, il n'y pensait plus : c'était une douceur charmante, capable d'éteindre la colère la plus allumée ; et il éprouvait un véritable chagrin, quand on laissait voir quelque sensibilité sur les choses peu obligeantes qui lui étaient échappées dans la chaleur de la dispute.
(1) Méviolrcs de Louis Racine.
(2) Comparaison (T Alexandre et César avec M. h Prince et il/s'' le jirince de Cont'i.
(3) Bergier.
(4) Bergier, p. -243.
En religion, il était catholique; il le disait liautement (1). Dans ses conversations, il était un peu trop libre. Il n'approchait point des sacrements, et il prétendait que c'était par scrupule. « Quoi de plus aisé, disait-il (2), quand on ne croit rien, que de se jeter aux pieds d'un prêtre et de recevoir la communion de sa main? Mais quand on est très persuadé, comme je le suis, de la vérité de ces mystères, et qu'on croit sans hésiter que Jésus-Christ est réellement et substantiellement dans le saint sacrement de l'autel, le respect de la religion et la connaissance de l'état où l'on est empêchent d'en approcher. » Pour un si fort dialecticien, ce raisonnement est bien faible, et la Bruyère (3) s'en aperçut facilement ; mais s'il n'approuvait pas les scrupules de M. le Prince, il se sentit bien libre avec lui, et dans sa conduite et dans son enseignement.
En philosophie. Coudé avait jadis adopté le panthéisme de S^nnosa, qui confond Dieu et la personne humaine dans la nature universelle. Quoiqu'il fût bien revenu de cette opinion, il en avait encore un peu le langage (4). Il avait coutume de dire souvent : c( Je ne comprends pas comment ou peut convenir d'une nature infiniment parfaite et très digne d'amour, et en même temps lui refuser un culte religieux. » Il était toujours cartésien : s'il doutait de quelques opinions de Descartes (5), il aimait sa méthode et sa manière de philosopher. Elle accoutumait les jeunes gens (6) à penser, à se tenir en garde contre les faibles raisons, à remonter toujours aux causes premières, à juger sérieusement les choses qui se rencontraient dans la vie, et à ne suivre dans leur conduite que la vérité et la vertu. — Enfin, eu étabhssant pour principes des idées simples, claires et généralement admises (7), Descartes ôtait beaucoup de sujets de querelles, et disj)osait les esprits à la réflexion et à la concorde.
Coudé voulait que la bonne intelligence régnât parmi toutes les personnes attachées à l'éducation du duc de Bourbon (8). La meilleure preuve que des hommes de lettres dans cette condition pussent lui donner de leur capacité, était de bien s'entendre entre eux et de vivre
(1) Bergier, p. 158.
(2) Bergier, p. KJl.
(3) Chap. su, no 80.
(4) Bergier, p. IGl.
(5) Préface des Principes.
(6) Fleury, Traité des Études.
(7) Préface des Primipes.
(8) Du sublime dans les mce2irs, par le R. P. Rapin, p. 60 et 64.
parfaitement d'accord. Peut-être la Bruyère avait-il quelque peine à comprendre les inquiétudes de M. le Prince sur ce sujet. Dans tous les cas, il avait besoin de savoir au juste ce qui était exigé, pour éviter le sort de M. Deschamps. Une anecdote fut racontée, peut-être par Coudé lui-même, qui rendit sa pensée bien claire. Les hommes qui ont le plus d'intérêt à rester unis se divisent souvent pour la moindre chose. M. le chevalier G. de Saint-Micault, de la famille du maréchal de Chamilly, l'ancien compagnon d'armes de M. le Prince, et H. de Xoailles, comte-évêque de (Jhâlon (sur-Saône) venaient, dans un coin isolé delà Bourgogne, de se brouiller sans aucun motif raisonnable. Le l""" octobre, M. de Thésut, qui représentait l'autorité des Condé dans ces quartiers éloignés, écrivait à Condé et traçait im tableau de cette brouille auquel il est impossible de rien comprendre. Cependant la colère était grande des deux côtés. Plaintes et récriminations arrivèrent à Chantilly à peu près en même temps que la Bruyère, qui consigna cet apologue dans ses notes sous cette forme (1) : « G et H sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée déserte, solitaire; éloignés des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière solitude ou l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque. Il est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leur haine dans leurs familles. Jamais des parents , et même des frères , ne se sont brouillés pour une moindre chose. » Plus tard, on apprit que le comte-évêque avait de bonnes raisons de se plaindre. M. le baron de Saint-Micault, l'aîné, habitait avec sa famille le château de Saint-Micault; le chevalier de Saint-Micault, le cadet, habitait avec sa mère le château de (Jersot. Leur oncle était grand vicaire du comte-évêque de Châlon • La cause première de la désunion fat une fille de grande beauté, qui était à M"'= de Saiut-Micault et qui aurait bien voulu épouser M. le chevalier. Il vivait avec elle au vu et au su de toute la province, et il en avait eu déjà deux enfants. Plusieurs fois le comte-évêque s'était plaint de ce scandale. Pour y porter remède, le grand vicaire avait proposé un mariage avec M"'. de Cassy, riche héritière, qui était au couvent des Ursules et passait pour une fort belle personne. ]Mais ce mariage traînait en longueur. Chaque fois que les négociations paraissaient
(1) Chap. V, n" 47.
sur le point d'aboutir, il arrivait quelque obstacle imprévu qui empêchait M. le chevalier do prendre le remède. A la fin, M'" de Cussy se lassa d'attendre sa guérison an couvent des Ursules. « Il y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parti (1) : elles ne laissent guère échapper les occasions sans se préparer un long repentir ; il semble que la réputation des biens diminue avec celle de leur beauté. Tout favorise au contraire une jeune personne, jusques à l'opinion des hommes qui aiment à lui accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable. » Heureusement pour M"" de Cussy, elle n'était point encore à cet âge où les partis sortables font entièrement défaut. Tout d'un coup le chevalier de Saint-Micault prit sa résolution ; il était tout prêt pour le mariage : il avait même déjà chez lui la demoiselle de compagnie de sa promise. Il alla avec sou frère enlever M"" de Cussy de son couvent; on signa le contrat; un ban était déjà publié, et M. de Thésut couvrait l'entreprise de la protection du gouverneur de Bourgogne. Cependant il y avait eu rapt et bris de clôture ; le lieutenant criminel avait dressé procès-verbal. MM. de Saint-Micault y avaient répondu par une odieuse calomnie contre le comte-évêque : ils l'envoyèrent à M. de Châteauneuf, chargé des affaires religieuses auprès du roi. L'évêque, accusé de jansénisme, faisait les visites épiscopales dans la paroisse de Cersot; il voulut entrer au château; on lui ferma rudement la porte. Il fit dire à M. de Saint-Micault, par le curé dudit lieu, que, tant que cette créature resterait dans sa maison, il ne serait point marié. M. de Saint-Micault répondit qu'elle ne sortirait point, qu'elle était à sa mère, qui ne la voulait point éloigner, et que si quelqu'un voulait s'opposer à sou mariage, on lui forcerait la main. L'évêque défendit aux curés de Cersot et de Saint-Micault de marier M. le chevalier de Saint-Micault. Condéfut pressé de tous côtés d'intervenir, comme gouverneur de Bourgogne. L'évêque lui écrivit aussi et lui démontra fort clairement qu'on avait abusé de sa protection, et que M'^" de Cussy était jalouse de la demoiselle de compagnie qu'on lui voulait donner. Comment sortir de là? Condé ne le voyait pas, lorsque la petite vérole vint dénouer cette intrigue. La pauvre fille grêlée fut renvoyée avec ses deux enfants, et le chevalier de Saint-Micault épousa M^^° de Cussy. « Combien de filles (2), à qui une grande beauté n'a jamais servi qu'à faire espérer une grande fortune! )>
(1) Chap. m, n" 60.
(2) Chap. m, no 61.
IDO LA BRUYERE
Pendant ce temps-là, ces vertueux et savants célibataires, qui entouraient le duc de Bourbon, vivaient à Chantilly dans nue parfaite union, suivant les volontés de M. le Prince. La Bruyère a rapporté les procédés qu'ils employaient : c'étaient ceux du petit concile présidé par Bossnet. « Le plaisir de la société se cultive (1) par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelque différence d'opinions sur les sciences : par là, ou l'on s'affermit et l'on se complaît dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit ])ar la dispute. »
La Bruyère avait avec les révérends pères une grande ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et quelques différences d'opinion sur ce qui regarde les sciences. En 1678, M. de Benserade avait dédié au duc de Bourbon (2) un joli volume, orné de belles gravures sur bois et intitulé les Fables d'Ésope, en quatrains, dont il y avait une partie au labyrinthe de Versailles. Les révérends pères n'approuvaient pas le zèle qu'avait mis M. Deschamps à faire répéter les quatrains de Benserade au jeune prince. La Bruyère avouait qu'il aimait mieux les [fables de la Fontaine. M. de Benserade avait fait un gros ouvrage sur la Fable :pour en dégager ce qu'il y avait de plus grand et de plus beau, et bien montrer les solides moralités qu'elle renferme, il avait traduit les Métamorphoses d'Ovide (3) en rondeaux. Il était très fier d'être sorti de la route ordinaire, parce qu'elle est, dit-il (4), trop fréquentée ; et il désirait que les jeunes gens de bonne famille apprissent la Fable avec ses rondeaux, où il prétend « qu'elle est d'un goût assez fin et de quelque sel assaisonnée ». Les révérends pères aimaient mieux qu'on apprît la Fable dans les Mctamorpkoses d'Ovide (5), purgées des passages trop libres et enrichies de notes pour faciliter l'intelligence du texte. La Bruyère préférait le texte pur, sans notes ni commentaires (6) ; il fut approuvé de M. le Prince.
Ce qui donna vite à la Bruyère dans la société de Chantilly un certain crédit, ce fut la manière dont il put parler à M. le Prince lui-même des affaires d'Allemagne et de Hongrie. Coudé prenait un intérêt particulier aux événements militaires; sur ce point, il était avide d'in-
(1) Chap. V, n>^ Gl.
(2) Paris, chez S. Mabie Cramoisy, 1678.
(3) Paris, chez Mabre Cramoisj-, 1675.
(4) Dernier rondeau des 'Métamorphose:^.
(ô) Édition du P. Jouvency.
(6) Chap. XIV, no 72.
formations. Les gazettes, les revues, les lettres des nouvellistes, les relations des gens de guerre, la correspondance des diplomates, les récits des voyageurs suffisaient à peine à satisfaire sa curiosité.' Il suivait sur ses cartes les armées en campagne, prévoyait leurs divers mouvements, expliquait les desseins des généraux, en jugeait l'exécution, et souvent en prédisait les résultats, si bien que les puissances belligérantes auraient eu grand intérêt, assure le R. P. Bergier, à savoir ce qui se disait et se pensait à Cliautilly. L'attention de Coudé était alors tournée vers le siège de Bude par les troupes impériales. L'an passé, les Turcs avaient assiégé A'^ienne et mis l'empereur Léopold à deux doigts de sa perte ; la victoire de Jean Sobieski, roi de Pologne, l'avait sauvé : l'Autriche était délivrée, mais presque toute la Hongrie était encore entre les mains des musulmans. Cette année 1 684, les troupes de l'Empereur avaient gagné la bataille de V iszgrade, pris Pestli et allaient prendre Bude d'assaut, lorsque la poudre des mines se trouva inondée. On accusait les ministres allemands d'avoir par leurs intrigues empêché le prince Charles de Lorraine, qui commandait l'armée impériale, de remporter ce succès décisif. Il y avait là des obscurités que Condé ne pouvait éclaircir. La Bruyère lui fournit sur riiistoire et les affaires de Hongrie des indications précieuses. Où les avait-il prises? Dans un livre allemand, dont M. le Prince lui commanda de faire aussitôt une traduction. La Bruyère ne pouvait recevoir une plus agréable marque de confiance. « Il convint que les charmes delà maison de Chantilly (1) n'avaient rien de comparable à la société de celui qui en faisait les honneurs. »
Les pères jésuites entretinrent la Bruyère du plaisir de vivre avec un héros aussi instruit que M. le Prince : il fallait remonter jusqu'à l'antiquité pour trouver un si bel exemple. La retraite du grand Scipion dans sa maison de campagne proche Capoue^ après avoir conquis l'Afrique et l'Asie, avait moins d'éclat que celle de M. le Prince dans son domaine de Chantilly ; la Bruyère partageait cet avis (2). a Chez nous, le soldat est brave et l'homme de robe est savant; nous n'allons pas plus loin. Chez les Romains, l'homme de robe était brave et le soldat savant : un Romain était tout à la fois et le soldat et l'homme de robe. Il semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les métiers, ou de la robe,
(1) Bu, grand et du, sublime dans ki mœurs, par le P. Rapiu, p. 50, 51.
(2) Chap. II, n^s 21) et 30.
1!)J LA BRUYERE
OU de répée, ou du cabinet, ou de la cour. L'un et l'autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien, » Tout bien considéré, disaient les jésuites (1), c'est une espèce de miracle que cette maison : il a fallu un aussi grand ouvrier qu'est ce prince pour tirer tant de beautés d'une ancienne masure de la maison de Montmorency, et pour faire ce qu'il y a de plus accompli dans le royaume d'un vieux château qui n'avait rien de beau ni de régulier. La Bruyère partageait cette aversion pour l'architecture du moyen âge, et il aimait mieux la froide régularité des édifices antiques ; mais ce qu'il admirait le plus dans M. le Prince (2), c'était de joindre aux plus belles et aux plus hautes connaissances l'atticisme des Grecs et Turbanité des Romains. La grandeur de son caractère se découvrait jusque dans les embellissements de Chantilly, mais elle était bien plus visible dans sa manière de gouverner la cour dont il y était environné.
C'e que les jésuites admiraient le plus dans la cour de Chantilly, c'était la liberté dont on jouissait, sous l'autorité de M. le Prince, de penser tout ce qu'on voulait. La Bruyère semble confirmer sur ce point leur témoignage. « Il est ordinaire et comme naturel (8) déjuger du travail d' autrui seulement par rapport à celui qui nous occupe. Ainsi le poète, rempli de grandes et sublimes idées, estime peu le discours de l'orateur, qui ne s'exerce souvent que sur de simples faits ; et celui qui écrit l'histoire de son pays ne peut comprendre qu'un esprit raisonnable emploie sa vie à imaginer des fictions et à trouver une rime ; de même le bachelier plongé dans les quatre premiers siècles traite toute antre doctrine de science triste, vaine et inutile, pendant qu'il est peut-être méprisé du géomètre. » Cette observation de la Bru3^ère s'applique à toutes les cours, à toutes les classes de la société, à la société française tout entière, à Thumaaité : mais elle était vraie à Chantilly comme partout ailleurs. Je n'oserais affirmer que le discours de l'orateur, qui s'exerce souvent sur de simples faits, fût le discours de Bossuet sur l'histoire universelle ; je suppose volontiers que celui qui écrit l'histoire de son pays était feu M. de Cordemoi ou son fils. Je soupçonne les révérends pères Alleaume et du Rosel, quoiqu'ils ne fussent plus jeunes, d'avoir eu quelque ressemblance avec le bachelier en théologie qui ne sortait pas des quatre premiers siècles de l'Église.
(1) Du grand et du sublime, par le P. Rapiu, p. 58. 59.
(2) Chap. XII, nû 18.
(3) Chap. XII, n» 62.
Mais 1g g-éomètre, qui ne comprenait rien à toute antre science que la géométrie, est assurément Sauveur, et le poète rempli de grandes et de sublimes idées, qui dédaigne le reste, c'est Santeul, qui vint alors présenter ses Cantilliaca à M. le Prince et qui parlait de ses propres poésies avec une admiration naïve et ridicule.
La Bruyère se mit à l'aise avec Santeul. Il le connaissait : c'était un proche parent du sieur Huerne (1), il l'avait pu voir rue du Battoir Saint-André à Paris; c'était un excellent homme, mais un enfant en cheveux gris, dont tout le monde s'amusait dans la maison de Condé. On aimait son esprit, on respectait son talent et l'on admirait sa verve extraordinaire; mais on se moquait de sa vanité, on riait de ses colères, on se faisait un jeu de sa personne. L'abbé Bourdelot lui-même raillait froidement Santeul, si bien qu'on ne sait s'il parlait,sérieusement ou non dans la lettre où il annonçait à M. le Prince les Cantilliaca (2). « Les vers de M. Santeul sont fort beaux. Il est né poète latin : il s'est élevé au-dessus des autres. Il est vrai qu'il avait des sujets qui échauffent le cœur et l'imagination, et sur lesquels on peut écrire magnifiquement. Il a même écrit en cette occasion plus galamment qu'il n'a coutume. Si Corneille, qui était son copiste, vivait encore, il en ferait de belles traductions. » P. Corneille avait traduit en vers français quelques pièces de vers latins de Santeul sur la gloire du roi et sur les monuments de Paris et de Versailles : il venait de mourir le P'' octobre. Les Cantilliaca, ou les Chantilliennes, sont une œuvre du même genre en l'honneur de Condé et de tout ce qui se rapporte à Chantilly, avec un prologue et un épilogue qui ont pour but de relier ces diverses pièces assorties et d'en faire un seul tout (3). Santeul y avait célébré la beauté de Chantilly, ses vallons ombragés, ses grottes de verdure, la profonde retraite de ses bois, ses belles sources d'eau vive et ses heureuses collines ; il avait chanté la gloire de ses habitants, la grandeur de Condé, sans toilette et vêtu comme un campagnard; sa modestie, qui ne pouvait souffrir les louanges ; son avidité à lire les annales des rois de France, ses critiques sur Varillas et autres historiens; ses exploits, qui lui faisaient cortège au milieu de ses jardins, où il aimait à se promener avec ses anciens compagnons d'armes. Santeul avait
(1) Cf. notre chap. iv, p. 100.
(2) Mss. de l'hôtel de Condé.
(3) Santeul à Chantilly, par M*** (brochure), Paris , 185C.
aussi composé des inscriptions pour les plus beaux endroits de Chantilly, comme celles des monuments de Paris que Corneille avait traduites en vers français ; il avait admiré la machine d'eau de Chantilly non moins que celle de Marly : il avait élevé les cascades du grand canal aussi haut que celles de Versailles, et il s'était laissé inspirer par l'aimable Silvie, comme si l'ombre de feu Théophile Viaud l'avait chargé de prendre sa place. Enfin il avait usé du droit qu'ont les poètes de prédire l'avenir, pour annoncer les futures prouesses du duc de Bourbon, sans oublier ni la beauté de sa sœur, ni la vertu de sa mère, ni la gloire et la sagesse de son père. En voyant le jeune prince monter les chevaux que M. de Gourville lui avait envoyés de Paris par M. de Xaintrailles, capitaine au régiment d'Eughien, Santeul,avec son œil de poète, lui avait découvert une grande valeur guerrière ; en voyant l'impatience que montrait le petit prince po.ur recevoir son costume de chasse, Santeul s'était récrié comme s'il l'avait vu partir pour la guerre, et, après avoir peint les grâces enfantines et la figure imberbe de ce jeune héros, disgracié de la taille , il l'avait montré grand comme un géant, entouré d'une armée victorieuse, et marchant, au milieu du carnage, sur des monceaux de cadavres des ennemis vaincus. Alors il avait convoqué les âmes de ses glorieux ancêtres à ce magnifique spectacle, et il avait proclamé la joie de tous les vieux Bourbons en reconnaissant leurs vertus dans leur descendant, qui n'avait pour les surpasser qu'à demander à son père ce qu'il était et à son grand-père ce qu'il devait être.
Santeul lisait ses vers latins avec le feu d"uu poète inspiré par Apollon, avec les transports d'une pythonisse, avec les grimaces et les contorsions d'un fou. La Bruyère, comjjaraut les vers de Santeul à ceux d'Ovide qu'il lisait fort tranquillement avec M. le duc de Bourbon, ne jjut s'empêcher de les trouver médiocres et de dire (1) : « Quel supplice que d'entendre prononcer de médiocres vers avec toute l'emphase d'un mauvais poète ! » Santeul se plaignait qu'on ne rendît point justice à la littérature latine ; il ne craignait pas , avec l'approbation des jésuites, de la mettre au-dessus de la littérature française : il préférait les anciens aux modernes, et, pour démontrer qu'on pouvait avoir autant d'esprit en latin qu'en français, il citait à chaque instant les écrivains latins (2). « Lucain a dit une jolie chose ; il y a un bon mot de
(1) Chap. I, n» 7.-
(2) Chap. V, no 73.
Claiidien ; il y a cet endroit de Sénèque. Et là-dessus une longue suite de latin, que l'on cite devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui feignent de l'entendre. » « Le secret, y> ajoutait la Bruyère (1), « serait d'avoir un grand sens et bien de l'esprit ; car ou l'on se passerait des anciens, on, après les avoir lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs, et les citer à propos. y> Alors Santeul (2), prêt à sauter aux yeux de la Bruyère, s'agitait et criait contre les liistoriens et leur froide critique; il écrasait de ses mépris la stérilité de leur imagination ; il se roulait presque à terre pour peindre la bassesse rampante de leur esprit, il se relevait pour montrer la grandeur des poètes, il tonnait i3onr dire la puissance de leur génie ; il tempêtait en proclamant leur gloire, qui a rendu les héros immortels. La Bruyère répondait froidement (3). « La vie des héros enrichit l'histoire, et l'histoire a embelli la vie des héros. Ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire , ou ceux à qui elle a fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens. )> Mais on dut objecter à la Bruyère que, pour le style au moins, il fallait bien reconnaître l'infériorité des historiens. Dès qu'ils voulaient s'élever audessus du ton ordinaire de la prose et employer des expressions un peu hardies et des métaphores pittoresques, comme le font Yarillas et Mainbourg, ils tombaient dans le style vain et puéril. M. le Prince Ini-même le déclarait. La Bruyère fut obligé de céder sur ce point. ((. Il faut, dit-il (4), éviter le style vain et puéril, de peur de ressembler à Dorilas au à Handbourg. L'on peut au contraire hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu'il y a à s'en servir ou à les entendre. »
On peut aussi admettre que le duc de Bourbon, qui voyait fort bien le ridicule de Santeul, fut assez médiocrement flatté des compliments exagérés que lui adressait le poète. Peut-être Condé, peut-être la Bruyère ou un autre lui firent remarquer combien il lui était difficile de justifier les glorieuses prophéties faites à Chantilly. Le jeune prince, piqué dans son amour-propre, ne pouvait se plaindre devant Santeul, mais il faisait devant lui l'éloge des vers latins que Commire et autres
(1) Chap.v, no 73.
(2) Chap. XII, n-^ 5G.
(3) Chap. I, n° 12. Dorilas pour Varillas, Handbourg pour Mainbourg.
(4) Chap. I, n« 66.
jésuites avaient composés en sou liouueui- au collège Louis le Giand. La Bruyère l'eu blâmait (1). « C'est une faute contre la politesse, disait-il, de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui aces mêmes talents : comme devant ceux qui vous lisent leurs vers , un autre poète. » Mais aussi pourquoi Sauteul célébrait- il la modestie de M. le Prince qui ne pouvait souffrir de louanges, et venait-il ensuite en adresser de si violentes au duc de Bourbon? Est-ce qu'il supposait que le jeune prince serait assez naïf pour mordre à l'appât grossier de cette flatterie 'f La Bruj'^ère avouait que le flatteur n'a pas assez bonne opinion de soi ni des autres; mais il soutenait que Santeul n'était pas un flatteur : « C'est, disait-il (2), un homme de bien qui dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables. Il y avait une sorte de férocité (3) à repousser indifféremment toute sorte de louanges : l'on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables. »
La Bruyère se trouva souvent dans une situation aussi délicate que celle de Santeul (4). Les soirs, à Chantilly, M. le Prince faisait redire de suite au duc de Bourbon les choses qu'il avait écrites et que la Bruyère lui avait expliquées ; on peut se figurer sur c[uels charbons ardents était le professeur d'histoire pendant ce temps-là. Si Condé trouvait le professeur en faute, tout le monde s'élevait contre un homme qui n'avait pas encore de réputation. Aucun de ceux que la Bruyère tenait déjà pour des amis n'aurait osé prendre son parti; heureux s'ils ne s'associaient pas à ces critiques.
Coudé savait le plus souvent distinguer, dans les erreurs de sou petit-fils, ce qui était la faute de l'élève; mais l'entourage de Sou Altesse était fort disposé à ne voir partout qtte les fautes du maître. Louis XI, dont la Bruyère expliquait la vie et les actions, n'avait rien qui pût plaire aux grands seigneurs du temps de Lotiis XIV : la politique cauteleuse et les mœurs si peu héroïqties de ce règne devaient être profondément désagréables aux compagnons de Condé ; ils ne pouvaient sourire ni à la malice bourgeoise du roi, ni aux atrocités d'Olivier le Dain et de Tristan l'Ermite. Enfin l'histoire est une science
(1) Chap. V, n° 33.
(2) Chap. XII, n° 5G.
(3) Chap. V, n» 35.
(4) Lettre de la Bruyùre^ n" iv.
qne tout le monde croit savoir, et chacun avait son mot à dire sur la manière dont on l'enseignait au duc de Bourbon. Tous les amis de Condé n'étaient pas savants. II fallait le pardonner à ces vieux gentilshommes qui avaient passé toute leur vie sous le harnais de guerre et n'avaient pas eu le temps d'étudier ; mais la Bruyère avait peine à pardonner à ces hommes qui, comme Gourville, n'avaient d'autre titre que la faveur ou la richesse pour lui faire la leçon. « La faveur des princes n'exclut pas le mérite, disait-il (1 ), mais elle ne le suppose pas aussi. » Et « souvent où le riche parle et parle doctrine (2), c'est aux doctes à se taire, à écouter, à applaudir, s'ils veulent du moins ne passer que pour doctes. » Je crois que, dans ce cas-là, il se taisait plus souvent qu'il n'applaudissait. Mais les éloges que lui adressa M. le Prince au milieu du silence général furent pour lui les plus doux encouragements.
La Bruyère semble avoir été informé de la mésaventure de M. Deschamps avec feu M'"'' de Richelieu chez M"® de la Fayette, car il nous indique fort nettement le défaut de M. Deschamps dans l'éducation du duc de Bourbon. « Ne parler aux jeunes princes que du soin de leur rang est, dit-il (3), un excès de précaution, lorsque toute une cour met son devoir et une partie de sa politesse à les respecter, et qu'ils sont moins sujets à ignorer aucun des égards qui sont dus à leur naissance, qu'à confondre les personnes et à les traiter indifféremment et sans distinction de conditions et de titres. Ils ont une fierté naturelle qu'ils retrouvent dans les occasions : il ne leur faut des leçons que pour la régler, que pour leur inspirer la bonté, l'honnêteté et l'esprit de discernement. » C'était le but qu'il poursuivait en apprenant à M. le duc de Bourbon le blason et les généalogies de la maison de France, et en lisant avec lui VEtat de France de M. l'abbé Besogne.
Cependant la Bruyère, soit par modestie et pour ne pas montrer des prétentions qu'il ne pourrait pas soutenir, soit par prudence et pour éviter les écueils où M. Deschamps s'était brisé, établit avec soin une distinction importante entre la politesse des manières et la politesse de l'esprit : il déclara au jeune prince lui-même que, s'il était heureux de travailler, comme les jésuites l'avaient déjà fait, à polir son esprit, il refusait absolument de lui apprendre la politesse des manières
(1) Chap. XII, n'J G.
(2) Chap. Xli, n» 17.
(3) Chap. IX, n'^ 43.
« L'on peut définir, disait-il (1), l'esprit de politesse, l'ou ne peut en fixer la pratique; elle suit l'usage et les coutumes reçues; elle est attachée au temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes ni dans les différentes conditions; l'esprit tout seul ne la fait pas deviner, il fait qu'on la suit par imitation et que l'on s'y perfectionne. » Bien en prit à la Jiruyère d'avoir eu cotte prudence; il nous a fait lui-même l'aveu des fautes qu'il commit contre l'étiquette de la maison de Condé (2) : « Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachées aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d'esprit, et que Fusage apprend sans nulle peine. Juger des hommes par les fautes qui leur échappent en ce genre, avant qu'ils soient assez instruits, c'est en juger par leurs ongles ou la ^jointe de leurs cheveux, c'est vouloir un jour être détrompé. » Yoilà pourquoi il renvoyait l'enseiguement de la politesse d'abord au jeune prince lui-même, en l'avertissant que c'était une des meilleures manières de montrer l'esprit qu'il pourrait avoir, ensuite à toutes les personnes qui l'accompagnaient,. aux gentilshommes qui le suivaient, à la cour, aux dames comme M""" de la Fayette et M"" de Laugeron, à M'"'' de Moutespan, et peut-être à M'"* la duchesse de Bourbon elle-même ; enfin à toutes les personnes de tout sexe qui auront de l'autorité en cette matière et voudront bien en prendre laresponsabilité. Quant à lui, entièrement dégagé, il devisait à son aise, avec assez de malice, sur cette difficile question : « Il y a des tempéraments, dit-il (8), qui ne sont susceptibles que de la politesse, il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents et à une vertu solide. Il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite et le rendent agréable, et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse. Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que , par nos paroles et nos manières , les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes. » Après cela, la Bruyère, en •expliquant au duc de Bourbon les généalogies, les conditions des courtisans, leurs titres et leurs fonctions dans la maison du roi, pouvait ajouter : « J'éviterai avec soin d'offenser personne (4), mais sur toutes choses un homme d'esprit, si j'aime le moins du monde mes intérêts.»
(1) Chap. T. n" 32.
(2) Chap. XII. n" 36.
(3) Chap. V, n'^ 32.
(4) Chap. II, n'^ 3»;.
La géographie et les gouvernements offrirent plus de difficultés ù la Bruyère que la généalogie et l'Etat de France. Les noms et les j)ersonnes n'étaient pas connus du duc de Bourbon. Le jeune prince avait beaucoup de peine à se loger dans la mémoire les mots suisses et allemands ou hollandais qu'il rencontrait en étudiant le cours du Rhin. La Bruyère ne pouvait pas dire, comme Boileau, en face de ces syllabes rébarbatives :
Grand roi, cesse de A-aincre, ou je cesse d'écrire.
Il fallait apprendre ces noms étrangers par cœur : le seul agrément qu'il pût y ajouter était d'exposer la constitution des cantons suisses, des principautés ecclésiastiques, des burgraviats, des landgraviats , des électorats, des seigneuries, abbayes et autres Etats de l'empire d'Allemagne et des Provinces-Unies des Pays-Bas. Les admirateurs de la poésie latine et de la poésie française avaient beau jeu pour rire de l'harmonie de ces noms barbares ; les courtisans trouvaient les gouvernements et les mœurs de ces Etats parfaitement ridicules. La Bruyère félicitait sincèrement M. le duc de Bourbon, qui savait si bien le latin , de ne pas mépriser la langue de sa mère et de M™° la Dauphine. « L'on ne peut guère, répétait-il (1) , charger l'enfance de trop de langues, et il me semble que l'on devrait mettre toute son application à l'en instruire. Elles sont utiles à toutes les conditions des hommes , et elles ouvrent également l'entrée à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Je suis persuadé que le petit nombre d'habiles et le grand nombre de superficiels vient de l'oubli de cette pratique. » C'était aussi l'opinion de M. le Prince : il avait fait apprendre l'allemand à M. le Duc (2) dans son enfance, et M. le Duc parlait bien cette langue et l'écrivait bien, dit Spauheim. Si l'on remet cette étude si pénible à un âge plus avancé et qu'on appelle la jeunesse, l'on n'a pas la force d'y persévérer. M. le duc de Bourbon ne pouvait pas consumer à la recherche des langues le temps qu'il devait employer à l'usage de ces langues, ni borner à la science des mots un âge qui veut aller plus loin et demande des choses. Ce serait perdre les premières et les plus belles années de sa vie. Mais la Bruyère regrettait que M. le duc de Bourbon n'eût pas acquis un si grand fonds lorsque tout s'imprime dans l'âme
(1) Chap. XIV, 11° 71.
(2) Relation, par Spanheim, p. «G.
uaturellement et profondément, lorsque la mémoire est iieave, prompte et fidèle, lorsque l'esprit et le cœur sout encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l'on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l'on dépend. — Et pourquoi apprendre les langues étrangères? La française ne suffisait-cllo pas ? La France n'était-elle pas ce qu'il y avait au monde de plus graud, de plus fia , de plus noble ? Les princes étrangers ne venaient-ils pas y clie relier, par eux-mêmes ou par leurs ambassadeurs, la politesse des mœurs et l'art de gouverner les peuples? — La Bruyère répondait (1) : « Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés : de même toute campagne n'est pas agreste. » Il entendait ce terme en métaphore, et il pouvait citer Chantilly comme preuve de son assertion : « Toute ville n'est pas polie. » Qui ne connaissait des villes de province vraiment barbares aux yeux des gentilshommes de la cour? Enfin il alléguait la singulière découverte qu'il avait faite lui-même tout près de là, en Normandie, où il avait trouvé le villageois doux et insinuant, et le magistrat, rustique et grossier. Mais le duc de Bourbon, qui prenait grand plaisir à ces discussions , était heureux d'accabler son maître sous le poids des exemples illustres contraires à sa théorie. Le roi, le duc d'Orléans, le Dauphin, n'avaient point appris de bonne heure les langues étrangères; M. le Prince avait appris autre chose, l'art militaire. Le duc de Bourbon s'en contentait. C'est alors que, pour mieux cacher sou ironie, la Bruyère, empruntant une expression antique fort connue des poètes latins de cette époque, répondait (2) : (( Les enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des années. Le mérite, chez eux, devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le reste des hommes ne sort de l'enfance. »
La Bruyère avait bien grandi, même dans sa propre estime, en venant auprès de M. le Prince. Il voulut se rendre compte du changement qui s'était fait en lui : et, se comparant à un couvreur (3), qui ne songe qu'à couvrir quand il monte sur les hauts combles des maisons, il s'appliquait à bien faire, tandis que le fanfaron ne travaille que pour qu'on dise qu'il a bien fait. Il garda le souvenir des quelques mois
(1) Chap. XII, n» 22.
(2) Chap. II, n^ 33.
(3) Chap. II, n" IG.
([u'il passa à Chantilly comme de l'un des moments les plus heureux de sa vie. C'est la seule date que l'on trouve bien marquée dans la première édition de son livre des Caractrres. « Il y a quarante ans, dit-il (1), je n'existais point, et il n'était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n'être plus. J'ai donc commencé, et je continue d'être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quelque chose n'est pas Dieu, qu'on me dise ce que c'est. » Ces lignes sont le résumé, en style simple et familier, du vingtunième paragraphe de la première partie des Principes de Descartes, que la Bruyère, âgé de trente-neuf ans deux ou trois mois, écrivait, vers la fin d'octobre ou le commencement de novembre 1084. pour fixer dans l'esprit de M. le duc de Bourbon ce qu'il y avait de plus solide et de plus facile à comprendre dans la lecture philosophique qu'ils venaient de faire ensemble. Si M. le Prince , qui interrogeait souvent son petit-fils sur le cours de ses études, lui demanda ce qu'il avait déjà vu dans Descartes, la réponse était toute prête, et le duc de Bourbon, qui savait raisonner comme un bon logicien, put donner à sou grand-père, en substituant son âge à celui de la Bruyère, pleine et entière satisfaction.
La Bruyère tenait beaucoup à expliquer les Principes de Descartes sous les yeux de M. le Prince (2) : il lut à Chantilly avec le duc de Bourbon, à peu près tout le premier livre de cet ouvrage. Là se trouvent les sources du spinosisme dans les chapitres sur la substance. « Nous concevons la substance , dit Descartes, comme une chose qui existe eu telle façon qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister. » Il admet ensuite des substances immatérielles et des substances corporelles, l'esprit et la matière. D'où Spinosa conclut que l'esprit et la matière ne sont qu'une seule et même substance qui est Dieu. Car il n'y a que Dieu qui n'ait besoin que de soi-même pour exister : donc Dieu est tout, et tout est Dieu. La nature universelle subsiste de toute éternité et embrasse tous les êtres, depuis le plus imparfaitjusqu'au plus parfait. C'est ce qui faisait dire à Bossuet que Descartes n'avait point ordinairement d'autre sentiment que celui de l'Ecole, mais que ses disciples avaient fort embrouillé ses idées, et que les sciences mêmes n'avaient pas toujours été très nettes, si bien qu'il était tombé dans
(1) Chap. XVI, n'' 36, 2o alinéa.
(2) Lettre de la Bruyère, n'' 1.
quelques erreurs contraires ù l'idée de l'Être parfait et en contradiction avec lui-même. Condé pensait là-dessus, comme Bossuet, qu'un être ne peut être parfait , s'il n'a par lui-même une existence libre et indépendante, ("est pourquoi la Bruyère, qui voulait, en lisant Descartes, ouvrir l'csiirit du duc de Bourbon aux hardies spéculations, sans l'exposer aux égarements trop connus dans sa famille, en tira cette réfutation du spinosisme (1).
« Je pense, donc Dieu existe : car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-môme, parce qu'il n'a i)as plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant ; je ne le dois donc point à un être qui soit audessus de moi et qui soit matière, puisqu'il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui pense; je le dois donc à un être qui est audessus de moi et qui n'est point matière , et c'est Dieu. »
C'est ainsi qu'en réfutant Spiuosa, la Bruyère corrigeait les idées de Descartes et conservait sa méthode; mais il s'arrêtait là : simple laïque, il ne se croyait pas le droit d'aller plus loin. Il n'avait aucun engagement pour faire servir la métaphysique à la religion et rendre l'homme chrétien. Il eût été heureux de voir M. le duc de Bourbon raisonnable, et il prétendait bien le conduire à la vertu, mais il laissait au jeune prince la liberté de conclure, et aux révérends pères la charge de prêcher les vérités de la foi. — Condé n'était pas si timide (2) : dans ses conversations le soir à Chantilly, il dégageait toutes les conséquences des prémisses où s'arrêtait la Bruyère, et les signalait à l'attention de son petit-fils. Bourdaloue nous a dit comment alors Condé raisonnait : « Jamais personne n'avait étudié la religion avec plus de danger de la perdre; jamais personne n'y avait (3) apporté un esprit plus curieux, plus hardi, plus indocile. Mais plus il l'étudiait, plus il la trouvait vraie : sa curiosité, son savoir, sa pénétration n'avaient pu y découvrir de faible ; ses recherches n'aboutissaient qu'à le convaincre qu'elle était fondée sur les principes éternels de la vérité. Son cœur, qui était droit, était en cela d'intelligence et d'accord avec sa raison. S'il avait eu moins de lumières, semblable à ces demi-savants qui ne sont impies que parce qu'ils sont ignorants, il aurait, comme dit l'apôtre , témérairement condamné ce qu'il eût ignoré ; s'il avait eu
(1) Chap. XVI, n» 3G.
(2) Bergier, p. 161.
(3) Oraison funèbre de Louis de Bourbon, par Bourdaloue.
moins de droiture, il n'aurait cru que ce qu'il aurait voulu, et, à l'exemjjle de l'insensé qui voudrait qu'il n'y eût point de Dieu, il aurait dit en sou cœur : « Il n'y a point de Dieu. » Mais il a toujours dit et dans sa raison et dans son cœur : « Il y a un Dieu. » Et par un enchaînement de conséquences, contre Tévidence desquelles il ccmfessait que le libertina<^e le plus fier n'avait rien à opposer que de faible et de pitoyable, il concluait : « Il y a un Dieu ; il y a une religion qui est le vrai culte de Dieu; de toutes les religions du monde, la chrétienne est uniquement et incontestablement l'ouvrage de Dieu. De toutes les sociétés chrétiennes , il n'y a que dans la catholique où se trouve l'unité, où subsiste l'ordre, et par conséquent où réside l'esprit de" Dieu. » C'est ainsi que raisonnait ce grand prince, s'en ouvrant lui-même à ses plus confidents amis. »
Bourdaloue, quand il parlait ainsi, s'appuyait sur le témoignage des RR. PP. jésuites qui vivaient alors auprès de M. le Prince, et parmi lesquels vivait aussi la Bruyère. Les raisonnements de M. le Prince frappèrent la Bruyère, mais surtout l'enchaînement de ces raisonnements qui rattachait tout son système de philosophie religieuse à l'existence de Dieu. C'était là pour Condé le fondement de toute vérité , et il n'avait pas assez de mépris ni de raillerie contre ces esprits forts qui doutaient de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Alors la Bruyère, pensant peut-être à l'abbé Bourdelot, écrivait : « Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? )> Et il continuait, sur le ton de Condé philosophant à Chantilly (1) : c( Quelle plus grande faiblesse que d'être incertain quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle doit en être la fin? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière, comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures? N'y a-t-il pas plus de force et plus de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits et à qui tous se doivent rapporter? d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et ne peut finir, dont notre âme est l'image et même une portion comme esprit et comme immortelle? »
Si Condé n'a pas dicté ces grandes et fortes paroles, la Bruyère lui entendit tenir un langage qui devait beaucoup s'en rapprocher, et il
(1) Chap. XVI, n» 1.
fut heureux de s'emparer, sinon des termes mêmes, au moins des idées principales : M. le Prince n'était-il pas le meilleur guide qu'il pût trouver dans son enseignement et sa conduite? Mais il lui resta un scrupule, qui lui fut inspiré par ce que le R. P. Bergier appelait les scrupules de M. le Prince. Si Coudé était convaincu de la vérité de la religion, pourquoi ne pratiquait-il pas les commandements de l'Eglise? C'était par respect, disait-il. Le moraliste, peu satisfait de cette explication, en cherchait une antre. Les révérends Pères racontaient que, l'an passé, lorsque le P. Bourdaloue prononça, en l'église de leur maison professe à Paris (1), l'oraison funèbre de feu M. le prince Henri II de Bourbon, il avait, dans une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction, annoncé la conversion prochaine et inévitable de M. le Prince, eu lui rappelant la foi de son père, l'éducation qu'il avait reçue, et en lui montrant, dans un transport de zèle qui l'éleva audessus de lui-même, le scandaleux désordre, l'inconséquence de ceux qui se piquent d'être chrétiens, d'être catholiques, et ne pratiquent pas les devoirs de leur religion. M. le Prince lui-même, dont la présence animait l'orateur, en fut ému ; tous ceux qui assistaient à cette cérémonie furent témoins que la grâce avait déjà commencé à l'éclairer et à le toucher de ses divines lumières : preuve évidente que la religion n'était point éteinte dans son cœur, et que la foi y était demeurée toujours vivante, malgré les dissipations du siècle, au milieu même des apparences de la plus audacieuse impiété. La Bruyère trouvait qu'il n'était i)as nécessaire d'être prophète pour faire une prédiction comme celle du R. P. Bourdaloue. Une fois que M. le Prince était revenu de ses froideurs et de ses relâchements à des principes comme ceux qu'il avait entendus exprimer, la Bruyère approuvait et partageait les espérances des RR. PP. jésuites. D'un cœur ainsi disposé, que ne doit-on pas attendre? D'un cœur en qui la religion s'est ainsi ranimée, que ne doit-on pas espérer? Mais ces heureuses dispositions et cette flamme religieuse , qu'étaient-elles devenues quand d'autres flammes moins pures et moins nobles embrasaient le cœur de Coudé? Pour ne citer aucune des fameuses héroïnes de ses galanteries, la Bruyère (2) avait peut-être en vue quelques-uns des couplets qu'il avait entendus, dans sa jeunesse, sur la gloire de Condé et les succès
(1) 10 décembre 1683.
(2) JJésormeaiix, vol. IV, p. 51tJ, .'jI;
de Ninon de Leuclus, lorsqu'il écrivait (1) : « L'on doute de Dieu en pleine santé, comme l'on doute que ce soit pécher que d'avoir commerce avec une personne libre, (^uand l'on devient malade et que l'iiydropisie est formée, l'on quitte sa concubine et l'on croit en Dieu. » Seulement M. le Prince souffrait de la goutte plutôt que de l'hydropisie, et il n'avait peut-être pas attendu jusque-là pour se faire une conviction.
L'un des plus vifs plaisirs de la Bruyère à Chantilly fut de juger M. le Prince en moraliste, avec une parfaite indépendance, comme il jugeait tous les autres hommes. Mais s'il remarquait ses petits défauts, il rendit pleinement justice à ses grandes qualités : il admira surtout cette âme du premier ordre (2), pleine de ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voyait plus ; il s'attacha à cet homme vrai, simple, magnanime, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier, et il lui garda une profonde reconnaissance des preuves non équivoques d'estime et de considération qu'il lui donna.
La Bruyère avait obtenu à Chantilly tout le succès qu'il pouvait désirer. Il eu fut surpris lui-même. « Il est, dit-il (3), si ordinaire à l'homme de n'être pas heureux, et si essentiel à tout ce qui est bien d'être acheté par mille peines, qu'une affaire qui se rend trop facile devient suspecte. L'on comprend à peine ou que ce qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu'avec des mesures justes l'on doive si aisément parvenir à la fin qu'on se propose. L'on croit mériter les bons succès, mais n'y devoir compter que fort rarement. »
Il avait quelques raisons pour n'y pas compter ; il remplaçait un homme estimé et regretté dans la maison de Coudé : M. Deschamps avait été malheureux, mais les souvenirs qu'il laissait derrière lui faisaient tort à son successeur. Les gens du château, qui avaient vu si longtemps M. Deschamps auprès du jeune prince, ne pouvaient comprendre qu'il s'en fût séparé juste au moment où il allait recueillir le fruit de ses soins et de ses peines. Ils se demandaient avec étounement en voyant le successeur de M. Deschamps : d'où vient-il ? qu'at-il fait pour arriver là? « Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés (4), qu'on transplante dans les jardins où ils
(1) Cliap. XVI, n" i;.
(2) Chap. II, n" 82.
(3) Chap, IX, n'J -21.
(4) Chap. XI, iv^ 22.
surprennent les yeux de ceux qui les voient dans les beaux endroits où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrès ! »
On avait donné à M. Descliamps le titre de chevalier de Saint- Lazare, et Louvois, sollicité par Gourville, lui accorda le gratis de sa réception (1). M. Deschamps n'y fut guère sensible : il s'était retiré à Provins, où il se préparait à la mort dans les exercices de la plus haute piété. « Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite (2), n'être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu'il laisse en mourant un monde qui ne se sent pas de sa perte et où tant de gens se trouvent pour le remplacer? » La Bruyère montre par cette réflexion qu'il comprend quel sort l'attend lui-même.
(1) Moréri.
(2) Chap. 11, u'^ 1.