‹ La Bruyère dans la maison de Condé (volume 3)Chapitre 15 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le mariage de M'"o de Maintenon était tenu secret , mais on remarquait des changements h la cour dans les mœurs, dans les costumes, dans les modes, dans ce qui concerne le goût, le vivre, la santé, la conscience. — La Bruyère fut d'abord absorbé par les difficultés de sa nouvelle situation. — On montait la maison du duc de Bourbon ; le roi dit, devant le P. de la Chaise , que ce jeune prince n'avait auprès de lui que d'honnêtes gens et des gens connus. — Préparatifs du mariage : bals et mascarades. — Dégoûts qu'éprouve la Bruyère. — Douce sérénité des révérends pères ; patience de Sauveur, agitations et amertumes de la Bruyère. — Mort de l'abbé Bourdelot. — M. le Prince vient au secours de la Bruyère et de Sauveur. — Une lettre qvi'il écrit les soulage beaucoup. — M. de Meaux vient assister aux leçons de la Bruyère et s'en montre satisfait. — Installé à l'hôtel de Condé , la Bruj-ère réussit mieux auprès du duc de Bourbon. — La fin du carnaval marque la fin de ses ennuis. — On fait peu de cas à la cour des hommes i|ni cultivent les sciences et les lettres; mais, avec les conseils de Bossuet et de Fleury, la Bruyère reconnaît ses fautes et va les réparer.

Lonis XIV, rassasié de conquêtes, ne voulait plus courir les hasards Je la guerre, et, après avoir réduit Alger, brûlé Gênes et pris Luxembourg, il concluait à Ratisbonne nue trêve de vingt ans. La France, suffisamment arrondie aux dépens de l'ennemi, était comme une forteresse qui présente de tous côtés un front redoutable (1), et, couverte sur toutes ses frontières, elle était capable de tenir la paix en sûreté dans son sein. Le roi bâtissait des palais, ouvrait des avenues, cultivait des jardins et embellissait son domaine. Tous les arts de la paix, arcliitecture, peinture, sculpture, étaient à son service. Louvois, premier ministre depuis la mort de Colbert, avait laissé les finances à Le Pelletier, dont la modestie ne l'inquiétait pas, et acheté la surintendance

(1) Bossuet, Oraison funèbre de Marie- Thérèse.

des bâtiments pour tenir le roi par sa nouvelle passion. Mais le roi avait encore une autre passion que celle de bâtir. (*e u'étaitplus l'esprit de galanterie ; il s'était éteint avec l'esprit de conquête : c'était l'ambition de dominer sans faiblesse et de régner sans partage. Cependant, quel que fût son orgueil , le grand roi sentait le poids de son énorme responsabilité, et il éprouvait le besoin d'avoir auprès de lui une femme de sens rassis , prudente, avisée et discrète, qui pût le comprendre sans rien dire, et l'aider à porter sou fardeau sans lui faire rien perdre de sa liberté ni de sa dignité. « Kun des malheurs du prince, dit la Bruyère (1), est d'être trop plein de sou secret par le péril qu'il y a de le répandre : son bonheur est de rencontrer une personne sûre qui l'en décharge. » Tel était le charme par lequel la dévote M""" de Maintenon, à cinquante ans, s'emparait de la confiance et de l'affection de Louis XIY, qui n'avait encore que quarante-six ans.

Cet événement était accompagné d'un changement notable dans les mœurs et les costumes de la cour. « Le courtisan autrefois (2) avait ses cheveux, était en chausses et eu pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte perruque, l'habit serré, le bas uni, et il est dévot. » Le philosophe, qui se laissait habiller par son tailleur, ne pouvait comprendre l'empire de la mode (3). « Une chose folle, dit-il, et qui découvre bien notre petitesse, c'est l'assujettissement aux modes, quand on l'étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode et, par cette raison, insipide; ce serait pécher contre la mode que de guérir de la fièvre par la saignée. De même l'on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théot a vu son successeur. »

Si une nécessité indispensable, écrivait Saint-Évremond au comte d'Olonne en 16T4 (4), vous fait dîner avec quelques-uns de vos voisins que leur argent ou leur adresse aura sauvés de l'arrière-ban , louez le lièvre, le cerf, le chevreuil, le sanglier, et n'en mangez point. Que les canards et quasi les sarcelles s'attirent la même louange. De toutes les viandes noires la seule bécassine sera sauvée en faveur du goût, avec un léger préjudice de la santé. Ainsi les gens bien élevés et

(1) Chap. X, n" 14.

(•2) Chap. Xiii, n» 16.

(3) Chap. XIII, n^ 1.

de bonne compagnie ne mangeaient pas de viande noire et la laissaient aux grossiers campagnards. La viande blanche, tendre et de bon suc, convenait seule à leur estomac délicat ; mais ils ne voulaient pas l'avouer, et ils repoussaient la viande noire, qui a souvent une saveur si prononcée, comme si elle était fade et insipide. Guy Patin et d'autres médecins de son école avaient contribué à mettre ce goût à la mode ; l'abbé Bourdelot s'en moquait, et, pendant qu'il nourrissait le grand Condé de bouillie et de laitage, il mangeait avec délices les sangliers et les biches qu'on lui envoj'ait de Chantilly. M"" de la Fayette elle-même ne dédaignait pas les lièvres de M. le Prince. N'était-il pas permis à la Bruyère d'en rire ?

Pendant longtemps on n'employa d'autre remède contre la fièvre que la saignée (1). En 1639, le quinquina fut connu à lîome : les jésuites distribuèrent gratuitement ce fébrifuge aux pauvres, et le vendirent fort cher aux riches. En France, la poudre des jésuites fut repoussée par les ennemis de l'émétique d'antimoine. Fagon défendit l'antimoine et le quinquina : la lutte fut vive et dura longtemps. Enfin le roi acheta, en 1079, du chevalier Talbot, le secret d'un remède anglais qui n'était autre que le quinquina. Alors l'opinion, jusque-là indécise, se prononça eu faveur du nouveau spécifique. Eu 1682, la Fontaine célébra, dans un poème eu plusieurs chants.

Du présent d'Apollon la force et la vertu.

Quelques vieux médecins conservaient encore

Comme un point de religion

L'intérêt de l'Ecole et leur opinion.

Ceux-là même y viendront...

Ils y vinrent, et le triomphe du quinquina fut complet. Je ne sache point un honnête homme, dit Foutenelle dans ses lettres galantes (2), qui, s'il avait pris du quinquina sans eftet, eût la hardiesse de le dire. Bientôt même on en prendra pour son plaisir, car cela devient à la mode, dit Eacine à Boileau (3), et on commencera bientôt à la fin des repas à le servir comme le café ou le chocolat. On n'en était pas

(1) Eaynal, Histoire philosophique^ livre VII, chap. xxill.

(2) Lettres galantes du chevalier d'Herr... n° 39.

(3) Lettre de Eacine à Boileau, 24 août 1687.

LA BRUTÈRE. — T. I. 14

encore là ; mais déjà les esclaves de la mode eussent été honteux de guérir de la fièvre par la saignée. Et cependant Monseigneur, qui buvait le quinquina à plein verre pour faciliter la digestion et n'en était que plus gai après ses repas, fut obligé de recourir à la saignée pour se guérir de la fièvre (1), le 24 novembre 1684 : c'est que Monseigneur était gourmand et mangeait au point d'en être malade (2). On était surpris de le voir manger autant qu'il faisait ; aussi grossissait-il tous les jours : comme il était petit, on craignait que la graisse ne l'incommodât extrêmement. Il prenait beaucoup d'exercice à cheval, mais il n'en prenait pas à j^ied, parce qu'il était mal planté sur ses jambes. Il fallait bien recourir à la saignée pour l'empêcher d'étouffer. N'était-il pas permis à la Bruyère de remarquer les péchés de Monseierneur contre la mode?

Le courtisan, après avoir été libertin, devenait dévot : cela se comprend. Mascaron, évêque d'Agen, qui avait prêché tout le carême de 1684, acheva ses prédications le jour de Pâques (3), par un des plus beaux sermons et des plus beaux compliments au roi qu'on pût faire. Le lendemain, le roi, à son lever, parla fort des courtisans qui ne faisaient pas leurs pâques, et dit qu'il estimait beaucoup ceux qui les faisaient bien. Il les exhorta tous à y songer bien sérieusement, ajoutant même qu'il leur eu saurait bon gré. Voilà pourquoi la dévotion devint à la mode. Mais cette nouvelle dévotion différait de l'ancienne, et le langage de ceux qui la prêchaient était aussi différent. Théotime, ou, comme dit saint François de Sales (4), l'esprit humain qui désire faire progrès en la dilection sainte, n'était plus de mode. Il y avait longtemps qu'à la cour on ne lisait plus le Traité de l'amour de Dieu ni les autres ouvrages de l'évêque et prince de Genève. Le style naïf et les tendres exhortations de Théotime son disciple ne sauvaient plus que le peuple; les courtisans n'y faisaient plus même attention. Il leur fallait une doctrine plus élevée, des consolations plus brillantes, une dévotion plus noble, celle du roi. Le P. Bourdaloue prêcha l'avent de 1684. Le 10 décembre, le roi dit, en sortant du sermon (o), qu'il n'en avait jamais entendu de si beau. Tous ceux qui étaient au sermon

(1) Journal de Danijeau.

(2) Mémoires du marquis de Sourches, éd. CosnaC; t. I, p. 15ô, note 1.

(3) Journal de Dangeau, t. I, p. 2.

(4) Traité de V amour de Dieu , préface, p. 18 de l'édition Didot.

(5) Dangeau, t. I, p. 79.

furent de cet avis-là. Le 17 décembre, le roi et Monseigneur allèrent au sermon du P. Bourdaloiie, qui fut parfaitement beau (1), dit Dangeau. C'était convenu : ïhéotime, ou, comme on dit dans les trois premières éditions de la Bruyère, avec une familiarité dédaigneuse, Théot a vu son successeur.

Il est vrai que l'état moral de la cour était bien nouveau. Une femme arrachée des bras de son mari et gardée à vue contre ses entreprises, le mari châtié par le roi coupable, et condamné à l'exil, l'épouse adultère comblée d'honneurs, de richesses et de gloire, voilà un spectacle capable de révolter la conscience de tous les honnêtes gens; cependant on s'y était résigné, parce que l'on comprenait jusqu'où peut aller l'aveuglement de la })assion ; et, après avoir vu M'"" de la Vallière s'ensevelir au Carmel et M'"" de Foutanges mourir à Port-Eoyal, on n'était guère surpris de voir décliner le crédit de M™" de Montespan. Mais ce que l'on ne pouvait comprendre, c'était la prétention de Louis XIV de faire accepter ses bâtards pour des princes de la maison de France. Comment un roi si jaloux de la pureté de sa race, et gardien si ombrageux de la grandeur de sa famille, fut- il conduit à former un projet si contraire à tous les principes de son gouvernement? M""^ de Montespan voulait effacer ainsi la marque indélébile de ses fautes. Bossuet l'avait avertie : elle avait paru se repentir. Mais un beau jour elle avait oublié (1676) les avertissements de Bossuet comme les cris de sou perroquet ou les injures de son mari. Il n'était pourtant pas difficile de deviner que, si ses enfants devenaient des princes de la famille royale , elle ne pourrait jamais être du sang de France, et qu'après avoir entassé dans leurs mains tous les biens de la fortune, et sur leurs têtes tous les avantages et les honneurs du rang le plus illustre, il serait nécessaire à la fin de faire disparaître la honte de leur naissance et leur mère de la cour. Mais pourvu qu'elle jouît de la faveur du roi, elle bravait tout, elle dédaignait tout, elle oubliait tout. La naissance de tous les enfants naturels du roi fut légitimée, et Ton en fit des princes et princesses qui n'avaient point de mère. M™*" de Montespan était là pourtant et s'appuyait sur la grandeur de ses enfants, qui augmentait tous les jours, pendant que Marie-Thérèse d'Autriche, femme légitime de Louis XIV, se cachait dans son oratoire et priait Dieu. Soudain la reine meurt (1683), em-

(1) Dangeau, t. I, p. 80-81.

portée par la maladie. Devant le cercueil de cette épouse indignement outragée, devant les toml)es des rois de France ancêtres ou prédécesseurs de Louis XIV, Bossuet fît retentir les voûtes de Saint-Denis de ces terribles paroles : « Tremblons, chrétiens, tremblons devant Dieu à chaque moment ; car qui pourrait l'éviter quand il éclate, ouïe découvrir quand il se cache? Ils mangeaient, ils buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Xoé et aux jours de Loth, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils faisaient des mariages; c'étaient des occupations innocentes : que sera-ce (1) quand, en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coftres des trésors d'iniquité sans jamais vouloir séparer le bien d'autrni d'avec le nôtre, trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l'heureux succès de nos affaires , par nos flatteurs , parmi lesquels il faudrait peutêtre compter des directeurs infidèles que nous avons peut-être choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d'aucun changement dans nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour ? La sentence partira d'en haut : la fin est venue, la fin est venue sur vous. Tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, concluez. Frappez l'arbre infructueux qui n'est plus bon que pour le feu : coupez l'arbre, arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits : périsse d'un seul coup ce qu'il avait en lui-même. Alors s'élèveront des frayeurs mortelles et des grincements de dents. » Voilà le langage de l'un des successeurs de Théotime.

On pouvait rire de cette éloquence : ne semblait-il pas en effet que le roi, après la mort de la reine, allait tomber tout entier et sans partage entre les bras de son impérieuse maîtresse ? C'est le contraire qui arriva. « Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné, » dit-il en parlant de la reine défunte. Il apprécia dès lors et il estima l'amour honnête, qui dans ses excès ne dégénère (2) en aucune de ces passions tumultueuses et violentes qu'un autre amour ne manque jamais d'exciter. A mesure que M™°de Montespan perdait du crédit. M""'' de Maintenon en gagnait , et occupait insensiblement la place que la vie de la reine avait interdit d'espérer. Il fallut que M""' de Montespan s'armât de j^atience contre tous les dégoûts qu'on lui fit éprouver. Vains efforts !

(1) Bossuet éfvque à la cour, ch. XII, par A. Floquet.

(2) Discours au roi sur la mort de la reine, par Cordemoy.

résistance inutile! la sentence était partie d'en haut : la fiu est venue sur l'adultère, la fin est venue. Le mardi 5 décembre 10^4, j'appris, dit Dangeau, que le roi prenait pour lui le logement de M"" de Montespau et qu'il lui donnait (1) l'appartement des bains, dont ou ôtait beaucoup de marbre et que l'on parquetait i)onr le rendre logeable en liiver. Ce fut le premier grand pas, observe Saint-Simon, de la disgrâce de M"'' de Moutespau et de son éloignement. Déjà s'élevaient des frayeurs mortelles et des grincements de dents, i)réludes de ceux de l'enfer; mais le plus horrible, c'est qu'il fallait dissimuler sou supplice et prendre le visage tranquille et souriant (2) de ceux qui jouissent du paradis. M"'" de Montespan demeurait encore à la cour, voyait encore le roi quelque temps tous les jours, enfin elle mariait sa fille aînée. N'était-ce pas assez pour faire toute sa félicité ?

Le moment tant désiré de M. le Duc approchait. A Ohambord, à Fontainebleau, et surtout depuis que la cour était revenue à Versailles, M"*^ de Nantes attirait tous les regards; dans les bals et ballets, elle dansait avec un succès fort remarqué. Sa grâce et sa beauté, qui tenaient, disait-on, du roi et de M"*'' de Montespan un caractère particulier, empruntaient à son extrême jeunesse et à son innocence une fraîcheur exquise que les vieux courtisans ne se lassaient pas d'admirer. La faveur du roi brillait sur elle de mille manières : il la conduisait fréquemment dans son carrosse ; il la faisait voir à toute la cour, à toute la France, avec une complaisance pleine de tendresse qui décelait ses secrets desseins. Rien de plus beau que cette aurore d'un beau jour : ou allait donc la marier. Le 18 novembre 1684, M. le prince vint exprès à Versailles pour terminer cette affaire. Il ne restait plus qu'à régler les marchés de la maison avec M. le Duc. Mais M. le Duc, ce même jour, tomba malade, et pendant un long mois la goutte le retint fort souffrant à Paris.

A peine guéri, il vint à Versailles et s'efforça de gagner à son projet ceux qui pouvaient en avoir quelque jalousie, surtout la princesse de Conti, qui pourrait être fâchée de voir sa sœur monter à un rang plus élevé que le sien. On accusa M. de Termes, premier valet de chambre de Sa Majesté, d'avoir fait quelque rapport contre eux (3). Il fut roué de coups par des suisses apostés dans l'antichambre de M. le Prince. Le roi

(1) Journal de Dangecm, t. I, p. 78.

(2) Chap. viii, n" 75.

(3) Journal de Danytau, 18 décembre l(î8i; note de Saint-Simon.

laissa tomber cette affaire dans l'oubli. Plus que jamais il fallait savoir s(> taire à la cour de France. Le 19 décembre 1G84, le roi s'enferma avec M. le Duc l'après-dînée, et régla tous les marchés de la maison de M. le duc de Bourbon. Ainsi Xaintrailles fut nommé son premier écuyer, et demeura capitaine du régiment d'Enghien. La Bruyère et Sauveur furent acceptés ; il suffit à M. le Duc de dire qu'ils avaient été choisis par Févêque de Meaux, et qu'ils avaient obtenu l'estime de M. le Prince, pour les faire agréer. La Bruyère et Sauveur eurent chacun 1,500 livres de traitement.

Le duc de Bourbon, revenu à la cour, se rapprochait de plus en plus du roi et de M"® de Nantes. Aux fêtes de Noël, il fit ses dévotions à Paris ; mais, le 25 décembre, il assista à Versailles au sermon sur la Nativité que prononça le P. P. Bourdaloue devant Sa Majesté, et il entendit ce compliment, qui mérite d'être remarqué parce qu'il fixe une date importante dans le siècle de Louis XIV : « Grâces soient rendues au Dieu immortel, qui nous fait voir ce signe de la crèche respecté, révéré et adoré jiar le premier roi du monde! Je veux dire qui nous fait voir le premier roi du monde fidèle à Jésus-Christ, déclaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus-Christ et à combattre les ennemis de son Église et de sa foi. L'hérésie abattue, l'impiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé, tant d'autres moustres dont Votre Majesté, Sire, a purgé la France et qu'elle abannis de sa cour, en sont d'éternelles preuves. Le dirai-je?... — et pourquoi ne le dirais-je pas, puisqu'il y va des intérêts du Seigneur, et que je parle à un roi à qui les intérêts du Seigneur sont si chers? — de ces monstres que Votre Majesté j^oursuit et contre qui elle a si heureusement employé sou autorité royale, il eu reste encore un, Sire, qui demande votre zèle, et tout votre zèle. L'Écriture me défend de le nommer; mais il suffit que Votre Majesté le connaisse, et qu'elle le déteste. Elle peut tout, et la seule horreur qu'elle en aura conçue sera plus efficace que toutes les lois pour en arrêter le cours. Ils ne soutiendront pas sa disgrâce ni le poids de son indignation, et, quand elle voudra, ces vices, honteux au nom du chrétien, cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. C'est pour cela, Sire, que Dieu vous a placé sur le trône; etc. » (( Ce compliment -là, dit froidement Dangeau, fut remarquable. » Pourquoi? Ce n'était pas qu'il fût plus brillant, plus flatteur ou plus éloquent que les autres : c'est parce qu'il exposait du haut de la chaire

chrétienne le programme politique d'un nouveau gouvernement, parce qu'il proclamait le gouvernement de M"^" de Maiutenon, que le roi venait d'épouser.

Les courtisans ne pouvaient croire que la fortune (on n'osait pas dire la Providence) infligeât au pins superbe des rois une humiliation si profonde, de le mettre sous la direction de la veuve Scarron. « Cependant tous sentirent, dit Saint-Simon, les effets de l'incroyable puissance de cette femme. » La faveur de M"'" de Maintenon (ce fut le terme dont on crut pouvoir se servir) éclata alors d'une manière si formidable que tout le monde fut bientôt à ses pieds. (Jette faveur ne ressemblait point aux autres. Quoi déplus simple? « Le plaisir d'un roi qui est digne de l'être, est, dit la Bruyère (1), d'être moins roi quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et déjouer avec une personne de confiance un rôle plus familier. )) Voilà tout ce qui paraissait. On avait appelé cela, en plaisantant, épouser la vertu ; mais Louis XIV ne plaisantait guère : malheur à ceux qui ne réformeront pas leur vie comme lui ! Il « saura, comme dit la Bruyère (2), punir sévèrement les vices scandaleux, et donner, par son autorité et son exemple, du crédit à la piété et à la vertu. »

L'un des auteurs et des témoins du mariage secret fut le R. P, de la Chaise, confesseur de Sa Majesté. On a remarqué que les jésuites acquirent alors un crédit extraordinaire. La Bruyère s'en aperçut. Les RR. PP. Alleaume et du Rosel devaient quitter la maison de Condé : le temps de leur engagement auprès du duc de Bourbon était fini. Cependant ils restèrent auprès du duc de Bourbon, plus puissants que jamais. M. le Duc écrivit de sa propre main (3) au père général de la société de Jésus à Rome, qui connaissait la considération de la maison de Coudé pour sou ordre, et lui demanda pour eux la permission de demeurer encore deux ans chez lui pour achever et perfectionnerce qu'ils avaient si heureusement commencé, à la grande satisfaction du jeune prince, de son père et de toute sa famille. Cela fut accordé sans peine ; et comme ils n'avaient pas à craindre que M. de la Bruyère leur portât envie, ils lui permirent de travailler modestement à l'ombre de leur crédit. Le R. P. Talon écrivait plus que jamais des lettres folâtres à M. le Prince.

(1) Chap. X, n" 16.

(2) Chap. X, n" 35.

(3) Mss. de l'hôtel de Coudé.

« b janvier 1685. — Ea ma qualité de vice-g'éraut de notre collège de Chantilly, je renvoyai hier à Versailles les deux petits pères (Alleaume et du liosel), qui, grâce à Dieu et à Votre Altesse Séréuissime, sont si gros, si gras, si potelés, que chacun les prend ici pour de petits pères douillets. Je les mets aussi parmi les bienheureux de leurs communautés, particulièrement étant sous vos auspices, sous ceux de Monseigneur le Duc et sous ceux de Monseigneur le duc de Bourbon, qui , commençant de marcher sur vos traces, ira certainement bien loin ; et je ne m'étonne pas d'ouïr ce que l'on en dit. Mais je voudrais de bon cœur que vous eussiez vu et ouï les deux petits pères, environnés de vingt ou trente bons pères jésuites, qui tous les uns après les autres leur font des questions sur notre aimable jeune prince. L'un leur demande : « Mais est-ce vrai que le roi ait déjà conçu tant d'estime et d'amitié pour lui ?» Ce qui donne sujet à un autre de venir aux détails sur l'affaire dont il s'agit. A quoi tous les autres ajoutent leurs questions aussi : « Mais est-ce vrai ceci ? Mais cela est-il encore vrai ? » Enfin, ce qui est le plus plaisant, c'est qu'ils concluent tous par un acte d'humilité qui est encore assez glorieux : « Tout cela fait bien de l'honneur à notre collège ; la poussière de nos hautes et basses classes n'a rien gâté, etc., etc. »

Le 6 janvier, le R. P. du Rosel écrivait à M. le Prince pour lui rendre compte des faits et gestes de M. le duc de Bourbon : « Il fait, ditil (1), tous les jours ses exercices ordinaires aux heures marquées, hormis celui de monter à cheval , à cause du mauvais temps. M. de la Bruyère remplit le temps destiné à l'académie (équitation). Perelle (le maître de dessin) vient et fait travailler M. le duc de Bourbon, les fêtes et les dimanches, durant une demi-heure le matin. » — Le 7 janvier, de l'hôtel de Condé , à Paris , le R. P. Alleaume écrivait à M. le Prince : « LeR. P.delaChaise,aprèsavoirvuLL.AA.SS. Monseigneur le Duc et M"'" la Duchesse, vint hier rendre ses devoirs a M. le duc de Bourbon. Il passa par nos chambres et voulut que nous y allassions avec lui. Il dit à M. le duc de Bourbon qu'il n'avait pas osé le venir saluer sans introducteurs. M. le duc de Bourbon lui répondit qu'il n'en avait pas besoin, se leva de table où il était, le reçut fort honnêtement et le fit asseoir. Le père lui dit d'abord : « Monseigneur, vous voilà courtisan. — Il est vrai, mon père, répliqua-t-il , mais ce n'est pas

(1) Mss. de l'hutel de Condé.

assez : il faut être des bous. » Le père, après lui avoir parlé de diverses choses, où M. le duc de Bourbon répondit toujours fort judicieusement, prit congé et nous emmena dîner avec lui. Nous présentâmes aussi au P. de la Chaise M. de la Bruyère, qui avait envie de le saluer : il en fut fort bien reçu. Le père lui dit qu'il avait entendu dire au roi que M. le duc de Bourbon n'avait auprès de lui que d'honnêtes gens et des gens connus. On n'est revenu du Louvre qu'à une heure et demie. Nous ne savons pas ce qui s'est passé, parce qu'il ne fera jour chez M. le duc de Bourbon qu'à onze heures et demie ; mais nous savons qu'il est charmé de la cour. » Ces lettres nous montrent quelles étaient l'influence et l'autorité des jésuites auprès du roi et de M. le duc de Bourbon, et quelle était la nouvelle situation de la Bruyère dans la maison de Condé. Il était connu du roi comme un honnête homme ; le roi approuvait les fonctions dont il était chargé : Sa Majesté l'avait dit elle-même au R. P. de la Chaise. M. le Prince, à Chantilly, en était informé ; M. le Duc savait tout cela mieux que personne. La Bruyère pouvait prendre confiance : sa position était modeste, mais solide.

Cependant il devait rencontrer bien des difficultés. A Chantilly, l'autorité de Coudé dominait tout, et tout profitait au progrès des études du duc de Bourbon :M, le Prince le voulait ainsi. A Paris, dans l'hôtel de Condé, M. le Prince malade ne pouvait tout voir; à Versailles, il devenait un simple sujet de Sa Majesté : l'indépendance du duc de Bourbon gagnait tout ce que perdait l'autorité de son grand-père. Quand M. le Prince fut retourné à Chantilly, le duc de Bourbon ne dépendait plus que de son père M. le Duc; alors, si l'on disait que le jeune prince plaisait au roi, on avait tout dit, et le reste devenait fort peu de chose. Les études du duc de Bourbon pouvaient-elles faire obtenir les grandes entrées à M. le Duc? il n'y avait guère d'apparence qu'il en fût ainsi : elles furent abandonnées à leur triste sort. La philosophie , qui tenait le haut du pavé à Chantilly, devint à la cour l'humble servante de la théologie et parut ennuyeuse. Enfin le deuxième livre des Principes, que le duc de Bourbon lisait avec la Bruyère, est bien le plus aride de tout l'ouvrage. Descartes lui-même (1) n'a pas l'air de toujours bien se comprendre. A propos du mouvement, il parle des bêtes, qui dans son système ne sont que des machines. La Fontaine et les amis des

(1) Bossuet, Lettres.

bêtes protestaient contre cette opinion de Descartes ; c'était un sujet de plaisanterie surtout parmi les gentilshommes qui s'occupaient des chevaux. Eu général, ou ne veut voir entre les hommes et les animaux qu'une différence de proportion, comme celle que nous voyons entre la pensée et l'instinct. La Bruyère eut de la peine à tirer du second livre des Principe.^ quelque argument raisonnable qui pût rester dans res2)rit du duc de Bourbon. « Je ne sais point, dit-il (1), si le chien choisit, s'il se ressouvient, s'il affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense. Quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions ni sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de la disposition de sa machine préparée par le divers arrangement des ])arties de la matière, je puis au moins acquiescer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je pense. Or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des parties de la matière, c'est-à-dire d'une étendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde et qui est divisible dans tous les sens, avec ce qui pense? » C'est ce dont ne se souciaient guère ni M. le Duc ni son fils.

Alors la Bruyère, dans son zèle de novice à la cour, voulut faire plus qu'il ne lui était demandé. Non seulement il continua à Paris et à Versailles les exercices ordinaires avec le duc de Bourbon, aux heures marquées par le règlement de Chantilly, mais encore il profita des heures supplémentaires qui lui étaient accordées pendant que la saison était trop rigoureuse pour les exercices extérieurs : à la philosojîhie, à l'histoire , à la géographie , à la généalogie , aux gouvernements, à l'état de la maison du roi et à la lecture d'Ovide, il ajouta quelques leçons sur la littérature contemporaine, qui ne pouvaient manquer de plaire à son élève et d'être approuvées par M. le Duc.

Deux places étaient vacantes à l'Académie française par la mort de Pierre Corneille et de Cordemoi : elles avaient été fort briguées par les écrivains eu renom et même désirées jjar les princes. L'abbé Bourdelot, dès le 1" novembre, assurait que M-'' le duc du Maine, qui n'avait pas encore quinze ans, avait demandé d'entrer à l'Académie à la place de Corneille : « Dans deux ans, avait répondu le roi, l'on y songera. » Corneille le jeune et Bergeret avaient occupé les deux fauteuils vacants, et, le 2 janvier, Eacine, qui était alors directeur de

(1) Chap. XVI, n" 3G.

l'Académie, avait répondu à leurs harangues avec tant de grâce et d'éloquence, que le roi voulut s'en donner le divertissement (1). Racine récita de nouveau sa harangue à l'Académie dans le cabinet du roi. Les courtisans la trouvèrent aussi belle que l'avaient trouvée les académiciens. Racine la récita aussi plus tard chez M"" la Dauphine, et encore ailleurs. Jamais discours académique n'avait eu pareil succès et ne le mérita mieux. On en parlait partout. Il ne fallait i)as que M. le duc de Bourbon, qui débutait à la cour, fût trop ignorant sur ce sujet. Nous supposons que la Bruyère arrangea pour Son Altesse (2) ce parallèle de Corneille et de Racine que nous avons déjà cité, et où il a réuni, sous une forme originale, les jugements des contemporains avec des traits qui n'appartiennent qu'à lui.

Quoique ce morceau de littérature soit en lui-même fort remarquable et digue de l'admiration qu'il a souvent excitée, quoiqu'il fût très habilement composé pour apprendre au duc de Bourbon à suivre d'une manière judicieuse la conversation des sociétés où il pouvait se trouver, nous doutons fort que le jeune prince, s'il le lut ou l'entendit, en ait apprécié la valeur: Parler de Sophocle et d'Euripide, si peu que ce fût, à un prince qui ne savait pas le grec, n'était pas le fait d'un bon courtisan. Puis, juger avec cette hauteur de raison et cette finesse de bon sens M. Racine, historiographe du roi, et feu M. Corneille, dont la gloire venait d'être consacrée par la mort, était quelque chose de bien osé de la part de M. de la Bruyère. Les heures supplémentaires qui avaient été accordées à la Bruyère pour travailler avec le duc de Bourbon lui furent bientôt retirées. Il eut même beaucoup de peine à défendre contre des empiétements imprévus le temps nécessaire à son enseignement obligatoire.

Il continua pourtant, soit en lisant Ovide, soit dans d'autres occasions, à donner quelques principes de goût ou quelques maximes littéraires qui pussent éclairer Son Altesse et former son jugement. « Il y a, disait-il (3), beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes, ou pour mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût sûr et d'une critique judicieuse. » Cela paraissait déjà un peu prétentieux à M, le duc de Bourbon. Le bon goût fait partie de l'apanage des princes. La Bruyère le savait bien : « Les

(1)5 janvier 1085.

(2) Chap. I, no 54.

(3) Chap. I, n» 11.

princes, disait-il (1), sans autre science ni autre règle, ont un goût de comparaison : ils sont nés et élevés aumilieuet comme au centre des meilleures choses, àquoi ils rapportent ce qu'ils lisent, ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent. Ainsi tout ce qui s'éloigne de LuUi, de Racine et de Lebrun est condamné. » L'ironie perçait à côté de la vérité : le duc de Bourbon n'y fut pas insensible, pourtant il pouvait encore, dans ces limites, tolérer les conseils de la Bruyère ; mais quoi! Est-ce qu'il y a un bon et un mauvais goût ? Sans doute (2). « Il y a dans l'art un point de perfection, comme de beauté et de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà ou au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement. » C'était précisément le seul point sur lequel le duc de Bourbon n'avait aucune envie de disputer : il aimait mieux, sans autre embarras, se livrer aux divertissements de la cour, qui l'amusaient beaucoup.

Le 12 janvier, eut lieu à Versailles un très beau bal masqué dans le grand appartement. Le roi, qui proscrivait les plaisirs coupables, entendait qu'on se réjouît chez lui (3). Il vint vers neuf heures au bal, pour mettre tout en train ; quand il vit qu'on s'amusait bien, il alla jouer au billard jusqu'à minuit. Les principales troupes de masques étaient celles de M^' le Dauphin, de M""" la Danphine, de la princesse de Conti, de M"" de Bourbon et de M'"" de Nantes. Il y avait des déguisements en diverses sortes d'animaux : la troupe du Dauphin était en chauves -souris, d'autres eu poules, d'autres en pigeons, d'autres en moutons, etc. Le duc de Bourbon dansa fort bien , déguisé en mouton ; il était enfermé dans une machine qui eut le plus grand succès : au moyen d'un bâton qu'il tenait dedans, il faisait croître et décroître à sa guise la tête et le corsage du mouton. Ce qui était le plus plaisant, c'était de voir tout à coup, au milieu de la danse, sortir cette tête au bout d'un grand cou qui s'allongeait d'une aune, et venir comme pour vous parler et vous baiser. Dans cette machine, qui lui rappelait d'une manière assez comique les bêtes de M. Descartes, le petit duc de Bourbon était d'une gaieté folle : il y eut trop chaud, il gagna un rhume de cerveau, son nez devint tout rouge et un peu gros; mais il fut bien soigné par l'abbé Bourdelot, qui loua fort son cou- Ci) Chap. IX, uo 42.

(2) Chap. I, no 10.

(3) Mss. de l'hôtel de Condé; Mercure fjalant, mars 1685, p. 204 ; Journal de Dangeau.

rage. Le 15, il était h peu près guéri lorsque, au moment où le R. P. Alleaume lui expliquait l'histoire sainte, il reçut la visite de ses deux cousins, le prince de Conti et le prince de la Roche-sur- Yon, accompagnés de l'audacieux et spirituel chevalier de Lorraine : les deux derniers le louèrent sans rire, mais non sans exagération, de cultiver cette étude maintenant si utile ; le premier ne dit rieo. Puis on parla fort de l'opéra nouveau et d'autres choses semblables, qui méritaient la plus sérieuse attention. Le 17, nouvelle mascarade chez le roi (1) ; le duc de Bourbon y parut en riche habit de seigneur hongrois , et sa sœur en villageoise d'une propreté étonnante. Le Dauphin conduisit une troupe d'Italiens, et la Dauphine une bande de perroquets. Le duc du Maine était en petit vieux, comme s'il eût été déjà académicien. Rien n'avait jamais paru si beau , dit le Mercure galant (2) ; on ne pouvait se lasser de les regarder. La foule des curieux qui voulaient voir ce charmant spectacle rompit la barrière et fit irruption dans l'appartement. Il fallut que Sa Majesté quittât le billard où elle jouait, et vînt en personne écarter les masques et les démasqués qui avaient forcé l'entrée de son appartement. A la vue du roi qui fronçait le sourcil , la foule effrayée se retira en désordre. Il admettait moins que jamais les familiarités excessives et tout ce qui avait l'apparence de libertinage. Il venait, chez M™' la Dauphine, de faire ôter une nudité, dans le genre antique, qui pouvait offenser les yeux chastes -ou les consciences délicates , et d'expulser (3) une femme de chambre qui était accusée d'avoir eu commerce avec Monseigneur. On approuvait fort cette sévérité de mœurs : on est dévot , ou on ne l'est pas. La Bruyère écrivait cette réflexion (4) : ce Que les saletés des dieux, la Vénus, le Ganymède et autres nudités du Carrache aient été faites pour les princes de l'Eglise et les successeurs des apôtres, le palais Farnèse en est la preuve ; mais celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là, contre toute raison, peu éloigné du ridicule (5) , pouvait-il espérer de devenir à la mode? »

Et pourtant on s'amusait bien à la cour : M"" de Nantes et M. le duc de Bourbon y prenaient un plaisir extrême. Condé, malade à Clian-

(1) Dangeau.

(2) mars 1685, p. 206,

(3) Mémoires de Sourches, t. I, p. 169.

(4) Chap. XIV, n» 17.

(5) Chap. XIII, n» 17.

tilly, regrettait de ne pouvoir aller les voir faire. De tous côtés il lui revenait des compliments sur son petit-fils. On était fort content de sa bonne grâce et de ses manières. Le maître de danse Fabvier était dans le ravissement ; le maître de dessin Perrelle disait que M. le duc de Bourbon avait une main admirable; Rousseau, le maître d'armes, avait découvert daus Son Altesse toutes les dispositions d'une fine lame. Le Dauphiu, pour encourager son petit cousin à devenir bon cavalier et grand chasseur, lui avait donné une petite jument alezane fort jolie et de réputation. Enfin, le 20 janvier, le duc de Bourbon couronna son chef d'une perruque et assista au dîner du roi, qui trouva que ce changement nécessaire lui allait parfaitement. Sa Majesté compara sa propre perruque avec celle de son futur gendre, et loua le faiseur du duc de Bourbon. Plusieurs courtisans voulurent savoir son nom pour s'en commander de semblables ; le i)erruquier Quentiu fit de bonnes afi"aires. La prise de la perruque fat un grave événement, qui fut raconté à M. le Prince i)ar divers correspondants. Le R. P. du Rosel, après avoir dit combien le duc de Bourbon en perruque était beau et séduisant, ajoute : « Nous avons pu rassurer la sollicitude de ses parents ; il est encore bien éloigné de certaines choses qui font ici mépriser les jeunes gens. Nous eu jugeons par les confidences qu'il nous fait sur ce qu'il entend dire là-dessus. »

Qu'est-ce donc qui faisait alors mépriser les jeunes gens à la cour de Louis XI Y? La Bruj'ère va nous l'expliquer tout bas : « Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes (1), et combien il leur était difficile d'être chastes et tempérants ; la première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c'est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d'attachement pour les choses mêmes que l'on vient de quitter : Ton aimerait qu'un bien qui n'est plus pour nous, ne fût plus aussi pour le reste du monde ; c'est un sentiment de jalousie. » Dans ces jeux, dans ces fêtes et spectacles, la Bruyère n'avait qu'à se taire, mais il })Ouvait regarder, et il comprenait assez bien ce qui se passait ; seulement il devenait un peu triste et amer.

Pour la plupart de ceux avec qui il vivait, il était un inconnu. Or, il nous dit lui-même dans son chapitre de la cour (2) : « Il va des

(1) Chap. XI. m' 112.

(2) Chap. vin, n'^ 38.

gens à qui ne connaître point le nom et le visage d'un homme est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent : qui est cet homme ? » Cette piqûre, souvent répétée et toujours au même endroit, devint une plaie qui s'envenima. Ces mêmes gens, qui méprisaient la Bruyère parce qu'ils ne le connaissaient pas, aftectaieut au contraire de connaître parfaitement Rousseau, le maître d'armes, Fabvier, le maître de danse, et la Couture, le tailleur. Bien plus, ils ne dissimulaient pas leurs accointances avec des cabaretiers presque du même nom, peut-être de la même espèce, mais complices de leurs débauches. Cependant, par sa position dans la maison de Condé, la Bruyère se faisait peu à peu connaître ; mais (1) « combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui, au lever ou à la messe, évitent vos yeux et votre rencontre ! Il n'y a qu'un petit nombre de courtisans qui, par grandeur ou par une confiance qu'ils ont d'eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul et dénué de grands établissements. » Encore ces grands courtisans ne s'occupaient-ils guère alors de M. de la Bruyère, qu'ils croyaient vraiment bien établi. D'ailleurs, Bossuet était à Meaux, où il s'acquittait avec le plus grand zèle de ses devoirs d'évêque; M. le Duc avait tant d'afiaires sur les bras qu'il ne pouvait s'occuper beaucoup de M. de la Bruyère ; mais certainement il pensera à lui en temps et lieu. En attendant, la Bruyère n'avait pas même un logement convenable : tantôt à Paris, tantôt à Versailles, il suivait Sou Altesse partout, pour être toujours prêt à lui donner les leçons qu'elle voudrait bien lui demander ; mais il suivait à un si grand intervalle qu'il lui était fort incommode, par cette saison si rigoureuse, de se trouver à son poste lorsque le duc de Bourbon l'exigeait. Cependant il n'avait d'autre préoccupation que d'avancer les études du jeune prince ; il y travaillait sans relâche du matin au soir, non sans grommeler (2) : « Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre cfevoir. Vous êtes perdu! »

Les RR. PP. jésuites, avec lesquels vivait la Bruyère, étaient plus à leur aise. Bien vus, bien connus, ils cheminaient eu paix sans rien craindre. La justice du roi veillait sur eux. « Le R. P. de la

(1) Chap. VIII, n'J 30.

(2) Chap. VIII, n'J 40.

Chaise, écrivaient-ils à M. le Prince, est toujours attentif à rendre compte à Sa Majesté de tout le bien que nous lui disons de M. le duc de Bourbon. » Aussi trouvaient-ils que tout allait bien : « La santé (le Son Altesse est excellente ; les maîtres sont contents, surtout le maître d'armes. Les mascarades donnent un peu de distraction, mais ce n'est rien. » Les bons pères, dans leur douce situation, voyaient tout, savaient beaucoup de choses, et ne disaient que juste ce qu'ils croyaient permis de dire ; mais ils ne se refusaient pas, dans l'occasion, le petit mot pour rire. Ainsi le R. P. Alleaume, après avoir dit que M. le Duc venait d'assister à Versailles à un grand bal dans un costume d'une somptuosité extraordinaire, ajoute c^u'il est allé à Paris et s'est fait suivre de M"'' de Langeron pour lui aider apparemment à sortir de ses habits! Puis il raconte que les PP. jésuites qui partaient pour la Chine sont venus prendre congé du duc de Bourbon. « Mes pères, leur a répondu le prince en les C[uittant , je vous souhaite un heureux voyage etun prompt retour, ce Cjui les a fait beaucoup rire. » La Bruyère ne riait plus : le duc de Bourbon, entraîné par les plaisirs de la cour, n'apportait guère plus d'attention à ses études qu'à la mission de Chine. Pourquoi donc les jésuites étaient-ils mieux écoutés que lui? Est-ce que le duc de Bourbon aimait mieux les premiers temps, que lui racontaient les jésuites, que l'histoire moderne, dont la Bruyère était chargé (1)? « Les grands ne doivent point aimer les premiers temps, ils ne leur sont point favorables : il est triste pour eux de voir que nous sortions tous du frère et de la sœur. Les hommes composent ensemble une même famille ; il n'y a que le plus ou le moins dans le degré de parenté. » Non, ce n'était pas cela ; mais comment empêcher le duc de Bourbon, quand il allait prendre une leçon de géographie ou étudier les gouvernements , de venir la tête encore pleine des spectacles qu'il avait admirés? Il fallait toujours perdre un certain temps avant de commencer l'étude. Une fois l'étude commencée, quand on s'était remis sérieusement à la besogne, on était interrompu par l'arrivée du tailleur, qui venait essayer les habits du prochain bal masqué. Il fallait voir s'ils iraient aussi bien que les autres ; et parfois la Couture, qui ne travaillait plus guère par lui-même, mais qui exerçait une sorte d'autorité sur l'empire des modes et vêtements, venait jeter son coup d'œil sur le nouveau costume de

(l)Chap. XI, n'M7.

Sou Altesse, disait son mot ou même débitait d'extravagantes dissertations que la Bruyère devait écouter la tête Lasse et la rage dans le cœur. A la fin, la Bruyère perdit patience et se plaignit hautement. Le H. P. du Rosel explique fort bien le mécontentement de M. de la Bruyère : « Il est, dit -il, plus longtemps en faction que les autres maîtres. Les distractions de la cour l'atteignent plus que nous. Puis M^'" le duc de Bourbon nous souffre avec beaucoup de bonté. Nous sommes très bien avec lui, et nous serons apparemment de même, parce que peu de gens lui sont plus commodes. »

La Bruyère était incommode : le moins que l'on pût faire était pourtant de se moquer un peu de lui. « Il semble, dit-il (1), que l'on ne doive rire que des choses ridicules; l'on voit, néanmoins, de certaines gens qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous ; si vous êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables et du ton qu'il faut les dire, ils rient de même. » Que dans les commencements il soit échappé à la Bruyère, si nouveau à la cour, quelques naïvetés, cela est certain, il en a fait un aveu plein de franchise ; qu'il ait, en lisant avec le duc de Bourbon VÉtat de France de l'abbé Besogne, montré parfois une moindre connaissance des détails de la cour et de la maison royale, que le jeune prince, qui y vivait librement, à qui son père, ses amis, tous ceux qui l'approchaient, en parlaient à chaque instant, cela est probable ; et l'élève était heureux de saisir ces occasions pour satisfaire son amour-propre eu riant de sou maître, qui, du reste, profitait tous les jours de ces leçons. Mais, quoique la Bruyère se mît sur ses gardes pour ne rien dire que de raisonnable et du ton qu'il fallait le dire, le pli était pris de se moquer de lui, et il ne parviendra jamais à l'effacer. Il j'- avait dans le rôle particulier qui lui était assigné quelque chose de comique. Quoi de plus ridicule qu'un homme de sangfroid au milieu des fous ? Le duc de Bourbon était alors dans une sorte d'ivresse morale, que ses serviteurs ne pouvaient tous partager. Il goûtait les délices de la cour avec tout l'emportement de son âge et de son caractère et la société de M"° de Nantes, avec l'encouragement du roi et l'applaudissement universel. Les jeunes gens qui prenaient part à ses plaisirs pouvaient aussi partager son ardeur; les vieux cour- Ci) Cliap. XI, no 77.

tisans qu'il était obligé de respecter le fluttaieut. Ceux avec lesquels il n'avait rien à ménager lui paraissaient froids, négligents, oublieux, égoïstes, insolents : il les grondait, se querellait avec eux, les injuriait, et même les frappait outrageusement. C'était un peu comme du temps de M. Descliamps, avec cette différence que le jeune prince avait pour lui maintenant une autorité reconnue par le roi. Si, au milieu de ces scènes de violence, la Bruyère fût venu dire (1) : « Ne nous emportons point contre les hommes eu voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l'amour qu'ils ont d'eux-mêmes, et l'oubli où ils sont des autres : ils sont ainsi faits, c'est leur nature, c'est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s'élève ; » il eût tenu le langage du bon sens et de la raison, mais aussi le langage comique que tient le maître de philosopliie dans le Bourgeois gentilhomme , quand il arrive au milieu des querelles de M. Jourdain avec les maîtres d'armes, de musique et de danse. Et si la Bruyère, du haut de sa philosophie cartésienne, regardait avec dédain Rousseau, Fabvier, la (/'outure et Quentin , il devait bien s'attendre à ce que le maître de danse, le tailleur et le perruquier, divisés entre eux par leurs intérêts opposés, s'uniraient pour lui rendre avec usure ses dédains et ses mépris. Mais « il était assez vengé des mauvais jugements que l'on faisait de son esprit par l'indignité et le mauvais caractère de ceux que l'on approuvait. Du même fond, dit-il (2), dont on néglige un homme de mérite, on sait admirer un sot. » Cela est encore vrai ; mais cela est aussi comique. La Bruyère dut encore essuyer bien des railleries. Il y était trop sensible pour que les railleurs n'eussent pas grand plaisir à profiter de sa faiblesse ; il prenait trop au sérieux son caractère de philosophe pour que, dans une cour où l'on aimait à se moquer de tout, on n'eût pas tiré parti d'un si beau sujet de rire à ses dépens.

Il avait eu le malheur de montrer pour l'abbé Bourdelot une déférence qui lui valut beaucoup d'ennuis. Cependant on ne pouvait pas lui faire un crime de savoir gré à l'abbé Bourdelot de la bienveillance délicate qu'il lui avait témoignée; il lui était aussi permis sans doute de louer ce vieux médecin des soins qu'il prodiguait aux pauvres avec tant de générosité ; enfin , comment, eu voyant un homme dej^uis si longtemps investi de la confiance de M. le Prince, et qui avait toujours la charge de la santé de M. le duc de Bourbon, ne pas admettre que,

(1) Chap. Xi.n" 1,

(2) Chap. xir. \x" 43.

DANS LA I\fAISON DE CONDE. 227

s'il se trompait en philosophie, il avait au moins des connaissances sérieuses et une grande expérience en médecine? — Le 14 janvier, après avoir guéri le prince de Bourbon de ce gros rhume qui aurait l)u, disait-il, devenir une fluxion de poitrine, l'abbé Bourdelot, rentré chez lui, s'appliqua sa médecine à lui-même. Il prit une purgation, selon son habitude , dans des confitures de roses muscates. Mais dans la confiture il y avait aussi de l'opium, et Bourdelot fut empoisonné. Le bruit de sa mort se répandit jusipvà Chantilly. On crut à un suicide ; on reconnut que c'était la faute d'un valet de Bourdelot : en préparant les remèdes que son maître distribuait si généreusement aux j^auvres de son quartier, il avait par mégarde mis l'opium dans le pot de confitures de roses muscates. Bourdelot avait pris sa médecine sans le prévenir. De là les terribles accidents qui se produisirent, et qui firent croire à la mort du médecin. Il n'en mourut pas sitôt; mais, après avoir extravagué de la façon la plus étrange, il demeura très faible et très dangereusement malade. On voulut le munir des sacrements de l'Eglise; il n'y fit pas d'objection, mais il aimait mieux profiter des quelques moments de lucidité qu'il avait pour dire quelques bons mots, et rire un peu de sa mésaventure. De divers côtés, on essaya de le convertir : les jésuites de la maison de Condé prirent part à ces charitables tentatives : il parut près de céder à leurs instances ; mais de contrition, point. « Ce qui l'afiligeait le plus, c'est que tout ce qu'il mangeait avait un goût de chandelle ; il aurait voulu que M. le Prince lui envoj'ât de la venaison : il la ferait sécher à la cheminée, la couperait en petits morceaux et la donnerait, dans un bon dîner, aux Morin, aux Longuereau, aux du Tertre, aux du Puis, à toute sa famille médicinale. » Eh quoi! pensait la Bruyère (1), était-ce là le langage d'un homme sérieux, d'un véritable érudit, d'un philosophe? — Cependant la jeunesse frivole saisissait avec empressement cette occasion de rire que lui ofii'rait Bourdelot ; c'était une manière de protester sans danger contre les habitudes austères que semblait lui imposer ]\/[me ^Q Maintenon. Les grands seigneurs, importunés dans leur vie voluptueuse par la surveillance dont ils se croyaient l'objet, louèrent volontiers l'esprit et la science du vieux médecin qui les avait toujours applaudis. Préférer la venaison à la confession, était-ce donc un si grand crime? Les jésuites raillèrent le sot endurcissement de Bourdelot, qui s'en allait mourir dans l'impénitence finale. « Ou ne l'épar-

(1) Chap. XVI, n» 8.

gua guère, dit le R. P. Talon, parce qu'il avait la réputation de n'épargner personne. Le duc de Bourbon , qui épousait les petites fiassions des grands seigneurs, riait, comme la jeunesse frivole, de son vieux médecin, et répétait les épigrammes des jésuites sur la mort de Bourdelot;il faisait flèche de tout bois contre son maître de philosophie. » Écoutez la réponse de la Bruyère (1) : ce II y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le libertinage et porté le joug toute leur vie, contre leurs propres lumières et contre leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes; ils semblent les avoir regardés comme leur Dieu et leur dernière fin. Ils ont eu honte de se sauver à leurs yeux, de paraître tels qu'ils étaient peut-être dans leur cœur, et ils se sont perdus par déférence ou jDar faiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que nous vivions à leur gré, selon leur goût et leurs caprices, et que nous poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manière qui est la plus sûre pour nous, mais de celle qui leur plaît davantage? »

Lorsqu'il prononça ce discours éloquent, la Bruyère respirait plus à l'aise qu'il n'avait fait jusque-là. Qu'était-il donc arrivé? Peu de chose; mais ce pende chose lui permettait de changer doucement sa situation, qui était devenue trop incommode. Il était venu deux lettres de Chantilly, l'une pour M. le Duc, l'autre pour M. le duc de Bourbon. C'était M. le Prince qui, du fond de sa retraite, donnait son avis sur ce qui se passait autour de sou petit-fils. A force d'entendre répéter sur tous les tons que le duc de Bourbon avait le plus grand succès, faisait bien tous ses exercices et rendait tout le monde extrêmement heureux, excepté M. de la Bruyère, il s'était demandé ce que cela voulait dire. Une lettre de la Noue, qui lui avouait franchement que Monseigneur était revenu à son ancienne habitude de jouer des mains avec ses valets, le mit sur la voie. Une autre lettre de Xaintrailles, qui exposait avec beaucoup de mesure les plaintes de la Bruyère, lui fit comprendre ce dont il s'agissait. Enfin une très courte lettre de Sauveur lui expliqua toute l'afiaire avec une clarté géométrique. Le carnaval était la cause de tout le mal : quoique Sauveur allongeât ses leçons d'une demi-heure, la géométrie n'avançait presque

(1) Chap. XVI, not».

plus, tant le jcuue i)rinci' était préoccupé de ses divertissements. Il ne pouvait faire quelque clios(! que dans la dernière partie de sa leçon : la première était toujours dissipée en causeries au moins inutiles. Condé avait compris : il parla sur un ton qui mit en émoi toute l'éducation du duc de Bourbon. M. le Duc entra dans une grande colère, et il infligea à son fils une de ces vigoureuses remontrances dont il avait le secret. Le jeune et aimable duc de Bourbon continua de s'amuser de tout son cœur aux bals et mascarades de la cour, mais il confia ses cliagrius à quelques amis intimes : ils crièrent liaro sur la Bruyère. C'était lui, disaient-ils, qui était cause de tout le mal ; il avait fait quelque rapport à M. le Prince : on le voyait bien, puisque M. le Prince exigeait que toutes les études fussent maintenues dans l'ordre fixé à Chantilly, et que , s'il fallait donner quelque préférence , c'était en faveur de l'histoire. La Bruyère n'avait point écrit à Chantilly, mais il se trouva fort soulagé par l'heureuse intervention de M. le Prince, et il se promit bien de l'en remercier à la plus prochaine occasion.

Elle ne tarda pas à venir. Les amis de M. le duc de Bourbon, à force de le flatter, fournirent eux-mêmes à la Bruyère l'occasion qu'il cherchait. D'abord le K. P. du Rosel insinua que, si M. de la Bruyère n'était pas aussi content que les autres maîtres, il y avait de sa faute : pourquoi n'était-il pas plus commode ? Puis le R. P. AUeaume montra l'injustice de M. le Duc, qui avait extrêmement grondé son fils sur ses distractions dans tous ses exercices ; « pourtant, à dire le vrai, elles ne sont pas fort grandes, et la plupart de ses maîtres continuent à être très contents. » De la Noue écrivit bien vite à M. le Prince pour lui dire que M. le duc de Bourbon allait beaucoup mieux dans ses exercices, que le mauvais temps l'avait seul empêché jusque-là de monter à cheval dans l'académie, mais qu'il allait commencer le jour même. Xaintrailles, qui avait reçu aussi deux lettres de M. le Prince pour l'engager à surveiller mieux la conduite du duc de Bourbon, demanda des explications à la Bruyère et à Sauveur ; ils répondirent tous les deux la même chose : « C'est la faute du carnaval ! » et tous les deux ils ajoutèrent : (( Il faut espérer qu'après que le carnaval sera passé, toutes choses iront mieux et seront plus réglées. » Le duc de Bourbon, voyant leur attitude, comprit qu'il fallait au moins qu'il se tînt sur ses gardes avec eux. Le jeu devint serré des deux côtés. Alors on accabla la Bruyère de questions insidieuses sur les études du jeune prince. « Elles sont courtes et bonnes, » répondait-il ; il ne sortait pas de cette formule

<;( Si, dit-il (1), ou ne se précautionne à la cour contre les pièges que l'on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule , Ton est étonné, avec tout sou esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi. » Et le bruit des louanges de M. le duc de Bourbon recommença de plus belle. Les intimes dirent qu'il s'était corrigé de l'habitude de battre ses valets. M. de Ricous le jeune, nouvellement attaché à la maison de M. le duc de Bourbon, reucbérit sur les communications flatteuses de M. de Xaintrailles : « Les exercices, les études, le carnaval et la cour, tout va bien, sans fatigue et avec une sauté parfaite. » — « Chez le P. de la Chaise, assure le P. du Rosel, M. Pellisson a dit, eu plein dîner, qu'il trouvait à M. le duc de Bourbon l'air aussi libre et aussi dégagé à Versailles que s'il était ancien courtisan. Nous expliquâmes en détail ce qu'il faisait chaque jour pour ses exercices, et cela fut trouvé fort bien. Sur quoi le P. de la Chaise répéta solennellement tout ce qu'on disait de lui à la cour. » Allait-il à la chasse du roi , on le trouvait beau cavalier. Pourquoi s'en étonner? M. du Plessis, le maître de l'académie, prétendait en faire l'un des meilleurs hommes de cheval du royaume. Jouait-il au billard chez le roi avec le duc du Maine , point d'incident ; de la gaieté. On admirait comme il était devenu beau joueur. Allait-il faire visite à M"^" de Thianges pour voir M"'' de liantes, jamais on n'avait vu si charmant prince. Gourville prit gravement sa part à ce concert de louanges. Le savant et fidèle Caillet de Chamlot et bien d'autres firent chorus avec tout l'entourage de M. le duc de Bourbon. — Qu'avait donc M. de la Bruyère de n'être pas content? Aussi ne se plaignait-il plus. — A quoi pensait-il donc? Le P. Alleaume, le lendemain de la mort de Bourdelot, communiqua à M. de la Bruyère l'ordre venu de Chantilly d'écrire à M. le Prince. « C'est fait, répondit la Bruyère, je lui ai écrit hier. » La Bruyère éprouva alors une émotion délicieuse (2) : <( Il n'y a rien qui rafraîchisse le sang comme d'avoir su éviter une sottise î »

Yoici le résumé de cette longue lettre (3). Comme l'unique application de la Bruyère est d'avancer les études de M. le duc de Bourbon, et qu'il y travaille sans relâche, sa plus grande joie aussi est d'en rendre comj)te à Son Altesse Sérénissime : il fait un tableau des difierentes études et il indique où il en est de chacune d'elles. Toutes marchent

(1) Chap. VIII, n"88.

(2) Chap. XI, n° 60.

(3) Lettre Ir«.

également, aucune n'est privilégiée ; mais il vient de donner quelque préférence à l'histoire, sur la recommandation expresse de M. le Prince. Il suit en tout les intentions de Son Altesse Sérénissime, quelque idée (|ni lui vienne au sujet des études dont il est chargé. Il déménage même souvent pour être plus près de M. le duc de Bourhon, et il est prêt à faire tout nouvel étahlissement qu'il faudra pour plaire à M. le Prince. Il ajoute : « Une lettre que Votre; Altesse a écrite, il y a bien quinze jours, à M. le Duc a fait ici le mieux du monde. J(; m'en suis trouvé soulagé par un renouvellement d'attention qui m'a fait deviner. Monseigneur, que vous aviez parlé du ton qu'il faut, et M. le Duc me l'a confirmé. Dès que l'application tombera, je vous en avertirai ingénument, car je sens de la peine à tromper ceux qui se reposent sur moi de quelques soins , et je ne commencerai point par Votre Altesse Sérénissime à faire un eifort qui me coûte et qui lui déplaise. » Après avoir ainsi réglé sou compte avec les flatteurs de M. le duc de Bourbon, il termine en expliquant la formule dont il se sert avec eux : courtes et bonnes. « Je voudrais de toute mon inclination avoir six grandes heures par jour à bien employer auprès de Son Altesse : je vous annoncerais d'étranges progrès, du moins pour mon fait et sur les choses qui me regardent. Et si j'avais l'honneur d'être chargé de tout, comme j'ai eu le plaisir de le croire, j'en répondrais aussi sûrement; mais j'ai des collègues, et qui font mieux que moi et avec autant de zèle. Vous devez du moins être très persuadé, Monseigneur, que le peu de temps que j'use auprès de M. le duc de Bourbon lui est fort utile, qu'il sait très bien ce que je lui ai appris, qu'il n'est pas aisé même de le mieux savoir, et que je viserai toujours à ce qu'il emporte de toutes mes études ce qu'il y a de moins épineux et ce qui convient davantage à un grand prince. » — « Les études de Monseigneur sont courtes et bonnes, » dit de la Noue ; « courtes et bonnes, » répètent Alleaume et du Rosel. Quant à Sauveur, il est plus franc. Sommé aussi de s'expliquer par M. le Prince, il dit que les études de Monseigneur sont toujours courtes, souvent mauvaises, surtout inégales, tant il est difficile de l'arracher à ses distractions.

Le 10 février, comme la Bruyère donnait une leçon au duc de Bourbon, l'évêque de Meaux vint faire visite au jeune prince, assista à la leçon, demeura assez longtemps, et prit hautement la Bruyère sous la protection de son autorité. « On dit qu'il est sorti fort content, écrit le R. P. Alleaume, et ne manquera pas d'en rendre compte à

23J LA BRUYERE

M. le Prince. » Le l-t février, la Bruyère re^ut une lettre de M. le Prince qui contenait l'approbation explicite de sa conduite. Le L5 février, le P. du Rose! écrivait à Coudé : « M. de la Bruyère nous a fait voir la lettre que Votre Altesse Sérénissime lui a fait l'honneur de lui écrire. Nous continuons à être ses confidents, et comme il dit partout sa consolation. » Le 18 février, M. le Duc vint avec M"""' la Duchesse à riiùtel de Coudé à Versailles : on avait précédemment enlevé de l'hôtel ce qui appartenait à M. de la Roche-sur- You et à ses domestiques. M. le Duc visita tout avec sou fils, donna les deux chambres au bout de la galerie aux deux RR. PP., qui les avaient choisies comme les meilleures, et installa M. de la Bruyère auprès d'eux dans une chambre qui était également de son choix. Enfin la Bruyère avait ce qu'il désirait ; il a célébré son installation dans l'hôtel de Coudé à Versailles par ce petit chant de triomphe : « Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation (1) ; à peine ceux qu'il croit ses amis lui pardonnent-ils un mérite naissant, et une première vogue qui semble l'associer à la gloire dont ils sont en possession ; l'on ne se rend qu'à l'extrémité, et après que le prince s'est déclaré par des récompenses : tous alors se rapprochent de lui, et de ce jour-là seulement il prend son rang d'homme de mérite. »

]\[. le duc d'Elbeuf vint à Paris chez ^l""" de la Fayette ; il arrivait de Versailles (2). R dit qu'il était charmé de M. le duc de Bourbon, qu'il était demeuré deux jours de plus qu'à l'ordinaire à Versailles pour le voir monter à cheval et danser ; qu'il n'avait jamais rien vu de si joli ni de si aimable ; qu'il le court partout, et que chez M""" la Dauphine le jeune prince est venu à eux leur parler avec beaucoup de sens et d'honnêteté. Ce grand seigneur, prince de la maison de Lorraine et allié à la maison de la Tour, rendit hommage, sans le savoir, aux modestes efforts de la Bruyère pour faire un peu de bien dans l'éducation de M. le duc de Bourbon. M""" de la Fayette dit à du Bouchet (3), qui revenait de sa province d'Anjou et qui fut témoin de cette scène, que l'on était maintenant extrêmement content de la conduite et du savoir-vivre de M. le duc de Bourbon. M. du Bouchet comprit : M. Deschamps était remplacé.

Cependant le carnaval, qui désolait la Bruyère et Sauveur, semblait

(1) Chap. XII, n'^ 59.

(2) Mss. de l'hôtel de Condé.

(3) Lettre de du Bouchet à Condé.

DANS LA jMAISOX DE ('ONDE. 'J33

cette année devoir être interminable. On était déjà à la fin de février, bals et mascarades se succédaient toujours. M. Sauveur calculait en soupirant que le carême ne viendrait pas avant le 7 mars. Un événement imprévu, qui arrivaen février, fit tontrentrer dans l'ordre : lamort de Charles II, roi d'Angleterre, mit la cour eu grand deuil pour six semaines. Les études reprirent leur cours. Elles furent plus longues et îueilleures. La Bruyère et Sauveur étaient contents. Mais le duc de Bourbon l'était un peu moins : adieu l'opéra, la comédie, les bals, les mascarades ; du moins, il restait lâchasse. Le 2 mars, à la chasse du roi, « il partit un lièvre que les lévriers perdirent après l'avoir un peu couru; M. le duc de Bourbon, qui le voj^ait, le suivit à travers les vignes avec une vitesse dont on fut étonné, et si longtemps qu'il le lassa ; de sorte que le lièvre, ramené dans la plaine et ne pouvant plus courir, se laissa prendre par un petit chien basset. » C'était là une grosse faute contre les antiques règles de la vénerie royale. On admira la vitesse extraordinaire de la jument alezane que M^"" le Dauphin avait donnée à son cousin ; on trouva encore que le jeune prince était bien à cheval, vigoureux, déterminé et ne craignant rien; mais « le roi luimême conta la chose à M. le Duc et l'invita à prendre garde à son fils, de peur qu'il ne se tuât. » C'est pourquoi M. Duplessis, le maître d'académie, interdit la chasse à M. le duc de Bourbon pour trois mois, jusqu'à cequ'il sût mieux tenir sou cheval. Cette année-là, à la grande satisfaction de la Bruyère et de Sauveur, qui se gardèrent bien d'eu rien dire, le carême commenr-a d'assez bonne heure et dura longtemps. La Bruyère venait de voir le cas que l'on faisait, à la cour, des hommes qui ont pris le parti de cultiver les sciences et les belles-lettres. « Il n'y a point, dit-il (1), d'art si mécanique ni si vile condition ofi les avantages ne soient plus sûrs, plus prompts et plus solides. » Si, à Paris, il avait vu « le comédien Baron, couché dans son carrosse, jeter de la boue au visage de Corneille, qui était à pied, » il n'en était pas ainsi dans la maison de Condé. La Bruyère maintenant était sûr, au moins, de la bienveillance attentive de M. le Prince. Voilà un avantage solide, qu'il n'eût pas trouvé aussi facilement dans les arts mécaniques, ni dans aucune autre condition. Et si, comme il est probable, il confia soit à Bossuet, soit à Fleury, les grands chagrins qu'il avait essuyés, ils lui répondirent avec une parfaite sincérité qu'ils avaient traversé

(1) Chip, XII, n» 17.

bien d'autres épreuves. Bossuet ue lui raconta pas tout ce qu'il avait eu à souffrir; mais à ces maux, inévitables dans les cours (1), il n'avait trouvé d'autres remèdes que l'humilité, la confiance, la persévérance, le travail assidu et la patience. Fleury connaissait encore un autre remède : « Comme la condition des gens de lettres, dit-il (2), les éloigne pour la plupart de ce commerce du grand monde qui demande une extrême politesse, je crois que leur civilité consiste principalement à se taire sans afiecter le silence, ou à ne parler de ce qu'ils savent qu'autant que la charité le demande pour l'instruction et la satisfaction du 13rochain, et du reste à agir et à parler simplement comme les autres hommes. » C'est ce que dorénavant la Bruyère tâchera de faire à la cour et dans la maison de Coudé.

(1) Lettre au mavéchal de BeUeiond, Œuvres de Bossuet, t. XXVI, jx 154.

(2) Traité du choix et de la mi'tliodc des études, cli. Sur la civilité.

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