CHAPITRE XXX
État de l'Europe en 1690, — Politique des puissances coalisées. — Opinious diverses dans la société française. — Guerre sur terre et sur mer. — Bataille de Fleurus. — Combat naval du cap Beveziers. — Victoire de Guillaume d'Orange à la Boisne en Irlande. — On le croit tué : rejouissances à Paris. — Campagne du Dauphin en Allemagne. — Le roi veut commander en personne. — Imprécations de la Bruyère contre l'amour de la gloire. — Congrès de la Haye. — Siège et prise de lions. — Siège et prise de Nice par Catinat. — Rivalité de Louvois et Vauban. — La Bruyère a le tort de parler des événements militaires au point de vue politique. — On lui en sait mauvais gré. — Ses inquiétudes et ses malédictions contre la police. — Professions de foi politique en faveur de l'humanité et de la vertu ; résumé du cours qu'il avait fait à M. le Duc sur l'histoire moderne et contemporaine.
La Brnyère, en publiant sa ciuqiiième édition, avait pris témérairement, devant le public, rengagement de n'en jias publier d'antres. Du moins, il n'avait pas renoncé au plaisir dont il avait l'habitude, d'écrire ses impressions sur les événements du jour, et de leur donner la forme qui lui convenait le mieux. Il ne pouvait demeurer indifl'érent aux événements qui signalèrent l'année 1G90-1091, ni insensible aux sentiments divers qui agitèrent les esprits en France et dans toute l'Europe.
L'année 1689 avait révélé une chose importante : si la France n'était pas aisée à vaincre, elle n'était pourtant pas invincible (1); ses ennemis entreprirent de la faire rentrer dans le devoir. Ils n'ignoraient jîas les avantages qu'elle avait sur eux, par le nombre et la qualité de ses places de guerre, par sa situation géographique et sa population,
(1) Spanlieim, Relation île la cour de I-'rancc en lliOO, p. 373-388.
imrle nombre et la dépeudance de ses armées, par la sabordiuatiou de toates ses forces de terre et de mer à un même maître , par la puissance absolue d'un seul et même conseil, par l'autorité incontestée de sou gouvernement, par les mesures et les précautions nouvelles pour l'entretien et la subsistance des troupes, enfin par le but avoué de se tenir sur la défensive en renonçant aux grandes conquêtes. Mais elle avait la première attaqué ouvertement toutes les puissances avec lesquelles elle était maintenaut'en guerre, l'Empereur, l'Empire , l'Espagne, les Provinces-Unies et l'Angleterre; elle les avait attaquées de gaieté de cieur et d'une manière indigue, qui avait blessé les consciences délicates même eu France ; et comme à ce moment ces puissances avaient de grosses armées sur pied et de bonnes flottes en mer, elle les avait obligées à unir toutes leurs forces dans l'intérêt commun, sans que la diversité de religions y pût apporter d'obstacle. Au contraire, les passions religieuses détachaient de la France les cantons protestants de la Suisse ; le duc de Savoie lui-même, qui n'écoutait que son intérêt particulier, branlait dans le mancbe, comme on disait, et prenait des mesures peu agréables an roi Louis XIV. Bientôt la France allait se trouver environnée d'ennemis qui la presseront de tous les côtés, et ne lui laisseront ni repos ni relâche ; ils ne lui feront pas une guerre de sièges qui traîne en longueur, mais nue guerre de campagnes, autant que la situation des lieux et des affaires le permettront ; ils l'attaqueront sur tous les points à la fois et eu même temps, sur terre, sur mer, même à travers les montagnes des Alpes et du Jura, Enfin les puissances alliées observaient exactement et rigoureusement la défense de faire aucun commerce avec la France, et la faisaient observer par les autres puissances. Après quoi ce serait sans doute un coup de partie si on pouvait décider les deux couronnes du Nord, la Suède et la Russie, à se conformer à cette défense : car on enlèverait à la France la meilleure som'ce de ses munitions de guerre, surtout pour l'armement maritime. Ainsi bloquée, assiégée et affamée, la France ne pourrait résister longtemps à l'Europe coalisée contre elle. Tel était le plan général que recommandait l'ambassadeur de Brandebourg, au commencement de 1690, et les alliés se préparaient à l'exécuter, chacun suivant leurs moyens et les diverses conjonctures (le lieux, de personnes et de temps dont ils dépendaient.
La France fut en mesure de faire face partout à ses ennemis, et même plus tôt prête qu'eux à engager ce combat décisif sur tous les
LA BRCYÊRE. — T. II. 11)
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points. Cependant il circulait en France des pamphlets politiques (1) qui venaient de Hollande et d'Allemagne, où l'on prédisait la ruine définitive de la France; le Mercure galant en parlait avec dédain. On discutait (2) aussi la forme surannée du gouvernement français, et l'on vantait la perfection des gouvernements populaires ; Bossuet méprisait ces vains politiques et leurs spéculations de cabinet. La Bruyère ne pouvait négliger des questions si imi^ortantes , ni les disputes interminables dont elles étaient l'objet ; il les résuma en deux caractères (3) : Démopliile, l'ami du peuple; Basilide, l'ami du roi.
(ï Démophile, à ma droite, se lamente et s'écrie : « Tout est perdu, c'est fait de l'État ; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment résister à une si forte et si générale conjuration? Quel moyeu, je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissauts ennemis ? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, uu Achille y succomberait. On a fait, ajoute-t-il, de lourdes fautes : je sais ce que je dis, je suis du métier; j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. » Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier le Daim et de Jacques Cœur : i C'étaient des hommes , dit-il, c'étaient des ministres. » Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourrait feindre : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces ; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion, et ont passé par le fil île l'épée ; si vous lui dites que ce bruit est fau.x et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit vrai qu'il n'ait reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il déjilore sa mort , il ^jlaiut sa veuve, ses enfants, l'État ; il se plaint lui-même : Ha perdu un bon atni et une grande protection. Il dit que la cavalerie allemande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'Empereur. « Si l'on attaque cette place , continue-t-il , ou lèvera le siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou, si on le livre, on le doit perdre ; et si on le perd, voilà l'ennemi sur la frnutièrc. » Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le cœur du royaume : il entend déjà sonner le beJfroi des villes, et crier à l'alarme ; il songe à son bien et à ses terres : oti conduira-t-il son
(1) ifercure galant, IfiSO, n" de mars, p. 180-191.
(2) Bossuet, b" Aeertissemcnt aux 2>rotestants, n° 3G. (3)Chap. X, n» 11.
argent, ses meubles, sa famille? Oii se réfagiera-t-il ? En Suisse ou à Venise ?»
«Mais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes ; il n'en rabattrait pas une seule brigade : il a la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et des ofKciers ; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes : il en envoie tant eu Allemagne et tant en Flandre; il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins pour les Pyrénées , et il fait passer la mer à ce qui lui reste. 11 connaît les marches de ces armées , il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas ; vous diriez qu'il a l'oreille du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis viennent de perdre une bataille où il soit demeuré sur la place quelque neuf à dix mille hommes des leurs, il en comjjte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont toujours fixes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il ajiprend le matiu que nous avons perdu une bicoque, non seulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très forte , très régulière , pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme de grand courage, il dit que la ville a des endroits faibles et mal fortifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleiue, et après avoir respiré un peu : « Voilà, s'écrie-t-il, une grande nouvelle; ils sont défaits et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il , un grand massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. » Il s'assied, il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne manque qu'une circonstance , qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue et quitte ses confédérés, qu'un autre se dispose à prendre le même parti; il croit fermement avec la populace qu'un troisième est mort : il nomme le lieu où il est enterré, et quand on est détrompé aux halles et aux faubourgs, il })arle encore pour l'affirmative. Il sait par une voie indubitable que T. K. L. ( 1 ) fait de grands progrès contre l'Empereur; que le Grand
(1) Tehli. chet d'nue insurrection hongroise contre l'empire cV Autriche.
Seigueur ariae puissa))imenf , ne \ent poiut de paix, et qae sou vizir va se montrer une autre fois aux portes de Vienne. Il frappe des mains, il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus. La triple alliance chez lui est un Cerbère, et les ennemis autant de monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de trophées. Il dit dans le discours familier : JS'ofrc auguste lieras, notre y ranci Potentat, notre invincible Monarcjue. Réduisez-le, si vous pouvez, à dire simpleûient : « Le roi a beaucoup (V ennemi s, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont aigris; j'esjjcre toujours qu il pourra vaincre. » Ce style, trop ferme et trop décisif pour Démophile, n'est pour Basilide ni assez pompeux ni assez exagéré; il a bien d'autres expressions en tête : il travaille aux inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent orner la ville capitale un jour d'eutrée; et dès qu'il entend dire que les armées sont eu présence, ou qu'une place est investie, il fait déplier sa robe et la mettre à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la cathédrale. »
Pendant ce temps la guerre éclatait avec fureur de tous les côtés, sur terre et sur mer. En Allemagne, le bruit s'était répandu que Maximilien de Bavière, qui commandait les troupes de l'Empire, était mort d'nne chute de cheval dans son camp de Bruchsall. Au moment où l'on croyait que l'armée française, commandée par le Dauphin, allait passer le Rhin au-dessous de Mayence pour écraser l'ennemi, M. le Duc tomba malade au camp de "Wacheuheim, 10 juin. C'était la petite vérole; Monseigneur le fit partir dans son carrosse bien fermé, et porter à Landau. Il eût été bien plus dangereux de l'emporter plus tard : M. le Duc avait la fièvre si forte, qu'on craignait beaucoup pour sa vie. Le dépit de n'être point à la prochaine bataille était pour quelque chose dans le redoublement qu'il éprouva. Mais par bonheur la petite vérole sortit fort bien, et la fièvre aussitôt diminua. D'ailleurs l'armée française ne bougea point. M. de Bavière n'était pas mort, il n'était que blessé, et ne se pressa pas de venir livrer la bataille à son l)eaa-frère, qui ne se pressa point d'aller la lui offrir. En Flandre on n'était pas si prudent ; le prince de Waldeck s'étaut trop approché avec les troupes de la ligue de l'armée du roi , le maréchal de Luxeml)0urg engagea la sanglante bataille de Fleurus et la gagna par une manœuvre aussi brillante que hardie. M. de Luxembourg, qui avait été autorisé t\ combattre, n'osa jjas profiter de sa victoire; il n'avait pas l'ordre de jjoursuivre l'enuemi, qui se retira en désordre sur ses
l)laces fortes. Des flots de sang avaient coulé en pure perte. Parmi les morts se trouva Maximilieu de Belleforière de Soyecourt, colonel du régiment de Vermandois; et parmi les blessés, Adolphe de Belleforière de Soyecourt, son frère, capitaine lieutenant des gendarmes-Dauphin , ancien camarade de M. le Duc. Il mourut deux jours après ( 1 ). C'étaient les deux seuls fils de M"" de Soyecourt, dont la Bruyère était l'ami. Il maudit de nouveau la guerre, qu'on a toujours vue remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, et faire périr les frères à une même bataille (2). « Jeune Soyecourt, je regrette ta vertu, ta pudeur, ton esprit déjà mûr, pénétrant, élevé, sociable ; je plains cette mort prématurée qui te joint à ton intrépide frère, et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire! De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se briller, se tuer, s'égorger les uns les autres. » Cette oraison funèbre du jeune Soyecourt a rendu son nom célèbre : il vivra aussi longtemps dans la mémoire des hommes qu'ils liront les Caractères de la Bruyère.
Huit jours ain-ès, Tourville dans la Manche, près du cap Bévéziers, (eu anglais Beachey Head), remporta sur la flotte combinée des Anglais et des Hollandais uue victoire qui lui coûta moins de sang, et le rendit maître de la mer. L'effet moral en Angleterre fut terrible ; on tremblait que le vainqueur ne remontât la Tamise et ne vînt brûler Londres. Il se contenta de briller Teignmouth, sur la côte du Devoushire ; ce dont le roi de France fut grandement irrité ; d'autant plus que le même jour, 10 juillet, le roi Giiillanme gagnait en Irlande la bataille de la Boisne. .Jacques II vaincu abandonna l'Irlande, s'enfuit à Brest et vint à Versailles annoncer son malheur et sa honte. Lauzun ne voulut plus courir d'aventures, et se retira en France avec les troupes qu'il commandait. Boisseleau sauva l'honneur des armes françaises, en défendant Limerick contre le prince d'Orange qui vint l'y assiéger. Jacques II avait tout perdu ; il était assez puni de ses fautes : à la cour de France on tâcha de le consoler. Mais ce ne fut qu'un cri contre Lauzun : partout on l'accusait. Il n'y avait pas vingt mois, c'était un héros à qui Ir roi ne pouvait refuser des éloges publics ; aujourd'hui c'est un lâche que personne ne veut plus voir.
(1) il""= de Sévigné, 20 juillet 1C90.
(2) Chap. X, n= 9.
« Straton est né sous deux étoiles : malheureux , heureux dans le même degré (1). Sa vie est un roman : non, il lui manque le vraisemblable. Il n'a point eu d'aventures : il a eu de lieaux songes, il en a en de mauvais : que dis-je? ou ne rêve point comme il a vécu. Personne u"a tiré d'une destinée plus qu'il a fait; l'extrême et le médiocre lui sont connus : il a brillé, il a souti'ert, il a mené une vie commune : rien ne lui est échappé. Il s'est fait valoir par des talents qu'il assurait fort sérieusement qui étaient en lui ; il a dit de soi : «. J'ai de l'esprit, f ai du counu/c; » et tous ont dit après lui : « lia de V esprit, il a du courage. » Il a exercé dans l'une et l'autre fortune le génie du courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu'il n'y en avait. Le joli, l'aimable, le rare, le merveilleux, l'héroïque ont été employés à son éloge, et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler : caractère équivoque, mêlé, enveloppé, une énigme, une question presque indécise. »
Ce qu'il y avait de plus grave dans cette affaire, c'est que l'étoile de Louis XIV commençait à pâlir. Après la bataille de la Boisne, le bruit s'était répandu en Europe et en France que M. de Schomberg et le roi Guillaume avaient été tués. Pour Schomberg, c'était vrai; Guillaume, effleuré par un boulet, était tombé, et avait ensuite été perdu de vue au milieu de la déroute irlandaise. En France, on ne savait pas ce qu'il était devenu ; il n'en fallut pas davantage pour qu'on crût qu'il était mort (2). Cela manquait à la gloire du roi et au bonheur de la France : donc cela était arrivé. Qui pouvait eu douter? On fit des feux de joie dans les rues de Paris ; on établit des tables où l'on buvait à la mort du prince d'Orange. Les passants étaient arrêtés pour boire, et il n'était pas sûr de s'y refuser : les plus grands seigneurs (3) furent forcés de subir cette folie, qui s'était tournée en fureur et que la police eut grand'peine à faire cesser. Dans la maison de Condé, ou compara ces farouches réjouissances sur la fausse nouvelle de la mort du prince d'Orange à la tranquillité avec laquelle le peuple avait appris, quelques mois auparavant, la mort certaine du duc de Lorraine, commandant en clief des armées de l'Empire. Pourquoi cette différence? Car enfin M. do Lorraine était un ennemi bien redoutable ; il avait gagné plus de batailles que le prince d'Orange n'en avait perdu. Mais
(1) Chap. vui, n" !)6.
(2) M'"» de Sévigni;.
(3) De Sourches,
Louis XIY avait dit du duc de Lorraine (1) : i> J'ai perdu le plus grand, le plus sage et le plus généreux de mes ennemis. » Comment en vouloir à un ennemi qui n'avait jamais fait que son devoir en combattaut la Frauce , et dont les Français qui l'avaient vu, soit à la cour de Vienne, soit sur les champs de bataille de la Hongrie, n'avaient connu que la bienveillance et la justice? Mais le prince d'Orange avait toujours montré contre u l'insolente nation des Français » une haine profonde qu'il n'avait jamais pu satisfaire, pas même par d'eft'royables hécatombes et l'inutile bataille de Sàint-Denys-, et la nation des Français le lui rendait bien : sa perfidie envers le roi d'Angleterre, son beau-père, paraissait aussi coupable que haïssable. La populace de Paris ne pouvait être contente ([ue s'il mourait sur un champ de bataille, comme un grand criminel en place de Grève. « Un ennemi est mort (2) qni était à la tète d'une armée formidable, destinée à passer le Ehin ; il savait la guerre, et son expérience pouvait être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus? quelle fête publique? Il y a des hommes au contraire naturellement odieux, et dont l'aversion devient populaire : ce n'est point précisément par les progrès qu'ils font, ni par la crainte de ceux qu'ils peuvent faire, que la voix du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille, jusqu'aux enfants, dès que l'on murmure dans les places publiques que la terre en est enfin délivrée. » Cependant comme Guillaume n'était point mort, les progrès qu'il faisait et ceux qu'il pouvait faire encore n'étaient que plus odieux au peuple, qui voyait l'étoile du prince d'Orange s'élever sur l'horizon avec une lumière sinistre et menaçante pour la France. On avait craint un moment à Versailles que l'électeur de Brandebourg, Frédéric I"'', qui prit plus tard le titre de roi de Prusse et qui aâectait alors d'imiter la grandeur de Louis XIV, ne conduisît sur le Rhin ses troupes déjà redoutables, et, par leur jonction avec l'armée de Maximilien, ue mît Monseigneur dans nue situation critique. C'est pourquoi Monseigneur s'était arrêté tout à con}) dans sa marche oifensive sur le Rhin. Mais le fondateur de la monarchie prussienne alla au secours du prince de "Waldeck, pour avoir le plaisir de rencontrer un adversaire digne de lui ; il écrivit même à M. de Luxembourg qu'il était venu tout exprès en Flandre pour le battre. C'était le moment pour Monseigneur de tomber sur Maximilien, de le mettre eu
(1) Gazette de Fronce, 13 mai liîgo, p. 218. (2)Chap. XII, n» 117.
fuite et de se couvrir de gloire. M. le Duc, bien guéri de sa petite vérole, était accouru pour prendre part à la victoire, qui semblait certaine. Il alla, en compagnie du jirince de Conti , forcer la petite 2ilace de Neuveier : de la Noue du Vair, lieutenant de ses gardes, y reçut un coup de mousquet en plein visage ; mais on 3' trouva de quoi faire subsister l'armée pendant plusieurs jours (1). Le 25 août, jour (le Saint-Louis, M. de Bavière envoya un bouquet par un trompette à Monseigneur pour lui souhaiter sa fête, et Monseigneur alla visiter à Salzbacli les postes qu'occupaient Montecucnlli et Tnrenne lorsque ce dernier fut tué : il examina très attentivement remplacement de la «
batterie où était le canon chargé de toute éternité, comme dit M™" de 6
Sévigné , et l'endroit où le boulet de ce canon emporta le bras de 8aiut- Hilaire et perça la poitrine de M. de Turenne. Il remarqua tout près de là an arbre qui servait à désigner cet endroit, et force croix que les paysans y avaient plantées. Enfin j^our terminer une si belle journée, il reçut un courrier qui lui apportait une très agréable nouvelle : M. de Catinat, plus actif et plus intelligent que lui, avait, huit jours auparavant, gagné en Italie la bataille de Staffarde sur les troupes espagnoles et piémon taises. « Il serait l)on, écrivait Chamlay à Louvois, que Monseigneur ne fit pas son cnpital de la promenade, et ne crût pas avoir rempli tous ses devoirs quand il s'est promené. » Il ne fit pourtant guère autre chose pendant tonte cette campagne, qui se borna à quelques expéditions de fourrageurs. Un jour il donna à M. le Duc tous les villages des environs de Fribourg à fourrager; beau cadeau vraiment, mais de bataille point : Monseigneur croyait que son beau-frère, qui lui était inférieur en forces, viendrait l'attaquer dans une excellente position défensive. Il repassa le Khin à Brisach et revint à Fontainebleau , bien satisfait de sa campagne : il n'avait pas été battu, et pendant ce temps-là M. le comte de Tekeli avait soulevé la Transylvanie contre l'Empereur; et notre frère le Turc, comme on disait, avait battu les .troupes de l'Empire , et repris les villes de Nissa, Widdin et Belgrade.
Il faut dire la vérité, rien ne peut égaler la joie que tout le monde témoigna du retour de Monseigneur (2) ; il jouissait d'une santé parfaite, et peut-être trop parfaite : il était prodigieusement engraissé. Peu de jours avant que Monseigneur quittât l'armée, le roi, informé
(1) Dangeauet le Mercure r/alant.
(J) De Sourches, t. III, p. 310.
qu'il ]a négligeait, l'avait exhorté à faire mieux son devoir et à maintenir la discipline. Ou accabla de malédictions les donneurs d'avis ; on protesta contre leurs accusations, qui n'avaient, disait-on, aucun fondement. Mais l'embonpoint de Monseigneur le trahit : il fallut bien avouer qu'il n'avait pas eu beaucoup de peine pendant sa campagne. Eu vain le Mercure galant avait-il fait (1), avec son habileté ordinaire, l'éloge de Monseigneur et de « sa nouvelle manière de combattre, qui demandait qu'un général eût une parfaite intelligence du métier de la guerre ». Il semblait à tous qu'avec une aussi bonne et nombreuse armée on aurait pu montrer plus d'audace, et ne pas faire connaître à l'officier et au soldat, par les manœuvres, marches et contremarches, que l'on appréhendait l'approche de l'ennemi. Les troupes se démoralisent à ne s'occuper jamais que de quartiers et de fourrages. Les officiers ne cherchent qu'à bien vivre. M. le Duc et le 2)rince de Conti n'aimaient pas ce divertissement militaire. Gourville faisait remonter à l'année 1667 l'introduction du luxe de la table dans l'armée française, et il en accusait le maréchal d'Humières, qui venait de perdre sa réputation par le malheureux combat de Valcourt. A force d'entendre parler sur ce sujet daus la maison de Coudé, la Bruyère se crut autorisé à dire aussi son avis (2) : «.Ragoûts, liqueurs, ciitrces, entremets, tous mots qui devraient être barbares et inintelligibles eu notre langue; et s'il est vrai qu'ils ne devraient pas être d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue de l'ennemi, à la veille d'un combat, pendant un siège ? Où est-il parlé de la table de Scipion et de celle de Marins ? Ai-je lu quelque part que Miltiade, qu'Épaminondas, qu'Agésilas aient fait une chère délicate? Je voudrais qu'on ne fît mention de la délicatesse , de la propreté et de la somptuosité des généraux qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur sujet et s'être épuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée ou d'une ville prise; j'aimerais même qu'ils voulussent se priver de cet éloge. »
Si la campagne de 1689 avait révélé à Louis XIV la puissance de ses ennemis, la campagne de 1690 montra aux États coalisés contre Louis XIV quelle était encore la puissance de la France après la révocation de l'édit de Nantes. En Irlande, le parti de Jacques II était
(1) N" de septembre 1690.
(2) Chap. XIV, n° 6.^
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vaiucu ; mais tandis que le monarque détrôné allait méditer à la Trappe sur la perte de ses trois royaumes, le roi de France, victorieux sur terre et sur mer, cherchait les moyens de tirer le meilleur parti possible des succès qu'il avait ohteuus. Seignelay, qui avait mis la marine française sur un pied si formidable, mourut le 3 novembre 1G90. Le roi donna la charge de secrétaire d'État et la marine à Pontchartrain. Louvois jirit pour lui les haras, quelques manufactures qu'il n'avait pas encore, et les fortifications du dedans du royaume : avec un pareil ministre pour diriger toute l'administration française suivant le bou plaisir de Sa Majesté, qu'est-ce que le roi ne pouvait pas entreprendre? Les armées ennemies s'étaient retirées dans leurs quartiers d'hiver avant les armées de la France et daus un pire état ; les génél'aux français avaient acquis un véritable ascendant sur leurs adversaires, et Louis XIV n'avait pas encore donné de sa personne. Le roi iîxa dans son esprit le point et le moment où il paraîtrait sur les champs de bataille : il s'entendit avec Louvois, atiu que tout fût prêt pour frapper subitement et à l'improviste nu grand coup. Dès le mois d'octobre 1690, quand Monseigneur revint d'Allemagne sans avoir rien fait, son père promit de lui enseigner au mois de mars prochain, sous les murs de Mons en Hainaut, comment ou force l'ennemi ou à subir un échec désastreux ou à vous attaquer daus une position qui vous assure la victoire. Cette grande leçon dans l'art de vaincre à la guerre fut admirablement préparée par Louvois, avec tant de prudence et d'habileté, que rieu ue transpira ni au dedans ni au dehors des projets de Sa Majesté. Le secret du roi fut parfaitement gardé.
Monseigneur avait, le 1-5 octobre 1G90, presque trahi le secret du roi : en effet (1), comme le cardinal de Bonzi prenait congé du Dauphin pour aller aux états de Languedoc, Monseigneur lui demanda quand il reviendrait. « Après Pâques, répondit le cardinal. — Vous pouvez donc prendre congé de moi pour plus longtemps, reprit Monseigneur ; car vous ne me trouverez plus ici en ce temps-là. » Monseigneur se croyait déjà victorieux. On ue fit pas attention à cette parole. Le jeune prince étaitimpatient de devenir un glorieux capitaiue à l'école de sou père : cela semblait si naturel. D'ailleurs Louis XIV lui-même se croyait un grand homme de guerre. A force de s'enteudro louer comme tel par ses flatteurs, il avait fini par croire que c'était
(1) De Sourches, t. III, p. .-ÎId. Ç
vrai. Ses ennemis le savaient, et profitèrent de son erreur. « Ou s'attacha, dit Spanheim (1), à le regarder comme le seul auteur de tons les heureux succès de sou règne, à les attribuer tous à ses conseils, à sa prudence, à sa valeur et à sa conduite, bien plus qu'à ses soldats, à ses ministres, à ses généraux et aux conjonctures. On ne garda même point de mesure à se i-écrier sur toutes ses paroles et sur toutes ses actions, et à ériger des monuments à sa gloire, qui relevaient non seulement au-dessus des héros de sa race ou de ceux des autres peuples, mais bien au delà de la portée et des bornes de la condition mortelle. Il s'en fit aussi une confiance qui lui inspira une autre opinion que la véritable de ses entreprises et de sa puissance, qui lui fit mépriser les forces de ses ennemis, et qui alla jusqu'à lui faire considérer comme une injure tout ce qui semblait traverser ses desseins ou diminuer sa considération et son autorité en Europe. On peut même dire que c'est là sou grand faible, fatal au repos de la même Europe, et la principale et véritable source des résolutions malheureuses, soit à l'égard des atiaires de la religion dans sou royaume , soit à l'égard des affaires étrangères et des guerres passées depuis la paix des Pyrénées jusqu'à nos jours. »
Cette passion du roi pour la gloire fat fatale à la France. A force de s'attribuer les succès de ses généraux et de ses ministres, le roi finit par croire que ceux qui lui obéissaient le plus aisément étaient aussi ceux qui faisaient le mieux, et que les plus commodes étaient aussi les plus capables. « M. de Pontchartraiu, dit Dangeau (2), a prié le roi de ne le point charger de la marine, parce qu'il n'en a aucune connaissance ; le roi voulut absolument qu'il s'en chargeât. » Bon magistrat, qui jugeait fort bien les afliaires de droit, M. de Pontchartrain avait si vite appris les finances, qu'il semblait se jouer avec les ditiicultés du contrôle général, où M. le Pelletier avait succombé (3). S'il n'inventait pas les moyens d'avoir de l'argent, il comprenait si vite ceux que d'autres avaient inventés et il les exposait si bien, d'un style simple et naturel, qu'il imposait sans en avoir l'air ses vues à Sa Majesté. Il écrivit à M. le premier président Harlay (4) :
(1) Relation, p. 25, 56.
(2) Journal de Dangeav, t. III, p. 245.
(3) Spanheim, Relation, p. 407, 408, 409, 4in, 422.
(4) Annuaire bulletin de la société de Vhistoire de France, avril 1877, p. 111, Variétés, par Boislisle : Bonrepaus, la marine.
« Vous êtes accoutumé à être surpris à mon sujet ; voici le comble de votre surprise : le roi vieut de me faire ministre et secrétaire d'État avec la marine. Renoncez à un ami si heureux d'uue félicité temporelle,- mais conservez-lui votre cœur et votre amitié lorsqu'il lui arrivera malheur ; car je ne vois plus rien à attendre pour lui que de tomber. » Il ne tomba point : au département de la marine , il fut secouru par l'intendant général Arnoul et par plusieurs commis, qui y étaient, d'une expérience consommée. Avec ces habiles gens il n'avait pas besoin de s'instruire à fond d'une affaire ; il lui suffisait de faire au roi un bon rapport. La Bruyère, qui le connaissait bien, fit à ce propos la réflexion suivante (1) : « Tout persuadé queje suis que ceux que l'on choisit pour de dift'érents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu'il se peut faire qu'il y ait au monde plusieurs personnes, connues ou inconnues, que l'on n'emploie pas, qui feraient très bien; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusques alors on n'avait pas attendu de fort grandes choses. » Mais l'amour de la gloire n'était jjas moindre chez les ennemis de Louis XIA', surtout depuis qu'ils avaient conçu l'espoir de vaincre cet orgueilleux monarque. Pendant ce temps-là il se tenait h l'étranger des assemblées dont l'aftaire capitale était de ruiner la France. Le parlement d'Angleterre vota au roi Guillaume l'argent excessif qu'il lui avait refusé l'an passé, 70,000,000 de fr. Les états de Hollande, qui avaient jadis fait des difficultés au stathouder, ne montrèrent pas moins de libéralité pour armer leurs flottes et leurs troupes. Ou célébra par des fêtes nationales le retour sur le continent du vainqueur de Jacques II. Il convoqua à la Ha3^e un congrès de tous les États de la ligue d'Augsbourg, pour s'entendre sur les moyens de réduire Louis XIV à la raison. Le prince d'Orange triomphait des réjouissances qui avaient eu lieu en France sur le faux bruit de sa mort. « Cela faisait voir, disaient les pamphlétaires , qu'on le craignait au delà de ce qu'on avait jamais craint un homme. Il me semble voir, écrivait l'un d'eux (2), une infinité de petits chiens qui aboient et se réjouissent autour du cadavre d'un grand lion mort et dont ils s'attendaient bien d'être la pâture. Malheur à ces chiens, si le lion ressuscite!
(1) Chap. II, n" 3.
(2) Soupirs tk la France esclave, 15" mémoire, cité par C. Kousset dans V/fistoire de Lvucois, t. IV, p. 42G.
car lears cris n'ont fait qu'irriter sa rage. » Le lion était ressuscité, il rassemblait tontes ses forces pour exercer la plus terrible vengeance.
Le peuple de France ne pouvait que souffrir de la prolongation de la guerre; la noblesse ne tremblait pas; les grands, confiants dans la sagesse du roi et dans leur propre valeur, sans s'inquiéter des souffrances du peuple, brûlaient de retourner au combat et ne doutaient pas du succès. Ils méprisaient le faux roi d'Angleterre et ses vaines menaces. Dès qu'on apprit que le roi de France irait en personne au-devant du prince d'Orange, tous voulurent être de la partie. Monseigneur devait commander sous le roi ; Monsieur, frère du roi, fier de sa victoire de Cassel, demanda à commander sous Monseigneur; ce qui lui fut accordé. M. le Prince demanda aussi à commander sous Monseigneur; ce qui lui fut refusé : alors il ira en volontaire. Tous les princes du sang, et légitimés, jusqu'au comte de Toulouse qui n'avait que treize ans, se préparèrent ù partir. Aucun d'eux ne montrait plus d'ardeur que M. le Duc : il semblait porter tous les vieux Condé en sa petite personne.
Témoin attendri de la misère publique, le philosophe rédigea cette ])rotestation contre l'amour de la gloire (1) : « Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusqu'à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de Vémi7ience, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'auimaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant et la baleine ; approchez, hommes, répondez un peu à Dêmocritc. Ne dites-vous pas en commun proverbe : des loups radssantSjdes lions furieux , malicieux comme un singe? Et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles : V homme, est un animal raisonjiable. Qui vous a passé cette définition ? Sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vousmêmes? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux , vos confrères , ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur. Laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et
(1) Chap. XII, n" HP.
302 LA BRUYEKE
vous verrez comme ils s'oablierout et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de la nature ; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d"uu tiercelet de faucon qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : « Voilà un bon oiseau; » et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : « C'est un bou lévrier. » Je consens aussi- que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'aft'rontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux ; » et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'ou vous disait que tous les chats d"uu grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée, il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place (airtant que d'hommes à Fleurus), qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable subhut dont on ait jamais ouï parler? » Et si les loups en faisaient de même : « Quels hurlements! quelle boucherie! » Et si les uns ou les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire, coucluriezvous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendezvous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que do leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement: car avec vos seules mains que ])ouviez-vous vous faire les uns aux autres que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête? an lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler tout votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper, liais comme vous devenez d'année à autre jihis raisonnables, vous avez bien euchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous
atteindre à la tête ou à la poitrine; vous en avez d'autres, plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits , enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore oh(/!t la gloire; elle aime le remue-mi'-nuge, et elle est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes règles' vous devez eu guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure. »
Si la Bruyère se fût arrêté là, il est possible que l'on eût trouvé sa diatribe de fort mauvais goût dans la maison de Condé. Bossuet n'en avait pas tant dit dans l'oraison funèbre de feu M. le Prince. Mais la Bru3'ère continue et donne à son invective contre la gloire militaire une tournure comique (1) : « Cela me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montrait autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il avait trouvé moyen de les faire vivre : il leur avait mis à chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse, mis des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse ; rien ne leur manquait, et en cet équipage elles allaient par sauts et par bonds dans leur bouteille. Feignez un homme de la taille dn mont Atho», pourquoi non? une âme serait-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en serait plus au large : si cet homme avait la vue assez subtile pour vous découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et défensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits marmousets ainsi équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie , im mémorable siège, une fameuse journée? X'eutendrai-je donc plus bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne se divise-t-il plus qu'en régiments et eu compagnies? tout est-il devenu bataillon ou escadron? « // a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une troisième; il a gagné une bataille, deux batailles; il chasse l'ennemi, il cainc sur nier, il raine sur terre. » Est-ce de quelqu'un de vous autres, est-ce d'un géant, d'un Athos,^Q vous parlez ? Vous avez surtout un homme pâle et livide qui n'a pas sur soi dix onces de chair, et que l'on croirait jeter à terre du moindre souffle (2). Il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion : il vient de pêcher en eau trouble une île toute
(l)Chap. XII, nollD.
(2) Le prince d'Orange.
304 LA rmUYERE
entière (1): ailleurs à la vérité il est. battn et poursuivi (2), mais il se sauve par les marais et ne veut écouter ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savait faire : il a mordu le sein de sa nourrice; elle en est morte, la pauvre femme : je m'entends, il suffit (:3). En un mot, il est né sujet, et il ne Test plus ; au contraire, il est le maître (4), et ceux qu'il a domptés et mis sous le joug vont à la charrue et labourent de bon courage ; ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier uu jour et de devenir libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui les fait marcher ; ils n'oublient rien pour accroître leur servitude ; ils lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de nouveaux domaines : il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa mère par les épaules et de les jeter hors de leur maison ; et ils l'aident dans une si honnête entreiorise. Les gens de delà l'eau et ceux d'en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable : les l'ictes (Ecossais) et les Saxons (Anglais) imposent silence aux Bataves (Hollandais), et ceux-ci aux Pietés et aux Saxons; tous se peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le souhaitent. i> Après avoir ainsi résumé toute Thistoire de Guillaume en Angleterre et en Hollande, il ne restait plus à Démocrite, professeur d'histoire contemporaine, qu'à nous peindre le congrès de la Haye.
« Mais qit'eutends-je de certains personnages qui ont des couronnes (5), je ne dis pas des comtes ou des marquis, dont la terre fourmille, mais des ijrinces et des souverains? Ils viennent trouver cet homme dès qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge. Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et leurs préséances, et qui consument pour les régler les mois entiers dans une diète ? Que fera ce nouvel archonte (commandant) pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la gagner, et eu personne ; si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire lever, et avec honte, à moins que tout
(1) L'Angleterre et l'Ecosse.
(2) En Irlande, au siège de Limerick. (Macaulay, t. III, p. 074.)
(3) Adopté par la république hollandaise de J. de Witt, GuilLiume l'a détruite et a combattu toute sa vie la liberté en Hollande.
(4) Stathouder.
(5) Bossuet. Avertiisement, i, Nr, éd. Lâchât, t. XV, p. 238.
l'Océan ne soit entre lui et l'ennemi : il ne saurait moins faire en faveur de ses conrtisaus. César lui-même (l'emijereur), ne doit-il pas venir en grossir le nombre? Il en attend du moins d'importants services; car ou l'archonte échouera avec ses alliés, ce qui est plus difficile qu'impossihle à concevoir, ou s'il rénssit et cpie rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de la religion et de la puissance de César, pour foudre snr lui, pour lui enlever Valrjle et le réduire lui et son héritier, à \a,f(isce dardent et aux pays héréditaires (c'est-à-dire lui enlever l'Empire et ne lui laisser que les armes de la maison d'Autriche). Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-être de qui ils devaient se défier davantage. Esope ne leur dirait-il pas : « La (jcnt volatile d'une certaine contrée prend V alarme et s'effraye du voisinage du, lion, dont le seul rugissement lui Jait peur : elle se réfugie auprès de la bête, qui lui fait parler d' accommodement et la prend sous sa protection, qui se termine enfin à les croquer tous l'un., après l'autre. »
Pendant que le prince d'Orange tenait à la Haye sa cour plénière de princes, de généraux et de diplomates et réglait l'action des armées confédérées , chacun tirait de sou côté les avantages de la victoire que l'on espérait. On perdit ainsi deux mois en débats inutiles. Tout à coup l'envoyé de Savoie dit : « Il faut se hâter : les Français sont à Nice, et Catinat va prendre la ville et la citadelle. » Déjà l'on songeait à courir au secours du duc de Savoie ; mais l'envo3'é d'Espagne .survient et s'écrie (1) : « Mons est assiégé! Le roi de France l'assiège! » Quoi! au mois de mars, avant la fin de l'hiver, quand toutes les troupes sont encore dans leurs quartiers ? Ce n'est pas possible! Cependant c'était vrai. — Voilà le congrès en désordre, chacun court au iAwa pressé, ou s'agite, on assemble des troupes de tous côtés. Le 15 mars, Mons était investi par M. de Luxembourg. Le 23, on amena au roi à son dîner nu officier de l'artillerie des ennemis, qui voulait se jeter dans Mous par le travail qu'on avait commencé le matin pour ouvrir la tranchée. Il y avait trois jours qu'il était dans le camp français ; il avait fait beaucoup de tentatives pour entrer dans la place, mais tous les postes étaient si bien gardés, qu'il n'avait \)w y réussir. Le roi l'interrogea fort attentivement : il avoua qu'il devait commander l'artillerie dans Mons, et il ne dissimula pas sou chagrin
(1) U'lUoire de I.oni'ois, par C. Koussct.
I,A BRUYÈRE. — T. II. ÏO
d'en être empêché ; mais il assura fortement que le roi ue prendrait pas la place sans livrer bataille. Le roi lui répondit froidement : « Monsieur, nous sommes ici pour cela. » Eu efiet il y avait des troupes considérables et toutes prêtes ; on en fit venir encore d'autres pour livrer la bataille promise ; on ne négligea rien pour bien recevoir l'armée ennemie qui venait au secours de la place assiégée. Le prince d'Orange était déjà à Bruxelles, lorsque, le 8 avril, Mous capitula. Le même jour, un courrier de Catiuat apportait au roi la soumission de Kice. Les troupes do la coalition, qui étaient en marche pour livrer bataille au roi, n'avaient pas même eu le temps de se réunir; elles reçurent contre-ordre, et se retirèrent dans leurs quartiers. Leurs chefs s'accusaient réciproquement du retard. C'est tout an plus si les gens de Bruxelles n'insultèrent pas le roi Guillaume, qui s'en retourna fort tristement à la Haye, pendant que Louis XIV triomphant revenait à Versailles.
« Plus de 500 soldats de la gai'nison de Mous ont jiris parti dans nos troupes, et nous n'en avions pas perdu 500 pour prendre la ville (1). » Voilà donc une belle conquête qui n'a pas coûté cher. C'est parfait. A qui en revient le mérite ? Au roi, sans doute. Ensiiite? à Louvois; après? àVauban. — Ici les avis se partagèrent, et la querelle commença.
Vauban était d'une petite noblesse du Nivernais. Son père, qui s'était ruiné au service du roi , ne lui laissa guère pour toute fortune qu'une bonne éducation. En 1051, à l'âge de dix-sept ans, Vauban s'était engagé dans le régiment de Condé, et avait suivi feu M. le Prince dans le parti des Espagnols. Les places fortifiées qu'il vit dans les Pays- Bas lui donnèrent envie de devenir ingénieur : il étudia les sciences nécessaires et se distingua par plusieurs actions d'éclat au service de l'Espagne; mais en 1653 il fut fait prisonnier par un parti français, et Mazarin l'engagea au service de Louis XIV ; depuis il servit la France avec une fidélité inaltérable. Sa bravoure et son talent d'ingénieur ne tardèrent pas à être appréciés à leur juste valeur. Pour l'attaque et la défense des places, il porta son art à un tel degré de perfection, qu'il était réputé infaillible. Si la France par les soins du roi était devenue comme une seule forteresse qui montrait de tous côtés un front redoutable, Vauban n'y avait guère moins contribué en forti-
(1) Dangeau, t. III, p. 322.
fiant nos frontières, que Louvois en créant nos institutions militaires ; de là leur rivalité. Louvois n'avait pas lieu d'être jaloux de Vauban : sa position de ministre tout-puissant lui donnait une si grande supériorité surian simple maréchal de camp, qu'il pouvait se moquer de lui impunément, et il abusa souvent de cette facilité. Après la prise de la place de Luxembourg (1684), Vauban reçut 3,000 pistoles, et l'on dit qu'il était nommé lieutenant général ; les gazettes de Hollande imprimèrent cette nouvelle trop vraisemblable : Vauban reçut près de cent lettres de félicitations, et ne fut point nommé. En 1685, Vauban demanda une abbaye pour son neveu l'abbé Louis le Prêtre. LeTjanvier 1686, Louvois lui répondit : « J'ai reçu votre lettre du mois passé... j'ai lu au roi ce que vous me marquez au sujet de l'abbaye que vous avez demandée pour votre neveu. Sa Majesté m'a paru en disposition de faire ce que vous désirez, dans les prochaines occasions : ce que vous ne doutez, je m'assure, que je souhaite autant que vous. » Puis Louvois n'y })ensa plus. Son jeu de courtisan est facile à comprendre. Ordinairement, « personne à la cour ne veut entamer (1) ; ou oft're d'appuyer, parce que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n'entamera, et qu'on sera ainsi dispensé d'appuyer : c'est une manière douce et polie de refuser son crédit, ses offices et sa médiation à qui en a besoin; )> petite finesse indigne d'un grand ministre. Louvois entame hardiment, mais il n'appuie pas, l'affaire est enterrée. Vauban n'était pas un solliciteur opiniâtre, et le roi devait être servi à sa mode. Mais Vauban avait un grand travers : il aimait le bien public et s'en occupait. Le 16 octobre 1687, Louvois écrivait à Vauban : « Je vous renvoie avec cette lettre le mémoire qui l'accompagnait, afin que vous puissiez le supprimer aussi bien que la minute que vous en avez faite. Je vous dirai que, si vous n'étiez pas plus habile en fortification que le contenu de votre mémoire donne lieu de croire que vous l'êtes sur les matières dont il traite, vous ne seriez pas digne de servir le roi de Narsiugue, qui de sou vivant eut un ingénieur qui ne savait ni lire, ni écrire, ni désigner... Je ne vous ai jamais vn vous tromper si lourdement... J'ai jugé que l'air de Bazoches (maison de Vauban dans le Morvan) vous avait bouché Tesprit. » Nous ne savons quel était le contenu de ce mémoire, mais nous savons que Vauban, par amour du bien public, prenait le plus vif intérêt à une foule de graves questions
(1) Chap. VIII, n" 29.
U'écouomie politique que la Bruyère (1) déclarait uécessaii es au bon gouverneuieut d'uu royaume, et que Louvois considérait comme indignes de son attention. Vauban dans ses voyages s'informait de la valeur des terres, de leur rapport et de la manière de les cultiver, des ressources des paysans, de leur nombre, de leur nourriture ordinaire, de ce que pouvait valoir par jour le travail de leurs mains, et de bien d'autres détails abjects dont l'importance avait depuis longtemps frappé son esprit curieux. C'est pour cela que Louvois n'aimait pas Vauban.
Le 24 août 1688, pendant que Monseigneur à Chantilly goûtait les plaisirs de la fête Daupliine, le roi signait la nomination de Vauban au grade de lieutenant général ; on avait besoin de Vauban pour conduire Monseigneur à la guerre et lui acquérir aux sièges de Pliilippsbourg, Manheim et Franckenthal une réputation glorieuse qu'il ne méritait pas. En 1G89, ce naïf grand homme se crut autorisé, par les services qu'il avait rendus, à présenter à Louvois son mémoire au roi sur les protestants : comme la Bruyère, il était sincèrement catholique et désirait l'extinction de l'hérésie ; mais, aussi comme la Bruyère, il ne croyait pas à la sincérité des conversions forcées et déplorait l'emploi de la violence en matière de foi. Il osait même démontrer le tort que faisait à la France la perte de ses manufactures, la ruine de son commerce, l'exil de tant de soldats et marins réduits à combattre contre leur patrie. Il avait été relégué dans les villes de Dunkerque, Furues et Ypres; et, à mettre ces villes sur le pied de défense, il avait gagné une lièvre qui, pendant l'année 1690, le condamna à nue pénible oisiveté et justifia l'espèce de disgrâce où il languissait. Lorsque Louis XIV entreprit de faire le siège de Mons, Louvois comprit qu'on allait encore avoir besoin de l'habile ingénieur^; et, le 2 janvier 1691, l'abbaye de Belleville en Beaujolais étant venue à vaquer, elle fut donnée, le 2 mars, au neveu de Vauban. Le 17 mars, quand le roi jjartit de Versailles pour aller à Mons, il trouva à Verberie, où il vint coucher, un courrier de Louvois qui lui mandait que A'aubau était déjà devant Mons. « On l'avait cru malade, mais il se porte bien ; il s'est fait arracher une dent qui lui causait sa fluxion ; et la fièvre qu'il a eue ne venait que de là. >j Louvois était donc, au siège de Mons, nn rival jaloux de Vauban ; du moins on i)eut le supposer à sou ris amer et à son laconisme.
(1) Chap. X, II» 24.
De pins il était sujet aux fautes. Pour faire oublier la capitulation de Maj'ence, il avait pour le siège de Mous tout prévu, tout préparé, tout disposé avec une admirable précision. Les hommes, les chevaux, les canons, les poudres , les fourrages et approvisionnements de tout genre, rien ne manqua. Mais le roi surveilla tout avec la plus grande attention. Le roi, dit Daugeau, n'est pas un instant sans travailler; car après avoir donné ses ordres comme général, qu'il veut donner tous lui-même, il travaille comme roi aux autres affaires de son État, dont il ne néglige pas la moindre. Il était persuadé qu'il ne prendrait pas la ville sans livrer bataille (1). C'était le vœu général; c'était bien aussi l'intention de Guillaume et des États confédérés. Louvois seul osait exprimer uue opinion contraire ; Vanbau était de sou avis sur ce point : il regardait comme absurde d'admettre que l'eunemi songeât à venir l'attaquer. « Prêter uue telle résolution au prince d'Orange, disait-il, c'est lui faire plus de tort que de lui prendre Bréda. Cela se touche au doigt et à l'œil, et se voit aussi clairement qu'une chose de fait. y> Mais le roi, fermement attaché à son idée, voulut voir lui-même les endroits par où le prince d'Orange poiirrait l'attaquer; il s'exposa plusieurs fois au canon de la place, qui tirait sur lui dès qu'on l'apercevait ; il se fatigua tant et si bien qu'il eu fut malade, et ressentit des douleurs de goutte dont il se trouva fort incommodé. Le 27 mars, le roi, dit Dangeau (2), a voulu monter achevai malgré sa goutte, et est allé droit à la tranchée : il n'a mis pied à terre que vis-à-vis la batterie. Ensuite il a visité tout le travail qu'on a fait aux ouvrages les plus avancés. Il ne s'est pas contenté de cela; pour mieux voir, il s'est montré fort à découvert ; et il s'est même rais fort eu colère contre les courtisans qui l'en voulaient empêcher, et il a monté sur le parapet de la tranchée, où il est demeuré assez longtemps. Il était aisé aux ennemis de reconnaître sou visage, tant il était près d'eux. Un boulet perça le parapet : M. le grand écuyer, qui était auprès du roi, fut renversé et tout couvert de terre, sans être blessé. Une autre fois, comme Louvois avait voulu que les commissaires des guerres marquassent le camp de la cavalerie qu'on avait fait venir en cas d'attaque, le roi se mit en colère contre son ministre qui sacrifiait les militaires aux administrateurs. Saint-Simon rapporte que le roi prit encore une fois le ministre dans son tort sur la position d'une
(1) De Sourches, t. III, p. 378, 379.
(2) T. III, p. 309, etc.
sentinelle, et qu'il se tourna vers sa suite en disant : « X'est-ce pas le métier de Louvois? Il croit être un ofi'and homme de guerre, et savoir tout. » Les fautes de Louvois étaient d'autant plus graves que l'événement lui donna raison , puisque la place, assiégée par VauLan , fut réduite à capituler avant que le prince d'Orange, qui était déjà à Bruxelles, iJÙt arriver à son secours. Aussi Louvois, sujet aux fautes, conserva-t-il de nombreux défenseurs parmi les courtisans de Louis Xiy.
Quel progrès avait fait Louvois depuis la mort de Seignelay I II pouvait tenir tête au roi lui-même. Voilà ce qui frappa le plus fortement l'esprit des gens qui cherchaient fortune. Pour arriver aux dignités (1), il y a la grande voie ou le chemin battu, qui est le plus long, du côté du roi. Il y a le chemin détourné ou de traverse, le plus court : c'est celui que prirent les ambitieux, du côté de Louvois. « Je ne doute point qu'un favori (2), s'il a quelque force et quelque élévation, ne se trouve souvent confus et déconcerté des bassesses, des petitesses, de la flatterie, des soins superflus et des attentions frivoles de ceux qui le courent, qui le suivent, et qui s'attachent à lui comme ses viles créatures ; et qu'il ne se dédommage dans le particulier d'une si grande servitude par le ris et la moquerie. » Eu revenant de Mous, le roi était presque aussi morose que Guillaume. Y avait-il deux rois en France? Mais Yauban était heureux et content. Le jour même de la i>rise de Mons, le roi lui avait douné 100,000 fr. et l'avait prié de dîner avec lui. Yauban n'avait jamais dîné avec le roi; il fut plus touché de cet honneur que de l'argent.
Heureux la Bruyère, s'il n'avait rien dit de toutes ces choses dans la maison de Condé ! Mais il ne put pas s'empêcher de comparer la guerre, la politique et le jeu, de raisonner, de moraliser sur ce sujet délicat. « Le guerrier et le politique (3), non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard, mais ils le préparent, ils l'attirent et semblent presque le déterminer. Non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire, se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter, par leurs précautions et leurs mesures , d'un tel ou tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois. Si ce point arrive , ils gagnent ; si c'est cet autre, ils gagnent encore : un même point souvent les fait
(1) Chap. VIII, n" 49.
(2) Chap. X, n° 20.
(3) Chap. XII, n" 74.
gagner de plusieurs manières. Ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé eu eux comme la vertu. » Quels sont ces guerriers-là (1)? Je nomme Vauban, et vous dites : <( C'est un bel esprit! » C'est-à-dire c'est un savant, ce n'est pas un militaire. En eiFet, les militaires accusaient Vauban (2) d'avoir écrit à Louvois qu'on pouvait donner l'assaut, quand la brèche n'était pas encore bonne (3). Cette erreur avait coûté un peu cher à toute la jeune noblesse qui s'agitait auprès des grands ; ils couraient à qui entrerait le jiremier dans l'ouvrage à cornes; ils y entrèrent, et beaucoup y restèrent (4), les soldats qui les suivaient s'étant retirés uu peu vite sous le feu de l'ennemi. Le roi blâma les soldats, qui avaient manqué de fermeté. Ils dirent que c'était la faute de Vauban (5). Il fallut encore deux jours à perfectionner la brèche pour prendre Mous.
La Bruyère ne pouvait comprendre ce que lui avait dit M. le Duc; mais il comprit très bien les moqueries que cela lui attira. Rentré chez lui dans sa chambre, il écrivait (6) : « Je nomme Eurypyle et vous dites : « C'est uu bel esprit. » Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre : « Il est charpentier; » et de celui qui refait un mur : « Il est maçon. » Je vous demande quel est l'atelier oii travaille cet homme de métier, ce bel esprit? quelle est son enseigne? à quel habit le reconnaît-on? quels sont ses outils? est-ce le coin? sont-ce le marteau ou l'enclume? oii fend-il, où cogne-t-il sou ouvrage? où l'expose-t-il en vente? Un ouvrier se pique d'être ouvrier : Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit? S'il est tel, vous me peignez un fat qui met l'esprit en roture, une âme vile et mécanique à qui ni ce qiri est beau ni ce qui est esprit ne sauraient s'ajtpliqner sérieusement ; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit, autrement im homme de mérite, que vous appelez un bel esprit. Ne dites-vous pas encore du savautasse : « Il est bel esprit, » et ainsi d'un mauvais poète? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable : vous voilà donc un bel
(1) Chap. XII, 11» 20.
(2) De Sourches, t. III, p. 384.
(3) Dangean, Journal.
(4) Lettre de Racine à Boileau, 25 mai-s 1G91.
(5) Mémoires de Berwlck^ U''^ partie.
(6) Chap. XII, n» 20.
esprit ; on s'il s'en faut pen que von? ue preniez ce nom pour une injure, routinuez, j'y consens, de le donner à Enrypyle, et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'nne certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres. »
A quoi attribuer ce cliaugement dans l'opinion de M. le Duc et des guerriers du jour sur Vauban? Le moraliste avait beau cherlier, il ne put jamais voir là antre chose qu'une de ces contradictions qu'il avait déjà si sonvent remarquées dans lesjugemeuts des hommes. « Il ne faut pas vingt années accomplies pour voir changer les hommes d'o[iiuion ^;
sur les choses les plus sérieuses, comme sur celles qui leur ont paru les plus sûres et les plus vraies (1). Je ne hasarderai pas d'avancer que le feu en soi , et indépendamment de nos sensations , n'a aucune chaleur, c'est-à-dire rien de semblable à ce que nous éproiivons en nous-mêmes à son approche, de peur r|ue quelque jour il ne de\àenue aussi chaud qu'il a jamais été. J'assurerai aussi peu qu'une ligue droite tombant %
sur une autre ligne droite fait deux angles droits ou égaux à deux |
droits, de peur que, les hommes venant à y découvrir quelque chose de f
plus ou de moins , je ne sois raillé de ma proposition. Aussi, dans un autre genre, je dirai à peine avec toute la France : « Vauban est infoiliible, ou n'en appelle point : » qui me garantirait que dans peu de temps on n'insinuera pas que même sur le siège, qui est son fort et oîi il décide souverainement, il erre quelquefois, sujet aux fautes comme Antiphile.' •»
Qu'est-ce que cet Antiphile? Nous sommes semblables, dit Lucien (2), à des hommes qui marclient dans les ténèbres, et nous ne devons pas facilement prêter l'oreille à ceux qui accusent lés autres. Le fameux peintre Apelle d'Eplièse, demeurant à Alexandrie auprès de Ptolémée, roi d'Egypte, fut dénoncé comme complice de la conspiration de Théodote à Tyr. Or Apelle n'avait jamais vu Tyr et ne connaissait pas Théodote. Tout ce qu'il eu savait, c'est que Théodote était un lieutenant du roi, gouverneur de la Phéuicie. Cependant nu de ses rivaux dans l'art de peindre, nommé Antiphile, jaloux de son talent et de la faveur dont il jouissait, avait assuré qu' Apelle était des conjurés, et qu'il savait tout le complot : ou l'avait vu dîner eu Phénicie avec Tliéodote ; on rapportait combien de temps avait duré le
(2) Lucitn, Opuscules, Sur la dtlation, g I.
festin, ce qu'on y avait dit, ce qu'où y avait fait ; en un mot, c'était par les conseils d'Apelle que les villes de Tyr et; Péluse s'étaient révoltées. Ptolémée était un prince paresseux et malavisé; les flatteurs qui entourent les grands lui avaient troublé la cervelle : il avala d'un trait le poison de cette calomnie, et fut aussitôt en proie à une telle fureur qu'il ne pensa plus à rien. Il ne lui vint pas à l'esprit que le délateur était un rival jaloux, ni que l'illustre peintre était incapable d'une si basse trahison, surtout après avoir été comblé des bienfaits du roi, qui l'avait préféré à tous les artisans de son métier ; il ne se donna même pas la peine d'examiner si Apelle était jamais allé en Phénicie. Tout entier à son délire, il remplissait le palais de ses cris : « Apelle est un ingrat, un perfide, un lâche, un traître, un scélérat! » Et si quelqu'un de ses courtisans, choqué de Tinipudence d'Antiphile, n'eût fait observer combien l'accusation était absurde, le malheureux Apelle eût payé de sa tête la faute des Tyrieus. Honteux de son. erreur, le Ptolémée donna cent talents à Apelle et lui livra Antiphile pour en faire son esclave. Apelle, en souvenir du péril qu'il avait couru, peignit son tableau de la DcUition. La morale de cette histoire est la règle de Descartes, chère à la Bruyère, qu'il ne faut décider sur les moindres vérités avant qu'elles ne soient connues clairement et distinctement; mais il nous semble bien que, dans la pensée de la Bruyère, Vauban est Apelle, et que cet Antiphile, sou rival jaloux et sujet aux fautes, c'est Louvois. La Bruyère marchait alors dans les ténèbres , il le sentait mieux que personne. Peut-être même s'était-il un peu exagéré le danger : il nous a fait déjà l'aveu de ces frayeurs qui prennent un homme oisif la nuit dans la solitude. Pourquoi déclarer Vauban infaillible? On disputait ce titre au pape ; on l'accordait au roi , et cependant on ne voj'ait que trop bien le défaut de la doctrine à la mode. Si Vauban, même sur le siège qui était son fort, était sujet aux fautes comme Louvois, qu'était-ce donc sur la politique, qui était son faible ? Témoigner de la sympathie au peuple, avoir compassion des paysans, demander le rappel des protestants , et réclamer la liberté de conscience comme le meilleur moyen de rendre la paix au royaume, c'était précisément répéter les Soupirs de la France esclave ,?,& faire l'écho des pamphlets de Hollande, s'allier aux huguenots exilés, prendre parti pour le prince d'Orange et conspirer avec les ennemis de la France. Apelle est un ingrat, uu perfide, un lâche, un traître, un scélérat! il avait soulevé les habitants de Tyr et de Péluse contre leur légi-
time souverain. Anx yeux de Louvois et de ses partisans, Vaubau n'était guère moins coupable ; si on ne l'accusait pas d'avoir soulevé les huguenots dans les Cévennes, c'est qu'alors ils ne bougeaient plus; mais quand les camisards seront en armes, et qu'il présentera la Dîme royale au roi , il sera traité comme fou et séditieux. Il n"avait pas encore eu le temps de commettre cette action criminelle ; mais on le connaissait, et cela eût suffi pour le perdre, si le roi n'eût eu confiance en sa fidélité longtemps éprouvée, et n'eût eu besoin de son talent d'ingénieur pour soutenir la gloire de son règne et l'honneur de la France : mais la Bruyère n'avait ni le talent d"Apelle pour plaire à Ptolémée, ni celui de Vauban pour plaire à Louis XIV ; que lui arrivera-t-il, s'il est dénoncé comme complice des ennemis du roi?
Le talent remarquable de la Bruyère pour démasquer les vices et peindre les caractères lui avait attiré de secrètes inimitiés. On ne le louait qu'avec beaucoup de précaution à la cour. Dans la maison de Condé, bien des gens gardaient envers lui une attitude menaçante. Il entendait plus de critiques que de comi)liments. En Hollande, on le louait plus hardiment, et l'on y avait déjà signalé son admiration excessive pour la constitution athénienne, comme une marque de son goût pour la république. Dans sa dernière édition, il avait fait une peinture très sombre de l'aristocratie française ; il avait osé dire même, eu comiiarant les grands au peuple, que s'il fallait opter entre les denx, il voulait être peuple. Il n'eu fallait pas plus pour le perdre, si l'on y faisait attention. Puis il y avait dans son livre je ne sais quelle fierté philosophique qui sentait fort le libertinage d'esprit. Il défendait la religion catholique, mais avec une indépendance qui excluait toute prévention aveugle en faveur de la religion à la mode. Il recommandait l'autorité de la raison, comme s'il n'avait pas eu la foi. Il osait dire que la vertu se suffit à elle-même , quel orgueil ! et que l'humanité est la meilleure politique, quel ennemi du roi ! Ne se tronverat-il pas quelque Autiphile ou rival jaloux pour le dénoncer au gouvernement, ou mieux que cela, quelque faux dévot pour le ruiner entièrement par une légère médisance P
La Bruyère avait une réputation fort nette, des principes aussi clairs que ceux de Descartes, des maximes aussi certaines que celles de la géométrie ; à quoi cela pouvait-il servir contre la délation ? « Un coupable puni (1) est un exemple pour la canaille, un innocent con-
(l)Cbap. XIV, n" 5 2.
damné est l'affaire de tous les honnêtes gens. » Mais les honnêtes gens se taisent, et l'innocent pâtit i^our le coupable : témoin M. de Langlade (1), condamné pour vol et reconnu ensuite innocent ; témoin ce pauvre valet de tripot (2), qui venait de mourir à la torture peu de jours avant que le véritable assassin fût arrêté. « Je dirai presque de moi : « Je ne serai pas voleur oa meurtrier ; je ne serai pas un jour puni comme tel : » c'est parler bien hardiment (3). » Surtout quand il s'agit d'accusations politiques, l'erreur est facile. « Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime ; celle même de son juge peut-elle l'être davantage (4) ? »
Enfin il y avait de sombres mystères dans la police de M. de la Reynie, et de bien terribles secrets d'État dans les procédés administratifs de M. de Louvois. Comment ne pas être inquiet et alarmé? La Bruyère, volé par son domestique, il y avait bientôt dix ans, n'avait pas, malgré ses plaintes, obtenu la moindre nouvelle de son argent ni de son voleur. Il en était tellement surpris et blessé, qu'il alla jusqu'à se demander si la police n'était pas d'accord avec les voleurs (5) : « Si l'on me racontait qu'il s'est trouvé autrefois un prévôt, ou l'un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage, savait leurs vols, j'entends l'espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant dans toutes ces profondeurs , et était si initié dans ces affreux mystères, qu'il sut rendre à un homme de crédit un bijou qu'on lui avait pris dans une foule an sortir d'une assemblée, et dont il était sur le jDoiut de faire de l'éclat, que le parlement intervint dans cette affaire et fit le procès à cet officier : je regarderais cet événement comme l'une des choses dont l'histoire se charge et à qui le temps ôte la croyance. Comment donc pourrais-je croire qu'on doive présumer par des faits récents, connus et circonstanciés, qu'une connivence si pernicieuse dure encore, qu'elle a même tourné en jeu, et passé en coutume. » On pouvait voler un honnête homme qui n'avait pas de crédit , on pouvait lui prendre tout son argent dans sa chambre (6) sans être
(1) Dangeau.
(2) Servois, !a Bnii/cre, t. II, p. 401.
(3) Chap. XIV, n» 52.
(S) Mercure historique et poUtiqw, t. T, p. 743, 844.
31G LA BRUYElîE
inquiété par la police ; mais il ne fallait pas toucher aux parents ou amis du ministre de la guerre. M. de Saint-Pouauge, cousin germain et premier commis de M. de Louvois, ayant perdu une boucle de diamants qui lui avait été volée au sortir de l'Opéra, le sieur Francine de Grandmaisou, prévôt général du connétable et maréchaux de France, la lui fit rendre an bout de quelque temps. Eu 1690-1091, on parlait fort à Paris (1) d'un vol semblable fait à M. de Barbezieux, fils de Louvois et déjà son successeur désigné. Ou lui avait volé aussi et de la même façon une boucle de diamants de mille pistoles, à la sortie de l'Opéra. Il eu fit grand bruit, et deux jours après le lieutenant criminel la lui rapporta lui-même. On le voit, cela semble un jeu, c'est passé en coutume. N'est-ce pas assez pour justifier l'indignation du moraliste ?
Ce qui était plus efirayaut encore, c'était de penser que de pareils abus pussent durer autant que la monarchie. Cependant il fallait s'y attendre, car ils s'appuyaient sur les mêmes principes que la mouarchie héréditaire, sur ces principes qui fout durer (2) le gouvernement des Etats et perpétuent le genre humain. Point de brigues, point de cabale dans un État pour se faire un roi, la nature en a fait un : le mort, disons-nous, saisit le vif et le roi ne meurt jamais. De même dans les diverses fonctions ou dans les emplois qui se transmettent et se perpétuent de père en fils, chacun en uaissant a sa place marquée d'avance; il est naturel et doux de ne montrer au père de famille d'autre successeur que son fils. La dignité des maisons s'augmente à mesure qu'on en voit naître des hommes qui se distinguent par leurs talents ou leur capacité. Par ce moyen (3) tous les arts arrivent à leur perfection : on fait mieux ce qu'on a toujours vu faire et à quoi Fou s'est uniquement exercé dès son enfance. Les partialités s'éteignent ; les égaux que l'ambition et la jalousie rendent incompatibles entre eux sont tenus dans le devoir et l'obéissance ; on s'aperçoit alors combien ces principes sont aisés et commodes parmi les hommes. C'est l'ordre qui roule le mieux tout seul. Louvois et Seignelay en étaient des exemples frappants : fils de ministres, ils avaient appris le ministère chez leurs pères sous les yeux du roi. Michel le Tellier et ( 'olbert ne
(1) Comédie de la liniylre, par E. Fournier, 2» cciition ; Préface, p. XXX. Clef de Felibeu des Avaux.
(2) Bossuet. PoUtique lirie ik l'Écriture, livre II. .article l"'', proposition 0, 10. (S) Bossuet, hiscours sur thistoire universelle, ^' p.trtie, ch. m.
leur avaient épargné ancnne leçon pour les habituer à bien comprendre les intentions du roi et h les bien exécuter. Le roi semblait avoir présidé Ini-mème à leur éducation politique (1). Il aimait à croire qu'il formait des ministres comme il formait des soldats et des officiers. Si Seignelay n'avait pas de fils, Louvois en avait quatre, qui pouvaient élever la plus puissante maison du monde après les maisons princières. L'aîné des fils de Louvois, M. de Courtanvaux, paraissait, dit Gonrville, avoir le mérite de son père, mais il n'avait pas l'esprit tourné vers la même direction. Cependant son père lui avait acheté la place de secrétaire d'État on de ministre de la guerre par survivance. M. de Courtanvaux ne se distingua que par d'obscures débauches, et n'aurait pu jamais être que le Tigellin (2) d'un autre Néron. La Bruyère, qui l'avait vu dîner à l'hôtel de Condé et qui avait admiré ses talents à table, prétend (3) qu'il était plus propre à parer les avenues d'une foire et h être montré en chambre iiour de l'argent, qu'à être ministre du roi. C'est pourquoi Louvois avait retiré à M. de Courtanvaux la survivance à sa cliarge de secrétaire d'État, pour la donner à son troisième fils M. de Barbezieux ; mais en échange il lui avait acheté l'une des plus belles charges de la cour, celle de capitaine des Cent-Suisses. Cela ne sufirt pas : il lui donna en plus le régiment de la Reine. Cela ne fut pas encore assez : avare et colère, Courtanvaux se plaignait sans cesse de l'injustice de son père à son égard; et ses conversations, comme Louvois le Ini écrivait (4), « étaient remplies d'une infinité de sottises ». « Quelques-uns, dit la Brnyère (5), ont fait dans leur jeunesse l'apprentissage d'un certain métier, pour en exercer un autre, et fort différent , le reste de leur vie. »
Pareille chose était arrivée à M. de >Sonvré, second fils de Louvois. On l'avait cru propre au sacerdoce, et on l'avait chargé de dix bénéfices, sans compter la riche abbaye de Bourgueil. Ennuyé de ce qui eût fait le bonheur de tant d'autres, il avait quitté la crosse pour prendre l'épée, avait fait campagne en Hongrie au service de l'Empereur, puis eu Allemagne au service de France à partir du siège de Philippsbourg ; mais partout et toujours il s'était montré brutal, paresseux et ivrogne (G).
(1) Correspondance de Bussy, t. TI, p. 461, lettre à l'abbé de Choisy.
(2) Annales de Tacite, livre XV, g 37.
(3) Ch.ip. xm, n" 6.
(4) Ifist. (le Louvois, par C. Eousset. (ô) Chap. VI, n" 8.
(6) I/ist. de Louvois, par C. Ronsset.
En 1690, son père lui écrivait que, dans l'armée de Monseigneur où il était, tout le monde se plaignait de son incivilité, de son manque de politesse : « Si cela continue, ajoutait le père irrité, nous ne serons pas longtemps bons amis ensemble. » Cela continua (1), on le mit en prison (1691); mais rendu bientôt à la liberté, il but et s'enivra comme auparavant. Vraiment Lonvois n'était pas heureux avec ses enfants; il avait cela de commun avec bien des pères de famille qui avaient voulu disposer de l'avenir de leurs enfants sans tenir compte de leur vocation ou de leur capacité. « Votre fils est bègue : ne le faites pas monter sur la tribune (2). Votre fille est née ^jour le monde : ne l'enfermez pas parmi les vestales. Xanthus, votre affranchi, est faible et timide :ne différez pas, retirez-le des légions et de la milice. « Je veux l'avancer, » dites-vous. Comblez-le de biens, surchargezle de terres", de titres et de possessions ; servez-vous du temps ; nous vivons dans un siècle où elles lui feront plus d'honneur que la vertu. « Il m'en coûterait trop, » ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus ? Songez-vous que c'est une goutte d'eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xanthus que vous aimez, et pour prévenir les honteuses suites d'un engagement où il n'est pas propre. » Louvois passait alors pour le plus riche particulier de toute l'Europe, non seulement jjar ses grandes et belles terres , mais encore par ses charges, les plus importantes et les plus lucratives du royaume (3). Et cela ne lui suflîsait pas, à moins qu'il ne vît tant de puissance et de gloire renaître avec ses enfants , et se continuer de génération en génération aussi loin que son esprit pouvait pénétrer dans l'avenir de la monarchie. Il donnait aux siens titres, honneurs, dignités et cliarges de l'État, comme si ses descendants devaient avoir tous les talents, sans autre souci que de faii-e durer son nom et conserver sa mémoire à travers les siècles; ce qui fait dire au moraliste (4) : « Il y a plus d'outils que d'ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d'excellents : que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter ? »
Mais , répondait-on , les hommes en place, ministres ou favoris, ont toujours agi ainsi. C'est assez, selon le langage ordinaire, qu'un tel
(1) Dangeau, mars 1G9I. De Souvches, t. III, p. 303.
(2) Chap. H, n-lS.
(3) Relation de Spanlithn.
(4) Chap. Il, n» 8.
soit fils d"im tel pour que le fils (1), quelles que soient sou indignité et son incapacité personnelles , ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le iière. La Bruyère alors s'écria : « Hommes en place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire (2)? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite dégénère. Vous avez des enfants, il est vrai, digues de vous, j'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune ; mais qui peut vous eu promettre autant de vos petits-fils ? Ne m'en croyez pas , regardez cette unique fois de certains hommes que vous ne regardez jamais, que vous dédaignez : ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité ; et si vous me dites : « Qu'aurons-nous de plus? » je vous répondrai : « De l'humanité et de la vertu. » Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité, vous êtes sûrs de durer autant que la monarcliie ; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où ils étaient construits, l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples ; ils considéreront avidement vos portraits et vos médailles ; ils diront : ce Cet homme dont vous regardez la peinture a parlé à son maître avec force et liberté , et a plus craint de lui nuire que de lui déplaire; il lui a permis d'être bon et bienfaisant, de dire de ses villes : mn bonne ville , et de son peuple : mon peuple. Cet autre dont vous voyez l'image , et en qui l'on remarqiie une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, augmente d'année à autre de réputation : les plus grands politiques souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'affermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands : ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes , l'extinction de l'hérésie. »
Si le cardinal Georges d'Amboise et le cardinal de Eichelieu n'avaient eu d'autre mérite que d'être célibataires, ils n'auraient pu servir à faire la leçon à Louvois ; mais ils étaient deux grands minis-
(1) BoLirdaloue, Sermon sur l'ambition.
(2) Chap. X, u" 21.
très, l'un tle Louis XII, le père du peuple, l'autre de Louis XIII, dit le Juste ; ils avaient parlé chacun à lenr maître avec force et avec liberté, craignant pins de lui nuire que de lui déplaire ; ils avaient protégé le peuple , ils Ini avaient donné le repos et la sécurité, et par leurs bienfaits ils avaient fait aimer lenrs rois de toute la France : c'est pourquoi leur nom vivra aussi longtemps que la monarchie. Mézerai, dans son Abrégé de l histoire de France, si souvent lu par la Bruyère et le duc de Bourbon (1), trace ainsi le portrait de Georges d'Amboise : « Ministre sans avarice et sans orgueil, cardinal avec un seul bénéfice, il n'avait en vue d'autres richesses que celles du public , et il s'est amassé par son humanité et par sa ccrtu un trésor de bénédictions dans toute la postérité. » C'est lui qui avait par ses conseils permis à son maître d'être bon et bienfaisant, de dire de ses villes : ma bonne ville, et de son peuple : mon peuple. L'idée de ses louables actions était encore fraîche dans l'esprit des peuples : en janvier 1687, après la guérison de Louis XIV, quand les transports de joie éclatèrent par toute la France, on ne trouva rien de mieux pour féliciter le grand roi que de le comparer à Louis XII ; jamais on n'eut l'idée de comparer Louvois à Georges d'Amboise.
Pendant longtemps on n'avait pas rendu justice à Richelieu : sa mémoire était odieuse aux grands qu'il avait abaissés. Depuis quelque temps sa réputation se relevait, et augmentait d'année en année : les plus grands politiques souffraient maintenant de lui être comparés. En 1688, on avait publié son Testament politique à Amsterdam : en vain essayait-on d'en contester l'authenticité, et de feindre que c'était une invention des protestants. La Bruyère ne se laissa point tromper. « C'est la peinture de son esprit (2) ; sou âme toute entière s'y déveloijpe ; l'on y découvre le secret de sa conduite et de ses actions; l'on y trouve la source et la vraisemblance de tant et de si grands événements qui ont paru sous son administration : l'on y voit sans peine qu'un homme qui pense si juste et si virilement a pu agir sûrement et avec succès. Dn reste, on pouvait déjà reconnaître dans ses portraits, à cette lîhysionomie forte jointe à un air grave, austère et majestueux, un génie supérieur qui sut tout le mystère du gouvernement, qui connut le beau et le sublime du ministère. » Il réprima sévèrement les révoltes des protestants comme celles des catlioliques ; il
(1) Mézerai, -/iir^'yc ik. VlnsioWt de FrancCf t. II, ]>. i:93.
(2) Discours ii l'Académie.
lenr ôta leurs places de sûreté et autres privilèges dont ils avaient abusé; mais il leur laissa la liberté de conscience que Henri IV leur avait donnée, et que Louvois venait de leur arracber avec son effroj'able instrument de supplice surnommé les dragonnades. Ricbelieu, au milieu des grands travaux dont il était accablé, et malgré les conjurations, les trabisous, les menaces de mort et les infirmités dont il était affligé, avait encore trouvé du ^ temps pour travailler par des livres, des prédications, des missions et d'autres moyens de propagande à la conversion volontaire des protestants. Il n'avait fait qu'entamer cet ouvrage, qui venait d'être repris, continué et acbevé par Louis XIV. Ainsi tout l'odieux des dragonua^les et de la révocation de l'édit de Nantes retombait sur Louvois, et tout l'bonneur de l'extinction de l'bérésie revenait à Louis XIV (1). Il fallait que le roi fût aussi peu éclairé qu'il l'était pour se faire de pareilles illusions ; mais on avait su intéresser sa gloire à résoudre et à exécuter une entreprise qui était au-dessus de ses forces, et il croyait que c'était la plus grande et la plus éclatante action de son règne.
L'bérésie était éteinte : les nouveaux convertis, qui avaient voulu remuer en 1 089, avaient été écrasés. Nul n'osait plus lever la tête. On n'en parlait plus à la cour de France (2). Seulement il y avait de sincères et vrais catboliques qui gémissaient d'avoir vu les ortbodoxes imiter contre les bérétiques ce que les tyrans païens avaient fait contre les confesseurs et les martyrs ; il y avait de saints évêques qui ne pouvaient se consoler de cette immensité de parjures et de sacrilèges imposés par la force aux mal convertis ; il y avait de sages politiques qui regrettaient de voir la France affaiblie par la fuite des gens de la religion protestante et nos ennemis fortifiés de ce que nous avions perdu; il y avait enfin de bous Français qui pleuraient amèrement la flétrissure irrémédiable imprimée à notre patrie par l'expulsion de leurs concitoyens innocents ou dignes d'estime. On crut même à un certain moment remarquer dans l'esprit du roi un retour à des sentiments plus équitables envers les exilés, et des dispositions favorables à la tolérance. « Je ne vous assure pas, disait VAvis aux réfugiés (3), que tout le monde s'en réjouisse : il se trouvera toujours des gens en
(1) Spanheim, Selntion, p. 28.
(2) Saint-Simon. Spanheim, Relation, p. 2G1-2G2, p. 267, p. 358-3G0.
(3) Avis aux réfuijiés, chez Jacques le Censeur, la Haye, 1G90 ; attribué à Bayle par Jurieu. Cf. la Cahah chimérique, de Bayle, p. 12.
LA DKCTÊRE. — T. II. 21
grand nombre qui condamneront la tolérance de votre secte dans le royaume du roi très chrétien, du fils aîné de l'Église. Jlais je vous réponds qu'en général tout ce qu'il y a de plus raisonnable dans les trois ordres du royaume approuveront qu'on vous laisse une honnête liberté, puisqu'il n'a pas semblé bon au Saint-Esprit de seconder les vues qu'on a eues de vous réunir à l'Église catholique. Vous ne sauriez croire le jjlaisir que je ressens par avance en m'imaginant que vous ne serez pas des derniers à revenir. Je ne parle guère d'autre chose à mes amis, et je ne vois guère de gens qui n'aient perdu, par la révocation de l'édit de Nantes, quelques personnes qu'ils aimaient et qu'ils estimaient infiniment malgré la diftërence de religion. » Au printemps de 1691, la Bruyère lisait et relisait VAcis aux réfugiés, que Bossuet lui avait prêté (1). Il ne pouvait se détacher de ce livre où il retrouvait beaucoup de ses propres sentiments. Mais on ne songeait plus à rappeler les protestants. La guerre sévissait avec plus de fureur que jamais. Les exilés servaient dans les armées étrangères contre leur pays. Le moment favorable pour leur rappel était passé. Du moins il était permis à la Bruyère de poser nettement devant le public les principes de son enseignement politique et de sou cours d'histoire contemporaine à M. le duc de Bourbon : la meilleure politique est encore celle qui est fondée sur l'humanité et la vertu. Les événements dont l'Europe était le théâtre le prouvaient avec évidence ; mais combien peu de gens y faisaient attention !
(1) Œuvres comjilites de Bossuet, t. XXX, p. 536. Lettre de Desmahis à Bossuet, 27 juillet 1691.