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CHAPITRE XXXI

La Bruyère ne tient pas à la fortune; ni riche ni pauvre, il est indépendant et blâme la philosophie des égoïstes. — Assemblée du clergé. — Ses deux principaux personnages, l'archefêque de Paris et l'évêque d'Autun. — Attitude particulière de la maison de Condé à cette époque. — Mort de M""= la Dauphine ; effet qu'elle produit à la cour. — ■ Oraison funèbre par Fléchier. — Mort de Montausier. — Grossesse de M'"» la Duchesse ; ses distractions. — Changement surprenant dans la conduite de M. le Prince à son égard. — Rôle de la Bruyère auprès d'elle : petits car.actères, la mode et ses fantaisies. — Situation singulière. — Naissance de M"" de Bourbon, fille de M. le Duc. — Ce que devient le ménage de M. le Duc et de M'"" la Duchesse. — Le philosophe raille les Pamphiles. — Il se moque des grands , mais avec quelque colère. — Il l'avoue et se corrige. — Rien ne ressemble plus au peuple que les grands. — La véritable aristocratie est celle de la vertu. — Le moraliste ne cherche qu'à faire régner la raison.

La réhabilitation de Gourville marchait assez lentement, mais elle paraissait sûre. Après la parole du roi, qni eût osé en douter? « Rckahllitations, disait la Bruyère (1), mot en usage dans les tribunaux, qiri a fait vieillir et rendu gothique celui de lettres de noblesse, autrefois si français et si usité ; se faire réhabiliter suppose qu'un homme devenu riche, originairement est noble, qu'il est d'une nécessité plus que morale qu'il le soit ; qu'à la vérité son père a pu déroger, ou par la charrue, ou par la houe, ou par la malle, ou par les livrées ; mais qu'il ne s"agit pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres, et de continuer les armes de sa maison, les mêmes pourtant qu'il a fabriquées, et tout autres que celles de sa vaisselle d'étain; qu'en un mot les lettres de noblesse ne lui conviennent plus ; qu'elles

(I) Ch.ip. XIV, n" 3.

324 LA BEUYERE

u'iionorent que le roturier, c'e^t-à-dire celui qui cherche eucore le secret de devenir riche. »

La Bruyère avait connu nu moyen de devenir riche : quand on mettait de l'argent à fonds perdu sur les hôpitaux de Paris, on abandonnait sou capital aux pauvres et aux malades, et l'on pouvait s'assurer eu toute sûreté de conscience une rente viagère qui permettait aux prêteurs d'espérer plus douce vie en ce monde et peut-être dans l'autre. En 16S9, les administrateurs des hCqjitaux de Paris firent banqueroute. Alors se posa une question délicate : comme on tire ime rente perpétuelle d'un argent qu'on s'engageait à ne jamais réclamer, ue pourrait-ou pas tirer, durant dix, vingt ou trente ans, une rente d'un ai'gent qu'on s'obligerait à ne redemander que dans dix, vingt ou trente ans. Le saint-siège avait permis l'intérêt légal jusqu'à décision contraire ; l'Église gallicane l'avait absolument prohibé. Bossuet dans son Traité de l'usure se prononce sur ce sujet avec une extrême rigueur. La Bruyère faisait cette réflexion fort juste (1) : « Le fonds perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu, par le temps et par les soins de ceux qui eu étaient chargés, un bien perdu. Quel autre secret de doubler mes revenus et de thésauriser? Entreraije dans le huitième denier, ou dans les aides? Serai-je avare, partisan, ou administrateur? »

Il ne sera rien du tout : alors que deviendra-t-il? Riche ou pauvre? S'il devient riche, voici sou portrait (2) : « Giton a le teintf rais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il éteruue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle eu compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et Ton s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ue l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer

(1) Chap. XIV, n» ^0.

(2) Chap. VI, n» 83.

clans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, on le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche. »

La Brnyère ne pouvait jouer ce personnage dans la maison de Condé : il y eût été ridicule et insupportable. Il ne pouvait non plus adopter le rôle contraire. « Phédonales yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre; il dort peu et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient ^joint de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur les yeux pour n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau : il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde où il ne trouve moyen de passer sans eftbrt et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas dans la conversation et il articule mal : libre néanmoins avec ses amis sur les attaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous sou chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie ; il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre. »

La Bruyère avait le cœur trop haut et l'âme trop fière pour se laisser tomber à ce degré d'abaissement. Il n'eût pu d'ailleurs dans cette

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attitude liumiliée remplir convenablement sa charge, ni s'acquitter de ses devoirs. Ni riche ni pauvre, mais jouissant d'une modeste aisance et d'une indépendance entière, il n'était soumis qu'à ses Altesses, et savait se faire respecter de ses égaux. On pouvait rire de sa philosophie, mais sa pliilosophie, quoique un peu superbe, n'était pas égoïste : il aimait à rendre service à ses proches et à ses amis. « Il y a une philosophie qui nous élève au-dessus de l'ambition et de la fortune (1), qui nous égale, que dis-je, qui nous place plus haut que les riches , que les grands et que les puissants; qui nous fait négliger les postes et ceux qui les procurent; qui nous exempte de désirer, de demander, de prier, de solliciter, d'importuner, et qui nous sauve même l'émotion et l'excessive joie d'être exaucés. Il y a nue autre philosophie qui nous soumet et nous assujettit à toutes ces choses en faveur de nos proches et de nos amis : c'est la meilleure. »

Ce n'était pas celle de M. de Harlay de Chau vallon, archevêque de Paris. Au commencement de Tannée 1690, les députés du clergé de France s'assemblèrent à Saint-Germain en Lave. A voir trente-deux prélats, autant d'abbés et quatre agents siéger ensemble environ pendant six mois, qui ne croirait qu'ils s'occupaient des affaires les plus importantes ? Le 7 juin, les commissaires du roi vinrent apporter une lettre de Sa Majesté à Messieurs du clergé. Le lendemain Pussort parla au nom du roi , et demanda 12,000,000 de fr. Douze millions ! L'assemblée entière se récria contre l'énormité de ce don gratuit (2); cependant, sur les instances de M. de Paris, elle l'accorda d'un vote unanime : elle espérait qu'en échange, le roi supprimerait la taxe établie sur les évêchés et les abbayes depuis la révocation de l'édit de Xantes en faveur des ministres protestants qui se feraient catholiques; du moins M. de Paris devait en faire la demande au roi. Il hésita : les députés le pressèrent. Il en parla an roi, et rapporta cette réponse : «. Ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à remettre leurs brevets ; le roi à leur place nommera des gens qui seront contents de payer le tiers de leur revenu aux nouveaux catholiques. » Personne n'osa plus faire d'objection. Tout le monde se tut, de peur qu'on ne lui retirât son brevet ; chacun se montra presque content d'avoir été refusé. On louait les mille honnêtetés dont M. de Paris assaisonnait ses refus, on aimait sa domination douce et polie, on admirait sa tenue

(1) Chap. XII, ii'J Hit.

(2) Mémoires de l'ahbé Leficndre.

toujoars gracieuse et sou grand air de courtisan. « Tliéognis (1) est recherché dans sou ajustement, et il sort paré comme une femme; il n'est pas hors de sa maison, qu'il a déjà ajusté ses yeux et son visage, afin que ce soit chose faite quand il sera dans le public, qu'il y paraisse tout concerté, que ceux qui passent le trouvent déjà gracieux et souriant , et que nul ne lui échappe. Marche-t-il dans les salles, il se toiirne à droite , où il y a un grand monde, et à gauche, où il n'y a personne ; il salue ceux qui y sont et ceux qui n'y sont pas. Il embrasse un homme qu'il trouve sous sa main, il lui presse la tête contre sa poitrine; il demande ensuite quel est celui qu'il a embrassé. Quelqu'un a besoin de lui dans ime affaire qui est facile; il va le trouver, lui fait sa prière : Théognis l'écoute favorablement, il est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître des occasions de lui rendre service ; et comme celui-ci insiste sur son att'aire, il lui dit qu'il ne la ferap<iint ; il le prie de se mettre à sa place, il l'en fait juge. Le client sort reconduit, caressé, confus, pi'esque content d'être refusé. » Et au retour de Saint-Germain, l'archevêque de Paris se fit recevoir duc et pair (2) : cette qualité brillante dans les premiers temps donnait part au gouvernement, alors même elle donnait rang après les princes du sang; mais pour l'archevêque de Paris son seul avantage était d'avoir séance an parlement et d'entrer en carrosse au Louvre.

Des onze prélats qui fussent en cette assemblée, le plus ancien était M. de la Roquette, évêque d'Autun, vieillard de 73 ans, qui se plaignait toujours d'être malade, et qui se flattait toujours de gouverner les grands. Sa vie était une énigme. On conserve dans les archives de la maison de Coudé près de 400 lettres de M. de la Roquette à feu M. le Prince; il s'agit presque uniquement dans cette correspondance, de services à rendre, de devoirs à remplir, de compliments de condoléances, de félicitations sur des événements heureux, de médiations et de protections. Cependant jamais M. d'Autun ne gouverna ni le grand Condé ni son fils. « Quelle est donc l'incurable maladie de Théophile ? demande la Bruyère (3). Elle lui dure depuis plus de trente années, il ne guérit point : il a voulu, il vent, il voudra gouverner les grands ; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d'empire et d'ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude ? est-ce une

(1) Cliap. IX, n" 48.

(2) Màiwtrcs de Vahbè Lajcndre, p. 12G.

(3) Chap. IX, u" 15.

excessive opinion de soi-même ? Il n'y a point de palais où il ne s'insinne ; ce n'est pas au milieu d'une chambre qu'il s'arrête : il passe à une embrasure ou au caljinet; on attend qu'il ait parlé , et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles ; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d'avantageux; il s'offre, il prévient, il se fait de fête, il faut l'admettre. Ce n'est pas assez pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre : il y en a d'un plus haut rang et d'une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d'intrigue, de médiation, de manège. A peine un grand est-il débarqué (Jacques II), qu'il l'empoigne et s'en saisit; on entend ])lus tôt dire à Théophile qu'il le gouverne, qu'on n'a pu soupçonner qu'il pensait à le gouverner. » L'abbé Legendre croit avoir trouvé le secret de la maladie incurable de M. de la Roquette (1). En prêchant l'ouverture de l'assemblée du clergé en 1690, comme Bossuet avait prêché l'ouverture de l'assemblée de 1682, M. d'Antun fit voir une imagination usée et une voix à demi éteinte, tristes reliques d'un talent qui, il y a trente ans, avait fait du bruit daus le monde ; mais ou put dire à la reine d'Angleterre, qui avait voulu l'entendre (2) : « Le pauvre homme! qu'il a de zèle! Voyez, Madame, comme il se sacrifie au désir d'annoncer la parole de Dieu et aia plaisir de la prêcher devant Votre Majesté. » L'allusion au Tartuffe de Molière n'est pas douteuse, mais très mal justifiée.

L'assemblée du clergé se sépara mécontente; on s'en moqua. Sauteul composa (3) une églogue sur ce sujet. Quelques-uns eussent désiré corriger les abus criants dont souft'rait le bas clergé, réduit à la portion congrue ; quelques autres eussent voulu qu'on censurât le nouveau dogme connu sous le nom de péché philosophique. La Bruyère avait des idées plus pratiques. « Un pasteur frais et en parfaite santé, en linge fin et en point de Venise, a sa place dans l'œuvre auprès les pourpres et les fourrures (4) ; il y achève sa digestion pendant que le feuillant ou le récollet quitte sa cellule et son désert, où

(1) Mémoires, p. 107, 108.

(2) Lettre de J["'« de Sévigné, 12 avril 1G80.

(3) Ojicra Snjttolll, p. 105-107.

(4)Chap. XIV, II' 24.

il est lié par ses vœux et par la bienséance, pour venir le prêclier, lui et ses ouailles, et eu recevoir le salaire, comme d'une pièce d'étofle. Vous m'interrompez et vons dites : « Quelle censure! Combien elle est nouvelle et peu attendue! Ne voudriez-vous point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le pain de l'Évangile? » Au contraire, je voudrais qu'il le distribuât lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les places, sur les toits, et que nul ne prétendît à un emploi si.'grand, si laborieux, qu'avec des intentions, des talents et des poumons capables de lui mériter les belles ofl'randes et les riches rétributions qui y sont attachées. Je suis forcé, il est vrai, d'excuser un curé sur cette conduite par un usage reçu, qu'il trouve établi, et qu'il laissera à son successeur; mais c'est cet usage bizarre et dénué de fondement et d'apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour ses droits, pour sa présence, pour son assistance. » Eu cela le moraliste était d'accord avec Fénelon,avec Fleury (1), avec Bossuet, avec tous les esprits élevés qui étaient sincèrement chrétiens. Il l'était aussi avec son frère l'abbé de la Bruyère, qui peut-être désirait une place quelque part. Mais on ne voulait rien entendre, ce II n'y avait guère plus d'un mois que l'assemblée avait commencé, dit l'abbé Legendre (2), M. de Paris et le roi souhaitaient déjà qu'elle finît. Tant il est vrai que les grandes assemblées, quelque soumises qu'elles soient, font toujours plus ou moins de peur ou de peine aux princes les plus absolus. »

La maison de Condé ne tenait pas moins que le clergé de France à montrer sou zèle pour soutenir le roi dans sa guerre contre la ligne d'Augsbourg ; mais il lui en coûta moins cher : le roi excita ce beau zèle par quelques petites satisfactions qui flattèrent sou orgueil et allamèrent ses espérances. M. le Prince aimait beaucoup Chantilly; il y déployait h l'aise tous ses goûts de grand propriétaire. Il venait de faire construire la galerie des batailles, et y avait placé les tableaux de Van der Meulen qui racontent les principales actions de la vie du grand Coudé; il avait eu l'idée ingénieuse d'njouter un tableau où la Muse de l'histoire déchire la page des années d'exil. Le Dauphin vint chasser à Chantilly, et le roi s'y arrêta en allant à Compiègne : ils virent les nouveaux appartements de M. le Prince et lui en firent

(1) Fénelon, Z" Dialogue sur l'éloquence. Fleury, Opuscule, Sur la prédication. (2) Mémoires de Legendre, p. 122, 123.

leurs compliments. Le roi nomma M. le Due et M. le prince de Couti maréchaux de camp , et les désigna pour aller servir en Allemagne sous Monseigneur contre Maximilien de Bavière et les troup es impériales. On espérait bien que cette campagne serait encore plus brillante que celle de Philijjpsbourg. Pendant tout le voyage de Compiègue, ^I™' la Duchesse occupait dans le carrosse du roi la première place après Sa Majesté. Elle était d'un rang au-dessus de la princesse de Conti sa sœur et paraissait bien aa-dessus de son ancienne gouvernante ; enfin elle était grosse. Ou n'en parlait pas parce que cette grossesse n'était pas encore avancée ; mais c'était la plus grande bénédiction et la plus douce espérance qui réjouît alors la maison de Coudé. Pendant ce temps-là où donc était la Bruyère? Vraiment je ne le sais pas. a II n'y a rien à la cour, dit-il (1), de si méprisable et de si indigne qu'un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune : je m'étonne qu'il ose se montrer. » Du moins on ne l'insultait plus. « La cour est comme un édifice bâti do marbre ('2) : je veux dire qu'elle est composée d'hommes polis, mais fort durs. »

Ces hommes si durs furent touchés de voir la douleur de la Daul^hine. Dans la plus belle place de la première cour du monde, toute sa gloire avait été d'être méprisée ; et aujourd'hui son seul plaisir est de mourir d"un long supplice (3). c< Le 23 mars, dit Dangeau, M™'' la Dauphine a été encore plus agitée qu'hier; elle a demandé si instamment le viatique, que, quoique son mal ne presse point, on le lui a porté sur les deux heures. Le roi et Monseigneur ont été prendre le saint sacrement à la chapelle ; M. de Meaux a communié M""' la Dauphine, et lui a fait un discours fort touchant auquel elle a très liien répondu. y> Bossuet a raconté plus tard (4) que , la foi ranimant la nature, M""' la Dauphine se leva comme hors d'elle-même iiour aller audevant de Jésus-Christ daus l'eucharistie, et qu'elle reçut ce dernier gage de son amour comme le sceau de sa prédestination éternelle. Ce spectacle attendrit extrêmement Sa Majesté, et le discours de M. de Meaux fut si beau et si édifiant (5), qu'il tira les larmes des yeux du roi et des assistants. M""' la Dauphine témoigna toute la fermeté

(1) Chap. viii, n'> 23.

(2) Cliap. VIII, n» 10.

(3) Saiut-Simon, Notes sur le Journal de Dangcav.

(4) Fléchier, Oraison funibi-e de la Davphine.

(5) De Sourches, t. III, p. 215.

imaginable en cette occasion ; ensuite ayant fait venir les princes ses enfants, elle ne s'ébranla jms des grands cris que jeta le dnc de Bourgogne, et prit même soin de le consoler eu lui disant qu'elle n'était jjas aussi mal qu'il se l'imaginait. « Quoi que j'aie pu dire ailleurs, observe la Bruyère (1), peut-être que les affligés ont tort. Les hommes semblent être nés pour l'infortune, la douleur et la pauvreté; peu en échapjjent, et comme toute disgrâce peut leur arriver, ils devraient être préparés à toute disgrâce. » Le Dauphin était choisi pour aller combattre son beau-frère Maximilien en Allemagne; il allait partir, lorsque M"" la Dauphine, le 20 avril, se sentant à toute extrémité (2), parla au roi eu i^articnlier, lui ouvrit son cœur, et, humiliée devant lui, demanda mille pardons de n'avoir pas eu assez de complaisance; elle veut baiser sa main, il l'embrasse. Quand Monseigneur vint auprès d'elle (3), les sanglots l'empêchèrent de lui parler, elle leva seulement vers lui ses yeux mourants et ses mains tremblantes. Il ne put supporter longtemps ce spectacle (4), le roi le fit passer dans une autre chambre, et lui dit (5) : c< Mon fils , vous voyez là un bel exemple, et qui doit bien nous faire penser tous à nousmêmes. Car enfin" un peu plus tût, un peu plus tard, nous en viendrons tous là. » Déjà la Dauphine allait expirer, lorsqu'elle bénit ses enfants. Elle conserva sa connaissance jusqu'à la fin. Mais comme elle mourait dévorée par d'aftreus ulcères, on trouva encore moyen de se moquer d'elle (6), et de dire qu'elle mourait bien salement.

La jeunesse de la cour rêvait une mort plus propre et i)lus belle que celle de M™" la Dauphine : combien de victimes de la redoutable eami>agne de 1690, qui était déjà commencée, n'eurent pas à choisir la mort qui les attendait ! Bien des gentilshommes et même des princes s'efforçaient par mille réflexions courageuses de s'élever audessus des sentiments de la nature. « C'est plus tôt fait, pensait la Bruyère (7), de céder à la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s'armer de raisons et de réflexions, et être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre. » On

(1) Chap. XI, n»23.

(2) M"'= de Sévigné, t. IX, p. 502.

(3) Fléchier, Oraison funhhre.

(4) Dangeau.

(5) De Sourches, t. III, p. 229.

(G) M'"" de Sévigaé.

(7) CLap. XI, n° 42.

raillait le philosophe et sa timiilité. k Daos quelque jn'éveutiou que l'on puisse être sur ce qui doit suivre la mort, répondait-il aux esprits forts (1), c'est une chose bien sérieuse que de mourir : ce n'est point alors le badiuage qui sied bien, c'est la constance. »

Bossuet ne voulut point faire l'oraison funèbre de M"" la Dauphiue. Il tenait l'engagement qu'il avait pris en terminant celle du grand Condé, de n'en jamais prononcer aucune autre. Ce fut Fléchier, évêque de Nîmes, qui prononça l'oraison fauèbre de M™'' la Dauphine, le 15 juiu, dans l'église Notre-Dame de Paris. Il commença par écarter le souvenir de la voix de Bossuet : « Vous ne verrez dans ce discours ni ces digressions politiques qu'on accommode aii sujet et qu'on ramène à la religion avec peine, ni ces portraits ingénieux où l'imagination vive et hardie fait voir comme en éloignement les agitations du monde, avec les intérêts et les passions des grands hommes qui le gouvernent. » Il n'y avait rien à redire à l'oraison funèbre de la Dauphine, tant les idées étaient choisies avec goût, tant les expressions étaient mesurées avec soin et les mots mêmes pesés dans une balance délicate. Mais il n'eu fut pas de même de l'oraison funèbre du duc de Montausier : il mourut peu de tem^is après la Dauphine, et Fléchier comparait au roi David «cet homme qui ne se détourna jamais de ses devoirs, qui pour maintenir la raison se raidit contre la coutume, qui n'eut jamais d'autre intérêt que celui de la vérité et de la justice, et qui, ayant eu part à toutes les prospérités de son siècle, n'en a poiut eu à ses corruptions ». Les fautes du roi David étaient trop connues, celles de Montausier n'étaient pas oubliées, et la maladresse du panégyriste en rappela le souvenir.

Pendant ce temps-là M. le Prince était fort inquiet et agité. La petite vérole de M. le Duc l'avait mis hors de lui. S'il perdait sou fils unique, quel serait l'héritier du grand nom de Condé? La grossesse de M™° la Duchesse offrait de précieuses espérances, mais c'étaient les seules qui restassent (2). De fréquents accès de fièvre se joignirent à ces graves inquiétudes. L'incertitude ordinaire de l'esprit de M. le Prince s'accrut d'une manière surprenante (3). Il appelait uu de ses serviteurs, et puis il n'avait plus rien à lui dire ; il commeu(;ait un conte, et il ne l'achevait pas; il vous adressait une

(1) Chap. XVI, n" 8.

(2) De Sourches, t. III, p. 335 et 340.

(3) Recueil de Lassai/, 1. 1, p. 349-360.

harang-ae, s'interrompait tont à coup, et il oubliait que vous étiez là. Il s'asseyait, se relevait, marchait tout seul et marmottait entre ses deuts. Il faisait partir ses valets et leur ordonnait de rester; il faisait mettre ses chevaux à sou carrosse, ils y demeuraient cinq ou sis heures, et on les ramenait à l'écurie (1). « L' entendiez- vous crier, gronder, contre an de ses domestiques? Il est étonné de ne le point voir. « Où peut-il être? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant moi, je le chasse dès à cette heure. » Le valet arrive, à qui il demande fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé, et il lui rend un fidèle compte de sa commissiou. Vous le prendriez souvent pour ce qu'il n'est pas : pour un stupide, car il n'écoute point, et il parle encore moins ; pour un fou, car, outre qu'il parle seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des mouvements de tète involontaires ; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder; ou pour uu inconsidéré, car il parle de banqueroute devant une famille où il y a cette tache, d'exécution et d'échafaud devant un homme dont le père y a monté , de roture devant des gens qui sont riches et qui se donnent pour nobles. » Tout cela pouvait être aussi quelquefois une comédie, car M. le Prince, selon Saint-Simon, aimait à faire quelquefois des tours de Scapin. Ou appelait cela daus la maison de Condé les distractions de M. le Prince. La Bruyère y vit autre chose. « Un homme inégal n'est pas uu seul homme, ce sont plusieurs (2) : il se multiplie autant qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes; il est à chaque moment ce qu'il n'était point, et il va être bientôt ce qu'il n'a jamais été : il se succède à lui-même. Ne demandez pas de quelle complexiou il est, mais quelles sont ses complexions; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d'hnmeurs. Ne vous trompez-vous point? Est-ce Euthycrate que vous abordez? Aujourd'hui quelle glace pour vous! Hier il vous recherchait, il vous caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis : vous reconnaît-il bien? Dites-lui votre nom. » Euthycrate en grec signifie l'homme qui gouverne droit : c'était la prétention de M. le Prince.

M™'' la Duchesse, pendant les ennuis de sa grossesse et l'absence de M. le Duc, s'amusait des distractions de son beau-père. Pour égayer sa belle-fille, et })Our réparer la perte de ses filles d'honneur,

(1) Chap. XI, n» 7.

(2) Chap. XI, n" 6.

JI. le Prince se prêtait à ce jeu : il coûtait lui-même, et avec beaucoup d'esprit, les aventures de M. le comte de Brancas, clieralier d'honneur d'Anne d'Autriche, le plus célèbre et le moins vraisemblable des distraits de cette époque; il contait aussi les singulières absences d'esprit de M. Clermont-Tounerre, évêque de Noyon (1), qui se faisait reconduire par un prince du sang comme par un domestique, et qui donnait du monseigneur à son fermier. Chacun citait des faits étranges, arrivés soit dans la maison de Coudé, soit ailleurs. La Bruyère écoutait et composait ainsi le caractère de Méualque (2). Santeul vint passer quelque temps à Chantilly pendant l'été de 1690. « S'il se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblemeut sur son assiette : il est vrai que ses voisins eu manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes , dont il ne les laisse pas jouir longtemps. » Il est vrai aussi que les voisins abusaient de la distraction de Santeul pour rire à ses dépens. « On a inventé aux tables une grande cuillère pour la commodité du service : il la prend, la plonge daus le plat, l'emplit, la porte h sa bouche, et il ne sort d'étonnement de voir répandre sur son linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. » Santeul (3) oubliait quelquefois de dîner; mais ({uand il était pressé par la fliim, il était goulu et peu propre. Il en convenait lui-même. « Il oublie de boire pendant le dîner ; ou s'il s'en souvient et qu'il trouve que l'on lui donne trop de vin (4), il &Vi. flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite; il boit le reste tranquillement, et ne comprend jias pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on M a versé de trop. » Fleury et Fénelon ont remarqué eu 1690 qu'il aimait Bacchns (5). Saint-Simon affirme que souvent, dans la maison de Condé, on lui remplissait son verre malgré lui et à son insu. Santeul, comme M. le Prince, profitait quelquefois du privilège d'être distrait, non seulement pour se faire pardonner, mais encore pour se venger des mauvais tours qu'on lui jouait.

Il faisait aussi des contes sur ce sujet, non sans gaieté. Le pape Alexandre VllI, élevé au souverain pontificat avec Tappui de la

(1) Note de Saint-Simon sur Datigeaii. Commentaire de M. de Boislisle.

(2) Chap. XI, n° 7.

(3) Santeuilldiia, Bons mots, ii. 30-31; la Haye, 1708

(4) Chap. XI, n» 7.

(ô) Lettre de Fénelon à Santeul.

France en 1689, le jour de Saint-Bruno, chargea Santeul, l'hymnogiEtphe français, de lui composer des hymnes en l'honneur du saint fondateur des Chartreux. Pour que ces hymnes (1) pussent être approuvées par le pape et fussent dignes d'être chantées dans ces déserts dont il est dit qu'ils se sont réjouis de la gloire de Dieu, « on mène Santeul (2) aux Chartreux de Paris, rue d'Enfer, près du Luxembourg ; on lui fait voir un cloître orné d'ouvrages qui étaient tous de la main d'un excellent peintre ». II y avait là vingt-deux tableaux de Lesueur, séparés par des tables où l'on trouvait la vie de saint Bruno écrite en vers latins (publiés au seizième siècle par Jarry). « Le religieux qui les lui explique (3) parle de saint Bruno, du chanoine et de son aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l'un des tableaux. » Ce tableau, le troisième de l'œuvre de Lesneur, est aujourd'hui au Louvre, et représente les funérailles d'un éloquent et savant chanoine de Paris, qui pendant l'office, au milieu de l'église, se soulève dans son cercueil et prononce ces paroles inscrites sur le drap funéraire : Justo Dei jiidicio appcllatus sum;justo Dei judiciojudicatus sum; justo Dei judicio condemnatus sum : c'est-à-dire, « par le juste jugement de Dieu, j'ai été appelé; par le juste jugement de Dieu, j'ai été jugé; par le juste jugement de Dieu, j'ai été condamné. » Saint Bruno, vu de profil, réfléchit sur le terrible jugement de Dieu. Le bon religieux rapportait sans doute la tradition attachée à ce tableau et mentionnée dans les vers latins qui l'accompagnaient. On prétend que saint Bruno, épouvanté du sort de Raymond Diocrès, qu'il avait cru sûr de son salut , quitta le monde , oîi les hommes les plus pieux, les plus grands prédicateurs eux-mêmes, sont exposés à la damnation, et se retira dans la solitude. Malheureusement l'aventure du clianoine avait été reconnue apocryphe, quoiqu'elle fût depuis longtemps dans l'office de saint Bruno. Le pape Urbain VIII l'avait supprimée, il y avait bien cinquante ans ; mais probablement le religieux y tenait et insistait pour que Santeul l'y remit (4). « Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et bien loin au delà, y revient enfin , et demande au père si c'est le chanoine ou saint Bruno qui est damné. » Je suppose que le conte en fut fait par Santeul à Chantilly

(1) Lettre de Bossuet à Santeul, 15 ;ivril ltJ90.

(2) Chap. XI, n" 7.

(3) Chaiî. XI,ii0 7.

(4) Chap. SI, u» 7.

devant la Bruyère (1), à qni il donna uu exemplaire de ses hymnes. Cette lionffonnerie malicieuse n'était pas pins invraisemblable que cette autre qui nons est aussi rapportée par la Bruyère. « Méualqne se trouve par hasard avec une jeune venve (2) ; il lui parle de son défunt mari, lui demandée omment il est mort; cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu'elle conduit depnis la veille de sa fièvre, qu'il se portait bien, jusqu'à l'agonie : « Madame, lui demande Ménalqne qui l'avait apparemment écoutée avec attention, n'aviez-vous que celui-là? » Je ne sais quel est l'auteur de cette anecdote, mais je ne doute pas qu'elle ait diverti M"° la Duchesse.

M. le Prince avait pour sa belle-tille des attentions si fines et si délicates, qu'il ne lui laissait rien désirer. Les caprices d'une belle femme qui est grosse sont des ordres auxquels il faut que tout le monde obéisse. Il voulait qu'on lui procurât toutes les petites commodités de la vie, même celles qui n'étaient pas encore connues. Après avoir épuisé toutes les ressources de son génie mécanique , il eut recours à celui d'un homme extraordinaire (3), Jean-Jacques Renouard, comte de Villayer, conseiller au parlement, maître des requêtes et membre de l'Académie française. Ce bonhomme était vraiment surprenant. On lui attribue l'invention des timbres-poste, des ascenseurs et des montres à répétition (4). Il avait disposé à sa portée, dans son lit, une horloge avec un fort grand cadran, dont les chiffres des heures étaient creux et remplis de différentes épices : quand il se réveillait pendant l'obscurité de la nuit, il conduisait son doigt le long de l'aiguille sur l'heure qu'elle marquait, il goûtait ensuite , et par le goût et la mémoire il connaissait quelle heure il était (5). C'est lui aussi qui avait inventé ces chaises volantes qui , par des contrepoids, montent et descendent seules entre deux murs à l'étage qu'on veut : on s'asseyait dedans, et par le seul poids du corps on les faisait marcher ou s'arrêter à son gré. M. le Prince s'en était fort servi à Paris et à Chantilly. IM™'' la Duchesse sa belle-fille

(1) Santeuillana, lettre de l'abbé Anselme, 12 novembre IGitO.

(2) Chap. XI, n" 7.

(3) Tallemaut des Eéaux, t. VI, p. 58 : TU, p. 441.

(4) Journal de Dangeati, t. III, p. 295, note de Saint-Simon.

(5) Comcdie de la Bruylrc, par Éd. Founiicr, t, II, p. 660, note I.

voolnt en avoir aussi jjonr son entresol à Versailles. Un soir, la machine mam^na et s'arrêta à mi-claemin. xivant qu'on jjût entendre les cris cle M""* la Duchesse et la tirer de là, il fallut rompre le mur. Cela demanda trois bonnes heures. Cette aventure corrigea la jeune princesse, et fit passer la mode de la voiture.

Ou ne devait pas oublier ces hommes ingénieux et si attentifs à se procurer une vie douce et commode. La Bruyère en a fait un caractère (1) : « Hermippe est l'esclave de ce qu'il appelle ses jjetites commodités; il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une étude, et il ne se passe aucuu jour qu'il ne fasse en ce genre une découverte. Il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine en admet-il les termes ; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porte. Il voit faire son lit : quelle main assez adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir? Il sort rarement de chez soi; il aime la chambre, oà il n'est ni oisif ni laborieux, où il n'agit point, où il tracasse, et dans l'équipage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui, s'il faut limer, il a une lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il f;iut arracher. Imaginez , s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se servent : il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d'une vie ! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et une porte s'ouvre : quelle fatigue! voilà un mouvement de trop, qu'il sait épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il est à la vérité un grand maître pour le ressort et la mécanique, pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre ; il a trouvé le secret de monter et descendre au-

(1) Chap. XIV, n" 64.

LA BUUÎÈEB. — T. II.

.-538 LA BRUi'ERE

trement que par l'escalier, et il cherche celai d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte. »

M""' la Duchesse eut d'autres fantaisies : elle voulut voir des tulipes. M. Cabout, avocat au parlement, avec qui M. le Priuce faisait souvent des affaires, avait tout justement la passion des fleurs, comme M. Villayer celle de la mécanique. Il était venu (1), en octobre 16S4, à Chantilly, planter lai-même des anémones dans l'ordre qu'il s'était proposé pour que le grand Condé en eût plus de plaisir an printemps suivant. En août 1685, il lui écrivait : « J'ai reçu, ^Monseigneur, pour Votre Altesse, du sieur de la Motte d'Harfleur, deux cents tulipes de conleur et six de panachées dont il fait grand cas. C'est un fort lionnête homme, qui voudrait bien contribuer en quelque chose au divertissement de Votre Altesse et à la beauté de ses jardins à fleurs. » Si M. le Prince n'a pas, dans les jardins que lui a laissés son père, des tulipes qui puissent satisfaire M'""' la Duchesse, ses amis, comme M. Cabout, s'empresseront de lui en offrir. A leur défaut (2), le flûtiste Descoteaux, qui avait la passion des fleurs au suprême degré, et qui avait comme la Bruyère un appartement au Luxembourg, sera heureux d'oftVir les tulipes du petit jardin qu'on lui avait donné près de là dans le faubourg. Et la Bruyère, pendant ce temps, empruntait à M. Cabout, à M. de la Motte d'Harfleur et au flûtiste Descoteaux divers traits de leurs caractères pour eu composer le portrait du fleuriste, qui n'a pas moins de coloris que leurs tulipes (3). « Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court au lever du soleil, et il eu revient à son coucher. Vous le voyez j)lanté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie, il la quitte pour y orientale, de là il va à la cetive, il jiasse au dru/>-cl'or, de celle-ci à Yagate, d'où il revient enfin à la solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contem])le, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, quïl ne livrerait pas ]iour mille écus, et qu'il donnera

(1) Cf. Servois, Ja Biuyiie, t. II, p. 355, 35G.

(2) Éd. Fournier, Comédie de 7a Bruyère, t. I, p. 212.

(3) Chap. xiil, n" 2.

jiour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et nue religion, revient chez soi fatigué, alt'amé, mais fort content de sa journée : il a vn des tulipes. » Je suis persuadé que M"'' la Duchesse goûta plus le portrait du fleuriste que la morale de la Bruyère.

Un autre jour, M'°" la Duchesse voulut manger des prunes. Vite il fallut lui en chercher, et les meilleures. Où les trouver? Chez l'avocat Merlet (1), qui avait publié, en 1G90, un livre intitulé : Abrcgc des bojisfndfs avec la manière de les cultiver, disent les clefs. Non, répond M. de Walckenaer : chez le riche financier, M. de Eambonillet de la Sablière: c'est lui qui, dans son vaste enclos du faubourg Saint-Antoine où l'on venait danser, faisait cultiver les meilleurs fruits de Paris. On envoyait chercher pour la table du roi des fruits de l'enclos Rambouillet, qu'on appelait aussi des Quatre-Pavillons. J'avoue que je ne sais pas quel était l'homme divin, l'homme qu'on ne saurait jamais assez louer ni admirer, l'homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles, l'homme dont la Bruyère (2) voulut voir la taille et le visage pendant qu'il vivait, dont il observa les traits et la contenance, parce que, seul entre les mortels, il possédait la meilleure pruue. « Parlez à cet homme de la richesse des moissons, d'une ample récolte , d'uae bonne vendange : il est curieux de fruits ; vous n'articulez pas , vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance, c'est pour lui un idiome inconnu : il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers : il n"a de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en donne une moitié et prend l'autre : « Quelle chair ! dit-il ; goûtez-voïis cela ? Cela est-il divin ? Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs. » Et là-dessus ses narines s'enflent ; il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. » Je soupçonne fort M. le Prince d'être l'auteur de ce joli petit conte. Du moins je ne sache pas

(1) Éd. Fournier, Comnlie de la Bruij'ere , t. I, p. XXXIII. Remarques et cclaircisscments , p. 730. par AValckeuaer.

(2) Chap. xui, n» 2.

que la Bruj'ère possédât des pruaiers dout il tirait vanité, ni qu'il fût choqué de partager une prune exquise avec le iiropriétaire.

Artenice eut encore d'autres fantaisies : elle voulut voir des estampes. La Bruyère va chez Démocède : aussitôt Démocède lui parle des curieux ses confrères, et surtout de Diognète le numismate. « Je l'admire, dit-il (1), et je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles , et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubital)les de l'ancienne histoire? Eien moins. Vous croj^ez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? C'est encore moins. Diognète sait d'une médaille lej'mst, le/eloux, et Isb Jleur de coin; il a une tablette dont toutes les places sont garnies, à l'exception d'une seule : ce vide lui blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie. »

« Vous voulez, ajoute Démocède (2), voir mes estampes? » Et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu'à tapisser un jour de fête (et de procession) le Petit-Pont ou la rue Xeuve (Xotre-Dame) : il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, qu'elle n'a presque jamais été tirée, que c'est la seule qui soit eu France de ce dessin , qu'il l'a achetée très cher, et qu'il ne la changerait pas pour ce qu'il a de meilleur. « J'ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours :j'ai tout r«//o<, hormis une seule, qui n'est }ias, à la vérité, de ses bons ouvrages ; au contraire, c'est une des moindres, mais qui m'achèverait Callot : je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude! »

On prétend que Diognète est M. de Longpré, écuyer du roi , directeur d'une académie ou manège au carrefour Saint-Benoit. Félibien affirme (3) que, dans sa collection de médailles, il lui manquait le Pescennius. Les clefs disent que Démocède est 3L de Gaignières, écuyer de feu M'"-' de Guise : il avait en eil'et (4) une fort belle collection de li-

(1) Chap. XIII, n>> 2.

(2) Chap. XIII, n" 2.

(3) Ed. Fournie!-, Comédie de la Bruyère, 2'^ édition; Préface, p. xxxiv-xxx^l.

(4) Cf. Delisle, Cabinet des manma-ils de la Bibliothè'jue impériale, t. I, p. 335, 350.

ATes, estampes, manuscrits, plans et cartes qn'il oftVit à Lonis XIV, et qui sont encore nn des fonds les plus précieux de notre Bibliothèque nationale. M. le Prince, comme héritier de M"'' de Guise, dut être curieux de voir cette collection. Mais et Diognète et Démocède sont l^eut-être (1) aussi des employés de la maison de Coudé ou de la maison du roi. Au reste, la scène comique que décrit la Bruyère dut amuser M™" la Duchesse. Et c'est pour cela qu'il lui eu raconta d'autres. Mais il semble bien que Sou Altesse n'aurait pas voulu (2) sentir cette tannerie que les amateurs de reliures appellent leur bibliothèque ; qu'elle n'eût pas été curieuse d'entendre ces savants qui passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles et celle (3) qui se parle dans la lune; ni de voir cet hôtel si' beau, si orné, digne d'être habité par uu prince (4), et dont le propriétaire, Amelot de Bisseuil, était logé dans un galetas. On disait à l'hôtel de Condé que les Allemands et les Anglais qui voyageaient heurtaient sans cesse à la porte d' Amelot de Bisseuil et demandaient à voir la maison, jamais le propriétaire. M"" la Duchesse voyait d'assez beaux palais à Versailles, à Paris et à Chautilly, sans sortir de chez elle ; elle y entendait parler très purement le français , la langue qui lui paraissait la plus naturelle ; elle y pouvait lire tous les livres qui lui plaisaient sans tomber en faiblesse à l'odeur du maroquin, comme chez l'amateur de reliures. Ou a dit qu'elle avait des serins et qu'elle les aimait; je doute fort qu'elle soit jamais allée dans la maison empestée de Diphile (5), entendre le vacarme étourdissant de ses oiseaux : les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne fout pas uu bruit si perçant et si aigu. Cela pouvait convenir à Santeul , qui avait aussi la passion des serins et n'avait pas un goût exagéré pour la propreté. Il pouvait hurler ses hymnes parmi ses oiseaux sans les faire taire (6). La Bruj'ère était obligé d'admettre que M"*^ la Princesse eût le goût des oiseaux comme beaucoup de grandes dames, qu'elle payât pension à un homme

(1) De Sourclies, t. III, p. 103, et note 2.

(2) Chap. XIII, n" 2.

(3) Voyage dans la lune, de Cyrauo de Bergerac.

(4) Walckenaer, Remarques et éclaircissements, etc., p. 831, 7S2.

(5) Chap. xiil, n° 2.

(6) Ed. Foiunier, Comédie de la Bruyère, t. I, p. 200. — Le Traité des serins des Canaries (édition de 1709 , in-S») est dédié par l'auteur à, M"'" la Priuccsse. Il prend dans l'épitre dédicatoire le titre de gouverneur des serins de S. A. M"^' la Princesse. Il s'appelle Hervieus.

pour siffler des serins au flageolet et faire couver des Canaries, et qu'il n'eût point d'autre ministère ; mais il ne pouvait souffrir qu'uu homme négligeât sa famille, et laissât ses enfants sans maîtres et sans éducation, pour soigner ses oiseaux et nourrir ce petit peuple qu'il n'aime que parce qu'il chante et ne cesse de chanter.

Je ne saurais dire (1) quels sont ces gens qui ont des filles bonnes à marier, mais qu'ils laissent sans dot, mal vêtues, à peine nourries ; qui se refusent à eux-mêmes un tour de lit et du linge blanc, qui sont pauvres et vivent dans la misère pour un garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares déjà poudreux et couverts d'ordures, dont la vente les mettrait an large ; ni quel est l'amateur de coquilles , qui semble vouloir vendre son coquillage, comme il l'a acheté, au poids de l'or; ni quel est ce collectionneur d'insectes, qui fait tous les jours de nouvelles emplettes de papillons, et qui vient d'avoir Thorrible douleur de voir mourir une chenille. Tous ces gens-là ne sont pas des savants qui cultivent la science désintéressée ; ils ont plutôt l'air de ces marchands qui vantent leurs précieuses marchandises et ne peuvent s'en détacher qu'eu considération de Leurs Altesses sérénissimes et d'un énorme bénéfice. Ou dirait vraiment qu'ils ont deviné les goûts bicarrés de M'"'' la Duchesse : ils connaissaient du moins fort bien la grande fortune de M. le Prince, qui ne savait plus rien refuser à sa belle-fille.

La fantaisie la plus coûteuse de M""" la Duchesse fut la maison qu'on lui bâtit sur la route de Versailles à la Minière. Elle l'appela le Désert par opposition à la maison de ville de la princesse de Couti (qui est aujourd'hui l'hôtel de ville de Versailles); mais ce désert, qu'elle fut heureuse de le montrer à son mari quand il revint de sa campagne d'Allemagne! Elle y invita Monseigneur le 12 novembre. Monseigneur, à qui l'on interdisait depuis son veuvage les divertissements publics, fut satisfait de pouvoir aller avec la princesse de Conti faire pénitence au désert ; et M"" la Duchesse eut beaucoup de plaisir à lui montrer toutes les commodités de la vie que l'on trouvait dans cette solitude admirablement aménagée. Je ne sais trop comment il se fit que le soir la duchesse tomba : elle fut obligée de revenir à Versailles en chaise à porteurs, parce qu'elle était proche de son neuf, dit Daugeau ; dejmis lors elle parut peu à la cour, jusque après ses couches.

(1) Chap. xiil, n" 2.

Le 2 décembre, M""" de Laugeron, après plusieurs reclintes contre lesquelles elle ne s'était jamais assez précautionnée, mourut plus promptement qu'on ne l'aurait cru; c'est Fénelon (1), son exécuteur testamentaire, qui nous l'annonce. Elle était de ces femmes qui ont pénétré la cour, et qui, suivant l'expression de la Bruyère (2), connaissent ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion. On ne put pas la remplacer : il n'était personne qui sût aussi bien qu'elle les avantages et les inconvénients de l'hôtel de Coudé. Elle laissait quatre enfants : deux fils qui n'étaient plus à pourvoir, M. de Langerou, chef d'escadre, et l'abbé de Laugeron, lecteur des enfants de Monseigneur, et deux filles dontlM. le Prince se chargea en donnant àl'aîtiée 1,000 écus de pension et 2,000 francs à la cadette. Dans le même temps, M. le Prince fit échoir la députation de la noblesse de Bourgogne à M. de Briord. Cela lui vaudra 12,000 écus : Xaintrailles sort de cet emploi-là, et voilà deux fois de suite, observe Dangeau, que M. le Prince donne cela dans sa maison. Fallait-il donc que M. de Xaintrailles fût seul dans la maison de Coudé à obtenir cette lucrative distinction? Lorsque M. de Briord eut cette place, M. de Xaintrailles devint un peu moins hautain. « Il y a des hommes superbes que l'élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise (3) ; ils eu viennent, par cette disgrâce, jusqu'à rendre le salut (nous avons vu qu'Alcippe ne saluait pas la Bruyère), maiis le temps, qui adoucit toutes choses, les remet dans leur naturel. »

Lorsque le temps des couches de M"^ la Duchesse approcha, M™° de Montespan, qui était restée assez longtemps à Saint- Joseph, vint auprès de sa fille. Qui pouvait le trouver mauvais? Le 22 décembre, à trois heures du matin, le roi fut éveillé, comme il l'avait ordonné, et vint auprès de M™" la Duchesse avec M"" de Montespan. Pendant un mois, le roi et Monseigneur allèrent tous les jours chez la nouvelle accouchée ; souvent Monseigneur y demeura Faprès-diuée à jouer aux cartes : il faisait si froid, qu'il ne pouvait chasser. Le roi, quand il ne dînait pas à son petit couvert, allait tous les jours, au sortir de la messe, chez M™'' de Montespan, ainsi qu'il le faisait dans le temps passée L'enfant de M"" la Duchesse était une fille ; on l'appela M'"' de Bourbon. Le roi l'avait réglé ainsi. Au bout d'un mois, M™"^ la Duchesse

(1) Correspondance tle Fénelon, t. II, ji. 17.

(2) Chap. xiir, n° 20.

(3) Chap. IX, n" 17 ; ch. xi, n' 74.

commença à sortir de sa chambre, puis elle alla tous les soirs chez le roi après sonper ; bientôt elle se promena eu traîneau avec sa bellesccnr, la princesse de Couti, invita Monseigneur à une collation à la Ménagerie, fut du voyage de Marly (14 février) et de toutes les fêtes cpii suivirent. Avec sa liberté elle avait repris son empire sur son mari. C'est ce que la Bruyère exprime par une allégorie bien délicate : « Une personne à la mode ressemble à une J^eur bleue qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épis, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur; qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'uu caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant; aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent; demain elle est négligée et rendue au peuple (1). Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu"on ne désigne pas par sa couleur, mais que l'on nomme par son nom , que l'on cultive pour sa beauté ou pour son odeur ; l'une des grâces de la nature, l'une de ces choses qui embellissent le monde, qui est de tous les temps et d'une vogue ancienne et populaire ; que nos pères ont estimée et que nous estimons après nos pères; à qui le dégoût ou l'autipathie de quelques-uns ne sauraient uuire : un lis, une rose (2). » Ces barbeaux, qui croissent parmi les blés et les seigles, furent pendant un été à la mode à Paris. Les dames, disent les clefs de la Bruyère, en mettaient pour bouquet. M. le Duc cueillit quelquesunes de ces fleurs à la mode ; mais il conserva toute son estime et son affection pour sa femme, dont il appréciait le mérite, pour M"" la Duchesse, mille fois plus heureuse que ne l'avait été feu la Dauphine. Ce jeune prince avait des maîtresses et n'en était point amoureux! Il était toujours amoureux de sa femme! 31. le marquis de Lassay trouvait cette conduite vraiment incroyable. « Il n'y a rieu, ditil (3j, que M. *** ne fasse pour être prié à des soupers qu'on ne lui veut point donner : il ne dit jamais ce qu'il fera; il fait des mystères des plus petites choses, et tout cela en faveur du bel air, qu'il blâme cependant parce que c'est encore un air de le blâmer. » M. de Coliguy, gendre de M. de Lassay, venait d'obtenir de M. le Prince le régiment de cavalerie de Coudé (4). M. de Lassay venait d'écrire

(1) Chap. xiir, n" 8.

(2) Chap. XIII, n» 8.

(3) JiCCueil de Lassât^, t. I, p. 367.

(4) Jiccueil de diffCrentes choses, t. I, p. 333.33(1.

il M""" de Mainteuon une lettre très humble, où il avouait quelques peccadilles et demandait qu'en considération de sou repentir et de ses mérites elle le fît nommer aide de camp du roi ; et pendant ce temps-là il s'occupait toujours de honteuses intrigues \muv M. le Duc et pour Ini-uiéme. « Ménophile eiuprunte ses mœurs d'une profession et d'une autre sou habit; il masque toute l'année, quoique à visage découvert; il paraît à la cour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le même déguisement. On le reconnaît et ou sait quel il est à son visage (1). »

Si M. le Duc avait épousé une Marianne Pajot, M. de Lassay lui ei\t sans doute pardonné. Ce fait n'était pas aussi rare alors qu'on serait tenté de le croire (2) : « Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille unique ; elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l'une des deux, pour se tirer d'une extrême misère, cherche à se placer; elle entre au service d'une' fort grande dame et l'une des premières de la cour, chez sa compagne. » Ou dit que M"" la duchesse de Lorges était de semblable condition : elle était tellement eiiacéepar son mari, qu'on ne lui accordait aucune attention. Rien de semblable chez M"" la duchesse de Bourbon. Le contraire s'y trouvait-il? Voyous donc : « Il y a telle femme (3) qui anéantit ou enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention : vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni conventions; mais àcelaprès, etqu'il n'accouche pas , il est lafemme, et elle le mari. Ils passent des mois entiers dans une même maison sans le moindre danger de se rencontrer ; il est vrai seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paye le rôtisseur et le cuisiuier, et c'est toujours chez madame qu'on a soupe. Ils n'ont souvent rien de commun, ni le lit, ni la table, pas même le nom : ils vivent à la romaine ou à la grecque; chacun a le sien, et ce n'est qu'avec le temps et après qu'on est initié au jargon d'une ville qu'on sait enfin que M. B... est publiquement depuis vingt années le mari de M""' L... » Kien de semblable chez

(1) Chap. viir. n» 48.

(2) Chap. \i, n" C.

(3) Chap. m, n» 71!.

31. le duc de Bourbon. M. le Duc et M™ la Duchesse étaient unis autant que les grands peuvent l'être dans les conditions que nous venons de décrire ; mais aucun des deux ne gouvernait l'autre.

La Bruyère était désolé de voir M. le Duc s'engager dans les mauvaises compagnies, qu'il allait chercher bien loin, tandis qu'il avait dans sa famille auprès de sa mère la meilleure et la plus douce société qu'il pût trouver. « Si vous êtes vicieux, ô Théagène (fils de déesse), je vous plains (1). Si vous le devenez jiar faiblesse pour ceux qui ont intérêt à ce que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjk de pouvoir y réussir, souiïrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d'un rang d'ailleurs et d'une naissance à donner des exemples plutôt qu'à en recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la déférence qu'ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous chérissez : ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos moeurs en sûreté, à renverser tous leurs projets, et à les jeter dans le parti de continuer d'être ce qu'ils sont, et de vous laisser tel que vous êtes. » Mais M. le Duc n'écoutait plus la Bruyère (2) : « Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu'un tel a de la vertu , ils vous disent : « Qu'il la garde ; » qu'il a bien de l'esprit, de celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent : « Tant mieux pour lui ; » qu'il a l'esprit fort cultivé, qu'il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais si vous leur apprenez qu'il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un verre d'eau-de-vie, et, cliose merveilleuse, qui y revient à 2:)lusieurs fois eu un repas, alors ils disent : « Où est-il? amenez-le-moi demain, ce soir; me l'amènerezvous? » On le leur amène; et cet homme propre à parer les avenues d'une foire et à être montré eu chambre pour de l'argent, ils l'admettent dans leur familiarité. » M. le Duc était tellement entiché des mœurs militaires, qu'il était parfaitement capable de donner ce scandale au pauvre moraliste ; peut-être même trouvait-il un surcroît de plaisir à le narguer.

La Bruyère voulut faire comprendre à Son Altesse, M. le Duc, qu'il n'était pas dupe de la comédie, et combien ce rôle de Pamphile, on

(1) Chap. IX, n" 2.

(2) Chap. XIII, n" 6.

se complaisait un prince du sang, était indigne de son rang et de sa naissance (1) : « Un Pampliile est jileiu de lui-même, ne se perd pas de vue, ne sort point de l'idée de sa grandeur, de ses alliances, de sa charge, de sa dignité; il ramasse pour ainsi dire toutes ses pièces, s'en enveloppe pour se faire valoir; il dit : Mon ordre ^ mon cordon bleu; il l'étalé on il le cache par ostentation. Un Pampliile, en un mot, veut être grand, il croit l'être, il ne l'est pas, il est d'après un grand. Si quelquefois il sourit à un homme du dernier ordre, à un homme d'esprit, il choisit son temps si juste, qu'il n'est jamais pris sur 1(î fait : aussi la rougeur lui monterait-elle au visage, s'il était malheureusement surpris dans la moindre familiarité avec quelqu'un qui n'est ni opulent, ni puissant, ni ami d'un ministre, ni son allié, ui son domestique. Il est sévère et inexorable à qui n'a point encore fait sa fortune. Il vous aperçoit un jour dans une galerie, et il vous fuit; et le lendemain, s'il vous trouve en irn endroit moins publie, ou s'il est public en la compagnie d'un grand, il prend courage, il vient à vous, et il vous dit : « Vous 7ie faisiez pas hier semblant de nous voir. y> Tantôt il vous quitte brusquement pour joindre un seigneur ou un premier commis; et tantôt, s'il les trouve avec vous en conversation, il vous coupe et vous les enlève. Vous l'abordez une autre fois, et il ne s'arrête pas ; il se fait suivre , vous parle si haut que c'est une scène pour ceux qui passent. Aussi les Pamphiles sont-ils toujours sur un théâtre : gens nourris dans le faux et qui ne haïssent rien tant que d'être naturels, vrais personnages de comédie, des Floridors, des Mondoris. »

Il ne s'agit plus du Pamphile de la quatrième édition, c'est-à-dire de M. le Duc, gourmé dans la société, guindé dans la conversation, employant sans discernement des termes à la fois civils et hautains, d'une honnêteté impérieuse ; faiTsse grandeur qui l'abaissait, fort embarrassante pour ses amis qui ne voulaient pas le mépriser. En voj'aut arriver tout à coup d'Allemagne ce jeune prince amoureux , plein de soupçons injustes contre sa femme qui s'amusait à se moquer des galants, on pouvait rire, on pouvait le plaindre; mais ce n'est pas du mépris qu'on avait pour lui. Il s'agit toujours de M. le Duc dans le Pamphile de la sixième édition, non de M. le Dnc,bon, brave, généreux, homme de mérite, plein de franchise, vrai prince du sangroyal de France ; mais de M. le Duc, abusé par les flatteurs, dupe de

(I) Chnp. IX, nOSO.

sa vanité, jouet de ses propres illasious, réduit à imiter ceux qui rimitaient lui-même. Les Pampliiles qui imitaient les grands étaient nombreux : on trouvait partout de ces espèces (1), qui, u'a3-aut ni considération ni mérite, se prêtaient encore d'eux-mêmes à leur avilissement, par la prétention qu'ils avaient d'être des grands : gens fades et sans esprit, vi-ais comédiens, ils étaient l'opposé des grands.

« La cour n'est jamais dénuée d'un certain nombre de gens à qui l'usage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lien d'esprit, et snppléent au mérite (2). Ils savent entrer et sortir ; ils se tirent de la conversation en ne s"j' mêlant point ; ils plaisent à force de se taire, et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes ; ils payent de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire : ils n'ont pas, si je l'ose dire, deux pouces de profondeur ; si vous les enfoncez , vous rencontrez le tuf. » Ces Pamphiles ne 2'arlaient pas assez ; la Bruyère en trouva d'autres qui parlaient trop. « Il y a des gens à qui la faveur arrive comme nu accident : ils sont les premiers sur^iris et consternés. Ils se reconnaissent enfin , et se trouvent dignes de leur étoile ; et comme si la stupidité et la fortune étaient deux choses incompatibles, et qu'il fût impossible d'être heureux et sot tout à la fois, ils hasardent, que dis-je? ils ont la confiance de parler en toute rencontre, et sur quelque matière qui puisse s'offrir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent (3). Ajouterai-je qu'ils épouvantent et qu'ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et leur fadaise? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent sans ressource ceux qui out quelque part au hasard de leur élévation. » Les Pamphiles qui avaient de l'esprit le perdaient, dès que la faveur les a\ait touchés. « Un homme qui vient d'être placé ne se sert plus de sa raison et de sou esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l'égard des autres ; il emprunte sa règle de sou poste et de son état : de là l'oubli, la fierté, l'arrogance, la dureté, l'ingratitude (4). »

Telle était la prévention en faveur des grands (5), qu'on supposait volontiers que ceux qui méritaient nos hommages n'étaient pas indi-

(1) Duclos, Considérations sur les maiirs, ch. v.

(2) Chap. VIII, n» 83.

(3) Chap. VII r, n" 84.

(4) Chap. VIII, n° 51.

(5) Chap. IX, n» 1.

gnes de notre imitation. iS'ils n'avaient pas toutes les qualités du cœur, par exemiile, la modestie et la bonté, on voulait qu'ils eussent au moins celles de l'esprit, comme ces idées justes du bon goût et du bon sens que les gens de noble famille se transmettaient de génération en génération. On n'était pas loin même de leur prêter un génie supérieur, qui s'était formé dans le secret du cabinet auprès du roi, qui savait juger le présent, prévoir l'avenit, reconnaître le mal et récompenser le bien. C'est ce que la Bruyère conteste avec énergie (1). « Les grands, dit-il, se gouvernent par sentiment: âmes oisives, sur lesquelles tout fait d'abord une vive impression. Une chose arrive, ils en parlent trop; bientôt ils en parlent peu; ensuite ils n'en parleront plus. Action, conduite, ouvrage, événement, tout est oublié ; ne leur demandez ni correction, ni prévoyance, ni réflexion, ni reconnaissance, ni récompense. »

Quelle que fût la légèreté de leur caractère, ils aimaient surtout deux choses : la guerre et les plaisirs. Dans ces deux choses excellaient le duc de Vendôme et sou frère le grand prieur. Malgré leurs mœurs corrompues et bien connues de tous, ils n'étaient plus réduits à fonder leurs espérances sur la mort du roi. Au contraire, le roi, pour favoriser ses légitimés, était réduit à favoriser les descendants des légitimés de Henri IV. Du reste, ils avaient tous les deux beaucoup d'esprit, de valeur et d'audace. On opposait le duc de Vendôme au prince de Conti pour protéger le duc du Maine. Ils prirent rang, suivant l'étiquette de la cour, avant les princes étrangers et les ducs français. Ils devaient venir après les princes du sang adorer la croix, le jour du vendredi saint. Cela faisait bien un peu murmurer : ils s'alistenaient d"y venir par irréligion, on trouvait qu'ils avaient raison, parce qu'ils devaient défendre leur droit contre les ducs français (2). « Êtes-vous en faveur, tout manège est bon; vous ne faites point de faute, tous les chemins vous mènent au terme : autrement, tout est faute, rien n'est utile, il n'y a point de sentier qui ne vous égare. » Le grand prieur fut envoyé à Versailles pour annoncer la victoire de Fleurus , le roi lui donna une épée magnifique ornée de pierreries, comme s'il avait gagné la bataille.

La Bruyère n'avait jamais vu (^u'à une certaine distance de si grands personnages, mais il connaissait bien leur homme d'affaires, l'abbé de

(1) Chap. IX, n» 54.

(2) Chap. vni, n° iKi.

Chanlien, qui venait d'aclieternue compagnie pour son neveu dans les gendarmes de Bourgogne. Le moraliste ne fut pas invité à suivre M. le Duc aux fêtes d'Anet (23 février) : on comprend sans peine qu'il y fût inutile. Mais pendant ce temps-là il faisait ces réflexions comme s'il eût parlé à M. de Vendôme lui-même (1) : « Avez-vous de l'esprit, de la grandeur, de l'habileté , du goût, du discernement? en croirai-je la prévention et la flatterie qui publient hardiment votre mérite? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me laisserai-je éblouir par un air de capacité et de hauteur qui vous met au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s'écrit ; qui vous rend sec sur les louanges, et empêche qu'on ne puisse arracher de vous la moindre approbation? Je conclus de là plus naturellement que vous avez de la faveur, du crédit , et de grandes richesses. Quel moyen de vous définir, Antiplion? (C'est le nom d'un jeune Athénien débauché dans VEnnuqiie de Térence.) On n'approche de vous que comme du feu, et dans une certaine distance, et il faudrait vous développer, vous manier, vous confronter avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et raisonnable. Votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité, dont vous prenez conseil, avec qui vous riez et qui rit plus haut que vous, Dave enfin, m'est très connu : serait-ce assez pour vous bien connaître ? »

Le maréchal de Luxembourg n'avait pas des mœurs plus honnêtes que M. de Vendôme. Ce brillant élève du grand Condé, qui depuis la bataille de Rocroy l'avait suivi partout, même en exil, cet heureux vainqueur de Fleurus, à soixante-trois ans, s'en croyait vingt-cinq et vivait comme un homme qui n'en a pas davantage, te Rien de plus juste que le coup d'œil de M. de Luxembourg un jour de bataille, rien de plus avisé, de plus prévoyant que lui devant l'ennemi ; il avait une audace et un sang-froid admirables au milieu du plus grand feu et du danger le plus imminent j comme son maître Condé, c'était là qu'il était grand. Mais pour le reste, c'était la paresse même et parfois le manque de sens commun (2). » Il s'était fait prendre assez sottement avec la comtesse de Soissons dans l'aflaire des poisons, et depuis qu'il était rentré en grâce auprès du roi, il se tenait sur ses gardes, mais il n'avait pas renoncé à ses plaisirs. Alors il se lia avec le prince de Conti , et trouva charmant de faire avec lui des parties secrètes et

(1) Chap. IX, n" 20.

(2) Saint-Simon, éd. Boislisle, t. I, II, III, et les notes.

communes, comme si à sou âge et avec sa difformité (il était bossu) il était encore capable d'avoir de bonnes fortunes. Il aimait aussi la conversation et causait avec beaucoup de grâce et d'esprit ; tous les soirs il avait un petit souper avec un petit nombre de familiers ; mais on y jouait plus encore qu'on ne faisait antre chose. M. de la Chapelle, membre de l'Académie française et secrétaire des commandements du prince de Conti,yfut admis : c'était un homme poli, enjoué, spirituel, qui avait écrit un livre sur les amours de ('atulle, outre ses petites comédies. Mais il y avait aussi des joueurs de profession comme Morin et Seissac, et la Bruyère n'admettait pas qu'il put rivaliser avec eux. « Il n'y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage, que le grand jeu : cela va de pair avec la crapule (1). Je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle on son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cent pistoles en une séance. »

La passion du jeu prit alors chez les grands une vogue extraordinaire. Luxembourg à l'armée jouait tous les soirs, la veille même d'une bataille. Monseigneur (2), pendant sa dernière campagne, jouait toutes les fois qu'il n'avait rien à faire , et cela ne lui arrivait que trop souvent. Qu'était-ce donc à la cour et à la ville , pendant les loisirs de l'hiver, dans l'intervalle d'une campagne à l'autre ? On justifiait cette fureur du jeu par une maxime de politique démocratique : « L'on dit du jeu qu'il égale les conditions (3); mais elles se trouvent quelquefois si étrangement disproportionnées, et il y a entre telle et telle condition un abîme d'intervalle si immense et si profond, que les yeux souffrent de voir de telles extrémités se rapprocher : c'est comme une musique qui détonne ; ce sont comme des couleurs mal assorties, comme des paroles qui jurent et offensent l'oreille, comme de ces bruits ou de ces sons qui font frémir ; c'est, eu un mot, un renversement de toutes les bienséances. Si l'on m'oppose que c'est la pratique de tout l'Occident, je réponds que c'est peut-être aussi l'une de ces choses qui nous rendent barbares à l'autre partie du monde , et que les Orientaux qui viennent jusqu'à nous remportent sur leurs tablettes : je ne doute pas même que ces excès de familiarité ne les

(1) Chap. xm, u» 7.

(2) Dangeau, t. III, p. 230.

(3) Chap. VI, n" 71.

rebute davantage que nous ue sommes blessés de leur .-ombcu/e (1) et de leurs autres prosternatious. » Il semblait que le jeu fût la seule institution parlementaire qui existât en France. « Une tenue d'états, ou les chambres assemblées pour une aifaire très capitale, n'offrent point aux yeux rien de si grave et de si sérieux qu'une table de gens qui jouent un grand jeu (2) : une triste sévérité règne sur leurs visages ; implacables l'un pour l'autre, et irréconciliables ennemis pendant que la séance dure, ils ne reconnaissent plus ni liaisons, ni alliances, ni naissance, ni distinctions : le hasard seul, aveugle et farouche divinité, jjréside au cercle, et y décide souverainement ; ils Thonoreut tous par un silence profond, et par une attention dont ils sont partout ailleurs fort incapables ; toutes les passions, comme suspendues , cèdent à une seule ; le courtisan alors n'est ni doux, ni flatteur, ni complaisant, ni même dévot. »

N'y a-t-il point dans ce tableau de rexagération, de la colère? « Nous avons pour les grands et pour les gens en place, dit la Bruyère (3), une jalousie stérile ou une haine impuissante , qui ne nous venge point de leur splendeu r et de leur élévation , et qui ne fait qu'ajouter à notre propre misère le poids insujiportable du bonheur d'autrui. Que faire contre une maladie de l'âme si invétérée et si contagieuse? Contentons-nous de peu, et de moins encore, s'il est possible ; sachons perdre dans l'occasion : la recette est infaillible, et je consens à l'éprouver. J'évite par là d'apprivoiser un suisse on de fléchir un commis ; d'être repoussé à une porte par une foule innombrable de clients (4) ou de courtisans dont la maison d'un ministre se dégorge plusieurs fois le jour ; de languir dans sa salle d'audience ; de lui demander en tremblant et en balbutiant une chose juste ; d'essuyer sa gravité, son ris amer et son laconisme. Alors je ne le hais pins, je ne lui porte plus d'envie, il ne me fait aucune prière, je ue lui eu fais pas; nous sommes égaux, si ce n'est peut-être qu'il n'est pas tranquille, et que je le suis. »

De ces hauteurs sublimes de la véritable philosophie, quand notre moraliste considère les grands et les ix'tits, il les voit se confondre en

(1) Voyez les reLations du royaume de Siam, par exemple, le père Tachard, éd. 168G, p. 215 et suiv.antes.

(-2) Chap. VI, n» 7-2.

(3) Chap. IX, n" 51.

(4) Gèorf/'ifjiies de Virgile, livre II, v. 4G2.

un même peuple. « A la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses, mêmes travers d'esprit, mêmes brouilleries clans les familles et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies (1). Partout des brus et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais raccommodements ; partout des humeurs, des colères, des partialités, des rapports et ce (ju'on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue Saint- Denis, comme transportées à

V ou à F (2). Ici l'ou croit se haïr avec plus de fierté et

de hauteur, et peut-être avec plus de dignité : on se nuit réciproquement avec plus d'habileté et de finesse ; les colères sont plus éloquentes, et l'on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes ; l'on n'y blesse point la pureté de la langue ; l'on n'y ofi'ense que les hommes ou que leur réputation : tous les dehors du vice y sont spécieux ; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les conditions les plus ravalées ; tout le bas , tout le faible et tout l'indigne s'y trouvent. Ces hommes si grands ou j^ar leur naissance , ou par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et ils sont peuple. »

Nous voilà revenus à la morale populaire : la véritable aristocratie (3) n'est pas celle de la naissance, de la faveur, de l'esiirit, de la richesse, de l'habileté, de l'éloquence, de la politesse, ni même de la sagesse ; c'est celle de la vertu. Tel est en un mot l'enseignement de la Bruyère (4). Mais il n'enseignait plus rien comme un homme qui professe la chose, ou qui la connaît mieux que les autres hommes. Auprès de M"" la Duchesse, il était simplement un homme grave qui savait se tenir à sa place. « Une gravité trop étudiée devient comique (5) ; ce sont comme des extrémités qui se touchent et dont le milieu est dignité ; cela ne s'appelle pas être grave, mais en jouer le personnage ; celui qui songe à le devenir ne le sera jamais : ou la gravité n'est point, ou elle est naturelle; et il est moins difficile d'en descendre que d'y monter. » Auprès de M. le Dac, quoiqu'il blâmât les incartades de Son Altesse, il n'avait nulle aflectatiou am-

(1) Chap. IX, n" 53.

(2) Versailles ou Fontainebleau.

(3) Chap. IX, n" 53, 4e éd.

(4) Chap. XIII, no 5.

(5) Chap. XII, n" 29.

bitiense d'austérité, a. Un liomme de talent et de réputation (1), s'il est chagrin et austère, il eftarouche les jeunes gens, les fait penser mal de la vertu, et la leur rend suspecte d'une trop grande réforme et d'une pratique trop ennuyeuse. S'il est an contraire d'nn bon commerce, il leur est une leçon utile; il leur apprend qu'on peut vivre gaiement et laborieusement, avoir des vues sérieuses sans renoncer aux plaisirs honnêtes ; et il leur devient un exemple qu'on peut suivre. » Mais le philosophe, qui avait retrouvé son indépendance, la conservait avec un soin jaloux. « L'homme sage, dit-il {2), ni ne se laisse gouverner, ni ne gouverne les autres : il veut que la raison gouverne seule, et toujours. »

(1) Chap. XII, no 30.

(2) Chap. IV, n» 71.

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