CHAPITRE XXXII
j[mf tie Maintenon parvient au comble de la faveur. — M"" de Montespau est bannie de la coiu'. — M™^ la Duchesse imite les Caractères oit mœurs de ce siècle. — Remarques de la Bruyère sur les modes et les révolutions du goût. — Légèreté des femmes et des hommes, — De la forme des coiffures et du mouvement philosophique. — Caractères de la nouvelle dévotion. — Influence des directeurs de conscience. — Les directeurs infidèles. — Les hypocrites : Onuphre et Tartuffe, différence des deux personnages. — Changements remarquables dans le caractère du roi. — • Benserade vieilli et baissé. — Racine à la mode. — Fontenelle veut éclipser Esther avec l'opéra d\Enée et Lavinie. — Racine ne peut faire jouer Athalie. — Comparaison de ce poème tragique avec la pièce de Fontenelle. — Mort de TilLiyer; sortie de Benserade contre la Bruyère. — Fontenelle est élu à l'Académie. — Son discours de réception efface Racine. — Le Mercure triomphe. — La Bruyère manque d'esprit. — La Fontaine et CorneUle en manquent aussi, mais ils ont du talent. — Développement du caractère de Santeul ou Théodas. — Portrait de Socrate. — Rapports de la Bruyère avec Ménage. — Le moraliste écrit par humeur; Bonaventure d'Argonne veut l'imiter. — Michallet le presse d'achever son ouvrage. — Il cède enfin, pour le rendre plus complet, plus fini et plus régulier. — Le volume de la 6" édition n'est guère plus gros que celui de la 5".
Le 23 février 1690, M"" de Maintenon écrivait à M"" de Brinon : « Lesnoavelles de Versailles sont bonnes, car le roi se porte à merveille; sa santé et sa sainteté se fortifient tons les jours : la piété devient à la mode. Dieu veuille la rendre sincère dans tous les cœurs qui la professent! » En mars, elle écrivait à il"" de Rocquemont, dame de Saint- Louis : « L'esprit des subalternes doit être le même que celui des premiers en charge, tout roule en tout sur la bonne foi. On dit dans la maison que je ne cesse de prêcher ; mais que pourrai-je prêcher
de meilleur que cette boaue foi saus laquelle tout ce que uous faisous n'est que grimaces. » Le 2 a%'ril, le roi donna le chapeau de cardinal à M. le cardinal de Forbin. L'ablié ïrevisani, camérier de Sa Sainteté, avait apporté avec ce chapeau une lettre du pape à M"" de Maiutenon. Eu voici la traduction : « ARome, 18 février 1090. — Noble dame, très chère lille en Jésus-Christ, vos mérites insignes, vos recommandables prérogatives nous sont si connues qu'elles nous portent à vous donner des marques de notre aftection paternelle. Notre cher fils Trevisani vous en rendra de bouche uq éclatant témoignage. Nous vous prions de donner à notredit fils François Trevisani toute l'assistance et la protection dans la cour, où votre mérite vous a acquis avec justice une faveur qui est approuvée de tout le monde... et de vouloir, dans les occasions qui s'en présenteront, montrer votre attachement filial pour le Saint-Siège, et en défendre les justes droits. » M™ de Mafntenou écrivait, le 28 avril à M""" de Brinon : « Il est vrai. Madame, que nous avons été très touchées de la mort de M™"" la Dauphiue, et qu'une pareille scène est bien propre à faire faire de sérieuses réflexions ; mais tout le monde ne voit pas aussi clair que vous , ni n'est pas si bien préparé à tout ce qui se présente. Dieu fait tout pour m'attirer : une autre serait toute à lui; cependant je suis convaincue qu'il est le seul digue de remplir notre cœur (I ). » Où ne peut s'élever l'ambition de cette femme? voudrait-elle épouser Dieu le Père? demandait un courtisan. Impie et folle question I M"" de Maintenon, heureuse de voir la piété à la mode, ne se contentait pas de prêcher les vertus évangéliques, elle voulait les faire pratiquer en esprit et en vérité; elle n'était point satisfaite par de vaines grimaces, elle voulait que chacun fût de bonne foi, non seulement dans Tobservation des bienséances de son état, mais encore dans les sentiments les plus intimes de la sainteté. Après la lettj'e du pape à sa chère fille en Jésus-Christ, ou eiit été mal venu à consers^er le moindre doute sur la faveur qu'elle avait acquise avec justice par son mérite et qui était approuvée de tout le monde. Enfin, après la mort de M'"" la Dauphiue, il n'y eut plus personne à la cour qui la dominât, que le roi, qui n'était rien pour elle auprès de Dieu. Qui donc alors pouvait lui porter ombrage?
Dans sou chapitre I^e la mode, la Bruyère a peint en un court ta-
(1) Dangeau, t. III. 15 mars et 15 avril 1(591.
bleau le naufrage d'nne personne célèbre à la cour de France (1) : a L'on voit Eustrate assis dans sa nacelle, oh il jonit d'un air pur et. d'un ciel sereiu : il avance d'uu bon vent et qui a tontes les apiiarences de devoir durer; mais il tombe tout d'un coup, le ciel se couvre, l'orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submergée; on voit Eustrate revenir sur l'eau et l'aire quelques efforts; on espère qu'il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l'enfonce, on le tient perdu; il paraît une seconde fois, et les espérances se réveillent, lorsqu'un flot survient et l'abîme : on ne le revoit plus, il est noyé. » Telle fut la fin de M"" de Montespan à la cour de France. M. le duc du Maine alla faire entendre à sa mère qu'elle pouvait se retirer de la cour. Elle n'en fit rien, et sut fort mauvais gré à son fils de lui avoir apporté cet ordre injuste de Sa Majesté. D'ailleurs elle était bien résolue de ne donner au roi aucun prétexte de se défixire d'elle (2). Mais voyant que le roi emmenait avec lui au siège de Mous son fils, le comte de Toulouse, et qu'il retirait de ses mains sa fille, M"" de Blois, pour la confier aux soins de la marquise de Montchevreuil, c'est-à-dire de M""" de Maiutenon, elle en conçut un si violent chagrin, qu'elle oublia ses sages résolutions. Dans le }iremier mouvement de sa colère (:i), elle envoya chercher l'évêque de Meaux, qui était déjà entré plus d'une fois dans les séparations de ces trop célèbres amants ; elle le jDria d'aller dire au roi de sa part « que, puisqu'il lui ôtait ses enfants, elle était forcée de reconnaître qu'il n'avait plus aucune considération pour elle ; en conséquence elle suppliait Sa Majesté de trouver bon qu'elle prît un congé de retraite pour toujours ; qu'elle demeurerait une partie du temps à Fontevrault, et l'autre à Saint-Joseph de Paris. Le prélat aurait peut-être bien voulu n'être point chargé d'une semblable commission, mais il ne s'en put défendre; aussitôt qu'il s'en fat acquitté, le roi lui répondit avec joie qu'il donnait à la marquise de Montespan la permission qu'elle demandait : sur-le-champ il disposa de son appartement dans le château de Versailles en faveur du duc du Maine, son fils, et il donna l'appartement du duc du Maine à M"" de Blois, sa fille. C'était le moyen d'ôter à M™° de Montespan toute espérance de retour. Elle ne reparut plus jamais dans cette cour où elle avait brillé si longtemps;
(1) Chap. xiii, n" 9.
(2) Additions de Saint-Simon aux mémoires de Dangeau, t. III, p. 301-302.
(3) De Sourches, t. III, p. 385, et les notes de l'auteur.
358 LA BRUi'ERE
elle ne revint plus à Versailles qu'eu cachette et pendant l'absence du roi pour voir BI'"" la Duchesse ou M""-" de Blois (1 ), comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux qu'elles ont habités expier leurs fautes.
(' Lorsque le roi partit pour assiéger Mons, les princesses demeurèrent à Versailles, et M™'' de Blainteuou à 8aiut-C}-r, « dans une si grande solitude qu'elle ne voulait pas que j'y allasse, dit sa nièce, M""" de Caylus (2). Je demeurai à Versailles avec les princesses et, comme il n'y avait point d'hommes, nous étions dans une grande liberté. M"" la princesse de Conti (3) et M""" la Duchesse avaient chacune leurs amies différentes; elles ne s'aimaient pas, leurs cours étaient fort séparées. C'est là que M"" la Duchesse fit voir cette humeur heureuse et aimable par laquelle elle contribuait elle-même à sou amusement et à celui des autres. Elle imagina de faire un roman, et de transporter les caractères et les mœurs du temps présent sous les noms de la cour d'Auguste. Celui de Julie avait par lui-même assez de rapport avec M"" la princesse de Conti, à ne le prendre que suivant les idées qu'Ovide en donne, et non pas dans la débauche qu'eu rapportent les historiens ; mais il est aisé de comprendre que le canevas n'était pas mal choisi, et avec assez de malignité. Nous ne laissions pas d'y avoir tous nos épisodes, mais eu beau, au moins pour celles qui étaient de la cour de M™'= la Duchesse. Cet ouvrage ne fut qu'ébauché, et nous amusa : c'était tout ce que nous en voulions. »
Il est clair que le roman de Julie, emprunté à la poésie d'Ovide (4) et non h la vérité historique, ne manquait ni de décence ni de malice. Il n'est pas moins clair que M""^ la Duchesse et ses amies de la cour de Versailles, eu transportant sous des noms de la cour d'Auguste les caractères et les mœurs du temps présent, imitèrent les Caracù'res ou les mœurs de ce siècle, que la Bruyère décrivait sous des noms antiques. Elles imitaient aussi certains romans de M"" de Scudéry; mais le roman ne fut qu'éljauché et le tout n'était qu'un amusement, qui fut vite oublié. Cela nous fait voir combien Arténice goûtait le talent de M. de la lîruyère. « Elle s'approprie vos sentiments, dit-il (5),
(1) M'"» de Caylus, p. 163 et p. 104. (•J) Souvenirs, p. 1G5.
(3) La veuve.
(4) Ovide, âe Arte amandi; Tristia, lib. I,cleffia, 1, 2, û.
(5) Cliap. .\n, a' 28.
elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit : vons êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mienx dit encore. » Pais elle n'y pensa plus ; elle n'avait fait rien d'achevé, de fini, de parfait. Mais la Bruyère, qui songeait moins à sa personne qu'à ses écrits, et qui avait moins d'égard en écrivant au goût de son siècle (1) qu'au jugement de la postérité, devait-il laisser son ouvrage inachevé, incomplet, irrégulier? Son livre sur les mœurs de ce siècle n'était cependant point une fantaisie légère, frivole, un caprice comme le roman ébauché par son Arténice. Que d'observations curieuses il faisait tous les jours! Faut-il les j^erdre, les ensevelir dans l'oubli? Eh quoi! s'il doit se taire sur la disparition de M"° de Montespan de la cour de France, ne pourra-t-il, ne devra-t-il rien dire de la grande puissance de M"" de Mainteuou et de Tinfluence qu'elle exerça sur les révolutions du goût et de la mode ?
Lorsque le roi revint de Mous, il trouva au bas de sou degré à Versailles les enfants de France, Madame, les princesses, toutes les dames, et le peu qui restait de courtisans à Paris. Il fut reçu, dit le grand prévôt de l'hôtel (2), par une infinité de dames qu'il regarda d'un œil favorable, mais il ne leur tint pas longtemps compagnie : elles étaient venues avec des costumes nouveaux sur des modes nouvelles. « Parlons maintenant, écrivait M""" de Sévigné (3), de la plus grande affaire qui soit à la cour. Votre imagination va tout droit à de nouvelles entreprises. A^ous croyez que le roi , non content de Mons et de Xice, veut encore le siège de Namur. Point du tout; c'est une chose qui a donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a coûté plus de temps que ses dernières conquêtes; c'est la défaite des fontangesh plate couture : plus de coiffures élevées jusques aux nues, plus de casques, plus de rayons, plus de bourgognes, plus àe jardinières; les princesses ont paru de trois quartiers moins hautes qu'à l'ordinaire; ou fait usage de ses cheveux comme ou faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et uu désordre à Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun raisonnait à fond sur cette matière; et c'était l'atfaire de tout le monde. On nous assure que M. de Lauglée a fait uu traité sur ce changement pour envoyer dans les provinces. »
(1) Chap. I, n» 07.
(2) Dangeaii, t. III, p. -109.
(3) T. X, p. ii, Sfi, 15 mai 1691 (de Grignan à M. de Chanhies à Rome).
« N*" est riche, dit la Bruyère (1), elle mange bien, elle dort Lien ; mais les coiffures changent, et lorsqu'elle y pense le moins, et qu'elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode. »
Rien ne plait tant aux dames qu'une mode nouvelle (2);
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
K Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode (-i) ; il regarde le sien et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s'y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une pâte de senteur : il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n'y a guère de moments où il ne veuille sourire; il regarde ses jambes, il se voit au miroir : Ton ne i)eut être }ilu^; content de sa personne qu'il l'est de lui-même ; il s'est acquis une vdix (daire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n'ouljlie pas de s'embellir; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu'il est caiiable de se i)rocurer; il met du rouge, mais rarement, il n'en fait pas habitude. Il est vrai aussi qu'il porte des chausses et un chapeau, et qu'il n'a ni boucles d'oreilles ni collier de perles ; aussi ne l'ai-je pas mis dans le chajjitre des femmes. » Iphis est le nom d'une jeune fille de ( 'rète qui, le jour de son mariage, fut tout à coup métamorphosée en garçon. Ovide a raconté fort joliment cette aventure dans ses Métamorphoses (4), où la Bruyère l'avait lue avec le duc de Bourbon. Benserade, au temps de Richelieu, en avait fait une 2)ièce de théâtre qui ne manquait jias de galanterie. La Bruyère en fit le caractère de l'homme à la mode en 1091. Mais dans ce caractère (•")) il y avait peut-être aussi quelque chose de l'abbé de Choisy, qui aimait tant à s'occuper de la toilette des dames, qui même se plaisait à se déguiser eu femme. Une clef manuscrite cite le nom d'un M. Le Rebours, avocat au grand conseil. On dut trouver bien d'autres Ijjhis en ce temps-là. M™'' la Duchesse devait en rire de bon cœur.
(1) Chap. XIII, n" 13,
(2) La Fontaine, livre VIII , fable 6.
(3) Chap. XIII, n" 14.
(4) Mctamorphdses, livre IX, v. 700-795.
(5) Lettre de l'abbé de Choisy à Bussy (CoiTesp., t. VI, p. 485). Servois, t. II, p. 368.
« Ces mêmes modes qne les hommes suivent si volontiers jjoiir leurs personnes (1), ils affectent de les né,<;li,uer dans leurs portraits, comme s'ils sentaient ou qu'ils pi'é vissent l'indécence et le ridicule où elles peuvent tomber, dès qu'elles auront perdu ce qu'on appelle la fleur ou l'agrément de la nouveauté ; ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente, fantaisies du peintre qui ne sont prises ni sur l'air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les mœurs ni la personne. Ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d'un jeune abbé, et un matamore d'un homme de robe, une Diane d'une femme de ville, comme d'une simple et timide une Amazone ou une Pallas ; une Laïs d'une honnête fille; un Scythe, un Attila d'un prince qui est bon et magnanime. » Je suppose que M™" la Duchesse et sa petite cour durent goûter ces réflexions. Les suivantes ne leur plurent peut-être pas autant. « Une mode a à peine détruit une autre mode qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté (2). Pendant ces révolutions, un siècle s'est écoulé, qui a mis toutes parures au rang des choses passées et qui ne sont plus. La mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c'est la plus ancienne : aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu'a la saye ou l'habit romain sur les théâtres, qu'ont la mante, le voile et la tiare dans nos tapisseries et dans nos peintures. » Il faut avouer qne la conclusion de la Bi-uyère est une morale assez étriquée (3) : « Nos pères nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle de leurs habits, de leurs coifl'ures, de leurs armes, et des autres ornements qu'ils ont aimés pendant leur vie. Nous ne saurions bien reconnaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de même nos descendants. »
Jusque dans les questions de modes, on devait respecter la tradition; et les règles du beau devaient se transmettre de main en main comme les maximes de la vérité. En tout genre on remontait à la source. Séparer la saine doctrine de la chaîne de succession (4)^ c'était, disait-on, séparer le ruisseau d'avec le canal, et se
(1) Chap. XIII, n'' 15.
(2) Chap. XIII, n" 15.
(3) Chap. xiil, n" 15.
(4) Bossuet, t. XYII, p. 247.
vanter d'avoir conservé les eaux après que les tuyaux sont rompus. Il n'y avait pas plus de dix ans que l'usage des hautes coiffures s'était établi. C'est pourquoi Louis XIV les condamna et invita les princesses à ne plus s'en servir. « Je sais le meilleur gré du monde au roi du rabaissement des coiffures, répond Bussy à l'abbé de Clioisy (1). Je ne pouvais jilus souffrir les femmes ; et quoique je n'aie plus affaire du leur beauté, je ne m'accommode point de leur désagrément. » Pendant que les armées de l'Europe se disputaient le monde, il ne fallait jias s'affranchir du joug de la discipline qui faisait la force de la France. Aux époques tumultueuses tout s'ébranle, tout s'agite, et l'esprit de nouveauté eût tout renversé; c'est pourquoi le roi Louis XIV faisait sentir partout, jusque dans l'empire de la mode, sou irrésistible autorité. Mais on parvenait toujours à s'en affranchir, et parfois assez vite : l'année suivante, les coiffares étaient aussi hautes qu'auparavant.
Eu philosophie, l'intelligence française, forte des vérités éprouvées qu'elle irossédait, n'avait guère d'autre besoin que d'obéir aux règles de la morale et du bon sens. Après dix aus de retards accumulés, Régis (2) avait enfin pulilié son système de philosophie, contenant la Idgique, la métaphysique, la physique et la morale. Cette compilation judicieuse de la doctrine cartésienne n'était pas absolument dénuée d'idées particulières à l'auteur; mais le public était fort indifférent à ce genre de nouveautés. La Bruyère ne se souciait guère de démêler ce qui appartenait à Régis dans son système, et il ne perdit pas son temps à le discuter. Descartes était toujours à la mode ; mais ses disciples avaient perdu de leur crédit : le juif hollaudais Spinoza leur avait fait tort. Quant à la Bruyère, il n'avait aucuu système, ou s'il en avait un, c'était toujours celui de Descartes, mais considérablement amoindri et corrigé. Soit par les conseils de Bossuet, soit à la suite d'un meilleur et plus ample informé» il avait renoncé à quelques illusions de sa jeunesse sur la solidité de cette doctrine. Comment le prendre au sérieux quand, sous prétexte d'expliquer son cartésianisme (3), il veut nous démontrer que le sot gagne à mourir tout ce que l'homme d'esprit y perd? Ou doit s'appliquer avec soin dans les (questions philosophiques, encore plus que
(1) Lettre (le Choisi/, corresp. de Bus^i/, p. 485. Lettre de Btissy ibij. p. 4»t;.
(2) Paris, 1690, 3 vol. ia-4J.
(3) Chap. XI, n» 113.
dans les antres, à se défendre de toute plaisanterie aux dépens du bon sens et de la raison. Fait-il une plaisanterie de liou goût quand il dit i|ue l'âme cartésienne est mal logée dans le corps d'un i)aysau, d'nn lourdaud, et quand il la trouve en meilleure société (1) chez Coudé, chez Pascal, chez le cardinal de Eichelieu, chez le jésuite Lingendes, ou plus au large (2) daiis un homme de la taille du mont Atlios? Non.
Cependant après avoir lu l'histoire de la philosophie dans M"*-' de Scudéry, et les jolis vers- jibilosopliiques (j^ue M. le duc de Nevers écrivait à sa sœur. M™'' de Bouillon (3), sur l'identité du plus grand roi du monde, on comprend que le moraliste traitât cette philosophie mondaine, dont M""' de Grignan était entichée, pres(|ue aussi légèrement que la mode des foutanges ou des bourgognes , ou autres coiftures de femmes. Mieux vaut encore la simplicité d'une foi naïve que la sagesse folâtre d'uu monde servile i>u iusolent euvers ce qui l'a précédé. C'est sans doute pour ce monde-là que la Bruyère a fait ce raisonnement, quelque i)eu boiteux : « Le docile et le faible sont susceptibles d'imin-essions (4) : l'un en reçoit de bonnes, l'autre de maiavaises; c'est-à-dire (]ue le })remier est ^lersuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi l'esprit docile admet la vraie religion ; et l'esprit faible ou n'en admet aucune ou eu admet une fausse. Or l'esprit fort n'a point de religion, ou se fait une religion ; doue l'esprit fort, c'est l'esprit faible. » Il suffit, dira-t-on, d'un peu d'audace pour échapper aux ennuis de cette docilité, et d'uu peu de prudence pour éviter les périls d'une émancipation prématurée.
c( Celui qui a pénétré la cour, reprend la Bruyère (5), connaît ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion : il ne peut plus s'y tromper. » « La dévotion vient à quelques-uns, et surtout aux femmes (6), comme une passion, ou comme le i'aible d'uu certain âge, ou comme une mode qu'il faut suivre. Elles comptaient autrefois une semaine par les jours de jeu, de spectacle, de concert, de mascarade, ou d'un joli sermon : elles allaient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps chez Climène, et le mercredi leur réputation chez Célimène ;
(1) Chap. XI, n» 143.
(2) Chap. XII, n" 119.
(3) Mcmorres de CouJanges, p. 226.
(4) Chap. XVI, n° 2.
(5) Chap. XIII, n» 20.
(G) Chap. III, n" 43.
elles savaient dès la veille tonte la joie qu'elles devaient avoir le jour d'après et le lendemain : elles jouissaient tout à la fois du plaisir présent et de celui qui ne leur pouvait manqner; elles auraient souhaité de les pouvoir rassembler tons en un seul jour : c'était alors leur unique inquiétude et tout le sujet de leurs distractions ; et si elles se trouvaient quelquefois à l'opéra, elles y regrettaient la comédie. Autres temps, autres mœurs : elle^ outrent l'austérité et la retraite; elles n'ouvrent plus les yeux qui leur sont donnés pour voir; elles ne mettent plus leurs sens à aucun usage ; et, chose incroyable! elles parlent peu ; elles pensent encore, et assez bien d'elles-mêmes, comme assez mal des autres ; il y a chez elles une émulation de vertu et de réforme qui tient quelque chose de la jalousie ; elles ne haïssent pas de primer dans ce nouveau geure de vie, comme elles faisaient dans celui qu'elles viennent de quitter par politique ou par dégoût. Elles se perdaient gaiement par la galanterie, par la bonne chère et par l'oisiveté; et elles se perdent tristement par la présomption et par l'envie. » Voilà la réforme qui s'était opérée dans les mœurs depuis que- Tintlueuce de M™'' de Maintenon avait succédé à celle de M'"" de Montespan.
La Bruyère suivait avec attention le développement de cette réforme, sans exprimer ce qu'il en pensait. « J'ai différé aie dire (1), et j'en ai souffert ; mais enfin il m'échappe, et j'espère même que ma franchise sera utile à celles qui, n'ayant pas assez d'un confesseur pour leur conduite, n'usent d'aucun discernement dans le choix de leurs directeurs. Je ne sors pas d'admiration et d'étonnement à la vue de certains personnages que je ne nomme point; j'ouvre de fort grands yeux sur eux ; je les contemple : ils parlent, je prête l'oreille : je m'informe, on me dit des faits, je les recueille ; je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du monde, à la connaissance de l'homme, à la science de la religion et des mœurs, présument que Dieu doive renouveler eu nos jours la merveille de l'apostolat, et faire nu miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime ; et si an contraire ils se croient nés pour un emploi si relevé, si difficile, et
(l)Chaii. m, n" 42.
accordé à si peu de personnes, et qu'ils se persuadent de ne faire en cela qu'exercer leurs talents naturels et suivre une vocation ordinaire, je le comprends encore moins. » Cette question était délicate; mais il ne tarda pas à la comprendre (1) : « Je vois que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations, à procurer des commissions ou à placer des domestiques, à trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons des grands, à mauger souvent à de bonnes tables, à se j^romener eu carrosse dans une grande ville et à faire de délicieuses retraites à la campagne, à voir plusieurs iiersonnes de nom et de distinction s'intéresser à sa vie et à sa santé, et à ménager pour les autres et pour soimême tous les intérêts humains, je vois bien encore nne fois que cela seul a fait imaginer le spécieux et irrépréhensible prétexte du soin des âmes, et semé dans le monde cette pépinière intarissable do dii'ecteurs. » a Les directeurs des âmes, dit Bossuet (2), sont étaljlis par le Saint- Esprit, dispensateurs d'une grâce qui se diversifie en plusieurs manières. Il ne faut pas s'en étonner, puisque, la sagesse de Dieu étant ellemême, comme parle saint Paul, fort diversifiée dans ses desseins, les grâces qu'elle distribue ne peuvent être uniformes. Ainsi le fidèle directeur des âmes, dont tout le travail est d'accommoder sa conduite à l'opération de Dieu, la doit changer selon ses ordres; mais cette remarque est utile à faire : il ne s'ensuit pas que, pour tenir des voies difi'érentes, les ministres de Jésus-Christ ne soient pas animés d'un même esprit, » irréconciliable avec l'esprit du mal. Et Bossuet comptait parmi les plus dangereux flatteurs (3) « ces directeurs infidèles que nous choisissons pour nous séduire ». On choisissait ces directeurs pour cacher sous le voile d'une dévotion feinte le venin d'une doctrine corrompue ou le dérèglement d'une conduite coupable. En vain le confesseur condamnait les fautes commises et les mauvaises habitudes (4), le directeur infidèle, par flatterie, ou par indulgence, ou par simple politesse, trouvait des excuses au péché, des accommodements avec le ciel, enfin quelque moyen court et facile d'arriver à la perfection (5). Déjà le livre de M""" Guyon était connu, déjà le père Lacombe, sou
(1) Chnp. in, n» 42.
(2) fnstruction sur les états d'oraison, traité I, livre X, nombre 20.
(3) Péroraison de l'oraison funèbre de la reine de France.
(4) Chap. nr, n"* 37, 38.
(5) Moyai court et facile d'arriver à la perfection, par M™= Guyon, 1158fi.
directenr, était en prison ; et le janséniste Nicole disait franchement , en blâmant l'hypocrisie à la mode (1) : « Il n'y a personne de nous qui ne soit hj'pocrite en quelque degré. » Qaels que soient les reproches qu'on peut justement lui adresser, ce n'était pas un h3'pocrite que celui qui parlait ainsi. En dehors dn monde où vivaient M""' de Maintenon, Bossuet, M"'" Gnyon et Nicole, il y avait des hypocrites dont la Bruyère fit le portrait avec toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée.
Dans ce trésor de l'esprit humain qu'on appelle le bou sens public, brillaient assez de vérités claires et pratiques, ou si on l'aime mieux, assez de lumières pour permettre au grand nombre de discerner les fanatiques et les h3'pocrites des philosophes et des vrais sages. Le Tartufi'e de ^Molière était un véritable et franc hypocrite, que l'auteur (2) avait peint avec des couleurs expresses et des traits essentiels qui le fissent reconnaître tout d'abord, et ne permissent jamais de le confondre avec l'homme de bien. Le roi aimait encore à le voir jouer sur le théâtre; mais il ne l'eût pas toléré jusqu'au cinquième acte dans la réalité. Ce coquin fiefte n"était plus de mode. Ouuphre est plus de son temps, et sait mieux se tenir à sa place; il manque d'audace, non de scélératesse ; il critique Tartufte , comme un farceur qui sait mal sou métier.
<( Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet (3) ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'uue étofte fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très déliées qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point : ma kaire et ma discipline (4), au contraire; il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas , pour un homme dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et quïl se donne la discipline. Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment; ouvrez-les : c'est le Combat spirituel (5), le Chrétien intérieur (d), et
(1) Traité de ta crainte de Ukii, pur Nicole, cb. vu i.
(2) Préface de Tartuffe.
(3) Chap. Xlll, n" 24.
(4) Tartufe, acte III, scène ii.
(5) Le Combat spirituel, traduit de l'italien par le père Brignon , 11)88. (G) Le Chrétien intérieur, par un solitaire (Jean de Besnières).
V Année sainte (1); d'autres livres sont sous clef. S'il marche parla ville, et qu'il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont familiers :il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe d'abord de qui il peut être vu; et, selon la découverte qu'il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs ; si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il é\ite une église déserte et solitaire, où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et compiles, tout cela entre Dieu et lui, sans que personne lui en sût gré : il aime la paroisse, il fréquente le temple oti se fait un grand concours ; on n'y manque point son coiap, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l'année, où à propos de rien il jeûne et fait abstinence ; mais à la fin de Diiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller pour rompre le carême dès sou commencement, et il en vient là par complaisance. S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite et dont il peut tirer de grands secours (1), il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-môme. Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter ("-!) le jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu'à le rendre très ridicule. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami et de la prévention où il l'a jeté en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent; tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre : il se fait reprocher de n'avoir pas recours à ses amis dans ses besoins ; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien sur de ne jamais retirer; il dit une autre fuis, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme ; il vante quelque autre fois la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire à lui faire
(1) L'Annie sainte , par Loisel, 1G78.
(2) Tartuffe, acte IV, scène v.
(3) Ibid.
3fi8 LA BRUYERE
i:ue grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'ils'agit surtout de les enlever à uu fils, le légitime héritier ( 1 j : un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni intéressé; Ouuphre n'est pas dévot, mais il veut être cru tel, et par une parfaite quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts; aussi ue se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinua (2) jamais daus ime famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a des droits trop forts et troj) inviolables : ou ne les traverse point sans faire de l'éclat (et il l'appréhende), sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince (3), à qui il dérobe i^a marche par la crainte d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il eu veut à la ligne collatérale ; on l'attaque plus impunément, et s'il ue peut la frustrer à foud de l'hérédité où elle aspire, il lui en ôte du moins uue bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance (4) lui suflSt pour ce pieux dessein, et c'est le talent qu'il possède au plus haut degré de perfection : il se fait même souvent un point de conduite de ue le pas laisser inutile : il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé eu conscience de décrier (oj, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche : ou lui parle d'Eudoxe (homme de bon renom, d'après l'étymologie grecque) , il sourit ou il soupire ; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison : il eu a assez dit. >>
L'exagération est permise au poète, surtout au poète comique ; les exigences de l'action dramatique ont réduit ]\Iolière à forcer les traits de sou hypocrite au delà des limites de la stricte vraisemblance. Au dénouement de la comédie, l'hypocrite est tellement chargé de méfaits qu'il touche au tragique ; lorsque le roi intervient, comme la statue du commandeur dans Don Juan, le scélérat n'est déjà plus supportable : enfin ou le châtie comme il faut. La Bruyère ne peut s'élever aussi haut que le poète ; il doit éviter ce qui semble excessif : il peint son hypocrite froidement avec une exactitude minutieuse, sans souci de
(1) Tartuffe, acte III, scène vu, et acte IV, scène vu.
(2) Ibid., acte V, scène lil, iv, v, vi.
(3) Acte V, scène vu.
(4) Pascal, Lettres provinciales, 11, 15, 16.
(5) Tartuffe, acte V, acène vi.
l'effet dramatique. Ouiiphre n'est qu'un vil fripon auprès du grand Tartuft'e ; mais il a un avantage , c'est qu'il ne s'expose pas à être i^ris eu flagrant délit : il continue à exercer tranquillement son infâme métier, non pas à la cour et sous les yeux du roi, mais loin des regards du marquis de Sourclies, grand prévôt de l'hôtel, et du sieur de la Reynie, lieutenant général de jJûlice.
Quand le roi dans sa jeunesse était, disait-on, l'esclave de ses passions, et donnait le scandale à ses sujets par des débauches dont ils n'étaient que trop instruits , le courtisan libertin pouvait rire à l'aise de la fausse piété comme d'un vice à la mode, précisément parce qu'elle ne l'était pas. Il était plaisant alors d'entendre Don Juan (1) se plaindre que tous les autres vices fussent exposés à la censure et que chacun eût la liberté de les attaquer hautement, mais que l'hypocrisie fût un vice privilégié qui de sa main fermât la bouche à tout le monde, et jouît en repos d'une impunité souveraine; tandis que en réalité le faux dévot ou l'hypocrite, voué par l'oj)iniou publique à l'exécration et au mépris, était considéré de tous comme le plus noir et le plus méchant des hommes. Mais depuis que le roi s'était converti, depuis que M™'' de Maintenon exerçait sur lui sa pieuse influence, il eût été dangereux de faire à la cour profession d'hyprocrisie, ou seulement de traiter de grimaces les pratiques religieuses. Ce qui dominait à la cour, ce n'était pas une hypocrisie formelle et de pleine délibération, c'était l'hypocrisie politique ou la dévotion gouvernée par l'intérêt. La Bruyère ne crut pas pouvoir traiter à fond ce sujet délicat, qui relevait directement des prédicateurs du roi (2). Jamais Bourdaloue ne fut plus éloquent qu'en flétrissant la fausse piété ou l'hypocrisie des Pharisiens.
Dans sa jeunesse, Louis XIV aimait à danser des ballets où il faisait A'aloir les avantages de sa personne, et les courtisans étaient heureux de flatter ses penchants eu partageant ses plaisirs. C'était le beau temps de la poésie d'opéra; nul n'y réussit mieux que Benserade. « Avant lui, dit Perrault (3), les vers d'un ballet ne parlaient que des personnages qu'on y fiiisait entrer et point du tout des personnes qu'ils représentaient. M. de Benserade tournait ses vers de manière qu'ils s'entendaient également des uns et des autres; et comme le roi re-
(1) Festin de Pierre, acte V, scène II.
(2) Cf. Sermon de Bourdaloue sur la vraie et fausse piété, 2" partie.
(3) Hommes illustres, par Perrault, p. 80.
LA BECrÊIlE. — T. II. 24
présentait tantôt Jnjntei", tantôt Neptune, quelquefois le dieu Mars et d'autre fois le Soleil, rien n'était plus agréable', ni plus admirable tout ensemble, que la finesse des louanges qu'il lui donnait sans s'adresser à lui. Le coup portait sur le personnage et le contre-coup sur la jiersonue : ce qui faisait un double plaisir eu donnant à entendre deux choses à la fois, qui, belles séparément, devenaient encore plus belles étant jointes ensemble. II en était de même de tous les seigneurs et de toutes les dames de la cour qui dansaient avec le roi dans les mêmes ballets : leurs qualités, leurs talents et quelquefois même leurs intrigues y étaient touchés si délicatement qu'ils étaient obligés d'en rire les premiers. » Ils étaient trop bons courtisans pour n'en pas rire au moins du bout des lèvres. Ces traits délicatement touchés étaient quelquefois d'une singulière indécence (1). Nous ne savons l)as ce qu'en pensaient an fond du cœur le duc de Damville et le marquis de Genlis, quand l'âge avancé de l'un et l'excessive laideur de l'autre les exposaient aux sarcasmes de Benserade. Nous supposons que M. de Soyecourt sut assez mauvais gré à Benserade de l'attitude extrêmement immodeste (2) où il le représenta dans les Plaisirs de l'Ile encJiantée. Du moins M"'" de Soyecourt n'avait pas lieu d"eu être satisfaite, et ne devait pas même chercher à comprendre les grossières allusions du poète. Il est possible que la Bruyère ait partagé le déplaisir de M"" de Soyecourt contre Benserade. Il est certain que M"'" de Maintenon eût trouvé (3) de fort mauvais goût les compliments que tolérait M"" de la Vallière, sur la manière dont elle avait placé son cœur. En 1686, Bussy-Rabutiu (4), qui avait vu Benserade à la coui-, ne pouvait oublier dans son exil ce génie singulier qui a, dit-il, employé plus d'esprit dans les badineries qu'il a faites, qu'il n'y en a dans les poèmes les plus achevés. Mais M. le Prince avait rejeté avec dégoût les deux sonnets de Benserade sur la mort du grand Condé; M. le Duc s'était si fort ennuyé à lire, avec feu M. Deschamps, les fables d'Ésope mises en quatrains par Benserade, qu'il ne voulait plus entendre parler de ce bel esprit suranné; M""' la Duchesse était trop jeune pour goûter le poète vieilli et baissé.
(1) Essai sur les nueurs du dix-septième siècle, par F, Barrière, eu tète de3 Mémoires inédits de Brienne, 1. 1, p. 121 et note p. 358.
(2) Course de bagues à Versailles, 1 mai 1G64.
(3) Ballet royal des Arts, Œuvres de Benserade, t. II, p. 287.
(4) Lettre à Furetière, i mai 1C8C (Correspondance, t. T, p. 538).
M. de Benserade, irrité contre l'injustice du siècle, blâmait amèrement les auteurs à la mode , comme la Bruyère , d'être si peu galants, et surtout Racine d'avoir fait oublier les anciens ballets par le nouveau genre d'opéra qui fut joué à Saiut-Cyr.
Rien n'avait manqué au succès A'Esthcr, pas même de faire des jaloux. L'un d'eux, Fontenelle, se flattait do n'avoir pas moins d'esprit que Racine. Il avait d'ailleurs à venger l'honneur de la famille de Corneille du triomphe de son rival. S'il avait suffi à M. Racine, pour réussir, de faire sur une élégie tirée de la Bible nu tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables et de mots doucereux, pourquoi M. de Fontenelle, qui avait trouvé un plus beau sujet dans les six derniers chants de V Enéide de Virgile (1), et qui se croyait supérieur à Virgile par sa manière d'amener les événements, de ménager les surprises, par la noblesse des caractères et la variété des incidents, ne pourrait-il pas réussir aussi bien que M. Racine, avec l'aide de M. Jean Berain, le plus habile dessinateur de décors que l'on connût, avec la musique de M. Celasse, le meilleur compositeur du moment, et avec le talent des acteurs et actrices de l'Opéra, qui valaient bien les petites filles nobles de la maison de Saint-Cyr ? Fontenelle, depuis la chute (ÏAspar,q\\i fut tant sifflé, s'était relevé au théâtre par le demi-succès de BelUrophon et par la tragédie de IVictis et Pélre. On voyait souveut affichée à la fin du Mercure galant la liste de ses ouvrages, et dans le corps du journal leur éloge plus ou moins dissimulé. Ou lit dans le numéro de novembre 1090 : « Toute l'Europe liguée contre le roi n'empêche pas que tout marche en France d'un pas égal. Les seuls États de nos ennemis se ressentent de la guerre ; et la magnificence qui est ordinaire aux opéras semble avoir augmenté cette année (2) dans celui A'Enee et Lavinie.qm vient de paraître. En effet, on ne peut rien voir de plus somptue^^x que les habits et les décorations (décors) dessinés par M. Berain. La musique de M. Colasse est si belle, que l'on se récrie à haute voix dès le prologue. Les paroles sont de M. de Fontenelle : ou ne peut douter qu'un ouvrage de sa façon ne soit plein d'esprit, après l'applaudissement général qu'ont reçu tous les livres qu'il a donnés au public. » Cette pièce fat représentée pour la pre-
(1) Digressions sur lea anciens et les moderues, Œuvres de Fontenelle (P:iris, chez Salmou, 1825), t. IV, p. 245.
(2) Œuvres de Fontenelle^ t. V, p. -101 et suivantes.
mière fois à Paris, le 7 novembre 1690, et le louovembreàTriauon, en grande pompe. La première représentatiou h Paris eut beaucoup d'éclat : Monsieur, frère du roi, et ^Madame, ducliesse d'Orléans, y assistèrent. La représentation de Trianon fut la plus brillante qu'on eût vue depuis; longtemps. Le roi de France et toute sa cour, le roi d'Angleterre avec la reine, voulurent eu avoir le divertissement. Fouteuelle se crut supérieur à Eacine, comme son oncle Pierre Corneille. Le même jour que Fonteuelle triomphait à Trianon, 15 novembre 1690, Racine à Paris, chez le marquis de Chaudenier, devant une société choisie et peut-être un peu janséniste, récitait quelques scènes de son Athalie. Car le succès A'Ksther lui avait aussi inspiré l'idée de faire un poème tragique ou uu opéra dramatique , mais bien différent d'Ê/iée et Lavinic, sans amour, sans galanterie, sans allusions jiolitiques, consacré tout entier à la gloire du Très-Haut. « Rien n'est plus grand ni plus parfait, écrivait l'abbé Dnguet après avoir entendu Racine (1). Des personnes de goût me l'avaient fort vantée, mais on ne peut mettre de la proportion entre le mérite de cette pièce et les louanges; le courage de l'auteur est encore plus digne d'admiration que sa lumière, sa délicatesse et son inimitable talent pour les vers. L'Écriture y brille partout, et de manière à se faire respecter par ceux qui ne respectent rien. C'est partout la vérité qui touche et qui plaît ; c'est elle qui attendrit et qui arrache les larmes de ceux-là mêmes qui s'appliquent à les retenir. On est encore plus instruit que remué, mais on est remué jusqu'à ne pouvoir dissimuler les mouvements de sou cœur. » Eh bien! cette pièce sublime et pathétique, Racine ne put la faire jouer. « M'"" de Maintenon, dit M™" de Caylus (2), reçut de tous côtés tant d'avis et tant de représentations des dévots, qui agissaient eu cela de bouue foi, et de la part des poètes jaloux de la gloire de Racine, qui, non contents de faire parler les gens de bien, écrivirent plusieurs lettres anonymes, qu'ils empêchèrent enfin Athalie d'être représentée sur le théâtre (de Saiut-Cyr)... M"" de Maintenon... aurait 2^u ne pas s'embarrasser de discours qui n'étaient fondés que sur l'euvie et la malignité; mais elle pensa dilféremment, et arrêta ces spectacles dans le temps que tout était prêt pour jouer Athalie. Il y
(1) Lettres sur divers sujets de morale et de piété, t. VI, eu 1735. Cf. Fort-Iioi/al , de Sainte-Beuve, t. V, p. 389.
(2) Souvenirs,
eut seulement quelques répétitions avec une excessive simplicité (1), une représentation sans décors ni théâtre, mais devant le roi et Leurs Majestés Britanniques. Cette pièce est si belle que l'action n'en parut pas refroidie ; il me semble même qu'elle produisit pliis d'effet qu'elle n'en a produit sur le théâtre de Paris. » Il n'est peut-être pas bien difficile de comprendre la politique de M"" de Maintenou. Le 11 décembre, M. de Torf était mort • il était gentilhomme ordinaire du roi : S. M. l'employait souvent pour les affaires des pays étrangers; il était Allemand. Depuis la guerre , on ne se servait plus de lui. Racine fut nommé à sa place gentilhomme ordinaire du roi ; c'était un titre de noblesse pour lui et sa famille : en échange M"" de Maintenon crut pouvoir imposer au poète chrétien le chagrin de voir sa tragédie religieuse condamnée à l'obscurité comme une pièce à scandale. Racine n'avait ni dans le génie, ni dans le caractère, l'âpreté hautaine de Corneille : il plia en silence, et abandonna aux dédains de la cour (2) sa magnifique épopée à'AthaUe.
Pendant ce temps-là la tragédie épique d'Énée et Lavinie tombait, malgré les éloges du J/ev-fz^v;, sous l'indifférence publique. Fontenelle n'entendit point dire que ce fut à cause des décors de J. Berain ou de la musique de Colasse. Alors à qui la faute ? « Le poème tragique , dit la Bruyère (3), vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès le temps de respirer et le temps de vous remettre, ou s'il vous donne quelque relâche, c'est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes. Il vous conduit à la terreur par la pitié, ou réciproquement à, la pitié par le terrible, vous mène par les larmes, par les sanglots, par Tincertitude, par l'espérance, par la crainte, par les surprises et par l'horreur jusqu'à la catastrophe. Ce n'est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d'entretiens galants, de portraits agréables, de mots doucereux ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi à la vérité d'une dernière scène oti les mutins n'entendent aucime raison et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu et quelque malheureux à qui il en coûte la vie. » Turnus est tué en duel par Énée, qui épouse Lavinie. Si Athalie est un poème tragique, qu'est-ce ç^Ence et Laànie ?
(1) 5 février lUOl.
(2) Victor Hugo, Préface de CromweU.
1,3) Chap. I, n" 51.
Le 7 mars ]6î)l, mourut M. de Villayer, qui laissa nue place vacante à l'Académie française : une poissante cabale se monta aussitôt pour faire nommer Fouteuelle à sa place. La Bruyère eût été content d'être académicien; il avait pour lui M. de Novion, Racine, Boileau, Bossuet : mais il avait contre lui le doyen de l'Académie, M. Charpentier, qui s'était reconnu dans le caractère de Théodecte; de Visé, qni cherchait toutes les occasions de soutenir l'influence du Meraire galant ; Thomas Corneille, qui défendait l'honneur de sa famille; l'abbé Lavan, que l'Académie avait préféré à Racine pour faire l'éloge funèbre de Pierre Corneille ; Boyer, l'une des victimes de Boileau et de Racine ; Leclerc, qui ue pardonnait pas à la Bruyère d'être un bon auteur (1) et d'avoir reconnu qu'il était un froid écrivain; enfin Benserade, qui prétendait exercer sur l'Académie une sorte d'empire et de domination, et qui prit parti contre la Bruyère avec toute la vivacité de sou caractère présomptueux. Le 2 avril, l'Académie se réunit pour délibérer sur le nom du candidat qui devait être soumis à l'approbation du roi ; on dit que Benserade fit une vive sortie contre les Caractères de la Bruyère, et que l'on trouva cet ouvrage incomplet, mal fini, peu régulier. « M. de Fontenelle, dit le Mercure galant (2), fut désigné par l'Académie comme étant le plus digne d'entrer dans son corps. > La Bruyère répondit à la sortie de Benserade. « Je le sais, Théohalclc, vous êtes vieilli (3); mais voudriez-vous que je crusse que vous êtes baissé, que vous n'êtes plus poète ni bel esprit, que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d'ouvrage que méchant auteur, que vous n'avez plus rien de naïf et de délicat dans la conversation? Votre air libre et présomptueux me rassure, et me persuade tout le contraire. "Vous êtes donc aujourd'hui tout ce que vous fûtes jamais, et peut-être meilleur; car si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux, quel nom, Théobalde, fallait-il vous donner dans votre jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l'entêtement de certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui disaieut : Cela est ch'Ticieux : qii'a-t-il dit.' y^ Le roi, en revenant de Mous, le 16 avril, approuva la nomination de Fontenelle, qui fut élu (4) le 23 avril, et reçu le 5 mai à l'Académie.
(1) Chap. I, n" 32. Art pocliqiie, cliant IV, v. 134.
(2) N" d'arril 1091.
(3) Chap. T, n" «6.
(4) Dangeau, t. III, \\ 325.
Fonteuelle reprochait à son oncle, le grand Corneille (1), de s'être assuré trop peu sur sou rare mérite et d'avoir cru trop facilement qu'il pût avoir des rivaux. Jamais Fonteuelle ne mérita pareil reproche, si;rtout lorsqu'il prononça son discours de réception à l'Académie. Il prit un air victorieux et méprisant pour Racine et la Bruyère, et tâcha de cacher sa vanité sous les raffinements de la fausse modestie (2). « Messieurs, si je ne songeais aujourd'hi;i, dit-il, à me défendre des mouvements flatteurs de la vanité , quelle occasion u'auraitelle pas de me séduire et de me jeter dans la plus agréable erreur où je sois jamais tombé? En entrant dans votre illustre compagnie, je croirais entrer en partage de toute sa gloire ; je me croirais associé à l'immortelle renommée qui vous attend ; et comme la vanité est également hardie dans ses idées et ingénieuse à les autoriser, je me croirais digne du choix que vous avez fait de moi, pour ne vous pas croire capables d'un mauvais choix. Mais, Messieurs, j'ose assurer que je me garantis d'une si douce illusion; je sais trop ce c^ui m'a donné vos suffrages. J'ai prouvé par ma conduite que je connaissais tout ce que vaut l'honneur d'avoir place daus l'Académie française, et vous avez comi^té cette connaissance pour mon mérite (Fontenelle s'était présenté quatre fois aux suffrages des académiciens) ; mais le mérite d'autrui vous a encore plus fortement sollicité en ma faveur. Je tiens par le bonheur de ma naissance à un grand nom , qui daus la plus noble espèce des productions de l'esprit, f^ace tous les autres noms, à un nom que vous respectez vous-mêmes. Quelle noble matière m'offrirait l'illustre mort qui l'a ennobli le premier ! Je ne doute pas que le public, pénétré de la vérité de son éloge, ne me dispensât de cette scrupuleuse bienséance qui nous défend de publier des louanges oh le sang nous donne quelque part : mais je me veux épargner la boute de ne pouvoir, avec tout le zèle du sang, parler de ce grand homme que comme en *parlent ceux que sa gloire intéressent le moins. i) llacine, dit-on, fit une chanson sur la mémorable séance où fut reçu ce bel esprit, et sur le discernement de ceux qui l'avaient nommé. On riait de la noblesse poétique et de l'iufatuation du sieur de Fontenelle, qui vantait le bonheur de sa naissance comme s'il eût été de la fomille royale ; mais Fontenelle joua fort habilement le personnage du neveu d'uù grand homme : en effarant les rivaux de sou
(1) Vie de CorvetUc, par Fontenelle.
(2) Chap. XI, n» 6G.
oncle , il effaçait les siens. Sa réception à l'Académie fut généralement approuvée.
L'abbé Testa de Manroy était de la coterie hostile à la Bruyère (1). Nous avons vu comment sur un mot de Monsieur, frère du roi, cet ancien précepteur de Mademoiselle avait été aussitôt reçu à l'Académie, sans que'Fonteuelle (2) osât même entrer en concurrence. Il était célèbre par ses distractions, dignes de Ménalque (3) : c'est lui qui disait Votre Référence à un prince du sang et Votre Altesse h un jésuite. Pendant que Racine et Boileau voyaient l'Académie tomber (4) en décadence, inpejus ruere, la Bruyère se consolait ainsi (5) : a. Un homme de mérite se donne, je crois, un joli sjiectacle , lorsque la même place à une assemblée, ou à un spectacle, dont il est refusé, il la voit accorder à un homme qui n'a point d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger, qui n'est recommaudable que par de certaines livrées, que même il ne porte plus. » Puis il ajoutait (6) : « Les fautes des sots sont si lourdes et si difficiles à prévoir, qu'elles mettent les sages en défaut et ne sont utiles qu'à ceux qui les font. » La Bruyère aurait pu commettre la faute d'aller à M. le Prince demander sa recommandation auprès de Messieurs de l'Académie. Pourquoi ne commit-il pas cette faute, qui lui eût été fort utile ?
M. le Prince était dans im de ces accès d'humeur qui ne permettaient à personne de l'approcher. Le roi venait de lui refuser l'honneur de commander à l'armée de Flandre, comme Monsieur, sous Monseigneur. Vraiment on eût été bien venu alors de lui parler du désir qu'avait M. delà Bruyère d'entrer à l'Académie, et du grand service que Son Altesse Sérénissime aurait pu lui rendre! « Il y a des hommes, dit la Bruyère (7), nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux dont les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s'agitent ; semblables à ces figures de carton
(1) Cf. notre chapitre XXIX; p. 12.
(2) Corresp. de Bussy, t. VI, p. 111.
(3) Clef (le V Arsenal, citée par Ed. Fournier, la Comédie (k h Bruyère, t. II, p. 553, 554, note 3.
(■1) Lettre de Ricine à Boileau, 3 avril 1G91. (5) Chap. viil, n» 60.
(i;) Chap. XI, n; 62.
(7) Chap. IX, n" 32.
qui servent de montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient : on n'eu approche pas, jusqu'à ce que, venant à s'éteindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles. » Au retour de Mon s, M. le Prince était devenu traitable, mais il ne pouvait plus rien faire en faveur de la Bruyère. Le roi avait donné son approbation au choix de l'Académie : il n'y avait plus qu'à s'y soumettre.
Le Mercure galant triomphait, et ses rédacteurs ne perdaient pas une occasion de faire l'éloge des princes du sang ; ils trouvaient mille moyens ingénieux de vanter l'esprit, le bon goût et la magnificence de M. le Prince; l'es^irit, la bravoure et les connaissances militaires de M. le Duc; l'esprit, la science et les exploits du prince de Conti. Le Mercure n'était pas cependant aux gages de la maison de Condé : il n'en était que plus souple et plus commode. On lui faisait dire ce qu'on voulait, quand on le voulait et comme on le voulait, et l'on pouvait toujours le désavouer. Enfin il venait d'annoncer à l'univers que M. le Duc et M. le prince de Conti avaient été nommés maréchaux de camp. La Bruyère n'était ni si complaisant, ni si galant, ni si utile. Il avait peu de jugement dans les querelles d'étiquette, peu de mémoire des droits et prétentions de chacun, nulle vivacité dans la conversation, des mœurs bourgeoises, mais la conduite d'un philosophe étranger auxaflaires. On n'était pas surpris que MM. de l'Académie, qui étaient venus chercher M. de la Chapelle, n'eussent pas même pensé au moraliste. Il était à la mode, il avait du talent, mais il manquait d'esprit. « Il est souvent, dit la Bruyère (1), plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre. » Il ne se plaignit pas et ne quitta pas la maison de Condé.
Il était à la mode, disait-on; mais Fontenelle l'était bien plus que lui. Depuis le 1"' décembre 1G87, les dames vantaient le mérite incomparable du neveu de Corneille (2), et charmées par ses ouvrages, ravies par sa conversation, le menaient dans les sociétés pour le faire applaudir, et réclamaient avec instance son admission à l'Académie. Le président Cousin n'était guère moins sévère envers l'auteur des Caractères. A la fin pourtant il voulut bien accorder à la Bruyère le talent de faire un bon livre. « Ces gens, dit-il (3), laissent échapper
(1) Chap. IX, n" 9.
(2) Correspondance de Bussy, t. VI, p. llii, p. 121, p. 4G], 4G8 etp, 470.
(3) Chap. I, n" 21.
les pins belles occasions de nons convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bou, et meilleur ce qui est meilleur (1). Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage, l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits ; on ne vous demande pas, Zelotes (en grec, envieux, jaloux), de vous récrier : Cest un chef-d'œuvre de l'esprit: H humanité ne va 2}(isplus loin; on ne jugera à l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en aura pour cette pièce; phrases outrées, dégoiitantes, qui sentent la pension ou l'abbaye, nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : « Voilà un bou livre ? » Vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l'Europe et qu'il est traduit eu plusieurs langues : il n'est plus temps. »
Enfin la Bruj'êre se demanda ce que l'on entendait par l'esprit et par le talent. Pour lui le talent est supérieur à l'esprit : c'est un dou naturel qui n'est accordé qu'à un petit nombre d'âmes privilégiées. C'est l'esprit élevé au degré le plus émineut. k II y a des artisans ou des habiles dont l'esprit est aussi vaste que l'art ou la science qu'ils professent; ils lui rendent avec avantage, par le génie et par l'invention, ce qu'ils tiennent d'elle et de ses principes. Ils vont fort haut et pénètrent fort loin (2). » Ce sont des hommes de talent. Le talent a des bornes comme Tart ou la science dans lesquels il s'exerce ; l'esprit n'a point de bornes : il s'applique à tout. Mais les femmes, les gens de cour et les hommes du monde restreignent l'esprit dans des limites fort étroites. Nul n'aura d'esprit hors nous et nos amis, telle est toujours leur devise, fixée par Molière. L'esprit pour eux, c'est le jugement qui discerne vite et bien ce qui est utile ou nuisible à leurs intérêts , c'est la mémoire des règles de l'étiquette et des convenances sociales , c'est la vivacité qui anime nos paroles, nos pensées et nos actions, ce sont les mœurs ou plutôt le savoir-vivre et la politesse des manières, c'est la conduite ou le savoir-faire qui mène à la fortune. Cependant, après avoir restreint l'esprit à ce peu d'étendue, on prétend toujours qu'entre esprit et talent il y a la projmrtion du tout à la partie. La Bruyère, qui n'avait pas d'esprit, réfuta cette opinion.
(1) Éd. Foumier, Comédie de la Bruyère, 2' édition; Préface, p. xxxis-XLlli.
(2) Chap. I, n" 61.
Le 24 avril 1691, Monseigueur, dit Dangeau, alla à Paris avec M"" la princesse de Conti pour voir le nouvel opéra de Coroois ; la musique en est de Théobald. Ce Tliéobald était première basse de viole à l'Opéra; c'est comme qui dirait aujourd'hui premier violoncelle. On fut ravi de la musique de Théobald, ou ne put rien tirer de sa conversation pour 2)laire à Leurs Altesses. « Appellerai-je homme d'esprit, dit la Bruyère (1), celui qui, bc^rné et renfermé dans quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection , ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité, ni mœurs, ni conduite; qui ue m'entend pas, qui ne pense point, qui s'énonce mal; un musicien, par exemple, qui, a2:)rès m'avoir comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec sou luth daus nu même étui, ou u'être plus sans cet instrument qu'une machine démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est plus permis de rien attendre ? » C'était un peu le cas de Sauveur, quand il ne parlait pas de mathématiques ; c'était surtout le ca^ de M. de Benserade depuis que le roi ne dansait plus daus les ballets de la cour. Voilà pourquoi la Bruyère appelait Benserade Théobald.
« Que dirai-je encore de l'esprit du jeu (2)? Pourrait-on me le définir? Ne faut-il ni prévoyance, ni fin esse, ni habileté pour jouer l'hombre ou les échecs? Et s'il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y excellent, et de très beaux génies qui n'ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte daus les mains trouble la vue et fait perdre contenance ? » Cette observation n'était pas flatteuse pour M. de Dangeau, alors directeur de l'Académie, ni pour M. de Xaiutrailles et tant d'autres habiles joueurs, qui ne pouvaient comprendre que les hommes de talent eussent de l'esprit.
« Il y a daus le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompréhensible (3). L"n homme paraît grossier, lourd, stuj^ide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bous contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. » Eh quoi! La Fontaine ne serait-il pas un homme d'esprit? Le système qui aboutit à pareille conséquence est absurde. C'est bien la pensée
(1) Chap. XII, n" oG.
(2) Chap. XII, n" ôiî.
(3) Chap. xii, n» ôij.
LA BlîUYERE
de la Bruyère; car il avait dit daus sa cinquième édition (1) : « Supposons que notre langue pût un jour avoir le sort de la grecque et de la latine, serait-on pédant quelques siècles après qu'on ne la parlerait plus pour lire Molière ou la Fontaine? i> « Ils avaient porté le naturel et le délicat dausi,leurs ouvrages jusqu'au sublime (2). »
On ne s'occupait guère alors du fabuliste : il n'avait pas de rivaux. Toute l'attention était alors portée sur Corneille , dont on se servait pour accabler Kaciue et ses amis. Or, au point de vue étroit où l'on se plaçait pour définir l'esprit, pouvait-on appeler Corneille lui-même un homme d'esprit? « Il est vrai, ce qu'il y avait en Corneille de plus éminent (3), c'était l'esprit, qu'il avait sublime. y> Mais quelle prodigieuse difJérence entre cet esprit-là et ce que l'on est convenu dans le monde d'appeler de l'esprit! « Un homme (4) est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient ; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous àWuguste, de Pompée, de Nicomèdc, à'HnucIius; il est roi, et un grand roi : il est politique , il est philosophe ; il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir ; il peint les Romains ; ils sont plus grands et plus romains daus ses vers que dans leur histoire. » Est-ce assez pour le distinguer de son frère et de son neveu, qui n'étaient que des hommes d'esjirit?
Voulez-vous quelque autre prodige? Examinons le caractère de Santenl. Le poète latin (.5) avait trouvé un heureux perfectionnement dans la fabrique de ses vers en substituant airx fables antiques et aux divinités païennes les mystères du christianisme et les saints catholiques. Il courait les églises où l'on chantait ses hymnes, et attribuait naïvement à son talent poétique la piété des fidèles. Un beau jour, transporté de joie à la vue des jardins de Versailles, où le roi avait fait venir la rivière d'Eure par un canal aérien, il entonna un hymne magnifique à la déesse Pomoue en l'honneur du grand jardinier la Quintinie (6). Aussitôt les autres poètes latins éclatent
(1) Chap. xii, n" 19.
(i) Chap. I, n- 55.
(3) Chap. I, n» 54.
(4) Chap. xn, n" 56.
(5) Santolii Victoiini opéra omnia, 1G08, t. I, p. G1-G7, tpîtie à Pellis3on.
(6) Santolii opéra, p. 90-91, Pomone.
de rire : la Rue, Jouvency, Fraguier, Tarillou, Jouljert, et Longuet dit Pamphiliou, le criblent de quolibets (1). Santeul se fticlie, et la contestation donne une scène agréable au public lettré. Au milieu du combat, le chanoine de Saint-Victor est blessé d'un trait perçant : « Saint Paulin, après sa conversion, fat sollicité par Ausone de revenir aux muses, mais il répondit qu'un cœur voué au Christ ne se rouvrait plus au dieu Apollon. » Santeul envoie sa Pomone à Fleury, et lui demande s'il est parjure (2). Fleury consulte Féuelou : ils tombent d'accord que jamais Santeul n'a rien fait de plus latin ni de plus agréable, rien qui approchât ^ilus de Virgile. C'est nue simple description de la nature qui n'est point du tout contraire aux bonnes mœurs : quel mal font des noms de nymphes ou de déesses, dès qu'il n'y a pas d'amours impurs ni de fictions impies. Santeul n'était nullement obligé à être plus grave et plus religieux que le R. P. Eapin (3) dans son poème des Jardins. Mais Bossuet, nourri depuis de longues années de l'Écriture sainte , qui est le trésor de la vérité, trouvait un grand creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces produits de sa vanité. Santeul reconnaît sa faute, et envoie à M. de Meaux sa pièce de vers intitulée le Porte chrcticn. En tête il avait fait graver une vignette en taille -douce (4) : l'on y voyait Bossuet en habits pontificaux, et le i)oète à genoux devant lui en costume de pénitent. La scène représentait le parvis de la cathédrale de Meaux; Santeul, la corde au cou, faisait amende honorable et jetait au feu ses vers profanes. Bossuet ne put s'empêcher de rire en regardant cette facétie ; mais elle cachait une pensée sérieuse et un sentiment siucère, il écrivit à Santeul : «: Voilà, Monsieur (5), ce que c'est que de s"humilier. L'oml)re d'une faute contre la religion vous a fait peur, vous vous êtes abaissé, et la religion elle-même vous a inspiré les jdus beaux vers, les plus élégants, les plus sublimes que vous ayez jamais faits. Voilà ce que c'est , encore un coup, «pe de s'humilier. » Mais tout le monde n'est pas aussi indulgent que Bossuet. Beaucoup de ses amis traitent Santeul de fou : il a pris des engagements qu'il ne pourra tenir. Les poètes sont comme les
{{) ïambes à Bossuet, p. 271, 272.
(2) Cl. Florns Santolio, p. 275.
(3) IIoHorum libri IV; Paris, ICBG, in-12.
(4) riot'us Santolio, p. 276.
(û) Lettre dn 15 avril 1690.
382 LA lîRUYERE
amoureux : ils font les plus lielles ])romesses, ils prououceut les sernieuts les i)lus terribles; autant eu emporte le veut qui passe; aussitôt que leur fantaisie les reprend, ils ont tout oublié. Alors Bossuet donne à Santeul une absolution générale. « Lorsque l'on est convenu de se servir de la m3'tliologie comme d'un langage figuré, pour exprimer d'une façon plus vive ce que l'on vent faire entendre aux personnes accoutumées à ce langage, on est bien forcé de faire grâce au poète chrétien (pii n'en use ainsi que par une espèce de nécessité. » « Si je suis de nouveau un déserteur, uq transfuge , s'écrie Santeul, ô Bossuet, ô vous qui m'avez absous une première fois, vous l'honneur et la lumière de notre siècle, vous le vengeur de la foi de nos pères (je tremble en écrivant, ma main se glace d'effroi), qu'il ue me soit plus permis de jouir jamais de votre entretien , de contempler la dignité de votre front auguste, devoir votre visage où reluit la bonté qui réjouit tous les cœurs, d'entendre l'éloquence de votre parole, ni d'admirer l'éclat et la pénétration de votre génie, lorsque avec la puissance de la foudre vous forcez l'hérésie à rentrer dans ses ténèlires. » Bossuet répondit : « J'ai reçu trois exemplaires de vos merveilleux ïambes ; je n'en saurais trop avoir. Faut-il, illustre Santeul, vous inviter à venir chez moi? Qui a plus de droit d'y entrer? Qui peut y être mieux reçu que vous? Ne parlons plus de l'amende honorable que pour exalter les vers qui l'ont célébrée et ceux dont elle a été suivie. »
Santeul portait ce singulier mélange du bon sens et de la folie, du profane et du sacré, jusque dans les situations les plus sévères où il pût se rencontrer. A la fin de l'année 1090, il tomba malade d'une colique néphrétique, qui le tint quarante jours au lit en proie à d'atroces douleurs. Il se recommanda aux prières des Trappistes. M. de Kancé répondit, le 24 décembre 1G90 : « Je loue Dieu de la patience qu'il a donnée à M. Santeul dans un mal aussi douloureux que celui dont il a été attaqué. Tout ce qui part de sa plume a un caractère qui frappe et qui plaît tout ensemble. Je ne doute pas qu'il ue se fasse remai-quer dans ses derniers vers , qui peuvent être considérés comme une production de sa douleur. Nous le recommanderons à Notre-Seigneur comme il le désire. » Or dans ses derniers vers le poète invoquait le nom du Sauveur. Les larmes qu'il versait n'étaient- pas des images poétiques , mais bien de véritables larmes. La i)énitence était plus dure que celle (pi'il avait faite eu imagination
sur les marches de la catliéilrale de Meaux. Et cependant c'était avec les mêmes sentiments de repentir sincère et de componction (1) (juïl priait, qu'il suppliait le Christ d'avoir pitié de lui. <( Si lui, pauvre pécheur, il était indigne de l'attention divine, du moins il espérait (pie les saints, qu'il avait chantés dans ses vers, intercéderaient pour lui. Sa consolation sur son lit de mort était de répéter ces hymnes, gages éternels de sa foi, et de prier la Vierge, mère de Jésus, de ne pas dédaigner dans sa détresse un client qui ne l'avait jamais invoquée en vain. Est-il possible, s'écriait-il, que les antres de l'enfer retentissent un jour de mes hurlements, pendant que sur la terre les temples chrétiens retentiront de mes cantiques? Est-il jjossible, ô Christ, que tu me tourmentes dans les flammes éternelles , moi qui , quelquefois du moins , ai brûlé de l'amour do ta gloire. Oh! reçois-moi plutôt dans les citadelles célestes, pour y chanter à perpétuité avec les saints une douce mélodie. » Mais après cela, le poète fut à peine remis de sa maladie, qu'il reprit ses métaphores antiques et ses outils païens pour faire le siège de Mens (2). « Il aperçut l'Olympe de Thessalie dans la capitale du Hainaut ; il admira un chef-d'œuvre de Mars dans les murs de circonvallation ; et il reconnut dans les canons dont ils étaient garnis l'ouvrage du cyclope Broutes. Il n'oublia pas la corne d'abondance qui en plein hiver versait à toute l'armée française de larges approvisionnements. C'est Louvois qui dirige tout, mais c'est Louis qui a formé Louvois. Autant Louvois l'emporte sur tous les sujets du roi, au.tant le roi l'emporte sur le ministre sou élève. » Avec la santé, l'appétit est revenu au poète : il tend la main. Mais c'est toujours la même langue latine mêlée de christianisme et de paganisme ; c'est toujours le même caractère de poète qui a mordu du laurier-: avec beaucoup de talent, il a aussi beaucoup d'extravagauce. L'appellerai-je un homme d'esprit? oui, comme la Fontaine ou Pierre Corneille.
K Voulez-vous quelque autre prodige (3) ? Concevez un homme facile, doux, complaisant, trai table, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imagiaez-vous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris : permettez-lui de se
(1) Au Christ, Dédicace des hymues, p. 277-278.
(2) La prudence et la force pour la prise de Mons, t. I, p. 178-171).
(3) Chap. XII, n° 50.
recueillir, on plutôt de se livrer à un génie qui agit en lai, j'ose dire, sans qn'ily prenne part et comme à son insn : quelle verve! quelle élévation! quelles images! quelle latinité! — Parlez -vous d'une même personne? me direz-vous. — Oui, du même, de Tliéodas, et de lui seul. Il crie, il s"agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate ; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disous-le.sans figure : il parle comme un fou et pense comme un sage; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables; on est surpris de voir naître et éclore le b(iu sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qn'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connaissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées. Il manquerait un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliais de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, prêt de se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents. Il ne serait pas même impossible d'eu trouver un troisième dans Théodas; car il est bon homme, il est plaisant homme, et il est excellent homme. »
S'il y avait deux hommes dans Théobald, la Fontaine, Corneille et Sauteul, il y en avait aussi deux dans Socrate : c'est ce que la Bruyère (1) nous fait comprendre dans sa lettre à Ménage. Ce célèbre savant lui avait envoyé une note sur sa traduction de Théophraste et sur un passage do ses Caractères. La Bruyère avait été fort sensible aux termes civils et obligeants dont le vieux savant avait accompagné ses observations, comme au plaisir de connaître , qu'il avait su par son livre se concilier l'estime d'une personne d'une telle réputation; mais il n'avait pas tenu compte (2) d'une observation de Ménage sur la Vie de Socrate par Diogène Laërce, publiée en 1663 : c'était une grave omission dont le moraUste se défendit mal (3). Il voyait une équivoque où il n'y en avait pas. Du moins il expliqua très clairement le mystère de l'existence de Socrate et de la sienne. De même qu'il y avait deux hommes dans Socrate,
(1) Lettre IS''.
(2) Chap. XII, n° 6G.
(3) Cf. Servois , iVofes sur la lettre à Ménage.
uu homme simple (1), assez extraordinaire, d'humeur l)izarre qu'où aimait à railler, à ([ui l'ou faisait mille mauvais tours quand il était absorbé par uue vive discussiou, à (|ui l'ou douuait des coups de jioiiig, à qui l'on tirait les clievenx, eiilin dont ou riait avec mépris saus jjouvoir troubler la suite de ses idées, et uu pliiloso]ilie d'uue sagesse divine, ins})iré i)ar un démon particulier, dont on écoutait les sentences comme des oracles; de' même il y avait dans la Bruyère (2) un bon homme dont la simplicité paraissait ridicule aux courtisans vaniteux, qui senililait manquer d'esprit à cause de sa modestie, et uu moraliste qui se faisait respecter par la hardiesse et l'élévation de ses principes, et par la beauté de sou imagination. Comme 8ocrate, la Bruyère (:i) chercha la vérité et cultiva la vertu. A quelque temps de là, la Bruyère alla faire visite à Ménage pour lui continuer ses très humbles respects ; et il lui lut quehpre chose de nouveau, qu'il venait de composer. Il espérait que le fameux critique lui ferait encore quelques observations dont il pourrait profiter. Ménage lui parla de la nouvelle édition corrigée et considérablement augmentée (4) de son Commentaire sur Diogàne de Lcurcc, qti'il était en train de préparer. Il est possible qu'il lui ait dit aussi un mut de son llUtoirc des femmrs savantes, qui parut à Lyon en 1690, et qu'il ajouta, non sans additions remarquables, aux vies des philosophes de l'antiquité. Peut-être était-ce une leçon indirecte qu'il adressait au moraliste ; car il a dit à ses amis (5) : « Si le livre de M. de la Bruyère avait paru de notre temps, il n'aurait pas eu la vogue et la réputation qu'il a : la raison en est que les femmes y sont trop maltraitées, et que pour lors elles étaieut en Ijossessiou de décider de la destinée de ces sortes d'ouvrages. Comme à l'extérieur près les femmes de ce temps-là ressemblaient à celles d'aujourd'hui, il y a apparence que M. de la Bruyère ne les aurait pas épargnées davantage. » On comprend que Ménage n'ait pas fait ce compliment à la Bruyère. Le moraliste raconte ainsi leur entrevue : « Théocrine sait des choses assez inutiles (0) ; il a des sentiments assez singuliers ; il est moius profond que méthodique ;
(1) Diogùne Lab'rce, Vie de Socrate, VIj 21.
(2) Chap. xir, n" 6(j.
(3) Chap. XIII, n» 5.
(4) Édition Meibomius, Amsterilaiu, IIJ1I2, 2 vul. iu-l".
(5) ^fe,wl/iana, éd. de 1715, t. IV, p. 21S. (li) Chap. I, u» 25.
LA BUPYÈllE. — T. II. 2j
386 LA IîRUYERP:
il u'exerce que sa mémoire; il est aLstrait, dédaigueux, et il semble toujours rire en lui-même de ceux qu'il croit ue le valoir jms. Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. « Et du vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-il? » Je vous l'ai déjà dit, il me parle du sien. » En lisant ce petit caractère dans le livre de la Bruyère, Ménage semble bien s'être reconnu. Il disait à ses amis : « Je m'étonne qu'on n'ait pas encore fait le portrait de M. de la Bruyère (1), lui qui se fait une occupation de faire celui des autres. Il y en a de ceux qu'il a dépeints qui n'en doivent pas être fort contents. Il n'y a pas longtem^is qu'il m'a fait l'honneur de venir me voir, mais je ne l'ai pas vu assez longtemps pour le connaître. Il m'a jiaru que ce n'était pas un grand jiarleur. y^
Cependant Ménage rendait parfaitement justice au talent de la Bruyère comme écrivain. « M. de la Bruyère (2) peut passer parmi nous pour auteur d'une manière d'écrire toute nouvelle. Personne avant lui n'avait trouvé la force et la justesse d'expression qui se rencontrent dans son livre. Il dit en un mot ce qu'un autre ne dit pas aussi parfaitement en dix. Je doute fort que cette manière d'écrire soit suivie : on trouve mieux son compte à suivre le style efféminé. Il faut avoir autant de génie (p;e M. de la Bruyère pour l'imiter, et cela est l>ien difficile. » Le chartreux Bonaventure d'Argonne n'était pas de cet avis Qi). Il croj'ait pouvoir imiter la Bruyère aussi bien que la Bruyère imitait Théophraste. « Que fait le singe qui regarde un philosophe? Il fait des grimaces (4). » C'est sans doute ce qu'a fait la Bruyère en regardant Théophraste pour le traduii-e. « Tout est dit (■")), mais toutes les manières de dire ne sont pas épuisées. » Trop de sel daus les ouvrages de l'esprit ((i) en rend le goût amer ; et il affadissait la Bruyère, ou, comme il dit, il imitait ses grimaces. Un nommé Vincent écrivait dans ce goût les Cuntctcrcs do l'honncte homme et du chrétien (7). L'abbé de Villiers trouvait que la Bruyère avait un style trop recherché, alam-
(1) Menar/iana, éd. de 1715, t. III, p. 382.
(2) Ibid., t. IV, p. -218.
(0) lleVEdiiciilion, par Moucadc, Uouuu, IdOl.cligz lu vcuvc MaUry.
(1) Maxime 12").
(5) Maxime 205.
(6) Maxime 241.
(7) Paris, 1C90, chez Villcttc.
biqué (1); il le délaya en écrivant les Réflexions sur les défauts d' autrui. Ou pourrait encore citer d'autres copistes cpii adoucissaient le style de la Bruyère. Mais ses saillies naturelles et ses idées, qui semblent des inspirations, comme le reconnut Basnage , valent mieux que des pensées polies et des expressions limées de sang-froid. « Je conseille à un auteur né copiste (2), &t qui a l'extrême modestie de travailler d'après quelqu'un, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d'ouvrages où il entre de l'esprit, de Timaginatiou, ou même de l'érudition : s'il n'atteint pas ses originaux, du moins il on approche, et il se fait lire. Il doit au contraire éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier : dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas et dans le ridicule ceux qui s'ingèrent de les suivre. Eu effet, je rirais d"uu homme (pri voudrait sérieusement parler mon ton de voix, ou me ressembler de visage. »
Le conseil est bon, l'aveu est précieux, la confession de l'autour jiarfaitement sincère; mais tout cela ne faisait pas les affaires de l'éditeur E. Michallet. La cinquième édition des Caractères ou mœurs de ce siècle était épuisée; l'auteur s'était engagé solennellement devant le public à n'eu jamais faire d'autre. Le public, alléché par un article du Journal des sava7its (3), achetait chez Barbiu le livre de l'abbé de Yilliers. .îlichallet avait voulu retenir la faveur du public en éditant les Xoucelles Réflexions, ou sentences et maximes morales et ■politiques, dédiées à M°"= de Maintenou (par l'abbé du Vernage). Le nom de M""" de Maintenou et un article du Journal des savants (4) avaient attiré l'attention sur ce livre honnête, mais insipide. La curiosité du public, une fois satisfaite par une première édition, ne mordait plus à la seconde, quoique l'auteur eût augmenté le nombre et modifié l'ordre de ses réflexions, sentences et maximes. Un nouvel article du Journal des savants (-j) ne put réveiller le goût du public pour ces fades publications. Michallet n'eut pas de
(1) Paris IGOO, chez Barbiu, 2 vol. iu-1'2.
(2) Chap. I, no 64.
(3) IGOO, n« du 28 août, p. 407.
(4) 16SI0, n" du 5 juin, p. 390.
(5) 1G91, u" du 7 mai, p. 284.
repo.s iju"il u'eùt décidé hi Bruyère à publier uue sixième édition. Il fallut doue eu prendre son parti, et faire de nouveau gémir la presse à bras du premier imprimeur du roi, rue Saint-Jacijues , à l'image de Saint- Paul.
« La vertu a cela d'heureux qu'elle se suffit à elle-même (1), et qu'elle sait se passer d'admirateurs, de partisans et de protecteurs; le manque d'appui et d'approbation non seulement ne lui nuit i)as, mais il la conserve, l'épure et la rend parfaite ; qu'elle soit à la mode, qu'elle n'y suit plus, elle demeure vertu. » Appuyé sur cette doctrine un peu altière, le moraliste trouvait uu plaisir de chaque jour à observer la nature humaine telle qu'elle se montrait à lui, à la voir 2)lus nettement que le commun des hommes, et ù la reproduire dans ses remarques avec beaucoup de soin et d'exactitude. Il était plus heureux encore de mettre sous les yeux des autres hommes des images si vives de leurs propres sentiments, qu'ils ne pussent les renier et firssent obligés, pour ainsi dire, de mieux se comprendre eux-mêmes. Mais sa joie, sa graude joie était de voir les diverses éditions de son livre se réjiandre de tous côtés, et insinuer dans l'esprit des lecteurs ces instructions pénétrantes qui devaient y laisser une trace profonde, et les aider, s'ils le voulaient bien, à corriger leurs défauts. Et aii moment précis où il goûtait cette joie, la plus douce suivant lui pour un auteur sérieux, il avait jeté sa plume avec mépris et presque juré de ne plus rien hasarder en ce genre! Et pourquoi? Parce que, dit-il, le progrès de son livre, qui grossissait chaque année, irait à l'infini. Mais un homme de talent et de réputation comme lui ne pouvait pas s'arrêter en si beau chemin. Il avait porté la lumière sur divers points obscurs de l'esprit humain ; il avait rendu ses contemporains capables de penser avec plus de force, et de sentir avec plus de clarté bien des choses dont ils n'avaient auparavant que des idées vagues et confuses ; enfin il avait enrichi de ses découvertes l'un des plus magnifiques domaines de l'humanité : et il croyait pouvoir maintenant demeurer tranquille et jouir tout seul de son intelligence supérieure de la vérité morale! (Quelle erreur!
« de ne sais, dit le moraliste ('2), s'il est permis de juger des hommes par uue faute qui est unique, et si uu besoin extrême, ou uue
(1) Chap. XIII, n» 5.
(•-'J Cluip. XII, n" 37.
DANS LA irAISON DE GONDE. 389
violente passion , ou un premier mouvement tirent à conséquence. » — C'est pourquoi dans la préface des Car<(ftères ou mœurs de ce siècle, la Bruyère glissa cet avertissement : « Que si quelqu'un m'accuse d'avoir manqué à ma parole en insérant dans cette sixième édition nn très petit nombre de nouvelles remarques, que j'avoue ingénument n'avoir pas en la force de supprimer, il verra du moins qu'en les confondant avec les anciennes , par la suppression entière de ces différences qui se voient par apostille, j'ai moins pensé à lui faire lire rien de nouveau qu'à laisser peut-être un ouvrage de mœurs pins complet, plus fini et plus régulier à la postérité. »
Pour rendre sou ouvrage plus complet, il y ajouta ses remarques sur les événements politiques , religieux et moraux dont il avait été témoin à la cour, à la ville et dans la maison de Condé, depuis le mois de mars 16'.l0 jnsqu'an mois de mai 1691. Ce ne sont souvent, comme il l'avoue, que des boutades ou des premières impressions : il dit franchement ce qu'il éprouve en entendant les discussions des partisans du peuple et des partisans du roi, en voyant l'orgncil des grands, des guerriers, des héros : il est pour Vanban contre Lnnvois, et un dissimule pas ses préférences pour l'humanité et la vertn (1). Malgré la hardiesse de ses expressions, il n'y en a point de fausses, et qui ne rendent très heureusement sa pensée. La Bruyère ajouta aussi à son livre un certain nombre de réflexions qui remontent à une époque antérieure, mais dont les événements contemporains rappelèrent les principales idées ou provoquèrent la publication: par exemple, ses réflexions sur les réhabilitations sont venues à propos du procès en réhabilitation (2) que sontiut Gourville. Et s«a réflexions sur la nécessité de lire et de comprendre les textes sans commentaires (3) sont venues à propos du récent ouvrage de Domat sur les lois civiles dans leur ordre naturel, et du brillant concours qui venait d'avoir Ywvl entre les agrégés à la faculté de droit de Paris. Il est probable que ces réflexions remontaient au temps où la Bruyère faisait ses études de droit avec Cl. Flcury.
Pour rendre son livi'e plus fini, il y introduisit la description d'un certain nombre d'exceptions aux lois générales qu'il en avait écartées
(1) Mcnmjmna, t. IV, p. 218.
(2) Chap. XIV, n" 3.
(3) Cb.ap. XIV, n" 73. Lois cii'ihx, p.nr Domat, ICSll et ICtil. .^ferciirc iiiihmt , .iviil iCOn, p. 61-7.5.
jusque-là (1), des vices uniques qui étaient moins de l'imnianité que de la personne, des curiosités qui étaient plus amusantes que contagieuses, des ridicules qui étaient d'uue grande ressource, sinon pour l'instruetiou et la morale, du moins pour la peinture des mœurs de l'époque : par exera])le, l'amour des tulipes (2), le goût des prunes, la jibilologie orientale, la passion des insectes ou des coquilles, et l'éducation des serins, qui plaisait tant à son ami Sautenl. A côté de ces petits caractères où il semble avoir fait quelque chose de rien, il mit de grands caractères dans le genre d'Aristote où il peint sons les costumes de sou époque (3) les mœurs des différentes classes de l'humanité : tels sont Griton et Phédon, ou le riche et le pauvre. Entin il a inséré dans sa sixième édition un certain nombre de portraits qui sont néanmoins des caractères, parce qu'il n'a pris h ses originaux que les traits qui pouvaient servir de types ou d'exemples pour le grand nombre des lecteurs. La sixième édition ne contient guère plus de 70 numéros nouveaux ; mais souvent ils sont plus longs que les autres, et il y a des morceaux d'une beauté achevée.
Pour rendre son livre plus régulier, il s'efforça de disposer ses nouvelles remarques dans les différents chapitres en suivant un ordre plus logique. Jamais il n'y put parvenir. Le cadre de ses chapitres était trop étroit, et se déchirait sous la pression des remarques qu'il y entassait. Il voulut leur donner du jour et de la place, et il transposa une quarantaine des anciennes remarques : alors le fil des idées se rompait à chaque instant, soit par ce qu'on ôtait, soit par ce qu'on ajoutait. D'ailleurs ce chassé-croisé de ses remarques produisait une confusion inévitable. La Bruyère essaya d'y remettre uu peu de clarté en changeant quelques noms : par exemple, en mettant An tisthius (4) à la place d'Antisthènes, et Antisthènes (5) à la place de Démocrite. Vains efforts ! travail inutile ! La sixième édition des Caractrre.s ou mœurs de ce siècle n'aura pas une meilleure forme que la cinquième, au contraire; elle sera encore plus irrégulière et plus obscure. L'auteur tournait dans un cercle vicieux d'où il ne pouvait sortir. Eenouçant à distinguer dans son livre les différentes éditions entre elles, il
(1) Chap. XI, n» 158.
(2) Cliap. XIII, n» 2.
(a) Chap. VI, n" 83.
(4) Chap. XII, n» (i7.
supprima dans la sixième les pieds de mouclie qui se voyaient en marge dans la cinquième. Espérait-il que le public, qui ne verrait plus de pieds de mouche en marge, ne s'apercevrait pas des additions si imjiortantes insérées dans l'ouvrage? Ou pourrait le croire; quand la sixième édition fut achevée d'imprimer (1), on remarqua que son volume n'était pas beaucoup plus gros que celui de la cinquième : c'est que la traduction de Théophrastc était imiirimée eu caractères plus petits que daus les éditions précédentes. Plus la Bruyère s'eiForçait de cacher les additions de sa sixième édition, plus il en signalait l'importance à ses ennemis. Ils s'en apercevront, et ils le lui feront bien sentir. Michallet n'en avait nul souci : il augmentait sa fortune, et les Célestins ne pourront pas lui chercher querelle.
(1) 1"' juin IG'.ll.
:i02 LA BRUYERE