‹ La Bruyère dans la maison de CondéChapitre 13 sur 36 · CHAPITRE XXXTIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXTIT

Situation politique de la France en Europe an mois de jnin IGOl. — Grandeur et faiblesse de Louis XIV. — Empire de Louvois, son activité fébrile, scr. inquiétudes , sa mort. — Effet que produit cette mort eu France et en Europe, — Le roi de France veut gouverner seul. — Succès de Guillaume d'Orange en Irlande; combat de Leuse en Flandre; C.atinat, chassé du Piémont, prend Montmélian en Savoie. — Rôle politique de M""' de Maiutenon : sa réforme à Saint-Cyr et à la cour de France. — On fait marier Courtauvaus et Barbézieux, fils de Louvois, le duc du Maine et le duo de Chartres. — ■ Etranges intrigues. — L'abbé Dubois se révèle : il réduit le duc de Chartres !i épouser, m.algré sa mère, M"° de Blois. — Le duc du Maine est amené par M"»" de Main tenon à épouser M"'' de Charolais, fille de M. le Prince. — Scènes curieuses à la cour de France et dans la maison de Condé. — La Bruyère jouit de ce spectacle et fait une ample récolte d'observations de tout genre. — Le gouvernement du royaume ressemble à une pastorale. — Mais pendant ce temps les événements les plus graves se préparent : la guerre la plus terrible au dehors, et au dedans une révolution sociale.

La Bruyère l'avait déjà remarqué, « de même qu'il y a une intempérance de langue qui ne permet pas à quelques-uns de se taire (1), il y a une intempérance de savoir qui ne permet pas à quelques autres d'ignorer quelque chose (2) : ils ne peuvent pas se résoudre à renoncer à toute sorte de connaissances ; ils les embrassent toutes, et n'eu possèdent aucuue; ils aiment mieux savoir beaucouji que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toute rencontre celui qui est leur maître, et qui les redresse. r> Ce fut le travers de M. Ciiarpentier, doyen de l'Académie française. Louis XIV n'avait point daigné enten-

(1) Théophvaste, Le hahU.

(•2) Chap. xm, n" 2.

dre les compliments de l'Académie, qui était venue en corps le féliciter à sou retour de Mons. M. Charpentier ne voulut point perdre la belle harangue qu'il avait composée pour la circonstance : il la fit insérer dans le Mercure galant du 28 mai 1691. On y lit que « le roi est comme le Jupiter d'Homère (1), contre qui tous les dieux sont unis; après leur avoir reproché la vanité de leur dessein, le père des dieux et des hommes leur fait voir par expérience que sa force est inéhranlahle, et tandis qu'ils tirent contre lui, il les enlève avec le globe da la terre et de la mer. » — « N'eu déplaise à M. Charpentier, dit Bayle (2), Jupiter dans Homère ne met point en expérience son dessein d'enlever avec le globe de la terre et de la mer tous les dieux ligués contre lui : il ne fait que s'en vanter, il ue fait que menacer. Les autres dieux n'étaient point persuadés qu'il s'eu vantait justement. Ils se contentaient de croire que, dans les combats d'un à un, il se trouverait plus fort qu'eux. Sa menace (3) parut ridicule à Mars, qui se souvenait qu'il n'y avait pas longtemps que Neptune, Junon, Minerve, ayant entrepris de se saisir de Jupiter et de le lier, le remplirent de frayeur, et l'eussent lié effectivement, si Téthys n'avait eu pitié de lui, et n'eût appelé à son secours les cent bras de Briarée. Si M. (Charpentier avait connu l'esprit satirique de nos faiseurs de libelles, il se serait apparemment abstenu de comparaisons. Il eût songé à Lucien et à ses dialogues des dieux. »

Louis XIV n'avait pas réussi au siège de Mons comme il l'aurait désiré. C'était sa faute, disait-on : la ville de Mons prise, il n'avait qu'à marcher sur Bruxelles pour s'en emparer ; déjà les bourgeois de la capitale des Pays-Bas espagnols poursuivaient de leurs cris le prince d'Orange, qui les abandonnait au vainqueur. Mais le roi de France, qui savait préparer et conduire un siège, ne savait pas et ne voulait pas faire campagne ; il n'agissait qu'à coup sûr et ne livrait rien au hasard. On lui reprochait dans la maison de Condé cette prudence excessive, qui n'était pas dans le caractère de feu M. le Prince. Mais on justifiait aussi cette stratégie par des considérations politiques qui n'étaient pas sans valeur. Un général, chargé du commandement en chef d'une armée, n'apas la même responsabilité qu'un souverain (4):

(1) Iliade, livre VIII, v. 19-27.

(2) Dictionnaire de Bayle, t. III, p. 534.

(3) Dialogues des Dieux, par Lucien, n" 21.

(4) Chap. X, n» 25.

« Les huit ou dix mille hommes (que Condé ne craignait pas de sacrifier à Senef })our avoir la gloire de battre reuncnii) sont au souverain comme une monnaie dont il achète une place ou une victoire : s'il fait qu'il lui en coûte moins, s'il épargne les hommes, il ressemble à celui qui marchande et qui connaît mieux qu'un autre le prix de l'argent. » Le-prince d'Orange n'était pas si économe du sang humain. Les journaux et libelles imprimés eu Hollande crièrent victoire, quand ils virent que le roi de France était rentré à Versailles. Le siège de Mons n'avait été qu'une splendide illumination, et n'avait pas }>roduit plus d'effet qu'un Te Deiim chanté dans l'église Xotre-Dame de Paris. Le roi de France fut réduit comme auparavant à combattre sur terre et sur mer ses ennemis coalisés. Et maintenant la ligue d'Augsbourg avait pour chef incontesté le plus grand diplomate de sou temps, cet usurpateur qui par sou habileté était devenu un libérateur, ce profond politique qui prenait conseil du temps, du lieu, des occasions, du génie des nations, qai savait profiter de sa faiblesse comme de sa puissance, qui avait réuni les protestants et divisé les catholiques, en un mot, ce Mars qui savait lier Jupiter : il voulait obliger Louis XIV à restituer ses conquêtes depuis le traité de Nimègue.

La Bruyère comprenait les dialogues de Lucien mieux que Charpentier ; il connaissait aussi, comme le voulait Bayle , les libelles écrits en Hollande et leur esprit satirique (1); il méprisait ces conteurs de fables, qui arrangent selon leur caprice des discours et des faits remplis de fausseté : mais le maître de politique de M. le Duc crut devoir répondre au reproche que les Anglais et les Hollandais faisaient aux Français, de n'avoir pas de patriotisme et d'obéir eu esclaves à la volonté d'un despote. Il ne chercha point à cacher le défaut de la cuirasse royale ; il dit franchement (2) : « Il n'y a point de patrie dans le despotique; d'autres choses y suppléent : l'intérêt, la gloire et le service du prince. » — 1° L'intérêt : « Tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'État avec ceux du prince (3) . » — 2" La gloire : « A voir comme les hommes aiment la vie (4) , pourraiton soupçonner qu'ils aimassent quelque autre chose plus que la vie? et que la gloire, qu'ils préfèrent à la vie, ne fût souvent qu'une cer-

(1) Caractère du nouvelliste, dans ThéopUrastc.

(2) Chap. X, n» 4.

(3) Cliap. X, n" 2G.

(4) Chap. XII, n" !)S.

taine opinion d'eux-mêmes établie dans l'esprit de mille gens qu'ils ne connaissent point ou qu'ils n'estiment point? » — 3° Le service du prince : « Il y a un commerce ou un retour de devoirs du souverain à ses sujets, et de ceux-ci au souverain (1) : quels sont les plus assujettissants et les plus pénibles, je ne le déciderai pas. Il s'agit de juger, d'un côté, entre les étroits engagements du respect, des secours, des services , de l'obéissance, de la dépendance ; et, d'un autre, les obligations indispensables de bonté, de justice, de soins, de défense, de protection. Dire qu'un prince est arbitre de la vie des hommes, c'est dire seulement que les hommes par leurs crimes deviennent naturellement soumis aux lois et à la justice, dont le prince est le dépositaire : ajouter qu'il est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion (2), c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie. »

Eien des gens étaient las de supporter l'empire de Louvois, surtout ceux qui espéraient gagner quelque chose à sa chute ou à sa mort. « Tous les hommes, par les postes difl'érents, par les titres et par les successions, se regardent comme héritiers les uns des autres, et cultivent par cet intérêt, pendant le cours de leur vie, un désir secret et enveloppé de la mort d'autrui (3) : le plus heureux dans chaque condition est celui qui a le pins de choses à perdre par sa mort et à laisser à son successeur. » Aussi dès qu'on s'aperçut que le crédit du puissant ministre était ébranlé, une foule de courtisans avides rivalisèrent de zèle, de finesse et d'habileté pour le faire tomber tout à fait et recueillir quelque chose de son immense héritage. Il reconnut, affirme Saint-Simon (4), que sa perte était inévitable, et que le roi voulait le mettre à la Bastille. « Un jour à Meudou, il menait lui-même une petite calèche où étaient sa bonne amie M"' de Rochefort et la fille de cette dame ; il les conduisit droit dans un bassin, et ces paroles lui éehajjpèreut, assez haut pour qu'elles l'entendissent : 11- Je suis perdu!... et après tout ce que j'ai fait, l'osera-t-il ?y> Ces dames se jetèrent aux rênes, tout sur le bord du bassin, et réveillèrent M. de Louvois d'une sorte de léthargie qui le tenait extérieurement absorbé, et dont, tout liln-e qu'il était avec elles, il demeura fort em-

(1) Chap. X, n" 28.

(2) Mémoires de la Fare, éd. Michaud, p. 2ri7.

(3) Chap. VI, n» 70.

(1) Addition au Journal de Dangc.iu,t. lU, p. .1116.

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barrasse. Le jour qu'il mourut, ajoute Saiut-Simou, les ordres étaient donnés pour le conduire à la Bastille, d"où il ne serait jamais sorti. » Il nous semble fort douteux que ces ordres aient jamais été donnés, mais le bruit en courut, surtout dans le monde où Fou désirait qu'ils fussent exécutés.

Pendant ce temps-là le favori, dont le bonheur excitait tant d'envie, travaillait avec une activité fébrile à lancer cinq armées françaises sur les terres des ennemis de son roi. Luxembourg en Flandre, Boufflcrs sur la Moselle, de Lorges en Allemagne, Catiuat eu Italie, de Noailles en Catalogne, étaient chargés d'écraser les princes de la ligue d'Augsbourg. Il les pressait de réduire les faibles à s'en détacher, et de faire perdre patience aux peuples, leurs sujets, en les tourmentant le plus qu'il se pourrait (1). Mais ce système, qu'il cro3'ait le plus pratique et le plus sûr, ne réussissait plus à son gré. Les ennemis étaient révoltés d'un pareil procédé, et les généraux français commençaient à distinguer les ordres du ministre des volontés du roi. Luxembourg en Flandre brûla Hall, et s'en tint là; Boufflers bombarda Liège, et se retira. Louvois voulait qu'on bomliardât aussi Bruxelles ; mais Luxembourg et Vauban refusèrent de l'aire un mal inutile, qui ne servait qu'à exaspérer des populations inofïensives. En Italie, Louvois subit un véritalile affront : Catinat occupa Veillane et Carmagnole, comme il lui était ordonné; mais Bulonde son lieutenant, qui jouissait de toute la confiance de Louvois, échoua au siège de Coni et fut chassé par le priuce Eugène après une légère escarmouche. Enfin on sut qu'en Allemagne les ennemis avaient jeté un pont snr le Rhin au-dessus de Mayence, quoique le marquis d'IIuxelles fût campé vis-à-vis avec toute l'infanterie. Cruellement mortifié de tous ces échecs, le ministre s'aciiarnait au travail, sans trêve ni merci, lorsqu'il fut subitement enlevé par une apoplexie foudroyante.

Le IG juillet, M. de Louvois travaillait avec le roi dans le cabinet (2) ; en lisant une lettre, il s'arrêta tout à coup, tant il se sentit oppressé. «Vous changez de visage; qu'avez-vous? dit le roi. — Je me trouve mal ; et comme il n'y a rien de bien pressé dans ma liasse de papiers, je supplie Sa Majesté de remettre mon travail à demain matin. » Le roi le lui accorda facilement. Il sortit du cabinet du roi, traversa les appartements et la galerie, appuyé sur le

(1) Lettre de Louvois li Vauban, %-oy. C. Rousset, t. IV, p. 477.

(2) De Sourches, t. III, p. 4.Sr) .

Lras de Chavigny, l'un de ses gentilshommes, parla eu chemin à ditlereutes personnes de leurs affaires, remit au lendemain un capitaine de cavalerie qui avait été cassé, et, à peine rentré chez lui, se fit saigner par Dionis, chirurgien de M""^ la Dauphiue (1). Puis il dit : « Je me sens évanouir. » Il se jeta en arrière, il eut quelques râlements, et il expira. Ou lui donna encore mille remèdes, mais il était mort. Une infinité de gens accoururent à son appartement et le virent étendu sur son lit. Le roi fut sensiblement touché de cette perte, au milieu d'une campagne et pendant le cours d'une guerre dont ce ministre semblait seul avoir la clef. Cet incident troubla tonte la cour. Pour remettre les esprits, le roi, après avoir tenu conseil avec les trois ministres Croissy, le Pelletier et Pontchartrain, descendit dans son jardin pour prendre Fair un moment, et aussi par pure politique, pour se montrer au public et faire voir ({u'il n'était pas mort comme son ministre.

Parmi les amis de Louvois, il y avait bon nombre de braves et galants gentilshommes dont il protégeait la fortuue et les plaisirs; esprits légers et vaniteux, gens sans consistance ni vergogne, uniquement attachés au ministre, ils lui disaient comme Horace à Munatius Plancus (:,') : « Les uns aiment le glorieux Chantilly, ou l'aimable Anet, d'autres recherchent les agréments de Sceaux, ou l'austérité de Basville : pour moi, je préfère Meudon, votre superbe Meudon. Quel beau site! quels nobles bâtiments! quelle vue magnifique et quelle douce liberté! C'est laque Ton dîne! c'est là que l'on soupe avec délices. — Et que dit-on de moi dans le monde? demandait Louvois. — Ce que nous vous avons dit souvent ('-V) : « M. de Seignelay est mort pour ses maîtresses, et vous vous tuez pour votre maître. » Louvois mort, la Bruyère fut témoin d'une scène historique qu'il a ainsi décrite (4) : « Celui qui dit : Je dînai hier â Tihur (Meudou), ou : Ty soupe ce soir, qui le répète, qui fait entrer dix fois le nom de Piancus (Louvois) dans les moindres conversations, qui dit : Plancus 7ne demandait... Je disais à Plancus... celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d'être enlevé

(1) Dissertation suvla mort subite, par Diouis (Paris, 1710, iu-I2),cli. De l'apoplexie pulmonaire.

(2) Horace, livre I""', ode vu.

()t) Correspondance de Bitssy, t. VI. p. 414. (4) Cbap. VIII, n'' 59.

par nne mort extraordinaire. D part de la main, il rassemble le peuple dans les places ou sous les portiques, accuse le mort, décrie sa conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu'à la science des détails que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire heureuse, lui refuse l'éloge d'rm homme sévère et laborieux, ne lui fait pas l'honneur de lui croire, parmi les ennemis de l'empire, un ennemi. » La Bruyère détestait la politique de Louvois;il lui reprochait de manquer de droiture dans ses intentions, de maturité onde réflexion dans ses conseils, d'équité dans ses projets, de modération dans sa conduite (1), et d'y apporter plus de violence et de prévention que de justice et de bonne foi ; mais il lui reconnaissait, avec tout le monde, les talents d"uu grand ministre : la science des détails qui lui permettait de conduire non sans aisance la plus vaste et la plus lourde administration , nue mémoire heureuse qui embrassait tout, retenait tout et à qui rien n'échappait, une sévérité qui rompait tous les tlls de Tintrigue et brisait toutes les résistances, une opiniâtreté au travail et un attachement an bien de l'État qui lui valurent l'honneur d'être odieux aux ennemis de la France.

La mort extraordinaire de Louvois iît croire qu'il avait été empoisonné (2). Lorsqu'on ouvrit le corps du ministre, sa famille fit promettre aux médecins et chirurgiens que, s'ils remarquaient quelque trace de poison, ils ne le diraient à personne : tous gardèrent leur parole; mais Daquin, premier médecin, qui croyait avec raison, dit le grand prévôt de France, qu'aucune parole ne le pouvait obliger à foire finesse à son maître d'une chose qui regardait son service, alla aussitôt trouver le roi, et l'assura que le marquis de Louvois avait été empoisonné, de cette espèce de poison qui ne fait autre chose que flétrir le cœur et empêcher tout à coup la circulation du sang. Le roi demanda ensuite d"où venait qu'on avait voulu en luire finesse, et la chose devint publique. Cela ne contribua pas peu à faire raisonner les courtisans, qui avaient déjà bien discouru sur la mort de Seignelay. Eu effet, la maladie de langueur qui avait traîné lentement au tombeau le jeune et brillant ministre de la marine, avait permis à ses flatteurs de se retirer peu à peu et de ménager la transition, tandis que la fin subite et tragique de Louvois avait, par un coup de théâtre imprévu, tiré le rideau, fait tomber

(1) Chap. X, n" -J.

(2) Du Som-chcs, t. III, p. 437.

les masques, et montré en plein jour la comédie des courtisans. Ils étaient tellement occupés de leurs intérêts et de leurs vues particulières, qu'ils ne pensaient à rien d'autre. « Un grand croit s'évanouir (1), et il meurt; un autre grand périt insensiblement, et perd chaque jour quelque cliose de soi-même avant qu'il soit éteint : Ibrmidaliles leçons, mais inutiles! Des circonstances si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne touclient personne : les hommes n'y font pas plus d'attention qu'à une fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe; ils envient les places qui demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies et par qui. »

Oui, par qui remplacer M. de Louvois? Telle était la grande question du jour ; car ou ne pouvait se dissimuler le vide énorme que laissait cet homme à la cour de France. « Le voilà donc mort, ce grand ministre (2) qui tenait ime si grande place, dont le moi, comme dit Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire! Ah! mon Dieu, donnez-moi im peu de tem}is, je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Mais non, vous n'aurez pas un seul moment. » Celui qui remplacera Louvois doit prendre en main ce jeu formidable, et le jouer à l'instant, sinon comme lui, au moins aussi bien que lui, ou bien il ne }iourra pas rester à son poste. « Je crois pouvoir dire d'un }ioste émineut et délicat, (fu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve {'-i). » La Brnyère ajoute (4) : « L'on voit des hommes tomber d'une haute fortune par les mêmes défauts qui les y ont fait monter. »

Autant que cela peut être dit d'un homme mortel et borné de sa nature, rien n'était impossilile à Louvois. Il écrivait ou dictait jusqu'à soixante et onze lettres eu un jour. Il fut démontré qu'il était mort à la peine, et non par le poison (5). Le roi ne demandait qu'à remplacer un pareil ministre, mais il ne put jamais y i)arveuir.

(1) Chap. XVI, 11° 18.

(2) Lettre de M™" de SéTigué à M. de Coulangc.

(3) Chap. VIII, n" 33.

(4) Chap. VIII, n» 34.

(5) Dissertation sur la mort subite, par Dionis. Dange.au, t. III, Ajjpendice.

4n(l LA BRUYEHE

Lo troisième lils de Louvois, M. de Barbézietix, â>z:é de vingt-cinq ans. qui avait la survivance du secrétaire d'État à la guerre, devint titulaire, sous la i)rotectiou de M""= de Mainteuon et sous la tutelle du premier commis M. de Saiut-Pouaugc. Le ministre M. le Pelletier, ancien contrôleur général des finances, eut la direction des postes; son frère, le Pclletior de Sonzy, eut les fortifications. Villacerf, frère de 8aiut-Pouange, eut la suriutendance des bâtiments. Les manufactures et les haras passèrent au ministre Pontdiartraiu. Dangeau sera grand maître de l'ordre de Saint-Lazare. Ghamlay fut appelé auprès du roi pour le conseiller sur les opérations militaires. Arnaud de Pomjjoune rentra au conseil et Beauvillier y fut admis pour s'occuper des dépèches et des affaires générales. Tant d'hommes de mérite, avec leurs talents divers, ne pouvaient-ils pas remplacer Louvois? Louis XIV le crut : car le roi Jacques II lui ayaut fait faire ses compliments de condoléance sur la murt de M. de Louvois, le roi répondit à l'envoyé, s'il faut eu croire Dangeau : « Dites au roi d'Angleterre que j'ai perdu un bon ministre, mais que ses aliaires et les miennes n'en iront pas plus mal. » Ou peut supposer toutefois que Louis XIV comptait sur lui-même plus que sur ses ministres. « Il faut se faire valoir par des choses qui ne dé- I^endent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir (1). » Telle est la maxime qu'il mit ii la mode.

Dès sa jeunesse, à l'âge des plaisirs, il avait toujours montré beaucoup d'application pour son métier de roi. Cette habitude n'avait fait que s'accroître avec les années (2); après la mort de Louvois, il travailla trois ou quatre heures de plus i)ar jour qu'il ne faisait auparavant. Les solliciteurs se plaignaient qu'il les oubliât : « Je suis sûre, leur disait M"" de Maiutenon, que vous lui pardonneriez, si vous voyiez de près comment ses journées se passent; les i)ersonnes qui l'ont vu le plus sont suriirises de son activité. Il a plus de conseils que jamais ; il ne donne que deux heures par jour pour la chasse. Quand il le peut, il rentre à six heures et est jusqu'à dis heures à écrire, à lire, à dicter. Souvent il congédie les princesses, après souper, pour expédier quelques courriers. Les généraux sont si charmés d'être en commerce avec lui, qu'ils lui rendent un compte fort détaillé, pour s'attirer de ces réponses qui les enchantent, et que, sans

(1) Chap. ir, 11° 11.

(2) Dangeau, Journal, il août 161)1.

vouloir iusulter Louvois, ils trouvent d'un style fort doux. » Mais si le roi redoublait de zèle et d'ardeur au travail, il exigeait que chacun eu fît autant. « Le 2(j juillet, il dit à M'='^ le- Dauphin qu'il voulait qire dorénavant il fût de tous ses conseils (1). Ses deux nouveaux ministres, M. de Eeauvillier et de Pompoune, étant venus pour la première fois au conseil d'État, il commença par instruire Monseigneur, en bon père et en monarque très juste et très habile, de tous ses devoirs et de la manière de les accomplir : il lui expliqua comment il devait entrer dans les aflaires pour devenir un jour un grand roi, qui gouvernât ses peuples avec justice et avec piété, et qui fût plutôt le ]ière que le maître de ses sujets. Il parla à son fils et successeur avec tant de force et de tendresse, que Monseigneur ne \mt s'empêcher de se jeter à ses genoux pour lui témoigner son respect et sa reconnaissance. Ensuite le roi, se tournant vers ses deux nouveaux ministres, leur fit le plan de toutes les affaires de l'Europe, leur dit toutes les raisons qu'il avait eues d'agir comme il avait fait jusqu'alors, leur apprit tous les intérêts des princes étrangers et toutes leurs liaisons, leur découvrit les desseins qu'il formait pour l'avenir et les moyens qu'il avait pour les exécuter. Enfin, pendant plus d'une heure que sou discours dura, il ne prit jamais une parole pour l'autre, et leur parla avec tant de force, d'éloquence et de justesse, qu'ils sortirent du conseil pénétrés de la beauté de son génie, qui n'avait été cultivé par aucune science. »

La flatterie ne renonçait pas à ses droits ; mais malheur à la jeunesse légère qui manquera de respect pour les commandants de corps d'armée que le roi honorait de sa confiance! Catinat (2), qui entrait parfaitement dans les vues de Sa Majesté, se plaignit de la conduite de deux maréchaux de camp, le marquis de Créquy et le prince d'Elbeuf, et d'un brigadier d'infanterie, le duc de la Ferté : ils aimaient trop leur plaisir, critiquaient la conduite de leur général, et l'embarrassaient au lieu de le seconder. Le roi était si mécontent, qu'il fallut l'intervention des amis de toutes les parties pour empêcher une punition exemplaire. Ou en parla beaucoup à la cour. Les princesses trouvaient bien austères ces nouvelles habitudes du roi leur père : il n'allait plus du tout à la comédie ; il venait rarement aux apparte-

(1) De Sourches, t. III, p. 4-t:.'.

(■-') De Sourches, t. III, p. 4riS.

LA BKUYÈRE. — T. II.

U)2 LA BRUYERE

uieuts, qu'elles étaient obligées de tenir seules (1). Peudaut qu'elles s'amusaient à l'escarpolette, à la roulette, à la chasse avec Monseigneur, ou à des collations charmantes qu'elles se donnaient entre elles, le roi ne songeait qu'à travailler : c'est qu'il apprenait tons les jours, par son expérience personnelle (2), combien il était difficile de remplacer Louvois, le i)lus grand homme en sou genre qu'on eût va depuis plusieurs siècles.

(i Tout ce que fait le roi est parfait {o) ; il est le plus habile homme de son royaume; il travaille sans cesse et suffit à tout. Il n'y a qu'à prier Dieu qu'il le conserve. » Voilà le langage de la flatterie. Louis XIV en sentait mieux que personne toute la fausseté. Il écrivait au maréchal de Luxembourg (4) : « Je suis persuadé que, quand je ne vous manderais pas mes pensées, vous feriez aussi bien et peutêtre mieux ; mais l'amour-propre fait croire que ce qu'on dit n'est pas inutile, et peut donner des connaissances que l'on n'a pas, quoique l'on soit très capable. » Les événements lui réjîétaieut chaque jour qu'il s'était trompé lorsqu'il s'était engagé à rétablir Jacques II sur son trône. En 1091, il n'avait envoyé en Irlande qu'un général, Saint- Ruth, avec quelques officiers et des munitions (5). Ce général, aussi vain et présomptueux que les Irlandais, trouvait cela suffisant ]iour exiiulser les Anglais d'Irlande. Lui aussi, il voulait se faire valoir par ce qui ne dépend pas des autres, mais de soi-même, ou renoncer à se faire valoir. Mais déjà Churchill avait soumis à Guillaume d'Orange la province de Munster, et Saiut-Iîuth avait perdu la place d'Athlone, qui protégeait le Connaught. Alors Saint-IUith avait livré la bataille d'Aghrim pour relever les affaires de Jacques II : mais il avait été tué au commencement de la journée ; ses troupes s'étaient débandées, et les Anglais en avaient fait grand carnage. Limerick fut de nouveau assiégée, et finit jiar cajjituler le 13 octobre. Les officiera français qui étaient encore en Irlande ramenèrent à Brest 12,000 Irlandais, qui entrèrent au service de la France. L'usurpateur était maître des trois royaumes de la Grande-Bretagne, et Louis XIV, moralement vaincu par le prince d'Orange, fut bien obligé de courber la tête

(1) Dangeau.

(2) Saint-Simon, Addition au .huriud de Duikjiuu. C. llousset, t. IV, p. 501.

(3) M™" de SOvignc, t. X, p. 55 (Icttic à II. de Coulauges, 1-1 aoiit 1091).

(4) Septembre liisl.

(5) Mémoires du munc/wl de Lcrœick,

sons la main du Très-Haut, c^ui élève ou renverse les trùues comme il lui plaît, et dorme aux princes de terribles leçons.

Alors Guillaume, dans les Pays-Bas, se flattait d'écraser l'armée Irauraise : elle était inférieure en nombre à la sienne, et il la supposait désorganisée par la mort de Louvois. Le marécbal de Luxembourg rei;ut ordre de manœuvrer avec prudence {X) : « H serait bon de rabattre un peu la gloire du prince d'Orange, et de faire voir aux peuples les artifices dont il se sert et les menteries qu'il leur dit en toutes rencontres. Je vous dépêche un courrier pour vous en donner avis, et vous recommander toujours que vous devez vous servir de ma cavalerie, plutôt que de vous engager à un combat d'infanterie, où l'on perd beaucoup de monde, et qui ne décide jamais rien. » Luxembourg manœuvra si habilement en face de l'armée de Guillaume, qu'il la réduisit à l'impuissance : elle ne put l'attaquer. Mais un jour Luxembourg a|ierçut 45 escadrons de la cavalerie ennemie sur un terraia étroit ûii ils ne pouvaient se déplo3'er; il les attaqua aussitôt avec 2b escadrons et, après un combat très vif, resta maître du champ de bataille. Cette victoire coûta aussi cher qu'un combat d'infanterie et ne décida rien. Ou n'eut pas même la satisfaction d'avoir battu Guillaume, qui depuis trois jours s'était séparé du prince de Waldeck. Ce fut le vaincu de Fleurus qui ajouta la défaite de Leuse à tant d'autres qu'il avait essuyées, et qui ne s'en trouva guère i)\aa mal, car il jiut se vanter d'avoir pris quelques drapeaux français, dont les journaux de Hollande firent grand bruit. Étonné de n'avoir appris qu'indirectement cet accident, le roi eu fit reproche au maréchal de Luxembourg : le roi ne semblait pas comprendre que ses recommandations étaient des ordres, et qu'il imposait uu mauvais système stratégique aux chefs de ses armées. Il en eut bientôt la preuve. Sans doute le maréchal de Noailles assiégea la Seu d'Urgel et s'en empara ; sans doute la flotte française bombarda Barcelone et Alicante sous les yeux de l'amiral espagnol Papachino, qui commandait une flotte supérieure en nombre ; mais le roi avait défendu au maréchal de Lorges de livrer bataille eu Allemagne : les ennemis se gardèrent bien de la lui oflrir. Pendant ce temps-là, le prince Louis de Bade, qui commandait les Allemands eu Hongrie, gagnait sur les Turcs la sanglante bataille de Salankemen; et le prince Eugène, avec

(1) Histt rie Loiwoisj par C. Kousset, t. IV, p. 51C.

4U4 LA BRUYERE

12,000 hommes de trouiies impériales et quelques régiments d'Espague, s'étant joint au duc de Savoie, lui donnait un grand avantage sur Catiuat. Le roi pressait Catinat de faire l'impossible pour ne pas cédera l'enuenii. Catiuat fit Timpossible et, après la perte de Carmagnole, il fut chassé du Piémont, et ne put y conserver que Suse et iSaluccs. Il se maintenait non sans peine en Savoie, et assiégeait le château de Moutmélian, qu'on disait imprenable. Les ennemis se préparaient à passer les Alpes pour venir l'y accabler. Le roi lui écrivit : « Je veux que vous alliez les combattre, et que vous souteniez cette aiïaire avec toute la hauteur qui convient à l'honneur de mes armes et au bien de mou service. » La neige qui couvrit les Alpes arrêta la marche des ennemis. Enfin, le 2G décembre, le roi eut la consolation d'apprendre que l'infatigable Catinat était maître du château de Moutmélian, et que la garnison avait pris parti dans les troupes françaises : succès médiocre, si on le compare aux pertes que l'on avait é})rouvées; mais il fallut bien s'en contenter. On était déjà las de faire une guerre infructueuse. « C'est par fliiblesse que l'on hait un ennemi, et que l'on songe à se venger ; et c'est par paresse que Ton s'ajîaise, et qu'on ne se venge point (1). » On commençait à s'apaiser en France, mais les ennemis de la France n'eu étaient que j)lus acharnés au combat : ils estimaient avec raison que la cami^agne de 1G91 finissait à leur avantage. Si Louis XIV avait la vigilance qui fait agir, le courage et l'élévation d'esprit qui font décider et entreprendre, il manquait de ces lumières qui empêchent d'être surpris : les grands caractères sont exposés à de grandes faiblesses.

« Les hivers, dit M""= de Caylus, ne se ressentaient point de la guerre. La cour était toujours aussi nt)mbreuse, magnifique et occupée de ses plaisirs, taudis que M""-' de Maiutenon bornait ses soins à Saiut- Cyr et â perfectionner cet ouvrage, j) L'influence de M™° de Maiutenon s'étendait beaucoup plus loin. Le roi travaillait plus que jamais dans sa chambre ; la présence de Louvois ne la gênait plus, les ministres et les courtisans voyaient bien la confiance qu'avait Sa Majesté dans le solide bon sens et la haute raison de cette dame (2). Elle avait deux buts : 1" se consacrer entièrement au roi et à ses volontés, à ses goûts, h ses liabitudes, dans la dépendance d'une épouse chrétienne et d"uue hundjle religieuse; 2" travailler à le ramener de plus en plus à Dieu

(1) Chap. IV, n" 70.

('.') Histoire de ,1/™^' de Maintcnvii, \im \a duc de Noailles, t. III.

et à la pratique de la religion, comme le lui conseillaient tons ses directenrs, depuis Bourdalone et Fénelon, jusqu'à Godet des Mnrais. Elle avait maintenant une assez belle part dans le monde pour qu'elle pût entrer sincèrement dans la voie du détachement et renoncer un peu à elle-même. Comment n'eût-elle pas été effrayée en considérant de si près la place de l'homme qu'elle aimait. « Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tons les instants l'occasion à un homme de fixire du bien à tant de milliers d'hommes! Quel dangereux poste que celui qui expose à tous les momeuts un homme à nuire à un raillion d'hommes (1)! » Le roi pouvait-il oublier l'aflection que ses peuples hii avaient toujours témoignée d'une manière si touchante, et dans tant de circonstances remarquables, dei'uis sa maladie? Les hommes sont-ils capables sur la terre d'une joie plus naturelle, plus flatteuse et plus sensible, que de connaître qu'ils sont aimés? Si le roi était homme, pouvait-il jamais acheter trop cher le cœur de ses peuples (2)? C'est pourquoi il mettait tant d'ardeur au travail, tant d'application à ses devoirs, tant de patience à souffrir les scandales, tant de soin à les empêcher et tant de prudence à les réparer.

Pour comprendre l'action morale de M"° de Mainteuon à la cour, il faut se faire au moins une idée de sa réforme à Saint-Cyr (:V). Le 20 septembre 1691, elle écrivait à M°"' de Fontaine, maîtresse générale des classes (4) : « La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps, et par un changement entier de l'éducation que nous leur avous donnée jusqu'à cette heure ; il est bien juste que j'en souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai heureuse, si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mou orgueil s'est répandu par toute la maisou, et le fond est si grand, qu'il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu h Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui peut seul faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'où formât leur raison ; j'ai réussi à ce dessein : elles ont de l'esijrit et s'en servent coutre nous; elles ont le cœur élevé, et sont plus fièrcs et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; â

(1) Cliap. x,n»30.

(2) Chap. X, n" 31.

(3) Cf. M^' de Mainleiwn, cxtrnils sur Vnlucnllon, par M. Gréard (de l'Institut).

(4) Lettres sur Vàducation (lesJUles, publiée.* par Lavallée, t. I, p. 71!, 77.

parler même selon le monde, nous avons formé leur raison , et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souftVir. Voilà notre mal et auquel j'ai plus de part que personne. Venons au remède. » Le même jour, 20 septembre , M"" de Mainteuon indiquait aiusi le remède à M""" de Montfort, Tune des dames de Saint- Louis : « Nous étions orgueilleuses et curieuses de toutes les choses d'esprit : soyons humbles et simples; vous et moi devons passer notre vie dans cette pratique; mais surtout soyez, ma chère fille, un exemple d'humilité. C'est sur quoi il feut établir votre maison, qui va prendre une nouvelle forme, à cette heure que nous allons avoir des bulles pour la transformer en monastère régulier. »

Le véritable auteur de cette réforme était Godet des Marais, récemment nommé évêciuede Chartres, diocésain de Saiut-Cyr, et directeur de M™ de Maintenon (1). Sulpicien austère, irrépréhensible dans ses mœurs et sa doctrine, mais d'un esprit un peu étroit, il exerçait sur M™" do Maintenou nu empire extraordinaire. IM"" de Maintenon rédigea un nouveau règlement pour l'éducation des demoiselles, qui fut vu et approuvé par leur évêque. Plus rien de mondain, plus de citations profanes, plus d'autre littérature que les livres de piété (2). La religion suffit à tout. Il faut élever ces jeunes filles le plus durement qu'il sera possible, et ramener ces temps bienheureux, décrits par Fénelon (3), où toutes les familles vivaient comme on vit présentement ou comme on doit vivre dans les maisons régulières. «: Ou se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains, on obéissait aux pasteurs ; point d'autre joie que celle de notre bienheureuse espérance pour l'avènement du grand Dieu de gloire, point d'antres assemblées que celles où on écoutait les paroles de la foi, point d'autre festin que celui de l'Agneau suivi d'un repas de charité, point d'autres pompes que celles des fêtes et des cérémonies, point d'autres plaisirs que celui de chanter des psaumes ou les sacrés cantiques, point d'autres veilles cpic celles où l'on ne cessait de prier. O beaux jours ! quand vousreverrons-nous ? qui me donnera des yeux pour voir la gloire de

(1) Saint-Simon, t. I. p. 109.

(2) Lettres sur njurnlion, t. I, p. 39-98.

(3) Écrit fait p.iv Fénelon pour Saint-Cyr. Cf. Lettres sur l'i'dncatinn, t. I, p. 09.

Jérusalem renouvelée ? C'est à Saint-Cyr qire ce bouheur est réservé, et la peinture que je viens de faire doit être la règle des demoiselles ; n'oubliez rien pour les y conduire. » C'est-à-dire que Saint-Cyr, après la réforme de l'évêqne Godet des Marais, allait devenir un couvent dans toute la rigueur de cette expression. Mais M'"" de Maintenon aura de la peine à vaincre la répugnance du roi, qui n'aimait ni les habits ni les usages de couvent (1) : « Ce n'étaient 2)as d(!s religieuses qu'il avait voulu faire à Saint-Cyr, et il lui semblait qu'on trouverait dans cette résolution nouvelle l'inconstance de gens qui ne savent ce qu'ils veulent. » C'est pourquoi à la cour et dans la maison de Coudé on se permettait d'en parler un peu légèrement : un jour, disait-on, l'une des dames de Saint-Louis écrivit à M'"" de Maiutenon : « IJassurez-vous, Madame, les jaunes n'ont plus le sens commun. »

Si Louis XIV ne voulait point faire de sa cour un couvent, il ne voulait pas non plus permettre aux grands d'y donner de mauvais exemples; et, toujours attentif, il ne perdait aucune occasion de prévenir les scandales ou de les corriger. C'était alors dans les dissipations et la licence des armes que la piété rencontrait le plus d'obstacles et d'écueils. Aussi les gens de guerre avaient mauvais renom auprès des dévots, et particulièrement le maréchal de Luxembourg. « L'éclat de ses campagnes et son brillant état de général de l'armée la pins proche et la plus nombreuse lui avaient acquis un grand crédit. La cour était presque devenue la sienne, par tout ce qui s'y rassemblait autour de lui ; surtout depuis la mort de Louvois, la bruyante jeunesse le regardait comme son père ; il était du moins le protecteur de leurs débauches, dont sa conduite, à son âge, ne l'éloignait pas. Il avait captivé les troupes et les officiers généraux; il était ami intime de M. le Duc et surtout de M. le prince de Conti, le Germanicus d'alors (2). » Il l'eçut, après sa victoire de Leuse, la lettre suivante qne lui écrivait le prince de Conti (du camp d'Endigen, 27 septembre 1691) (3) : « Par ma foi, vous êtes un plaisant homme, et, dans le temps que l'on ne parle partout que de quartiers de fourrage, vous vous a^-isez d'aller battre la cavalerie de ce ixauvre Waldeck. J'avais espéré que cette année vous ne me donneriez pas la peine de vous écrire, et que vous

(1) Mémoires de Louh XIV, t. II, p. 270.

(2) Saint-Simon, t. II , p. 47 , éd. Boislisle.

(3) Saint-Simon, t. II, p. 185: r.iutographe est an IIu^l'C britannique. JIs^:. ad<litiounol, n" 21500, fol. 105-lOG.

n'auriez fait antre chose que de faire rojiasser la Sarabre an prince (VOrange, et rompre les grands projets qu'il avait faits coutre la France ; mais je vois bien que vous voulez vous battre à quelque prix que ce soit. Je serais bien fâché que le garde qui s'est détaché pour vous tuer eut réussi ù son dessein : la France et vos amis y auraient trop -perdu. Mais je vous avoue que je me serais consolé qu'il vous eût donné quelque coup qui vous eût un jwu étourdi, pour vous ajiprendre à ne pas tant faire le méchant. Toutes plaisanteries cessantes, homme en France ne prend tant de part à votre gloire que raoy, et, si j'ose le dire, n'est si fâché de n'eu jjas être le témoin, quoi(|ne je sache bien qu'il n'y fasse pas sûr. J'ai bien peur que vous n'ayez pas autant d'envie de me voir sous vos ordres que j'en aurais d'y être. J'espère pourtant que ma bonne volonté viendrait au secours de mon ignorance. Je suis ravi de vous savoir en bonne santé, et j'ai beaucoup d'impatience que la campagne soit finie, pour vons assurer moi-même i[X\e je m'intéresse plus que personne au monde à tout ce qui peut vous faire plaisir. » Cette lettre nous fait mieux voir que de longues dissertations le caractère du prince de Conti et les rapports d'amitié qui l'attachaient au maréchal de Luxembourg. Ce n'est pas là le style d'un jeune libertin à un vieux protecteur de la débauche. Celui qui écrit ainsi peut être un Germanicus, comme dit Baint-Simon (c'est-àdire un vrai héros, avec une étoile malheureuse), un prince né pour la gloire, à qui l'on refusait les occasions de se montrer, un homme de guerre qui savait son métier, qui l'aimait, qui en faisait toute son application, et qui ne s'ennuierait jamais à la guerre si on }' donnait tous les jours des batailles. Eien de plus doux et de plus flatteur qne cette familiarité respectueuse d'un jeune et vaillant prince pour le vieux capitaine, son maître, et qui fut comme lui à l'école du grand Condé. Nous ue comprenons pas qu'on fût scandalisé de l'attachement du prince de Conti et de M. le Duc pour l'heureux général qui défendait la France contre les entreprises de ses plus redoutables ennemis et savait rompre les projets du prince d'Orange. Si la politesse, si le rang, si l'intérêt même ne les éloigna pas de honteux excès, l'autorité d'un prince qui comptait pour rien la valeur, lorsqu'elle était toute seule, suffisait pour empêcher des scandales dont l'éclat ne fût jias demeuré impuni.

Mais les désordres des grands, leurs mauvaises mœurs, donnent à la licence une apparence de noblesse et de bon goût, et répandent jus-

que daus le peuple le vice et la corvaptiou. Il fallait donc soustraire la jeunesse de la cour aux entreprises criminelles de ces femmes, affranchies de tout respect humain, qui ne gardaient plus aucune mesure et se faisaient une vanité de ne ménager rien. M™ de Maintenon , pour conjurer ces dangers si pressants, fit marier au plus vite les. deux fils de Louvois (1). M. de Courtanvaux devait épouser M"°d'Uzès : on préféra donner ce beau parti à M. de Barbézieux, qui était plus docile et plus laborieux que son aîné (2). Courtanvaux se fâcha; on redoutait sa violence brutale. Sou oncle, l'archevêque de Reims, le chapitra tant et si bien (3), qu'il le réduisit à venir déposer son ressentiment aux pieds du roi ; et M'" d'Estrées, qu'il épousa, le ramena tout à fait à la raison. Le jour dn mariage (4), on chantait à l'Opéra ces vers de la Fontaine :

Que ramoiiv et l'iiymcn, toujoiu's d'intelligence, Vous comblent à jamais de toutes leurs douceurs ! Chantons, portons nos voix jusqu'au céleste empire. Que les plus graves dieux en nous entendant rire Y soient forcés de rire aussi !

Le roi et M"' de Maintenon ne riaient pas. La réforme monastique de Saiut-Cyr s'insinuait peu à peu à la cour. Les filles du roi, qui aimaient le plaisir, furent surveillées avec plus de soin que jamais par M"'° de Montchevreuil. M""' la princesse de Conti et M'"" la Duchesse, sa sœur, ne pouvaient plus s'éloigner ; elles demeuraient assujetties sous l'empire de la grande maîtresse des classes comme M'"' de Blois. Elles tenaient les appartements sans repos, elles devaient s'y amuser sans relâche. A la fin, elles succombèrent à la fatigue ou à l'ennui. « Il devait y avoir appartement ce soir, dit Dangeau (2fi décembre KiDl ) (5); mais M""' la princesse de Conti s'est trouvée mal, et îl""' la Duchesse est tombée, on la croit blessée. » Elle était grosse ; elle profita de sa grossesse pour se dérober quelques instants à la cour, mais elle ne cessa pas de tenir les appartements autant qu'elle put. Monsieur, frère du roi, et Madame tinrent

(1) Dangeau, t. III, p. 393 et 3'M.

(2) Dangeau, t. III, p. 429

(3) Dangeau, t. III, p. 404.

(4) 27 novembre IC91, opéra (W'islrcc , paroles de la Fontaiue, musique de Colasse. Dangeau, t. III, p. 435.

(â) Dangeau, t. III, p. 446.

anssi les appartements ; mais ils n'étaient plus assez jeunes pour y répandre beaucoup de gaieté et d'agrément. Il fallut songer à renouveler le i)ersonnel des princesses. Alors M. le duc du Maine commençait à s'ennuyer de sa vertu ; il avait vingt-deux ans, il demanda à se marier. « C'est, disait M"'" de Maintenon, nu guerrier très étourdi, irrégulier et distrait; à cela près, il a du mérite. » Quoique le roi eût dit que les hommes de cette espèce ne devaient point avoir lignée, on se décida à lui donner satisfaction ; mais auparavant on voulut marier le duc de Chartres, tils unique du frère du roi. Le duc de Chartres n'avait encore que dix-huit ans et demi ; déjà il était plus avancé que le duc du Maine, si avancé même qu'on ne voulait pas attendre, de peur qu'il ne fût tro[> tard. Non, la cour de Louis XIV ne sera pas un couvent.

« M. le duc de Chartres, dit M™' de Caylns (1), avait été parfaitement élevé, et comme dans sa jeunesse les qualités de sou esprit couvraient les défauts de son cœur, on avait conçu de grandes espérances de lui. » Il avait été mis d'abord entre les mains de M. de Saint-Laurent, l'homme de sou siècle qui était, dit Saint-Simon (2), le plus propre à élever un ^irince et à former un grand roi. La bassesse de sa naissance l'empêcha d'avoir un titre pour cette éducation, mais son mérite l'en fit laisser seul maître; et quand la bienséance exigea que le prince eût un gouverneur, ce gouverneur ne le fut qu'en apparence, et Saint-Laurent jouit toiijonrs de la même confiance et de la même autorité (3). Saint-Laurent mourut brusquement en 1687 : Dubois, qui était sous-précepteur depuis quatre ans et demi, fut nommé jiar le roi précepteur à la place de Saint- Laurent (4). En 1688, vers le mois de juillet, il fit un plan d'études pour le dnc de Chartres et l'appliqua. « M. le duc de Chartres, ditil (5), est né avec beaucoup d'intelligence. Il a extrêmement de bon sens. De tout temps, lorsqu'on lui a proposé quelque chose de difficile, ou il a répondu qu'il n'eu pouvait pas juger et eu a dit la raison, ou il a pris un bon parti. Il a l'esprit net et agréable. D'inclination et de caractère, il est infiniment éloigné du pédant. Il a un

(1) Souvenv-s, p. 18C.

(2) Édition Boislisle, t. I, p. C2.

(3) Racine, t. VI, p. 575. Saint-Simon, t. I, p. «2-03.

(4) Xolkf sur Dubois, par Boislisle, note 1.

(5) Cf. Jlistoire de ïahbc Dubois, premier minisire de l^onis AT, par le comte de Scilliac.

géuie particulier pour les affaires ; ce qui paraît, lorsqu'ou lui fait lire riiistoire, par la facilité cpi'il a à démêler les intrigues les plus délicates et les plus embarrassées. Ainsi l'on voit qi;e, si son esprit est Lien cultivé, il se distinguera par là. » D'où Dubois conclut qu'il ne faut pas négliger ces études pour les études militaires. Ajoutons que dans ce plan d'études la religion occupe le premier rang : elle comprend le Catéchisme, l'Ecriture sainte, la Vie des Saints, l'Histoire ecclésiastique et la Morale. P>ien que Dubois n'eût aucun des ordres sacrés, le duc de (Jhartres demanda pour lui un cauonicat honoraire avec prébende, h la collégiale de Saint-Honoré, et Dubois en fut pourvu moyennant une dispense de Rome et un diplôme de maître es arts, qu'il obtint le 2(J décembre 1G89. Le géuie particulier du duc de Chartres pour les affaires ne s'arrêta pas là. En 1690, le roi donna l'abbaye d'Airvault (en Poitou) à Dubois, qui devint ainsi abbé par le crédit de sou élève (1). Enfin l'abbé Dubois ayant été nommé principal du collège de Saint-Michel, un arrêt du conseil le dispensa de la résidence exigée par les statuts de cet établissement, pour qu'il pût se consacrer entièrement à son prince. Après avoir fait do si brillantes études, le duc de Chartres ne craignait pas que l'abbé, comme il disait, pût rien lui refuser. L'abbé vantait sa vertu et sa piété auprès de Madame, qui n'en avait guère ; auprès de Monsieur qui n'en avait pas ; auprès de Fénelon, qui connaissait mal la m.aison de Monsieur; auprès du père de la Ciiaise, qui ne demanda pas mieux que d'y croire et qui fit partager à M"^ de Maintenou « les espérances (2) des dévots. Elle se réjouissait de voir paraître en lui un prince capalile de faire goûter à la cour, par sou exemple, la vertu et l'esprit. »

Pendant ce temps-là, le duc de Chartres avait changé quatre fois de gouverneur : au libertin M. de Sillery avait succédé le maréchal de Navailles, au maréchal de Navailles le maréchal d'Estrades, au maréchal d'Estrades le duc de la Vieuville , au duc de la Vieuville le marquis d'Arcy ; tous hommes plus ou moins respectables, mais qui n'avaient aucun crédit sur le jeune prince. En ]6s9, on avait mis en tête à Monsieur de faire de son grand écnyer, le marquis d'EtSat, le gouverneur de sou fils : mais Madame (3), qui connaissait cet homme

(1) Addition à Dangemi, par Saint-Simon, t. III, p. 265-2G(!.

(3) M""^' de Caylus, p. 18G, 187.

{3) Le/fres uiêditcs de h Princesse pahtfine, imhhée^ par M. A. -A. Holland, p. 101 et suîv.

comme un des drôles les plus méchants et les pins débauchés du monde, s'y opposa avec la plus grande énergie. « On avait prévenu Madame que le chevalier de Lorraine et le marquis (VElHat avaient promis au roi d'amener Monsieur à marier les enfants de la Montespan avec les siens; savoir : sa fille avec le boiteux duc du Maine, et son fils avec M"" de Blois ; et que, dans cette circonstance, la Maintenon était tout à fait pour la Montespan. » Madame fut si éloquente dans ses protestations contre d'Effiat, que le roi lui dit : « C'est mentir que de m'aceuser de vouloir faire d'Effiat gouverneur du prince mon neveu. )^ Dubois resta cliargé de protéger la vertu du duc de (Jhartres. Quand le jeune prince alla à la guerre en Flandre (1691), le roi régla les traitements qu'on lui ferait : on lui rendit un peu moins d'honneurs qu'à Monsieur, mais beaucoup plus qu'aux princes du sang (1); sa maison militaire était au grand complet, et néanmoins Dubois le gouvernait. Le duc de Chartres se licencia dans sa conduite et ses discours : l'on accusa Dubois de lui donner de mauvais conseils. Monsieur écrivit à Dubois une lettre des plus sévères. Dubois dit à son élève qu'il n'avait plus qu'à se retirer en son pays natal, à Brive-la-Gaillarde (2). Le jeune prince lui réjjondit sur le ton léger qui lui était habituel : « L'abbé, faites comme moi, laissez dire. C'est le bon parti pour avoir raison des méchantes langues. Quant à me quitter, vous ne me ferez pas ce chagrin ; continuons plutôt à foire enrager nos ennemis, en vous moquant , comme je le fais, de ce qu'ils peuvent dire de nous. » L'abbé Dubois écrivit (d'Empture, C août IGUl) à M. l'abbé de Fénelon pour lui conter ses chagrins ; sa lettre se termine ainsi : « M™'" de Maintenou eut la bonté de me dire, lorsque j'eus l'iionueur de lui faire la révérence en partant, que je pouvais compter que le roi me soutiendrait dans les traverses que l'on voudrait me faire essuyer dans cette maison-ci. Ce mot me fortifia beaucoup. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien l'eu faire souvenir ; j'ai besoin que le roi soit prévenu, afin qu'on ne lui donne pas de mauvaises impressions contre moi , et que je ne sois pas accablé lorsque j'y penserai le moins. » Dubois écrivit aussi au père de la C!haise, pour réclamer de lui la protection qu'il lui avait promise. Enfin Madame le consola (3) en traitant de sottises tout ce qu'on avait dit contre lui. « Avec la vertu et le bon

(1) Dangeaii, 18 mai IGOl, t. III, p. .nST-SS».

(•2) L'ahhé Dnlmh, par le comte de Seilhac, t. I. p. 21! et suivantes.

(3) Seilhac, t. I, p. 206, 54.i. Correspondance de Madame (lettre du 21 août 1G91).

esprit que vous avez , vous n'avez guère à vous effrayer de la calomnie, Monsieur l'abbé; et avec le temps, tout le monde vous rendra justice aussi bien que moi. » La campagne finie, lorsque l'on revint à Versailles, M""" de Maintenon dit à Dubois : <,( Le roi a fait la part de la jeunesse; mais M. le duc de Chartres oublie que, pour les personnes de son rang, il est de justes mesures qu'il'faut garder. Sa Majesté songe sérieusement à le rendre à ses devoirs. Disposez-le, Monsieur l'abbé, à donner au roi des marques de sa respectueuse soumission ; vous ne sauriez mieux servir une personne que vous aimez. » Dubois comprit parfaitement ce que cela voulait dire.

« Si la vieille s'en mêle, s'écria Madame, mon fils est dans le filet. » Mais la princesse sa fille était sauvée. En eifet, pressé parles conseils de M'"" de Maintenon, le duc du Maine, se tournant vers la maison de Condé, qui lui avait déjà fait bon accueil, eut l'idée de demander en mariage une des princesses de cette maison. M. le Prince n'y était point opposé, surtout si ce mariage se faisait incontinent après celui du duc de Chartres. Madame, qui avait horriblement appréhendé que le roi ne lui enlevât sa fille, éprouva la joie d'une véritable délivrance. Pendant ce temps-là, le duc de Chartres se débattait joliment dans le filet oii il était enveloppé. Les dames les plus spirituelles (1) lui trouvaient une conception aisée , une grande pénétration , beaucoup de discernement, de la mémoire et de l'éloquence. Il avait déjà remarqué les beautés les plus accomplies du temps (2), et citait une douzaine des femmes les plus agréables de la cour; il s'était même composé un idéal dans lequel il faisait entrer toutes leurs perfections. Il n'était pas pressé de se marier, parce qu'il voulait trouver cet idéal dans la femme qu'il épouserait. Les deux dames de la cour qui lui plaisaient le mieux étaient M™" la princesse de Conti douairière et M"" la Duchesse. La première avait l'air de Vénus qui descend des cieux avec toutes les grâces d'une divinité parmi les mortels ; la seconde, plus petite, plus piquante, avait aussi plus d'esiu-it et savait mieux le rendre amoureux. Mais M™" la Duchesse était mariée; il n'y fallait pas penser (3). Monsieur eut envie de préférer la princesse de Conti à M"" de Blois; et je crois, dit M""" de Caylus (4), que le roi y

(1) M"i» de Caylus, p. 186.

(2) L'ahbé Dubois, parle comte de Seilhac.

(3) De Sourches, t. lY, p. 3.

(4) SouL^cntrs, p. 185.

4U LA BRUYERE

eût consenti, si elle l'avait vuulu; mais elle dit à Monsieur qu'elle préférait la liberté à tout. Il fallut donc décider le duc de Chartres à é^jouser M"° de Blois. Il était pris, et ne pouvait plus s'échapper.

Vers la fin de l'année 1C91, le P. de la Chaise ménagea une entrevue entre M"' de Maintenou et l'abbé Dubois : elle chargea l'abbé d'obtenir le consentement de son élève au mariage projeté. L'abbé fut très flatté de cette préférence qu'on lui accordait sur le marquis d'Arcy, gouverneur du duc de (Chartres (1) : car ce gouverneur était un homme fort estimé et de grande considération pour la conduite qu'il avait tenue à la guerre, dans le monde et dans les ambassades; l'abbé promit, mais quand il voulut s'acquitter de sa promesse, il fut assez embarrassé. Il alla trouver l'abbé de Fénclon et lui demanda conseil. « Fénelon éprouvait les plus grands scrupules pour un mariage dont il comprenait mal les avantages politiques; mais le roi était souverain , il avait le droit de disposer des alliances de sa famille; sa volonté n'était pas douteuse? — Non , affirmait l'abbé Dubois. — Il fallait donc obéir. Comment résister? Ce serait risquer le présent et l'avenir de la famille. Que pensait le futur (",')? » Ce fut à Dubois de s'en informer. Comment s'y prit-il ? Il est difficile de le savoir : chacun put faire ses conjectures; beaucoup sur ce point donnèrent carrière à leur imagination, la Bruyère comme les axitres. 11 nous est parvenu, à travers les mémoires de l'abbé d'Espagnac, une espèce de résumé assez vraisemblable des négociations de Dubois. Monseigneur, il faut vous marier. — Avec qui, l'abbé? — Choisissez, Monseigneur. — L'abbé, je veux épouser Glycère. — Monseigneur, le roi ne voudra pas. — Eh bien ! choisissez vous-même, vénérable pasteur. — Monseigneur, il faut épouser une dévote. — Une dévote! Hermas (c'est le nom d'un auteur des premiers siècles de l'Église, dont le livre, intitulé le Pa^VeM/-, jouissait d'un grand crédit chez les théologiens de la cour de France). « Si j'épouse, Hermas, une femme avare, elle ne me ruinera point (3) ; si une joueuse , elle pourra s'enrichir; si une savante, elle saura m'instrnire; si une prude, elle ne sera point emportée; si une emjjortée, elle exercera ma patience; si ane coquette, elle voudra me plaire; si une galante, elle le sera peutêtre jusqu'à m'aimer ; si une dévote, répondez, Hermas, que dois-je

(1) Saint-Simon, t. I, p. Ul.

(2) L'abbc Dubois, jiar le comlo de Scilliac.

(3) Chap. III, n" 44.

attendre de celle qui veut tromper Dieu, et qui se trompe elle-même ? » Hermas, ou le vénérable pasteur, ou l'abbé Dubois, n'avait aucune peine à répondre : par dévote, il n'entendait pas nue des clientes de l'abbé Mauroy, curé des Invalides, mais seulement une femme qui fût approuvée de Sa Majesté. Cela était bien plus sûr et plus facile à trouver que la femme idéale, ou l'abrégé des douze perfections rêvé par Son Altesse. Il fallut quelque temps au jeune prince pour rabattre de ses prétentions; tout ce qu'il put accorder fut de ne point s'opposer aux volontés du roi.

Pendant ce temps-là, le duc du Maine cherchait aussi la femme qu'il devait épouser. Incapable de résister aux intentions de M""" de Maintenon, il voulait une femme simple et pieuse, bien dirigée comme les demoiselles de Saint-Cyr. C'est précisément là ce qu'il ne trouvera pas dans la maison de Condé. « (Ju'est-ce qu'une femme que l'on dirige? demande la Bruyère (1). Est-ce une femme plus complaisante pour son mari, plus douce pour ses domestiques, plus appliquée à sa famille et à ses affaires, plus ardente et plus sincère pour ses amis; qui soit moins esclave de sou humeur, moins attachée à ses intérêts; qui aime moins les commodités de la vie ; je ne dis pas qui fasse des largesses à ses enfants qui seraient déjà riches, mais qui, opulente elle-même et accablée de superflu, leur fournisse le nécessaire et leur rende au moins la justice qu'elle leur doit; qui soit plus exempte d'amour de soi-même et d'éloignement pour les autres ; qui soit plus libre de tous attachements humains? — Non, dites-vous, ce n'est rieu de toutes ces choses. » J'insiste et je vous demande : « Qu'est-ce donc qu'une femme que l'on dirige? — Je vous entends, c'est une femme qui a un directeur, s Depuis la mort du R. P. Bergier (2 octobre 168S) (2), M. le Prince ne voulait plus souifrir de directeur, ni à Chantilly ni à Versailles ; lui seul prétendait diriger sa maison. Aucune de ses filles mariées ou à marier u'était une des femmes que l'on dirige. Il y en avait deux parmi lesquelles M. le duc du Maine pouvait choisir : âgée de seize ans (3), M"" de Cbndé avait un caractère plus doux et un esprit plus raisonnable; sa sœur, M"° de Charolais (4), n'avait que quinze ans, mais l'aînée était d'une santé délicate et lan^

(l)Chap. 111,11» 3G.

(2) Dangeau, t. II, p. 180.

(3) Née le II août 1G75.

(4) Née le 8 septembre 107C;

410 LA BRUYKRE

guissante. M. le duc du Maiue lui fit un affront fort sensible en préférant M"' de Charolais, qui avait uu pouce de taille plus qu'elle. Elle supporta cet affront avec constance , avec sagesse , avec hauteur. On attribua à une basse complaisance de M. le Prince ce qui n'était qu'un calcul de la ])rudence de M""' de IMaintenou. Le roi se prononça en faveur de M'"' de Charolais; mais avant de conclure ce mariage, il voulut terminer celui du duc de Chartres.

Quels arguments furent employés pour ameuer le duc de Chartres dans les dispositions morales où le roi voulait le voir? Qui peut le dire? Nous en trouvons dans la Bruyère qui ne furent pas peut-être sans influence. « Telle femme, à qui le désordre manque pour mortifier sou mari, y revient par sa noblesse et ses alliances, par la riche dot qu'elle a apportée, par les charmes de sa beauté, par sou mérite, par ce que quelques-nus ai>pellent vertu (1). » D'où l'on peut tirer cette conséquence : «; Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent un mari de se repentir au moins une fois le jour d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point (2). » En un mot, « il y a de bons mariages, il n'y en a point de délicieux, » comme dit la Rochefoucauld. Le duc de Chartres se résigna donc à faire un bon mariage, et le roi fut secrètement informé de la boune volonté du jeune prince. Cela fut connu, car l'abbé de Choisy écrivit à M. de 13ussy : « Le duc de Chartres épouse M"" de Blois, et M. du Maine, 51'"= de Charolais (3). »

Madame, outrée de dépit, réprimanda vertement le duc de Chartres, et elle exigea que son fils lui promit de ne point donner sou consentement. Le 9 janvier 1692 (4), le roi, étant seul avec Monsieiu- dans son cabiuet, fit venir le duc de Chartres et lui annonça qu'il voulait le marier. Après lui avoir expliqué les diverses raisons politiques qui l'empêchaient de penser à toute autre princesse qu'à M"° de Blois, il lui dit qu'il ne pouvait mieux lui témoigner sa tendresse qu'en lui olfraut sa fille, dont les deux sœurs avaient déjà épousé deux princes du sang ; (pie cela joindrait en lui la qualité de gendre à celle de neveu, et qu'il ne l'en aimerait que mieux, mais qu'il ne le voulait point contraindre et lui laissait là-dessus toute liberté. Le duc de

(3) 5 janvier lfi!l2, Correspondance de Bussy, t. VI, p. 518.

(4) Saint-Simou, t. I, p. 09. Dangeau, t. IV, p. ()-8 et p. 15, p. 28-32, p. 36, etc.

Chartres, fort intimidé , répondit en balbutiant que le roi était le maître, mais que sa volonté dépendait de Monsieur et de Madame. « Cela est bien à vous, reprit le roi, mais dès que vous y consentez, votre père et votre mère ne s'y opposeront pas. N'est-il pas vrai, mou frère? » Monsieur consentit. On fit venir Madame; elle avait compté sur le refus de son fils : elle demeura coiifuse et muette, fit une courte révérence, et s'en alla. Puisque Monsieur et son fils le voulaient bien, elle n'avait rien à dire. Quand le mariage fut déclaré , grand fut l'étonnement do la cour ; mais tous les discours que Madame put tenir étaient bien inutiles. Elle marchait à grands pas, parlait sans contrainte, gesticulait, et pleurait son fils qu'on lui enlevait. Monsieur paraissait fort déconcerté : le duc de Chartres était triste comme un homme qu'on mène au supplice. M"° de Blois, fort parée, tremblait comme une victime qu'on va sacrifier. Quelque jeune qu'elle fût, quelque prodigieux que fût son mariage, elle en voyait et en sentait toute la scène, et en appréhendait toutes les suites (1). Le lendemain. Madame, allant à la messe du roi, vit le duc de Chartres s'approcher pour lui baiser la main ; elle lui appliqua un tel soufHet qu'on l'entendit de quelques pas : le pauvre prince fut couvert de confusion. Mais sa fiancée lui sut gré de .ce qu'il souffrait pour elle. L'immense dot fut déclarée, le contrat de mariage fut annoncé, et l'on ne s'occupa plus que des préparatifs de la noce. M""' la Duchesse, remise de sa chute, revint à la cour. On lui dit que la princesse de Conti était très mécontente de ce mariage, qui faisait passer sa jeune sœur audessus d'elle. «J'aime mieux, réx'ondit-elle (2), puisqu'il faut que quelqu'un ait un rang au-dessus de moi, que ce soit ma sœur qu'une autre. » Cependant on répétait que M. le duc de Chartres était amoureux de M'"" la Duchesse. M™'= de Caylus en dit un mot eu badinant à M"" de Biois (3), et M"° de Blois lui répondit avec son ton de leudore : « Je ne me soucie pas qu'il m'aime, pourvu qu'il m'épouse. » M'"" de Caylus fut surprise de cette réponse. Elle croyait M"° de Blois plus sotte qu'elle n'était. « On veut à la ville que bien des idiots et des idiotes aient de l'esprit (4) ; on veut à la cour que bien des gens manquent d'esprit, qui en ont beaucoup; et, entre les personnes de ce der-

(1) Saint-Simon.

(l!) Souvenirs ile JI'^<' Je Cat/his. p. 185.

(3) lOi,!., p. 184.

(4) CLap. UI, n» 57.

LA BUÏÏYÈKE. — T. II. 27

418 LA liKUYKRE

nier genre, une belle femme ne se sauve qu'à peine avec d'autres femmes. »

Brisée par ces émotions, qui étaient trop fortes pour une jeune fille de 14 ans et un peu languissante, M"" de Blois se trouva mal: le dimanche 13 janvier, elle avait la fièvre ; le 10, la fièvre augmenta, la rougeole parut ; il fallut attendre qu'elle fût guérie pour faire le mariage, mais toute inquiétude disparut bientôt. Le 27 janvier. M"" de Sévigné écrivait à Bussy (1) : a. Toute la cour est pleine de joie et de plaisirs pour le mariage de M. de Chartres et de M'"^ de Blois. Il y aura un grand bal , où tous ceux qui disent qu'ils n'ont pas un sou font des dépenses de deux ou trois cents pistoles. C'est ce qui fait qu'on ne croit point à leurs misères, qui sont pourtant bien véritables. jMais les Français ont des ressources dans leur envie de plaire au roi, qui ne trouveraient point de créance dans ce qu'on nous en pourrait dire, si nous ne le voyions de nos propres yeux. Xous verrons donc tous les jeunes et vieux courtisans parés selon leur âge et toujours magnifiquement, s Pour que rien ne manquât à la fête, le roi envoya quérir M. le Prince et lui proposa le mariage du duc du Maine avec M"® de Charolais (12 février soir) (2). M. le Prince, après avoir remercié le roi, partit l)our s'en aller à Paris eu porter la nouvelle à M'"^ la Princesse et à M"" de Charolais. Cette nouvelle ne les surprit guère; c'était si bien convenu d'avance que, le matin, M. le duc du 3Iaine était allé à Paris pour faire part à M""^ de Montpensier de sou mariage avec la fille de M. le Prince. On comprend le dépit de la grande Mademoiselle : si elle avait pu faire manquer le projet de mariage du duc du Maine avec M'" de Bourbon , maintenant princesse de Conti , elle ne pourra rien contre celui-ci. En eftet, le roi ayant déclaré sa volonté, M""' de Charolais était dès lors aussi sûre de devenir duchesse du Maine que M""^ de Blois duchesse de Chartres. Le 13 févrierdansl'après-dîuéejleroi alla voir M""' la Princesse, qui était venue le matin de Paris à Versailles. M. le Prince alla recevoir Sa Majesté au bas du grand degré, et M"° la Princesse à la porte de son appartement dans la galerie. Il dit qu'il venait en forme demander M"*" de Charolais pour M. le duc du Maine. Il fit beaucoup d'amitié à M"" de Charolais et à M""' la princesse de Conti, sa sœur : il aurait voulu achever le mariage aussitôt après celui du duc de Chartres : mais il était obligé de le remettre à un mois, après

(1) M""' de Sc-vignù, t. X, p. 70.

(2) Dangeau.

son retour de Compiègue oùil voulait aller passer ses troupes eu revue. M"° de Charolais ne put dissimuler sa joie, et se moqua de tout ce que son père put lui dire : elle était émancipée. M""" la Duchesse, qui appelait ses belles-sœurs les poupées du sang (1), redoubla ses plaisanteries avec M. le Duc sur le pouce de taille qui allait faire une duchesse du Maine. La duchesse du Maine prétendait que M"'" la Duchesse parlait contre sa pensée, et déguisait ses sentiments comme elle fardait son visage. M"" la Duchesse admirait les hauts talons de M°"^ la duchesse du Maine, qui lui convenaient si bien, et la coiffure élevée dont elle ornait sa tête. C'était la mode, il est vrai : mais quelle heureuse mode! Ces plaisanteries, dit M"" de Caylus, furent longtemps une cause de discussion dans la fiimille royale. Elles inspirèrent à la Bruyèi'e ces bizarres réflexions : ce Chez les femmes (2), se parer et se farder n'est pas, je l'avoue, parler contre sa pensée; c'est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l'on ne se donne point pour ce que l'on paraît être, mais où l'on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer ; c'est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître, selon l'extérieur, contre la vérité; c'est une espèce de menterie. » Voilà pour M"'" la Duchesse. « Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme ou mesure le poisson entre queue et tête. y> Voilà pour M'"° la duchesse du Maine. Mais à combien d'autres femmes ces réflexions ne pouvaient-elles pas s'appliquer en dehors de la maison de Condé !

La grande ]\Iademoiselle ne signa point au contrat de mariage de M. le duc de Chartres, ni à celui de M. le duc du Maine, à cause de ses prétentions contre Monsieur et contre M. le Prince sur la succession de M"° de Guise. Elle avait pris des arbitres avec M. le Prince pour régler ce qui leur revenait aux uns et aux autres. Les arbitres (27 févier) adjugèrent à M. le Prince ou à ses cohéritiers le duché de Guise, l'hôtel de Guise, et plus de K»0,000 livres de rente d'ailleurs. M"" de Montpensier n'eut que la principauté de Joinville, et 35,000 livres de rente d'ailleurs. Il y avait grande apparence que ce jugement-là tiendrait, parce qu'il y avait 200,000 francs de dédit. Mais Mademoiselle, sollicitée de faire quelques donations au duc du Maine à l'occasion de son mariage, refusa net et déclara qu'elle lui avait déjà donné beau- Ci) Mm<-- de Caylus, p. 185.

(2) Chap. ni, no 5.

coup. On se moqua d'elle à la cour et dans la maison de Coudé ; on ne tarissait |)as sur sa coquetterie et sa prétention d'être tov;jours jeune, (^i Une femme coquette, dit la Bruyère (1), ne se rend jjoint sur la passion de plaire, et sur Topiniou qu'elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l'âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse défigure enfiu sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l'affectation l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et eu rubans de couleur. )> La vieille maréchale d'Auniont, à qui M. de Marsan avait fait tourner la tête comme Lauzun à M""" de Montpeusier, venait de mourir à Paris (2), toujours dans la même passion, et dans le désespoir de ne pouvoir plus voir M. de Marsan ni rien lui donner. La grande Mademoiselle ne voulait plus voir Lauzun, mais elle persistait dans sa passion pour les rubans de couleur : eu 1683, elle avait appris à Lauzun que la reiue avait le droit d'en porter quoiqu'elle ne fût plus jeune, et elle eu portait ellemême en robe de chambre. « La qualité, dit-elle, fait que l'on en porte plus longtemps que les autres. » Aussi blâmait-elle la maréchale d'Aumont et toutes les vieilles coquettes qui n'avaient point qualité pour prendre les aiSquets de la jeunesse. « Lise entend dire d'une autre coquette qu'elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d'ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans (3). Lise les a accomplis (64 ans) ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi ; et pendant qu'elle se regarde au miroir, qu'elle met du rouge sur son visage, et qu'elle place des mouches, elle convient qu'il u'est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule. » 11 faut se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : c'est la maxime des grands.

.lamais les grands ne se firent mieux valoir qu'aux mariages du duc de Chartres et du duc du Maiue. Le dimanche gras, IT février, il y eut grand bal réglé chez le roi. Tout le monde se montra magnifique. Un peu après, ce furent les fiauçailles du duc de Chartres et la signa-

(1) Chap. III, n" 7.

(2) Journal de liaiigeau. 18 novembre 1692.

(3) Chap. III, n" S.

ture du contrat clans le cabinet du roi, en présence de toute la cour Le roi donnait à sa fille : 1° une somme de deux millions, dont le trésor royal payerait les intérêts jusqu'à ce qu'on eût déboursé le capital ; 2° une rente de 150,000 livres ; 3'' des pierreries que Dangeau évalue à (500,000 livres. Le roi promettait au duc de Chartres, eu cas de décès de Monsieur, d'ajouter une pension de 200,000 livres à celle de 150,000 livres qu'il avait déjà. Enfin le roi donna à Monsieur le Palais-Royal, pour lui et sa postérité masculine (1). Le lundi gras, bénédiction nuptiale, et ensuite grand festin royal ; après le dîner, grande musique et grand jeu ; le, souper pareil au dîner ; le roi toujours fort paré et fort aise, et toute la royale noce également parée, mais fort peu à l'aise. Le mardi gras, grande toilette de la duchesse de Chartres : le roi y assista avec toute sa cour ; ensuite, après la messe du roi, grand dîner comme la veille, et enfin un grand et superbe bal où tout le monde fut oliligé de danser, le sourire sur les lèvres, dût-on avoir l'amertume dans l'âme. M"" la Duchesse ne dansa point à cause de sa grossesse; M"" de Montespan ne fut point invitée à la noce de sa fille. Le mercredi des Cendres mit fiu au pompenx et triste carnaval. C'est à propos de ce mariage, qui fit l'étonnement du public et où le chagria des proches et des amis ne put se cacher, que la Bruyère fit, je crois, cette réflexion (2) : « Il semble qu'aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles la symphonie rapprochent et font mieux sentir l'infortune de nos proches et de nos amis. »

Le mariage du duc du Maine avec M"^ de Charolais fut tout diff'érent. Là point d'aversion d'une part, point de crainte de l'autre, nul embarras d'aucun côté. Le roi, eu allant à Compiègne, s'arrêta un jour à Chantilly, et deux jours en revenant. Tout fut convenu d'avance par le roi avec M. le Prince. Le 18 mars, le contrat fut signé à Versailles (3). Pour l'honneur que les deux époux avaient d'appartenir à Sa Majesté, de sang et de lignage, ils eurent, l'un une somme de 150,000 fr. comme les princes du sang, et l'autre 100,000 livres. Le prince et la princesse de Coudé constituaient à leur fille une dot de 800,000 livres, dont 500,000 fr. en avancement d'hoirie. Le roi donnait à son fils un million comptant. Le 19 mars, le mariage fut célébré solennellement à la messe du roi , comme l'avait été celui du duc de

(1) Cf. Analyse du contrat, par M. de Boislisle, Saint-Simon, t. I, p. 74-75, note j.

(2) Chap. XI. n" 80.

(3) Analyse du contrat, par M. de Boislisie, note sur Saint-Simon, t. I, p. 102.

Chartres ; le dîner de même, et le sonper aussi ; après l'appartement, le roi d'Angleterre donna la chemise an marié. Le lendemain, la mariée sur son lit reçut toute la conr, la princesse d'Harcourt foisant les honneurs. M™*" de Saint- Valéry fut dame d'honneur, et M. le marquis de Montchevreul continua à gouverner la maison du duc du Maine comme auparavant. M""' de Montesjjan ne jiarut pas au mariage : c'était bien naturel, puisqu'elle n'avait point paru au mariage de la duchesse de Chartres; ni M"- de Condé : ou le comprit après l'affront qu'elle avait essuyé; ni M"" de Montpensier : elle ne pardonnait pas ce mariage à M. le Prince ; ni la duchesse de Hanovre : elle se plaignait que M. le Prince lui avait coupé l'herbe sous le pied , parce qu'elle voulait marier une de ses filles avec le duc du Maine. Cela n'empêcha pas la noce d'être assez gaie. Voilà M'"° la duchesse du Maine tout entière dans les mains de M"° de Maintenon, qui en était fort coutente. « Dieu veuille, écrivait-elle (22 mars 1692), à M"'° de Brinon (1), qu'ils en soient tous aussi satisfaits que je le suis à cette heure. On m'a dit qu'elle irait passer la semaine sainte à Maubuisson : reposez-la bien, on la tue ici par la contrainte et la fatigtre de la cour; elle succombe sous l'or et les pierreries, et sa coiffure pèse plus que toute sa personne. On l'empêchera de croître et d'avoir de la santé. Elle est plus jolie sans bonnet qu'avec toutes leurs parures ; elle ne mange guère; elle ne dort peut-être pas assez, et je meurs de peur qu'on ne l'ait trop tôt mariée. Je voudrais la tenir à Saint-Cyr, vêtue comme l'une des vertes, et courant d'aussi bon cœur dans les jardins; il n"y a point d'austérités pareilles à celles du monde. » — « Le monde, dit la Bruyère (2), est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes ; la nature n'est que pour ceux qui habitent la campagne : eux seuls vivent, eux seuls du moins connaissent qu'ils vivent. »

Là-dessus notre moraliste composa une bergerie, ou la mit eu œuvre pour représenter le gouvernement de Louis XIV (3) : « (^Hiand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui , répandu sur une colline par le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la i'aux du moissonneur, le berger soigneux et attentif est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pns de vue, il les

(1) Lettres liistoriqiies de M""' de Maintenon, t. I. p. 209.

(2) Chap. XII. n" 110.

(.•i) Chap. X, n" 20.

snit, il les l'oniluit, il les cliauge de pâturage ; si elles se dispersent, il les rassemble; si uu loup avide paraît, il lâche sou chien c[ni le met eu fuite; il les nourrit, il les défend ; l'aurore le trouve déjà eu pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil : quels soins! quelle vigilance! quelle servitude! quelle condition vous parait la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? Le troupeau est-il fait pour ]e berger, ou le berger pour le troupeau ? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince. »

Image naïve sans doute, et même trop naïve pour ne pas laisser percer une froide raillerie cachée sous les fleurs de ce poétique tableau. Quelle heureuse constitution politique que celle qui donne au souverain toute la peine et réserve aux peuples tous les jilaisirs, qui impose la servitude au roi pour réserver à ses sujets les délices de la liberté! Les grands pouvaient faire ces beaux rêves lors du mariage du duc de Bourbon, quand le roi imposait silence à l'univers et qu'on admirait sur les bords de la Seine les aventures du Lignon. Monseigneur pouvait concevoir ces illusions à l'opéra d'Asfn'e, spectacle galant et moral, où l'amour récompensait sans retard quelques moments d'ennui qu'avait eus le tendre ( 'éladou. La Fontaine jwuvait faire dire à ses Nymphes en vue de Marly (1 ) :

Nous tenons ces faveurs d'un mi plein de sagesse; La terreur et l'effroi respectent ces beaux lieux.

Des chants les plus délicieux

Nos bois retentissent sans cesse.

La paix, dans nos ombrages, Le murmure des eaux, les plaintes des amants,

Les rossignols par leurs tendres ramages, Occupent seuls Echo dans ces lieux charmants.

Mais ces rêves et ces illusions disparurent Ijieu vite.

La situation politique de la France devenait de plus en jilus grave. Le roi était préoccupé : non seulement pour ses ennemis il u'était plus invincible, mais encore les divers États de l'Europe coalisés redoublaient d'ettbrts pour l'accabler. L'Empereur et tous les États de l'Empire, l'Espagne, la Savoie et l'Italie mettaient leurs troupes eu mouvement. Les Hollandais déployaient la plus grande activité pour augmenter le nombre de leurs vaisseaux et de leurs résiments. Le

(1) Astrèt', prologue.

prince d'Orange prenait un ascendant extraordinaire snr les alliés et dominait les Iles-Britanniques. A laconr de France ( 1), on racontait des traits de sa générosité, et Ton calculait avec surprise les énormes subsides que lui fournissait le parlement d'Angleterre. Il était venu d'Irlande d'excellentes troupes pour renforcer les armées ennemies du continent, et le roi Guillaume à leur tête dirigeait par sa diplomatie les opérations militaires de toute l'Europe contre la France. Dès le 11 mars, à Chantilly, ordre fut donné à M. le Prince de tenir ses équipages prêts pour le ~0 avril. Le roi les voulait pareils à ceux qu'il avait l'an dernier au siège de Mons, c'est-à-dire très solides et très simples. Peu après, M. de Barbézieux fit savoir à M. le Duc et au prince de Conti, qui étaient avec Monseigneur au château d'Anet, que le roi les avait nommés pour servir eu Flandre dans l'armée de M. de Luxembourg. Il y aura neuf lieutenants généraux , dont M. de Vendôme; quatorze maréchanx de camp, dont M. le Duc, le prince de Conti, le duc du IMaine, le grand prieur et le prince d'Elbeuf II fut bien entendu que le roi ne voulait ni faste ni luxe (2). Il donnait luimême l'exemple de la modestie dans ses vêtements, excepté aux noces royales. En effet, à quoi pouvait servir le faste et le luxe contre les ennemis de la France ? « Le faste et le luxe dans le souverain (3) , c'est le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette d'or en ses mains. Son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups ? »

En partant pour la guerre, les grands, comblés des faveurs du roi, répétaient leur maxime favorite : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir. » Enivrés de leur grandeur et confiants dans leur courage , ils s'applaudissaient du succès de leur politique. Sans doute ils avaient des talents, de l'esprit et un incontestable mérite; ils confondaient les intérêts de l'État avec ceux du prince : ils aimaient la gloire plus que la vie ; pour le service du roi, ils savaient s'acquitter des devoirs les plus assujettissants et les plus pénibles : mais ils regardaient les honneurs qu'on leur accordait comme leur étant dus, les richesses qu'on leur distribuait comme des biens qui leur appartenaient, les charges et les postes qu'on leur confiait comme des héritages qui ne

(1) Dangeau.

(2) Saint-Simon, t. XII, p. 465.

(3) Chap. X, n- 29.

pouvaient lenr manquer. Ils jouissaient enfin de leur prospérité coninie d'un droit, et trouvaient leur conduite parfaitement simple et naturelle; ils ne s'apercevaient pas des conséquences de leur maxime favorite : (1) « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans là pratique, utile aux faibles, aux vertueux, k ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos ; pernicieuse pour les grands : » elle les dépouille de tous leurs privilèges.

(1) Chap. Il, n" 11.

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