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CHAPITRE XXXIV

Qu'est-ce que la richesse? — Sa puissance. — Commeut s'élèvent dans la société les bourgeois qui s'enrichissent. — Peu à peu ils se sentent capables de tout, même de gouverner. — Presiiue tous les ministres de Louis XIV sortis du peuple. — Traité de la Bruyère sur l'art de gouverner. — Comment M""' de Mainteuon gouvernait ; comment Monsieur était gouverné. — Impertinence de Drancès. — Habileté de Troïle à gouverner les grands. — Dans Troïle il y avait du Chaulicu chez Mil. de Vendôme, du la Chapelle chez le prince de Conti, et surtout du GourviUe dans la maison de Condé. — Pendant que les grands négligent de rien connaître aux aifaires publiques et à leurs propres affaires, descitoyens s'instruisent du dedans et du dehors du royaume, deviennent politiques et puissants, et partagent le pouvoir avec le prince sous le nom de secrétaires d'État. — Puissance de Poutchartrain. — Il préside à l'avènement de la bourgeoisie qui prime la noblesse dans les fonctions d'Etat, — Caractère de l'homme et du ministre ; caractère de sa femme, qui partage l'autorité avec M""*^ de Maintenon, — Caractère de Celse, ou l'homme d'un rang médiocre. — Caractère de Ménippe, ou l'oiseau paré de divers plumages. ■ — Caractère des Pamphiles, on courtisans de M. de Pontchartrain. — Où avait abouti la fameuse maxime des grands : se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres? A l'abaissement des grands. 'X l'élévation de la classe moyenne ou du tiers état.

« Qui n'a, ne peut, » dit Jacques Bonhomme. La Foataiae ajoutait, avec l'air diabolique de Belpliégor :

.Je l'ai jà dit et je le redis encore, Je ne connais d'autre premier mobile , Dans l'univers, que l'argent et que l'or.

Ce n'était pas l'avis de la Bruyère ; et aux décisions tranchantes du préjugé il opposait les maximes, beaucoup plus modestes et plus sûres, de l'expérience ot du bon sens (1) :

(1) Chap. vr. n" 4;i.

« Celui-là est riche, qui reçoit plus qu'il ne cousume; celui-là est pauvre, dont la dépense excède la recette. »

« Tel, avec deux millions de rente (l),peut être pauvre chaque aunée de ciuq cent mille livres. »

« Il n'y a rien qui se soutieime plus longtemps qu'une médiocre fortune; il n'y a rien dont on voie mieux la fin que d'une grande fortune. »

« L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses. »

« S'il est vrai que l'on soit riche de tout ce dont on n'a pas besoin, un homme fort riche, c'est un homme qui est sage. »"

i^c S'il est vrai que l'on soit ])auvre par toutes les choses que l'on désire, l'ambitieux et l'avare languissent dans une extrême pauvreté. »

Logé dans des palais, à la ville dans le Luxembourg, à la cour dans l'hôtel de Coudé, à la campagne dans le château de Chantilly, la Bruyère pouvait disserter avec une sérénité philosophique sur la richesse et la pauvreté. Avec son revenu, il goûtait en paix les avantages du présent sans avoir souci de l'avenir. Et quoiqu'il combattît avec persévérance les préjugés des grands, il eu adoptait quelquesuns, ne fût-ce que leur dédain pour l'ignorance et pour la vanité d'un grand nombre de bourgeois. « On s'élève à la ville dans une ignorance grossière des choses rurales et champêtres (2); on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit le liu, et le blé-froment d'avec les seigles , et l'un ou l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et de s'habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes, pour eux, ne sont pas français. Parlez aux uns d'aunage, de tarif, ou de sol pour livre, et aux autres de voie d'ap])el, de requête civile, d'appointement, d'évocation. Ils connaissent le monde, et encore par ce qu'il a de moins beau et de moins spécieux ; ils ignorent la nature, ses commeucements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur ignorance souvent est volontaire, et fondée sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour leurs talents. Il n'y a si vil ])raticien qui, au fond de sou étude sombre et enfumée , et l'esprit occupé d'une plus noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui

(1) W'"- de Sévigné. t. IV, p. 683-585.

(2) Chap. vu, n» 21.

cultive la terre, qui sème à propos, et qui fait de riches moissons ; et, s'il entend quelquefois jjarler des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champêtre et de leur économie, il s'étonne qu'on ait pu vivre en de tels temps, où il n'y avait encore ni offices, ni commissions, ni présidents, ni procureurs; il ne comprend pas qu'on ait jamais jju se passer du grelie, du parquet, et de la buvette. »

Au milieu des splendeurs de Versailles, dans l'allée des Philosf)phes, en se promenant avec Bossuet, Fénelon, Fleurj'', ou d'autres admirateurs de la simplicité du monde naissant, il était doux et facile de parler des premiers hommes, de leur vie champêtre et de leur économie, de vanter le bonheur du laboureur qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos et qui fait de riches moissons. Mais, le ciel n'étant pas toujours clément, la tei're était souveut ingrate, chaque saison ne permettait pas de semer à propos, et, au lieu de riches moissons, le laboureur ne faisait qu'une maigre récolte : alors il maudissait son métier, et la vie champêtre des patriarches manquait d'agrément pour lui. Il portait envie au bourgeois, qui ne connaissait ni le chanvre, ni le lin, ni le blé, ni le seigle, ni le méteil, mais se contentait de se nourrir et de s'habiller; au marchand, qui n'avait d'autre peine que de vendre ses marchandises le plus cher possible ; au praticien, qui se tenait au chaud dans son étude sombre et enfumée, et vivait de sa chicane. Quant aux milliers d'officiers de toute sorte et aux commissaires de toute espèce, qui remplissaient les villes, il s'en serait passé mieux que personne; mais il fallait obéir à la volonté du roi. Et ils croissaient en nombre et en puissance tous les jours, tant et si bien que dans beaucoup de cas on voyait, à la surprise générale, la bourgeoisie effacer la noblesse. Comment s'opérait ce prodige ?

« Vous avez une pièce d'argent, ou même une pièce d'or (1) ; ce n'est pas assez, c'est le nombre qui opère : faites-en, si vous pouvez, un amas considérable et (£ui s'élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous n'avez ni naissance, ni esprit, ni talents, ni expérience, qu'importe? Ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre maître, si vous eu avez ; il sera même fort éminent, si, avec votre métal qui de jour à autre se multiplie, je ne fais pas en sorte qu'il se découvre devant vous. »

(l)amp. xiv, n" 40.

La question est bien posée; si le problème est délicat, la solution est bien claire ; c'est une recette sûre, infaillible : mais quand ou veut s'en servir, il ne faut pas se tromper, ou tout est perdu. « Si le financier manque sou coui), les courtisans disent de lui : « C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru. » S'il réussit, ils lui demandent sa fille (1). »

Non seulement on estimait le mérite d'un homme d'après sa fortune, mais encore on mesurait la fortune que chacun devait avoir sur l'estime qu'on faisait de son mérite. Dans la société et la conversation, des gens, qui se croyaient l'esprit juste et le jugement droit, avaient un tarif de ce genre. « Pour vous, dit Euth)jplirnn (2), vous êtes riche, ou vous devez l'être (3) : dix mille livres de rente, et en fonds de terre, cela est beau, cela est doux, et l'on est heureux ù moins ; » pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu , et qu'il croit n'avoir que la moitié de ce qu'il mérite. Il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre dépense; et, s'il vous jugeait digne d'une meilleui'e fortune, et de celle où il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter. Il n'est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des com^Jaraisons si désobligeantes : le monde est plein d'Euthyphrons. » Le goût du bien-être et du luxe commençait à égaler les conditions.

Les bourgeois enrichis voulaient goûter les plaisirs des nobles et des grands, et croyaient avoir grandi dans l'opinion publique quaud ils avaient étalé un bel équipage. « L'on s'attend au passage réciproquement dans une promenade public^ue ; l'on y passe en revue l'un devant l'autre : carrosse, chevaux, livrées, armoiries, rien n'échappe aux yeux, tout est curieusement ou malignement observé; et, selon le plus ou le moins de l'équipage, ou l'on respecte les personnes ou on les dédaigne (4). »

Ce spectacle était amusaut pour les grands seigneurs, qui n'avaient rien à craindre de ces sottes prétentions, et pour leurs domestiques, qui pouvaient, comme la Bruyère, étudier les faibles et les ridicules de la nature humaine. Rarement ceux qui ont toujours vécu d'épargne savent dépenser. Ils veulent ménager les plus petites choses sans

(1) Chap. VI, n» 7.

(2) Euthiiphron, en grec, qui pense droit.

(3) Ch.ip. V, n» 24.

(4) Chap. VII, ir ],|3.

aucune tiu honnête ; et ils apprécient les grandes au-dessous de ce qu'elles valent. « Ou convie; ou invite; ou offre sa maison, sa tal)le, son bien et ses services : rien ne coûte qu'à tenir parole (1). » On ne peut se mettre dans l'esprit que « la libéralité consiste moins à donner lieaucnup qu'à donner à propos (2). s « Les Saunions et les Crispins veulent encore davantage que Ton dise d"eux qu'ils font une grande dépense, qu'ils u"aimeut à la faire (3). Ils fout un récit long et ennuyeux d'une fête ou d'un repas qu'ils ont douné ; ils disent l'argent qu'ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu'ils n'ont pas songé à perdre. Ils 23arleut jargon et mystère sur de certaines femmes ; ils ont réciproquement ceitt choses plaisantes à se conter ; ils ont yait depuis peu des découvertes ; ils se passent les uns aux autres qu'ils sont gens à lielles aventures. L'un d'eux, qui s'est couché tard à la campagne, et qui voudrait dormir, se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, jiasse un cordon où pend le fuuruiment, renoue ses cheveux, prend un fusil : le voilà chasseur, s'il tirait liien. Il revient de nuit, mouillé et recru, sans avoir tué. Il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix. » Quels bons contes ne faisait-on pas, chez les grands et dans la maison de Coudé, sur la gaucherie de ces gens du négoce qui s'avisaient un beau matin de vouloir imiter les haljitudes héréditaires et les mœurs traditionnelles de la meilleure société!

On ne tarissait pas sur ce sujet et l'on n'épargnait pas plus les gens de justice que les négociants. « Un autre, avec quelques mauvais chiens (4), aurait envie de dire : ma meute. Il sait un rendezvous de chasse, il s'y trouve; il est au laisser-courre ; il entre dans le fort, se mêle avec les jiiqueurs ; il a un cor. Il ne dit pas, comme JMéualippe (.5) : Ai-je du plaisir.' Il croit en avoir. Il oublie lois et procédure : c'est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne recouuaîtruit jias sou rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à la chambre, où l'on va juger une cause grave et capitale? Il se fait entourer de ses confrères, il leur raconte

(1) Chap. IV, n" 52.

(•2) Chap. IV, n" -47.

(3) Chap. VII, n» 10.

(4) Chap. VII, n" 10. § 3.

(5j Cf. Tallem.ant des Kt-aux, t. VI, p. 211, et M™« de Sévigné, t. IV, p. MM.

comme il o'a point perdu le cerf de meute, comme il s'est étouiFé de crier après les chiens qui étaient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui jn-enaient le change, qu'il a vu donner les six chiens. L'heure presse ; il achève de leur parler des abois et de la curée, et il court s'asseoir avec les autres pour juger. » Quel scandale! La chasse n'était-elle plus un privilège de la noblesse? Jadis la bourgeoise menait une vie rangée et timide; l'épargne et l'économie suffisaient à son bonheur; jamais elle n'eût osé se divertir comme les grands seigneurs à ces exercices qui sont l'image de la guerre. Aujourd'hui le bourgeois ue craint plus de pi-endre ces nobles amusements. Il achète à beaux deniers comptants de vastes domaines avec tous les droits de la propriété, le droit de chasse comme les autres ; ou bien il suit la meute des grands qui ont donné rendez-vous à leurs voisins : chasse à tir, chasse à courre, tout lui est bon, pourvu qu'il imite les plus illustres seigneurs. Il oublie lois et procédure pour adopter la langue de la vénerie ; il la parle couramment avant d'avoir appris à tuer le gibier : il se vante, jusque dans le sanctuaire de la justice, d'être devenu un fort chasseur, un Hippolyte. 0 temps ! ô mœurs ! où cette audace si ridicule pouvait-elle aboutir? Ménandre, le poète comique qui peignait les mœurs des Athéniens, ou si vous aimez mieux, la Bruyère, le moraliste, voit ces procédés étranges et n'en est point scandalisé. Pourquoi?

Il n'y avait plus guère en France que deux choses : un pouvoir central très puissant, mais toujours despotique, et une nation (1) dont les classes supérieures étaient les plus libres et les plus éclairées du continent, et au sein de laquelle chacun pouvait s'enrichir à sa guise et garder sa fortune. Aucune loi n'empêchait le bourgeois de se ruiner, il s'enrichissait néanmoins sans cesse; dans bien des cas il était devenu aussi riche, et quelquefois plus riche que le gentilhomme. Il y avait entre la noblesse et la bourgeoisie une différence notable, celle des manières. En effet, il n'y a rien qui s'égalise plus lentement que la superficie des mœurs, qu'on appelle les manières (2). Mais pour le reste la bourgeoisie s'élevait peu à peu, et prenait même en importance politique uu certain avantage sur la noblesse.

« A force de faire des contrats, ou de sentir sou argent grossir dans

(1) De Tocqueville.

(2) Id.

ses coffres, on se croit enfiu ime bonne tête, et prescjne capable de gouverner (1). » Bourdaloue entendait alors crier dans le cœur de chacun : « Ne demeure pas dans les bornes qu'on t'a prescrites, va plus loin, monte plus haut, fais ton chemin (2). » Tel est le sentiment naturel de l'ambition humaine qui aspire à tout, qui prétend à tout, qui se croit capable de tout. Bossuet tirait les mêmes principes de l'Écriture sainte (3) : « Tous les hommes sont faits pour entendre; mais vous principalement, sur qui tout un grand peuple se repose, qui devez être l'àme et l'intelligence d'un État, en qui se doit trouver la raison première de tous ses mouvements. Le contraire d'agir par raison, c'est agir par passion ou par humeur. Agir par humeur entraîne toute sorte d'irrégularité, d'inconstance, de bizarrerie, d'injustice, d'étourdissement dans la conduite. N'eût-on qu'un cheval à gouverner, on ne le peut faire sans raison. Tout se fait parmi les hommes par l'intelligence et le conseil. La Sagesse dit elle-même : « C'est par moi que les rois régnent (4); par moi les législateurs prescrivent ce qui est juste. » Elle est tellement née jtour commander, qu'elle donne l'empire à qui est né dans la servitude. <<: Le sage serviteur commandera aux enfants de la maison qui ne sont pas sages, et il fera leurs partages (.'5). » Et encore : « Les personnes libres s'assujettiront à un serviteur sensé (6). » Ainsi presque tous les ministres de Louis XIV étaient sortis du peuple ou de la bourgeoisie : le Bouthillier, Bailleul, Servien , Guénégand , Fouquet, Michel le Tellier, Louvois , Barbézieux, Colbert, de Croissy, Seiguelay, Arnauld de Pomponne, le Pelletier, Phelippeaux, de la Vrillière , de Châteauueuf et de Pontchartrain. La descendance de Jacques Bonhomme occupait une belle place auprès du grand roi ; son esprit de patience et de travail dominait sur les préjugés de la noblesse dans le gouvernement des afiaires publiques. 11 eût été ridicule à un simple particulier de prétendre gouverner l'État : c'était le privilège du roi : mais il était permis à quiconque en était capable de gouverner un homme à force de raison, fût-ce le roi lui-même. C'est pourquoi la Bruj^ère se place à ce point de vue dans son petit traité sur l'art de gouverner.

(1) Chap. VI, n» 37.

(2) Sermon sur l'ambition.

(3) Politique tirée de l'Écriture, livre T, .article 1"'', proposition l'".

(4) Proverbes de Salvmon, ch. \u\. v. 45.

(5) Ibid., ch. XVII, V. 2.

((1) Kalèsiastlipie, cil. X, v. 28.

(( Il ne faut jias peuser à gouverner un homme tout d"uu coup (1), et sans autre préparation , dans une affaire importante et qui serait capitale à lui ou aux siens ; il sentirait d'abord l'empire et l'ascendant qu'on veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou parcai^rice : il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le progrès jusc^u'aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus dans les commencements qu'entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament où il réduit son fils à la légitime. »

« Pour gouverner quelqu'un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu'il se peut sa dépendance. »

(( Tels se laissent gouverner jusqu'à un certain point, qui au delà sont intraitables et ne se gouvernent plus : ou perd tout à coup la route de leur cœur et de leur esprit; ni hauteur ni souplesse, ni force ni industrie ne les peuvent dompter : avec cette différence que quelques-uns sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par tempérament et par humeur. »

<( Il se trouve des hommes qui n'écoutent ni la raison ni les bons conseils, et qui s'égarent volontairement par la crainte d'être gouvernés. » C'est ce que Lassay reprochait à M. le Prince (2).

« D'autres consentent d'être gouvernés par leurs amis en des choses presque indifférentes, et s'en font un droit de les gouverner à leur tour en des choses graves et de conséquence. » C'est ce que Lassay reprochait à M. le Duc (3).

Qui réussit le mieux à cette époque dans l'art de gouverner les grands? Sans contredit M™^ de Maiufenon. On ne se lassait jtas à la cour d'admirer la manière dont elle s'était emparée du cœur de Louis XIV et conservait l'empire qu'elle avait acquis sur sa volonté. Aux yeux de bien des courtisans, c'était le chef-d'œuvre du genre. On avait déjà vu des dames illustres se montrer capables de former l'esprit et le cœur des enfants de France (4), de leur inspirer des paroles et des pensées dignes de leur rang et de leur naissance, d'imprimer dans leurs âmes encore tendres ces sentiments élevés qui distinguent

(2) Recueil, 1. 1, p. 341 et -2 4 3.

(3) md., t. I, p. 3G3-370.

(4) 0 raison yunèbre de Montausier , par Flécbier,

LA BRUYÈnE. — T. II. 28

434 LA BUUVÈRE

les fîmes royales des âmes du commun ; mais ce que Ton n'avait pas encore vu, c'était le plus grand monarque du monde gouverné par la veuve du cul-de-jatte Scarron (1), c'était le conseil des ministres tenu chez cette femme pendant qu'elle faisait de la tapisserie, et le roi, quand on était embarrassé, dire : a Consultons la raison, » et se tournant vers elle : « Qu'en pense votre solidité? » tant il avait confiance dans le jugement de cette personne raisonnable. Bien des courtisans en étaient indignés : mais la Bruyère n'avait pas cette délicatesse. (^)u'une pauvre servante comme Toinette gouvernât le ilalade imaginaire de Molière, ou queM""' de ^laintenon gouvernât Sa Mnjesté Louis XIV, peu lui importait : il voulait que la raison gouvernât seule et toujours. « Je ne haïrais pas, dit-il (2), d'être livré par la confiance à une personne raisonnable et d'en être gouvei-né en toutes choses, et absolument et toujours ; je serais sûr de bien faire sans avoir le soin de délibérer ; je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison. « De tous les grands, le plus gouverné fut Monsieur, frère du roi. Tout le monde daus la maison d'Orléans prétendait gouverner Mousieur ; mais tous n'y parvenaient pas. Madame, avec sou humeur dure et farouche, sa physionomie rude et grossière, son esprit ferme et hautain, montrait le caractère viril des palatins et autres princes allemands ; Monsieur, avec sa jolie bouche et ses beaux yeux, sa longue perruque étalée par devant, sa riche toilette, ses bagues, ses bracelets, ses pierreries , ses rubans et ses parfums , avait les mauvaises qualités des femmes. Madame boudait souvent Monsieur ; îlonsieur vivait honnêtement avec Madame, sans se soucier de sa personne, et la laissait prendre du tabac tant qu'elle voulait. Le chevalier de Lorraine , beau comme un ange, méchant comme un démon, menait Monsieur avec la liauteur des Guise, leur art et leur esprit. Il eut le singulier talent de se mettre entre le roi et le frère du roi, sans que personne pût l'en empêcher. Il se fit craindre de l'un et de l'autre, et combler de faveurs par tous les deux. La puissance de ce favori devint un objet d'envie pour tous les autres : ils voulurent l'imiter. L'homme le mieux fait de France était le marquis de Châtillon ; avec peu d'esprit, sa figure fit sa fortune chez Monsieur, qui le nomma capitaine de ses gardes et lui prêta de l'argent pour gagner un grand

(1) nistoire de Fcnelon, par M. de Beausset, t. I. p. 255.

(2) Chap. IV, n" 71.

procès (1). Il acquit du bieu et il épousa la belle M"" de Pienues, qui devint dame d'atour de Madame. « C'était, dit Saint-Simon, le plus beau couple de la cour et du plus grand air. » Là se borna sa faveur, que Madame ne lui pardonna jamais. M. de C'iermont-Tounerre, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur (2), prétendait ne le céder à personne par sa naissance, par sa fortune", par son esprit. Par sa naissance il était neveu de M. de Noyon , c'était tout dire ; par sa fortune il avait gagné le cœur de la Champmesié, qui le préféra au pauvre Racine. ( ''est lui aussi qui vendit à Louvois ces immenses « états » dont il est parlé dans les lettres de Coulanges. Enfin M. de Tonnerre avait tant d'esprit qu'il lui échappait à chaque instant des traits extrêmement plaisants et salés (3). Cela lui attira des aventures qu'il ne soutint pas. Il ne se corrigea pas non plus : il devint honteux d'avoir querelle avec lui. Aussi ne se contraignait-on pas pour lui répondre par des brocards injurieux ou par un silence plus injurieux encore. Un jour, il dit : « Je ne sais vraiment pas ce que je fais de demeurer dans cette boutique ; Monsieur est la plus sotte femme du monde, et Madame le plus sot homme que j'aie jamais vu. » L'un et Tautre le surent, et parurent très offensés; il n'en fut pourtant autre chose. Eu attendant qu'il soit chassé do la maison d'Orléans, ce qui ne pouvait beaucoup tarder, on eût dit qu'il gouvernait Monsieur et qu'il était maître de tout. Il jouait assez bien le rôle de Drancès dans V Enéide de Virgile (4). « Drance veut passer pour gouverner son maître (.5), qui n'eu croit rien, non plus que le public : parler sans cesse à un grand que l'on sert, en des lieux et en des temps oî; il couvient le moins, lui parler à l'oreille ou en des termes mystérieux, rire jusqu'à éclater en sa présence, lui couper la parole, se mettre entre lui et ceux qui lui parlent, dédaigner ceux qui viennent faire leur cour, ou attendre impatiemment qu'ils se retirent, se mettre proche de lui en une posture trop libre, figurer avec lui le dos appuyé à une cheminée, le tirer par son habit, lui marcher sur les talons, faire le familier, prendre des libertés, marquent mieux un fat qu'un favori. »

(1) Lettres de Madame, éd. Brunet, t. I, p. 245.

(2) Saint-Simon, éd. Boislisle, t. II, p. 208 et 20!).

(3) Enéide de. Virgile, livre XI, v. 337-330, v. 393 et 202.

(4) Livre XI, v. 337, etc.

(5) Cliap. IV, n» 71.

En effet, le vrai favori ne pouvait l'être longtemps avec une pareille fatuité. Les clefs s'accordent pour reconnaître à ces traits M. de Clermont-Tonnerre ; mais la Brm'ère avait en vue bien d'autres courtisans qui ne faisaient pas mieux leur cour auprès des grands. M. le Prince se plaignait souvent qu'on voulût prendre à sou égarel ces manières impertinentes. M. de Xaintrailles les avait eues, aflSrme Saint-Simon; mais il y avait renoncé depuis qu'il en avait senti les inconvénients : il était d'ailleurs devenu un trop gros personnage pour se faire valoir par ces petits moyens si dangereux. C'était le privilège des petitsmaîtres, et d'une noblesse légère et vaniteuse qui pouvait encore briller dans les cours galantes, mais qui n'était plus capable de s'élever fort haut dans l'État, ni d'aller fort loin dans le gouvernement d'une grande maison. Alors les grands se reposaient du soin de leurs affaires sur des intendants (1), qui étaient sortis presque tous du peuple, et qui devenaient, dans la maison de leurs maîtres, plus maîtres que les maîtres eux-mêmes.

« Troïle est uUle à ceux qui ont trop de bien (2) : il leur ûte l'embarras du superflu; il leur sauve la peine d'amasser de l'argent, de faire des contrats, de fermer des coft'res, de porter des clefs sur soi et de craindre un vol domestique. Il les aide dans leurs plaisirs, et il devient capable ensuite de les servir dans leurs i)assions ; bientôt il les règle et les maîtrise dans leur conduite. Il est l'oracle d'une maison, celui dont on attend, que dis-je? dont on prévient, dont on devine les décisions. Il dit de cet esclave : « Il faut le punir, » et on le fouette ; et de cet autre : « Il faut l'affranehir, » et ou l'affranchit. L'on voit qu'un parasite ne le fait pas rire ; il peut déplaire : il est congédié. Le maître est heureux si Troïle lui laisse sa femme et ses enfants. Si celui-ci est à table, et qu'il prononce d'un mets qu'il est friimd, le maître et les conviés, qui eu mangeaient sans réflexion, le trouvent friand et ne s'en peuvent rassasier; s'il dit au contraire d'un autre mets qu'il est insipide, ceux qui commençaient à le goûter, n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre : tous out les yeux sur lui, observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu'il gouverne : c'est

(1) Cf. Le portrait de l'intendant dans le Belphcgor de la Fontaine. (■2) Chap. V, n" 13.

là qu'il mange, qu'il dort et qu'il fait digestion, (^u"il querelle son valet, qu'il reçoit ses ouvriers, et qu'il remet ses créanciers. II régente, il domine dans une salle ; il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui; i^lus fins que les autres, ne veulent aller au maître que par Troïle. Si l'on entre j^ar malheur sans avoir une physionomie qui lui agrée, il ride son front et il détourne sa vue; si on l'aborde, il ne se lève pas; si on s'assied auprès de lui, il s'éloigne ; si on lui parle, il ne répond point ; si l'on continue de parler, il passe dans une autre chambre ; si on le suit, il gagne l'escalier; il franchirait tous les étages , ou il se lancerait par une fenêtre, plutôt que de se laisser joindre par quelqu'un qui a un visage ou un son de voix qu'il désapprouve. L'un et l'autr^' sont agréables en Troïle, et il s'en est servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. Tout devient avec le temps au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se soutenir ou de continuer de plaire par le moindre des talents qui ont commencé à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loin d'attendre de lui qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, qii'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre approba\ion, ou qu'il souffre votre complaisance. »

On ne peut guère douter que l'abbé de Chaulieu ne fut un de ces intendants qui savaient ôter à leur maître l'embarras du superflu. Dans la maison de Condé on disait de M. de Vendôme, qui tenait table deux fois le jour et qui passait sa vie à faire digestion (1), qu'il mourait de faim, pour exprimer qu'il n'était pas riche ou que ses affaires étaient fort mauvaises :« C'est une figure, reprenait quelqu'un; on le dirait plus à la lettre de ses créanciers. » Ou peut voir aussi dans ce Trode un autre personnage : il gère les affaires de sou maître, il porte sur soi les clefs de sou coftVe fort, il l'aide dans ses plaisirs, le sert dans ses passions, les règle, les maîtrise et devient l'oracle de la maison ; M. de la Chapelle , même après le mariage du prince de Conti, exerça dans sa maison une autorité dominante; il n'admettait que ses créatures au service du prince, et ses amis à sa table : il savait plaire à M""" la princesse de Conti et à ses enfants , il les charmait i^ar son esprit, par la douceur de sou caractère et l'honnêteté

(1) Chap. XII, n» 82.

de sa conduite : mais pouf Segrais et Boileau, il était le sec la Chapelle ; pour Chaulieu, le maussade imitateur de Catulle ; pour Saiut- Simou, un très hardi et très dangereux fripon, recrépi de bel esprit; l]0ur lui-même, quelqu'un de l'Académie française connu par les bontés d'un grand ])rinee (1 ), qu'il n'avait pas méritées. Le reste du caractère de Troïle s'applique à (lourviUe en 1(592.

Gourville avait débuté dans les aflaires par être maître d'hôtel de ]M. de la Rochefoucauld, c"est là qu'il avait commencé son éducation politique et appris l'art de faire un boa diiier;mais il avait perfectionné ce talent dans les divers pays où il était allé, et professait volontiers ce que nous appellerions aujourd'hui la gastronomie comparée; il porta très haut en tout pays l'honneur de la cuisine française, et s'en servit partout comme d'une des principales ressources de la diplomatie. Il aimait beaucoup le vin choisi de l'Ermitage (2), sans doute parce qu'il est très propre à faire parler les gens ; il adora les primeurs (o) jusqu'à son dernier soupir. Il avait mangé les meilleurs poulets de sa vie à Londres (4), dans le cabaret d'un nommé Giraud, qui avait été cordelier eu France et s'en était échappé avec une religieuse. Il avait fait de fort belles études sur la bonne chère avec M. de Saint-Évremond, un autre expert en ces matières, chez lord Germain, lord Craff et lord Buckingham. Pendant son exil, il acquit par ses dîners la plus haute considération à Bruxelles et à la Haye (5). Il avait un cuisinier de grande réputation. Le prince d'Orange, les ambassadeurs de France, d'Espagne et de Portugal en Hollande (G) dirent qu'ils voulaient l'éprouver : « Nous convînmes que je leur donnerais à dîner à la maison de campagne d'un de mes amis (7), et qu'en y entrant chacun serait dépouillé de son caractère et de sa qualité, ce qui fut fort bien observé. Je leur fis préparer un grand dîner, auquel j'invitai aussi quatre ou cinq personnes de la Haye ; quand il fut question de se mettre à table, je pris par la main la comtesse de Meslin, fille de don Estevan de Gomara, ambassadeur d'Espagne, et la fis asseoir auprès de moi à la première place : chacun

( 1 ) Cf. Son discours de réception à l'Académie.

(2) Mémoires de Gojtrville, p. 536.

(3) Ibid., p. 587.

(4) Ibid., p. 540.

{b)Ibid., p. 5)2.

(«) Ibid., p. 543.

(7) Ibid., p. 553.

prit la sienne sans songer à aucune cérémonie. » Après un tel triomphe, nous n'avons pas besoin de raconter la fameuse campagne culinaire et diplomatique que fit Gourville à Madrid (1), où, avec ses ragoûts, ses entremets et surtout ses pâtés de perdrix rouges, il débaucha ces atiamés de grands d'Espague et les gagna aux intérêts de M. le Prince. Ou comprend assez l'autorité et même le pédantisme de Gourville sur la bouche de la maison de Condé. Ailleurs on ue savait trop ce qu'il faisait; mais ce n'était pas ailleurs qu'il fallait le voir pour l'admirer, c'était à l'hôtel de Condé, dans cette maison qu'il gouvernait : c'est là qu'il mangeait, qu'il dormait et qu'il faisait digestion; partout ailleurs, ou il ne mangeait pas, ou il digérait mal. II avait soixante-sept ans (2) : il perdait le sommeil, sa santé commençait à s'altérer, et il venait d'éprouver un échec dont il ne pouvait prendre son parti (3).

Après avoir obtenu du roi les lettres patentes qui le déchargeaient de tout ce qu'il devait à l'État, il se souvint qu'il avait déjà eu, douze ans auparavant, son premier arrêt de décharge et que cependant il avait été obligé d'en obtenir un second. Ne pourrait-on pas revenir sur les lettres patentes!'' Il les fit sceller extraordinairement par le chancelier. Mais ces lettres patentes n'ayant point été vérifiées par la cour des comptes, il demeurait possible que Gourville fût inquiété plus tard pour la somme dout le roi lui faisait remise. C'est pourquoi Gourville porta ces lettres chez M. de Nicolaï, premier président de la chambre des comptes, qui lui avait donné plusieurs marques de son estime. M. de Nicolaï les lui rendit pour les porter chez M. le procureur général, dont il fallait obtenir les conclusions, n M. le procureur général me dit, rapporte Gourville, que M. de Pomponne, le ministre d'État, l'avait fort prié de me faire plaisir eu tout ce qui dépendrait de lui ; mais (]u"il était obligé de me dire eu toute sincérité que la grâce que j'avais obtenue du roi était si extraordinaire, et si éloignée de toutes sortes d'exemples, qu'il ne savait comment donner ses conclusions favorables comme je pouvais le désirer. » Le hasard ayant fait trouver là M. l'abbé de Pomponne qui lui fit encore des instances en ma faveur, il me dit qu'à son tour il me priait, pour l'honneur de la chambre et pour le sien particulier, de demander des

(1) Mémoires de (ioifrvU/e, p. 555.

(2) Ibid., p. 491.

(:t) Ihid., p. 584, 585.

lettres de jnssion; que je n'aurais point de peine à les olitenir, après la manière dont le roi m'avait accordé des lettres patentes et avec l'envie qu'avait M. de Pontchartrain de me faire plaisir. » On ne pouvait pas lui faire entendre plus clairement qu'il était un fripon, et qu'on le tenait pour tel à moins qu'un ordre exprès du roi ne vînt d'eu juger autrement. « Effectivement j'obtins, dit Gourville, ces lettres de jussion aussitôt que je les eus demandées, et je me uns en marche pour voir Messieurs de la chambre chez eux. M. Pajot, maître des comptes que j'avais fort connu autrefois, les aj-aut présentées à la chambre, elles furent vérifiées d'une seule voix. » Que d'humiliations éprouvait Gourville pour se faire déclarer honnête homme sans Y parvenir ! Mais aussi pourquoi avait-il engagé cette lutte avec le procureur général? M. de la Briffe était ce jeune et brillant magistrat dont la Fontaine disait dans sa lettre au prince de Conti (1689).

La Briffe est chargé des affaires Du public et du souverain :

Au gré de tous , il sut enfin Débrouiller ce chaos de dettes Qu'un maudit compteur avait faites.

Ce n'est pas là le seul essai Qui le rend successeur d'Harlay.

En 1G88, M. de la Brifie avait été chargé de poursuivre l'aflaire de Harouys, trésorier des états de Bretagne, et il avait obtenu la condamnation. Il eût fait condamner aussi Gourville, si on lui eût permis, après avoir examiné ses comptes, de présenter ses conclusions. Les lettres de jussion avaient sauvé Gourville, la chambre j'our obéir au roi les avait vérifiées; mais, l'affaire ainsi étouffée, Gourville n'en demeurait pas moins condamné i)ar le procureur général et l'ojjinion publiqire. C'est pourquoi la Bruyère le comparait à ce jeune guerrier troyen dont la disgrâce (1) était peinte sur les murs de Carthage, à Troïle, qui avait osé engager avec Achille un combat inégal et qui fut victime de sa téméi'ité.

Mais Gourville était plus fier que jamais : il était protégé j)ar le roi. Dans la maison de Condé, il se met maintenant à l'aise. C'est à l'hôtel de ('onde (pi'il querelle son valet, le fameux Belleville, le nouvelliste, qui lui apporte des nouvelles très désagréables de l'as-

(1) 'Vh-gile, Enéide, Hv. I", v. 474-477.

semblée du Luxembourg. C'est là qu'il reçoit ses ouvriers, qui embellissent son château de Saint-Maur; c'est là qu'il remet ses créanciers, dans ce champ de bataille oii il a remporté de si belles victoires sur ceux de M. le Prince. Il régente, il domine dans une salle; il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que par Troïle. La Bruyère n'avait pas cette finesse ; c'est pourquoi sa figure ne plaisait point à Troïle ; sa voix lui blessait l'oreille, sa présence l'irritait. Si la Bruyère entrait dans une chambre, Troïle ridait son front et détournait la vue; si la Bruyère l'abordait, Troïle ne se levait pas; si la Bruyère s'asseyait auprès de lui, Troïle s'éloignait; si la Bruyère lui parlait, Troïle ne répondait point; si la Bruyère continuait de lui parler, Troïle passait dans une autre chambre ; si la Bruyère le suivait, Troïle gagnait l'escalier. La Bruyère fut bien obligé de le laisser tranquille ; « il franchirait, dit-il, tous les étages, ou il se lancerait par une fenêtre, plutôt que de se laisser joindre par quelqu'un qui a un visage ou un son de voix qu'il désapprouve. L'un et l'autre sont agréables en Troïle, et il s'en est servi heureusement pour s'insinuer ou pour conquérir. » Mais ce temps des conquêtes était passé : le visage de Gourville a perdu sa fraîcheur, et cet air aimable qui lui avait valu bien des succès. Sa voix douce est cassée; son ton patelin n'a plus de charme. « Tout devient avec le temps au-dessous de ses soins, comme il. est au-dessus de vouloir se soutenir ou de continuer de plaire par le moindre des talents qui ont contribué à le faire valoir. C'est beaucoup qu'il sorte quelquefois de ses méditations et de sa taciturnité pour contredire, et que même pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l'esprit. Bien loiu d'attendre de Troïle qu'il défère à vos sentiments, qu'il soit complaisant, qu'il vous loue, vous n'êtes pas sûr qu'il aime toujours votre appr<ibatiou ou qu'il soufi're votre complaisance. 3>

Le moraliste aimait à louer ces hommes sortis des derniers rangs de la société, qui étaient parvenus, à force de patience et d'industrie, de courage et d'habileté, non seulement à se faire une grande et belle fortune, mais encore à gouverner, sous des titres divers, les premières maisous du royaume et même les plus grands seigneurs de la chrétienté. Pourquoi, je vous le demande, pourquoi parler de ces choses-là dans la maison de Coudé en face de Gourville? Vraiment le moraliste était bien indiscret. Ce n'était pas la faute de Gourville si « l'émulation

de travail ntile qu'on remarquait dans la bourgeoisie (1) faisait un contraste frappant avec l'oisiveté politique oii s'endormait la liante noblesse ». D'ailleurs l'aiguillon de la i)auvreté a de tout temps donné de l'audace aux plus timides; combien d'occasions de s'instruire , de s'avancer, de s'élever trouvait la bourgeoisie au service du roi ! Ce que la guerre était aux nobles, l'administration civile l'était à la classe moyenne, le chemin qui mène à tout. Ou ne trouvait pas la gloire dans les bureaux de finances, ni dans les bureaux du commerce et de la marine; mais on s'y instruisait du dedans et du dehors du royaume. On n'était pas célèbre pour avoir siégé à une table de marbre ou cour souveraine des eaux et forêts, comme le père de feu iSarazin, qui avait gouverné le père du ijrince de Conti ; mais on avait ai^pris une partie importante de la science du père de famille, l'économie d'un vaste domaine. On ne brillait pas à la cour pour être membre d'un parlement; mais il fallait apprendre le droit et les coutumes de France. On ne devenait pas ministre pour avoir été du conseil d'Etat, ou maître des requêtes ; mais ou avait fréquenté la meilleure école des sciences morales et politiques qui existât alors (2). La charge qui préparait le mieux à celle de ministre ou de secrétaire d'État, c'était l'intendance. A côté des chefs militaires établis dans les provinces sous le nom de gouverneurs , les intendants du roi représentaient (3) directement le pouvoir royal ; et comme le roi réunissait tous les pouvoirs eu sa main, ses délégués avaient autorité et juridiction sur toutes les branches de l'administration civile. Ils devaient connaître de toutes injustices, foules et oppressions que les sujets du roi pouvaient soufl'rir, et veiller incessamment pour procurer la subsistance, la sûreté et la santé des peuples (4). Ainsi (S. pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux affaires ]>ubliques, mais à leurs propres affaires; qu'ils ignorent l'économie et la science d'un père de famille, et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance ; qu'ils se laissent appauvrir et niiiitriser par des intendants ; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaicr , d'aller chez TJiais (0) ou

(1) ^[èmoires île Louis XfV, t. I, p. 32.

(2) JMs Secrétaires d'Etat, par M. de Luçay.

(3) La Justice administrative en France, par R. Dareste, p. 104-115.

(4) Chap. JX, n" 24.

(5) Thaïs, courtisane des grands d.ins V KitniKjuc de Térence. Boileau, 3'-' satire, v. 107.

chez P/tr>/Hc,de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon, ou à Philipsbourg; des citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un Etat, songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d'une partie des soins publics. Les grands, qui les dédaignaient, les révèrent (1) : heureux s'ils deviennent leurs gendres ! » Notons en passant une observation curieuse de la Bruyère : les courtisans épousaient les filles de financiers enrichis, et les grands seigneurs épousaient les filles des citoyens qui étaient devenus ministres. Voilà les mœurs républicaines du siècle de Louis le Grand.

Mais ces ministres du roi oubliaient souvent la modestie de leur origine. Les Colbert et les le Tellier étaient déjà admis aux rangs de la haute aristocratie. Arnauld de Pomponne était d'une famille si célèbre par la noblesse de ses sentiments, et il avait une telle dignité de caractère, qu'il eût été malséant de lui disputer sa place parmi les hommes les mieux élevés et les plus aimaljles de sou temps. Les gens pointilleux sur le rang et la naissance le trouvaient nn parfait gentilhomme et ne commençaient à montrer quelque scrupule que pour M. le Pelletier : ce nom -là sonnait mal aux oreilles délicates. On était plus habitué au nom de Phelippeaux de Pontchartrain ; mais celui qui le portait était un si petit personnage , que les amis ou admirateurs de Colbert de Seignelay ne comprenaient pas que le roi l'eût ciioisi pour lui succéder. « Ce dernier, disait M. de Coulauges en parlant de Pontclia.rtrain (2), ne me paraît pas revêtu de charges, mais accablé, et je ne saurais croire qu'il n'y succombe à la fin; pour moi, je ne reviens point de l'étonnement où je suis. Voilà ce que c'est que d'avoir été élevé par M. le Pelletier! » Il fallut pourtant se rendre à l'évidence ; non seulement Pontchartrain ne succomba pas sous le poids de ses charges, mais après la mort de Louvois le roi y en ajouta encore d'autres , et le contrôleur général des finances, secrétaire d'État pour la marine, les pierreries, les

JI™= de Sévigné, t. II, p. 519. Saint-Évremond , t. I, p. 84. Contemporains de Molièri' , par V. Fournel, t. I, p. 345.

(1) Cf. Eniest Bertin, les Mariarjes dans l'ancienne société française, p. 2G3-380 et 381- 477, etc.

(2) M"'= de Sévigné, t. IX, p. 598.

manufactures et les haras, devint tout naturellement le plus puissaut ministre de Sa Majesté. Quel sujet de réflexions et de méditations ! dit avec une ironie amère M. de Coulanges.

Ces réflexions que Coulanges n'exprimait pas, Bourdaloue les a clairement exprimées en son langage (1) : ce II y a deux sortes de grandeurs, les unes que Dieu a établies dans le monde, et les autres qui s'y érigent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes ; celles-là sont les ouvrages de la Providence, et celles-ci sont comme les productions de l'ambition humaine : il ne faut pas s'étonner qu'elles causent des eâ"ets si contraires, non seulement dans ceux qui les possèdent, mais dans ceux mêmes qui n'y ont aucune part, et qui les envisagent avec un œil désintéressé et exempt de passion. Une grandeur légitime et naturelle porte eu elle-même un certain caractère qui, avec le respect et la vénération, lui attire encore la Inenveillance et le cœur des peuples. C'est par ce principe (jue nous aimons nos rois. Nous croyons que leur élévation vient de Dieu et qu'elle contribue au bien commun. Mais ces grandeurs irrégulières qui n'ont d'autre fondement que l'ambition et la cupidité des hommes, ces grandeurs où l'on ue parvient que par artifice, par ruse ou par intrigue, et dont les politiques du siècle s'applaudissent, ces grandeurs, quelque éclatantes qu'elles paraissent à nos yeux , out je ne sais quoi qui nous pique et qui nous révolte, parce qu'elles nous paraissent comme autant d'usurpations et autant d'excès qui vout au renversement de l'équité publique. » Voilà ce que pensaient les amis des anciens ministres. Pour eux l'autorité des Colbert et des le Tellier était légitime et naturelle, l'autorité de Pontchartrain irrégulière et injuste. Vraiment ne fallait-il pas le comparer à Guillaume d'Orange? Ce n'était pas ainsi que raisonnait Louis XIV. « J'étais résolu, dit-il (2), à ue point prendre de jn'emier ministre, et à ne pas laisser faire par un autre les fonctions de roi, ^jendant que j'eu aurais le titre. Il était aussi de mon intérêt (3) de ne pas prendre des hommes d'une qualité éminente. Il fallait, avant toutes choses, faire connaître au public, par le rang même où je les prenais, que mon dessein u'était pas de partager mon autorité avec eux. » Il sentait bien que s'il pouvait accabler un grand seigneur sous le poids de sa disgrâce, il ue pou- Ci) Sermon sur l'ambition, 3° point.

(2) Œuvres du roi, t. II, p. 385.

(3) Ibid., t. I, p. 32.

vait l'anéantir, ni lui, ni les siens; mais en précijiitant un secrétaire d'État de sa jilace, ou un autre ministre de la même espèce, il le replongeait lui et tous les siens dans la profondeur du néant d'où il les avait tirés. Voilà pourquoi il se plaisait (1) à élever les secrétaires d'État au-dessus des autres. Ainsi il s'élevait lui-même, et abattait tout à ses pieds. Du pouvoir personnel de Louis XIV date l'avènemeut des secrétaires d'État à la vie politique. Il avait déterminé leurs fonctions, comme l'instrument le plus intelligent du pouvoir absolu, mais aussi le plus facile à détruire. Il les tenait constamment dans sa main ; mais c'étaient de ces vases fragiles qui se brisent dès qu'ils tombent. Louvois avait voulu s'émanciper, le roi avait pris en dégoût les gens présomptueux. « A qui faut-il se confier? A celui qui se défie de soi-même ; car la défiance qu'il a de soimême m'assure de lui (2). » Telle était la nouvelle maxime de Sa Majesté.

Poutcliartrain, craignant sa cliute prochaine, voulait se retirer. Mais l'abbé de Chois^y écrivait à Bussy (2",' août 1G91) : « M. de Pontchartiain a dans ses papiers plus de cent millions d'aifaires extraordinaires sans charger le peuple. Ce sont les fonds de 1692 et 1693 (3). « Bussy répondait : k II est beau à M. de Pontchartrain de trouver de grandes sommes à son maître sans fouler le peuple. Je crois que les confédérés auront de la peine à payer leurs troupes en 1693 (4). » Voilà ce que la Bruyère appelait d'un mot heureux la science du pèi'e de famille appliquée aux affaires publiques, cette science que les grands n'avaient pas et qui était nécessaire au prince pour mériter le nom de roi. « Nommer un roi père du teuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom, ou faire sa définition (.j). »

Cependant ces affaires extraordinaires n'étaient pour la plupart fondées que sur la ruine des institutions populaires. Pontchartrain avait tiré des sommes considérables de la création de nouvelles charges au parlement et de nouveaux offices dans les villes du ressort de la chambre des comptes de Paris. L'idée lui vint d'étendre cette in-

(1) Des Secrétaires d'État sons le règne de Louis XIV. [par H. ;le Luçay, maitre des requêtes au conseil d'Etat, p. 2 et p. 21, "22.

(2) Bourdaloue, Sermon sur l'ambition, 2'= partie.

(3) Correspondance de Bussy, t. VI, p. 502.

(4) Ibid., p. ôOl.

(5) Chap. X, n" 27.

novatioQ (1) à tout le roj-aume,de s'emparer des magistratures urbaines et de tous les emplois à la nomination des villes, de les ériger en offices héréditaires, et de les vendre le plus cher possible, soit k des particuliers, soit aux villes elles-mêmes. Un maire perpétuel et des assesseurs candidats-nés pour les fonctions d'échevins, consuls, capitonls, jurats, syndics, furent imposés aux municipalités. On justifia par l'exemple de Louis XIII et la sagesse île Richelieu cette confiscation des derniers débris des communes de France (2). Dans l'édit de juillet 1690, il est dit : « Le feu roi, notre très honoré seigneur et père, avait cru que, pour remettre le bon ordre dans lesdites communautés, empêcher la dissipation de leurs deniers communs et arrêter le cours des abus qui se commettaient avec trop de licence, il n'y avait pas de moj'en plus certain que d'établir quelques officiers perpétuels qui, ayant ime entière connaissance des affaires, seraient en état d'instruire les autres magistrats électifs qui ne sont qu'à temps, et, concourant tous ensemble dans un même dessein , ne manqueraient pas de faire sentir au public de salutaires effets d'une bonne administration. » Ces raisons inspirèrent aussi les édits de 1692 et 1693. Quelles enchères que celles de ces offices devenus royaux et parés du titre de conseillers du roi ! La passion des riches familles bourgeoises pour les charges héréditaires et l'attachement des villes à leurs franchises immémoriales se disputèrent l'honneur de remplir les coffres de Sa Majesté. Ce coup d'État fiscal se fit doucement, sans bruit. Il y eut des plaintes plus ou moins vives, mais partout on se soumit : c'était le devoir de tous les citoyens d'aider Louis XIV à soutenir la guerre contre l'Europe. Des gens entichés de leur naissance déplorèrent l'élévation de la plume et de la robe, et virent là un nouveau pas vers l'anéantissement de la noblesse. Les nouveaux fonctionnaires de l'État , ou comme on disait alors , les nouveaux conseillers du roi , repoussaient avec dédain l'épithète de savonnettes à vilains qu'on appliquait à leurs charges, puisque les nobles pouvaient y parvenir comme les autres. Et la Bruyère se réjouissait de voir appliquer sur une vaste échelle la fameuse maxime tant aimée des grands (3) : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir. » Il répétait que cette

(1) Essai surrhlstoire du tiers itat, par A. Thierry, p. 228.

(2) Recueil des anciennes Inis françaises, t. XXII, p. lOi!.

(3) Chap. Il, n» 11.

maxime était infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l'esprit. Eu effet, elle servait à les décrasser, à les polir, à les élever et à répandre par toute la France, sur toutes les conditions, une teinte d'urbanité. Pendant ce temps, les grands seigneurs qui ne pouvaient être bons à personne voyaient diminuer rapidement le nombre de leurs courtisans. Ils ne seront pas pour cela sons le joug de la vile bourgeoisie ; mais vraiment (et c'est ce qui semblait amer), en mille façons difierentes, ils dépendront d"i;n bourgeois intelligent, dépositaire de l'autorité royale.

Saint-Simon, qui était le plus iudigné de ces changements, nous a parfaitement expliqué le caractère de M. de Pontchartrain. « C'était, dit-il (1), un petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille, avec une physionomie d'où sortaient sans cesse des étincelles de feu et d'esprit, et qui tenait encore plus qu'elle ne promettait. Jamais tant de promptitude à comprendre, tant de légèreté et d'agrément dans la conversation, tant de justesse dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le travail, tant de subite counoissance des hommes ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités, une simplicité éclairée et une sage gaieté surnageaient à tout, et le rendaient charmant en riens et en affaires. Sa propreté était singulière et s'étendait à tout, et à travers tout cela beaucoup de piété, de bonté, et j'ajouterai d'équité jusque dans la gestion des finances autant qu'elle en pouvait comporter. Il en avouait lui-même la diflBculté, et c'est ce qui les lui rendait si pénibles ; il s'en expliqua souvent avec amertume aux parties qui la lui remontraient. Du moins quoi qu'il fît, il abrégeait le supplice de l'attente autant que possible. Amis et ennemis l'ont reconnu :

Homme n'est plus oxpéditif , Plus instruit, plus inventif, Talents aujourd'hui nécessaires,

disait la Fontaine dans une lettre au prince de Conti (2). Il avait trouvé l'art de satisfaire, les grands seigneurs soit qu'il accordât, soit qu'il refusât, et ne s'était jamais fait un ennemi personnel ;i la cour : mais en revanche il était bien ha'i du peuple, dit Spanheim (3) qui ne

(1) Saint-Simon, éd. Chérael, t. II, p. 305-30i;. Jimnial de Danijeau, annotation de Saint- Simon.

(2) Lettre en vers au prince de Conti, 9 novembre IGS'J. (o) Relation, p. 408.

l'aimait pas et qui a laucé Cdutre lui ce trait extraordinairement piqnaut : « Un pe£it cliien, uu oiseau, sa famille, un valet, font le plus souvent ses occupations, lorsque le public croit qu'il en a de fort sérieuses. » Le peuple, surchargé d'impôts, ne pouvait voir dans le contrôleur général des finances qu'un esi)rit fol et léger, ou un homme dur, avare et cruel. Il n'était ni l'un ni l'autre, mais seulement accablé jiar la responsabilité des actes que lui imposait le roi son maître.

Quand Pontchartrain était conseiller aux requêtes, son château en Espague était d'arriver conseiller d'honneur au parlement et d'avoir une maison dans le cloître Xotre-Dame. Maintenant il a son appartement à Versailles, et il est invité avec sa femme à Marly : il est devenu grave. « Dans sa jeunesse, il avait été galant avec un feu et une grâce que je n'ai vus, dit Saint-Simon, dans aucun autre, si ce n'est en M. de la Trappe ; il se distinguait dans les ruelles et les sociétés à sa portée, et plus encore au palais par sa capacité, sa grande facilité et sou assiduité. » C'est probablement dans ces sociétés que la Bruyère l'avait connu, et ils étaient demeurés en bonne intelligence. Le moraliste n'avait rien à demander au puissant ministre ; ils n'avaient donc pas lieu de se brouiller. L'auteur des Caractères ou mœurs de ce siècle trouvait chez le contrôleur général des finances nue foule d'originaux à observer : c'était une raison pour (£u'il cultivât cette connaissance. Enfin il s'amusait à examiner les curieux efi'ets produits par la prompte élévation de Pontchartrain sur ses parents qui jadis ne voulaient pas le reconnaître et sur les anciens amis qui se rapprochaient de lui. « Quelqu'un vous dit(l) : Je me plains d'un tel, il est fier depuis son élévation, il me dédaigne, il ne me connaît plus. — Je n'ai pas, jjour moi, lui répondez- vous, sujet de m en ]}laindre; au contraire, je irCen loue fort , et il me semble qu'il est assez civil. Je crois vous entendre : vous voulez qu'on sache qu'uu homme en place a de l'attention pour vous, et qu'il vous démêle dans rantichambre entre mille honnêtes gens dont il détourne les yeux, de peur de tomber dans l'inconvénient de leur rendre leur salut ou de leur sourire. y> La Bruyère était un de ces mille lionnêtes gens. Pontchartrain évitait de le regarder, de peur d'être obligé de lui rendre son sourire : cela pouvait avoir des inconvénients.

« Pontchartrain avait épousé la fille de Maupeou, président d'une

(1) Chap. IX, n" 37.

■des chambres des enquêtes, peu riche, mais bon parti pour lui quand il l'épousa (1). C'était uoe grosse femme, de bonue taille et de bonne mine, qui avait l'air imposant, et quelque chose de fin. Ou ne peut guère être plus laide qu'elle n'était, mais d'une laideur ignoble et grossière : avec cela elle ne laissait pas d'avoir de l'humeur, mais elle la domptait autant que possible. Bonne ménagère, elle tenait sa maison vaec im ordre admirable. Personne ne s'entendait mieux qu'elle à donner des fêtes. Délicieuse à la campagne et eu liberté, elle était dangereuse à table, parce qu'elle prolongeait les repas, se connaissait en bonne chère sans presque y tàter, et faisait crever ses convives d'indigestion. Elle ne donnait de fêtes à Paris ou à Versailles qu'avec raison •et bien à propos, conservant toujours son air simple et tranquille, sans jamais sortir de son âge, de sa place, de sa condition, de sa modestie. Elle avait une politesse attentive et avisée, savait distinguer et mesurer il chacun les égards ou les honneurs qui lui étaient dus, et mettre tout le monde à l'aise. Elle avait beaucoup d'agrément et d'adresse dans l'esprit sans qu'il y parût, de la souplesse sans rien qui approchât du faux, et (^uand il le fallait, une légèreté qui surprenait : car elle a,vait trop longtemps trempé dans la bourgeoisie pour qu'il ne lui en restât pas quelque petite odeur. Il est vraiment étonnant qu'une femme de la robe, qui n'avait de monde qu'en Bretagne, se fût mise en si peu de temps au fait des manières et du langage de la cour ; elle devint un des meilleurs conseils qu'on y pût trouver pour s'y gouverner; sou mari sut le reconnaître et en profiter. Elle avait compris mieux que pei'soune pourquoi le contrôleur général des finances était de tous les ministres celui qui plaisait le plus au roi : c'était lui d'ordinaire qui avait la principale influence sur mille afiaires auxquelles M""" de Maintenon portait intérêt, et sur des milliers de personnes que M™*" de Maintenon voulait éloigner ou approcher de Sa Majesté. La dévotion alors se mêlait de tout : M"'' de Poutcliartrain avait toujours été pieuse ; sa piété crut avec sa fortune, et déjà elle embrassait toutes les bonnes œuvres ; outre les sommes énormes qu'elle donnait aux pauvres de sa paroisse, elle était toujours eu quête de pauvres honteux, de gentilshommes et de demoiselles dans le besoin, de filles dans le danger, et elle se montrait ingénieuse pour leur venir en aide. M"'° de Maintenon tirait de grandes ressources de ses charitables manèges. Il

(1) Saint-Simon, t. XI, p. 71, 72. 74, et Mercure r/alant, jnin 1705, p. 3r3-3!H.

arrivait liien quelquefois qne ^I"" de Mainteuon ne pouvait manier le contrôleur général des finances comme elle le voulait; M°" de Pontchartrain tâchait de rendre son mari plus complaisant, et pour l'amour d'elle M™*^ de Maintenon souffrait des raideurs de Pontchartrain qu'elle n'eût jamais passées à un autre. » Quand Pontchartrain voulait quitter les finances, nous comprenons pourquoi sa femme les lui faisait garder, en lui demandant tantôtdeux, tantôt quatre, tantôt huit jours de délai : elle avait sa jiart du ministère, comme M™ de Maintenon de la royauté.

Elle avait aussi des ennemis comme M""^ de Maintenon (1). Elle était, (lisaient-ils, d'un très mauvais caractère, dure, injuste et méchante. Elle se demandait elle-même si elle était faite pour le rôle qu'elle jouait. M. de Pontchartrain se déclarait indigne des charges que le roi lui imposait; M"" de Pontchartrain était-elle digne des responsabilités qu'elle avait encourues ? Jadis, quand elle était pauvre, elle était gaie et heureuse. Elle logeait chez son père avec son mari, elle n'avait de carrosse que celui de son père ; elle n'avait d'appartement qu'un cabinet de travail pour son mari chez son père, et une chambre à coucher au second étage. Mais alors comme elle badinait, folâtrait et riait de bon cœur! elle souriait même à la Bruyère en passant, dans les sociétés où ils se rencontraient. Il ue l'a pas oublié, mais elle ne s'en souvient plus. C'est pourquoi le gentilhomme de la maison de Coudé donne ces bons conseils à M"" de Pontchartrain (2) : « Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire; qu'est devenue votre joie? « Je suis riche, dites-vous, me voilà au large, et je commence à respirer. » liiez plus haut, Zélie, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse? Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l'opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament, suivez le vôtre ; ne faites pas dire de vous qu'une nouvelle place ou que quelques mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d'une extrémité à l'autre. <( Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit. » Je m'en doutais, Zélie; mais croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois : ne craignez rien , je n'eu serai ni plus libre ni plus familier avec vous ; je n'aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste ; je croirai également que vous

(1) Spanheim, Appendice, p. -109.

(2) Chap. XIII, n" 25.

êtes riche et en faveur. « Je suis dévote, » ajoutez -vous. C'est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n'est plus la sérénité et la joie que le sentiment d'une bonne conscience étale sur le visage ; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors : elles mènent plus loin, et l'on ne s'étonne jilns que la dévotion sache encore mienx que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse. »

M""' de Pontchartruin plaisantait encore quelquefois avec beaucoup de réserve, mais jamais elle ne parlait légèrement de la religion : c'était le mot d'ordre de M"'" de Maintenon. M. de Caumartin, intendant des finances et parent de Pontchartrain, avait introduit chez elle le baron de Breteuil, qui n'avait d'autre titre pour être baron, dit Saint- Simon (1) que d'être né à Montpellier, pendant l'intendance de son père, M. le Tonnelier de Breteuil. Le baron de Breteuil était lecteur du roi ; ce qui supposait en lui beaucoup de belles-lettres et d'érudition. Il avait la rage des ministres, des gens en place, des hommes à la mode : il prétendait les connaître par le menu et dans l'intimité; il gagnait même beaucoup d'argent, dit-on, en promettant sa protection aux gens naïfs qui voulaient bien le croire. Il fut chargé de diverses missions à l'étranger, où il fut désavoué par son gouvernement. Mais il avait été envoyé à Parme et à Mantoue pour y annoncer la naissance du duc de Bourgogne ; cette fois ou ne le désavoua point. Un jour à dîner chez M. de Pontchartrain, il se mit à parler et à décider de la façon la plus hasardeuse. M™^ de Pontchartrain voulut l'arrêter; ce lui fut impossible. Pour en finir, elle lui dit qu'avec tout son savoir il ne savait pas qui avait fait le Pater. Le baron se met à rire et à plaisanter; M"' de Pontchartrain le ramène au fait, et le défie de répondre. Il se défendit comme il put, et gagna la sortie de table. Caumartin, qui voit son embarras, le suit en rentrant dans la chambre, et avec bonté lui souffle : « Mo'ise ». Le barou, qui ne savait plus où il en était, se trouva bien fort : au café, il remet le Pater sur le tapis et triomphe. M'"° de Pontchartrain alors n'eut pas de peine à le pousser à bout ; et M. de Breteuil, après lui avoir fait beaucoup de reproches sur le doute qu'elle affectait, et sur la honte qu'il avait d'être obligé de dire une chose si triviale, prononça magistralement que c'était Moïse qui était l'auteur du Pater. L'éclat de rire fut universel. Le pauvre baron, confondu, ne trouvait plus la porte pour

(1) Jfémoires, t. II, p. 223.

sortir. Chacuu lui dit sou mot sur sa rare suffisance, et ce Pater lui fut longtemps reproché. Est-ce pour cela que la Bruyère lui a donné le uom de Celse, c'est-à-dire du philosophe antique qui a le plus vivement attaqué la divinité de Jésus-Christ? Tournant en dérision les faits rapportés dans les évangiles, Celse, le vrai Celse, se moquait des chrétiens, qui cro3'aient que Dieu lui-même était descendu du ciel pour leur apprendre à réciter leur patenôtre ou l'oraison dominicale. Sous ce nom de Celse , la Bruyère décrivit le caractère de ces esprits faibles et superficiels qui croyaient tout savoir et ne savaient pas même se taire à propos (1). Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse.

« Celse est d'uu rang médiocre (2), mais des grands le souffrent ; il n'est pas savant, il a relation avec des savants; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n'est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d'un lien à un autre. C'est un homme né pour les allées et venues, pour écouter des propositions et les rapporter, pour eu faire d'office, pour aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour réconcilier des gens qui se querellent à leur première entrevue; pour réussir dans une afiaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la réussite, et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. Il sait les bruits communs, les historiettes de la ville ; il ne fait rien , il dit ou il écoute ce que les autres font, il est nouvelliste ; il sait même le secret des familles : il entre dans de plus hauts mystères : il vous dit pourquoi celui-ci est exilé, et pourquoi on rappelle cet autre ; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux frères et de la rupture des deux ministres. N'a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence? N'a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne serait pas longue? N'était-il pas présent à de certaines paroles qui furent dites ? N'entra-t-il pas dans une espèce de négociation? Le voulut-on croire? Fut-il écouté? A qui parlez-vous de ces choses? Qui a plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour ? Et si cela n'était ainsi , s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou imaginé, songerait-il à vous le faire croire? Aurait-il l'air important et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade? »

(1) Chap. XIII, no 2. § 8.

(•-') Chap. 11, n» 30.

La Bruyère voyait alors chez M. de Pontcliartrain, à Thôtel de Condé et à la conr de France, bien d'autres gens que le baron de Breteuil qni jouaient le rôle de Celse avec plus ou moins de succès ; mais il n'y en avait qu'un qui pût le jouer sérieusement et avec un incontestable mérite : c'était M. de Bonrepaus. UÉtat de France comptait deux lecteurs du roi (1); si M. de Breteuil était l'un, M. de Bonrepaus était l'autre. Cette charge de lecteur ordinaire de la chambre et du cabinet donnait les entrées, c'est-à-dire permettait d'entrer dans la chambre du roi, dès que le roi, sorti du lit, se mettait entre les mains des coiffeurs. Avec une telle charge, n'avait-on pas l'air d'entrer dans les hauts mystères de la politique? M. de Bonrepaus avait été nommé à cette charge le 20 novembre 168-5, en considération de ses services dans les bureaux de la marine, que personne ne contestait ; de sa condition, qui était, dit Saint-Simon, assez incertaine, et enfin de ses lumières et de ses connaissances en littérature, qui n'étaient nullement démontrées. Il n'était pas savant, mais il était en relation avec des savants, comme Boileau, Racine et la Fontaine. « ( Jelse, dit la Bruyère, a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup. »

En décembre 1685, Bonrepaus alla en Angleterre, chargé de négociations secrètes et importantes; il devait aider l'ambassadeur, M. de Barillon, à poser les bases d'un traité de commerce; mais en même temps il devait étudier avec soin l'état de la marine anglaise, et tâcher de ramener eu France les émigrés protestants qui voudraieut revenir dans leur patrie. Il réussit assez bien dans cette mission délicate (2). Et tout en faisant sa cour à la duchesse de Mazarin, tout en discutant les questions littéraires avec Waller et Saint-Évremond, il acquit une connaissance assez remarquable de la politique anglaise. Son expérience des affaires maritimes le recommanda au roi Jacques, qui s'était pendant de longues années occupé d'amirauté et se piquait d'être sur ce point aussi fort que personne. Ils passaient des journées entières à causer librement sur leur sujet favori. Le résultat de cette intimité fut heureux pour la diplomatie française; mais le diplomate français porta nu jugement sévère sur Sa Majesté Britannique. « Jacques, dit-il, a moins de capacité que Charles, il n'a pas plus de vertu. » Il savait maintenant le fond et les causes de la brouillerie des deux

(1) M. (le Sourches.

(2) Macaulay, llistorij of Erif/land^ t. II, p. 51, 52.

frères (1) : le duc.d"York, sous le règne de Charles II, avait été banni, persécuté, et sur le point d'être déhérité par le vœu du peuple et par les efforts du Parlement ; après avoir subi tous les aflronts que pouvait lui infliger la haine des protestants, ses ennemis, avec la rigueur des lois jîénales, il n'eut pins d'autre pensée, quand il monta sur le trône, que d'abolir ces lois odieuses dont il avait tant souffert, et de rétablir la liberté du culte catholique. Bonrepaus comprit que Jacques II ne pourrait pas s'arrêter dans cette entreprise, et quïl finirait par devenir persécuteur à son tour, parce que les protestants étaient trop irrités contre lui : il le dit à Jacques II lui-même dans leurs conversations intimes, et il s'en vanta dans sa correspondance avec Seignelay.

La cour d'Angleterre était alors divisée en deux partis : 1" les vienx torys, avec Rochester à leur tête, voulaient conserver l'alliance du trône et de l'Église anglicane, et gouverner d'ajjrès le système de Charles II ; 2° les nouveaux torys, avec Sunderland à leur tête , se moquaient de cette alliance, ne reconnaissaient que le pouvoir absolu du roi, et abandonnaient tout, lois pénales, franchises ])olitiques et privilèges religieux à la discrétion de Jacques II. Les catholiques les plus respectables demandaient la modération, mais les sages (2) sont-ils crus des esprits déréglés? Bonrepaus prévit que les deux ministres, Eochester et Sunderland, ne pourraient pas être longtemps d'accord, et il partit pour la Hollande, où il réussit moins bien qu'en Angleterre. Revenu à Paris en janvier 1687, il retourna en Angleterre au mois de mai, avec le titre de ministre plénipotentiaire, pour régler l'exécution du traité de commerce qui avait été signé par Barillon pendant son absence. Ce qu'il avait prévu était arrivé (3). Rochester, protestant convaincu, et cliampion de l'Église anglicane, avait perdu beaucoup de terrain; Sunderland, hypocrite raffiné, qui ne professait aucune religion et parlait de toutes fort librement, poussait aux mesures violentes en faveur des catholiques. D'après les lettres de Bonrepaus à Seignelay, Sunderland était exactement le dévot défini par la Bruyère (4), « celui qui sous un roi athée serait athée ». Alors il était

(1) Mémoires de Jacques 11 , t. III, p. 2. Collection des viémotres relatifs à la révolution d'Angleterre, publiés par M. Guizot.

(2) BoBsuet, Oraison fimcbre de la reine d'Angleterre. ■ (3) Macaulay, Hisl. of Kngland, t. II, p. C3-65.

(4) Chap. XIII, n" 20.

plas catholique que le pape, comme Jacques II (1). Tout à coup ce roi dévot et déjà vieux s'amouracha d'une pauvre fille protestante, Catherine Sidle}'. Il la fit comtesse. Rochester et sa femme avaient noué cette intrigue. « Leur projet, écrit Bonrepaus, est de faire gouverner le roi d'Angleterre par la nouvelle comtesse : ils s'étaient assurés d'elle. » Mais la reine légitime fit renvoyer cette femme. Le roi subit la pénitence qui lui était imposée. Sunderland se moqua de Rochester, qui passa pour un hypocrite. De là rupture entre les deux ministres. A partir de ce moment, le caractère despotique de Jacques II n'eut plus aucun frein ; et l'on vit clairement qu'il ne demandait pas la liberté de conscience pour permettre aux catholiques d'exercer leur culte, mais pour empêcher les protestants d'exercer le leur (2). C'est pourquoi la rupture des deux ministres a toujours été considérée en Angleterre comme une grande époque dans le règne de Jacques II; c'est le moment décisif où commence la révolution de 1688. Whigs et torys s'entendirent pour renverser ce monarque aveugle et tyrannique. Tout était prêt et le complot allait éclater, lorsque Bonrepaus revint une troisième fois en Angleterre et signa (13 septembre 1688), en qualité d'envoyé extraordinaire, un traité d'alliance offensive et défensive entre le roi d'Angleterre et le roi de France. Il s'agissait de prévenir l'invasion du prince d'Orange ; mais, par les conseils de Sunderland, Jacques II repoussa le secours du roi de France. Il ne comprit le danger que lorsque le perfide Sunderland eut passé à l'ennemi : il était trop tard. Trois ans après, Jacques II avait perdu ses trois royaumes, et il s'ennuyait à Saint-Germain. Il voulut réparer ses fautes : I)rofitant de l'agitation jacobite qui éclatait dans l'aristocratie anglaise, il résolut d'aller eu Angleterre avec une armée française, comme Guillaume y était venu avec des troupes hollandaises. Déjà il avait signé une proclamation au peuple anglais pour indiquer les conditions de son retour, et Bonrepaiis lisait au roi de France (3) deux mémoires sur la manière de faire une descente en Angleterre : le lecteur du roi traçait même l'itinéraire que devait suivre l'armée jacobite jusqu'à Londres. Ces plans furent discutés dans le conseil de Louis XIV et adoptés. M. de Bonrepaus connaissait mieux que personne les ma-

(1) Macaulay, t. II, p. 67-75.

(2) IJ., p. 158.

(3) M. de Bonrepaus, la Marine et le désastre de la Hvuffue, par A. delBoialislc. Extrait de r Annuaire-bulletin de la Société de l'histoire de France.

riues anglaise et Ijollandaise : il soutenait que leurs flottes combinéea ne pourraient résister à la flotte française, mais il fallait prévenir leur réunion, et en quinze jours les Stnarts seraient rétablis sur le trône d'Angleterre. On comprend pendant ce temps-là l'attitude de M. de- Bonrepaus à la cour de France et chez M. de Pontcliartraiu : quand on lui parlait des affaires d'Angleterre, de l'exil de Marlborough, delà démission de Rochester, et du rappel de Sunderland à la cour de Guillaume, Celse seul pénétrait ces hauts mystères, a X'avait-il pas vu de ses j^eux les conséquences de la brouillerie des deux frères et de la rupture des deux ministres? N"était-il pas présent à certaines paroles qui furent dites? N'entra-t-il pas dans nne espèce de négociation? Le voulut-on croire? Fut-il écouté? A qui parlez-vous de ces choses ? Qui a plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour ? Et si cela n'était ainsi, s'il ne l'avait du moins ou rêvé ou imasriné. songerait-il à vous le faire croire? Aurait-il l'air important et mystérieux d'un homme revenu d'une ambassade? »

On sait par quelle sinistre tragédie finit cette entreprise (1). Le roi envoya Bonrepaus hâter les préparatifs et l'embarquement de' l'armée qui devait conquérir l'Angleterre. Mais cela ne se fit pas aussi vite qu'il le pensait. Aux lenteurs inévitables de l'administration se joignirent des vents contraires, qui empêchèrent la flotte de la Méditerranée de se joindre à celle de Tourville. Les Anglais et les Hollandais avaient augmenté depuis deux ans l'eflectif de leurs flottes, ils étaient prêts à écraser sous le nombre de leurs vaisseaux de guerre la flotte de débarquement. Jacques II, à Cherbourg^ assista au désastre de la Hougue. Il vit la mer couverte des vaisseaux français qui brûlaient. « Pendant tout ce désordre, dit le rapport oflîciel de Foucault (2) , M. de Bonrepaus a demeuré dans sa chambre dans une fort grande quiétude. Les marins petits et grands ne le ménagent pas, et le publient très incapable du métier qu'il fait. Il n'a pas donné avis à M. de Tourville de l'état des ennemis, et il nous disait tous les jours qu'ils n'avaient pas un vaisseau de premier rang ni quarante assemblés, et cependant il y a près de trois semaines qu'ils étaient quatrevingt-dix vaisseaux à l'île de Wight. Mais Celse était « né, dit la

(1) Histoire de la marine française, par E. Sue, t. IV, p. 215. iii, ou par L. Guérin, t. II, p. 48-63.

(2) Mémoires dé Foucault , par Baudiy, p. 288 et p. 2P1. Documents inédits de l'histoire de France.

Bruyère, pour réussir dans une attaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la réussite et pour détourner sur les autres la haine d'un mauvais succès. » Bonrepans rejeta sur Pontchartrian, ministre de la marine, la responsabilité de ce terrible revers. Le roi ne partagea pas cet avis, car il supprima la charge de Bonrepaus dans les armées navales et n'employa plus M. de Bonrepaus que dans la diplomatie.

« C'était, dit Saint-Simon, un très petit homme, gros, d'une figure assez ridicule. Il avait un accent gascon désagréable ; mais il parlait bien. Avec lui on pouvait apprendre, et même s'amuser. Quoiqu'il ne se fût pas donné pour un autre, il était sage et respectueux. Il avait fort gagné chez M. de Seignelay, pendant la prospérité de la marine. Il était riche et entendu, fort honorable, et toutefois ménageant fort bien sou fait. Il avait du talent, de la capacité, de l'esprit (1), mais aussi des prétentions qui n'étaient pas toujours justifiées. Il avait été gâté par beaucoup de commerce direct avec le roi, et par beaucoup d'amis considérables qui le flattaient. » On se demande si Racine ne se moquait pas un peu (2), quand il disait que M. l'ambassadeur savait écrire aussi bien que Cicérou dans ses lettres, tant il traitait solidement les grandes affaires et badinait agréablement sur de petites choses. On reconnaissait assez vite, en entendant parler M. de Bonrepaus, qu'il avait fait son éducation dans les bureaux de la marine : il montrait la corde. Il ne cessait de redire les paroles et les actions de M. de Seignelay, et sur ce sujet il s'élevait jusqu'au sublime. Il avait assisté, comme lieutenant général des armées navales, à la bataille du cap Bévéziers ; quand il racontait cette glorieuse campagne, il se croyait un héros. Quand il faisait parade de ses lumières dans les belles-lettres, il rap2:)ortait ce qu'il avait entendu dire aux beaux esprits de sa connaissance, dans les diverses maisons qu'il avait fréquentées , même au café Will à Londres, où le grand poète Dryden (3) lui avait souvent offert une prise de tabac, et enfin chez Ninon de Lenclos à Paris, où il rencontrait les hommes de la meilleure société. Chez M. de Pontchartrain il avait l'attitude d'un homme qui ne porte envie à personne ; mais il se parlait souvent à soi-même, et ne s'en cachait pas. Il se

(1) Bonrepaus, la Marine, etc., par A. de Boislisle, extrait du Bulletin-annuaire de la Société de l'histoire de France.

(2) Œuvres de Racine, t. TII, p. 220, 25(1, p. 359, 260.

(3) W. Scott, Vie de Dryden.

répétait souvent (1) ce qu'il n'avait pas craiut d'écrire au roi daus un mémoire secret : Pontchartrain veut détruire la marine française, d'abord parce qu'il n'y connaît rien et qu'il est trop vieux pour s'en instruire, ensuite parce qu'il vent obtenir la charge de secrétaire d'État pour son fils. En effet, si l'emploi de la marine continue à demeurer une fonction considérable et nécessaire à l'État, le fils ne sera pas .capable d'un si grand emploi; au contraire, si la marine est anéantie, le roi accordera plus facilement au fils la survivance de la charge du père. Ce raisonnement semblait sans réplique à M. de Bonrepaus. La Bruyère, qui le rencontra souvent cliez M. de Pontcliartrain et le vit prendre ces décisions eu se parlant à lui-même, l'appelle Ménippe à cause de sa laideur et de sou esprit satirique : mais c'est un Ménippe plein de vanité, qui se croit propre à tout, et qui pense que les hommes ne sont occupés qu'à l'admirer.

« Ménippe est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui (2). Il ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres, qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n'est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise un quart d'heure de suite, qui le moment d'ajjrès baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnait, et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soi-même, et il ne s'en cache 2:)as, ceux qui passent le voient, et qu'il semble toujours prendre parti, ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il doit rendre le salut ou non ; et pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de sa portée. La vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même, l'a fait devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge, en le voj'ant, qu'il n'est occupé que de sa personne;

(1) Mémoire date du 20 juin IGSl et cité par M, de Boislisle, p. lôC et 157 de r Annuairebulletin de la Société de l'histoire de France, 1877.

(2) Chap. II, 11° -10.

qu'il sait que tont lui sied bien, et que sa parure est assortie; qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se re]a3'ent pour le contempler. »

Tous les Ménippes ne sortaient pas des bureaux de la marine. On voyait autour de M. de Pontchartraiu bien d'autres oiseaux parés de divers plumages, et qui ne valaient pas M. de Bonrepaus. Le nombre des nouveaux avancés était très considérable. Il venait des bureaux de finance, de l'admiuistration, de tous côtés, des parvenus que leur vanité avait fait d'honnêtes gens et mis au-dessus d'eux-mêmes. Ils étaient bien un peu embarrassés dans leur nouvelle situatioa, mais ils n'étaient point étonnés de leur élévation. Il ne fallait pas les regarder longtemps pour s'apercevoir qu'ils trouvaient leur parure bien assortie. Quelques-uns même se figuraient que tous les yeux étaient fixés sur eux, et que les hommes se relayaient pour les contempler. Vrais personnages de comédie, ils étaient toujours sur un théâtre et jouaient un rôle : c'étaient des Pamphiles. Le moraliste les reconnut et signala leurs traits distinctifs. « On ne tarit point sur les Pamphiles (1) : ils sont bas et timides devant les princes et les ministres, pleins de hauteur et de confiance avec ceux qui n'ont que de la vertu, muets et embarrassés avec les savants ; vifs, hardis et décisifs avec ceux qui ne savent rien. Ils parlent de guerre à un homme de robe, et de politique à un financier; ils savent l'histoire avec les femmes; ils sont poètes avec un docteur, et géomètres avec un poète. De maximes, ils ne s'en chargent pas ; de principes , encore moins : ils vivent à l'aventure , poussés et entraînés parle vent de la faveur et par l'attrait des richesses. Ils n'ont point d'opiuiou qui soit à eux, qui leur soit propre ; ils en empruntent, à mesure qu'ils en ont besoin; et celui à qui ils en empruntent n'est guère un homme sage, ou habile, ou vertueux, c'est un homme à la mode. »

Ces Pamphiles étaient des gens naïfs qui commençaient par montrer leur jeu à leurs adversaires ; ils ne comprenaient rien à la finesse des vieux courtisans. La Bruyère se crut obligé en conscience de leur donner un bon conseil. « Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, plutôt que de ceux de (jui l'on espère du bien (2). » Ce conseil était le fruit d'une expérience consommée; fut-il compris? On en

(1) Chap. IX, n" 50.

(2) Chap. IV, n" 58.

4f)0 LA BRUYERE

peut douter. C'>est pour cela que l'autenr y ajoutait ce petit résumé de sa morale populaire (1) :

« Les vices partent d'une dépravation du cœur ; les défauts , d'un vice de tempérament; le ridicule, d"uu défaut d'esprit. »

<( Une erreur de fait jette un homme sage dans le ridicule. »

<( L'homme ridicule est celui qui, tant qu"il demeure tel, a les apparences d'ua sot. »

(( Le sot ue se tire jamais du ridicule, c'est son caractère; l'on y entre quelquefois avec de l'esprit, mais Ton eu sort. »

Voilà donc où avait abouti la maxime favorite des grands. « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres , mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d'une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux , à ceux qui ont de l'esprit, qu'elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos ; mais pernicieuse aux grauds... » On se récriait. Pourquoi cette maxime, si utile aux petits, serait-elle pernicieuse aux grauds? Parce que si elle était api^liquée dans la société avec tous les développements qu'elle comporte, elle produirait en France une révolution encore plus étrange que celle qui venait de s'accomplir en Angleterre. — Quelle révolution? — Tous les citoyens, égaux devant la loi (2) , seraient également admissibles à tous les emplois publics selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. — Eh Inen ! quel mal cela ferait-il aux grands ? — (.( Cela diminuerait (3) la cour des grands, ou plutôt le nombre de leurs esclaves ; cela ferait tomber leur morgue avec une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets et à leurs équipages; cela les priverait du plaisir qu'ils trouvent à se faire prier, presser, solliciter, à faire attendre on à refuser, à. promettre et à ue pas donner ; cela les traverserait dans le goût qu'ils ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand il leur arrive de le discerner ; cela bannirait des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie; cela ferait d'une cour orageuse, pleine de mouvements et d'intrigues, comme ime pièce comique ou même tragique dont les sages ne seraient que les specta-

(1) Chap. XII, n» 47.

(2) Déclaration des droits de l'homme. Article 6, § 3.

(3) Chap. II, n" II. (Pour plus de clarté, nous avons mis cela, au lieu de 'jui, dans la citation de la Bruyère.)

teurs ; cela remettrait de la dignité dans les différentes conditions des hommes, de la sérénité sur les visages; cela étendrait leur liberté; cela réveillerait eu eux, avec les talents naturels, l'habitude du travail et de l'exercice ; cela les exciterait à l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu; au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république, cela ferait ou'de sages économes ou d'excellents pères de famille, ou des juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des orateurs ou des philosophes, et ue leur attirerait à tous nul autre inconvénient que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de trésors que de bons exemples. »

Ces réflexions de la Bruyère sont comme une déclaration des droits naturels de l'homme, pour justifier la révolution pacifique dont il était témoin. L'esprit du gouvernement de Louis XIV, dit Augustin Thierry (1), fut de tendre par toutes sortes de moyens au rapprochement des classes de la société française sous son autorité. Il acheva sans violence la ruine de l'indépendance nobiliaire, astreignit sans contrainte les grands seigneurs à la vie de cour et au service régulier dans l'armée, et partout, même à la coui', fit prévaloir pour les honneurs la fonction sur la naissance. Les maréchaux , qu'ils fussent nobles ou non, passaient avant les ducs; les ministres nés dans la bourgeoisie n'avaient au-dessus d'eux que les princes du sang, et leurs femmes étaient admises à la table du roi. Tandis que la vieille aristocratie (2) perdait du terrain tous les jours, la classe moyenne s'élevait d'un élan plus prompt que jamais eu capacité, en valeur sociale, en importance dans l'État. Elle obtenait des succès, un crédit, une puissance dont les exemples frappèrent vivement les contemporains et arrachèrent des cris d'indignation aux admirateurs de l'ancienne société.

(1) Tki-s état, p. 22-.'.

(2) Uid., p. 224.

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