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CHAPITRE XXXV

M. de Pontchartrain est chargé du soin des Académies. — Amitié de Tourreil et de la Bruyère. — Théodote. — Pavillon et Tourreil à l'Académie française prennent les places de Benserade et Leclerc. — Éloge de il. de Pontchartrain par Tourreil. — Discours de Charpentier contre la Bruyère. — Le caractère de Tliéobalde en dehors de l'Académie. — Les amis de la Fontaine et de Corneille sont des Théobaldes. — Apparition des clefs de divers côtés. — Sauteul défend son ami le moraliste. — Théodas fou et sage. — La Bruyère sérieus, cynicjue et mordant. — M'"'^ la Duchesse pendant la campagne de Flandre. — Des mots ù. la mode. — Histoire des mots et leurs diverses aventures ; variations du goût littéraire. — Correspondance de M""^ la Duchesse avec M"» de Caylus et M"" de Croissy surprise et interrompue par le roi. — La Bruyère disserte sur la pruderie et les prudes, sur la science et les femmes savantes ; il ennuie M^^ la Duchesse. — Devant Namur, il. le Duc fait à la Condé. — On se moque des bourgeois qui étaient au siège de Namur. — Caractère d'Emile.

Après la mort de Louvoi.s, lorsque le roi donna la charge de surintendant des bâtiments à M. de Villacerf, il en détacha les Académies et les confia aux soins de M. de Pontchartrain , qui avait déjà le département de la maison du roi. Comme le roi avait pris l'Académie française sous sa protection, ainsi le ministre donna une attention particulière à la petite académie, qui devint l'Académie des inscriptions et médailles ; il voulut que son fils se rendit souvent aux assemblées, qu'il fixa exprès au mardi et au samedi de chaque semaine (1). Jérôme Phélypeaux était le dernier enfant de M. de Pontchartrain. Mince,

(1') Jflst. de tAcadimit des Inscriptions et Mles-ktlres (Paris, 1710, 3 vol. in-12), t. I, p. 14, 15.

fluet, borgne et d'une santé délicate, il avait d'abord été destiné à l'Église. Depuis la mort de son frère (1), il se préparait à devenir secrétaire d'État, ou ministre de S. M. comme son père. On l'élevait comme un prince du sang, et ou le flattait déjà comme un académicien. Cela n'eut d'autre inconvénient que du lui inspirer une vanité folle, et à son précepteur, M. de Tourreil, uue ambition démesurée.

M. de Tourreil, né à Toulouse, s'était voué de bonne heure à la haute éloquence. Il cultivait aussi la poésie (2) : étant venu à Paris, il décrivit en vers latins la magnifique maison que possédait sur le quai des Augustins son proche parent et sou protecteur, M. Fieubet. En 16S1 et en 168;i, il remporta le prix d'éloquence à l'Académie française, la première fois par un discours sur la salutation angélique, la seconde fois par un discours sur le psaume Magnificat. Ensuite, jjour montrer tout son talent oratoire, il entreprit de traduire « le prince des orateurs ». Eu 16'Jl, il publia la V Philippique, les ti"ois Olynthiennes et le discours sur la Paix. Le traducteur de Démosthènes ne pouvait manquer de s'entendre avec le traducteur de Théophraste (3). La Bruyère, dit Coray, a traduit Théopliraste à peu près comme Cicéron aurait traduit Démosthènes. Dût-il être infidèle, il ne peut se décider à se traîner servilement sur les pas d'un écrivain original, quand il se sent de force à se frayer comme lui une route nouvelle. Tourreil traduit Démosthènes comme la Bruyère a traduit Théopliraste. « Ceux qui l'ont connu, écrivait son ami et confident l'abbé Massieu (4 ), savent avec quel soin il travaillait ses ouvrages. Il ne cessait de les retoucher. Sa délicatesse sur ce point allait jusqu'au scrupule. Quelque parfaites que fussent ses productions, elles étaient toujours au-dessous de l'idée qu'il s'était faite de la perfection. Dans ce qu'il a traduit de Démosthènes, il n'y a pas une période qu'il n'ait tournée en septouhuit façons; de sorte que, avec la traduction qu'on fait imprimer aujourd'hui, on eût pu eu faire imprimer sept ou huit autres, et toutes bonnes. » Il eût fallu dire « et toutes mauvaises ». « Le bourreau, s'écriait Racine, il finira par donner de l'esprit à Démosthènes! » « Tourreil n'est pas un sot, disait Boileau, bien au contraire, et cepen-

(1) Cf. Le père Léonard, cité par M. de Boislisle, Saint-Simon, t. I, p. 300. (*2) Notice sur l'école MassUhn, par le père Lallemand de l'Oratoire.

(3) Discours préliminaire à la traduction (h Théophraste, par Coray.

(4) Préface des œuores de Jacques de Tourreil, publiées par l'alibé Massieu, à Paris, chez Brunet, 1721.

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daut quel monstre que sou Démosthènes I » La Bruyère consolait Tourreil (1) : « Les hommes ne se gotitent qu'à peine les uns les autres, n'ont qu'une faible pente à s'approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plait, rien ne contente; ils substituent à la place de ce qu'on leur dit ou de ce qu'on leur lit, ce qu'ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu'ils penseraient ou ce qu'ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs idées qu'il n')'' a plus de place pour celles d'autrui. » Il semble queïourreil n'ait point oublié ces consolations de la Bruyère, du moins on les retrouve dans sa préface du discours de Démosthùnes sur la Couronne (2).

Tourreil était alors occupé d'un autre ouvrage qui intéressait également la Bruyère. Pour préparer son élève à l'étude du droit, il s'était jeté hardiment en dehors de l'ornière de l'École : il choisissait les questions de droit qui lui semblaient les plus intéressantes , et il les traitait d'une manière vive et enjouée (3). La Bruyère goûtait fort (4 ) quelques opinions de Tourreil, notamment sa manière de considérer la torture (5). Il admettait jusqu'à un certain point sa méthode d'enseigner : « Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous (6). » Eufiu la Bruyère approuvait Tourreil d'avoir, comme Pellisson dans sa paraphrase sur les Institutcs de Justinien , montré qu'on peut écrire sur ces matières avec pureté et avec élégance ; mais il ne pouvait supporter que Tourreil fît d'un huissier îih monsicitr Lo)/al , d'un notaire un confident public , d'un exploit un compliment timbre j etc. Tourreil voulait publier ces jolis essais de jurisprudence, persuadé sans doute qu'il serait utile à la jeunesse française d'apprendre comment son élève faisait son droit, et combien il avait d'esprit. La Bruyère criait merci au nom du public et priait Tourreil de ne plus imprimer (T), l'assurant que M. de Poutchartrain ne laisserait pas de lui accorder tout ce qu'il voudrait.

Tourreil vers ce temps fut assez désappointé (8) : son protecteur

(1) Chap. XII, n° 9.

(2) Œuvres de Tourreil (1721, 2 vol. in-é"), t. II, p. 12 et 13.

(3) Préface de Ma.ssieu.

(4) Chap. XIV, n<>s4g, 49, 50, 51.

(5) Chap. XV, n» 26.

(6) Chap. V, n" 48.

(7) Chap. VI 11, n" Gl.

(8) 9 août 1G91.

M. Fienbet se retira du monde chez les camakiules de Grosbois, près V^illeneuve-Saint-Georges. Ou raisouuait beaucoup dans le monde sur l'étrange résolution de cet homme d'esprit, très goûté dans les meilleures compagnies de la coui-, et ami particulier de gens les plus distingués de France. Qu'est-ce qui l'avait décidé à la retraite? Selon les. uns, c'était la mort de sa femme ; selon les autres, c'était le dépit de n'avoir pu être conseiller d'État après avoir été chancelier de la reine. La Fontaine assurait (1) qu'il ne s'était point du tout privé des commodités de la vie. On disait même qu'il s'était réservé son écurie et sa cuisine. « Qui a vu la cour, disait la Bruyère (2), a vu du monde ce qui est le plus beau., le plus spécieux et le plus orné ; qui méprise la cour après l'avoir vue, méprise le monde. » Mais il faut avouer que « si la cour ne rend pas coûtent (3), elle empêche qu'on ne le soit ailleurs ». Un jour M. de Poutcbartrain envoya sou fils aux Camakiules avec M. de Tourreil voir M. Fieubet (4). Le jeune homme demanda au solitaire ce qu'il faisait là. « Ce que je fais, voulez-vous le savoir? Je m'ennuie : mais c'est ma pénitence. Je me suis assez diverti toute ma vie pour m'enuuyer présentement. » La Bruyère ne fut point surpris de cette réponse (.5) : « Est-ce un bien pour l'homme que la liberté, si elle ]ieut être trop grande et trop étendue, telle enfin qu'elle ne serve qu'à lui faire désirer quelque chose, qui est d'avoir moins de liberté. La liberté n'est pas oisiveté ; c'est un usage libre du temps, c'est le choix du travail et de l'exercice. Etre libre, en uu mot, ce n'est pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait et de ce qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté I » Ni le jeune Phélypeaux ni M. de Tourreil n'étaient, je sujjpose, de l'avis de la Bruyère.

Malgré ses discours académiques en l'honneur de la sainte Vierge Marie, M. de Tourreil conçut des doutes sur la vérité de la religion, qui persistèrent jusqu'à sa mort (6). Il portait uu habit austère, comme M. Fieubet, et avait l'air d'un homme qui s'est donné à Dieu; mais il avait la mine souriante, les yeux caressants et les petites

(1) Œuvres de la Fontaine, Épitre à M. de A'endôme, 1691.

(2) Chap. VIII, n" 100.

(3) Chup. VIII, n° 8.

(4) Juuinal de Danijeav, Addition de .Saint-Simon, t. IV, p. 14, 15.

(5) Chap. XII, u» 104.

(6) Dangeau, t. IV, p. 14, Addition de Saint-Simon.

LA DRUYÈIÎE, — T. II.

. manières de courtisan (1). Dans la conversation il aimait à s'exprimer d'une façon peu commune, et il disait avec apprêt les choses les plus simples. Comme M. Fieubet, il osait beaucoup en ce genre et faisait passer les idées les plus singulières. Enfin, comme BI. Fieubet, il se moquait des gens épris de la fortune, et, eu voj^aut le moindre des gens de l'hôtel Pontchartrain tirer des sommes considérables de tous ceux qui avaient à parler au maître (2) , il raillait les insensés qui perdaient ainsi leur argent; il les appelait des fous à lier, digues d'être enfermés à Saint-Lazare par leurs parents ou jmr leur famille, de peur que leur folie ne devint fureur et que le monde n'en souiïrît. Mais cet homme de Dieu, Théodote, ne parlait ainsi que pour mieux cacher son jeu. Dans ce même temps il aimait la faveur éperdunient ; il lui faisait des vœux en secret, il la cultivait, il la servait mystérieusement. Toujours au guet pour découvrir ce qui paraissait avec les livrées de la faveur, s'il trouvait quelqu'un qui eût l'avantage de plaire à M. ou à M"" de Pontchartrain, il n'y avait rien qu'il ne fît i)onr lui. Jilérite, alliance, amitié, engagement, reconnaissance, il lui sacrifiait tout pour en faire l'instrument de sa fortune et obtenir par ce moyen ce qu'il convoitait. M. de la Loubère arrivait de Siam (3) : il fit publier en 1691 la méthode siamoise de calculer les mouvements du soleil et de la lune, méthode obscure, confuse, inextricable à laquelle il ne pouvait rien comprendre. Oassini, directeur de l'Observatoire (4), déchiffra cette énigme à l'aide de sa nouvelle manière de calculer les parallaxes, en s'appuyant sur une étoile qui semblait presque miraculeuse. Il se servit aussi, en étudiant la méthode siamoise, des beaux travaux qu'il venait de faire sur les satellites delà planète Jupiter (5), pour déterminer une nouvelle période qui accordait les mouvements du soleil et de la lune par rapport à la fête de Pâques, et il en fixa l'époque à la veille de Tincarnation de Notre-Seigueur Jésus-Christ. Cela fit du bruit dans le monde , surtout dans la maison de Pontchartrain, dont M. de la Loubère était un Pamphile des plus assidus. Tourreil voulait accai^arer au profit de la Loubère la gloire de cette brillante découverte. Il n'y avait plus, selon la Bruyère, qu'à nommer le suisse de

(1) a. le portrait gravé par Edclink en tête de l'édition de 1721.

(2) Spanheim, Appendice, p. 409.

(3) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, l'/'i; de la Loublre.

(4) Eloi/e de Ccissini, par Fontenelle.

(5) Mercure tjalunt, u'' de février HlSl.

riiôtel Pontchaitraiu directeur de l'Observatoire royal, ou à donner la survivance de cette place an postillon du favori. Vraiment le caractère de Tourreil était une énigme plus difficile à déchiffrer que la méthode siamoise pour calculer les mouvements du soleil et delà lune : était-il auteur ou plagiaire, original ou copiste, dévot ou courtisan ? Qui pouvait le décider? La seule chose hien claire, c'est que Tourreil va être hientôt placé. La Bruyère le lui annonce sur la foi de son étoile, qu'il a, dit-il, étudiée, comme si ïhéodote confondait l'astronomie avec l'astrologie.

« Théodote, avec un habit austère, a un visage comique , et d'un homme qui entre sur la scène (1) ; sa voix, sa démarche, son geste, son attitude accompagnent son visage. Il est fin, cauteleux j doucereux, mystérieux ; il s'approche de vous , et il vous dit à l'oreille : Voilà un beau temps; voilà xn grand, dégel. S'il n'a pas les grandes manières, il a du moins toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu'à une jeune précieuse. Imagiuez-vons l'application d'un enfant à élever un château de cartes ou à se saisir d'un papillon : c'est celle de Théodote pour une affaire de rien, et qui ne mérite pas qu'on s'en remue ; il la traite sérieusement, et comme (juelque chose qui est capital ; il agit , il s'empresse , il la fait réussir : le voilà qui respire et qui se repose, et il a raison ; elle lui a coûté beaucoup de peine. L'on voit des gens enivrés, ensorcelés de la faveur ; ils y pensent le j our, ils y rêvent la nuit ; ils montent l'escalier d'un ministre, et ils eu descendent ; ils sortent de son antichambre , et ils y rentrent ; ils n'ont rien à lui dire, et ils lui parlent; ils lui parlent une seconde fois : les voilà contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordezles, ils dégouttent l'orgueil, l'arrogance, la présomption; vous leur adressez la parole, ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les yeux égarés et l'esprit aliéné : c'est à leurs parents à en prendre soin et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur et que le monde n'en souffre. Théodote a une plus douce manie : il aime la iaveui' éperdument, mais sa passion a moins d'éclat; il lui fait des vœux en secret, il la cultive, il la sert mystérieusement ; il est au guet et à la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la faveur ; ont-ils une jirétentiou , il s'offre à eux , il s'intrigne pour eux , il leur sacrifie sourdement

(1) Chap. vin, n' 01.

4C8, LA BRUYERE

mérite, alliauce, amitié, engagcmeut, reconuaissance. Si la place d'un Cassini devenait vacante, et qne le suisse ou le postillon du favori s'avisât de la demander, il appuierait sa demande, il le jugerait digue de cette place, il le trouverait capable d'observer et de calculer, de parler de parélies et de parallaxes. Si vous demandiez de Théodote s'il est auteur ou plagiaire, original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages, et je vous dirais : « Lisez et jugez. » Mais s'il est dévot ou courtisan , qui pourrait le décider sur le portrait que j'en viens de faire 'i Je prononcerais i:)lus hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j'ai observé le point de votre naissance ; vous serez placé, et bientôt ; ne veillez plus, n'imprimez plus : le public vous demande quartier. »

Benserade était mort le "-'1 octobre 1(391 ; la Bruyère secroyait sûr de lui succéder. Il en parlait à ses amis, ou ses amis lui eu parlaient ; ce qui revenait au même. Il aurait voulu qu'on sollicitât pour lui : « Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d'un homme qui demande justice; et qu'en parlant ou en agis saut pour soi-même, on a l'embarras et la pudeur de celui qui demande grâce (1). » Mais les Altesses auxquelles il était attaché n'y pensèrent même pas : « Les grands aiment à mettre les sots en vue pour anéantir le mérite, quand il leur est arrivé de le discerner (2). » Pendant ce temps-là la coterie du Mercure (jalaiit ne s'endormait pas, elle agissait contre l'auteur du caractère de ïhéobalde (3) ; elle prétendait qu'il serait ridicule , inconvenant de lui permettre de s'asseoir à la place de Benserade, pour faire l'éloge du vieux poète après l'avoir si grossièrement insulté. La Bruyère avait toujours pour lui l'amitié de Bossuet; de Visé lui reprochait de vouloir en tirer avantage sans être pour cela meilleur catholique. Que faisait à l'Académie l'autorité de ceux que Fontenelle appelait les illustres de la cour? Les illustres de Paris étaient moins décidés que jamais à leur céder le pas. Le doyen Charpentier prenait la grosse voix de Théodecte pour accabler de ses dédains cet autre Furetière. Enfin les partisans des modernes repoussaient le nouveau Théophraste qui passait son temps à dénigrer le siècle de Louis le Grand. On intéressa même la gloire de ( 'orueille à tenir loin de l'Académie l'admirateur des anciens, l'ami de Racine et Boileau.

(1) Chap. VIII, u'= 87.

(2) Chap. II, n" II.

(3) Chap. V, u» OG.

L'Académie délibérait (22 novembre) pom- choisir un successenr à M. de Benserade (1); elle se trouvait balancée entre deux personnes qui partageaient les voix , et formait deux partis qu'on ne pouvait accorder (2). « Je ne sais par quel instinct, dit l'abbé Paul Tallemant (3), il me vint à l'esprit de parler de M. Pavillon. Dès que je l'eus nommé, il se fit un applaudissement général ; on abandonna les deux partis, et tout se réunit (moins sept voix) en faveur d'un mérite qui paraissait supérieur à tout autre. » Cette décision peu usitée étonna tout le monde, M. Pavillon lui-même. Elle n'étonna pas la Bruyère ; il avait compris la comédie jouée par l'abbé Tallemant, qui présentait à l'Académie sous les livrées de la faveur (4) le doux et faible Pavillon : le favori du ministre (5), avec lequel il était lié, dit Charpentier, par une étroite alBnité, devait l'emporter sur tous les autres. L'abbé Régnier Desmarais, secrétaire perpétuel de l'Académie, alla demander au roi à Versailles s'il approuvait le choix de M. Pavillon. La réponse ne pouvait être douteuse (0) :1e roi n'entendait pas que les places qui devaient être la récompense du mérite pussent être données à la faveur. Sa Majesté recommanda que, toutes les fois qu'il y aurait une élection à faire, on eût uniquement égard au plus digne. C'est ce que l'on peut voir encore dans les registres do l'Académie, au 24 novembre 1691 ; et c'est pourquoi Pavillon fat élu à l'unanimité par l'Académie, le 1" décembre. Malgré ce triomphe, Pavillon, qui n'était guère connu que par (7) sa jolie fable de l'Arrière-ban et par son petit traité sur l'Art de se taire, dit à MM. de l'Académie (17 décembre) : k Après avoir donné tant de preuves de délicatesse et de goût dans les élections précédentes, vous avez jugé à propos de ne songer en celle-ci qu'à faire éclater la liberté de vos sntfrages. » — « La gloire et le mérite de certains hommes, dit la Bruyère (S), est de bien écrire ; et de quelques autres, c'est de n'écrire point. » Maintenant Tourreil était sûr d'entrer à l'Académie sous peu, dès la prochaine vacance. Après avoir élevé ce château de

(1) Préface des Œuores de Pavillon, 1715, 2 vol. in-I2.

(2) Histoire de V Académie des Inscriptions, t. II.

(3) Éloffe de Pacillon, prononcé par l'abbé Tallemant, 21 avril 1705, t. I, H. p. 337.

(4) Temple du goût, par Voltaire.

(5) Chap. VIII, n» 61.

(6) Histoire de T Académie, par d'Olivet.

(7) M™' de Sévigné, t. IX, p. 50-52. Œuvres de Pavillon, 1715, sa harangue à l'Académie.

(8) Chap. I, n" 59.

cartes ou saisi ce papillon, ThéoJote respire et se repose : et il a. raison. « Cette affaire lui avait, dit la Bruyère (1), coûté beaucoup de peine. »

Avant même que Pavillon n'eût ])rononcé sou discours de réception, une nouvelle vacance s"ouvrit à TAcadémie (8 décembre), i)ar la mort prévue de Leclerc, l'auteur du drame lyrique à' Or o idée qu'on avait joué à Chantilly. Le lendemain, 9 décembre, la Bruyère écrivait à M. de Bussy en Bourgogne (2) : « Si vous ne vous cachiez pas de vos bienfaits. Monsieur, vous auriez eu plus tôt mou remerciement. Je vous le dis sans compliment, la manière dont vous venez de m'obliger m'engage pour toute ma vie à la plus vive reconnaissance dont je puisse être capable. Vous aurez bien de la peine à me fermer la bouche : je ne puis me taire sur cette circonstance qui me dédommage de n'avoir pas été reçu dans un corps à qui vous faites tant d'honneur. Les Altesses à qui je suis seront informées de tout ce que vous avez fait pour moi, Monsieur. Les sept voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles ont été gratuites; mais il y a quelque chose à la vôtre cjui me flatte jilus sensiblement que les autres. Je vous envoie, Monsieur, un de mes livres des Caracti >•('.•<■ fort augmenté, et je suis avec toutes sortes de respects et de gratitude, etc. » Si Bussy n'avait pas lu le livre de la Brnyère depuis la première édition, il dut en efi'et le trouver fort augmenté dans la sixième. Mais Bnssy comprit fort bien que si la Bruyère ne mendiait pas sa voix pour la prochaine élection académique, il la demandait cependant en faisant valoir sa reconnaissance pour la manière si délicate dont Bussy déjà la lui avait accordée. Il était trop tard. C'est ce que Bussy lui fit entendre par sa réponse datée de Chaseu, 10 décembre 1691 (3) : « Quand je vous ai voulu faire plaisir sans vous i'aire fête, Monsieur, ce n'est pas que j'eusse honte de vous serrir, mais c'est qu'il m'a paru qu'un service annoncé avant qu'il soit rendu a perdu son mérite. Les voix que vous avez eues n'ont regardé que vous : vous avez un mérite qui pourrait se passer de la protection des Altesses , et la protection de ces Altesses pourrait bien, à mon avis, faire recevoir l'homme du monde le moins recommandable. Jugez combien vous auriez paru avec elles et avec vous-même, si vous les aviez em-

(1) Chap. VIII, n" Cl.

(2) Lettre XIX.

(3) Lettre XX.

ployées. Pour moi, je vous trouve digne de l'estime de tout le monde, et c'est aussi sur ce pied-là que je suis votre ami sincère et votre, etc. » C'est bien clair : la Bruyère avait eu tort de vouloir se passer de ses Altesses. L'élection de Pavillon avait rendu Pontcliartraiu maître de l'Académie. Elle choisit (12 janvier 10'J:i), à la pluralité des voix, un autre favori du ministre. Jacques de Tourreil reçut alors la récompense de ses divers services. Le 25 janvier, le roi donna 2,000 fr. de pension à M. de Tourreil et .500 écus à l'abbé Renaudot, et il les mit tous les deux' à l'Académie des médailles. Le 14 février, M. de Tourreil fut reçu à l'Académie française, et fit un très beau discours.

Dans le même temps, M. le comte de Pontcliartrain fut reçu docteur en droit et avocat au parlement; le 26 mars, deux jours après avoir atteint ses dix-huit ans, il prit séance à l'une des chambres des requêtes. Il ne manquait rien au bonheur de Tourreil.

Il n'avait pas regardé son entrée à l'Académie comme une de ces affaires de rien qui ne méritent pas qu'on s'en remue; au contraire, il disait bien haut qu'il croyait devoir à la bienveillance dont le ministre l'honorait la grâce que lui faisaient messieurs de l'Académie française (1) : « C'est ce ministre qui m'a mis à portée de puiser dans l'habitude de le voir et de l'entendre tout ce que j'ai à regretter pour le rang où vous m'ajipelez. Je sais tout le prix d'un si rare commerce, mais je sais aussi tout le poids des complaisances pénibles qu'il exige. Que n'a pas à souffrir un cœur sincère sous les yeux d'un ministre louable par tant d'endroits, et tout à la fois si farouche iDour les louanges? Vivrons-nous éternellement esclave de sa modestie qui nous tyrannise? N'oserons-nous jamais rendre un témoignage intrépide aux seules vérités qui lui déplaisent? Cette facilité de génie qui forme en lui le prompt, le juste, le perpétuel accord des soins et des mouvements que les ordres d'un vainqueur infatigable lui demandent; cette facilité de travail qui ne cesse de l'immoler aux besoins de l'État; cette agilité d'esprit qui sans relâche transporte son attention oti il lui plaît ; cette variété de talents qui tour à tour le font paraître uniquement né pour l'occupation présente... » Arrêtons ici cette énumération, qui est interminable. M. de Pontchartrain a toutes les qualités de l'esprit et du cœur, Tourreil n'en oublie guère ; toutes les vertus d'un grand caractère , Tourreil ne nous fait grâce d'aucune : « Il a

(1) Œuvres de ,/. de Tourreil, éditées par l'abbé Massieu (Paris, ITil, 4 vol. in-S"), t. I, p. 3G, 37, 38, 39.

472 LA BRDYERE

même les vertus académiqnes ; oui , Messieurs : style poli sans aifectation et majestueux saus emphase ; tour ingénieux saus art et délicat sans rafBnement; pensées nobles et fleurs de diction sans cesse renaissautes; académicien de cœur par amour, académicien d'esprit par mérite, il donne à la lecture de vos ouvrages tous les moments que lui laissent les emi^lois qui vous l'arrachent, et sous les auspices de son maître fait refleurir les arts et les sciences en un temps qui semble au moins permettre qu'on les néglige. Quel agrément pour vous, Messieurs, de voir ainsi revivre votre fondateur ! Quelle joie de sentir que la gloire de vous aimer devient comme l'apanage héréditaire des grands homme s ! »

La harangue de Tourreil fut couverte d'applaudissements. Le Mercure galant ne pouvait lui donuer assez d'éloges. Dangeau lui-même l'admirait. L'abbé Renaudot, dans la Gazette (1), annonça quele sieur de Tourreil, admis au nombre des quarante de l'Académie française, avait prononcé une harangue fort éloquente. Et cependant elle n'eut pas, quand elle fut imprimée (2), le succès attendu. « Il y a certaines gens, dit la Bruyère (3), qui veulent si ardemment et si déterminément une certaine chose, que, de peur de la manquer, ils n'oublient rien de ce qu'il faut faire i^our la manquer. »

« Ce Tourreil, remarque Saint-Simon ('■!), était un garçon savant, plein d'esprit, mais fort pédant et fort extraordinaire, qui se brouilla avec M. de Pontchartrain pour l'avoir loué ; ce qui ne brouille guère avec les ministres, mais ce qui était en singulière horreur à celui-ci : il avait fait ses conventions là-dessus tant qu'il avait pu. Il fallait qu'il y eût aussi quelque autre chose :car cela ne s'est jamais raccommodé. B Pontchartrain savait mieux que personne que le roi était résolu à ne pas tolérer de premier ministre (-5) ; on comprend sa colère contre ce pédant comblé de ses bienfaits, qui, à peine académicien, lui joue un si mauvais tour de le louer plus que le roi et de le comparer à Richelieu. Quelle faute! quelle lourde faute! M. de Pontchartrain prit de justes mesures pour empêcher que ces louanges dangereuses ne parussent sous les yeux du roi (G) : à l'impression, elles furent snp-

(1) GazC.te de France, n° du ItJ février 1692.

(2) Chez Coignard, libraire éditeur de l'Académie.

(3) Chap. IV, n" Cl.

(4) Addition au Journal de Dangeau, t. IV, p. H.

(5) Mémoires du roi, t. II, p. 385.

(6) Œuvres compliies de J. de Tourreil, Paris, 1721: préface de l'abbé Massieu.

primées. Privée de sou principal ornement, quel eft'et la harangue pouvait-elle produire ? En la lisant, le public demeura froid et indift'érent. Jamais l'orateur ne pardonna au ministre cet acte d'une odieuse tyrannie. La Bruyère raconte ainsi les aventures de Théodote (1) : « L'on voit des hommes que le veut de la faveur pousse d'abord à pleines voiles; ils perdent eu un moment la 'terre de vue, et fout leur route : tout leur rit, tout leur succède; action, ouvrage, tout est comblé d'éloges et de récompenses, ils ne se montrent que pour être embrassés et félicités. Il y a un rocher immobile qui s'élève sur une côte ; les flots se brisent au pied: la puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'autorité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas : c'est le public, où ces gens échouent. » Probablement la Briiyère ne connut pas le beau caractère académique de Pontchartrain, qui avnit amené la brouille du ministre et de M. de Tourreil. Ce caractère, ou plutôt ce portrait énormément grossi, ne fut imprimé qu'en 1721 par l'abbé Massieu, et alors le public n'y fit aucune attention : l'historiette éfait entièrement oubliée.

L'année 1691-1692 avait été malheureuse pour la Bruyère : il y avait eu trois élections à l'Académie française où il désirait entrer, et trois fois il eu avait été repoussé avec mépris. Qu'avait-il donc fait pour être si mal traité?

Il n'avait qu'à relire les articles du Mercmx galant pour voir ce qu'on lui reprochait. On ne l'attaquait jamais en face ; mais les éloges dont on comblait ses heureux concurrents étaient toujours assaisonnés de critiques à son adresse. Ainsi, dans le numéro du Mercure galant de novembre 1691 (2), on trouve un grand portrait de M. Pavillon peint à la détrempe, faible imitation des Caractères de la Bruyère, mais oii l'on distingue parfaitement les trois principales qualités académiques que la Bruyère n'avait pas et dont M. Pavillon était largement pourvu. Nous ne dirons rien de la philosophie de M. Pavillon (qui était celle d'Aristippe (3), s'il faut eu croire l'abbé Tallemant le jeune). 1° M. Pavillon était un habile homme : il est sorti de sa plume difi"érents ouvrages que personne ne pourrait imiter. 2° M. Pavillon était un honnête homme : quelque sujet qu'il eût choisi, il le traitait toujoiu's avec une délicatesse et un goût qui le

(3) Œuvres de Pavillon, Amsterdam, 1747 ; notice par l'abbé Tallemant.

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faisaient coimaître avaut mêtUL' (1) que l'on sût qu'il en était Tautear. 3° M. Pavillon était nu homme de bien, exact dans ses devoirs, sans aucun fard : avec les qualités des meilleurs catholiques, il n'avait rien de ceux qui voulaieut eu tirer avantage. Qu'est-ce que cela voulait dire? La Bruyère dut résoudre cette question.

" L'honnête homme, dit-il (2), tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bieu, quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes. »

« La distance qu'il y a de l'honnête homme à l'habile homme s'affaiblit de jour à autre, et est sur le poiut de disparaître. »

<( L'habile homme est celui qui cache ses passions, qui entend ses intérêts, qui y sacrifie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien ou eu conserver. »

« L'hounête homme est celui qui ne vole pas sur les grands chemins, et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scandaleux. »

« On conçoit assez cju'uu homme de bien est un honnête homme; mais il est plaisant d'imaginer que tout houuête homme n'est pas homme de bien. •»

« L'homme de bien est celui qui n'est ni un saint ni un dévot, et qui s'est borné à n'avoir que de la vertu. ï>

Mais la vertu était-elle un titre académique? Oui, même celle d'un oncle.

Quand Pavillon fut reçu à l'Académie , Charpentier lui tint ce langage (3) : « Il ne faut poiut chercher hors de vous-même les choses qui vous rendent estimable ; cependant, Monsieur, je ne puis m'empêcher de réfléchir sur la mémoire d'un saint évêque avec qui vous avez été si étroitement uni par les liens du sang (4). L'éclat de sa piété rejaillira éternellement sur vous et sur tout ce qui porte son nom ; et à moins que les choses d'ici-bas ne soient tout à fait indifi'érentes à ces âmes bienheureuses qui sont en possession de la gloire, il semble que le grand Armand ne peut s'empêcher de se réjouir en voyant entrer dans cette compagnie, qui a été son ouvrage chéri, le neveu d'un homme qu'il avait élevé à la première dignité de l'Église et qui a fait tant d'honneur à son choix. N'oserai-je dire, Messieurs, que ce

(1) Cf. Correspondance de Bussy, t. VI, p. 3111 et p. 40-2.

(2) Chap. XII, n" 55.

(3) Uaraiii/ues à l'Académie franraine, chez Coignard, 1698.

(4) Pavillon, évêque d'Aleth; cf. Pvrt-Royal, de Sainte-Beuve, t. IV, p. '248-285.

graud cardinal s'applaudit jusque daus le ciel d'une si noble et si utile institution que la vôtre, quand il se représente tous les avantages que la France en retire, soit pour la prédication de l'Évangile, soit pour la défense de la justice et des lois ? Quel spectacle pour lui de vous voir occuper une partie de ce palais auguste, et qu'il vous soit permis désormais de philosopher sous le dais et dans la pourpre ! »

Le jour où Tourreil fut reçu. Charpentier, radieux comme au jour de sa propre élection, traça un magnifique tableau des académiciens qui l'avaient élu, il y avait plus de quarante ans. « Eeprésentez-vous, Messieurs, les Gombaut, les Chapelain, les Bourzeis,les Voiture, les Vaugelas, les Racan, les Lachambre, les Corneille, les d'Ablancourt, les Saint- Amant, les Godeau, les Balzac, quels noms, Messieurs! et figurez-vous que c'est l'intention de Sa Majesté que vous donniez des successeurs à tous ces grands personnages, non seulement pour occuper leurs places, mais encore pour les remplir. Je les ai tous connus, ces hommes incomparables que je viens de vous nommer, et c'est par leurs suffrages que je me suis vu élever à un rang dont je ne m'estime pas encore digne !... Je ne vous dirai point, car vous le savez tous, que les places de cet illustre corps n'étaient recherchées qu'eu vue de se procurer une vie tranquille dans un commerce perpétuel de l'esprit et de la raison. Ou ne connaissait point ces préséances dont les esprits faibles et les mérites médiocres font leur capital. On fuyait les occasions de se donner le moindre déplaisir l'un à l'autre, avec le même soin que l'on évite la rencontre des serpents et des scorpions. Ce n'était qu'honneur, qu'amitié, que déférence réciproque. Je ne saurais m' empêcher de l'avouer, ce souvenir ne me revient jamais à l'esprit que je n'eu ressente de la joie. C'est ainsi que Louis le (jraud donne sa voix pour l'élection des académiciens, dont il abandonne le détail à votre prudence et à votre discernement (1). »

En résumé, quels sont les torts de la Bruyère? Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même (2) de quoi se passer de tout le monde, se trompe fort ; celui qui croit qu'on ne peut se passer de lui , se trompe encore davantage. La Bruyère a un esprit faible et un mérite médiocre, il fait son capital de la préséance de la maison de Coudé. Il faut écarter avec le plus grand soin cet homme qui prétend se réjouir aux dé-

(1) Ilaraiiffues à V Acadinnle fruvr^aise.

(2) La KochefoucaulJ. Maximes, 101.

pens de son prochain : c'est un serpent, c'est un scorpion. Souvenezvous de ce qui nous est arrivé avec Faretière : la Bruyère est pire encore. Heureusement il n'est pas de TAcadémie; il ne doit jamais en être : vous ne vous laisserez pas vaincre par son importunité. Personne ue sera reçu dans l'Académie qui ne soit agréable à M^ le protecteur, et qui ne soit de bonnes mœurs, de bonne réputation, de bon esprit, et propre aux fonctions académiques (!)•

Le caractère de Théobalde. qui avait suscité taut d'ennemis à la Bruyère dans le sein de l'Académie, ue laissa pas de lui faire tort aussi dans le public parmi les anciens admirateurs de Benserade. C'est peut-être pour cela que Bussy, qui avait voté une première fois à l'Académie pour la Bruyère (2), ne se donna pas la peine de voter une seconde fois pour le moraliste, qui d'ailleurs était abandonné de ses Altesses. Nous ne pouvons guère expliquer autrement le silence que 31'"'' de Sévigné a toujours gardé sur un écrivain aussi remarquable que la Bruyère. Eu lG8G,elle écrivait à Bussy (3) : « Ou ue fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Beuserade et des fables de la Fontaine. Cette porte leur est fermée, et la mienne aussi ; ils sont indignes de jamais comprendre ces sortes de beautés, et sout condamnés au malheur de les improuver et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons rencontré beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire; mais j'ai trouvé la chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par le pied : il y aurait trop d'affaires à le vouloir réparer; et enfin nous trouvions qu'il n'y avait qu'à prier Dieu pour eux : car nulle puissance humaine n'est capable de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade , dont le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des fables de la Fontaiue. ):> La Bruyère goûtait peu les vers et le bel esprit de Benserade, mais il rendait parfaitement justice à la Fontaine.

Oui, aux ouvrages de cet excellent auteur, reprenait M""" Ulrich,

(1) Article 1" des statuts de l'Académie, chez Coignard. 1708.

(2) Correspondance de Bussy, t. V, p. 513, 538, 542, 548, 550, 553 ; t. VI, p. 23, 21(!, 222.

(3) W de Sévigné, t. TU, p. 507, 8.

mais pas à sa personne. « Un homme paraît lourd, grossier, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qn"il vient de voir. S'il se met à écrire, c'est le modèle des bous contes ; il fait parler les animaux ( 1 ), etc. )) — Quoi! la Fontaine grossier! s"écriait M"'" Ulrich ; grossier vous-même ! C'est vous qui êtes lourd et stupide! « A'oilà le résumé des premières ligues du portrait que M"° Ulrich'fit mettre en tête des œuvres posthumes de M. de la Fontaine (2). M"^ Ulrich, fille de l'un des vingt violons du roi, dut connaître le musicien Théobald, et le distingua fort bien de Benserade ; mais elle se souciait aussi peu de l'un que de l'autre. Quand elle était encore toute jeune, un Suédois nommé Ulrich, maître d'hôtel du comte d'Auvergne, l'avait recueillie, l'avait mise au couvent pour la faire instruire, puis l'avait épousée. Ensuite, veuve et jolie, elle eut des amants. Ravie des contes de la Fontaine, elle lui en fit composer de nouv'eaux; le vieux poète vantait l'empire de ses charmes. On comprend la colère de cette clame un peu légère contre le moraliste. <.<. Il faut avouer, dit Voltaire, que la Bruyère s'est servi de couleurs un peu fortes poar peindre notre fabuliste, mais il y a du vrai dans ce portrait (3). » Presque tous les contemporains le reconnurent. Mais pourquoi la Bruyère avait-il osé soutenir qu'on peut être un homme de talent et n'être pas ce qu'on appelle dans le monde un homme d'esprit? Le duc de Ventadour, M. de Sablé, l'abbé Servieu, M'"" de Choiseul-Praslin, toute la société de M""° Ulrich partagea son indignation et grossit la troupe des Théobaldes.

« Un autre est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient : il ne sait pas la réciter ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas au-dessous d'Auguste, Pompée, Nicomède, Héraclius ; il est roi, et un grand roi, etc. » La famille de Corneille ne fut pas moins offensée de ce portrait que ne l'était M"'° Ulrich de celui de la Fontaine. Racine n'avait pas un génie aussi élevé que celui de Corneille, mais il avait l'esprit de conversation ; il récitait admirablement ses vers ; il était un lecteur fort goûté du roi et de la meilleure société : il avait tous les petits talents i[ui manquaient à son rival. Foutenelle prétendait que son

(1) Chap. XII, n» lu.

(2) Paris, 16'M.

(3) Xt'tice hloi/rapliiquesui- la Fontaine, par M. Paul îlesnanl; Paris, 18S3, p. 104-157.

oncle le grand Corneille ne pouvait avoir de rival (1). La rivalité do Racine, qnelqne sage et modérée qu'elle i\it, était une injustice, une usurpation, une espèce de sédition contre l'autorité légitime. « Le vieux poète s'était retranché dans son cabinet, pendant que les doucereux et les enjoués poussaient leurs intrigues et parvenaient auprès du roi. Il avait l'âme dère et indépendante, nulle souplesse, nul manège ; ce qui l'a rendu très propre à peindre la vertu romaine et très peu i^ropre à faire sa fortune. Il n'aimait point la cour ; il y apportait un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges et un mérite qui n'était point le mérite de ce pays-là. » D'ailleurs la théorie philosophique de la Bruyère sur l'esprit et le talent était alisolument fausse, s'il faut eu croire Foutenelle. Eu etfet, l'esprit, c'est la raison (v!) : et le talent, c'est l'instiuct. Le talent est aveugle et ne sait ce qu'il fait. L'instinct des castors et des abeilles, voilà le vrai talent. Pour faire quelque chose de raisonnable, le talent ne peut se passer de l'esprit ; mais l'esprit i)eut se passer du talent. Tous les génies au-dessus du commun sont un assemblage de l'esprit et du talent combinés selon une infinité de degrés différents. Il était donc faux de dire que Corneille et la Fontaine manquaient d'esprit. Mais on pouvait soutenir que M. de la Bruyère en manquait, et beaucoup. « N'en déplaise aux illustres de la cour, telle est l'opinion des illustres de la ville. » Ils n'avaient pas de peine à la faire accepter dans les assemblées où étaient admises M°"' Ulrich, Corinne et Glycère. « Dans les conversations, dit le président Bouhier, Fontenello était bien au-dessus de ses écrits et insinuait sa doctrine dans tous les esprits. » Pavillon, le doux Pavillon lui-même, était indigné de trouver tant de fiel et de bile dans un moraliste comme M. de la Bruyère (o). <( Il n'y avait que feu M. de Benserade qui sût faire souffrir des railleries aux plus impatients, des louanges aux plus modestes, qui pu f dire des vérités au milieu de la cour sans nuire à sa fortune, et divertir ceux mêmes auxquels il reprochait quelques défauts. »

Si les Théobaldes se fussent contentés d'accuser la Bruyère de manquer de justice pour la Fontaine et Pierre Corneille, ils auraient commis une erreur ; mais ils auraient eu le droit de dire que le moraliste avait fait quelques portraits dans sa sixième édition. S'ils se

(1) Œuvres de Fontenelle (Paris, Salmon, 17-25), Vk de Conieilk, t. IV, p. 223, 229, 230.

(2) Traité de la poé»ie en géni-ral, Œuvres de Fontenelle, t. V, p. 32-35.

(3) Œuvres d'Élietinn Pavillon, Amsterdam, 17-17, t. I, p. 67-7.^.

fassent arrêtés là, on eût été contraint de les approiiver. Dans la maison de Condé on leur eût dit les véritables noms de Théodas et d'Hermippe ; peut-être même leur eût-on dit quel était l'amateur de tulii3es et le propriétaire de la meilleure prune du dix-septième siècle. Mais, heureux d'avoir reconnu dans la sixième édition quelques portraits, ils prétendirent que tous les caractères de la Bruyère étaient des portraits dans toutes les éditions qu'il avait publiées , depuis la première jusqu'à la dernière. Ils purent ensuite affirmer que tous ces portraits étaient des satires personnelles. (( Il n'est pas difficile , dit le Mercure galant , de coudre ensemble quelques médisances, et d'y ajouter une petite calomnie pour faire rire. » — « La plaisanterie, disait Longepierre (1), donne aux choses un air qui fait tout passer. » Combien de feu, de vie et d'agrément un pareil tour d'esprit répand dans un ouvrage! De là le succès de ce mauvais livre. On le savait depuis longtemps, mais on n'avait pas encore osé le dire. Dès 1692 on le disait sans hésiter, ou bien on le laissait entendre de mille manières à Paris, à Versailles, partout où l'on pouvait pénétrer. Le public se mit à lire les Caratrres ou mœurs de ce siècle , avec des dispositions toutes nouvelles. Et comme on ne lisait pas l'ouvrage avec les mêmes yeux, l'auteur parut avoir un autre esprit qu'auparavant. Dès lors commencèi'ent à circuler dans Paris ces clefs qui causèrent tant de chagrin à la Bruyère.

Qui fabriquait ces clefs, ces fausses clefs, ou listes des personnes dont ou accusait la Bruyère d'avoir fait le portrait ? La Bruyère a imprimé en tontes lettres que les auteurs de ces clefs étaient peut-être excités par les ïhéobaldes. Il est certain que les Théobaldes profitèrent du scandale que produisaient ces clefs pour en accabler l'écrivain qui en était la cause involontaire. Nous ne pouvons rien dire de plus. Nous ne savons pas ce que pensa M. de Lauzun quand il lut le caractère de Straton (2), où il est si bien et si uniquement peint en deux mots (3) : « Il n'est pas permis de rêver comme il a vécu. » Nous croyons bien que le marquis de Dangeau ne fat pas content quand il vit son nom accolé au caractère de Pamphile, et qu'on lui appliqua ce passage (4) : « Ce n'est pas un seigneur, mais il est d'après un seigneur. »

(1) Discours sur les anciens^ p. 231.

(2) Chap. vin, n» 9ii.

(a) Œiwres de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. III, p. 353 et 354. (4) Chap. IX, n" 50.

Saint -Simon, qui rapporte le fait, ne nous dit pas quel est l'auteur de laclef. A chaque iastaut, delà part de tout le monde, la Bruyère était exposé à des questions insidieuses. Ainsi le roi nomma parmi ses aides de camp, pour aller au siège de Namur, MM. de Laujamet et de Lassay. Si on venait demander à la Bruyère quels personnages il avait peints sous les traits de Mopse ou de Nicaudre, que répoudre ? Il ne voulut jamais donner aucune clef. Ses amis les plus familiers le priaient dans l'intimité de leur répondre seulement par oui ou non sur tel ou tel caractère : il refasa toujours de se laisser preudre à ce piège. Les personnes les plus accréditées à la cour l'interrogèrent, M. le Duc avec brutalité. M™ la Ducliesse avec finesse, M. le Prince avec son esj^rit de lieutenant criminel : ils désespérèrent d'avoir son secret.

En 1689, lorsque l'auteur, dans sa quatrième édition, introduisit quelques véritables caractères au milieu des remarques et réflexions qui faisaient la plus grande partie de sou livre, il protesta (1) contre les fausses applications que pouvaient imaginer les lecteurs malintentionnés : il connaissait assez les hommes pour prévoir qu'au lieu de s'instruire par la saine morale répandue dans l'ouvrage, ils ne s'attacheraient qu'aux peintures et aux caractères (2) ; et qu'au lieu de s'en servir ^jour corriger leurs mœurs, ils s'appliqueraient à découvrir, suivant leur fantaisie, qirels de leurs amis ou de leurs ennemis ces ditiérents traits pouvaient regarder. C'est pourquoi il hésita pendant quelque temps s'il devait rendre sou livre public : il balançait entre le désir d'être utile à sa patrie par ses écrits et la crainte de fournir à quelques-uns do quoi exercer leur malignité. Or non seulement il avait eu la faiblesse de publier la quatrième éditiou. mais encore il avait, dans la cinquième et la sixième, augmenté le nombre et développé la forme des peintures ou caractères. Comme ce genre littéraire dans lequel il excellait plaisait beaucoup, il s'était laissé entraîner plus loin qu'il ne l'eût voulu. La curiosité du public, une fois éveillée, s'amusait partout à deviner la pensée secrète del'auteur,:et comme rien ne pouvait la satisfaire entièrement, il naissait de tous côtés (3), dans l'esprit des lecteurs, des explications nouvelles et diiférentes. Chacun se faisait, selon la prédiction attribuée à Bussy

(1) Préface des Caractères.

(2) Discours sur Théophraste, et Préf.ice du discours à Messieurs de l'Académie.

(3) Chap. XII, n"».

Eabutin, une galerie d'originaux, qui n'étaient point ceux de la Bruyère mais auxquels on prétendait que la Bruyère avait dû penser. Partout où pénétrait le livre des Caractcres , ou faisait de nouvelles clefs et on forçait l'auteur à jouer malgré lui le rôle de médisant ou de calomniateur. La Bruyère pouvait ainsi aller partout, jusque dans les provinces les plus éloignées, injuriera sou insu des milliers de gens qu'il n'avait jamais ni vus ni connus.

Il n'y avait guère qu'un fou qui pût alors prendre sa défense : ce fut Santeul. Un jour cet homme simple, ingénu, crédule, badin , volage, cet enfant à cheveux gris (1), se recueillit et se livra, sans qu'il y prît garde, comme à sou insu, au génie qui habitait en lui. Il eut une vision étrange et la raconta en vers latins avec une verve prodigieuse (2) : il vit la bibliothèque du savant évêque de Soissons, M. Huet, s'engloutir dans les catacombes de la montagne Sainte- Geneviève. Le fait était malheureusement vrai ; et Huet, avec les meilleurs livres qu'il avait pu sauver de ce désastre, s'était réfugié dans la maison professe des Jésuites, au faubourg Saint-Antoine. Le iioète expli([ua la catastrophe d'une manière assez vraisemblable, par un tremblement de terre qui aurait ouvert un abîme sous la maison de Huet; et il supposa que les livres eurent, dans l'effondrement, la destinée que méritaient leurs auteurs. Les mauvais auteurs furent perdus sans ressource, et demeurèrent ensevelis dans le sombre séjour que le soleil n'éclaira jamais. Au contraire, les bons auteurs sortirent facilement de l'obscurité et revinrent à la lumière du jour. Les médiocres restèrent suspendus au milieu du gouffre, dans les positions les plus bizarres. L'abbé Régnier Desmarais, secrétaire perpétuel de l'Académie française, avait fait la culbute dans un précipice, où il poussait des cris lamentables; et, accablé sons le poids de ses livres, il cherchait vainement à se dégager. L'Académie en corps s'était assemblée autour du trou, et délibérait gravement sur les meilleurs moyens de tirer de là son secrétaire perpétuel, qui ne cessait de crier au secours. Touchés de la détresse de ce malheureux vieillard. Messieurs de l'Académie s'attellent à des cordes et le hissent jusqu'en haut. En sortant de l'affreux puits où il avait cru périr, il distribue, avec beaucoup de remerciements, à ses confrères qui lui avaient sauvé la vie, ses livres bien faits pour être

(1) Chap. XII, Vl" 5i;.

(2) SantoUi opéra, 2° édition. 1G98. t. I, p. 279-288.

donnés : le libraire ne pouvait pas les vendre. « Tel n'était pas, censeur mon ami, le sort réservé à tes livres. Les blases elles-mêmes ont pris soin de les composer. En décrivant avec exactitude les différents caractères des hommes dans tontes les conditions, tu instruis chacun de nous sans prononcer son nom. Si quelqu'un ne peut supporter de voir dans ce miroir la laideur de ses traits , qu'il s'en prenne à sa propre sottise ou à sou indifférence pour le bien ; mais qu'il ne blâme pas la fidélité du miroir! Tes livres sout tombés du ciel pour nous apprendre à devenir sages. Quant à moi, j'y trouve une inspiration divine. » '( Théodas parle comme un fou, et pense comme un homme sage (1); il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables. On est surpris de voir naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. » — « La Bruyère a fort bien représenté Santeul, dit le président Bouhier (2), dans le beau portrait qu'il en a fait parmi ses caractères, sons le nom de Théodas : ce portrait plut si fort à Santeul lui-même, que je me souviens d'avoir vu, entre les mains de la Bruyère, une de ses lettres où il l'en remerciait et ofi il signait : votre ami Théodas, fou et sage. » L'abbé Legendre (3) appelle Santeul un Jean Farine, un saltimbanque sous le costume d'un moine de Saint- Victor ; et il prétend que c'était son air maniaque ou polisson qui le faisait admettre dans les meilleures compagnies pour y servir de baladin. L'exagération est évidente. S'il en eût été ainsi, la Bruyère (4) ne l'eût point appelé un bonhomme, un plaisant homme, un excellent homme. La ilonnoie nous semble plus i)rès de la vérité quand il dit (ô) : « On ne pouvait pratiquer Santeul sans l'aimer. Ses saillies, ses j)laisanteries , au travers desquelles il faisait paraître un sens exquis, étaient les plus agréables du monde. Je voudrais que vous eussiez assisté à la description d'un chapitre que tinrent ses confrères pour délibérer s'ils chanteraient ses hymnes dans leur congrégation. Je défie tous les scaramouches de mieux copier les personnes qui composèrent cette assemblée. Ce n'était plus Santeul, c'étaient une vingtaine de visages et de tous tous différents les uns des autres. Une des choses qui

(1) Chap. XII, n» 56.

(2) Souvenirs de J. Bouhier, président a» parlement de Dijon , publiés par JI. Lorédaii Larchey, p. 71.

(3) Mémoires de Legendre, p. 84.

(4) Chap. XII, n" 56.

(5) Œuvres choisies de B. de la Monnoie, Paris, 1770. t. III, p. ÏIS.

plaisaient le plus en lui, c'était sa franchise à reconnaître ses défauts et à relever cenx d'antrni. » De là des scènes comiques qu'il jouait dans la maison de Condé, et qui amusaient tout le monde. C'est pourquoi M. le Prince le mit soiweut dans son carrosse de préférence à d'autres, qui le souffraient impatiemment. «. J'en ai vu, entre autres, la Bruyère fort offensé, dit le président Bouhier-(l) : il se croyait fort au-dessus de Santeul ; mais l'enjouement et la vivacité de celui-ci plaisaient plus à M. le Prince que le sérieux cynique et mordant de l'autre. »

Ainsi , à la cour et dans la maison de Coudé , le sérieux cynique et mordant de la Bruyère lui faisait des ennemis. Nous avons vu comment il se justifiait : ce qu'on appelait du cynisme était la sagesse de Socrate, qui appliquait les lois de la morale à tout le monde sans acception de personnes, et qui maintenait la règle de la justice avec une intrépide fermeté. « Tel soulage les misérables, dit-il (2), qui néglige sa famille et laisse sou fils dans l'indigence. Un autre élève un nouvel édifice, qui n'a pas encore payé les plombs d'une maison qui est achevée depuis dix années ; un troisième fait des largesses, et ruine ses créanciers. Je demande : la pitié , la libéralité, la magnificence, sont-ce les vertus d'un homme injuste? ou plutôt si la bizarrerie et la vanité ne sont pas les causes de l'injustice. » Les grands avaient certainement le droit d'honorer de leurs faveurs ceux qui savaient leur plaire, à la condition pourtant de ne pas commettre d'injustice, et après avoir rendu à chacun ce qui lui est dû.

« Pendant la campagne de Flandre (1692), dit M""' de Caylus (o), les dames suivirent le roi en partie, c'est-à-dire M'"" la duchesse de Chartres, les princesses de Conti et M"" de Maintenon allèrent au siège de Namur. M™° la Duchesse ne suivit pas, parce qu'elle était grosse : et quoique je le fusse aussi, ce qui m'empêcha aussi de suivre, on ne me permit pas de demeurer avec M""^ la Duchesse. M"" de Maiutenou m'envoya avec M"" de Montchevreuil à 8aint-Germain , où je m'ennuyai, comme on peut le croire. » Plusieurs personnes instruites et sérieuses tinrent société à M™° la Duchesse ; du nombre était la Bruyère. Mais M""^ la Duchesse ne s'amusa guère plus à Versailles que M™° de Caylus à Saint-Germain. On l'avait séparée de sa bonne

(1) Souvcnîrs de J, Boukur, p. 75.

(2) Chap. XII, u° 80.

(3) Souvenirs, p. 181, 182.

amie, M"' de Oroissy; puis, comme il est dit dans une chanson qu'on lui attribiie,

C'est une chose trop ennuyeuse De ne voir que de vieux pédants.

Pour se distraire, elle désirait savoir ce qui se disait, ce qui se faisait, ce qui se passait dans le monde et à Paris. Il fut fait mention des livres de M. de Callières, surtout des mots à la mode et des nouvelles façons de parler, avec des observations sur diverses manières d'agir et de s'exprimer (1). La Bruyère y est attaqué, ainsi que M"" la Duchesse : il fallut bien en dire quelque chose à Sou Altesse; du moins ou en trouve des traces visibles dans la septième édition des Caractères.

M"" la Duchesse avait le dmit de demander : « Pourquoi y a-t-il des mots à la mode ? Y a-t-il aussi une autorité qui dirige ces choseslà? » Et la Bruyère répondait (2) : « Qui règle les hommes dans la manière de vivre et d'user des aliments? La santé et le régime? ('ela est douteux. Une nation entière mange les viandes après les fruits, une autre fait le contraire : quelques-uns commencent leurs repas par de certains fruits et les finissent par d'autres : est-ce raison? est-ce usage? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s'habillent jusqu'au menton, portent des fraises et des collets, eux qui ont eu longtemps la poitrine découverte ? Est-ce par bienséance, surtout dans un temps oii ils avaient trouvé le secret de paraître nus tout habillés? Et d'ailleurs les femmes, qui montrent leur gorge et leurs épaules, sont-elles d'une complexion moins délicate que les hommes, ou moins sujettes qa'eux aux bienséances? Quelle est la pudeur qui engage celles-ci à se couvrir les jambes et presque leurs pieds, et qui leur permet d'avoir les bras nus au-dessus du coude? Qui avait mis autrefois dans l'esprit des hommes qu'on était à la guerre ou pour se défendre ou pour attaquer, et qui leur avait insinué l'usage des armes offensives et des défensives? Qui les oblige aujourd'hui de renoncer à celles-ci, et, pendant qu'ils se bottent pour aller an bal, de soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs exposés à tout le feu d'une contrescarpe? Nos pères, qui ne jugeaient pas une telle conduite utile

(1) De» mots à la mode, chez Bm-biu à Pari- 1C91 et 1G9'2. Cf. la prC-face et les jiages 321, 322, 323, 324.

(2) Chap. XIV, n" 73.

au prince et à la patrie, étaient-ils sages ou insensés ? Et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire? Un Guesclin, un Clisson, un Foix, uu Boucicaut, qui ont tous porté l'armet et endossé une cuirasse. Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots, et de la proscription de quelques autres ? »

La Bruyère n'ignorait pas quels sont les filiits de l'histoire et de la poésie (1), mais il savait aussi quelle est la nécessité de la grammaire, la base et le fondement des antres sciences : cette dissertation grammaticale ne porte-t-elle pas la date du temps ovi Racine racontait, dans une lettre à Boileau (2), l'attaque des Français (13 juin 1G92) contre le château de Namur!-* « Comme M. de Vauban connaît la chaleur du soldat dans ces sortes d'attaques, il leur avait dit : « Mes enfants, ou ne vous défend pas de poursuivre les ennemis, quand ils s'enfuiront; mais je ne veux pas que vous alliez vous faire échigner mal à propos sur la contrescarpe de leurs ouvrages. Je retiens donc à mes côtés cinq tambours pour vous rappeler, quand il sera temps. Dès que vous les entendrez, ne manquez pas de revenir chacun à vos postes. » Cela fut fait comme il l'avait concerté. » Racine dit dans la même lettre : « M. le Duc était général de jour, et y fit à la Condé, c'est tout dire. M. le Prince, dès qu'il vit que l'action allait commencer, ne put s'empêcher de courir à la tranchée, et de se mettre à la tête de tout. » Mais l'exact Dangeau (3) observe que le maréchal d'Humières y alla aussi avec M. le Prince , et qu'ils ne se mêlèrent de rien, pour en laisser tout l'honueur à M. le Dnc.

Après cette dissertation qni sert de préambule à l'histoire des mots, la Bruyère raconte leurs diverses aventures. Il ne se pique pas d'une grande exactitude dans cette histoire, il craint de ressembler à Furetière. Il débute de cette façon (4) : « Ainsa,Yiévi : la voyelle qui le commence, et si propre à l'élisiou, n'a pu le sauver; il a cédé à un autre monosyllable (5), et qui n'est au plus que son anagramme (6). »

(1) Discours à l'Académie.

(2) Lettre de Racine à, Boileau, datée du camp devant Namiir, le 15 juin (1692).

(3) Jownal de Dangeau, 13 juin 1602.

(4) Chap. XIV, n» 73.

(5) Mais. Note de la Bruyère.

(G) Comédie des Acndémistes , par Saint - ÉTremond , 1643. — IJiHoire de T Académie française, par Pellisson. — Richelet, Dictionnaire français, 1680. — Furetière, Dictionnaire français, 1690. — Ménage, Requête des dictionnaires. 1692. — Guerre civile des Français sur la lanyue. par Allemand, 168S. — Xoui-elles remarques de Jf. de Vaugelas sur la langue

Il est clair que mnis n'est poict l'anagramme à'ains. « Certes est beau daus sa vieillesse, et a encore de la force sur son déclin : la l^oésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en i>rose,et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu'on ne devait jamais abandonner, et i:)ar la facilité qu'il y avait à le couler dans le style, et par son origine, qui est française. Moult , quoique latin, était dans son temps d'un même mérite, et je ne vois pas par où beaucoiqiVcm^oriQ sur lui. Quelle persécution le cv.r n'a-t-il pas essuyée! et s'il n'eût trouvé de la protection parmi les gens polis, n"était-il pas banni honteusement de notre langue à qui il a rendu do si longs services, sans qu'on sût quel mot lui substituer? Cil a. été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française, il est douloureux pour les poètes qu'il ait vieilli. » La Bruyère continue son petit dictionnaire sur ce ton léger, en rappelant les discussions pédantesques auxquelles les gens polis prenaient part ; sur chacun de ces mots , il donne son opinion nettement, mais sans insister : il n'a point de système. L'autorité de l'usage peut toujours se discuter, mais on est toujours obligé de lui obéir. Auprès de M""^ la Duchesse, il était de bon goût de se mutiner contre la tyrannie de l'usage, lors même qu'on était décidé à s"y soumettre, et de refaire une nouxelle scène de la Comédie des Acadi'ni'Stes. « Estce donc faire pour le progrès d'une langue que de déférer à l'usage? serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique? Fandrait-il, dans une langue vivante, écouter la seule raison, qui prévient les équivoques , suit la racine des mots et le rapport qu'ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d'ailleurs veut qu'on suive l'usage ? »

Est-ce que nos ancêtres ont écrit mieux que nous? demandait M™" la Duchesse. « C'est uue question souvent agitée, toujours indécise, répondait la Bruyère. Ou ne la terminera point en comparant , comme l'on fait quelquefois, nn froid écrivain de l'autre siècle aux plus célèbres de celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette matière , opposer siècle à siècle, excellent ouvrage à excellent ouvrage : par exemple, les meilleurs rondeaux de Bexserade et de Voiture à

française, avec observations de Th (Allemand), 1G90. — Suite des Remarques nouvelles

sur la langue franraise. Bonheurs, 1692. — Notes de Servois sur la Bruyère, t. II, p. 205- 215. — Notes de Oliassang sur la Bruyère, t. II, p. 75-83.

ces deux-ci, qu'une tradition nous a conservés, sans eu marquer le temps ni l'auteur :

!■> Bien à propos s'en vint Ogier en franco

Pour le pais de mescréans inonder :

Ja n'est besoin de conter sa vaillance , Puisqu'ennemis n'osoieut le regarder.

Or quand il eut tout mis en assurance, De voyager il voulut s'enharder; En Paradis trouva l'eau de Jouvance, Dont il se sceut de vieillesse engarder Bien à propos.

Puis par cette eau son corps tout décrépite

Transmué fut par manière subite

En jeune gars, frais, gracieux et droit.

Grand dommage est que cecy soit sornettes : Filles connoy qui ne sont pas jeunettes, A qui cette eau de Jouvance viendroit Bien à propos.

2° De cettuy preux maints grands clercs ont escrit

Qu'oncques dangier n'étonna son courage : Abusé fut par le malin esprit.

Qu'il épousa sous féminin visage.

Si piteux cas à la fin découvrit Sans un seul brin de peur ny de dommage , Dont grand renom par tout le monde acquit, Si qu'on tenoit très honneste langage De cettiiy preux.

Bien-tost après fille de roy s'esjirit De son amour, qui voulentiers s'offrit Au bon Richard en second mariage.

Donc s'il vaut mieux de diable ou femme avoir Et qui des deux bruït plus en ménage, Ceulx qui voudront , si le pourront sçavoir De cettuy preux.

Ménage appelait le rondeau d'Ogierle Danois le roi des rondeaux (1 ), et il ne trouvait pas moins beau celui de Richard sans Peur. La Monnoie (2), éditeur du Menagiana, critique ces rondeaux parce qu'ils ne sont pas dans les règles. Il n'y a pas là, ce lui semble, tant de quoi se récrier. « Il suffisait, dit-il , de les trouver jolis. Le sens eu est naïf : c'est tout ce que la Bruyère en devait louer. » Mais sous leur air naïf la Bruyère n'a-t-il point caché quelque malice? Il est difficile de croire que la Bruyère ait parlé sans motif de Laurent au public, qui ne connaissait guère ce poète parasite, et qui ne savait pas du tout qu'on l'eût payé pour ne plus écrire : M™" la Duchesse le savait, et connaissait peut-être mieux que personne pourquoi on l'avait fait taire. Elle n'avait pas oublié la fête dauphine, ni les sottes plaisanteries de cet Aristophane de bas étage. Mais elle dut bien rire du remède contre la vieillesse trouvé en paradis, c'est-à-dire dans la patrie de la dévotion, et qui rendit si grand service à d'autres qu'à Ogier le Danois. Elle devait bien regretter qu'il n'y eût rien de vrai dans cette histoire; car elle connaissait des filles qui n'étaient pas jeunettes, et à qui l'eau de Jouvence fàt venue aussi bien à propos. M""' la Duchesse connaissait mieux encore un preux chevalier qui avait épousé le diable sous féminin visage et une fille de roi, et qui savait lequel des deux fait le plus de bruit en ménage. Qui était-ce? Richard sans Peur? Il était mort depuis longtemps. Qui donc? « Cettuy preux dont aucun danger alors n'étonnait le courage , » au siège de Namur?

Pendant ce temps-là M™° de Caylus , qui s'ennuyait à Saint-Germaiu avec M"' de Montchevreuil, vint à Versailles rendre visite à M™" la Duchesse. « .Je lui parlai, dit-elle (3), de mon ennui, et lui fis sans doute des portraits vifs de M"' de Montchevreuil et de sa dévotion : ils lui firent assez d'impression pour en écrire à M""^ de Croissy d'une manière qui me rendit auprès du roi beaucoup de mauvais offices. Le roi fut curieux de voir sur quoi letrr commerce pouvait rotiler ; et malheureusement cet article, qui me concernait, tomba ainsi entre ses mains. On regarda ces plaisanteries, qui m'avaient paru innocentes, comme très criminelles ; on y trouva de l'impiété, et elles disposèrent les esprits à recevoir les impressions désavantageuses qui me firent

(1) Manegiana, t. II, p. 280.

(2) md.,t.lV,p. 151.

(3) Souvenirs de M"" de Caylus, p. 182.

DANS Là MAISON DE CONDE. 489

quitter la conr pour quelque temps. Ainsi M""" de Maintenon avait eu raison de me dire qu'il n'y avait rien de bon à gagner avec ces gens-là. » M""^ de Maintenon n'abandonnait pas son projet de ramener les temps bienheureux où toutes les familles vivaient comme on vivait d'après l'écrit de l'abbé de Fénelon. Elle disait dans ses divers avis aux maîtresses des classes de Saint-Cyr (1) : « Nous ne prétendons point rassembler ici une troupe de libertines, d'espiègles de couvent, qui vivent comme des écoliers... Otez celles dout l'esprit vain et superbe ne peut se soumettre à cette vie simple et innocente, qui est la vraie grandeur. Otez les filles qui ne respirent que le monde, qui veulent en ])arler et s'en occuper, qui entraînent les autres par leurs discours et par leur exemple ; ôtez ces beaux esprits qui s'enuuient de cette vie uniforme, et qui désirent de faire leur volonté. » M""" de Maintenon ne se fit point scrupule d'ôter de la cour sa nièce (2), qu'elle connaissait bien, pour établir auprès de M™'' la Duchesse la simple prati({ue d'une maison régulière.

La Bruyère, daus cette maison, à Versailles, auprès de M"^" la Duchesse, dut entendre bien des plaintes sur M™'' de Montchevreuil et sa dévotion, bien des plaisanteries piquantes sur la pruderie qu'elle voulait imposer aux princesses comme aux filles de Saint-Cyr. Il ne suffisait pas d'avoir cassé la chambre des filles de M""^^ la Duchesse; une amie lui restait, M'"* de Croissy : on ne lui permet plus de lui écrire. Il fallut passer bien des choses à M'"'' la Duchesse , à cause de sa grossesse, surtout en l'absence de M. le Duc et de M. le Prince. Elle exagérait, c'est évident, l'ennui d'une vie sérieuse et occupée- Mais qui peut se tenir dans les strictes limites de la justice et de la vérité? Pas plus les prudes que les autres, pas même les moralistes. A ce point de vue. Son Altesse put pardonner à M. de la Bruyère quelques réflexions sur la pruderie.

« Un comique outre sur la scène ses personnages (3) ; un poète charge ses descriptions ; un peintre qui fait d'après nature force et exagère une passion, un contraste, des attitudes; et celui qui copie, s'il ne mesure au compas les grandeurs et les proportions, grossit ses figures, donne à toutes les pièces qui entrent dans l'ordonnance de

(1) Lettres sur l'éducation, t. I, p. 08-101.

(2) Addition au journal de Dangeau, par Saint-Simon, t. IV, p. 25:;.

(3) Chap. ni, n" 48.

sou tableau plus de volume que u'en ont celles de roriginal : de même la pruderie est une imitation de la sagesse. »

Alors qu'est-ce que la pruderie ?

« Il y a une fausse modestie qui est vanité, nue fausse gloire qui est légèreté, une fausse grandeur qui est petitesse, une fausse vertu qui est hypocrisie , une fausse sagesse qui est pruderie. »

Eh tien! qu'est-ce qu'une femme prude?

« Une femme prude paye de maintien et de paroles ; une femme sage paye de conduite. Celle-là suit son humeur et sa complexion, celle-ci sa raison et son cœur. L'une est sérieuse et austère : l'autre est dans les diverses rencontres précisément ce qu'il faut qu'elle soit. La première cache des faibles sous de plausibles dehors ; la seconde couvre un riche fonds sous un air libre et naturel. La pruderie contraint l'esprit, ne cache ni l'âge ni la laideur; souvent elle les suppose. La sagesse au contraire pallie les défauts du corps, ennoblit l'esprit, ne rend la jeunesse que plus piquante, et la beauté que plus périlleuse. »

Si quelqu'un pouvait se plaindre de ce caractère, c'était M""' de Montchevreuil : elle n'y pensa même pas. Mais M™ la Duchesse ne voulait plus écouter les leçons de la Bruyère, si bien déguisées qu'elles fussent. « Les hommes n'aiment pas les femmes savantes,» disait-elle.

« Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits, leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation ou par leurs ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion , ou par la paresse de leur esprit, ou parle soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donne le détail d'un domestique, ou par un éloiguement naturel pour les choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre goût (jue celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins. »

Quelle galanterie de moraliste! M°"= la Duchesse ne daigna peutêtre pas y faire attention. Cependant, comme elle était curieuse, il est possible qu'elle ait voulu savoir pourquoi une femme ne doit pas être aussi savante que son mari. « On regarde une femme savante comme on fait une belle arme (I) : elle est ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d"un travail fort recherché; c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde. » — Et si la science et la sagesse se trouvent réunies dans la même femme, qu'en fait monsieur le philosophe? « Si la science et la sagesse se trouvent réunies eo un même sujet, je ne m'informe plus du sexe, j'admire; et si vous me dites qu'une femme sage ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce que vous venez de lire, que les femmes ne sont détournées des sciences que par de certains défauts : concluez donc vous-même que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient sages, et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage. » M™" la Duchesse n'avait garde de s'embrouiller dans ces raisonnements sophistiqués. La Bruyère venait de commettre une grosse faute : il était tombé dans le genre ennuyeux. Sou Artenice elle-même ne pouvait plus le soutfrir. Peut-être la santé de M™'' la Duchesse était-elle pour quelque chose dans son indifférence pour le moraliste.

Les nouvelles que M™"' la Duchesse recevait du siège de Namur étaient bien plus intéressantes que tout ce que la Bruyère pouvait lui raconter. On peut en juger par une lettre de Eacine à Boileau (24 juin 16U2), dont beaucoup de détails ont été fournis par M. le Duc lui-même. Il s'agit de la prise du fort Guillaume, qui décida du sort de la i)lace. « C'était encore M. le Duc qui était général de jour, dit IJacine, et voici la troisième affaire qui passe par ses mains. Je voudrais que vous eussiez pu entendre de quelle manière aisée, et même avec quel esprit, il m'a bien voulu raconter une partie de ce que je vous mande ; les réponses qu'il fit aux officiers qui le vinrent trouver pour capituler; et comme, en leur faisant mille honnêtetés, il ne lais-

(1) Cliap. III, u» 49.

sait pas de les intimider. » Il est probable que M. Maret ou M. de Saint- Projet, secrétaires de M. le Due, n'auraient pas écrit aussi bien que Racine sous la dictée de Son Altesse ; on conçoit néanmoius sans aucune peine combien ces récits, militaires devaient intéresser M"" la Duchesse, surtout quand sou mari en était le héros et l'historien. Après la capitulation de Xamur, le roi, laissant les princes à l'armée avec M. de Luxembourg, revint à Versailles. Son retoixr aurait pu être un triomphe; il ne le voulut pas. A Villers-Cotterets, il défendit que les grandes compagnies vinssent le complimenter. Il fallut encore que ^I. Chai'peutier de l'Académie française rengainât son compliment. Cette grandeur simple et modeste, qui convenait si bien aux guerriers et aux hommes d'État, n'était pas du goût de quelques magistrats qui avaient assisté au siège de Namur, et qui auraient été heureux d'entendre la harangue emphatique de M. le doyen de l'Académie. Je suppose que M. le Prince, qui était revenu avec le roi, ne laissa pas de se moquer de ces héros d'un nouveau genre, et que la Bruyère, recueillant les plaisanteries qu'il entendit alors dans la maison de Condé, en a composé ce tableau d'une remarquable exactitude (1) : « Ceux qui, ni guerriers ni courtisans, vont à la guerre et suivent la cour, qui ne font pas un siège, mais qui y assistent, ont bientôt épuisé leur curiosité sur une place de guerre, quelque surprenante qu'elle soit, sur la tranchée, sur l'eftet des bombes et du canon, sur les coups de main , comme sur l'ordre et le succès d'une attaque qu'ils entrevoient. La résistance continue, les pluies surviennent, les fatigues croissent, on plonge dans la fange, on a à combattre les saisons et l'ennemi, on peut être forcé dans ses lignes, et enfermé entre une ville et iine armée : quelles extrémités! Ou perd courage, on murmure. « Est-ce un si grand inconvénient que de lever un siège? Le salut de l'Etat dépend-il d'une citadelle de jilus ou de moins? Ne faut-il pas, ajoutent-ils, fléchir sous les ordres du ciel, qui semble se déclarer contre nous, et remettre la partie ;i un autre temps? » Alors ils ne comprennent ])lus la fermeté, et, s'ils osaient dire, l'opiniâtreté du général qui se roidit contre les obstacles, qui s'anime par la difficulté de l'entreprise, qui veille la nuit et s'expose le jour pour la conduire à sa fin. A-t-on capitulé, ces hommes si découragés relèvent l'importance de cette conquête, en prédisent les

suites, exagèrent la nécessité qu'il y avait de la faire, le péril et la honte qui suivaient de s'en désister, prouvent que Tannée qui nous couvrait des ennemis était invincible. Ils reviennent avec la cour, passent par les villes et les bourgades, fiers d'être regardés de la bourgeoisie qui est aux fenêtres, comme ceux mêmes qui ont pris la place; ils eu triomphent par les chemins, ils se croient braves. Revenus chez eux, ils vous étourdissent de flancs, de redans, de ravelins, de fausses-braies, de courtines et de chemin couvert ; ils rendent compte des endroits où l'enrie de voir les a portés, et où ihie laissait 2MS d'y avoir du péril, des hasards qu'ils ont courus à leur retour d'être pris ou tués par l'ennemi : ils taisent seulement qu'ils ont eu peur. »

La politique de M. le Prince ne pouvait se contenter de ces innocentes plaisanteries. Il fit distribuer à divers auteurs d'amples largesses pour chanter la gloire de M. le Duc et de la maison de Condé. Le vieux la Fontaine dut, lui aussi, se remettre à l'ouvrage :

Il faut reprendre nos brisées.

Les Muses ne sont point sur ce prince épi'.isées. Quel plaisir pour celui dont il reçut le jour! Le bon sens et l'esprit, conducteurs du courage, Sont du sang des Condé l'ordinaire apanage. Moi, j'en tiens cent louis : chacun m'en fait la cour.

Ces derniers vers du vieux poète valaient-ils les cent louis qu'il avait reçus? Il ne put aller plus loin; et quand à la fin d'août (1) il apprit la conduite du duc de Bourbon à la bataille de Steinkerque : « C'est là un fort beau sujet de poème, dit-il ; le caractère du héros, l'actiou et les circonstances, il n'y manque rien que le bon Homère ou le bon Virgile, si vous voulez : car pour votre poète, il ne faut plus vous y attendre. » Mais la Bruyère avait inséré dans sa septième édition, que Michallet imprimait, le caractère d'iEmile (2).

« .^mile était né ce que les plus grands hommes ne deviennent qu'à force de règles, de méditation et d'exercice. Il n'a eu dans ses premières années qu'à remplir des talents qui étaient naturels, et qu'à se livrer à son génie. Il a fait, il a agi, avant que de savoir, ou plutôt il a su ce qu'il n'avait jamais appris. Dirai-je que les jeux de

(1) Lettre à il. de Sillery, datée du 28 août.

(2) Chai). ">ii° 32.

son eufauce ont été jalusieurs victoires? Une vie accompagnée d'nu extrême bonheur joint à nue longue expérience serait illustre par les seules actions qu"il avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrassées; et celles qui n'étaient pas, sa vertu et sou étoile les ont fait naître : admirable même et par les choses qu'il a faites et par celles qu'il aurait pu faire. On l'a regardé comme un homme incapable de céder à l'eunemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles ; comme une âme du premier ordre, pleine de ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voj'ait plus ; comme celui qui , à la tête des légions, était pour elles un présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions; qui était grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire (la levée d'un siège, une retraite, l'ont plus ennobli que ses triomphes ; l'on ne met qu'après les batailles gagnées et les villes prises); qui était rempli de gloire et de modestie ; on lui a entendu dire : Je fuyais, avec la même grâce qu'il disait : Nous les battîmes; un homme dévoué à l'État, à sa famille , an chef de sa famille; sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s'il lui eût été moins propre et moins familier ; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n'a manqué que les moindres vertus. »

Voilà un caractère dont il n'est pas difficile de trouver la clef. Ou n'a jamais douté qu'^Emile ne fût le grand Coudé. Déjà le père Rapin, en son livre du Du (jrand et du sublime, avait comparé la retraite de Coudé dans son château de Chantilly à la retraite du grand Scipion ou d'J?]mile dans sa maison de campagne près Capoue. Jimile était le nom que les lettrés entre eux donnaient à feu M. le Prince vers la fin de sa vie. La Bruyère avait composé le caractère d'^^mile avec des souvenirs dont la maison de Coudé était encore remplie, et dont chacun pouvait vérifier l'exactitiide. C'est donc un portrait que ce caractère, un vrai portrait, qui semblait faire revivre Coudé au milieu de sa famille. < 'e n'est pas le héros banal auquel le Mercure galant (1) compare M. le Duc et le prince de Conti ; c'est le vrai Coudé, tel que la Bruyère l'avait vu et connu ; mais surtout c'est le Coudé que rêvait M. le Prince, et que M. le Duc voulait imiter. Il n'y est pas question des actions que la muse de l'histoire arrachait de sa vie ; c'est un idéal

(1) N° d'août 1G92, 2« partie, p. 188-195, Relation de la bataille de Steinkerque.

auquel il n'a manqué que les moindres vertus, et cependant cet idéal était d'une vérité saisissante. Les Théobaldes auraient été mal venus à le critiquer. M"'- la Duchesse elle-même aurait pu l'admirer : mais elle venait de donner le jour à un fils, qui mit le comble à la joie de sa famille. Ce prince sera, pensait-on, l'image la plus fidèle du grand ancêtre qui devait servir de modèle à tous ses- descendants. Qu'étaitce que la septième édition des Caractères de M. de la Bruyère auprès de la naissance de ce petit enfant, qui sera le triste ministre de Louis XV?

CHAPITEE XXXVI.

La réforme des mœurs inspirée par M™» de Maintenon parut compromise par le scandale de l'abbé de Mauroy, cm'é des Invalides. — Sermon de Bourdaloue devant le roi sur l'hypocrisie. — Approbation de l'Onuphre de la Bruyère, et critique du Tartuffe de Molière. — Corrections et additions au caractère d'Onuphre. — Hj-pocrisie raffinée de la femme galante, Glycère. — Où en est réduite Lélie, l'impudique effrontée? — La Bruyère essuie d'amères critiques : le sermonneur est plus vite récompensé que le plus solide écrivain. — Que signifient les jugements des hommes? un bon conseil donné par Bossuet. — La Bruyère partage le chagrin de Bossuet contre la critique. — Singulière démonstration de l'existence de Jésus-Chi'ist. — Scepticisme de Fontenelle ; opinion de Leibnitz sur ce sujet. — La Bruyère entreprend la réfutation de la Pluraliti des mondes. — Ses erreurs et ses solides raisons pour démontrer l'existence de Dieu, sa providence et les vérités éternelles de la justice et de la vertu. — Mystère de la vie morale. — Répartition de la richesse en ce monde. — Système des compensations ; elles viennent de Dieu et se trouvent dans tous les gouvernements. — La morale indépendante prépare les révolutions du xv!!!" siècle. — La Bruyère les prévoit , mais ne ies annonce pas.

Tandis que M'"' de Maiuteuon réformait la maisou ro yale de Saint- Cyr, et tâchait d'introduire à la cour le zèle pour riionneur de la religion; taudis que le roi faisait connaître sa volonté de bannir de sa présence les scandales dont il avait donné l'exemple, et s'occupait de marier les jeuues gens les plus exposés au libertinage, il arriva uu fait scandaleux qui est aujourd'hui oublié, mais qui eut alors le plus grand reteutissemeiit. 31. de Mauroy, curé des Invalides, prêtre de la congrégation de la Mission, gentilhomme de bon lieu, savant, de beaucoup d'esprit et d'intrigue, grand directeur de femmes, fit banqueroute et emporta plus de 40,000 écus. « On a découvert

beaucoup d'histoires scandaleuses, dit Daugeau le 5 décembre 1691; et même des dames de qualité sont mêlées dans cette affaire (1). » L'exact Dangeau ajoute, le 16 janvier 1692 : « On a arrêté M. de Mauroy, curé des Invalides, à l'abbaye de Sept-Fonts , eu Bourgogne, où il était allé pour prendre l'iiabit. On le fait transférer au Châtelet, à Paris. » On lui fit son procès : il allait être 'condamné aux galères ; mais le roi ne voulut pas le pousser à bout, et le confina dans l'abbaye de Sept-Fonts ; là a il se convertit, dit iSaint-Simou, si bien qu'il y fit profession , et y a été pendant plus de trente ans l'exemple le plus parfait de la pénitence, de la miséricorde de Dieu , et des vertus de cette maison qui a la même règle que la Trappe. » Mais dans l'hiver de 1691-1692 on ne parlait que du scandale qu'il avait donné : a l'Église de France était en butte aux railleries et aux outrages des impies , des athées et des partisans de l'hérésie ; ou disait qu'il avait fait longtemps avec ses pénitentes de quoi être brûlé, sans qu'on en eût le moindre soupçon ; on aflîrmait qu'il avait volé tant et plus M. (le Louvois, de qui il tirait , sous prétexte d'aumônes, des sommes très considérables. » — « Le dimanche 16 décembre 1691 , à Versailles, le roi et Monseigneur, dit Dangeau, allèrent entendre le père Bourdaloue qui prêcha sur l'hypocrisie. Il fit le plus beau sermon, du monde. » Après avoir flétri ces âmes artificieuses qui, comme Tartutte et Onuphre , cachent le crime sous le voile de la dévotion , le prédicateur entreprit de combattre ceux qui, raisonnant mal sur le sujet de l'hypocrisie, en tirent de malignes conséquences contre la vraie piété. « L'impie, déterminé à être impie, soutient que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Parce qu'il y a des dévots hypocrites, il conclut d'abord que tous le peuvent être ; et de Ki, passant plus loin, il s'assure que la plupart et même communément tous le sont. Il se croit en un sens moins coupable qu'eux, parce qu'il est an moins de bonne foi, et qu'il n'aftecte point de paraître ce qu'il n'est pas. Que s'il est après tout forcé de reconnaître que toute piété n'est pas fausse, du moins prétend-il qu'elle est suspecte, et qu'il y a toujours lieu de s'en défier. Or cela lui suffit : car il n'y a point de piété qu'il ne rende par là méprisable en la rendant douteuse ; et tandis qu'on la méprisera, qu'on la soupçonnera, elle sera faible et impuissante contre lui. C'est ce qu'il croit gagner en faisant de ses entretiens et

(1) T. III, p. 438, et l'addition de Saint-Simon.

de ses discours autant de satires de l'hypocrisie et de la fausse dévotion : car, comme la fausse dévotion tient en beauconiJ de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes ; comme les dehors de Tune et de l'autre sont presque tout semblables, il est nou seulement aisé, mais d"aue suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une ciiarité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas eu état de faire. Et voilà, Chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et en faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété j^ar de malignes repi'ésentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes eu ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voiiàce qu'ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues , au même temi)s qu'ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes : le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche. » La Bruyère avait évité ces inconvénients, qui sont ceux du Tartuffe de Molière ; ou du moins il avait tracé le caractère d"( Jnuphre, comme le voulait Bourdaloue, avec toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée. Fort de cette approbation, il résolut de poursuivre partout l'hyiiocrisie du siècle, et de forcer les esprits forts jusque dans leurs derniers retranchements. Pour bien montrera ses ennemis, Théobaldes on libertins, qu'il n'avait aucun souci de leurs finesses ni de leurs interprétations malicieuses, il intro-

duisit Ouuplire à la cour, et développa les replis de sou caractère, eu y ajoutaut quelques traits erupruutés à M. de Mauroy, curé des Invalides.

Daus la quatrième éditiou, la Bruyère avait tracé le caractère du vrai dévot. « Uu homme dévot entre daus uu lieu saint, perce modestement la foule, choisit uu coin pour se recueillir, et oti personne ue voit qu'il s'humilie ; s'il entend des courtisans qui parleut, qui rient et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, quelque comparaison qu'il fasse de ces personnes avec lui-même, il ne les méprise pas, il ue se plaint pas ; il prie pour eux. » Dans la septième édition, la Bruyère supprime ce caractère et en met quelques traits dans le caractère d'Ouuphre. « Il entre daus uu lieu saint, perce la foule, cJioisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie (1) : s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle (2) avec moins de silence que dans l'autichambre, il fait plus tle bruit qu'eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve sou compte. » Voilà l'hypocrite à Versailles et devenu uu vrai courtisan. « Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans uu procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ue se persuade point (^ue celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. » Enfin Onuphre est plus prudent que Tartuffe; nous l'avons déjà vu dans la sixième édition. « S'il se trouve bien d'uu homme opulent (3), à qui il a su imposer, dont il est le parasite„et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ui déclaration ; il s'enfuira, il lui laissera sou manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion; ce n'est poiut par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il est utile, et jamais quand il ue servirait qu'à le rendre très ridicule. » Quoi doue? Ouuphre serait-il vraiment sage? Pas du tout : il représente le curé des Invalides et ses poulettes, comme les appelle Saint-Simon. « Onuphre sait, dit la Bruyère (4) dans la

(1) Chap. XUI, n'' 24.

(2) Cette chapelle ne peut être ([ue celle de Versailles, (o) Orgon est riche dans Molière.

(4) Chap. xur, n" 24.

500 LA r.KUYERE

septième édition, où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami ; il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de soi dans le pulilic qu'il fait des retraites : qui en effet pourrait en douter, quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d'un liomme qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs qui fleurissent et qui prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu'il néglige celles qui ont vieilli , et qu'il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus jeunes et les mieux faites, c'est son attrait : elles vont, et il va ; elles reviennent, et il revient ; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et à toutes les heures qu'il a la consolation de les voir : qui pourrait n'être pas édifié? elles sont dévotes et il est dévot. »

Appliqué au curé des Invalides, ce dernier trait ne manque pas d'exagération oratoire. Mais l'immoralité de ce prêtre avait fait un tel scandale qu'on ne connaissait plus d'autre hypocrisie que celle-là. « Les dévots, disait la Bruyère (1), ne connaissent de crimes que l'incontinence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez : laissez-le jouer un jeu ruineux , faire perdre leurs créanciers , se réjouir du malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, médire, cabaler, nuire, c'est leur état. Voulez-vous qu'ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l'orgueil et l'injustice? »

Il y avait un autre genre d'hypocrisie qui avait moins de rapport à la dévotion, et dont la Bruyère a fait ainsi le tableau, n Glycère ('-.') n'aime pas les femmes : elle hait leur commerce et leurs visites, se fait celer pour elles, et souvent pour ses amis, dont le nombre est petit, à qui elle est sévère, qu'elle resserre dans leur ordre, sans leur permettre rien qui passe l'amitié ; elle est distraite avec eux, leur répond par des monosyllabes, et semble chercher à s'en défaire; elle est solitaire et farouche dans sa maison ; sa porte est mieux gardée et sa chambre plus inaccessible que celle de Monthoron et d'Hémery (3).

(1) Cliap. XIII, II» 22. Faux dévots. (Note de la Bruyère.)

(2) Cbap. III, n" 73.

(3) Montauron est le financier auquel Corneille dédia sa tragédie de Cinna; d'Bsmery, un surintendant des finances mort en 1C50.

Une seule, Corinne, y est attendue, y est reçue, et à toutes les heures ; on l'embrasse à plusieurs reprises ; on croit l'aimer ; ou lui parle à l'oreille daus nu cabinet où elles sont seules ; on a soimême plus de deux oreilles pour l'écouter; on se plaint à elle de toute autre que d'elle ; on lui dit toutes choses, et on ne lui apprend rien : elle a la coufiaiice de tous les deux. L'on voit Glycère en partie carrée au bal, aix théâtre, aux jardins publics, sur le chemin de Venouze» où l'on mange les premiers fruits ; quelquefois seule en litière sur la route du grand faubourg , où elle a un verger délicieux , ou à la porte de Caiddie, qui a de si beaux secrets, qui promet aux jeunes femmes de secondes noces, qui en dit le temps et les circonstances. Elle paraît ordinairement avec une coiffure plate et négligée, en simple déshabillé, sans corps et avec des mules : elle est belle eu cet équipage, et il ne lui manque que la fraîcheur. On remarque néanmoins sur elle une riche attache , qu'elle dérobe avec soin aux yeux du mari. Elle le flatte, elle le caresse ; elle invente tous les jours pour lui de nouveaux noms ; elle n'a pas d'autre lit que celui de ce cher époux, et elle ne veut pas découcher. Le matin elle se partage entre sa toilette et quelques billets qu'il faut écrire. Un affranchi vient lui parler en secret ; c'est Pannenon, qui est favori, qu'elle soutient contre l'antipathie du maître et la jalousie des domestiques. Qui à la vérité fait mieux connaître des intentions , et rapporte mieux une réponse que Panueuon ? qui parle moins de ce qu'il faut taire ? qui sait ouvrir une porte secrète avec moins de bruit? qui conduit plus adroitement par le petit escalier ? qui fait mieux sortir par où l'on est entré ? » Et pendant ce temps-là que disait le mari? Il était fort content. « Un mari n'a guère de rival qui ne soit de sa main, et comme uu présent qu'il a fait autrefois à sa femme (1). Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle tête; il agrée ses soins ; il reçoit ses visites ; et après ce qui lui vient de son cru, rieu ne lui paraît de meilleur goût que le gibier et les truftes que cet ami lui envoie. Il donne à souper, et il dit aux conviés : a Goûtez bien cela; il est de Lcandre, et il ne me coûte qu'un grand merci. »

Glycère, la femme galante en 1691, porte le nom d'une des plus célèbres courtisanes d'Athènes, qui fut la maîtresse du poète Ménandre ; ce nom a été aussi chanté par Horace , et par bien d'autres poètes anciens et modernes. Avant de se lier avec Ménandre, elle avait été la

(1) Chap. III, n" 75.

maîtresse de l'uu des )dus puissants persoimaue;- de sou temps , d'Harpalus, lieuteuaut d'Alexandre le Grand. En îSyrie, Harpalus lui avait élevé une statue d'airain ; à Tarse , il l'avait logée dans son propre palais (1); il disait qu'il ne voulait pas porter la couronne, si Glycère n'en portait une comme lui ; il ordonnait que, pour l'amour d'elle, une immense cargaison de blé fût envoyée aux Athéniens. « Vous auriez vu, dit l'historien Théopompe (2), la foule, agenouillée devant elle, lui donner le nom de reine, et la traiter avec toutes les marques de respect que vous gardez pour vos femmes et pour vos mères. » Eien de semblable n'était plus possible en France depuis la chute et l'expulsion de M™ de Montespan. Glycère fuit le bruit et l'esclandre ; elle ne se jjermet ni espièglerie hautaine ni libertinage etironté : elle a compris la réforme que M™" de Maintenou introduit à Saiut-Cyr et dans la maison royale. Elle sait que le suprême bon ton est d'aimer une vie simple et uniforme, et de s'ennuyer dans les jilaisirs doux et innocents. Corinne, qui a bien l'air d'une entremetteuse dans la Bruyère, relève son triste métier par le renom poétique d'une femme auteur dont Pindare se souvenait, et^jarles succès de sa beauté dans les Amours, d'Ovide et les Epigyammes de Martial (3). Le valet Farmenon, si utile serviteur des galanteries de Glycère, n'était point un inconnu ; ou trouve uu de ses ancêtres dans VEiinxqitc de Térence , où il exerce déjà la même profession. Canidie, la tireuse de cartes, ressemble beaucoup à cette parfumeuse napolitaine qu'Horace (4) appelle une empoisonneuse, une infâme sorcière. Elle rappelle la Voisin, brûlée en place de Grève (1680). Il faut oublier ce mari dont la Bruyère se garde bien de prononce le nom. Cependant ce n'était pas le jiremier venu : il était de ces gens qu'on appelait gourmets ou coteaux ; il avait un cru dont il préférait le vin à tout autre. Léandre, le beau Léaudre dont il admirait les dents et la tête, n'avait pas besoin de traverser la mer à la nage pour venir chez lui voir sa maîtresse. N'était-ce pas déjà beaucoup que de l'honorer de sou amitié? Et comme si cela ne suffisait pas, il le comblait de cadeaux qui flattaient sa gourmandise ; il envoyait de si bon gibier, de si bonnes truffes, que l'ami était fier de sou déshonneur. Mais il n'y avait point de scandale : le roi n'en voulait plus souffrir.

(1) Athénée, XIII, sect. 66, p. 59-1.

(2) Id., sect. 68, p. 595.

(3) Martial, livre XII, épigramme 44.

(4) Horace, livre II, satire 8, v. 92.

xilors que fera la uoble dame, qui jadis bravait le scandale pour satisfaire sa honteuse passion ? A qui s'adressera-t-elle ? où tourner ses vues? de quel côté? « l'osciiis entre sur la scène de bonne grâce : oui, Lélie; et j'ajoute encore qu'il a les jambes bien tournées, qu'il joue bien, et de longs rôles, et que pour déclamer parfaitement, il ne lui manque, comme ou le dit, que de parler avec la bouche; mais est-il le seul qui ait de l'agrément dans ce qu'il fait? et ce qu'il fait, est-ce la chose la pins noble et la plus honnête qu'on puisse faire ? Roscius d'ailleurs ne peut être à vous , il est à une autre : et quand cela ne serait pas ainsi , il est retenu : Claudic attend, pour l'avoir, qu'il se soit dégoûté de Messaline. Prenez Batliylle, Lélie : où trouverez-vous , je ne dis pas daus l'ordre des chevaliers, que vous dédaignez, mais même parmi les farceurs, un jeune homme qui s'élève si haut en dansant, et qui passe mieux lacapriole? Voudriez-vous le sauteur Cobus, qui, jetant ses pieds eu avant, tourne une fois en l'air avant que de tomber à terre? Ignorez-vous qu'il n'est plus jeune? Pour Bathylle, dites-vous, la presse y est trop grande, et il refuse plus de femmes qu'il n'en agrée ; mais vous avez Dracon, le joueur de flûte ; nul autre de son métier n'enfle plus décemment ses joues en soufllaut dans le hautbois ou le flageolet, car c'est une chose infinie que le nombre des instruments qu'il fait parler; plaisant d'ailleurs, il fait rire jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Qui mange et qui boit mieux que Dracon eu un seul repas? Il enivre tout une compagnie, et il se rend le dernier. Vous soupirez, Lélie; est-ce que Dracon aurait fait un choix, ou que malheureusement on vous aurait prévenue ? se serait-il enfin engagé à Crsoiùc . qui l'a taut couru, qui lui a sacrifié une si grande foule d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains ? A Césonie qui est d'une famille imtricienne , qui est si jeune, si belle, et si sérieuse? Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'où appelle des hommes publics, et exposés par leur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Broute, le questionnaire : le peuple ne parle que de sa force et de son adresse ; c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un nègre d'ailleurs, im homme noir (1). »

Est-ce là une imitation du fameux roman, ébauché par M""' la Du-

(I) Cliap. III, u» 33.

chesse à Versailles pendant le siège de Mons, où elle transporta les caractères et les mœurs du temps présent sons les noms de la cour d'Auguste? Dans ce cas Lélie serait Julie, qui avait assez de rapport, dit M"" de Caylus, avec la princesse de Conti, suivant les idées qu'Ovide en donne, et non pas dans la débauche rapportée par les historiens. Hé quoi! la belle princesse de Conti, la compagne fidèle et respectée de Monseigneur, serait réduite à ce degré d'ignominie de rechercher les hommes les plus méprisables (1)1 Les femmes qui se détestent sont peut-être susceptibles d'imaginer de pareilles folies ; mais je ne crois pas que la Bruyère, même pour plaire à son Arténice, fût descendu à de si basses calomnies. Les auteurs de clefs n'ont point en de scrupule pour appeler (Jlandie, Messaline et Césonie, Anne Mancini, duchesse de Bouillon, la maréchale de la Ferté et la comtesse d"01onne, sa sœur, qui sont célèbres dans la chronique scandaleuse de cette époque. Si l'on voulait chercher les noms de toutes les dames qui s'amourachèrent de Roscius, la liste serait trop longue : à coup sûr la Bruyère ne les connaissait pas tontes. Roscius n'est pas un nom de fantaisie ; c'est Baron, le célèbre Baron, acteur et auteur de comédies où il peignait ses propres mœurs. Tel était le nombre de ses aventures galantes, qu'on pouvait presque l'appeler un homme public. D'ailleurs il est marqué d'un signe particulier : il prenait tellement du tabac à priser, qu'il parlait du nez, comme on dit, ou ne 2)arlait pas avec la bouche. Bathylle était à Rome un gesticulateur et un danseur, dont Auguste admira la souplesse et l'habileté. Tacite (2) raconte gravement, dans ses Annales, que l'empereur aima Bathylle et apprit pour lui plaire sou art de la pantomime, par les conseils de Mécène. A Paris, Bathylle s'appelait Pécourt, le Basque ou Beauchamp. Lequel des trois? Je l'ignore. Cependant on peut écarter Pécourt de ce groupe, à cause de son âge et de la confiance qu'on lui témoignait à la cour de France. Je ne connais ni le sauteur Cobus, qui faisait si bien la cabriole ; ni le joueur de flûte Dracon , qui faisait rire tout le monde jusqu'aux enfants et aux femmelettes. Mais les auteurs de clefs ne sont jamais à court. Dracon, le joueur de flûte, avait le nom terrible d'un législateur athénien qui infligeait la peine de mort pour les moindres peccadilles : donc Dracon était Philbert

(1) Cf. LcCAan«on7ii«r,deGaigniùres;ver3attribuésà M""^ la Duchesse, p. 1-3. ils. Fr. 12G92.

(2) AnnaJet, livre I, g 54.

OU Philibert, joueur de flûte allemand ; en eifet, sa femme, pour l'épouser, avait empoisonné son premier mari; elle fut pendue et brûlée eu place de Grève. Bien plus 11'"= de Briou, que l'on aiipelle aussi Césonie, avait épousé le marquis de Constantin, qui ne vécut que trois ans avec elle : alors elle s'attacha follement à Philbert pour lequel elle fit de grandes extravagances. Quel homme redoutable que ce Dracon! Plus rien après lui que le bourreau en personne, que le solide et fort Bronte (1), l'un des cyclopes qui fabriquaient la foudre de Jupiter, uu robuste forgeron, un homme noir comme un nègre. Voilà où eu était réduit le libertinage le pins effronté, par la réforme des mœurs que présidait M°'° de Maintenon.

Mais ni dans le caractère de Lélie, ni dans celui de Glycère, la Bruyère n'a voulu faire des portraits. Il fallait être de ses ennemis pour lui prêter des intentions si imprudentes, si odieuses et si contraires à ses principes. Le moraliste n'était pas un diffamateur.

Alors pourquoi s'exprimait-il avec tant d'obscurité? >Si après avoir expliqué, développé et rendu sa pensée aussi clairement que possible» il ne pouvait pas se faire comprendre, à qui la faute? A lui d'abord. « Tout écrivain, pour écrire uettemeut, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que l'auteur a soumis à sa critique ; et se persuader ensuite que l'on n'est pas entendu seulement à cause que l'on s'entend soi-même, mais parce que l'on est en effet intelligible (2). » Quelquefois aussi les lecteurs ne voulaient pas comprendre le moraliste. « Jusque dans la prédication de l'Évangile (le croirait-on si on ne l'avait éprouvé soi-même?), disait Bourdaloue (3), jusque daus la prédication de l'Évangile, où nous supposons que c'est Dieu qui nous parle, à peine pouvons-nous supporter la vérité. Nous aimons ceux qui prêchent les vérités, et non pas nos vérités. Car du moment que les vérités qu'ils prêchent senties nôtres, et que nous nous en apercevons, un levain d'aigreur et d'amertume commence à se former dans notre cœur. Qu'ils s'étendent tant qu'ils voudront sur les défauts d'autrui , nous les écoutons avec joie et nous n'avons que des louanges à leur donner ; mais qu'ils poussent l'induction ju,«qn"à nous, dès là nous nous aliénons

(1) VirgUe, Enéide, II, v. 424. Ovide, Fastes, 1. IV. v. 288. Stace, Si/h-es, 1. IV, v. 4-i;.

(2) Chap. I, n» 5i:.

(3) Sermon sur l'amour et la crainte de la vérité, 4» dimanche après Pâques.

d'eux, dès là nous n'avous plus pour eux cette Lieuveillance qui nous rendait leur parole utile, dès là nous nous érigeons nous-mêmes en censeurs de leur ministère. Un terme moins juste, qui leur sera échappé, devient le sujet de notre critique et de nos railleries. Nous allons même jusqu'à concevoir de la haine contre leurs personnes, à cause de la vérité qu'ils nous disent... c'est ce qui nous arrive tous les jours et de quoi il me sei'ait aisé de vous convaincre sensiblement. Que j'entreprenne ici de dire la vérité dans toute l'étendue de la liberté que devrait me donner mon ministère, et que, parcourant tons les états et toutes les conditions des hommes, je vienne au détail de certaines vérités que j'aurais droit de leur reprocher, je m'attirerai l'indignation de la plupart des personnes qui m'écoutent. Je ne dirai ces vérités qu'en général, et j'y observerai toutes les mesures de cette précaution exacte que l'Église me prescrit. Il n'importe; parce que ce seront des vérités qui feront rougir l'iiypocrisie du siècle, et qui, par une anticipation du jugement de Dieu, exposeront à un chacun sa confusion et sa honte , elles susciteront contre moi presque tous les esprits. » S'il en était ainsi dans la iirédication de l'Evangile, où l'on supposait que c'est Dieu qui jiarle par la bouche des prédicateurs, que devait-il arriver quand nos vérités étaient publiées, même avec toutes ' les précautions nécessaires, par un auteur (|ui n'était point revêtu d'un caractère sacré, par un laïque, semblable aux autres hommes, sujet aux mêmes misères et aux mêmes faiblesses, par uu moraliste sans autorité?

« Quel avantage n'a pas un discours prououcé sur un ouvrage qui est écrit (1)! Les hommes sont les dupes de l'action et de la parole, comme de tout l'appareil de l'auditoire. Pour peu de prévention qu'ils aient en faveur de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite à le comprendre : avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire; ils s'endorment bientôt, et, le discours fini, ils se réveillent pour dire qu'il a bien fait. Ou se passionne moins pour un auteur : son ouvrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du cabinet ; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir, encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excelleut qu'il soit, dans l'esprit de le trouver médiocre ; on le feuillette, on le discute, on le confronte ; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air, et qui s'ou-

(!) Chap. x\-, n» 27.

DANS LA MAISON DE CdNDE. 507

blieot ; ce qui est imi^rimé demeure imprimé. Ou l'atterid quelquefois plusieurs jours avant l'impression ^lour le décrier, et le plaisir le plus délicat que l'eu en tire vient de la critique que Ton en fait ; on est piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire , on va même sonveut jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce livre que parce qu'il est bon. Tout le monde ne se donne pas pour orateur : les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou l'engagement de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou qu'on veuille s'approprier. Chacun au contraire croit penser bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé ; il eu est moins favorable à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. Eu un mot , le sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu d'un prieuré simple; et dans la distribution des grâces, de nouvelles sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave se tient heureux d'avoir ses restes. »

Quel était ce sermonneur? « L'oisiveté des femmes, et l'habitude qu'ont les hommes de les courir partout où elles s'assemblent, donnent du nom à de froids orateurs, et soutiennent quelque temps ceux qui ont décliné (1). » Parmi ceux qui avaient décliné, il faut peut-être compter Bourdaloue ; du moins M""" de Sévigné (2), qui admirait toujours son merveilleux talent oratoire, nous apprend qu'on reprochait alors à Bourdaloue de répéter toujours les mêmes sermons. Les froids orateurs étaient aussi nombreux que les mauvais écrivains. «Tel tout d'un coup, et sans y avoir pensé la veille, prend du papier, rme plume, dit en soi-même : « Je vais faire un livre, » sans autre talent pour écrire que le besoin qu'il a de cinquante pistoles... Il est imprimé, et à la honte du siècle, comme pour Thumiliation des bons auteurs, réimprimé. De même un homme dit en sou cœur : « Je prêcherai, » et il prêche; le voilà en chaire, sans autre talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice (3). » Parmi les plus distingués de ces sermonneurs, on citait l'abbé Biguon, neveu de M. de Pontchartrain (4). C'était un homme savant, accort et qui voulait faire fortune; son oncle avait pour lui une sorte de prédilection , qu'il avouait comme une faiblesse : il lui avait procuré l'honneur de prêcher devant les rois de France et

(1) Chap. XV, n" 19.

(2) Paris, 28 décembre 1G92, t. X. p. HT.

(3) Chap. XV, n» 23.

(4) Dangeau, t. III, p. 344; t. IV, p. 208 ; t. Aail, p. SU.

d'Angleterre. Et là-dessns Santeul avait composé en vers latins nn chant de triomphe à la gloire des Bignon (1). Après avoir célébré les louanges du grand-père, du père, de la mère et des frères de l'abbé, il lui fit ce compliment : « Orateur sacré, vous avez puisé aux sources la plus pure parole de Dieu, et vous la défendez , devant les rois eux-mêmes, avec l'autorité d'une majestueuse éloquence. Je sais ce (|ue je dis : le roi, qui vous entendit récemment, admira votre beau talent et la profondeur de votre théologie. Mais quelle vivacité d'esprit ! quelle grâce dans un langage châtié! Une flamme céleste anime votre discours ; et les paroles éternelles , dictées jadis par Dieu luimême au milieu du tonnerre et des éclairs, sont avidement recueillies par les peuples et les rois, par tous ceux qui ont le bonheur de vous entendre : tant votre éloquence sait se faire toute à tous pour les gagner tous à Jésns-l'hrist... Ici je vous passe sous silence, ô vous qui faites la gloire de la famille de Bignon. Vous ne pouvez supporter les louanges ; plus vous les fuyez, plus vous les méritez. Mais tais-toi, ô Muse ! qu'il soit permis d'être trop modeste! » Qui peut en douter? Santeul tremble en pensant au châtiment de Tourreil : M. de Pontchartrain ne tolérait pas la flatterie. Cette pensée fit taire le pauvre Ijoète. Il était d'ailleurs bien évident que M. l'abbé Bignon sera plus tôt élevé à la prélatnre que la Bruyère revêtu d'un prieuré simple.

La Bruyère était-il bien humilié d'être si mal jugé? J'en doute. « Qu'est-ce que mon ombre qui me suit toujours, tantôt derrière, tantôt à côté (2)? Est-ce mon être ou quelque chose de mou être? Rien de tout cela. Mais cette ombre semble marcher, et se remuer avec moi? Ce n'en est pas plus mon être pour cela. Ainsi en est-il du jugement des hommes qui vent me suivre partout, me peindre, me figurer, me faire mouvoir à sa fantaisie, et il croit par là me donner une sorte d'être. Mais au fond je le sens bien, ce n'est qu'une ombre ; qu'une lumière changeante qui me prend tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, qui fait paraître et disparaître cette ombre sans queje perde rien du mien. Et qu'est-ce que cette image de moi-même encore plus expresse et en apparence plus vive dans cette eau courante? Elle se brouille, et souvent s'ell'ace elle-même : elle disparaît quand cette eau est trouble. Qu'ai-je perdu? Rien du tout, qu'un amusement inutile. Ainsi en est-il des opinions, des bruits, des jugements fixes si vous le voulez,

(1) Opéra Santolii (Paris, chez Thierry, KiOS), 2'' volume, p. 321.

(2) Œuvres de Boesuet, t. VII, Discours sur la rie cachée en Dieu, p. 492, 493.

OÙ les hommes avaient voulu me donner nn être à leur mode. Cependant, non seulement je m'y amusais comme à un rien, mais encore je m'y arrêtais comme à une chose sérieuse et véritable; et cette ombre, et cette image fragile me troublait et m'inquiétait en se changeant, et je croyais perdre quelque chose! Désabusé maintenant d'une erreur dont je ne devais jamais me laisser surjjrendré et encore moins entêter, je me contente d'une vie cachée, et je consens que le monde me laisse tel que je suis. Qu'on est tranquille alors! qu'on est heureux! S'unir à la vérité et ne dépendre que d'elle, voilà le seul bonheur. Pour moi, disait saint Paul, je me mets fort peu en peine d'être jugé par des hommes ou par le jugement humain. Je ne reconnais point ce tribunal. Qu'on me mette devant ou après celui-ci ou celui-là, au-dessus ou au-dessous; qu'on me mette en pièces, qu'on m'anéantisse, je me laisse juger sans m'en émouvoir; ou si je m'en émeus, je plains ma faiblesse : car ce n'est pas aux hommes à me juger. Je ne me juge pas moi-même. Le premier des jugements humains dont je sois désabusé, c'est le mien propre : car encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne me tiens pas pour justifié pour cela. (Test le Seigneur seul qui juge. Et lui seul me connaît bien. » La Bruyère lut le petit livre que M. de Meaux distribuait à ses amis (1) : il comprit cette leçon, et en profita.

Bossuet attachait peu d'importance aux querelles littéraires, mais beaucoup aux questions théologiques. Peu inquiet des affaires politiques, il voyait un grand péril dans les divisions de l'Eglise, et il s'efforçait de maintenir l'union des chrétiens en un seul corps et un seul esprit. Il était alors préoccupé de la réunion des protestants d'Allemagne à l'Église catholique. C'était l'abbesse de Maubuisson, tante de M. le Due, qui avait engagé cette affaire en essayant de ramener sa sœur, la duchesse de Hanovre. Déjà son zèle avait mis en rapport Pellissou et Leibnitii. La question avait pris vite dans leur correspondance une étendue extraordinaire : il ne s'agissait de rien moins que d'établir une paix générale du christianisme sur les bases de l'Eglise universelle. Bossuet, appelé dans le débat, vit tout de suite la difficulté de l'entreprise. Pour ne pas se tromper, dit-il , dans ces projets •d'union, il faut être bien averti qu'en se relâchant selon le temps et l'occasion sur les articles indifférents et de discipline, l'Église ro-

(t) Lettre de Bossuet à M™" Cornuau, 2J aTril 1692.

maine ne se relâchera jamais d"aucuu poiut de la doctriue définie, ni en particulier de celle qui l"a été par le concile de Trente. Néanmoins, par Finflaence du duc de Hanovre, qui avait alors grand intérêt à s'appnyer sur les catholiques pour obtenir le titre d'électeur, les théologiens luthériens se montrèrent d"ahord si favorables à la pacification religieuse, et Leibnitz montra des dispositions si conciliantes, qu'on semblait, seloa son expression, s'approcher tons les jours de la rivière de Bidassoa ponr passer liientôt dans Pile de la Conférence et conclure un traité comme celui des PjTétiées. « On se jiropose fermement , dans une affaire qu'on négocie , de taire une certaine chose : et ensuite, dans la chaleur de Teutretien, c'est la première qui échappe (1). »

Bossuet alla à Chantilly saluer le roi, qui se rendait au siège do Namur; M"" de Béthuue lui remit, de la part de la duchesse de Hanovre, uu livre où l'on voyait claii'ement« les menteries de Luther sur la justification (2). » Mais aucune diplomatie ne pouvait faire la paix désirée. La doctrine définie par l'Église ne changeait pas au gré des hommes. Ceux qui voulaient l'expliquer, et la plier à leurs desseins, ne pouvaient y parvenir. Ils variaient sans cesse, et ne tombaient un instant d'accord que pour mieux se séparer ensuite. La bonne foi était elle égale des deux côtés? je veux le croire ; mais les vérités révélées par Dieu n'ayant poiut été livrées aux disputes des hommes, la discussion fut vite impossible. 'Sur la physique, sur la dynamique et autres sciences de ce monde, Bossuet offrait d'être l'élève de Leibnitz, dont il reconnaissait la supériorité ; mais sur le dogme il ne pouvait s'écarter un instant de sa règle de foi : il demeura le champion de l'orthodoxie. <( i^uaud il s'élève un novateur, dit-il, de quelque couleur qu'il se pare et quelque beau tour qu'il donne à ses idées particulières, l'expérience de tous les siècles fait voir qu'il est bientôt reconnu, et ensuite repoussé par l'esprit d'unité qui est dans tout le corps, et qui ne cesse de réclamer contre les nouveautés. » La Bruyère n'avait rien à dire sur ce sujet (3) : esprit docile, persuadé, fidèle, il admettait la vraie religion sans discuter.

Autant Bossuet était doux et civil envers les protestants qui montraient quelque bonne volonté de revenir à l'Eglise catholique, autant il était sévère et rigoureux pour les catholiques qui faisaient mine de

(2) Lettre de Bossuet à Leibnitz, 30 mars 169i, t. XVIII, p. 150.

(3) Chap. XVI, n» 2.

s'eu écarter. Il était surtout inquiet des progrès d'une dangereuse et libertine critique (1), qu'il croyait avoir été introduite dans le monde savant par le Hollandais Grotius, et qu'il avait découverte dans les ouvrages de Richard Simon, ancien professeur d"hébreu à l'Oratoire. Les commentaires de cet érudit sur l'Ancien et le Nouveau Testament, ses interprétations historiques et grammaticales, révélaient un esprit hardi et philosophique, qui est encore estimé au dix-neuvième siècle ; Bossuet y voyait les principes du sociniauisme, et uu sourd dessein de saper les fondemeuts de la religion. « On croit n'être pas savant, disait Bossuet, si l'on ne s'écarte des opinions communes et si l'on ne donne dans les singularités. Ce serait la marque d'un faible esprit de paraître content des preuves que jusqu'ici l'on avait trouvées suffisantes. Peu à peu l'on ébranle la tradition et l'autorité de l'Écriture. L'édifice sacré de l'Eglise tremble sur ses fondements ; si on laissait faire ces ennemis de la religion, il ne resterait 1>ientôt du christianisme ni foi, ni science, ni mœurs. » La Bruyère n'était pas tout à fait aussi effrayé (]ue Bossuet : il n'avait pas la vue aussi perçante que l'aigle de Meaux, et n'apercevait pas les conséquences lointaines de la nouvelle critique ; seulement il en voyait assez bien les conséquences prochaines on immédiates. C'est pourquoi il l'a définie ainsi (2) : « La critique souvent n'est pas une science, c'est un métier, où il faut plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie. Si elle vient d'un homme qui a moins de discernement que de lecture, et qu'elle s'exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et le lecteur et l'écrivain. » Mais cette définition de la critique convient mieux à Ellies Dupin qu'à Richard Simon.

M. Dupin, docteur en Sorboune, « infiniment docte et laborieux, est, dit Saint-Simon (3), un exemple de la conduite de notre cour, qui dans le temps des brouilleries avec Rome, se servit très avantageusement de sa plume, puis le laissa manger aux poux. Il fut réduit à imprimer pour vivre; c'est ce qui a rendu ses ouvrages si précipités et peu courus, et ce qui enfin le blasa de travail, et d'eau-de-vie qu'il prenait en écrivant pour se ranimer et pour épargner d'autant sa nourriture. » Esprit juste et sensé quand il avait le temps de l'être, on n'est pas étonné de voir qu'il lui soit échappé bien des erreurs dans

(1) Lettre de Bossuet i\ Nicole, septembre 1691, t. XXVI, p. 460.

(-2) Chap. I, n" 63.

(;!) Addition au journal de Dauguau, t. XVIII, p. ô'J (7 juin 1719).

la rapidité de son travail, et qu'il ait moutré moins de discernement que de lecture dans rimmense ouvrage qu'il venait d'entreprendre, la Nouvelle Bibliotkcqae des auteurs ecclésiastiques. Bossuet se crut obligé, comme évêque f 1 ), de réprimer cette manière licencieuse d'écrire de la religion, et il fit un mémoire de ce qu'il y avait à corriger dans l'ouvrage de M. Dupiu : pour rendre ses travaux utiles à l'Église, il aurait voulu lui persuader de n'aller pas si vite, de digérer un peu davantage ce qu'il écrivait, eutiu de rendre sa théologie plus exacte et sa critique plus modeste et plus judicieuse. Il lui reprochait surtout d'affaiblir les témoignages de Jésus-Christ et de sa divinité. Mais Dupin savait se faire des partisans de tous les côtés (2) : il en trouvait non seulement parmi les protestants, les gallicans, les sociuiens et les déistes, mais encore parmi les modernes de la république des lettres dont il invoquait le secours contre l'autorité des anciens. Eacine, son proche parent (3) , essaya de défendre ses intentions. Les amis du petit concile admirèrent, sauf en un point, la vigueur mesurée du vieil évêque de Meaux. Dupin fut condamné par la Sorbonneen 1692, à Rome eu 1093, et sa critique avec lui (4). La Bruyère donna son avis sur Tapplicatiou de la critit^ue à l'Écriture sainte et aux Pères de l'Église.

« L'homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l'ornement (-3). Elle n'est jias à lui, elle vient du ciel toute faite pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l'homme n'aime que sou propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple : il coutrouve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise ; demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où engagent quelquefois la vanité et la légèreté; si, jiour faire un meilleur conte, il ne lui échapj)e pas souvent d'ajouter à un fait qu'il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et presque sous nos yeux : cent personnes qui Tout vue la racontent en cent façons ditférentes ; celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pour-

(1) Œui-res de Bossutt, t. XX, p. 514-543.

(2) Dictionnaire de Moréri, article Duinx.

(3) Œiu-res de Bossuet, t. XXX, p. 537-540.

(4) Mémoires de Letjendre, p. IGO, 1G4.

(5) Chap. XVI, n° 22.

rai-je donner à des faits qui sont anciens et éloignés de uons par plusieurs siècles? quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens? que devient l'histoire? César a-t-il été massacré au milieu du sénat? Y a-t-il eu un César? « Quelle conséquence ! me dites-vous ; quels doutes ! quelle demande ! » Vous riez , vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse ; et je crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des liommes, qui sont menteurs, ti'ouvé par hasard dans les bihliothèques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou apocryphes ; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin; qu'il porte en soi ces caractères; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce temps la moindre altération , et qui s'est fait une religion de le conserver dans toute son intégrité; qu'il y ait même un engagement religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tons les faits contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature : avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu'il y ait eu un ("ésar. »

La Bruyère nous révèle ici les progrès que faisait le scepticisme sous le couvert de la dévotion ofhcielle. Bien des gens dans la maison de Condé , à la cour, et dans la société polie, incapables de comprendre les difficultés delà critique historique, ne renonçaient pas pour cela au plaisir de dire leur mot sur ces graves débats : ils le disaient légèrement, assez à l'étourdie, au milieu même de la discussion, et naturellement ils doutaient de ce qu'ils ne comprenaient pas. Les faux dévots n'étaient pas fâchés de rire sans danger de ces grosses affaires, comme de la querelle des anciens et des modernes. Lucile (1) , qui ne doute pas qu'il y ait eu un César ou un Alexandre, mais qui doute de l'Évangile et de l'Ancien Testament, va s'amuser au château d'Anet ou de Chantilly : il sera certainement un ami de Voltaire. En attendant, il faisait ses délices de ces esprits superbes qui méprisaient le Créateur et sou ouvrage ; il aimait à entendre dire à la marquise de M. de Fontenelle , après l'avoir entretenue de la pluralité des mondes : « Hé bien ! J'avais une plus grande opinion de la nature, avant de voir que ce n'est que la boutique d'un ouvrier (2). Quoi!

(1) Pluralité des mondes, C soir.

(2) nid.

LA BRDYÈRE. — T. II. 33

514 LA P.aUYKRE

s'écria-t-elle, j'ai dans ma tête tont le S3'stème de l'univers ! Je suis savante! — Oui, répliquait Foutenelle, vous l'êtes assez raisonnablement, et vous l'êtes avec la commodité de pouvoir ne rien croire de tout ce que je vous ai dit, dès que l'envie vous en prendra. — Trahir la vérité, dit la marquise ! Vous n'avez point de conscience. — J'avoue, dit Fontenelle, que je n'ai pas un grand zèle pour ces vérités-là, et que je les sacrifie volontiers aux moindres commodités de la vie. Contentonsnous d'être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. » Voilà ce que la Bruyère appelait (1) « n'avoir point d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour connaître et pour juger. >:>

Alors Leibnitz écrivait à Bossuet (18 avril 1G92) (2) : « Le roi Alphonse trouvait le système du monde fort médiocre (3), mais il n'eu avait pas la véritable idée. J'ai peur que le même ne soit arrivé à cet auteur (Fontenelle), tout pénétrant qu'il est, qui croit à la cartésienne que toute la machine de la nature se peut expliquer par certains ressorts ou éléments. Il n'en est pas ainsi. Autrefois on admirait la nature sans y rien entendre , et l'on trouvait celai beau. Dernièrement on a commencé à la croire si aisée, que cela est allé jusqu'au mépris et à s'imaginer qu'on en sait déjà assez pour la bien comprendre. Le véritable tempérament est d'admirer la nature avec connaissance, et de reconnaître que plus ou y avance, plus on y découvre de merveilleux, s

« Voyez, Lucile, ce morceau de terre (4), plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont coutiguës : ici ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes ; là des allées eu palissades qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un beau point de vue. Plus bas, une Yvette ou nu Lignon, qui coulait obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal qui est revêtu; ailleurs de longues et fraîches avenues se peident dans la campagne , et annoncent la maison , qui est entourée d'eau. Vous récrierez-vous : « Quel jeu du liasard! combien de belles choses « se sont rencontrées ensemble inopinément! » Non sans doute; vous

(1) Chap. vin, n°CO.

(2) Œuvres de Bossuet, t. XVIII, p. 157-158.

(3) On prête ce mot au roi de Léon et Castillc, Alphonse X, dit h Savant : a Si Dieu m'avait appelé \ son conseil au moment de la création, le monde eût été plus simple et mieux ordonné. »

(1) Chap. xvi. n" 43.

DAXS LA JIAISOX DE COXDÉ. 515

direz au contraire : « Cela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon goût etbeancoup d'intelligence. » Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Nautre (1) va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en place. < ju'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée, et où tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez ce que je vais vous dire. y>

Ce début rappelle celui de la pastorale astronomique de Fonteuelle. Comme l'habile auteur de la. Pluraliù' des mondes avait commencé par nous mener dans le parc de M"'° la marquise de la Mésangère pour nous expliquer le système de l'univers aussi aisément que M"" de la Fayette avait raconté le roman de la princesse de Clèves, sans plus s'oceu]ier du créateur des mondes que s'il n'avait jamais existé; la Bruyère nous conduit dans ce même parc ou dans un ]>arc semblable, et demande à Lucile si ce parc et la maison qu'il entoure sont un jeu du hasard. C'est, selon lui, ce qu'il faudrait admettre dans l'hyiiothèse des Épicuriens, qui lui i)araît inadmissible quand même la terre ne serait rju'un atome suspendu en l'air. On a cru que ce })arc était celui de ( 'hautilly ; on peut le supposer en effet sans invraisemblance ; mais je ne vois pas ce que la démonstration y pourrait gagner, ni pourquoi l'auteur aurait déguisé le domaine des Coudé eu un parc nouvellement dessiné par les ordres d'un i)arvenu.

« Vous êtes placé, û Lucile, quelque part sur cet atome (2) : il faut donc que vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place ; cependant vous avez des yeux, qui sont deux points imperceptibles ; ne laissez pas de les ouvrir vers le ciel : qu'y apercevezvous quelquefois? La lune dans son plein? Elle est belle alors et fort lumineuse, quoique sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil ; elle parait grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes et qu'aucune des étoiles ; mais ne vous laissez pas tromper par les dehors. Il n'y a rien au ciel de si petit que la lune. » Et voilà notre philosophe qui la plume à la main se met à calculer la superficie, la solidité et le diamètre de la lune, et sa distance de la terre. Les chiffres du moraliste ne sont pas rigoureusement exacts ; mais

(1) Navitre, au lieu de Le Nostre. Cf. Jal, Bktionnaire critique et hioyraphîque.

(2) CLap. XVI, n» 43.

cela n'importe guère à son raisonnement. Il parle selon les apparences, il fait tourner le soleil autour de la terre, et, même à ce point de vue étroit et faux oh demeuraient encore la plupart des esprits, il confond Lucile en comparant le soleil à la lune pour la grandeur, pour l'éloignement et pour la course. « Comprenez-vous bien cette étendue, dit-il à Lucile, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seraient toutes ensemble pas plus grosses que le soleil? » Quel est donc, direzvous, sou éloignemeut, si Ton en juge par son apparence ! — Vous avez raison, il est prodigieux : on n'a aucune méthode pour déterminer cette distance, s Sous prétexte d'aider l'imagination de Lucile à se la représenter, la Bruyère fait des calculs qui ne peuvent que l'embrouiller. « Ne vous efFraj'ez pas, Lucile, écoutez -moi : la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de la terre au soleil. » Alors la Bruyère recommence à calculer : il calcule, il calcule toujours; c'est son habitude, ou sa manie. « Par cette élévation de Saturne, élevez vous-même votre imagination, si vous le pouvez, à concevoir quelle doit être l'immensité du chemin qu'elle parcourt chaque jomsur nos têtes. Un cheval anglais qui ferait dix lieues par heure n'aurait à courir que 20.048 ans pour faire ce tour. » Le Lucile de la Bruj'ère paraît stupéfait ; mais la marquise de la Mésangère, pour peu qu'elle se fût souvenue des charmantes leçons de Fontenelle, aurait tout simplement répondu à la Bruyère que cela lui semblait impossible, et que les calculs astronomiques du moraliste ne lui inspiraient pas confiance.

« Je n"ai pas tout dit (1), ô Lucile, sur le miracle de ce monde visible, ou, comme vous parlez quelquefois, sur les merveilles du hasard, que vous admettez seul pour la cause première de tontes choses. Il est encore un ouvrier plus admirable que vous ne pensez : connaissez le hasard, laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savez-vous que cette distance de 30,000,000 de lieues qu'il y a de la terre au soleil, et celle de 300,000,000 de lieues de la terre à Saturne, sont si peu de chose, comparées à l'éloiguement qu'il y a de hi terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison? Quelle proportion, à la vérité, de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse être, avec ce qui ne se mesure pas? Ou ne connaît point

(1) Char. XVI, n" 43.

la banteur d'une étoile; elle est, si j'ose aint^i parler, immensurable ; il n'y a plus ni angles, ni sinus, ni parallaxes dont ou puisse s'aider. » Et là-dessus notre moraliste imagine des hypothèses qui ne sont pas toujours justes, et fait des calculs qui sont quelquefois faux, pour arriver à cette conclusion parfaitement vraie qui n'avait pas besoin d'être démontrée : « Serons-nous encore surpris que 6es mêmes étoiles, si démesurées dans leur grandeur, ne nous paraissent néanmoins que comme des étincelles? N'admirons-nous pas que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une certaine apparence , et qu'on ne les perde pas toutes de vue? Il n'est pas aussi imaginable combien il nous en échappe. Un fixe le nombre des étoiles : oui, de celles qui sont apparentes ; le moyen de compter celles qu'on n'aperçoit point, celles, par exemjDle, qui composent la voie de lait, cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine, du nord au midi, et qui par leur extraordinaire élévation, ne pouvant percer jusqu'à nos yeux ijourêtre vues chacune en particulier, ne font au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées? Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, et qui est suspendu au milieu des airs : nn nombre presque infini de globes de feu d'une grandeur inexprimable et qui confond l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions , tournent , roulent autour de ce grain de sable , et traversent chaque jour, depuis plus de six mille ans, les vastes espaces des cieux. » Ce raisonnement est bien vieux, a Voulez-vous un autre système, et qui ne diminue rien du merveilleux? La terre elle-même est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil, le centre de l'univers. » Le soleil n'est peut-être que le centre de notre système planétaire, mais enfin voilà donc la Bruyère arrivé au système de Copernic, qu'avait expliqué Fontenelle dans ses Entretiens sur la phtralitc des momies. Il eût mieux fait de commencer par là ; son raisonnement y eût gagné en brièveté, en justesse et en clarté. « Je me les représente tous ces globes , ces corps efiroyables qui sont en marche ; ils ne s'embarrassent point l'un l'autre , ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d'eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendrait la terre? Tous au contraire sont en leur place , demeurent dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard, que personne n'a l'oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au monde. 0 économie

âl8 LA BRUYEUIC

merveilleuse da hasard ! l'iutelligence même pourrait-elle mieux réussir? » Ni Lucile, ni la marquise de la Mésaugère, ni Fouteuelle luimême, ne sauraient nier que ce raisonnement antique est encore assez solide. La Bruyère le sait ; c'est pourquoi il continue ainsi (1) : « Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu'un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu'on apiielle le monde, après les avoir observés, s'est l'ait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui eu deux, en quatre, en vingt raille ans. Voilà mon scrupule, Lucile; si c'est par hasard qu'ils obsers'ent des règles si invariables, qu'est-ce que l'ordre? qu'est-ce que la règle? »

Cela posé, il n'est pas difficile à la Bruyère de faire voir que le hasard n'est rien par lui-même, qu'il ne peut mettre en mouvement les roues d'une pendule, ni à plus forte raison les corps de la mécanique céleste. « Si ces corps se meuvent néanmoins, ce n'est point d'eux-mêmes ni par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, s'il n'y a point hors d'eux un principe qui les fait mouvoir ; qui que vous trouviez, je l'appelle Dieu. »

La Bruyère, après avoir examiné l'iufini en grandeur, se trouve conduit par les atomes à l'examiner en petitesse. Il répète l'argumentation de Pascal et de Malebranche sur lecirou qui est, dit Fontenelle, l'éléphant des animaux invisibles, et sur les infasoires ou sur lesjilus petits animaux que le microscope pût alors faire apercevoir. Son raisonnement pèche toujours i>ar la base ('S) : car il su])pose que le ciron a un cristallin, une rétine, un nerf optique, c'est-à-dire un œil comme le nôtre, et il demande si cet œil est un jeu du hasard. Il suppose aussi que les infusoires ont des muscles, des vaisseaux équivalents aux veines, aux nerfs, aux artères, et un cerveau pour distribuer les esprits animaux, enfin qu'ils se multiplient par voie de génération comme les éléphants et les baleines. Il commet la même erreur pour les végétaux que pour les animaux : il croit que les plus petites plantes ont les mêmes organes que le chêne ou le pin. Il examine au microscope une tache de moisissure de la grandeur d'un graiu de sable, il y voit « comme un amas de plusieurs plantes très

(1) Chap. XVI, n" 43.

(2) Chap. XVI, n" 44.

distinctes, dout les unes ont des fleurs, les autres des fruits : il y en a qui n'ont que des boutons à demi ouverts ; il y en a quelquesunes qui sont fanées : de quelle étrange petitesse doivent être les racines et les filtres qui séparent les aliments de ces petites plantes! » Il demande « qui a su travailler à des ouvrages si délicats, si fins, qui échappent à la vue des hommes et qui tiennent de l'infini comme les cieux, bien que dans l'autre extrémité. Ne serait-ce jioint celui qui a fait les cieux , les astres , ces masses énormes , épouvantables par leur grandeur, par leur élévation, pur la rapidité et l'étendue de leur course, et qui se joue de les faire mouvoir? » Sans doute c'est le même Dieu créateur et conservateur de l'univers ; mais la Bruyère, si bon observateur du cœur humain, observe mal la nature physique et appuie sur des faits mal connus des raisonnements fort justes qui dès lors se trouvent faux et tombent d'eux-mêmes.

Il faut pardonner au moraliste toujours préoccupé de Thomme, de son organisation, de ses mœurs, de sou esprit et de sou caractère, s'il porte cette préoccupation dans l'étude des animaux, des végétaux, de la terre, des astres, et du monde entier (1). k II est de fait que l'homme jouit du soleil, des astres, des cieux et de leurs influences, comme il jouit de l'air qu'il respire , et de la terre sur laquelle il marche et qui le soutient; et s'il fallait ajouter à la certitude d"un fait la convenance ou la vraisemblance, elle y est tout entière, puisque les cieux et tout ce qu'ils contiennent ne peuvent pas entrer en comparaison, pour la noblesse et la dignité, avec le moindre des hommes qui sont sur la terre, et que la proportion qui se trouve entre eux et lui est celle de la matière incapable de sentiment, qui est seulement nue étendue selon trois dimensions, à ce qui est esprit, raison, ou intelligence. » La Bruyère n'emploie pas ici l'argument des causes finales : Deseartes ne veut pas Tadmettre. « Toute recherche sirr les causes finales, dit-il dans ses Principes (2), est elle-même écartée ; car nous ne devons pas tant présumer de nous que de croire que Dieu ait voulu nous faire i)art de ses conseils. » La Bruyère craignait iieut-être que M. le Duc, qui avait lu les Principes avec lui, ne lui fit cette objection qui est aussi dans la Pluralité des Mondes. C'est liourquoi il se contentait de constater le fait que l'homme jouit du

(1) Chap. XVI, n" 45.

(■J) riincipes lie Deseartes , 1''-" partie, art. 38, et 3"= partie, art. i.

spectacle de l'uuivers comme il jouit de Fair qu'il resiiire; et il ajoute « que Dieu ne pouvait moins faire pour étaler son pouvoir, sa bonté, sa maguificeuce, puisque quelque chose que udus voyions qu'il ait fait, il pouvait faire infiniment davantage. )>

Ici Fontenelle l'arrête. « Prenez garde, présomptueux : vous faites le catéchisme, et vous n'en avez pas le droit. Je vous supplie de considérer qu'un sujet aussi réjouissant que notre philosophie, où chacun fait caracoler la terre, le ciel et les planètes à sa fantaisie, permet de n'être pas tout à fait sérieux ; mais quand il s'agit de la religion , il ne faut choquer personne, et vous n'avez pas voix au chapitre. » — La Bruyère répond : « Le monde entier, s'il est fait pour l'homme, est littéralement la moindre chose que Dieu ait faite pour l'homme : la preuve s'en tire du fond de la religion. Ce n'est donc ni vanité ni présomption à l'homme de se rendre sur ses avantages à la force de la vérité ; ce serait en lui stujjidité et aveuglement de ne pas se laisser convaincre par l'enchaînement des preuves dont la religion se sert pour lui faire connaître ses privilèges, ses ressources, ses espérances, pour lui apprendre ce qu'il est et ce qu'il peut devenir. — Mais la lune est hahitée (1) ; il n'est pas du moins impossible qu'elle le soit. — Que parlez-vous, Lucile, de la Inue, et à quel propos? En supposant Dieu, quelle est en effet la chose impossible? Vous demandez peut-être si nous sommes les seuls dans l'univers que Dieu ait si bien traités ; s'il n'y a point dans la lune ou d'autres hommes, ou d'autres créatures que Dieu ait aussi favorisées. Vaine curiosité! frivole demande! La terre, Lucile, est habitée; nous l'habitons, et nous savons que nous l'habitons ; nous avons nos preuves , notre évidence, nos convictions sur tout ce que nous devons penser de Dieu et de nous-mêmes : que ceux qui }ieupleut les globes célestes, quels qu'ils puissent être, s'inquiètent pour eux-mêmes ; ils ont leurs soins, et nous les nôtres (2). Vous avez, Lucile, observé la lune; vous avez reconnu ses taches, ses abîmes, ses inégalités, sa hautcnr, son étendue, son cours, ses éclipses : tous les astronomes n'ont pas été plus loin. Lnaginez de nouveaux instruments, observez-la avec plus d'exactitude : voyez-vous qu'elle soit peuplée, et de quels animaux ? resseml)lent-ils aux hommes? sont-ce des hommes? Laissez-moi voir après vous; et si nous sommes convaincus

(\) Pluralité des mondes. 2" soir.

(2) Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, par Bossuet.

l'un et l'autre que des hommes habitent la lune, examinons alors s'ils sont chrétiens, et si Dieu a partagé ses faveurs eutre eux et nous. » A l'insidieuse question de Foutenelie sur le plan divin et la philosophie chrétienne, la Bruyère répond par le doute scientifique d'après la méthode de Descartes. Cela suffit.

Aussitôt il est assailli d'autres questions qui paraissent insolubles. Si Dieu existe, pourquoile désordre moral règne-t-il sur cette terre? Les méchants prospèrent, le crime est impuni et la vertu est malheureuse ; que ftiit Dieu pendant ce temps-là ? où est-il ? à quoi sert sa providence? La Bruyère répond : « Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de millions d'années, en un mot, tous les temps ne sont qu'un instant, comparés à la durée de Dieu, qui est éternelle : tons les espaces du monde entier ne sont qu'un jJoint, qu'iin léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi, comme je l'avance (car quelle proportion du fini à l'infini?) je demande : Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme ? quest-ce qu'un grain de poussière qu'on appelle la terre ? qu'est-ce qu'une petite portion de cette terre que l'homme possède et qu'il habite ? — • Les méchants prospèrent pendant qu'ils vivent. — Quelques méchants, je l'avoue. — La vertu est opj^rimée , et le crime impuni sur la terre. — Quelquefois, j'en conviens. — C'est une injustice. — Point du tout : il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sout heureux, que la vertu ne l'est pas , et que le crime demeure impuni ; il faudrait du moins que ce peu de temps où les bons souffrent et où les méchants prospèrent eût nue durée, et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s'évanouit ; que cette terre , cet atome, où il paraît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scène où se doivent passer la punition et les récompenses. »

Tout ce qu'il y a en nous-mêmes nous sert à connaître Dieu, et Dieu se laisse voir à nous par un nouveau côté. « De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais , ou ue fais point selon qu'il me plaît, que je suis libre : or liberté, c'est choix, autrement une détermination volontaire au bien on au mal, et ainsi une action bonne ou mauvaise, et ce qu'on appelle vertu ou crime. Que le crime absolument soit impuni, il est

(1) Chap. XVI, n" 47.

vrai, c'est injustice; qu'il le soit sur la terre, c'est uu mystère. Supposons pourtant avec l'athée que c'est injustice : toute injustice est uue négation ou une privaticju de justice; donc toute injustice sup- ])Ose justice. Toute justice est une conformité à uue souveraine raison : je demande en effet quand il n'a pas été raisonnable que le crime soit puni, à moins qu'eu ne dise que c'est quand le triangle avait moins de trois angles. Or toute conformité à la raison est une vérité ; cette conformité, comme il vient d'être dit, a toujours été : elle est donc de celles que l'on appelle des éternelles vérités. Cette vérité , d'ailleurs, ou n'est point et ne peut être, ou elle est l'objet d'une connaissance; elle est donc éternelle, cette connaissance, et c'est Dieu. »

Oii règue la Providence, il n'y a pas de place pour le hasard. — On ne s'en douterait guère à voir aller le monde comme il va. — Quand on le cherche bien, on trouve Dieu partout. « Les dénouements qui découvrent les crimes les plus cachés (1), et où la précaution des coupables pour les dérober aux yeux des hommes a été plus grande, paraissent si simples et si faciles qu'il semble qu'il n'y ait que Dieu seul qui puisse en être l'auteur ; et les faits d'ailleurs que l'on en rapi>orte sont en si grand nombre que, s'il plaît à quelques-uns de les attribuer à de purs hasards, il faut donc qu'ils soutiennent que le hasard de tout temps a passé en coutume. » Si Heraclite (2) exagérait beaucoup la part du mal dans les affaires humaines, il nous semble que notre Démocrite (3) n'exagère pas moins la part du bien : on peut surtout lui reprocher de regarder comme une coutume ce qui ne peut être qu'une exception, l'intervention de Dieu dans les affaires humaines pour découvrir à la justice des hommes les crimes les plus cachés ; mais il est 2)arfaitement d'accord avec l'expérience de tous les teujps et le bon sens pratique de toutes les nations, quand il soutient que la misère et la pauvreté des uns, la richesse et l'abondance des autres, ne sont point des arguments accei^ables contre la divine Providence. A ce propos il emprunte sans scrupule à la comédie grecque, le Platiis d'Aristophane, une comj)araisou employée par saint Jean Chrysostome, et dont Bossuet orna son sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Église de Jésus-Christ.

(1) Cliap. XVI, n" 47.

(2) Chap. XII, n° 118.

(3)Chap. XII, n" 119.

c< Si vous faites cette suppositiou (1), que les hommes qui peupleut la terre saus exceptiou soient chacun dans l'abondance, et que rien ne leur manque, j'infère de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans l'abondance, et que tout lui manque. Il n'y a que deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se réduisent, l'argent et les terres : .si tous sont riches, ({ui cultivera les terres, et qui fouillera les mines? Ceux qui sont éloignés des mines ne les fouilleront pas, ni ceux qui habitent des terres incultes et minérales ne pourront pas en tirer des fruits. Ou aura recours au commerce , et on le suppose. Mais si les hommes abondent de biens, et ({ue nul ue soit dans le cas de vivre par son travail, qui transportera d'une région à une autre les lingots ou les choses échangées? qui mettra des vaisseaux en mer? qui se chargera de les conduire? qui entreprendra des caravanes? Ou manquera alors du nécessaire et des choses utiles. S'il n'y a plus de besoins, il n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'invention, plus de mécanique. D'ailleurs cette égalité de possessions et de ricliesses en établit une autre daus les conditions, bannit toute subordination, réduit les hommes à se servir eux-mêmes et à ue pouvoir être secourus les uus des autres, reud les lois frivoles et inutiles, entraîne une anarchie universelle, attire la violence, les injures, les massacres, l'impunité.

« Si vous supposez au contraire que tous les hommes sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur l'horizon, en vain il échaulfe la terre et la rend féconde, en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves en vain l'arrosent et répandent daus les diverses contrées la fertilité et l'abondance ; inutilement aussi la mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et les montagnes s'ouvrent pour laisser fouiller dans leur sein et en tirer tous les trésors qu'ils y renferment. Mais si vous établissez que, de tous les hommes répandus dans le monde, les uns soient riches et les autres pauvres et indigents, vous faites alors que le besoin rapproche mutuellement les hommes, les lie, les réconcilie : ceux-ci servent, obéissent, inventent, travaillent, cultivent, perfectionnent; ceux-là jouissent, nourrissent, secourent jirotègent, gouvernent : tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre. »

Le maître de politique de M. le Duc n'avait pas la prétention (2)

(1) Chap. XVI, 11» 48.

(2) Pensées de Fasad, 2° partie, art. li.

de pénétrer les secrets de cette céleste politique qui régit tonte la nature, et qui, enfermant dans son ordre toute l'instaLilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers, que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires. Mais dans le mouvement incessant qui agite le genre humain , dans les diverses révolutions des États et dans le perpétuel renouvellement des affaires de ce monde, il voit agir deux causes bien distinctes, les passions de l'homme et la sagesse de Dieu. Tout désordre dans la société, il l'attribue à l'homme ; toute justice, à Dieu.

« Mettez l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté (1), la dépendance, les soins et la misère de l'autre : ou ces choses sont déplacées par la malice des hommes , ou Dieu n'est pas Dieu.

« Une certaine inégalité dans les conditions, qui entretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage de Dieu, ou suppose une loi divine : une trop grande disi)roportion, et telle qu'elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts.

« Les extrémités sont vicieuses et partent de l'homme : toute compensation est juste, et vient de Dieu. »

Voilà l'extrême limite où s'arrête la hardiesse ])hilosophique de la Bruyère : ce n'est vraiment pas liieu compromettant. La modération est le caractère essentiel de la morale qui sort de là. Ou n'est pas né pour de grandes choses, quand ou n'est pas maître de soi-même- Ce qui met l'ordre dans l'homme peut seul le mettre dans la société. La raison doit gouverner, nou le privilège ; cependant une certaine inégalité dans les conditions entretient l'ordre et l'harmonie publi(iue. Tout ce qui trouble l'harmonie publique est un excès de l'homme, et non un progrès de la raison. L'état où Dieu a mis chacun de nous est la plus sûre voie de notre salut. Parmi les diftërentes formes de gouvernement, il est raisonnable d'estimer celle où l'on est né la meilleure de toutes, et de s'y soumettre. Si, par vanité ou paresse, nous négligeons de remplir les devoirs de notre état, si chacun aspire à un état au-dessus du sien, si on veut être ce qu'on n'est pas et ne pas être ce qu'on est, il n'y a plus de règle ni de justice : le désordre règne. Si au contraire chacun fait son devoir dans la société et s'applique à être parfaitement ce qu'il est ; si un soldat tâche d'être un parfait soldat ; si un père s'eÉForce de faire parfaitement l'office de père,

(1) Chap. XVI, n» 40.

et un juge les fonctions de juge ; si iin ministre ne néglige rien pour exercer son ministère dans la perfection ; si tous marchent dans la voie qui leur est marquée, d'un pas ferme et assuré, sans empiéter sur le terrain d'autrui ni s'ingérer en ce qui est du ressort des autres, alors le bon ordre règne et Dieu se montre aux hommes qui ont écouté ses commandements.

En effet, que, content de son bien, chacun s'abstienne de celui de ses voisins, on a pour toujours la paix et la liberté (1); que les hommes, reconnaissants des services que chacun d'eux rend à l'État ou à la société, se respectent les uns les autres et se traitent avec une mutuelle bonté, à l'avantage de n'être jamais mortifiés ils joindront le grand bien de ne mortifier personne (2) : alors la politesse des mœurs exprime le degré de civilisation où l'on est parvenu , et la véritable philosophie se confond avec la sagesse, avec la raison la plus éclairée (3). Mais «: la raison tient de la vérité, elle est une ; l'on n'y arrive que par un chemin, et l'on s'en écarte par mille (4). L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui qui n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi : quelque diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu'on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à tous, et (pii font croire qu'il n'y a rien ailleurs qui ne s'y rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la province, y fait bientôt , s'il a des yeux, d'étranges découvertes, y voit des choses qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soupçon; il avance par des expériences continuelles dans la connaissance de l'humanité ; il calcule presque en combien de manières diiférentes l'homme peut être insupportable. »

Une curieuse découverte des esprits forts fut le moyen de goûter les et plaisirs de la raison sans avoir l'ennui d'être raisonnable. « La philo Sophie, écrivait Fontenelie (5), est eu elle-même une chose admirable

(1) Chap. X, n" 9.

(2) Chup. XI, n" 131.

(3) Chap. XI, n" 132.

(4) Chap. XI, n" 156.

(5) Dialoffues des morts, Anacréou et Aristote.

52i; LA BRUYERE

et qui peut être fort utile aux hommes : mais parce qu'elle les incommoderait, si elle se mêlait de leurs affaires et si elle demeurait auprès d'eux à régler leurs passions , ils l'ont envoyée dans le ciel arranger des planètes et en mesurer les mouvements ; ou bien ils la promènent sur la terre pour lui faire examiner ce qu'ils y voient. Enfin ils l'occupent le plus loin d'eux (|u"il leur est possible. Cependant comme ils veulent être philosophes à bon marché , ils ont l'adresse d'étendre ce nom, et ils le donnent à ceux qui font la recherche des causes natu- . relies. On a donc dispensé les philosophes d'être philosophes, et l'on s'est contenté qu'ils fussent astronomes ou physiciens. Ainsi l'on a trouvé le moyen de faire une morale qui ne touche pas les hommes de plus près que l'astronomie. » Toute la philosophie du dix-huitième siècle va passer par cette ouverture avec les systèmes absolus et téméraires de la morale indépendante. La Bruyère voyait déjà paraître les têtes de colonne de cette invasion. Il y a déjà longtemps qu'il étudie les esprits forts ; il connaît leur généalogie .: il les fait descendre de Voiture, Sarrasin et Benserade, dont il signale la mort subite ou inopinée; il admire la hardiesse de leur conduite et les prévient du sort cpii les attend. « Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires (1) : ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent : ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir ; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse la plus consommée; hommes dévoués à d'autres hommes, aux grands à qui ils ont sacrifié, en (pii ils ont placé leurs dernières espérances , ils ne les servent point, mais ils les amusent. Les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires ; ils blanchissent auprès d'eux dans la pratique des bous mots, qui leur tiennent lieu d'exploits dont ils attendent la récompense; ils s'attirent, à force d'être plaisants, des emplois graves, et s'élèvent par un continuel enjouement jusqu'au sérieux des dignités ; ils finissent enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu'ils n'ont ni craint ni espéré. Ce qui reste d'eux sur la terre, c'est l'exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre. »

Cet avertissement ne pouvait effrayer ceux auxquels il s'adressait : ils avaient appris à douter de tout. « C'est ce que nous entendons tous les jours, disait Féuelon (2) au moment même où la Bruyère

(1) Chip. XI. n" 9G.

(2) 5 janvier 1685, sermon pour l'ÉpiplLinie.

était introduit à la cour de France ; nu bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Ajirès s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment ce qu'ils ignorent. Mais l'impiété tremble sous Louis, et, comme Salomon, il la dissipe de sou regard. » Féuelou se trompait ; le regard de Louis XIV pouvait faire trembler (1) ses courtisans sans détourner le courant de leurs idées : la Bruyère remai'qua (2) de notables changements dans les costumes, les habitudes et l'extérieur des hommes, non dans le fond de leur cœur ni dans leurs mœurs. La révocation de l'édit de Nantes, qui devait établir l'unité religieuse en Franco , n'avait fait qu'augmenter le nombre des sceptiques ; et si les protestants ne pouvaient plus faire entendre dans le royaume la parole de leur Évangile, l'incrédulité, surtout parmi les nouveaux catholiques, n'était pas muette; elle se glissait partout, même à la cour, sons des railleries piquantes ou des questions insidieuses. La réforme de la cour, par l'influence de M"" de Maintenon, ne parvint qu'à dissimuler certains scandales et à donner plus d'éclat à d'autres. D'où il était résulté une sorte de découragement qu'on n'avouait pas. Le roi avait beau corriger ses mœurs, rectifier sa conduite; tous paraissaient l'imiter, mais chacun vivait toujours à sa mode (3) : chacun, ingénieux à se flatter, se faisait pour des temps nouveaux une nouvelle conscience. Eu 1692,1a Bruyère prit part à un effort remarquable des esprits d'élite pour arrêter le mouvement de la civilisation sur cette pente dangereuse ; osait-il espérer d'y réussir? Quoiqu'il ne dît guère que des choses dignes d'être goûtées (4), il était aussi surpris que jamais qu'on piit goûter ses Caractères. Permis à Bossuet et Fénelon de prédire sur le ton des prophètes les temps qui se hâtaient d'arriver, où le dérèglement, non content d'être toléré, deviendra la règle et appellera excès tout ce qui s'y oppose. Quant à la Bruyère, quoiqu'il eût le pressentiment des révolutions du dix-huitième siècle, il s'arrêtait en silence devant l'impénétrable secret de l'avenir (.5). Descartes ne vent pas qu'on décide sur les moindres vérités avant qu'elles soient connues clairement et distinctement.

(1) Chap. VIII, n» l;î.

(2) Chap. Xlir, n™ ], 17, 18, 19.

(3) Chap. XIII, n» 23.

(4) Epilogue du ch. xvi des Caractères.

(5) Chap. XII, n" -12.

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