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CHAPITRE XXXYII

Situation de la Bruyère à la ville, à la cour et dans la maison de Condé. — ZCnobie , ou M""' de Monspensier, et sou château de Choisy. — ilademoiselle donne ce château à Monseigneur. — Mort de Pellisson ; on l'accuse de n'être pas mort dans la foi catholique : Fénelon lui rend un témoignage public. — Réception de Fénelon à l'Académie : son beau discours et sa théorie littéraire. — Alors Pontchai-train fait nommer à l'Académie l'abbé Bignon son neveu, et la Bruyère. — Ruse de la Loubère pour entrer à l'Académie après eux. — État des esprits, le 15 juin, lorsque la Bruyère prononça sa harangue. — Contraste entre les deux orateurs. — Causes diverses de l'insuccès de la Bruyère. — Son apostrophe aux gens pécunieux, ses cinq portraits, caractère du roi : il se moque de la Loubère, de l'Académie et des académiciens. — Réponse de Charpentier. — Fm-eur des Théobaldes : ils font de vains efforts pour se venger. — Pontchartrain et son neveu se prononcent contre eux. — Le roi aussi, et M. le Prince, et la cour

et la ville. Élection de la Loubère. — Le roi fait savoir à l'Académie qu'il n'aime

pas les cabales.

Dans la septième édition ancuu signe particulier ue distinguait les nouveaux caractères; mais à la fin du volume se trouvait une table des nouveaux caractères et des anciens auxquels il avait été ajouté, il. Servois (1) a relevé dans cette table assez d'inesactitudes ]iOur ue pas en attribuer ù l'auteur la responsabilité. Ce qu"il y avait de plus remarquable dans cette édition, c'était l'élévation du tiers état dans le o-ouvernement de Louis XIV et l'éloge habilement déguisé du ministère de Pontcliartrain ; mais c'était aussi la lutte acharnée, implacable, du moraliste contre ses ennemis, qui devenaient de jour en jour plus nombreux et plus irrités. Cette lutte s'était concentrée dans les élections académiques : telle était l'auimosité des Théobaldes.

(1) Notice bibliographique, la Briujire, t. III, p. 14.').

qu'il n'y avait plus aucune apparence que la Bruyère pût être jamais reçu à l'Académie française. Il avait profité de l'occasion pour faire à son usage un petit traité de philosophie chrétienne, qui ne laissait pas de lui inspirer l'espérance d'un monde meilleur, mais après sa mort. Daus cette situation resserrée, sans perspective et sans avenir, la Bruyère pouvait s'appuyer sur ses Altesses et la maison de Coudé; persistera-t-il obstinément dans sa résolution de ne leur rien demander? M. le Prince lui savait gré d'avoir publié le beau caractère d'Emile : c'était la première fois que S. A. S. voyait un portrait du grand Condé dont on pût être satisfait. M""' la Dnchesse sut mauvais gré au moraliste de certaines observations qu'elle s'appliqua comme autant de censures impertinentes : le moraliste était devenu ennuyeux; c'était un crime abominable. Dès lors on pouvait lui reprocher mille sottises et tous les méfaits possibles. M. le Duc aurait voulu savoir à quoi pourrait servir \m moraliste. Était-ce de philosophie et de vertu qii'il s'agissait dans la dernière cami:iagne de Flandre? Or M. le Duc s'était encore plus distingué à la bataille de Steinkerque qu'au siège de Namur. L'on attribuait à sa valeur et à celle du prince de Couti,non moins qu'à celle des autres princes et de la plus florissante jeunesse du royaume, cette victoire, qui, dit Voltaire (1), fit à Versailles, à Paris et dans les provinces un effet qu'aucune bataille gagnée n'avait fait encore. Les acclamations dont on saluait les vainqueurs allèrent à la démence. Toutes les femmes s'empressaient d'attirer leurs regards. Les hommes portaient alors des cravates de dentelles qu'on arrangeait avec assez de peine et de temps. Les princes s'étaient habillés avec assez de précipitation pour le combat oii l'ennemi les avait surpris , et avaient passé négligemment ces cravates autour de leur cou : les femmes portèrent des ornements faits sur ce modèle. On les appela des steinkerques. Toutes les bijouteries nouvelles étaient à la steinkerque. Le peuple s'attroupait autour des princes qui s'étaient trouvés à cette bataille ; on les aimait d'autant plus qire leur faveur à la cour n'était pas, disait-on, égale à leur gloire. Au milieu de ce fol enthousiasme, le sang-froid du moraliste semblait ridicule. Auprès des princes il n'y avait plus de place que pour les coureurs d'aventures galantes ou les hirondelles d'hiver, comme les appelait M. de Lassay, pour les hommes fins et entendus

(1) Siide de Louis XIV.

qui tiraient autant de vauité que de distinction de savoir tromper, eufiu pour tous les flatteurs qui se faisaient gloire de vivre aux dépens de leurs illustres dupes. « Comment, disait la Bruyère (1), voulez-vous qu'Érophile, à qui le manque de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces et des bienfaits de ceux mêmes qu'il a manqué de servir ou désobligés, ne présument pas infiniment de soi et de son industrie? »

La popularité des vainqueurs de Steinkerque dura presque tout l'hiver de 1692-1693, et fit naître une brouille entre MM. de Yendôme et le maréchal de Luxembourg. « Le roi nous a dit, rapporte Dangeau, qu'il n'avait jamais vu une si belle relation que celle de la bataille de Steinkerque, et qu'il nous la ferait lire.» MM. de Vendôme se plaignaient que, dans cette relation, le maréchal de Luxembourg eût fait valoir la conduite de M. le Duc et du prince de Conti plus que la leur. On leur répondit que c'était justice. On en vint aux récriminations de part et d'autre. Impossible de mettre fin à cette querelle. 3IM. de Veudùme demandèrent à passer dans l'armée de Catiuat,afiu de ne plus servir eu Flandre avec les princes de la maison de Condé. La Bruyère ne pouvait se permettre de juger des affaires de cette importance entre des personnages d'un rang si élevé. Mais comme il était dans la maison de Condé, on lui permit de faire cette réflexion (2) : « J'entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies : « Tel et tel corps se contestent l'un h l'autre la préséance; le mortier et la ]iairie se disputent le pas. » Il me paraît que celui des deux qui évite de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui, sentant son faible, juge lui-même en faveur de son concurrent. » Du reste, cette rivalité n'éclata point en mauvais procédés. M. le Duc et le prince de Conti allèrent avec ilouseigueur (3) courir le loup au château d'Anet. Le roi vint passer huit jours à Chantilly avec toute sa cour (4), et y laissa de nombreuses et grandes marques de sa générosité. Accoutumé à dominer sur sa famille autant, pour le moins, que sur ses courtisans et sur son peuple, il ne souffrait point qu'il y eût des mécontents, et donnait à ses pareuts toutes les satisfactions que la politique lui permettait de leur accorder.

(1) Chap. XI, n" 26.

(2) Chap. XIV, n'' 61.

(3) 21 février 1G93. "

(4) 5-13 mars 1603.

En ce temps-là la pins riche héritière de France, la grande ]Mademoiselle tomba gravement malade. Qui sera son héritier? Le roi l'avait empêchée de se marier. Elle expira le 5 avril. Monsieur et Madame ue la quittèrent presque point pendant sa maladie. Outre la liaison qui avait toujours existé entre elle et Monsieur dans tous les temps (1 ), il muguetait sa riche succession, et fut en eftet sou légataire universel. Mais les plus gros morceaux avaient échappé : Eu, Saint-Fargeau , les Dombes, donnés à M. le duc du Maine, revinrent au gendre de M. le Prince. Il y avait un petit morceau dont elle pensait, disait-on, faire cadeau h Monseigneur le Dauphin, comme elle le lui avait laissé entendre : c'était le château de Choisy. Cela contenait à peine cent arpents et n'était d'aucun revenu; inachevé, trop petit pour être une maison royale, à peine meublé, on le comparait à Saint- Maur, qui était situé en face, de l'autre côté de la Seine. Qui voudra de Choisy? Ce ne sera pas un prince : peut-être quelque paysan enrichi, comme Gourville a pris Saint-Maur, ])rendra Chois}', l'agrandira et l'embellira pour sou usage particulier. Voilà les conjectures que l'on faisait dans la maison de Coudé. Mais telle n'était pas la volonté de Mademoiselle. C'était un sujet de plaisanteries continuelles à la cour de France que l'entêtement de Mademoiselle pour sa maison de Choisy; la vieille princesse était tellement folle de son ouvrage qu'elle rompit eu visière au roi lui-même, parce qu'il n'approuvait pas ce bâtiment (2). «. Je le plantai là, dit-elle en parlant du roi, et je fis accommoder ma maison à ma mode. » Elle railla Le Notre, qui avait osé lui dire qu'on ne verrait la rivière que par une lucarne :« On la voit, dit-elle, d'un l)Outà l'autre du jardin, et de mon lit je vois les bateaux qui passent, même en été quand la rivière est la plus basse. >> Le Nôtre voulait qu'on abattît du couvert pour donner un peu d'air. « Cette propositiou, dit-elle, me déplut, j'aime à me promener à toutes sortes d'heures. » Elle garda deux bois assez épais du côté du couchant. Elle dépensa huit cent mille francs dans cette bâtisse ; mais pour elle son architecte Gabriel est un fort bon architecte, parce qu'il suit ses intentions. La Fosse est un Zeuxis, parce qu'il a peint sa chapelle ; Vander Menleu un homme merveilleux : il a fait les portraits de ses parents et alliés. « Oui, dit-elle.

(1) Saint-Simon. — SS/trcure galant, avril 1693, p. Ij-J-IGO, Testament.

(2) Mémoires de JI"' de Monlpensier , éd. Michaud, p. i90-497.

j'aime cette maison, je l'ai toute faite. ^Si j"avais lu des livres d'architecture, j'en ferais une belle description : cela aurait été une affectation qui ne me convient pas. » Par son testament, elle légua cette maison au Dauphin. Monseigneur fut ravi d'avoir un chez-soi, si petit (ju'il fût : on accusa Mademoiselle de le lui avoir donné pour faire une niche au roi, qui n'y laissera pas Monseigneur longtemps et le fera bientôt venir à Meudon. La maison de Choisy ressemblait beaucoup pour le site et l'arrangement à la maison de Zénobie, décrite jiar M"'' de Scudéry (1). La Bruyère supposa que Mademoiselle, comme Zénobie, était veuve et avait des enfants. Sous ce masque antique, il la déguisa si bien, que personne ne l'a reconnue; mais dans la maison de Condé on dut comprendre les allusions de ce caractère, et même bien en rire.

Pendant la Fronde, Mademoiselle dans l'éclat de sa jeunesse avait joué le rôle de la reine de Palmyre et paradé en costume militaire à la tête des troupes avec ses dames d'honneur transformées en aides de camp. Jamais Zénobie, digne adversaire de l'empereur Aurélien, n'avait joui d'un plus beau succès que Mademoiselle entrant par la brèche dans la ville d'Orléans. Enfin l'on ne pouvait oublier dans la maison de Condé que ce fameux coup de canon de la Bastille, qui avait tué son mari et détruit tontes ses espérances, sauva Condé vaincu au combat du faubourg .Saint-Antoine. Après bien des mésaventures romanesques, devenue vieille et ridicule sous le nom de Lise (2), elle avait caché le dernier rêve de son orgueil humilié dans cette maison de Choisy, où elle aimait à contempler les innombrables portraits de tous les princes et princesses de sa famille. Si elle avait légué cette maison au Dauphin, c'était pour qu'elle fût respectée et conservée aussi longtemps que la monarchie. Mais la liruyère , qui avait annoncé à Louvois la ruine de Meudon, prédit à Zénobie la triste destinée de Choisy. On dirait que, offensé de tant d'illusions et de vaine gloire, il contemple l'avenir dans ce pâtre devenu riche par les péages des rivières sur lesquelles M"° de Montpensier exerçait des droits seigneuriaux, et qu'il aperçoit dans le lointain le flot de la démocratie qui monte et doit tout engloutir.

« Ni les troubles (3), Zéuobie, qui agitent votre empire, ni la

(1) Aoiirelhs Conversations de morale, t. I, i>. 1-7, etc.

(2) Chap. III, n" 8.

(3) Chap. VI, n"78.

guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux , ne diminuent rien de votre magnificence. Vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate pour y élever un superbe édifice : Tair y est sain et tempéré, la situation en est riante ; un bois sacré l'ombrage du côté du conchant ; les dieux de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auraient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban, l'airain et le porphyre; les grues et les machines gémissent dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers l'Arabie de revoir à leur retour eu leurs foyers ce palais achevé , et daus cette splendeur oii vous désirez de le porter avant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine ; employez-y l'or et tout l'art des plus excellents ouvriers ; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris ; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paraissent pas faits de la main des hommes ; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable ; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. »

Le 7 février, était mort à Versailles le fidèle adorateur de M"° de Scudéry, un honnête homme qui fut, dit Saint-Simon (1), célèbre en laideur, en religion, en esprit, en ouvrages, en emplois, en amis, en bénéfices, en disgrâce, eu faveur, Pellisson, de l'Académie française. Il était mort subitement sans avoir eu le temps de se confesser (2). Là-dessus on fit courir le brait qu'il aurait bien eu le temps de se confesser, s'il avait voulu; mais on dit que sa première religion, la protestante, ou n'avait pas été changée de bonne foi, on avait pris le dessus dans ses derniers moments. Les protestants le publièrent tant qu'ils purent ; et comme il avait soin des économats et de quelques pensions pour les nouveaux convertis, on essaya de faire du scandale sur cette fiu. M"° de Scudéry, la grande amie de Pellisson, écrivit à Bossuet pour protester contre ces bruits calomnieux. Pellisson était,

(1) Addition à Dangeau, sur le 7 février.

(2) Addition au journal de Dangeau, t. IV, p. 250. — De Sourches, t. IT, p. 160.

mort comme il avait vécn, eu bon catholiqne ; Bossuet le savait et répondit il M"° de Scudéiy (]) : a Ceux qui l'ont counu ne demanderont jamais de preuves de la fermeté et de la sincérité de sa foi. Le roi, à qui vous désirez qu'on fasse connaître ces bonnes dispositions, les a sues, et j'ai en cela ijrévenu vos souhaits. Ainsi, Mademoiselle, on n'a besoin que d'un peu de temps pour faire revenir cenx qui ont été trompés par les faux bruits répandus dans le monde. » M"'^ de Scudéry publia dans le Mercure (2) le portrait de l'un des plus honnêtes hommes de ce siècle. L"al)bé de Fénelun fut choisi par l'Académie française pour succéder à Pellisson (7 mars). Le roi était à Chantilly, lorsqu'il apprit et approuva cette élection. M. l'abbé de Fénelon, dit Dangeau, fut reçu à l'Académie le 31 mars, et fit une très belle harangue, où il justifie fort la mémoire de M. Pellisson sur les faux bruits qu'on avait voirlu faire courir après sa mort : « Nous l'avons vu, malgré sa défaillance (3), se traîner aux pieds des autels jusqu'à la veUle de sa mort, pour célébrer, disait-il, sa fête et l'anniversaire de sa conversion, flélas ! nous l'avons vu, séduit par son zèle et par son courage, nous promettre d'une voix mourante qu'il achèverait son grand ouvrage de l'Eucharistie. Oui, je l'ai vu les larmes aux yeux, je l'ai entendu; il m'a dit tout ce qu'uu catholique, nourri depuis tant d'années des paroles de la foi , i)eut dire pour se préparer à recevoir les sacrements avec ferveur. La mort, il est vrai, le surprit venant sous l'apparence du sommeil : mais elle le trouva dans la préparation des vrais fidèles. » Le discours de Fénelon à l'Académie française fnt un des plus éloquents qu'on y eût jamais entendus : le Mercure (jalaDt fut des premiers à le reconnaître.

Non seulement le récipiendaire affirma en termes émus la foi catholique de sou prédécesseur, mais encore il loua ses ouvrages, surtout son histoire de l'Académie, et ce style noble et léger, semblable à la marche des divinités fabuleuses ([ui coulaient dans les airs sans poser le pied sur la terre. Fénelon insinua, dans le même style à l'usage de messieurs de l'Académie, ([uelques bonnes leçons de morale sur les (qualités qu'on admirait dans leurs premières assemblées et non dans les dernières. Jamais ou ne vit mieux combien l'emphase, la vanité, la flatterie étaient indigues d'une comimgnie où se trou- Ci) Œuvres de Boffuct, t. XXVI, p. 462-483. (i) Éloge de Pellisson, Mercure i/nhint (février 1G93). (3) Fénelon, discours de réception i l'Académie.

vaient le mérite et la vertu joints à rérndition et à la délicatesse, la naissance et les dignités avec le goût exquis des lettres. Quelles choses vous furent dites alors, Messieurs de l'Académie! La Bruyère les entendit et ne les oublia point. Fénelon les disait avec tant d'élévation, de facilité, de politesse, i^ue la Bruyère eu eût été jaloux s'il n'avait été trop heureux de l'écouter, de sentir ce qu'il disait et comme il le disait. Ensuite Fénelon félicita messieurs de l'Académie de savoir, à l'ombre du grand nom de Louis XIV, leur protecteur, se renfermer dans les Ijornes de leur institution sans jamais les franchir; et il leur expliqua la ductrine littéraire de ceux que Fonteuelle appelait les Illustres de la cour par opposition aux Illustres de la ville. Il la leur recommanda comme étant, non l'œuvre d'une coterie éphémère, mais le fruit de l'expérience, la perfection de l'art, la méthode du bon sens et de la vérité. Cette doctrine littéraire était précisément celle qui avait été adoptée dans le petit concile, et (jue Bossuet (1) venait d'exposer dans le deuxième chapitre de sa dissertation latine sur les Psaumes et dans la préface des Proverbes. L'abbé Cl. Fleury l'exposera aussi dans son discours à l'Académie, en ajoutant que c'était celle de la Bruyère (2). En effet on en trouve les principes dans le chapitre Des ouvrages de l'esprit, et l'application dans le livre des Caractères ou mœurs de ce siècle. Aux préceptes Fénelon joignit l'exemple avec un petit avertissement à M. le doyen de l'Académie, a Qui osera dépeindre Louis dans cette dernière campagne, encore jilus grand par sa patience que par sa conquête? Ce n'est ni en la multitude de ses soldats aguerris, ni eu la noble ardeur de ses officiers, ni en son propre courage, ressource de toute l'armée, ni eu ses victoires passées, qu'il met sa confiance; il la place encore plus haut, dans un asile inaccessible, qui est le sein de Dieu même. Il revient enfin victorieux, les yeux baissés sous la puissante main du Très-Haut, qui ôte et qui donne la victoire comme il lui plaît; et, ce qui est plus beau que tous les triomphes, il défend qu'on le loue. » Entendez-vous, Monsieur Charpentier? Comprenez-vous, Monsieur de Tonrreil ? En littérature comme en saine morale, la vraie grandeur est simple et modeste.

n Telles étaient la force et l'ascendant de ce rare esprit , toujours

(1) Œuvres de Bossmt, t. I, p. 31-39 et p. 443-4.1G.

(2) Chap. I, u»s 14, 15, 17, et 55, 57, 60.

maître des oreilles et du cœur de ceux qui Técoutaient, qu'où dut être coûtent de soi, si l'on emporta ses réflexions et si l'on en profita (1). » Fénelon avait ouvert à la Bruyère les portes de l'Académie : avec la protection de Bossuet, Racine et leurs amis, il ue faut plus qu'attendre une occasion favoraUe.

Le roi avait douné (31 janvier) à M. de Pontchartrain l'abbaye de Saint-Quentin en l'Isle pour M. l'abbé Bignon son neveu , et lui avait dit que ce u'était pas sa coutume de douuer des bénéfices sans s'informer de leur valeur et de la vie de ceux qui les désiraient. L'abbaye valait 2-5,000 livres de rente, et les mœurs de l'abbé Bignon n'étaient pas édifiantes. Pourvu d'une si bonne abbaye, le neveu de Pontchartrain dut renoncer à devenir évêque. Hé bien ! s'il n'est pas évêque, il sera donc académicien.

Le mardi 14 avril, à Versailles, Dangeau écrivait dans son journal : >( Le comte de Bussy-Rabutiu est mort dans ses terres en Bourgogne... il était un des quarante de l'Académie française (2). » Le vendredi 17 avril, à Versailles, Dangeau écrivait encore dans son journal : « L'abbé (le la Chambre mourut ces jours passés à Paris ; il était un des quarante de l'Académie française. » Le 18 avril, M. de Pontchartrain écrivait de Versailles à M. l'abbé Renaudot, historiographe de France, de l'Académie royale des inscriptions, rne Vi vienne, à Paris, la lettre suivante (3) : « Comme j'ai toujours beaucoup compté sur l'amitié que vous m'avez si souvent témoignée, j'ai cru. Monsieur, que vous voudriez bien faire quelque chose à ma recommandation, et me permettre de solliciter en faveur de l'abbé Bignon et de M. de la Bruyère pour remplir les places vacantes à l'Académie française. Comme l'esprit et le mérite de ces deux messieurs ne vous est pas inconnu et que vous en êtes beaucoup meilleur juge que moi, je ne ferai pas ici leur éloge. J'ose même me flatter que vous aurez quelque égard à ma recommandation, et que vous me donnerez votre voix. .Je vous serai infiniment obligé. » Pour faire admettre sou neveu Tabbé Bignon, Pontchartrain, en habile politique, recommandait la candidature de la Bruyère. Son calcul devait réussir : l'abbé Renaudot était un ami de Bossuet et de Fénelon, de Racine etde Boilean : pour faire passer la

(1) Harangue de la Bruyère à Messieurs de l'Académie.

(2) Dangeau, t. IV, p. 229.

(3) Cette lettre a été retrouvée dans les papiers de Renaudot, et publiée pour la première fois dans r^tAencwni yran<v(i.<, 3 décembre 1853, p. 1164.

Bruyère, ils appuieront volontiers la candidature de l'abbé Bignon. La partie était bien liée; qui pourra la rompre? Il faudra bien que les Théobaldes courbent la tête devant « cette puissante brigue » , qu'ils se résignent à voir ensemble (1) à l'Académie « et le sermonneur et l'auteur grave ou le plus solide écrivain ».

C'est ce que comprit M. de la Loubère ; il profita de l'occasion pour s'assurer aussi une place dans cet illustre corps.

Né à Toulouse, en 1042, d'un des principaux officiers du présidial (2), M. de la Loubère avait dans sa jeunesse étonné le collège de Toulouse par la prodigieuse facilité de sou esprit. Plus tard étant venu à Paris, il fréquenta le théâtre, le barreau et les gens de lettres, fit la cour aux dames et composa une infinité de vers galants et tendres, que les meilleurs musiciens s'empressaient de mettre en mnsique et que tout le monde chantait. C'était le premier chansonnier de l'époque. Ensuite il étudia le droit public et les intérêts des princes; et lorsque JI.de Saint- Romain fut nommé ambassadeur en Suisse, il le demanda pour secrétaire d'ambassade. La Loubère, quoiqu'il ne bût, disait-il, que de l'eau (3), se fit estimer dans ce pays par son aimable gaieté de convive et par sa connaissance des afi'aires. Saint- Romain, amphibie de beaucoup de mérite et de peu de religion, lui apprit à faire son chemin dans le monde. La Loubère fut employé dans les négociations. Il partit pour Siam, le 1" mars 1687, y arriva en septembre, et repartit eu janvier 1688, après avoir fait en ce pays nu ample recueil d'observations dont il composa un livre intéressant. Etant allé en Espagne, il fut arrêté à Madrid sous l'inculpation de fourberie comme postillon du favori : il y demeura quelque temps prisonnier, et fut relâché sur les instances du gouvernement français ; revenu à Paris, il fit imprimer son livre en 1691. Il n'y avait guère qu'un an qu'il était auprès de Jérôme Phélypeaux, lorsqu'il avait songé à se faire recevoir académicien. Il savait assez de mathématiques pour traiter des sciences et de la philosophie avec Leibnitz (4), et il essaya de gagner la confiance de Bossuet, en publiant (1693) des lettres écrites par M. de Meaux, M. de Raucé et M. *'* pour rélïi-

(1) Chap. XV, n» 27.

(2) Notice par Dalembert , et article de Jloréri.

(3) Saint-Simon, note sur Dangeau, t. V, p. 45.

(4) Lettre de Leibuitz à Bossaet (18 avril 1692), Œuvres complètes de Bossuet, t. XVIII, p. 156.

ter les faux bruits répandus sur la mort de Pellisson (I). « Sacliez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes eu général et de cliacuu d'eux eu particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde. » C'est ce qu'avait fait M. de la Loubère. Aussi sou admission à l'Académie était désirée par l'aljbé Dangeau (2) et (pielques antres : ils rocounaissaient eu lui toutes les qualités qui jieuvent faire un bou confrère, d'un commerce aisé, agréable, et bien préférable à M. de la Bruyère. Mais, puisque M. de Pontchartraiu lui-même s'était déclaré pour le moraliste, comment résister au ministre tout-puissant qui teuait en ses mains, nou pas le sort de l'Académie, dont le roi était le protecteur, mais la destinée des académiciens, qui dépendaient de lui. La Loubère eut vite pris son parti. L'abbé Tallemant a le vieux » était fort malade; il mourut le 0 mai. La Loubère s'assura la place de l'abbé Tallemant à l'Académie, eu sollicitant pour la Bruyère celle de feu l'abbé de la Chambre. Le 14 mai, eut lieu le double scrutin de proposition, où furent choisis l'abbé Bignon et la Bruyère (3). Quelques jours plus tard, l'Académie fut avertie par une lettre de M. le marquis de Dangeau, chancelier, que le roi agréait ce choix. Le 28 mai, l'Académie achevait la double élection. Le doyen Charpentier chargeait quelques-uns de messieurs de l'Académie d'en donner avis aux nouveaux élus. On parlait déjà depuis quelques jours de M. de la Lonlière pour remplir la place de feu l'abbé Tallemant, dit le ifercure historique (4), qui est eu cela l'écho des rédacteurs du Mercure galant. L'abbé Bignon et la Bruj'ère furent reçus le 15 juin, et la Loubère le 24 aoiît. C'était une affaire arrangée d'avance : « S'il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu'on appelle des hommes fins et entendus, » dit la Bruyère (5), qui ne fut pas dupe de cette comédie. Le roi était parti, le 18 mai, de Versailles pour l'armée des Flandres. Il avait chargé 3L de Pontchartraiu de mener les affaires eu son absence. Il avait avec lui dans son carrosse îlonseigneur, M"" de Chartres, M""'' la Duchesse , M"°'^ les princesses de Conti et M"" du Maine. M""" de Maintenon allait seule dans une calèche du roi. Les priuces de la

(1) Chap. XI, n» 12.

(2) Réponse Je l'abbé Dangeau au discours de réception de la Loubère, 25 août 1693.

(3) Les procùs-verbaux de cette double élection sont publiés par G. Servois, Notice hior/raphique, p, CXVII et CXTIII. Mercure galant, n" de mai, p. 281-282.

(4) Mercure historique, t. XIY, juin 1C93, p. 655.

(5) Chap. II, n» 26.

maisou de Coudé étaient tous dans les armées. Ni les princes ui les princesses de la maisou de (!ondé ne s'occupèrent de la réceptiou de la Bruyère à l'Académie, encore moins du fameux discours qu'il devait prononcer en leur absence. Il eut pleine et entière liberté de dire ce qu'il voudrait, comme il l'entendrait.

8i, après quelques lieux communs en l'honneur du roi, du cardinal de Richelieu, du président tSéguier, il eût fait entrer llome et Athènes. le Lycée et le Portique dans l'éloge de l'Académie, et fini par se reconnaître indigne d'être académicien, mais fermement résolu de faire les plus grands eflbrts pour s'en rendre digne, il eût suivi l'exemple de la plupart de ses prédécesseurs ; il aima mieux suivre l'exemple de Fénelon (1), et tenter de faire de son remerciement à l'Académie française un discours oratoire qui eût quelque force et quelque étendue. Nul artisan n'était agrégé à une société ui n'obtenait ses lettres de maîtrise sans faire son chef-d'œuvre ; pour paraître digne du choix dont l'Académie venait de l'honorer, la Bruyère se crut obligé de composer une harangue qui fut un chef-d'œuvre. Puisque l'éloquence profane ne régnait plus au barreau , d'oii elle avait été bannie par la nécessité de l'expédition, et qu'elle ne devait plus être admise que dans la chaire, où elle n'a été, disait-il, que trop souiferte, le seul asile qui pût lui rester était l'Académie française. Il n'y avait rien de plus naturel, ni qui pût mieux attirer la cour et la ville aux assemblées de la célèbre compagnie, qu'une belle harangue académique. C'est ce qu'il essaya de faire ; mais le succès ne répondit pas à ses espérances.

Bien des académiciens étaient mal disposés pour lui prêter une oreille favorable. Plusieurs ne pouvaient lui pardonner la protection de Poutchartrain, qui avait forcé ses ennemis à lui accorder leurs suffrages et réduit son adversaire à les solliciter pour lui, comme si l'Académie n'eût pu recevoir l'abbé Bignon de bonne grâce, sans (pi'on y ajoutât cette injure. Les uns ne voyaient eu M. de la Bruyère qii'un nouveau Furetière, c'est-à-dire un satirique sans vergogne qui passerait son temps à dénigrer ses confrères et à déchirer l'illustre compagnie. Les autres aftectaieut de considérer le moraliste comme un zéro, c'est-à-dire comme un homme nul et sans mérite, qui n'était pas capable de lier ses idées ni de composer un véritable discours. Ou faisait des épigrammes sur ce qu'il allait dire avant qu'il eût parlé.

(1) Préface du discours de la Bruyère à Messieurs de l'Académie française.

C'était convenu : il ne pouvait prononcer qu'une harangue folle et sans raison. L'abbé Biguon avait seul le droit d'être approuvé de l'Académie.

Le 15 juin, l'Académie se réunit, comme à l'ordinaire, dans la salle du Louvre. Les académiciens étaient assis de chaque côté d'une grande table fort longue. A Tune des extrémités, sur une estrade, siégeaient ordinairement les officiers de la compagnie, c'est-à-dire le directeur, le chancelier et le secrétaire perpétuel ; le 15 juin, le directeur Boileau et le chancelier Dangeau étaient en Flandre auprès du roi : en leur absence , l'assemblée était présidée par le doyen Charpentier et par le secrétaire perpétuel Kégnier Desmarais. A l'autre extrémité de la table s'assirent les deux récipiendaires. Tout autour des académiciens, se rangèrent debout les auditeurs que la curiosité avait appelés à cette séance. Nommé le premier, l'alibé Bignon se leva et prononça fort noblement sou discours, qui, dit le Mercure gala nt , charma l'assemblée. « Elle n'admirait pas moins Tordre et la liaison ingénieuse de chaque matière, que la beauté de l'expression et le tour agréable des pensées (1).» Ce discours fut couvert d'applaudissements. Comme l'abbé Bignon finissait de ])arler, l'archevêque de Paris vint prendre séance. A la vue de l'enthousiasme de l'assemblée, il exprima le regret d'être arrivé trop tard pour entendre un si beau morceau d'éloquence. De toutes parts on pria l'abbé Bignon de recommencer sa lecture; l'archevêque joignit ses prières à celles de l'assemblée. L'abbé Bignon recommença son discours, et la seconde fois l'ajiplaudissement fut encore plus fort que la première. L'on ne trouvait à cet admirable discours d'autre défaut que d'être trop court. Enfin, quand on se fut rassasié de faire des compliments à l'abbé Bignon, la Bruyère put commencer « sa longue et ennuyeuse harangue ».

ce Quelle ditiérence, s'écrie le Mercure (jKlant , des deux discours qui ont été prononcés le même jour, et des manières des deux orateurs ! » Il y avait cependant une ressemblance remarquable entre les deux récipiendaires et leur remerciement à l'Académie : élus tous les deux et en même temps par la protection de Pontchartrain, ils ne remercièrent pas Pontchartrain; ils savaient l'un et l'autre ce qui était arrivé à M. de Tonrreil, et ils se gardèrent de tomber dans ce j^iège. Pour le reste la ditférence, comme le dit le Mercure, est fort grande.

(1) Juin 1693, p. iôO, SCO.

La Bruyère (1) parle de certains académiciens qni, n'ayant jamais rien écrit, annonçaient la veille de leur réception, qu'ils n'avaient qn"un motà dire et qu'un moment à parler; cela suffisait bien pour des hommes d'un nom et d'nu mérite si distingués. L'aLlié Bignou semble avoir été de ce nombre (2). Facile et bref, son discours n'est d'un bout à l'autre qu'un compliment flatteur. , D'après lui, tous les académiciens sans exception sont des hommes de génie, chacun dans leur genre, des héros dans l'empire des lettres, qui font revivre en nos jours ce qu'Athènes et Rome ont eu de plus merveilleux. Quant à lui , il n'a d'autre mérite que son admiration vive et sincère pour eux. «Pardonnez, Messieurs, à ces transports. Le désordre oh me jette l'honneur que vous me faites est le plus fidèle interprète des sentiments que vos bontés m'inspirent. » Voilà tout le discours.

La Bruyère le prit sur un autre ton. Il avait lu l'histoire de l'Académie ; il entama ce tissu de louanges qu'exigeaient le devoir et la coutume, par le caractère du cardinal de Richelieu. Puis il s'écria : « Comparez-vous, si vo;is l'osez, au grand Richelieu, hommes dévoués à la fortune (3), qui par le succès de vos aft'aires particulières vous jugez dignes que l'on vous confie les aftaires publiques, qui vous donnez pour des génies heureux et pour de bonnes têtes (-1); qui dites que vous ne savez rien, que vous n'avez jamais lu, que vous ne lirez point, ou pour marquer l'inutilité des sciences, ou pour paraître ne rien devoir aux antres, mais puiser tout de votre fonds. Apprenez que le cardiual de Richelieu a su, qu'il a lu : je ne dis pas qu'il n'a point eu d"éloignement pour les gens de lettres, mais qu'il les a aimés, caressés, favorisés, qu'il leur a ménagé des privilèges, qu'il leur destinait des pensions, qu'il les a réunis en une compagnie célèbre, qu'il eu a fait l'Académie française. »

« Une circonstance essentielle àla justice (|ue l'on doit aux autres (.ô), c'est de la faire promptement et sans difterer : la faire attendre, c'est injustice. » Il ne la fit pas attendre, ni à (lourville et aux Fauconnets, ni à l'Académie et aux amis de l'érudition. « Oui, dit-il, hommes riches et ambitieux, contempteurs de la vertu et de toute association qui

(1) Préface du discours.

(2) lieciieil des harangues à IHesaieurg eh- VAcadilmle.

(3) Chap. xn, n"" 17, 18, 19, 20, 21.

(4) Chap. XI, n" 67.

(5) Chap. XII, n" 81, 8« éd.

ue roule pas sur les établissements et sur riutérèt, celle-ci est uue des pensées de ce grand ministre , né homme d'Etat, dévoué à l'État, esprit solide, émiuent, capable dans ce qu'il faisait des motifs les plus relevés et qui tendaieut au bien public comme à la gloire de la monarchie ; incapable de concevoir jamais rien qui ne fût digue de lui, du prince qu'il servait, de la France à qui il avait consacré ses méditations et ses veilles. Il savait quelle est la force et l'utilité de l'éloquence (1), quels sont les fruits de l'histoire et de la poésie, quelle est la nécessité de la grammaire, et que pour conduire ces choses à un degré de perfection qui les rendit avantageuses à la république, il fallait dresser le plan d'une compagnie où la vertu seule fut admise, le mérite placé, l'esprit et le savoir rassemblés par des suffrages. N'allons pas plus loin : voilà vos i)rincipes, Messieurs, et votre règle, dont je ne suis qu'une exception. »

Quelque avides de louanges que fussent les académiciens, il y avait Kl de quoi les satisfaire ; cependant, s'il faut en croire le Mercure galant , ils ne furent pas satisfaits. On soupçonnait quelque venin dans le dernier mot de cette tirade éloquente, in cauda ccnenum; cette exception rappelait le scorpion dont avait parlé M. le doyen en recevant M. de Tourreil. On voyait bien que la Bruyère n'allait pas de franc jeu en faisant l'éloge de l'Académie : ces louanges étaient trop exagérées pour être sincères. La comparaison de l'Académie française avec le concile de Nicée a bien Tair d'une mauvaise plaisanterie. Qu'est-ce que la petite réunion des amis de Conrart auprès de la première et la plus grande assemblée générale de l'Église? La Bruyère a beau dire que cette comparaison n'était pas injurieuse (2), ou sent l'aiguillon de la plus cruelle ironie sous ces fleurs de rhétorique ; et bon nombre d'académiciens eurent lieu de craindre que leur nouveau confrère, si rudement repoussé par eux, enfin reçu malgré eux, ne voulût à son tour se moquer d'eux.

Ces craintes s'accrurent quand on vit l'orateur faire des éloges personnels (3), ou « des caractères qui louent )•>, des sept académiciens auxquels il se croyait redevable de son élection. On lui pardonnait reloge de lîégnier Desmarais, versé comme lui dans les langues anciennes et modernes, et qui venait de faire de la Pratique de la per-

(1) Cf. Discours de l'abbé de la Chambre en réponse à Boileau, 1G84.

(2) Préface du discours de la Bruyère.

(3) Préface du discours à Messieurs de l'Académie.

fection chrétienne, par le père Rodriguez , « une traduction que le plus bel esprit pourrait avouer et que le plus pieux personnage devrait désirer d'avoir faite ». On lui pardonnait aussi Téloge de Segrais, qui avait traduit YEncide de Virgile et fait des romans courts et vraisemblables. Ou lui pardonnait euËQ le caractère de la Fontaine : « Plus égal que Marot et plus poète que Voiture, il a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève des petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d'écrire; toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise ; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. » Qu'y avait-il à répondre à ce portrait du vieux iioète? Que c'était une amende honorable, une réparation bien méritée (1). Les victimes de Boileau furent peu flattées d'entendre la Bru3'ère louer ses vers, forts et harmonieux, faits de génie quoique travaillés avec art, et affirmer qu'on y remarquait une critique sûre, judicieuse et innocente, s'il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais qu'il est mauvais. Mais ce qui fut le plus difficile à écouter, ce fut le portrait de Eacine, surtout la conclusion : « Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, Jui soit préféré; quelques autres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent à l'autre siècle ; ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle les premières années, n'aimeut peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse. » Les i)arents et les amis de Corneille frémissaient de colère. Les courtisans de l'archevêque de Paris, à qui l'Académie venait de rendre un si bel hommage, enregistré dans ses annales, ne furent pas moins irrités en entendant appeler Bossuet un Père de l'Église. L'éloge même de M. de Fénelon ne laissa pas de blesser messieurs de l'Académie, parce que le récipiendaire les engageait à profiter des leçons que leur avait faites avec tant de politesse le j)récepteur de M^' le duc de Bourgogne.

Une fois les esprits irrités, rien ne put adoucir leur aigreur envers l'orateur. Tout les choque en son discours, tout leur déplaît eu sa personne, tout augmente leur antipathie pour lui. S"il les désigne clairement, ils sont offensés de la malignité de ses louanges; s'il ne les désigne pas en les louant, ils se plaignent d'éloges qui s'appli-

(1) Notice biorjraphique sur la Fontaine, par P. Mesnard, p. 187-188.

quent à tout le monde. S'il parle d'un seul homme, qui au dou des langues joint le double talent de savoir avec exactitude les choses anciennes et de narrer celles qui sont nouvelles avec autant de simplicité que de vérité, il n'a pas besoin d'en dire plus, c'est Eusèbe lienaudot ; on sait pourquoi la Bruyère le signale à l'admiration publique : la lettre de Pontchartrain a fait ce miracle. Quant aux orateurs diserts qui ont semé dans la chaire (1) tontes les fleurs de l'éloquence, et qui avec une saine morale ont employé tous les tours et toutes les finesses de la langue ; quant aux érudits qui vont fouiller dans les archives de l'antiquité et eu retirent des choses ensevelies dans l'oubli, sans jamais s'égarer d'une année, quelquefois d'un seul jour sur tant de siècles ; quant aux hommes habiles, pleins d'esprit et d'expérience, qui placent heureusement et avec succès dans les négociations les plus délicates les talents qu'ils ont de bien parler et de bien écrire; quant aux autres enfin, qui prêtent leurs soins et leur vigilance aux afi:aires publiques après les avoir employés aux judiciaires avec une égale réputation, tous se trouvent au milieu de vous, dit-il, et je souffre à ne pas les nommer. » Comme il devait observer en ce moment la physionomie de ceux cpii auraient voulu être nommés! Pour ne pas fatiguer leur j^atience, il continue : « Si vous aimez le savoir joint à l'éloquence, vous n'attendrez pas longtemps : réservez seulement toute votre attention pour celui qui parlera après moi. Que vous manque-t-il enfin ? Vous avez des écrivains habiles en l'une et l'autre oraison ; des poètes en tout genre de poésies, soit morales, soit chrétiennes, soit héroïques, soit galantes et enjouées ; des imitateurs des anciens ; des critiques austères ; des esprits fins, délicats, subtils, ingénieux, propres à briller dans les conversations et dans les cercles. Encore une fois à quels hommes, à quels grands sujets m'associez-vous ?» La Bruyère avait déjà posé cette question après avoir fait les jiortraits de la Fontaine , Boileau, Racine, Bossuet et Fénelon. On la comprenait alors; il parlait sérieusement. Mais ici, après avoir mis en tas et pêle-mêle tous ces beaux esprits vaniteux qui ne demandent qu'à être distingués du reste des mortels, que signifie cette question : « A quels grands sujets m'associez-vous ? » Il n'y avait pas deux ans qu'on l'avait écarté, éloigné, chassé de l'Académie comme le geai paré des plumes

(1) Chap. XV, n™ 1, 9, 18. 21, 22, 23.

du paon ; maintenant il raille ces paons qui l'avaient insulté sur leurs fauteuils, même ce glorieux doyen qui se pavanait sous le dais et dans la pourpre et se croyait un homme éloquent ; ou du moins il les accable de compliments qui les humilient.

S'il n'eût pas félicité le digne neveu de Pontchartrain qui venait d'être tant applaudi, sa vengeance n'eût paà été complète. « Avec qui daignez-vous aujourd'liui me recevoir ? Après qui vous fais-je ce public remerciement ? Il ne doit pas néanmoins, cet homme si louable et si modeste, appréhender que je le loue :si proche de moi, il aurait autant de facilité que de disposition àm'iuterrompre. Je vous demanderai plus volontiers : « A qui me faites-vous succéder ?» A un homme qui acait de la vert,u. » C'était donc un titre académique que d'avoir de la vertu, surtout quand ou n'eu avait pas d'autres (1). La Bruyère était heureux de le constater. Alors il fait sérieusement l'éloge de la vertu de M. l'abbé de la Chambre, sans oublier son mérite héréditaire : car cet homme si pieux, si tendre, si charitable, curé de Saint-Barthélémy, était le fils de Cureau de la Chambre, auteur des Caractères des passions, que notre moraliste n'estimait guère (2) ; de ce médecin du chancelier Ségnier, qui l'avait pris, ainsi que l'Académie française, sous sa protection. L'éloge du chancelier par la Bruyère est grave, doux et facile comme ce vieux magistrat, mais il ne sert que de transition à l'éloge du nouveau protecteur dont l'Académie était si fière, et que le moraliste ne pouvait traiter légèrement : c( Avec quelle bonté, avec quelle humanité ce magnanime prince vous a-t-il reçus! N'en soyons pas surpris, c'est son caractère : le même, Messieurs, que l'on voit éclater dans toutes les actions de sa belle vie, mais que les surprenantes révolutions (3) arrivées dans un roj^aume voisin et allié de la France ont mis dans le plus beau jour qu'il pouvait jamais recevoir. »

La Bruyère était au point le plus dititicile de son discours ; ses ennemis dressèrent l'oreille : comment allait-il s'en tirer? Il raconta simplement ce qu'il avait vu de la réception fort touchante du roi et de la reine d'Angleterre par Louis XIV. Mais que va dire le maître de politique de M. le Duc des desseins du roi dans la guerre

(1) Cf. notre chap. XXXV.

(2) Cf. Discours sur Thfophraste.

(3) Les révolutions d'Angleterre,

qu'il soutient contre l'Euroiîe entière? — « Si le roi soutient cette lonuue guerre, n'eu doutons pas, c'est pour nous donner une paix heureuse, c'est pour l'avoir à des conditions qui soient justes et qui fassent honneur à la nation, qui ôtent pour toujours à l'ennemi l'espérance de nous troubler par de nouvelles hostilités. Que d'autres publient, exaltent ce que ce grand roi a exécuté, ou par lui-même, ou par ses capitaines, durant le cours de ces mouvements dont toute l'Europe est ébranlée : ils ont un sujet vaste et qui les exercera longtemps. Que d'autres augurent, s'ils le i)euvent, ce qu'il veut achever dans cette campagne. Je ne i)arle que de son cœur, que de la pureté et de la droiture de ses intentions. » Ainsi la Bruyère sans se compromettre sort du passage dangereux. — Mais comment ose- 1- il parler des intentions du roi ? — « Elles sont connues, elles lui échappent. On le félicite sur des titres d'honneur dont il vient (1) de gratifier quelques grands de son État : que dit-il 'i Qu'il ne peut être content quand toiis ne le sont pas, et qu'il lui est impossible que tous le soient comme il le voudrait. Il sait. Messieurs, que la fortune d'un roi est de prendre des villes, de gagner des batailles, de reculer ses frontières, d'être craint de ses ennemis (2); mais que la gloire du souverain consiste à être aimé de ses peuples, en avoir le cœur, et par le cœur tout ce qu'ils possèdent. » Et alors la Bruyère fait une bergerie, c'est-à-dire une peinture de l'âge d'or, mis à la portée des Français du dix-se2)tiènie siècle (3) ; le roi, dit-il, regardait ses provinces éloignées et ses provinces voisines avec des yeux tendres et pleins de douceur. Voilà l'attitude qu'il prête à Louis XIV, au moment le plus terrible de la guerre de la ligue d'Augsbourg : quand la France succombe sons les fardeaux dont on l'accable (4), il prétend que le roi veut rendre à ses peuples avec la paix et les fruits de la paix la joie et la sérénité. Lorsque Bayle lut eu Hollande le discours de la Bruyère (5), il le trouva a d'un style fort singulier, [jcu conforme aux règles du déga.gement des périodes et des équivoques de nos nouveaux grammairiens, mais plein d'idées qui en peu de mots renferment de grands objets ».

(1) Màmnrts de Danr/mu, t. IV, p. 281, 282.

(2) Chap. s, n's 26, 27, 28, 31.

(3) Chap. X, n» 21.

(4) Chap. X, n" 20.

(5) Lettre de Bayle à J.-A. Tuvretini, ou Janicon , tirée d'un mùmoire de M. Janet. Cf. p. 7G1I, juin 1875, Séances et traraux de l'Académie des sciences morales et politiques.

Alors la Bruyère loue Pontcliartrain comme M. de Tourreil ne l'avait pas loué. « C'est pour arriver à ce comble de ses souhaits, la félicité commune, qiie le roi se livre aux travaux et aux fatigues d'une guerre pénible, qu'il essuie rinclémence du ciel et des saisons, qu'il expose sa personne, qu'il risque une vie heureuse : voilà son secret et les vues qui le font agir; ou les pénètre, on les discerne par les seules qualités de ceux qui sont en place et qui l'aident de leurs conseils. Je ménage leur modestie : qu'ils me permettent seulement de remarquer qu'on ne devine point les projets de ce sage prince; qu'on devine au contraire, qu'où nomme les personnes qu'il va placer (1), et qu'il ue fait que confirmer la voix du peuple daus le choix qu'il fait de ses ministres. Il ne se décharge pas entièrement sur eux du poids de sesaffaires; lui-même, si je l'ose dire, il est son priucipal ministre. Toujours appliqué à nos besoins, il n'y a ponr lui ni temps de relâche ui heures privilégiées, déjà la nuit s'avance, les gardes sont relevées aux avenues de sou palais, les astres brillent au ciel et font leur course ; toute la nature repose, privée du jour, ensevelie dans les ombres ; nous reposons aussi, tandis que ce roi, retiré dans son halustre, veille seul sur nous et sur tout l'État. Tel est. Messieurs, le protecteur que vous vous êtes procuré, celui de ses peuples. » Qaand la Bruyère écrivit et prononça ce discours, le roi n'était pas à Versailles, il était encore en Flandre à la tête de son armée ; mais Pontcliartrain, chargé de Tadministration générale des affaires, ne voulait pas qu"ou parût s'apercevoir de l'absence du roi. Il sut gré à la Bruyère d'avoir dit qu'il n'y avait pas de premier ministre, et d'avoir si bien ménagé uon seulement sa modestie, mais encore toutes les délicatesses de sa politique, en attribuant au roi seul la protection des peuples.

Il y avait quelque ridicule dans l'affectation de l'Académie à nommer sans cesse le roi son protecteur, comme s'il ue l'était pas aussi de tous ses sujets ; la Bruyère profita de l'occasion pour régler ses comptes avec messieurs les académiciens, ti Vous m'avez admis daus une compagnie illustrée par une si haute protection. Je ue le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et dans son intégrité, je veux dire de la devoir à votre senl choix ; et j'ai mis votre choix à tel prix, que je n'ai pas osé en blesser, pas môme en effleurer la liberté, par une importune sollicitation.» Voilà

(1) Chap. X, n" eS.

548 LA BRUYEKE

ce que Th. Corneille ne pouvait supporter. ]\Iais la Bruyère contiuua saus s'émouvoir du dépit (1) des Tliéoliakles; et prit même un plaisir dont nous voudrions douter à provoquer et à braver les colères de leur vanité outrairée. c< J'avais une juste défianix» de moi-même, je sentais de la répugnance à demander d'être préféré à d'autres qui pouvaient être choisis. J'avais cru entrevoir, Messieurs, une chose que je ne devais avoir aucune peine à croire, que vos inclinations se tournaient ailleurs, sur un sujet digue, sur un homme rempli de vertus, d'esprit et de conuaissances, qui était tel avant le poste de cunliauce qu"il occupe, et qui serait tel encore s"il ne l'occupait plus. Je me sens touché , non de sa déférence, je sais celle que je lui dois, mais de l'amitié qu"il m'a témoignée jusques à s'oublier en ma faveur. Un père mène son fils à un spectacle : la foule y est grande , la porte est assiégée ; il est haut et robuste, il fend la presse ; et comme il est près d'entrer, il pousse sou fils devant lui, qui, sans cette précaution, ou n'entrerait point, ou entrerait tard. Cette démarche d'avoir supplié quelques-uns de vous, comme il a fait, de détourner vers moi leurs suffrages, qui pouvaient si justement aller à lui, elle est rare, puisque dans ces circonstances elle est uuique, et elle ne diminue rien de ma reconnaissance envers vous, j)uisque vos voix seules, toujours libres et arbitraires, donnent une place dans l'Académie. » Jamais les académiciens qui avaient malgré eux voté en faveur de la Bruyère, pour obéir à Poutchartrain, ne pardonnèrent cette moquerie au plus indigne et au plus ingrat de leurs confrères. Eh! qu'importe à M. de la Loubère, homme fin et entendu, pourvu qu'il entre dans leur illustre compagnie? Si M. de la Bruyère se moque de lui eu le comparaut à un père ([ni mène son fils à un spectacle, c'est qu'il le considère déjà comme un académicien. Le chansonnier diplomate tirait autant de vanité que de distinction d'avoir su par sou industrie faire son chemin en tous paj's (~).

Il restait encore dans cette coupe de vérités amères que la Bruyère avait préparée pour messieurs de l'Académie une dernière goutte de lie àboire, la jilns amère de toutes. « Cette place à l'Académie, vous me l'avez accordée, Messieurs, et de si bonne grâce, avec un consentement si unanime, que je la dois et la veux tenir de votre seule magnificence. Il n'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité.

(1) Mercure ijnlani, p. 273 du a'' de juin 1G93.

(2) Chap. Il, n" 'JU.

ni favpnr qui aient pu vous plier à faire ce choix : je n"ai rien de toutes ces choses, tout me manque. Un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses et maligoes applications pouvaient me nuire auprès des personnes moins équitables et moins éclairées que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. Quel moyen de me repentir jamais d'avoir écrit? y> Le discours finit sur cet aveu plein de malice. On comprend que les académiciens n'aient point applaudi la Bruyère comme ils avaient applaudi l'abbé Bignon.

En lisant aujourd'hui le discours de Charpentier, on sent encore l'embarras où il était pour répondre à la Bruyère. Ainsi qu'il y était obligé, il répond d'abord à l'abbé Bignon. Une petite page lui suffit pour vanter les qualités personnelles du jeune récipiendaire : il ne parle pas de ses ouvrages, puisqu'il n'avait rien écrit. 11 s'étend pendant six grandes pages sur les talents et les ouvrages de ses ancêtres, et sur les mérites de tonte sa famille. Ensuite il entonne un hymne de louanges en l'honneur de l'Académie , et s'efforce pendant quatre pages de prouver qu'elle a seule le droit de louer Louis XIV, son protecteur. Deux petites pages sèches et froides suffisent pour féliciter la Bruyère d'être admis dans son sein. Il considère le moraliste comme un traducteur et un imitateur de Théophraste; naturellement il donne sa préférence à l'auteur des Caractères grecs. «Théophraste, dit-il, a traité la chose d'un air plus philosophique : il n'a envisagé que l'universel ; vous êtes plus descendu dans le particulier. Vous avez fait vos portraits d'ajn-ès nature ; lui n'a fait les siens que sur une idée générale. Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours : mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés. Cependant il vous sera toujours glorieux d'avoir attrapé si parfaitement les grâces de votre modèle, que vous laissiez à douter si vous ne l'avez pas surpassé. » C'est pounpioi l'Académie a reçu la Bruyère, afin qu'il fût vme preuve vivante que les écrivains modernes, comme disait Perrault, peuvent égaler et même surpasser les anciens. Théodecte termine son discours en célébrant d'une voix tonnante la gloire littéraire du siècle de Louis le Grand.

Cela ne suffisait pas pour apaiser ceux que la Bruyère avait si

cruellement offensés. Charpentier avait plutôt aigri leurs peines eu voulant les soulager, et ses vaines consolations n'avaient été pour eux que des amertumes nouvelles. « Il est vrai que le discours de la Bruyère déplut beaucouji. Ceux même qu"il avait le plus loués s'en plaignirent, par considération pour ceux qu'il avait laissés dans l'oubli. » Ainsi pariait l'abLé d'Olivet vers le milieu du dix-liuitième siècle , quand toutes les passions soulevées par ce discours étaient endormies et toutes les rancunes éteintes ; mais au dix-septième siècle, dans le feu de la colère on s'exprimait plus vivement. «Tout le monde disait, écrit l'abbé Bourdelot (1), que M. l'abbé Biguon fit assez bien et la Bruyère très mal. » Quelques-uns, qui avaient assisté à la séance, dirent sèchement, en sortant, que M. de la Bruyère avait fait des caractères, pour laisser entendre qu'il avait fait des portraits ou des satires personnelles ; et l'on se crut autorisé par ce discours, oh il y a vraiment des portraits et « des caractères qui louent », à ne voir que des portraits satiriques dans le livre sur les mœurs de ce siècle. Jamais on ne fabriqua plus de clefs qu'en ce moment. Ce fut une véritable débauche de fausses et malignes applications. On savait que rien ne pouvait être plus désagréable à l'auteur : c'était un moyeu trop facile de se venger de lui et de sou discours. Pour les Théobaldes les Caractères devinrent un objet de dérision à la ville et à la cour.

K Je viens d'entendre, a dit Théobalde, une yrande tilulne hannujue qm m'a fait bâiller vingt fois , et qui m'a ennuyé à la mort. Voilà ce qu'il a dit, et voilà ensuite ce qu'il a fait, lui et peu d'antres qui ont cru devoir entrer dans les mêmes intérêts. Ils partirent pour la cour le lendemain de la prononciation de ma harangue ; ils allèrent de maisons en maisons ; ils dirent aux personnes auprès de qui ils out accès que je leur avais balbutié la veille un discours oii il n'y avait ni style ni sens commun, qui était rempli d'extravagances, et uue vraie satire. Revenus à Paris , ils se cantonnèrent en divers quartiers, où ils répandirent tant de venin contre moi, s'acharnèrent si fort à dift'amer cette harangue, soit dans leurs conversations, soit dans les lettres qu'ils écrivirent à leurs amis dans les provinces, eu dirent tant de mal, et le persuadèrent si fortement à qui ne l'avait pas entendue, qu'ils crurent pouvoir insinuer au puldic, ou que les caractères faits

(I) C'est le neveu du médecin de Condé.

de la même maiu étaient mauvais, ou que s'ils étaient bons, je n'en étais i^as l'auteur, mais qu'une femme de mes amis m'avait fourni ce qu'il y avait de plus supportable. » On a beaucoup discuté pour savoir quelle était cette femme. Suivant nous, dans l'esprit des Théobaldes, c'est M"" de la Fayette, qui venait de mourir, dont le nom était alors dans toutes les bouches et qu'on avait accusée jadis d'avoir fait une partie des Maximes de la Rochefoucauld. On pourrait aussi nommer ici M"° de Scudéry, dont les ouvrages sont pleins de caractères semblables à ceux qu'on prétendait trouver dans la Bruyère. Mais selon la Bruyère, peu importe : c'est faire trop d'iionneur au paradoxe des Théobaldes que de lui supposer la moindre vérité. Peut-être les Théobaldes eux-mêmes ne tenaient-ils pas beaucoup à leur hypothèse. Tout ce qu'ils ont voulu dire, c'est que la Bruyère avait fait de mauvais caractères, et qir'il était incapable d'en faire de bons. En effet, ils prononcèrent aussi, continue-t-il, que je n'étais pas capable de riea faire de suivi, pas même la moindre préface : tant ils estimaient impraticable à un homme même qui est daus l'habitude de penser, et d'écrire ce qu'il pense, l'art de lier ses pensées et de faire des transitions.

c< Ils firent plus : violant les lois de l'Académie française, qui défend aux académiciens d'écrire ou de faire écrire contre leurs coufrères, ils lâchèrent sur moi deux auteurs associés à une même gazette ; ils les animèrent, non pas à publier contre moi une satire fine et ingénieuse, ouvrage trop au-dessous des uns et des autres, /âf/fe à manier et dont les moindres esprits se trouvent capables, mais à me dire de ces injures grossières et personnelles, si difficiles à rencontrer, si péuibles à jirononcer ou à écrire, surtout à des gens à qui je veux croire qu'il reste encore quelque pudeur et quelque soin de leur réputation. » Il s'agit ici de l'article qui parut dans le numéro de juin 1693 du Mercure galant. « Qaand j'ai à vous rendre compte du succès qu'eut le compliment que M. de la Bruyère fit à l'Académie, votre surprise sera grande de me voir sortir de mon caractère ; mais j'espère que vous voudrez bien me faire la grâce de suspendre votre jugement jusqu'à la fiu de cet article. M. de la Bruyère a fait une traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint uu recueil de portraits satiriques, dont la plupart sont faux, et les autres tellement outrés, qu'il a été aisé de reconnaître qu'il a voulu faire réussir son livre à force de dire du mal de son prochain... Ce n'est qu'un amas de pièces détachées , qui

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ne peut faire connaître si celui qui les a faites, aurait assez de génie et de lumières pour l)ien conduire un ouvrage qui serait suivi. Rien de plus aisé que de faire trois ou quatre pages d'un portrait, qui ne demande point d'ordi'e, et il n'}- a point de génie si l>orné qui ne soit capable de coudre ensemble quelques médisances de sou prochain, et d'y ajouter ce qui lui parait capable de faire rire. Ainsi il n'y a pas lieu du croire qu'un pareil recueil, qui choque les bonnes mœurs, ait fait obtenir à M. de la Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint les antres dans son amas d'invectives ; et dans le discours qu'il a l^rononcé, il s'est peint lui-même, et ain'ès avoir tâché de prouver que les places de l'Académie ne se donnaient qu'au mérite, il a dit que la sienue ne lui avait coûté aucunes sollicitations, aucune démarche, quoiqu'il soit constant qu'il ne l'ait obtenue que par les plus fortes brigues qui aient jamais été faites... Je suis fâché du chagrin que cet article pourra donner à M. de la Bruyère. Cependant, je le répète, il aura tort s'il se plaint, puisque c'est lui qui est l'agresseur. Quand il calomnie toute la terre, il ne doit pas vouloir empêcher une légère ébauche de ce qu'on lui répondra, s'il réplique ou s'il ajoute le moindre mot dans son livre à ce que sa vanité lui fait dire de gaieté de cœnr contre moi, qui ne me suis rendu digne par aucun endroit des plaisanteries qui l'ont réjoui. Quand on insulte les autres, il faut être préparé à tont, et ne pas donner la comédie au public eu se fâchant comme des enfants, qui ont souvent peur quoiqu'on ne fasse que les regarder. » On voit bien que de Visé est sorti de son caractère. Dans son enipoi'tement, il nous donne une foule de détails bien curieux sur la Bruyère, sur le succès de sa première édition, sur les critiques de Longepierre, homme de lettres du comte de Toulouse, sur les etforts que l'on fit auprès du roi pour intéresser sa piété en faveur des honnêtes gens et des bonnes mœurs contre les j)rivilèges de la médisance et de la satire, enfin sur la llrponse au-'' ('aractires des ?«&'«;■.« ^ commencée en 1689, et qu'il fallut abandonner en 1690 après la mort de M""" la Danpiiine. L'article, comi>osé par Tiioraas Corneille et de Visé, finit i)ar une menace qui n'intimida point la Bruyère, « de le châtier plus sévèrement, s'il osait leur répondre le moindre mot ». Les Théobaldes avaient là de bien mauvais défenseurs.

« lis sont encore allés plus loin ; car jialliant d'une i)oliti(iue zélée le chagrin de ne se sentir pas à leur gré si bien loués et si longtemps que chacun des autres académiciens, ils ont osé faire des ap-

plications délicates et daugereuses de l'endroit de ma harangue où, m'exposant seul à prendre le parti de toute la littérature contre leurs plus irréconciliables ennemis, gens pécuuieux, que l'excès d'argent ou qu'une fortune faite par de certaines voies, jointe à la faveur des grands, qu'elle leur attire nécessairement, mène jusqu'à ime froide insolence, je leur fais à la vérité à tous une vive apostrophe, mais qix'il n'est pas permis de détourner de dessus eux pour la rejeter sur nu seul, et surtout autre. » Nous avons vu quels étaient ces gens pécunienx, ces financiers les plus irréconciliables ennemis de la littérature. Inutile de revenir sur ce point, mais quel était cet homme seul, et tout autre, qu'on l'accusait d'avoir pris à partie dans cet endroit de sa harangue où il le compare à Richelieu? N'était-ce pas le contrôleur général des finances et ministre de la marine, M. de Poatchartrain? A qui pouvait-on faire, si ce n'est à M. de Pontehartraiu, ces applications délicates et dangereuses? Dès lors la Bruyère était plus coui)able que M. de Tourreil, puisque, au lieu de louanges méritées, il adressait à son protecteur les reproches les plus sanglants et les plus injustes. En effet, par ce tour ingénieux, Poutchartrain était représenté comme un ministre ennemi des gens de lettres et de l'Académie, comme un politique ambitieux, contempteur de la vertu et de toute association qui ne ronle pas sur les établissements et sur l'intérêt; comme un de ces hommes qui savent les affaires sans avoir jamais étudié, se moquent de l'utilité des sciences, paraissent ne rien devoir aux autres, mais puisent tout de leur propre fonds. Quel amas d'invectives et de mensonges! Assurément, puisqne l'on avait supprimé à l'impression l'éloge que M. de Tourreil avait fait de M. de Pontehartraiu, il fallait supprimer tout le discours de la Bruyère, qui n'était qu'une satire odieuse et criminelle. L'abbé Biguon, dit la Bruyère, « fut prié, sollicité, persécuté de consentir à l'impressiou de sa harangue par ceux qui voulaient supprimer la mienne et en éteindre la mémoire ; mais il leur résista toujours avec fermeté. Il leur dit qu'il 7ie pouvait ni 7ie devait approuver une distinction si odieuse qiiils voidaient faire entre lui et moi; que la préférence qu'ils donnaient à son discours avec cette affectation et cet empressement qu'ils lui marquaient, bien loin de l'obliger, comme ils pyouvaient le croire, lui faisait au contraire une véritable jiei ne ; que deux discours également innocents, prononcés dans le ■même jour, devaient être imprimés dans le même temps. Il s'expliqua ensuite oliligeamment, en public et en particulier, sur

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le violent chagrin qu'il ressentait de ce que les deux auteurs de la gazette que j'ai cités, avaient fait servir les louanges qu'il leur avait plu de lui donner à un dessein formé de médire de moi, de mou discours et de mes Caractères; et il me fit, sur cette satire injurieuse, des ex2)lications et des excuses qu'il ne me devait point. »

S'il faut en croire certaines chansons de cette époque (1), les vengeurs de la gloire de Corneille demandèrent à l'Académie de supprimer au moins, dans le discours de la Bruyère, le passage où il sacrifiait à Eacine Corneille, le grand Corneille, qui dans la poésie dramatique eftaçait tous les autres noms. Des épigrammes racontent que le dévot Racine repoussa vivement cette prétention des Théohaldes ; un commentateur ajoute : « Bénigne Bossuet vint dire à l'Académie que M. Racine ne paraîtrait plus à ses séances et se plaindrait au roi, si le discours de M. de la Bruyère n'était pas imprimé dans son entier. » Mais tout cela, ce sont des chansons. La Bruyère rapporte lui-même : « L'Académie, assemhlée extraordinairement, adopta ma harangue, la fit imprimer par son libraire et la mit dans ses archives. »

Le plus grand danger pour la Bruyère ne venait pas de l'Académie, ce Je ne sais si vous avez lu le remerciement de M. de la Bruyère à l'Académie; il a fait du liruit ici (à Versailles) ; il a été lu à un diner du roi à Marly. Il y a quelques portraits assez vivement toucliés. » Cette nouvelle, que nous trouvons dans une lettre de Bourdelot à l'aljhé jSicaise en date du 2-5 juillet 1693 (2), se trouve confirmée par les Dépêches du Parnasse, ou la Gazette des savants, que V. Blinutoli publiait à Genève. Ou était alors dans une saison extrêmement soupçonneuse. L'on avait cru que Louis XIV, qui se trouvait en Flandre à la tète de deux ai-mées, allait écraser Guillaume d'Orange, qui s'était retranché dans son camp de l'abbaye du Park près de Louvain : mais il avait subitement pris le parti d'envoyer Monseigneur le Dauphin avec une armée en Allemagoe, et il était revenu à Versailles avec les dames le 26 juin, laissant au maréchal de Luxembourg une armée suflîsaute pour contenir le prince d'Orange. Le roi était convaincu comme il l'écrivit à Monsieur, son frère, que ce parti jiouvait plus efficacement procurer le rétablissement de la paix que tout

(1) Cf. Chamomikr Maurepa.i, t. VII, fol. 431-449.

(2; Bibliothèque nationale, Mss. fonds français, n» 9360, publiée par Servois. — Ed. Foumier, p. 202.

antre qu'il aurait pu prendre, quelque éclatant qu'il pût être. ce L'effet de cette retraite, dit Saint-îSimou (1), fat iiicroj-able, jusque I^armi les soldats, et même parmi les peuples. Luxembourg, au désespoir de voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à genoux devant le roi et ne put rien obtenir. M"° de Maintenon craignait les absences du roi ; ses larmes et ses lettres l'emportèrent sur les plus puissantes raisons d'État. Les ennemis ne purent cacher leur surprise et leur joie. Tout ce qui revenait des ennemis n'était guère plus scandaleux que ce qui se disait dans les armées , dans les villes, à la cour même, par des courtisans ordinairement si avides de se retrouver à Versailles, mais qui se faisaient honneur d'eu être honteux. » Les plus mauvais bruits circulaient de tous cotés, lorsque le roi se fit lire à Marly le discours de la Bruyère à l'Académie française, sinon tout entier, au moins les passages que l'on avait crus capables de blesser Sa Majesté ou M™" de Maintenon. Heureusement on n'y trouva rien à dire : et « Marly, où la curiosité de l'entendre s'était répandue (2), n'a point reteuti d'applaudissements que la cour ait donnés à la critique qu'où eu avait faite. » Désormais, pendant que le roi, retiré daus son balustre, veillera sur tout l'État, la Bruyère pourra dormir en repos.

M. le Prince, laissant à l'armée de Flaudre M. le Duc et le prince de Conti, était revenu avec le roi et les dames. Pendant quelque temps il dut être inquiet sur la manière dont on prendrait à la cour les considérations politiques de la Bruyère dans son discours à messieurs de l'Académie ; je suppose qu'il fit plus d'une critique à l'homme de lettres de la maison de Condé : il se flattait d'être un homme de goût (3), capable de juger les ouvrages de littérature et de marquer aux écrivains le ridicule de leurs écrits. Mais quand il apprit que la Bruyère, accusé à Versailles, avait été acquitté à Marly, il ne pouvait pas décemment se montrer plus difficile que le roi et M"" de Maintenon. Heureux de voir que, dans un moment si périlleux, la Bruyère ne lui eût attiré sur les bras aucune aflaire désagréable , il reconnut l'innocence de la harangue académique, et se coutenta de faire quelques critiques littéraires, par acquit de conscience. C'est ainsi.

(1) Saint-Siméon, éd Boislisle, t. I, p. 229, 230.

(2) Préface du discours.

(3) Souveii'u'S du président Bouhier.

j'imagine, que le discours de la Brn3'èr6 (1) c( sut frauchiv Chantilly, écueil des mauvais ouvrages ».

Tout le monde voulut lire le fameux discours. Deux libraires ont plaidé à qui Timprimerait : E. Micliallet, éditeur de la Bruyère, et Coignard, libraire-imprimeur de l'Académie. Ils l'imprimèrent tous les deux, et le public les mit d'accord eu enlevant les deux éditions : ils finirent par faire un accommodement. Il fallut bien reconnaître aussi que le discours tant décrié par les Théobaldes avait moins mal réussi dans le public que les Théobaldes ne l'avaient espéré. « Paris, à qui on l'avait promis mauvais, satirique, insensé, se plaignit qu'on lui avait manqué de parole. » Le jugement de la cour et de la ville, dse grands et du peujjle, parut favorable à la Bruyère : que pouvait-il désirer de plus? Il proi)hétisa. « Je vois les temps, le iniblic me permettra de le dire, où ce ne sera pas assez de l'approbation qu'il aura donnée à un ouvrage pour en faire la réputation : pour y mettre le dernier sceau, il sera nécessaire que certaines gens le désapprouvent, qu'ils y aient bâillé. »

Mais ces « certaines gens », furieux d'avoir été trompés, joués, bei*ués et persiflés, voulurent se venger sur M. de la Loubère. Le jour de son élection, sur 21 académiciens présents, il y eut 8 boules noires; s'il y avait eu une seule boule noire de plus , M. de la Loubère était, d'a2)rès les statuts, à tout jamais exclu de l'Académie française. Il fut reçu néanmoins (24 août); mais, comme dit une chanson, c'est un impôt que Pontchartrain vent mettre sur l'Académie. A quelque temps de là, après l'élection du traducteur Goiband Dubois, ancien maître à danser (novembre 1()93), le président Eose, en faisant part à ses collègues de l'approbation du roi, ajoutait (2) : « Je ne dois vous laisser ignorer une circonstance qui semble mériter une sérieuse attention pour laveuir, c'est la joie que le roi a témoignée d'apprendre que vos suffrages ont été libres, et sans mélange de la moindre cabale ni recommandation étrangère. »

Quant à la Bruyère, qui voyait si bien les fautes d'autrui, il put aussi reconnaître les siennes. Boileau (3) eut le courage de lui dire que (S. son discours était mauvais, quoique d'ailleurs très ingénieux et

(1) Préface du discours :'i l'Académie.

(2) Histoire de l'Académie, par P. Mesnard, p. 40.

(3) Bolœatia, ou Entretiens de M. de Losmc de Monchesnay avec M. Despréaux. Œuvres de Boileau, édition Saiut-Marc, 1747, t. V, p. 77.

imrfaiteraeut écrit, en effet, rélor|nence ne consiste pas seulement à dire de belles choses ; elle tend h persuader, et pour cela il faut dire des choses convenables aux temps, aux lieux et aux personnes^». A notre avis, c'est par là que la Bruyère avait maurpjé. Il avait pris le discours de Fénelou pour modèle ; mais combien, à ce point de vue, ne lui était-il pas demeuré inférieur en élévation, en, facilité, en politesse! M. de la Loubère fut offensé du rôle ridicule que la Bruyère lui avait fait jouer en le compaxant à un père qui mène son fils au spectacle; il ne pouvait pas se plaindre du compliment que le moraliste lui avait adressé en pleine Académie, de s'être oublié en sa faveur ; mais il ne le lui pardonna jamais. Ou ne se moque pas ainsi des gens en face, si l'on ne veut pas qu'ils s'en souviennent. Le fils de Pontchartrain, élève de Tourreil et de la Loubère, se fera un vrai plaisir de venger Tliéodote, Érophile et pent-être Zélie : il ne cessera de reprocher à son ami la Bruyère « ses agréables folies et ses divertissantes extravagances ».

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