‹ La Bruyère dans la maison de CondéChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Comparaison des caractères de la 8° édition avec la préface du discours à l'Académie. — Orgueil et modestie de la Bruyère. — Thomas Corneille et de Visé associés pour la rédaction du Mercure galant. — ilédiocrité de lem*s ouvrages. — Us dénigi'ent les ouvrages de mœui's qui réussissent. — « C'est médisance, c'est calomnie. y> Comment la Bruyère se justifie lui-même. — On reprend des endroits faibles de son livre. — Ou n'y en a-t-il pas ? — Statue équestre de Louis SIV par le Bemin. — Fontenelle, ou Cydias. — Charpentier et le caractère d'Arrias. — Protestation éloquente contre les clefs. — Antagora.», ou le chicaneur. — Le courtisan ambitieux : M. le Prince, M. de Vendôme et toute la cour fournissent différents traits à. ce caractère. — Arténice, M°"= la Duchesse ; Elvire, et la duchesse du ilaine. — Fagon, Esculape. — Irène vient le consulter. — Le marquis de Caretto, ou les charlatans. — Clitiphon ou de l'égoïsme, Gourville. — Des hommes de lettres, ou l'amour de la gloire. — La Bruyère reçoit de Bossuet d'éloquents conseils sur ce sujet : il renonce à écrire de nouveaux caractères et se prépare à mourir chrétiennement.

« Parcliemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole : honte de l'humanité (1). » « Notre bien amé Etienne Michallet... nous a fait représenter qu'en vertu de nos lettres patentes du 8 octobre 1687 pour dix années, il aurait imprimé un livre intitulé : les Caractères de IVdopJtraste traduits du grec, avec les caractères ou mœurs de ce siècle; lequel il désirerait faire réimprimer avec des augmentations considérables faites par l'auteur, même y joindre la harangue qu'il a prononcée à l'Académie française. — A ces causes... nous lui permettons et continuons par ces présentes de lui permettre d'imprimer et réimprimer ledit livre et augmentations cidessus... pendant le temps de dix années consécutives à commencer

(1) Chap. XI, n» 27, §2.

du jour de Texpiratioii de nos précédentes lettres de permission...» Ainsi Michallet était parvenu, non seulement à régulariser sa position avec les lois et règlements de la librairie, et à faire approuver les énormes augmentations que la Bruyère avait introduites dans les quatrième , cinquième , sixième et septième éditions , mais encore à justifier les augmentations cousidérables faites par l'auteur à la huitième édition, et à obtenir un privilège qui ne devait prendre fin qu'en 1707. Jusque-là il pouvait exploiter l'esprit de la Bruyère en pleine liberté : il eu avait le monopole.

Ce privilège fut enregistré le 4 du mois de mars 1094 ; d'où l'on a conclu que la huitième édition des Caractères ne fut imprimée qu'après cette date. L'impression commencée, on exigea de l'auteur qu'une main fût placée en marge de chacune des additions de la huitième édition , pour que les remarques nouvelles ne pussent pas échapper à l'attention du lecteur. La Bruyère ne le voulait pas , mais il s'y résigna et avertit le public que cette main était exigée de lui (1). « Lorsqu'on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l'on espère : est-on sûr d'avoir, on temporise, on parlemente, ou capitule (2). » Qu'est-ce donc que désirait la Bruyère? C'était, je siqipose, d'ajouter la préface à son discours : du moins il voulait répondre aux critiques du Mercure (jalant (3) sur son ouvrage des Mœurs et sur sa harangue à messieurs de l'Académie. La huitième édition et la préface du discours s'expli(j^uent l'une l'autre, et nous montrent comment travaillait notre auteur.

Les Théobaldes, dont le Mercure galant était l'organe officiel, reprochaient à la Bruyère son orgueil et son ingratitude : il se croyait digue du choix de l'Académie, et il n'avait pas adressé les remerciements qu'il devait. « J'en conviens, répondait-il; être au comble de ses vœux de se voir académicien ; protester que ce jour où l' on jouit pour la p remit'' refais d'un si rare bonheur est le jour le jAus beau de sa vie: douter si cet honneur qu'on vient de recevoir est une chose vraie ou eju'on ait sonijêe; espérer de puiser désormais à la source les plus jmr es eaux de r éloquence française ; n avoir accepté, rî avoir désiré une telle place que pour prof ter des lumières de tant de personnes si éclairées; promettre que, tout indigne de leur choix qu'on se reconnaît, on sej-

(1) p. 75 de la 8« éd.

(2) Chap. XI, n" 20.

(3) No de juiu 1G93.

ÔGO LA BRUYERE

forcera de s'en rendre digne : ceut autres formules de pareils complimeuts dout s'étaient servis, dans leurs discours de réception (1), Thomas Corneille, l'abbé Testu de Mauroy, l'abbé de Choisy, Foutenelle, Pavillon, Tourreil, l'abbé Biguon et bien d'autres, eout-elles si rares et si peu connues que je n'eusse pu les trouver, les placer et en mériter des applaudissements? »

Après avoir avoué son crime dans la préface de son discours académique, il insère dans son cliapitre Du tnérite personnel ses réflexions sur les accusations dont il était l'objet.

« La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief (2).

« Un extérieur simple est l'habit dos hommes vulgaires (3), il est taillé pour eux et sur leur mesure ; mais c'est une parure i)Our ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions (4) : je les compare à une beauté négligée, mais plus piquante.

« Certains hommes, contents d'eux-mêmes (5), de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples et les naturels : semblables à ces gens d'ime taille médiocre qui se baissent aux portes, de peur de se heurter. »

« En vérité ((»), je ne doute point que le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre, depuis quelques années, de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits. Ces oiseaux lugubres semblent, par leurs cris continuels, leur vouloir imputer le décri universel où tombe nécessairement tout ce qu'ils exposent an grand jour de l'impression : comme si on était cause qu'ils manquent de force et d'haleine, ou qu'on dût être responsable de cette médiocrité répandue sur leurs ouvrages. » Thomas Corneille et de Visé furent peu flattés d'être comparés à des corbeaux; que durent -ils donc penser des remarques suivantes ? « S'il arrive que les méchants vous haïssent et vous persécutent (7), les gens de bien vous

(1) M. Seivois a cite une partie de ces formules.

(2) Chap. II, n» 17, g 1.

(3) Chap. II, n» 17, g 2.

(4) Condi à Chantilhj, par le P. Rapin et par Santeul.

(5) Chap. Il, n» 17, g 3.

(6) Préface du discours i l'Académie.

(7) Chap. XV, n° 28.

conseillent de vous linmilier devant Dieu, pour vous mettre eu garde contre la vanité qui pourrait vous venir de déplaire à des geus de ce caractère ; de même si certains hommes, sujets à se récrier sur le médiocre, désapprouvent un ouvrage que vous aurez écrit, ou un discours que vous venez de prononcer en public, soit au barreau, soit daus la chaire, ou ailleurs, humiliez-vous : on ne peut guère être exposé à une tentation d'orgueil plus délicate et plus jirochaine. » — « Xous affectons souvent de louer avec exagération des hommes assez médiocres (I), et de les élever, s'il se pouvait, jusqu'à la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parce qiie leur gloire, ainsi partagée, offense moins notre vue, et nous devient plus douce et plus supportable. »

Ces deux auteurs associés à une même gazette, que la Bruyère comjiarait à des corbeaux, n'étaient plus jeunes. Il y avait longtemps que de Visé avait débuté dans la carrière (2) par la critique des ouvrages de Molière et surtout de l'École des fenivies; Thomas Corneille était encore plus vieux (3), mais il avait une vaste littérature et une mémoire prodigieuse, dit Voltaire : à eux deux, ils exerçaient avec le Mercure yalant un empire redoutable dans la république des lettres. « S'il s'imprime, dit la Bruyère (4), un livre de mœurs assez mal digéré pour tomber de soi-même efc ne pas exciter leur jalousie, ils le louent volontiers (o) (comme les Maximes galantes de Templéry), et plus volontiers encore ils n'en parlent point (G) (comme les Caractères de l'abbé Bordelon); mais s'il est tel que le monde en parle (comme les Caractères A.& la Bruyère, dont les ouvrages précédemment cités ne sont que de pâles copies), ils l'attaquent avec furie. Prose, vers, tout est sujet à leur censure, tout est en proie à une haine implacable, qu'ils ont conçue contre ce qui ose paraître dans quelque perfection et avec les signes d'uue approbation publique. On ne sait plus quelle morale leur fournir qui leur agrée : il faudra leur rendre celle de la Serre ou de Desmarets, et, s'ils en sont crus, revenir (7)

(1) Chap. XII, n» GO.

(2) Né en 1«40.

(3) Né en 1625.

(4) Préface du discours.

(5") Mercure r/alaiti , janvier 1C90, p. 32 ou 35.

(G) Journal des Saeants, 1G92, n» du 2ô février, p. 89 ou CS.

(7) Pédat/ofjïie chrétien, Paris, 1662, in-8^.

LA BiiuviîiiE. — T. II. 3G

aa Ficlugogue chrétien et à la Cour sairde (1). Il paraît une nouvelle satire (2) écrite contre les vices eu général, ([ui d'un vers fort et d'uu stj'le d'airain, enfonce ses traits contre l'avarice, l'excès du jeu, la chicane, la mollesse , l'ordure et l'hypocrisie, où personne n'est nommé ni désigné, où nulle femme vertueuse ne peut ni ne doit se reconnaître ; \\\\ Bourduloue en chaire ne fait poiut de peintures du crime ni plus vives ni plus innocentes : il n'importe, c'est médisance, c'est calomnie. Voilà depuis quelque temps leur unique ton, celui qu'ils emploient contre les ouvrages des mœurs qui réussissent. » La Bruyère défendait Boileau, qui avait couvert de ridicule (3) la Serre et Desmarets de Saint-Sorlin, comme Boileau avait défendu la Bruyère, qui avait révélé les ridicules des femmes de leur temps.

Voilà le sexe peint d'une noble manière,

Et Théophraste même, aidé de la Bruyère,

Ne m'en pourrait pas faire un plus riche tableau.

Boileau et la Bruyère étaient donc bien d'accord sur ce point; mais la Bruyère ne se laissait pas aveugler par l'esprit de parti. « Uu homme partial est exposé à de petites mortifications (4); car comme il est également impossible que ceux qu'il favorise soient toujours heureux ou sages, et que ceux contre qui il se déclare soient toujours en faute ou malheureux, il naît de là qu'il lui arrive souvent de perdre contenance dans le public, ou par le mauvais succès de ses amis, ou par une nouvelle gloire (|u':icquièrent ceux qu'il n'aime point. » Boileau fir, son ode sur la prise de Namur pour montrer que sa muse, dans son déclin, savait encore des sources inconnues à l'auteur de Saint- Paulin (5). Perrault put rire à l'aise de l'insuccès lyrique de Boileau. La Bruyère n'en dit jamais rien ; mais il s'était cru obligé de faire voir que la satire sur les femmes, où, comme dans les Caractères de ce siècle , personne n'était ni nommé ni désigné, renfermait (G) des peintures du crime ni plus vives ni moins innocentes ([ue les sermons des prédicateurs de ce temps-là.

(1) J.n Cour sainte , parle père Cassin; PariS; 16-3, in-S*^.

(2) 10" satire de Boileau , sur les femmes.

(3) Boileau, satire III, V. 176; satire IX, v. 72;épttre IX, v. 11; Art poétique, ch. ni, V. 1113, 204, 313-334; épigramme II. Lettre dé Kacine à l'auteur des Hérésies imaginaires.

(4) Chap. XII, n" 40.

(5) 3" partie du Parailéle des anciens et des modernes.

(I!) Cf. l'avis an lecteur de la satire sur les femmes par Boileau.

Bûiu'daloue aussi avait été accusé de médisance et de calomnie (1). Et cependant qui a mieux montré la lâcheté de ce vice odienx? ce Ou a trouvé moyen, dit-il (2), de le consacrer, de le changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, (|ui est le zèle de la gloire de Dieu. » Mais les Théobaldes n'avaient pas pommis un crime si noir aux yeux même de la Bruyère. Pourquoi, en effet, disaient-ils des ouvrages de mœurs qui avaient réussi : c< C'est médisance, c'est calomnie? » — « Ils y prennent tout littéralement, disait la Bruyère, ils les lisent comme une histoire, ils n'y entendent ni la poésie ni la figure; ainsi ils les condamnent; ils y trouvent des endroits faibles : il y eu a dans Homère, dans Piudare, dans Virgile et dans Horace; où n'y en a-t-il point? Si ce n'est peut-être dans leurs écrits. »

Tout est faible dans les ouvrages des écrivains médiocres ; mais les Théobaldes ne s'aperçoivent pas que, en décriant l'ouvrage de la Bruyère, ils eu font l'éloge par leurs critiques mêmes. Hs i)rennent des conceptions poétiques pour de l'histoire, des figures imaginées pour des portraits, tant ces caractères ont de la vie : je ne sais quel feu les anime, ou les entend parler, on les voit marcher; ils sont faits d'après la nature ; et la nature est l'œuvre de Dieu. « Tout est grand et admirable dans la nature (3) ; il ne s'y voit rien qui ne soit marqué au coin de l'ouvrier ; ce qui s'y voit quelquefois d'irrégulier et d'imparfait suppose règle et perfection. Homme vain et présomptueux! faites un vermisseau que vous foulez aux pieds, que vous méprisez ; vous avez horreur du crapaud, faites un crapaud, s'il est possible. Quel excellent maître que celui qui fait des ouvrages, je ne dis pas que les hommes admirent, mais qu'ils craignent! Je ne vous demande pas de vous mettre à votre atelier pour faire un homme d'esprit, un homme bien fait, une belle femme : l'entreprise est forte et au-dessus de vous ; essayez seulement de faire un bossu, un fou, un monstre, je suis content. »

llieu ne fait tant de plaisir à l'homme que l'imitation de la nature vivante; plus cette imitation est parfaite, plus il lui est agréable de la regarder dans les œuvres de la peinture, de la scul^jture et de la poésie. Mais quel homme peut imiter parfaitement les ouvrages de Dieu, surtout la nature humaine? La Bruyère ne pouvait pardonner

( 1 ) JI'"" de Sévigné, lettre du 25 décembre 1 67 1 .

(2) Sermon sur la médisance, 1'" partie. — Préface du discours à l'Académie.

(3) Chap. SVI, u" 46.

aux peintres et aux sculpteurs de préférer à la vérité, dans l'imitation de la nature humaine (1), une parure arbitraire, des draperies indifférentes, eu nu mot des fantaisies qui n'étaicut prises ni sur l'air ni sur le visage, et qui ne rappelaient ni les mœurs ni la personne; il était indigné de leur voir défigurer Louis XIV lui-même, de leur voir faire un Scythe, un Attila, de ce prince bon et magnanime. Eu 1(568, il était arrivé à Versailles une statue équestre du Bernin, qui fut l'objet des plus vives critiques. Le sculpteur italien avait représenté le roi de France avec les traits d'un conquérant romain, et dans l'attitude d'un ravageur des nations qui foule le monde sous les jiieds de son cheval. Personne ne pouvait reconnaître le ])rince luimain et bienfaisant avec cette physionomie dure et farouche d'un désespéré. Mais le cheval était si beau, si naturel, si vif, que le roi qui allait ordonner qu'on brisât ce marbre, se ravisa. Girardon corrigea un peu la statue, et le roi la fit 2:)lacer à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses. Ce n'était plus Louis XIV, roi de France; c'était le consul Marcus Cnrtius qui, pour sauver Rome sa patrie, se précipitait avec son cheval dans un gouffre de la terre entr'ouverte. « Bernin, dit la Bruyère (2), n'a pas manié le marbre ni traité toutes ses figures d'une égale force ; mais on ne laisse pas de voir, dans ce qu'il a moins heureusement rencontré, de certains traits si achevés, tout proches de quelques autres qui le sont moius, qu'ils découvrent aisément l'excellence de l'ouvrier : si c'est un cheval, les crins sont tournés d'une main hardie, ils voltigent et semblent être le jouet du vent; l'œil est ardent, les naseaux soufflent le feu et la vie; un ciseau de maître s'y retrouve en mille endroits ; il n'est pas donné à ses copistes ni à ses envieux d'arriver à de telles fautes par leurs chefs-d'œuvre : l'on voit bien que c'est quelque chose de manqué par un habile homme, et une faute de Praxitèle. »

« Mais qui sont ceux qui, si tendres et si scrupuleux, ne peuvent même supporter que, sans blesser et sans nommer les vicieux, on se déclare contre le vice? Sont-ce des chartreux et des solitaires? Sontce les jésuites, hommes pieux et éclairés? Sont-ce ces hommes religieux qui habitent en France les cloîtres et les abbaj-es ? Tous au contraire lisent ces sortes d'ouvrage, et en particulier et en public, à

(1) Chap. XIII, n" \!>.

( ■-') Pi'ùface du discours.

leurs récréations; ils en inspirent la lecture à leurs pensionnaires, à leurs élèves ; ils en dépeuplent les boutiques, ils les conservent dans leurs bibliothèques. N'ont-ils pas les premiers reconnu le jjlan et l'économie du livre des Caractères? N'ont-ils pas observé que, de seize chapitres qui le composent, il y en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner tous les obstacles qui affaiblissent d'abord et qui éteignent ensuite dans tous les hommes la conuaissauce de Dieu; qu'ainsi ils ne sont que des préparations au seizième et dernier chapitre, où l'athéisme est attaqué, et peut-être confondu; où les preuves de Dieu, nue partie du moins de celles que les faibles hommes sont capables de recevoir dans leur esprit, sont apportées ; où la providence de Dieu est défendue contre l'insulte et les plaintes des libertins? Qui sont donc ceux qui osent répéter contre un ouvrage si sérieux et si utile ce continuel refrain : C'est médisance, c'est calomnie? Il faut les nommer : ce sont des poètes ; mais quels poètes ? Des auteurs d'hymnes sacrés ou des traducteurs de psaumes ( 1 ) , des Godeaux ou des Corneilles? Non, mais des faiseurs de stances et d'élégies amoureuses (2), de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui fout une épigramme sur une belle gorge, et un madrigal sur une jouissance. Voilà ceux qui, par délicatesse de conscience, ne souffrent qu"im[iatiemment qu'en ménageant les particuliers avec toutes les précautions que la prudence peut suggérer, j'essaye, dans mon livre des Mœurs, de décrier, s'il est possible, tous les vices du cœur et de l'esprit, de rendre l'homme raisonnable et plus proche de devenir chrétien. Tels ont été les Théobaldes, ou ceux du moins qui travaillent sous eux et dans leur atelier, s

Le plus aimable des Théobaldes, celui qui avait le plus de talent et dont les raisonnements pénétraient le plus profondément dans l'esprit du public, méritait l'honneur particulier d'avoir son portrait dans le caractère, ou l'idéal du bel esprit.

« Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Eschine foulon, et Cydias bel esprit, c'est sa profession (3). Il a une enseigne, un atelier, des

(1) Godeau, évêque de Grasse, a traduit les Psaumes en vers français ; Corneille, l'Imitaiion de N.-S.J.-C.

(2) De Visé, Pavillon, Fontenelle, etc.

(3) Chap. V, n" 75.

56G LA DRUYERE

-ouvrages de commande, et des compaguous qui travaillent sons lui : il ne vous saurait rendre de plus d'un mois les stances (ju'ilvous a promises, s'il ne manque de parole à Dositbée, qui l'a engagé à faire une élégie ; nue idylle est sur le métier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui laisse espérer une riche salaire. Prose, vers, que voulezvous? Il réussit également eu l'uu et en l'autre. Demandez-lui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin daus les maisons comme homme rare et d'une ex(}uise conversation; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui, convenant de principes, et connaissant la raison ou la vérité qui est une , s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire : // me semble, dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce, que vous dites; ou : Je ne saurais être de notre opinion; ou bien : Ça, été autrefois mon entêtement, comme il est le vôtre, mais... il y a trois choses, ajoute-t-il, à considérer... et il en ajoute une quatrième : fade discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche queb^nes femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en oeuvre ses rares conceptions ; car soit qu'il ])arle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule : il évite uni(juemeut de donner dans le sens des autres, et d'être de l'avis de quelqu'un ; aussi attendil dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui-même, poirr dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes : il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est, eu

vio mot, nu composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la l)ourgeoisie et de la province, en qui uéanmoias ou n'aperf^oit rieu de grand que l'opinion qu'il a de lui-même. »

De Visé, Thomas Corneille, Perrault, etc., ont fourni divers traits à ce caractère ; mais l'abbé Trublet, neveu de Fouteuelle, a écrit dans ses mémoires sur la vie et les ouvrages de son oncle (1 ) : « Sous le nom de Cydias, M. de la Bruyère paraît avoir voulu peindre M. de Fontenelle, et c'est vraisemblablement d'après ce portrait que Rousseau fit son épigramme (sur le Joli pédant de Normandie). Je dois pourtant dire que je n'ai trouvé le nom de M. de Fontenelle dans aucune des clefs du livre des Caractères, pendant qu'on y trouve une foule d'autres aussi respectables, et surtout bien plus redoutables que celui de M. de Fontenelle, qui ne l'était point du tout. Mais je ne me prévaudrai point du silence des clefs pour jeter du doute sur le véritable original du portrait; la charge, pour être forte, n'en ôte point la ressemblance... j'aimais beaucoup le premier (M. de Fontenelle), mais j'estime beaucoup le second (la Bruyère). Je trouve même qu'on ne l'estime pas assez aujourd'hui, et, pour tout dire, je u'étais pas absolument content de M. de Fontenelle sur cet article. Il est vrai qu'il avait été cruellement offensé par ce portrait. » Il faut nous incliner devant l'autorité naïve du bon abbé Truldet. L'épigramme de Jean-Bai>tiste Rousseau, dont il parle, est très connue et souvent citée ; elle fut écrite beaucoup plus tard : aussi Ton peut douter qu'elle soit imitée du Cydias de la Bruyère; mais il est certain, de l'aveu de l'abbé Trublet, que Fontenelle s'était reconnu dans Cydias et en avait gardé une longue rancune. Il se garda bien de l'avouer; si l'on eût su qu'il jouait ce rôle, on eût trop ri à ses dépens. « Les femmes et les gens du monde se persuadent qu'un auteur écrit seulement iiour les amuser par la satire, et point du tout pour les instruire par une saine morale. » Les ïhéobaldes les avaient peutêtre excités à en user ainsi à l'égard de la Bruyère ; il donna aux Théobaldes une bonne leçon, en leur montrant, par cet exemple remarquable, la différence qu'il y a entre un caractère et un portrait satirique. Et Fontenelle agit prudemment en gardant le silence : la curiosité indiscrète du public se porta de tout autre côté que du sien.

568 LA r.RUYERE

Charpentier s'était vanté de deviner les caractères de la Bruyère, et il lui avait donné ce conseil : « Vous auriez dû n'envisager que l'universel dans vos portraits ; votre ouvrage est trop particulier pour aller jamais à la postérité. » Oîi s'égarait le doyen de l'Académie française? L'universel! la postérité! Qu'est-ce que cela voulait dire? L'universel! Depuis la quatrième édition, la Bruyère répétait dans la préface de ses Caractères : « Il ne faut pas perdre mon titre de vue ; il faut penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris. » Il ajouta dans la huitième édition (1) : « Car bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, ou ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer eu un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité, ne s'écarte du plan que je me suis fait d'y peindre les hommes en général, comme des raisons qui entrent dans l'ordre .des chapitres et dans une certaine suite insensible des réflexions qui les composent. » La postérité! Quel est ce pays dont Charpentier parle sans cesse? le connaît-il? l'a-t-il jamais vu? Assurément il n'y est point allé et n'ira jamais. « Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi; c'est un homme universel, et il se donne pour tel : il aime mieux mentir que de se taire ou de pai'aître ignorer quelque chose (2). On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord : il prend la parole, et l'ôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils eu savent; il s'oriente dans cette région lointaine comme s'il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l'interrupteur : « Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original : je l'ai appris de SétJton, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Taris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Séthon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. >

(1) Préface de la 8" éd.

(2) Chap. V, n» S.

Il est possible qu'une anecdote de ce genre ait été racontée en 1693 dans la maison de Gondé, ou à la cour de France, après le retour de M. (le Martangis (1), ambassadeur du roi en Danemarck. Des clefs du dix-huitième siècle (2) prétendent que l'aventure d'Arrias doit être attribuée à M. Robert de Châtillon, fils de M. Eobert, procureur du roi au Châtelet, où il était lui-même conseiller depuis 1690. Mais nous avons vu que la Bruyère ne voulait pas qu'on lût ses Caractères comme de l'histoire, ni qu'on y prît tout littéralement. On peut donc supposer que, au sens poétique et figuré, Arrias est peut-être le même personnage que Théodecte, auquel du reste il ressemble beaucoup, c'est-à-dire Charpentier, qui voulait être cru un homme universel, et qui parlait de la postérité avec autant d'assurance que s'il était originaire de cette région lointaine. Dans ce cas, Séthon pourrait être Boileau, l'arbitre du goût qui délivrait des passeports aux auteurs pour aller à la postérité, et qui venait d'autoriser la Bruyère à faire avec Théophraste ce glorieux voyage. Mais qui peut être sûr de bien entendre le sens poétique et figuré comme le veut le moraliste? Sens figuré, sens littéral, poésie ou histoire, rien n'est démontré. Nous n'avons jias tout vu, nous n'avons pas tout lu, nous aimons mieux nous taire que de mentir. Le caractère d'Arrias n'est peut-être qu'un apologue dont c'est la morale.

Ce qui blessait le plus la Bruyère, c'est que ceux qui l'accusaieut de n'avoir d'autre but que d'amuser le public par la satire, prétendaient que le moraliste était auteur ou complice de ces clefs qui couraient la ville et qui bientôt allaient gagner la cour. Protestera-t-il avec d'horribles serments? Réfutera-t-il sérieusement ces calomnies? N'est-ce pas la même chose que s'il se tourmentait beaucoup à soutenir (^u'il n'est pas un malhonnête homme, un homme sans pudeur, sans mœurs, sans conscience, tel enfin que les gazetiers dont il venait de parler avaient voulu le représenter dans leur libelle diffamatoire? « Comment, s'écrie-t-il (3), aurais-je donné ces sortes de clefs, si je n'ai pu moi-même les forger telles qu'elles sont et que je les ai vues? Etant pres({ue toutes différentes entre elles, quel moyen de les faire servir à une même entrée, je veux dire à l'intelligence de mes Renwrqucs? Nommant des personnes de la cour et de la ville à qui je n'ai

(1) Dangeau, t. IV, p. 179.

.(2) Servois, t. I, p. 465.

(3) Préface du discours.

jamais parlé, que je ue counais poiut, peuvent-elles partir de moi et être distribuées de ma maiu? Aurais-je donné celles qui se fabriquent à Romoreutin, à Mortaigue et à Belesme, dont les différentes applications sont à la baillive, à la femme de l'assesseur, au président de l'élection, an prévôt de la maréchaussée et au prévôt de la collégiale? Les noms y sont fort bien marqués ; mais ils ue m'aident pas davantage à connaître les personnes. Qu'on me permette ici une vanité sur mon ouvrage : je suis presque disposé à croire qn'il fant que mes peintures expriment bien l'homme en général, puisi^u'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa 2)rovince. J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mou livre des Mœurs. Je ue me suis point loué au public pour faire des 2)ortraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus dif3ficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre ; et de ces divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère ou, comme le disent les mécontents, par la satire de queli[u'un, (ju'ù leur proposer des défauts à éviter et des modèles à suivre. »

L'esprit de chicane, par exemple, est un défaut à éviter. « Antayoras a un visage ti'ivial et populaire (1) : uu suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne le grand autel n'est pas mieux connu que lui de toute la multitude. Il parcourt le matin toutes les chambres et tous les greffes d"uu parlement, et le soir les rues et les carrefours d'une ville; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de lu vie que de sortir d'affaires. Il n'y a point eu au palais depuis tout ce temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il n'ait du moins intervenu : aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche de l'avocat, et qui s'accorde avec le demandeur ou le défendeur comme le substantif et l'adjectif. Pareut de tous et haï de tous, il n'y a guère de familles dont il ne se plaigne, et qui ne se plaignent de lui. Appliqué successivement à saisir une terre, à s'opposer au sceau, à se servir d'un com/iiittimus, ou à mettre un arrêt à exécution, outre qu'il assiste chaque jour à quelques assemblées de créanciers;

(l)Chap. XI, u" 125.

partout syudic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes, il a des heures de reste pour ses visites : vieux meuble de ruelle, où il parle procès et dit des nouvelles. Vous l'avez laissé dans une maison au Marais, vous le retrouvez au grand faubourg, où il vous a ])réveuu, et où déjà il redit ses nouvelles et son procès. Si vous plaidez vous-même, et que vous alliez le lendemain matin à la pointe du jour chez l'uu de vos juges pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience qu'Autagoras soit expédié. »

Antagoras, je ne connais pas ce uom-là, dites-vous; mais j'ai vu cet homme quelque part : je connais parfaitement son visage. — Je le crois facilement : on le rencontre partout, dans toutes les sociétés et dans tous les quartiers de Piiris : il a le don d'ubiquité. <Jn le rencontre aussi à llouen, à Bordeaux, à Lyon, dans toutes les villes où il y a un parlement. Avec un peu d'attention, on le trouverait même dans de petites villes comme Romorentin, Mortaigne et Belesme, pourvu qu'il y eût un tribunal, un endroit pour plaider. Car Antagoras n'est pas un homme eu chair et eu os, c'est uu être imaginaire, un idéal composé de diiïérents traits empruntés de divers côtés , c'est le plaideur [lar excellence, ou, comme son nom grec l'indique, Monsieur Chicaueau de la comédie de Racine.

L'esprit de chicane pouvait réussir à la ville ; il n'était pas toléré à la cour. Le roi ne permettait pas de contester ses faveurs, et personne n'avait le droit d'être mécontent de la part qui lui était accordée. « Mille gens à la cour j trament leur vie à embrasser, serrer et congratuler ceux qui reçoivent, jusqu'à ce qu'ils y meurent sans rien avoir (1). )> Mais nulle part l'ambition n'était ni plus opiniâtre ni plus insatiable. « Théonas, abbé depuis trente ans, se lassait de l'être (2). Ou a moins d'ardeur et d'impatience de se voir habillé de pourpre, qu'il en avait de porter une croix d'or sur sa poitrine, et parce que les grandes fêtes se passaient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmurait contre le temps présent, trouvait l'Etat mal gouverné, et n'en prédisait rien que de sinistre. Convenant eu sou cœur ([ue le mérite est dangereux dans les cours à (pli veut s'avancer, il avait enfin pris son parti et renoncé à la prélature, lorsque quelqu'un accourt lui dire qu'il est nommé à un évêché.

(1) Chap. VIII, n" 47.

(2) Chap. vtir, n° 52.

Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu attendue : « Vous verrez, dit-il, que je n'eu demeurerai pas là, et qu'ils me feront archevêque. » Voilà, l'abbé de cour sous Louis XIV, vers 1694.

Folie douce et supportable : mais les mœurs du courtisan livré à l'ambition, et qui voulait faire sa fortune, étaient autrement dures et dangereuses. «; N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour, et qui secrètement veut sa fortune (1). Le recounaissez-voas à son visage, à ses entretiens? Il ne nomme jjIus chaque chose par son nom ; il n'y a plus pour lui de friiions, de fourbes, de sots et d'impertinents : celui dont il lui échai)perait de dire ce qu'il en pense, est celui-là même qui, venant à le savoir, l'empêcherait de cheminer; pensant mal de tout le monde, il n'eu dit de personne ; ne voulant du bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins ne lui soit contraire. Non content de n'être jms sincère, il ne souffre pas que personne le soit; la vérité blesse son oreille : il est froid et indifférent sur les observations que l'on fait sur la cour et sur le courtisan ; et parce qu'il les a entendues, il s'en croit complice et responsable. Tyran de la société et martyr de sou ambition, il a une triste circonspection dans sa coudaite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions fréquentes. Il a une profusion , le dirai-je? des torrents de louanges pour ce qu'a fait ou ce qu'a dit un homme placé et (|ui est en faveur, et pour tout autre nue sécheresse de jinlmouique; il a des formules de compliments différents pour l'entrée et pour la sortie à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité; et il n'y a personne de ceux qui se payent de mines et de façons de parler qui ne sorte d'avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures; il est médiateur, confident, entremetteur : il veut gouverner. Il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour; il sait où il faut se placer pour être vu; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé, sur vos affaires; et pendant que vous lui répondez, il perd le fil de sa curiosité, vous intei-

(1) Chap. VIII, n» 02.

rompt, entame ua antre snjet; ou s'il survient quelqu'un à qui il doive un discours tout différent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance : il pleure d'un œil, et il rit de l'autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du vent, de la gelée; il se tait au contraire, et fait le mystérieux sur ce qu'il sait de plus important, et plus volontiers encore sar ce qu'il ne sait point. »

Voilà le courtisan livré à l'ambition et qui veut faire fortune. Quel est cet homme-là? Point de nom; et cependant il a l'air vivant. La cour de Louis XIV était pleine de gens qui lui ressemblaient. Seraitce un portrait? Nullement. La Bruyère a pris divers traits qui pouvaient convenir à une même personne, il en a fait une peinture vraisemblable, cherchant moins à réjouir les lecteurs par le caractère ou, comme disaient les mécontents, par la satire de quelqu'un, qu'à leur proposer des défauts à éviter. Il serait trop long de chercher et de nommer toutes les personnes qui ont pu fournir divers traits au moraliste pour composer cet ouvrage d'imagination ; mais alors tout le monde travaillait avec lui dans la maison de Condé, soit en lui présentant des modèles, soit en faisant des observations qu'il recueillait et mettait en œuvre : ceux qui l'ont le plus aidé dans son travail étaient souvent ceux qui s'en doutaient le moins (I). « Le roi, dit Dangeau(2), écrivit ces jours derniers des lettres très honnêtes et très obligeantes à M. de Vendôme et à M. le grand prieur sur ce qu'ils ont fait à la bataille de la Marsaille ; cela est d'autant plus agréable pour eux que le roi n'avait point écrit à M. le Duc et à M. le prince de Conti après la bataille de Nerwinde, oti ces deux princes, du consentement public, avaient fait des merveilles. )> — « Il est difficile, ajoute Saint- Simon (3), qui était à Nerwinde, que les uns aient mieux mérité en Italie que les autres en Flandre. Cette diftërence (de traitement) ne les rapprocha pas, et scandalisa tout le monde. » On était surtout scandalisé de l'injustice que subit le prince de Conti. Ou crut un instant qu'il allait hériter de la principauté de Neufchâtel (4), et tout le

(1) Recueil, t. II, p. 14J-148. Lettre de Lassay à il. le Duc à propos de la bataille do Nerwinde.

(2) Lettre de Chaulieu à M. de Vendôme à propos de la bataille de la Marsaille , publiée par M. de Boislisle (Saint-Simon, t. I, p. 548-550).

(3) Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, 1. 1, p. 370.

(4) De Sourehes, t. IV, p. 307 (6 février 1094).

moude eut une extrême joie de voir arriver de grands Liens au prince si maltraité. Bientôt ou afiprit qu'on s'était trompé. Un testament de l'abbé duc de Longueville le déshérita. « Cette nouvelle servit encore à faire connaître la forte inclination que tout le monde avait pour le prince de Conti, et la justice qu'on rendait à sou mérite : car chaque courtisan témoigna autant de chagrin de ce revers que s'il eût lui-même perdu cette succession (1). » Enfin ce qui mit le comble à l'injustice dont le prince de Conti était la victime, fut la réponse du roi à M. le duc de la Rochefoucauld, cpii le suppliait de vouloir bien faire brigadier son second fils, le marquis de Liancourt (2). Le roi dit qu'il avait fait tout sou possible pour pardonner à M. de Liancourt la lettre qu'il avait écrite à feu le prince de Couti en Hongrie, et qui fut sio-née par le duc de la Roche-Guyon et par le marquis d'Alinconrt, mais qu'il u'avait jamais pu gagner cela sur lui. Tout ce que le duc de la Hochefoncauld put obtenir pour son fils fut la permission de vendre sur-le-champ son régiment de la Marine. Personne ne pouvait comprendre le grief du roi contre le prince de Conti d'aujourd'hui. Pourquoi, demandait-on dans la maison de Coudé, pourquoi tant de rancune envers ce prince , quand le roi avait promis à, Coudé mourant de lui pardonner? Pourquoi tant de sévérité pour des folies de jeunesse qui avaient dix ans de date, quand on pardonnait des désordres aussi o-raves et plus récents à M. de Vendôme, et à tel ou tel autre qui u'était qu'un sac à vin ? Ou dit que M""^ la Duchesse était éloquente sur ce sujet. La Bruyère se contenta de faire cette remarque (3) : « Un o-rand aime la Champagne, abhorre la Brie; il s'enivre de meilleur vin que l'homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées , entre le seigneur et l'estafier. »

Comblés des bienfaits du roi, MM. de Vendôme ont l'avantage sur les princes du sang. Tout plie devant eux, tout s'humilie, même à la Cène le jeudi saint. Quelles nuits divines à Paris! Quelles chasses à Anet! Quelle meute que celle du grand prieur! Ils vont créer les modes ; tout le monde veut avoir des équipages et des habits comme eux : M. de Vendôme sait accorder, dit Chaulieu (4), les talents

(1) De Soiirches, t. IV, p. 311 (18-19 février 1C94).

(2) Id., t. IV, p. 325.

(3) Chap. IX, n° 28.

(4) 1694, Ode au duc de Vendôme.

d'un capitaine aux vertus d'un citoyen. La Brn3'ère compare la fortune de M. de Vendôme à celle d'Ergaste, de cet habile travailleur qui savait tirer parti de tout, même de la musique d'opéra; mais il n'eu est point scandalisé. <( Qu'importe à l'État, dit-il (]), qu'Ergaste soit riche, qu'il ait des chiens qui arrêtent bien, qu'il crée les modes sur les équipages et sur les habits, qu'il abonde en superfluités? Où il s'agit de l'intérêt et des commodités de tout le public, le particulier est-il compté ? La consolation des peuples dans les choses qui leur pèsent un jieu est de savoir qu'ils soulagent le prince ou qu'ils n'enrichissent que lui : ils ne se croient point redevables à Ergaste de l'embellissement de sa fortune. »

Si la Bruyère savait proposer des défauts à éviter, il savait aussi proposer des modèles à suivre. Le caractère d'Emile dans la septième édition en est un exemple remarquable ; le caractère d'Arténice dans la huitième ne brille pas d'un moindre éclat. Les clefs sont unanimes pour désigner le grand Gondé comme l'original d'Emile ; elles ne s'accordent pas pour désigner l'original d'Arténice : personne jusqu'ici n'a pu le découvrir.

En 1694, quand la Bruyère composait sa huitième édition, M""' la Duchesse n'avait pas tout à fait vingt et un ans. Déjà elle avait mis au monde un prince et deux princesses, savoir : M"° de Bourbon, le 22 décembre 1090 ; M. le duc d'Enghien, le 18 août 1692; M'"^ de Charolais, le 22 novembre 1693. Les batailles de Steinkerque et de Nerwinde ne firent pas plus d'honneur au mari que cette heureuse fécondité à l'épouse. La Bruyère, après avoir vécu auprès de Son Altesse dans une intimité fort enviée des courtisans, avait fini par être écarté comme les autres. Pendant la première grossesse il était encore admis familièrement auprès de la jeune princesse; pendant la seconde il déplut, et pendant la troisième il fut négligé : que faire d'an moraliste qui ne pouvait plus servir à, passer le temps et qui ne semblait pas approuver tout ce que pouvait faire Son Altesse? D'ailleurs M"° la Duchesse suivit le roi à la campagne de Flandre, et pendant ce temps la Bruyère s'était occupé de l'Académie et des académiciens. Dès lors Son Altesse ne pensa plus guère à lui que pour lui adresser quelque fine plaisanterie. Arténice avait bien changé. La Bruyère ne pouvait se permettre de faire le portrait entier de M"" la Duchesse; il répé-

(1) Ch;ap. X, D» 8.

tera simplement une partie de ce qn'il disait de Son Altesse quand elle daignait le regarder comme sou professeur. Ce ne pouvait donc être qn^ nu Jra^mefif j mais un fragmekt précieux et bien mis eu œuvre avec l'approbation du grand Condé : c'était un beau rêve qui s'était envolé, une jeune fille charn:aute, mais qui u'existait plus que dans le souvenir attendri du pauvre philosophe.

... Il disait que l'esprit dans cette belle personne était un diamant bien mis en œuvr(>, et, continuant de parler d'elle : k C'est, ajoutaitil (1), comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceu->c qui lui parleut; ou ne sait si ou l'aime ou si on l'admire; il y a eu elle de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de quoi vous meuer plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais trop modeste pour souger à jilaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacité et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fin dans les conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui, entre autres plaisirs qu'elles fout, dispense toujours de la réplique. Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante,- qui doute et qui cherche à s'éclaircir ; et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connaît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit, et d'imiter Elvire, qui aime mieux passer pour une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend, elle les embellit : vous êtes content de vous d'avoir pensé si bieu, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive : elle oublie les traits où il faut des raisons ; elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter daus les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et les belles-lettres, qu'elle met à tous usages, Ai-tmice n'emploie auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour eu être connue que pour les connaître. On peut la louer

(1) Chap. XII, n» ?8. — Cf. Chap. xv, xvii, xviii et suivants de ce livre.

d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour, et de tout le mérite qu'elle se prépare f>ar les années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, des principes si'irs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux soins et à la flatterie ; et qu'étant assez particulière sans pourtant être farouche, ayaut même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui saurait peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus. »

Elvire, qui porte le nom de la gouvernante de Chimène dans le Cld de Pierre Corneille et de l'épouse de Don Juan daus le Festin de pierre de Thomas Corneille , n'a pas du tout l'humeur de ces deux personnes dans la peinture de la Bruyère. On ne manquait pas au dix-septième siècle de femmes vives qui aimaient mieux mettre les jolis discours et les belles-lettres à tous usages que de marquer du bon sens et de lajustesse ;mais personne ne jouaitmieux le rôle d'Elvire que M™'' la duchesse du Maine. A peine fut-elle mariée, qu'elle se moqua de tout ce que M. le Priuce put lui dire (1), et dédaigua aussi bien les exemples de M"° la Princesse que les conseils de M™° de Maintenou : ainsi s'étaut rendue bientôt incorrigible, on la laissa en liberté faire tout ce qu'elle voulut. Vive comme la poudre à canon, elle se fitappeler Salpetria, nymphe de Chantilly. Sauteul a célébré Salpetria eu vers latins (2), et, pour plaire à cette femme pétrie de salpêtre, son faible mari traduisit en prose française les vers du poète latin (3) ; en voici un passage : « Ah! par combien d'agréments voit-on que vous êtes déesse... Je vous prendrais aisément pour Vénus... Mais non, vous n'êtes pas Vénus : elle n'a point votre science, elle ne tient jioint des discours si sublimes et u'a jamais su pénétrer dans les replis obscurs de la philosophie. » M"'' la duchesse du Maine était peut-être à Chantilly lorsque la Bruyère y lut son discours à l'Académie (4) ; peut-être aussi elle vovdut l'entendre, lorsqu'elle sut le bruit qu'il faisait. L'académicien répondit ainsi aux critiques des beaux esprits trop rigoureux (5) : « Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait

(1) Souvenirs de M"'" de Cnyhis, p. 189.

(2) Opéra SantoUi, t. II, p. 136, 137, 13?, 139, IIU.

(3) Octobre ltj96.

(4) Juillet 1693.

(5) Chap. I, n» 29.

leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin quon apporte à être serré et concis, et quelque réputation qu'on ait d'être tel, ils vous trouvent diffus. Il faut leur laisser tout à suppléer, et n'écrire que pour eux seuls. Ils conçoivent une période par le mot qui la commence, et par une période tout un chapitre : leur avezvuus lu uu seul endroit de l'ouvrage, c'est assez^ ils sont dans le fait et entendent l'ouvrage. Un tissu d'énigmes leur serait une lecture divertissante ; et c'est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare, et que peu d'écrivains s'en accommodent. Les comparaisons tirées d'un fleuve dont le cours, quoique rapide (1), est égal et uniforme, ou d'un embrasement qui, poussé jjar les vents, s'épand au loin dans une forêt où il consume les chênes et les pins , ne leur fournissent aucune idée de l'éloquence. Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne, ou un éclair quiles éblouisse, ils vous quittent du bon et du beau. » Le grand Condé n'avait que du mépris pour ces ouvrages étincelants d'esprit dont la lecture ne laisse dans l'âme aucune idée sérieuse, aucun noble sentiment. Les auteurs qui croient atteindre le sublime en faisant briller sans cesse mille feux d'artifice dans leurs discours, se trompent, ce Tout ce qui est véritablement sublime, dit Longin (2), a cela de propre, quand on l'écoute, qu'il élève l'âme et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissaut de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre. » En entendant lire cet endroit de la traduction de Boileau, feu M. le Prince s'écria : « Voilà le sublime, voilà sou véritable^ caractère! » C'est pourquoi la Bruyère, répondant à certains esprits vifs et décisifs qui croyaient tenir des discours sublimes, concli^t par cette réflexion sérieuse (3) : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon, et fait de main d'ouvrier. » Cette réflexion s'adressait à bien d'autres qu'à M""' la duchesse du Maine.

De même ou put admirer le gracieux portrait de la belle Artéuice sans penser à M"" la Duchesse. Aux yeux du public, qu'y avait-il de

(1) Traité du sublime, par Longin, ch. X.

(2) Traduction de Boileau, ch. v. Œuvres en prose de Boileau Despréaux arec des éclaircissements historiques donnés par lui-même, i vol. in-12 (Amsterdam, chez les frères Westcin 1717), III, p. ôl, remarque n° 1.

(3) Chap. 1, n" 31.

commua entre la jeune fille qui avait un peu le goût de la retraite et M™ la Ducliesse qui aimait à se retirer au désert, c'est-à-dire dans sa jolie maison de campagne , pour se distraire et se reposer des solennelles représentations du palais de Versailles? Dans M™" la Ducliesse, eu 1094, qu'est-ce que Ton pouvait apercevoir d'un peu loin? la digne épouse d'un vaillant prince, fière du sang royal qui coulait dans leurs veines et des succès mal récompensés du prince son époux; une jeune mère glorieuse de ses eufants et qui les montrait à la cour comme des témoignages irrécusables de son bonheur; une princesse auguste qui déployait dans tout leur éclat avec joie et orgueil les honneurs accordés à la famille de Louis XIV et à l'alliance des Condé. Qu'elle était belle alors sur ce magnifique théâtre de la cour, lirillante de santé, rayonnante de grâce et d'esprit! « Sa figure, dit Saint-Simon (1), était formée par les plus tendres amours, et son esprit était fait pour se jouer d'eux ù son gré sans en être dominée. Tout amusement semblait le sien ; aisée avec tout le monde, elle avait l'art de mettre chacun à son aise ; rien en elle qui n'allât naturellement à plaire avec une grâce non pareille jusque dans ses moindres actions. N'aimant personne, connue pour telle, on ne se pouvait défendre de la rechercher, ni de se persuader, jusques aux personnes qui lui étaient les plus étrangères, d'avoir réussi auprès d'elle. Les gens mêmes qui avaient le plus lieu de la craindre, elle les enchaînait; et ceux qui avaient le plus lieu de la Jiaïr avaient besoin de se le rappeler souvent pour résister à ses charmes. Jamais la moindre humeur eu aucun temps ; enjouée, gaie, plaisante avec le sel le plus fin, invulnérable aux surprises et aux contre-temps, toujours libre dans les moments les plus inquiets et les plus contraints; beaucoup de sens pour la cabale et les afiaires avec une souplesse qui ne lui coûtait rien ; mais peu de conduite pour les choses de long cours; méprisante, moqueuse, piquante, incapable d'amitié et fort capable de haine, et alors méchante, fière, implacable, féconde eu artifices udirs et en chansons les plus cruelles dout elle afi"ublait gaiement les personnes qu'elle semblait aimer et qui passaient leur vie avec elle (2). C'était la syrène des poètes, qui en avait tous les cliarmes et les périls ; avec l'âge l'ambition vint, mais sans quitter le goût des

(1) Éd. Chéruel, t. VI, p. 362.

(2) Correspondance littéraire, t. III, p. 387-388, et le Notweau SiècJe de Louis XIV, t. IV, p. 135, etc.

LA REUYERE

])laisirs ; et le frivole lui servit longtemps à masquer le solide. » Voilà ce qu'était devenue la jeuue fille que la Bruj-ère avait appelée son Arténice. Je ue doute pas qu'elle ue se soit reconnue , mais elle était trop fine pour le laisser voir : il lui convenait mieux qti'à personne de jouer ce joli rôle incognito, comme à Fontenelle celui de Cydias.

La Bruyère avait si soigneusement enlevé du caractère d' Arténice tout ce qui pouvait trahir Son Altesse Sérénissime. que le public ne se fit aucun scrupule de trouver à ce portrait une foule de ressemblances vulgaires, auxquelles l'auteur n'avait jamais pensé. Quelle belle personne n'était pas heureuse d'être comparée à un diamant bien mis eu œuvre? Quelle jeune fille n'était pas flattée d'avoir en soi comme une nuance de raison et d'agrément, pour occuper les yeux et l'esprit de ceux qui lui parlaient? Quelle femme coquette eût demandé mieux que d"être trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, que de pouvoir faire une parfiiite amie et de pouvoir aussi vous mener plus loin que Tamitié? Il sufiît à M™" de Boislandry d'être à peu près du même âge que M"" la Duchesse pour représenter aux yeux de l'abbé de Chaulieu le personnage d' Arténice : séparée de sou mari après un procès scandaleux et les plus humiliantes épreuves, elle ne pouvait trouver mauvais que ce vieux libertin (1), qui sentait déjà la décadence qu'apporte le nombre des ans, se figurât que le moraliste n'avait eu d'autre souci que de faire le portrait de sa maîtresse. Elle lui en fit accroire bien d'autres !

« Il me semble , dit la Bruyère (2) , que je dois être moins blâmé que plaint de ceux qui par hasard verraient leurs noms écrits dans ces insolentes listes, que je désavoue et que je condamne autant qu'elles le méritent. J'ose même attendre d'eux cette justice, que, sans s'arrêter à un auteur moral qui n'a eu nulle intention de les offenser par son ouvrage, ils passeront jusqu'aux interprètes, dont la noirceur est inexcusable. Je dis en efi"et ce que je dis, et nullement ce qu'où assure que j'ai voulu dire ; et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point. Je nomme nettement les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite ; j'écris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin, et que le lecteur ne coure pas risque de les manquer. Si j'avais voulu

(1) Servois, t. II, p. 322-337.

(2) Préface du discours.

mettre des noms véritables aux peintures moins obligeantes, je me serais épargné le travail d'emprunter les noms de l'ancienne histoire, d'employer des lettres initiales, qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et faux- fuyants pour dépayser ceux qui me lisent et les dégoûter des applications. Voilà la conduite ([ue j'ai tenue dans la composition des Camctcres. » Cela est parfaitement exact. Nous en avons vu bien des preuves dans les sept premières éditions et dans la huitième. Nous pouvons encore eu citer d'autres qui nous semblent bien résumer l'application de ces principes. « Carro Carri (1) débarqiie avec une recette qu'il appelle un prompt remède, et qui quelquefois est un poison lent; c'est un bien de famille, mais amélioré en ses mains : de spécifique qu'il était contre la colique, il guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de riiydropisie, de l'apoplexie, de l'épilepsie. Forcez un peu votre mémoire, nommez une maladie, la première qui vous jviendra à l'esprit : l'hémorragie, dites-vous? il la guérit. Il ne ressuscite personne, il est vrai; il ue rend pas la vie aux hommes ; mais il les conduit nécessairement jusqu'à la décrépitude, et ce n'est que par hasard que son père et son aïeul, qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent pour leurs visites ce qu'on leur donne ; quelques-uns se contentent d'un remercîment : Carro Carri est si sûr de son remède, et de l'eftet qui en doit suivre , qu'il n'hésite pas de s'en faire payer d'avance, et de recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il n'en est que i)lus digne de son application et de son remède. Commencez par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui nu contrat de constitution (c'est-à-dire constituez-lui ime rente), donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L'émulation de cet homme a peuplé le monde de noms en 0 et en I, noms vénérables qui imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon, et de toutes les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours, ni sûrement; ceux au contraire qui ont hérité de leurs pères la m&decine pratique, et à qui l'expérience est échue par succession , promettent toujours, et avec serments, qu'on guérira. Qu'il est doux aux hommes de tout espérer d'une maladie mortelle, et de se ])orter encore passablement bien à l'agonie! La mort surprend agréablement

(I) Chap. XIV, n" CS.

et sans s'être fait craindre ; on la sent pins tôt qu'on n'a songé à s'y préparer et à s'y résoudre. 0 Fagox Esci'lape 1 faites régner sur toute la terre le quinquina et Témétique ; conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie ; observez dans les cures, avec jilns de précision et de sagesse (jne personne n'a encoi'efait, le climat, les temps, les symptômes etlescomplexions ; guérissez de la manière seule qu'il convient à chacun d'être guéri ; chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées ; n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables ; laissez à Corinne , à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à Carpus la passion ou la fureur des charlatans. »

Carre (Jarri est bien connu : c'était cet empirique à la mode qu'on appelait Caret, Carette, Caretto, Caretti (1); il s'appelait de son vrai nom, croit-on. Octave del Caretto, et prétendait au titre de marquis de Balestriua de Savone. Il y avait aussi dans le même temps à Paris un autre Italien du même métier, et qui se qualifiait du titre de patricien romain, avec un nom presque semblable, Nicolas Scevoli del Carretto. C'est le premier dont la Bruyère a fait le portrait pour nous offrir le type du charlatan à cette époque (2) :il n'y a pas un trait dans cette singulière physionomie qui ne fût parfaitement vrai. Saint-Simon, M""" de Sévigné, Dangean, de Snnrches (3) parlent du marquis de Caretto ou Caretti comme la Bruyère. Le moraliste a estropié son nom pour qu'il ne fût pas trop reconnaissable. En ce tempslà les clefs citent un autre empirique qu'il aurait aussi voulu ])eindre : Helvétius, médecin hollandais, grand-père du philosophe, se servit de la racine dlpécacuana, comme le marquis de Caretto (4) se servait des gouttes dont son père lui avait légué le secret, pour guérir toutes les maladies. Qui a mieux décrit que la Bruyère la puissance, et même l'utilité de l'empirisme!-' Il faut aux malades des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Les médecins s'y exercent, mais ils n'y réussissent pas aussi bien que les autres : s'ils sont honnêtes, il leur faut bien avouer qu'ils ne guérissent pas

(1) Note de Boislisle, n» 3, Saint-Simon, t. Il, p. 231.

(2) Lettre de Bourdelot k Condé, 6 décembre 1684 (.ircliives de l'iiùtel de Condé).

(3) .Saint-Simon (ChOruel), t. II, p. 135-137. M»": de Sévigné, t. X, p. 162, 166, 168, etc. Dimgeau, t. I, p. 1.52, et t. V, p. 12'J-131. De Sourclies, 1. 1, p. 315, et t. IV, p. 13.

(4J Saint-Simon, t. Ill, p. 82, 83.

toujours, ni sûrement ; au contraire, le malade, persuadé par l'empirique qu'il va guérir, est surpris agréablement par la mort sans y penser. Quelle heureuse découverte !

Fagon se fâchait contre ces charlatans, qui se faisaient un titre ou d'un savoir incorapréhensihle et visionnaire, ou même de leur ignorance, pour trom[ier la crédulité publique, au mépris de tous les privilèges de la Faculté. |Et l'indignation de Fagon n'était point à négliger surtout depuis qu'il était devenu premier médecin de Sa Majesté. Si tous les courtisans voulaient se confesser au père de la Chaise, par la même raison tous les malades de Versailles voulaient passer par les mains de Fagon (1). Sa maison ressemblait à ces temples d'Esculape dans l'antiquité, où étaient en dépôt les ordonnances et les recettes qui- convenaient aux différents maux du corps humain ; ou venait même de très loin pour le consulter. « Irène, dit la Bruyère (2), se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple et le consulte sur tous ses maux. D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu'elle vient de faire. Elle dit qu'elle est le soir sans appétit ; l'oracle lui ordonne de dîner peu. Elle ajoute qu'elle est sujette à des insomnies ; et il lui prescrit de n'être au lit que pendant la nuit. Elle lui demande pourquoi elle devient pesante , et quel remède ; l'oracle répond qu'elle doit se lever avant midi, et (pxelquefois se servir de ses jambes pour marcher. Elle lui déclare que le vin lui est nuisible : l'oracle lui dit de boire de l'eau; qu'elle a des indigestions : et il ajoute qu'elle fasse diète. « Ma vue s'affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j'ai été. — C'est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir de cette langueur? — Le plus court, Irène, c'est de mourir comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d'Apollon, s'écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les liommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre? Que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? — Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un

(1) Fonfcenelle, Klofie de Far/on.

(2) Ch.ip. XI, n» 35.

long voyage? » On reconnaît ici le langage de Fagon Escnlape, il n'était point du tout charlatan et parlait franc et net à ses clients. Quant à Irène, qnelques-uus veulent que ce fût M™° de Montespan : il est possible; mais si jamais Fagon lui a parlé ainsi, certainement elle n'était pas la seule femme à qui cet Esculape sût tenir un tel langage.

Fagon ne se proposait que d'être utile, et de s'instruire pour l'être toujours davantage (1). Jamais il n'était satisfait tant qu'il lui restait quelque chose à apprendre (2). Il purgea le roi jusqu'au sang. Cet esprit systématique l'a fait comparer aux médecins de M. Pom'ceaugnac; cependant il fit faire quelque progrès à son art : la science de la botanique se développa par ses soins et par ceux de Tournefort, qu'il ne cessa de protéger. Bon chimiste pour son temps, habile connaisseur en chirurgie, et grand praticien en médecine, il ne négligea rien pour étendre le domaine des sciences médicales, et il osa s'attaquer aux maladies du corps humain les plus obscures et les plus invétérées. Mais le moraliste lui conseilla de ne point attenter aux maladies de l'esprit, parce qu'elles sont incurables.

L'une de ces maladies incuraliles est précisément la passion pour les charlatans. Il est si rare dans la vie de rencontrer des esprits qui savent douter à propos et appliquer la méthode de Descartes ! ilais on ne les rencontre guère parmi les femmes livrées au dévergondage des mœurs, comme Corinne ou la femme de lettres, comme Lesbie ou la femme galante, comme Canidie ou la vieille sorcière ; ni parmi les hommes abrutis par les plaisirs, comme l'infiime Trimalcion, du Sati/rieo« de Pétrone, et l'esclave Corpus, son écuyer tranchant (3). Dites-leur qu'il n'appartient qu'à la raison de gouverner les hommes et de régler tout dans l'univers, qne les charlatans sont des trompeurs qui les flattent pour s'enrichir à leur dépens; iuvitez-les à soumettre leurs flatteries au libre examen, à démêler le mensonge de la vérité, et à n'admettre d'autres raisonnements que ceux qui leur paraîtront inteliigililes, justes et concluants : ils vous répondront que le marquis del Caretto a de l'esprit, du langage, de la conduite et une réputation bien établie ; heureux s'ils ne vous font pas entendre que vous n'êtes

(1) Fontenelle.

(2) Joui-nal de la santé du roi, 6 juillet 1705.

(3) Sati/ricon, chap. XXXVI, Trimalcbion et Carpus.

qu'un sol (1). Ces gens-là se supposent instruits, intelligents, raisonnables, et ils admirent ce qu'ils ne comprennent pas ! mais pour ceux qui les flattent, ils ont, je ne dirai pas du goût, c'est de la fureur, de la folie.

Une autre maladie incurable de l'esprit est l'égoïsme ou l'intérêt. L'égoïste est d'autant plus malade qu'il ne croit pas l'être ; aussi n'y a-t-il pas de dupe plus facile à tromper. « Le panneau le plus délié et le plus spécieux qui dans tous les temps ait été tendu aux grands par leurs gens d'affaires, et aux rois par leurs ministres, est la leçon qu'ils leur font de s'acquitter et de s'enrichir (2). Excellent conseil, maxime utile, fructueuse, une mine d'or, uu Pérou, du moins pour ceux qui ont su jusqu'à présent l'inspirer à leurs maîtres. » Il est vrai, c'est par ce moyen que Colbert avait renversé Fouquet, et s'était élevé auprès de Louis XIV à uu si haut degré de puissance que personne depuis n'avait pu y parvenir dans sou ministère ; mais c'est aussi par ce moyen que Gourville avait fait sa fortune dans la maison de Coudé; et Crourville ne pouvait soufl'rir la Bruyère, qui prenait un malin plaisir à le braver. « Le suffisant, disait le moraliste (3), est celui en qui la pratique de certains détails que l'on honore du nom d'affaires se trouve joiute à une très grande médiociité d'esprit. — Un grain d'esprit et une once d'affaires plus qu'il n'eu entre dans la composition du suflfisaat, font l'important. — ■ Pendant qu'on ue fait que rire de l'important, il n'a pas un autre nom ; dès qu'on s'en plaint, c'est l'arrogant. »

La Bruyère se plaignait que Gourville devînt arrogant; mais ce n'était pas tout à fait sa faute. Le 2 juillet 1G93, le chef du conseil de M. le Prince, dit le grand prévôt de France (4), eut une violente attaque d'apoplexie : on douta qu'il pût eu revenir, ou s'il eu revenait, qu'il eût la tête aussi ferme qu'ill'avait eue jusqu'alors. Il eu revint cependaut, et il avait encore une bonne tête; mais il fut obligé de la ménager, et de ne pas se laisser troubler par des clients importuns ou par des fâcheux. « Je vais, Clitiphon, à votre porte (.5) ; le besoin que j'ai de vous me chasse de mon lit et de ma chambre : plût aux dieux

(1) Satyrlcon, chap. LXXXm, LXXXIV.

(2) Chap. X, n» 22.

(3) Chap. XII, n" 54.

(4) De Sourches, t. IV, p. 21G-217.

(5) Chap. VII, n" 12.

58G LA BRUYERE

que je ne fusse ni votre client ni votre fâcheux ! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé, et que vous ne pouvez m'éconter que d'une heure entière. Je reviens avant le temps qu'ils m'ont marqué, et ils me disent que vous êtes sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de votre appartement, de si laborieux qui vous empêche de m'entendre? Vous enfilez quelques mémoires, vous coUationnez un registre, vous siguez, vous paraphez. Je n'avais qu'une chose à vous demander, et vous n'aviez qu'un mot à me répoudre, oui, ou non. Voulez-vous être rare? Reudez service à ceux qui dépendent de vous : vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. 0 homme important et chargé d'aflaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabiuet : le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps, ou la plume à la maiu pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter : j'admire Dieu dans ses ouvrages, et je rlierche, par la connaissance de la vérité, à régler mon esprit et à devenir meilleur. Entrez , toutes les portes vous sont ouvertes ; mou antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apjjortez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez, que voulez- vous que je fasse pour vous? Faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commeucée? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile? Le manieur d'argent, l'homme d'affaires est un ours qu'on ne saurait apprivoiser; on ne le voit dans sa loge qu'avec peine : que dis-je? Ou ne le voit point ; car d'abord on ne le voit pas encore, et bientôt on ue le voit plus. L'homme de lettres, au contraire, est trivial comme uue borne au coin des places; il est vu de tous, et à tonte heure, et en tous états, à table, au lit, nn, habillé, sain ou malade : il ne peut être important, et il ne le veut point être. »

On a souvent admiré ce morceau d'éloquence. De tous les caractères, c'est un de ceux, je l'avoue, que j'aime le moins. Il avait été accordé ;'i la lîruyère de faire, en pleine académie, uue sortie véhémente contre l'importance des hommes d'affaires, qui avaient tant d'éioignement pour les gens de lettres; il avait eu raison dans la préface de son discours de dire qu'il n'était pas permis de détourner sa vive

apostrophe, qui s'adressait à tous, et de la rejeter sur un seul et sur tout autre. Mais après cela il fallait s'arrêter. L'infatuatioa des hommes de lettres est aussi ridicule que celle des gens pécuuieux. D'ailleurs il y a dans l'attitude triviale que prenait l'auteur quelque chose de cynique qui ne convenait point à un gentilhomme de la maison de Coudé. Guindé au milieu des astres comme le Socrate d'Aristophane, toujours occupé de calculs astronomiques ou de la spiritualité de l'âme, il se tenait trop au-dessus de l'humanité pour que 1' o daignât lui demander ses l)ons offices, (jette exagération ne nous choque pas aujourd'hui : l'homme de lettres exerce le plus populaire des sacerdoces ; il est parfois l'idole de la foule, et même l'objet d'un culte officiel. Alors il ne pouvait être important, mais il pouvait être modeste et indépendant ; cela suffisait à sa dignité. Heureusement jusqu'ici personne n'a deviné quel était Clitiphon ; ou si Gourville s'est reconnu dans ce rôle, il n'en a rien dit, comme Fontenelle de Cydias, et M™° la Duchesse d'Arténice.

De toutes les maladies de l'esprit, la pins incurable est l'amour de la louange. Si la louange est célèbre et publique, on l'appelle la gloire. L'amour de la gloire était la grande passion de Louis XIV et de son siècle. Bossuet,en faisant l'éducation du Dauphin (1), s'était appliqué à lui faire connaître que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite; cependant il était convaincu qu'il n'y a rien de plus, pauvre et de plus misérable que la gloire, et il disait hautement que la gloire» du monde corrompt toutes les vertus. Après le grand roi et ses courtisans, les hommes alors les plus infectés de cette maladie de l'esprit étaient les académiciens. Insatiables de louange, ils prétendaient que la Bruyère ne les avait pas assez loués. Il répondait ainsi : « Quoi que l'envie et l'injustice i)ublient de l'Académie française (2), quoi qu'elles veuillent dire de son âge d'or et de sa décadence, elle n'a jamais, depuis son établissement, rassemblé un si grand nombre de personnages illustres pour toutes sortes de talents et en tout genre d'érudition, qu'il est facile aujourd'hui d'y en remarquer; dans cette prévention où je suis, je n'ai pas espéré que cette compagnie pût être une autre fois jdus belle à peindre, ni prise dans un jour plus favorable ; et parce que je me suis servi de l'occasion , ai-je rien fait qui doive m'attirer les moindres rei^roches? » Il avait loué en face

(1) Discfiurs sur V histoire imiversefiej avant-propos, § 1.

(2) Préface du discours à l'Académie.

Boileau, la Fontaine, Racine, Bossuet, Fénelon , vnilà sou crime. <( Cicéron a pu loner impnuéraent Brutus, César, Pompée, Marcellus, qui étaient vivants, qui étaient présents : il les a loués plusieurs fois: il les a loués seuls dans le Sénat, souvent eu présence de leurs ennemis, toujours devant une compagnie jalouse de leur mérite, et qui avait bien d'autres délicatesses de politique sur la vertu des grands hommes que n'en saurait avoir l'Académie française. J'ai loué les académiciens, je les ai loués tous, et ce n'a pas été impunément : que me serait-il arrivé, si je les avais blâmés tous? » ^Mauvaise raison : il en a loué quelques-uns pour se moquer des autres.

Le moraliste s'était laissé prendre comme les autres à l'amour de la gloire. Il s'applaudissait du succès de son livre et de son discours : il était fier de pouvoir répoudre à ses critiques « que le jugement de la cour et de la ville, des grands et du peuple, lui a été favorable. Qu'importe? dit-il (1). Ils répliqueront avec contiauce que le public a son goût, et quïls ont le leur, réponse qui ferme la bouche et qui termine tout différend. Il est vrai qu'elle m'éloigne de plus en plus de vouloir leur plaire par aucun de mes écrits; car si j'ai un peu de santé avec quelques années de vie, je n'aurai plus d'autre ambition que celle de rendre, par des soins assidus et par de bous conseils, mes ouvrages tels qu'ils puissent toujours partager les Tliéobaldes et le public. » Or il reçut de Bossuet, sou ami et sou protecteur, des conseils tout différents de ceux qu'il attendait.

En 1694, Bossuet écrivit son traité sur la concupiscence où nous trouvons un chapitre xix ainsi conçu : « Mon Dieu, que vous punissez d'une merveilleuse manière l'orgueil des hommes ! La gloire est le souverain bien qu'ils se ])roposent : et vous, Seigneur, comment les punissez-vous ? En leur ôtant cette gloire dont ils sont avides? Quelquefois : car vous en êtes le maître, et vous la donnez ou vous l'ôtez comme il vous plaît, selon que vous tournez l'esprit dos hommes. Mais pour montrer combien elle est non seulement vaine, mais encore trompeuse et malheureuse, vous la donnez très souvent à ceux qui en demandent, et vous en foites leur supplice... 0 vérité, ô justice et sagesse éternelle, qui pesez tout dans votre balance et donnez le prix à tout le bien^ pour petit qu'il soit, vous avez préparé une récompense conveuable à cette telle quelle industrie qui paraît daus les actions de ceux qu'où nomme hérus, et dans les écrits de ceux qu'on nomme

(1) Préface du discours à l'Académie, à la fin.

les grands auteurs! Vous les avez récompensés et punis tout ensenilile : vous les avez repus de vent : enflés par la gloire, vous les eu avez pour ainsi dire crevés. Comliien ces grands auteurs ont-ils donné de gêne à leur esprit pour arranger leurs paroles et composer leurs poèmes ! Celui-là, étonné lui-même du ](m;j; et furieux travail de son Éncide, dont tout le but après tout était de flatter le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu'il s'est engagé dans cet ouvrage par une espèce de vadM\Q,pene vitio mentis. Leur conscience leur reprochait qu'ils se donnaient beaucoup de peine pour rien, puisque ce n'était après tout que pour se faire louer. » Eh bien! Monsieur de la Bruyère, travaillez donc maintenant à mériter les louanges de la cour et de la ville des grands, et du peuple : si vous avez un peu de sauté avec quelques années de vie , n'ayez plus d'autre ambition que de rendre, par vos soins assidus, vos ouvrages si parfaits qu'ils puissent déplaire aux Théobaldes et plaire au public! Est-ce là le bon conseil que vous donne votre protecteur et ami, M. l'évêque de Meaux? La huitième édition est la dernière à laquelle la Bruyère ait ajouté des remarques ou des caractères.

Nous pouvons aussi supposer que Fa(/oii Esculape lui fit entendre de bonnes vérités : car il avait déjà des doutes sur sa santé, et il n'osait se promettre beaucoup d'années à vivre. On mourait de bonne heure dans sa famille, vers la cinquantaine. Il arrivait à l'âge où son père et sou oncle étaient morts ; pourquoi vivrait-il plus longtemps que les autres? Il se sentait malade, ses forces diminuaient, son esprit se fatiguait : le moment était venu de mettre uu intervalle entre la vie et la mort, et de se préparer sérieusement à paraître devant un juge plus i-edoutable que la cour et la ville, que les grands et le peuple, que l'Académie et la maison de Condé. « Nous n'avons pas trop , ditil (1), de toute notre santé, de toutes nos forces et de tout notre esprit pour penser aux hommes ou au plus petit intérêt : il semble au contraire que la bienséance et la coutume exigeât de uons que nous ne pensions à Dieu que dans un état où il ne reste en nous qu'autant de riiison qu'il faut pour ne pas dire qu'il n'y en a plus. » Après avoir publié cette remarque, ou peut admettre qu'il ne se soumit pas aux exigences de la bienséance et de la coutume. Ayant eu le loisir d'être philosophe, il avait maintenant le loisir d'être chrétien.

(I) Chap. XVI, n" 17.

LA BRUYËKE

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