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CHAPITRE XXIV

La guerre de la, ligue d'Augsbourg est décidée. — Horreur de la Bruyère pour la guerre. — Sentiments du peuple, de la noblesse et de la cour. — M. le Dauphin au siège de Philippsbourg. — M. le Duc et le prince de Conti font campagne ensemble. — Leur ardeur pour se distinguer; jalousie qu'ils inspirent. — Prise de Philippsbourg et siège de Manheim. — Répétitions d'Esther. — Opéra-ballet de l'abbé Genest. — Le musicien Lalande. — Imprudences de M"""^ la Duchesse. — Retour subit de M. le Duc. — Intrigues galantes de la cour. — Manque de mémoire de M. le Prince. — Réflexions de la Bruyère sur la révolution d'Angleterre. — M. le Prince lieutenant criminel. — Comment M. le Duc découvrit l'art de se faire aimer de sa femme. — Rivalité de M""" la Duchesse avec M'"" la princesse de Conti, la veuve. — La Bruyère homme d'esprit dans la maison de Condé, non comme Toitui-e et San-asin, mais en quelque sorte journaliste. — Il défend M. le Duc contre les envieux, M™" la Duchesse contre les flatteurs, et cache un bon conseil dans le roman d'Emire.

A la fête Dauphine ea succéda nne autre qui eut encore plus de succès parmi la jeunesse de la cour. Depuis longtemps la ligue d'Augsbourg armait contre la France; depuis quelque temps le prince d'Orange, Guillaume de Nassau, stathonder de Hollande, se préparait à chasser son beau-père, Jacques II, du trône d'Angleterre. Ces deux opérations n'en faisaient qu'une dans son esprit : abaisser le roi de France, qui dominait l'Europe. De tous côtés on entendait le bruit des armes ; les Etats catholiques et protestants se remuaient pour combattre Louis XIV; mais les protestants fran(^ais bannis de leur pays j)ar la persécution allaient, avec lenr haine religieuse, exciter les puissances déjà fort animées à la guerre. Louis XIV n'en fut nullement troublé. « Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de

larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau (1) ; il lui reste encore vm bras de libre : un nain serait écrasé de la moitié de sa charge (2). Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits (3). » Le 25 août, le roi avait fait une promotion d'officiers généraux, la plus grande qu'il eût faite de sa vie : 19 lieutenants généraux, 37 maréchaux de cam]), et 43 brigadiers. La jeunesse de la cour se croyait assurée de remporter de nouvelles victoires.

Au retour de Chautilly, le Dauphin apprit en secret qu'il irait faire la guerre prochainement sur les bords du Ilhiu. Le 20 septembre (4), le comte de la Tour, envoyé de l'électeur de Bavière, rendit compte à M"" la Dauphiue de ce qui venait de se faire à la prise de Belgrade par les troupes de l'Empereur. Les Turcs étaient expulsés de la Hongrie; l'armée impériale, victorieuse en Orient, allait revenir se jeter sur l'Occident. Le roi entra dans la chambre de M""' la Dauphine pendant que M. de la Tour j était, et lui dit que, quoiqu'il connût déjà la prise de Belgrade, il serait bien aise d'entendre parler d'une action où M. de Bavière avait acquis tant de gloire; et il le pria de recommencer à en dire toutes les circonstances. Le 22 septembre, le roi dit à M""-' la Dauphine qu'il envoyait Monseigneur commander ses armées en Allemagne. Elle se mit à pleurer ; mais elle remercia le roi de sa confiance en Monseigneur et de la gloire qu'il lui préparait. Le roi dit au Dauphin ; « Eu vous envoyant commander mes armées, je vous « donne occasion de montrer votre mérite : allez faire voir à toute « l'Europe que, quand je viendrai à mourir, on ne s'apercevra pas que « le roi soit mort. » Toute la jeunesse de la cour brûlait (5) de suivre Monseigneur à la guerre. Heureux ceux à qui le roi fit cette grâce ! M. le Duc et le prince de Conti eurent ce bonheur, et partirent comme volontaires. Le roi n'avait pas attendu que ses ennemis vinssent l'attaquer : après avoir publié contre la cour de Eome (6) un manifeste applaudi par la Sorlwnue et l'assemblée de clergé, il envahit Avi-

(1) Chap. XI, no 96.

(2) Mémoire des raisons qui ont olUç/i le roi à reprendre les armes; Paris, J. B. Coignaid, 1G88, in-l» de 19 pages.

(3) De Sourches, t. II, p. 20G, etc.

(4) Dangeau.

(5) Gazette de Frunce.

(6) Lettre du roi au cardinal d'EsIrces, 6 septembre 1688; Paris, J. B. Coignard, iii-4» de 17 pages.

LA bhuvêub. — T. II. 5

gnon ; piùs, sous prétexte de venger les droits de Madame, duchesse d'Orléans, il attaqua le Palatinat et ordonna de faire le siège des places fortes qui appartenaient à l'électeur palatin. La terrible guerre de la ligue d'Angsl)onrg était commencée. La Bruj'ère ne partageait pas Tenthousiasme qui régnait autour de lui. « La guerre, dit-il (1), a pour elle l'antiquité ; elle a été dans tous les siècles : de tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, brûler, tuer, égorger les uns les antres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on appelle l'art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers hommes, comme de sou unique source, est venue la guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et leurs prétentions. Si, content du sien, on eût pu s'abstenir du bien de ses voisins, ou avait pour toujours la paix et la liberté. »

La guerre qui commençait n'amena pas d'abord tous les ravages que prévoyait le philosophe. Les ennemis du roi, surpris par sa brusque attaque, n'avaient pas eu le temps de terminer leurs préparatifs. Ils étaient si éloignés les uns des autres, et ils avaient des vues si divergentes, qu'ils ne pouvaient combiner des opérations d'ensemble contre la France. Les troupes allemandes, toujours lentes dans leurs mouvements, ne pouvaient se mettre en campagne avant Thiver ; et, l'hiver venu, elles ne pouvaient plus rien entreprendre avant le printemps. Pendant ce temps-là les troupes françaises avaient beau jeu. Pour exécuter les ordres du roi, il s'agissait d'enlever les trois places de Philippsbonrg, Mauheim et Franckeuthal. Le Dauphin avait une bonne armée, des bombes, du canon, et Vauban (2). Quelle place pouvait lui résister? Le siège de Philippsbonrg fut conduit avec une précision admirable : aucune diversion ne vint le troubler. Le maréchal de Duras protégeait le travail des assiégeants; Vauban le dirigeait. Les bourgeois de Paris ne comprenaient rien à cette manière de faire la guerre ; ils ne dissimulaient pas leur étonuement. La Bruyère dans la maison de Coudé les raillait ainsi (3) : k Le peuple paisible dans ses

(1) Chap. X, n" 9.

(2) Lettre de ilontausier.

(3) Chap. X, n" 10.

foyers , au milieu des siens , et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. Il va même souvent jusqu'à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement, et par le goût de la nouveauté et des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle. »

On n'avait pas oublié dans la maison de Condé l'année 1636, que le peuple appelait l'année de Corbie (1). Alors Henri II de Bourbon, prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, alla (1" juin)assiéger Dôle en Franche-Comté avec une armée française composée des meilleurs régiments. Au bout de deux mois et demi, il fallut lever promptement le siège : une armée impériale, sous les ordres du cardinal-infant et de Jean de Werth, était venue des Pays-Bas, s'avançait en France et prenait Corbie, à vingt lieues de Paris. Déjà les bourgeois de la capitale croyaient voir des partis ennemis à leurs portes : on tendait des chaînes dans les rues, on élevait des barricades, on rassemblait des soldats de tous les côtés ; on forma une armée avec laquelle le roi alla repousser l'ennemi et assiégea Corbie. Mais pendant ce temps-là les Impériaux, sortant de la Franche-Comté, venaient jusqu'à quatre lieues de Dijon et assiégeaient Saint-Jean de Losne. L'héroïque résistance de cette bicoque obligea l'ennemi à se retirer. Le 14 novembre 1036, Louis XIII entrait dans Corbie et le siège de Saint- Jean de Losne était levé. Quoique ces événements eussent déjà jilus de cinquante ans de date, ou eu parlait encore avec émotion dans la maison de Condé et dans le peuple, qui ne cessait de chansonner le terrible Jean de Werth : il est si agréable de se rappeler les périls passés et de se moquer des gens qu'on ne craint plus.

Le 10 octobre 1088 (2), le Dauphin s'avança près de la contrescarpe de Philippsbourg; les assiégés firent grand feu : un de leurs

(1) Histoire des princes de Condé, par le duc d'Aumale, t. III, p. 275, 297.

(2) Gazelle de France, Journal du siège de Plnlipjjshourrj , p. 588.

Lonlets tua deux grenadiers près de Mouseigueur. Le duc de Beanvilliers, que le roi avait mis auprès du Dauphin pour guider sa jeunesse et modérer sou courage, envoya vite une dépêche au roi pour l'informer de ce fait. Le roi fit défense à tous les volontaires d'aller à la tranchée sans y avoir été commandés. Tous durent obéir, et Monseigneur aussi. Cette défense parut extrêmement sévère à tous ces jeunes gens qui brûlaient de signaler leur bravoure. Une nuit que Monseigneur ne pouvait dormir, il se leva pour aller voir l'effet du tir des Allemands. Vauban l'eu reprit, et le jeune prince fut toujours fier d'avoir essuyé cette réprimande. M. le Duc et le prince de Conti saisirent avec empressement les bonnes occasions de se distinguer. M"" de la Fayette, dont le fils était volontaire au régiment du Roi, laissait entendre que le prince de Conti passait toutes ses nuits dans la tranchée (1 ) : elle dit, dans ses Mémoires de la cour, que M. le Duc, voulant trop bien faire, était plus incommode qu'utile : M™" de Sévigné laisse entendre la même chose. « Ceux qui fout bien, répondait la Bruyère (2), mériteraient seuls d'être enviés, s'il n'y avait encore un meilleur parti à prendre, qui est de faire mieux : c'est une douce vengeance contre ceux qui nous donnent de la jalousie. »

Ceux qui étaient allés au siège de Philippsbourg comme à la fête Dauphine ne tardèrent pas à en voir la différence. Si les Allemands n'osaient pas encore livrer bataille sur les bords du Ehin, ils se défendaient très bien derrière leurs remparts ; et chaque jour on apprenait à Versailles et à Paris les noms des victimes de cette guerre, qui n'était pas un jeu inoffensif. Parents et amis pleuraient les morts, plaignaient les blessés, et tremblaient i)our les combattants. Le marquis de Nesle, colonel du régiment d"Eughien, celui-là même dont M. le Prince avait fait le mariage avec M"° de Ooligny, reçut un coup de mousquet à la tête, fut trépané et mourut. Sa veuve témoigna une douleur un peu trop bruyante : elle allait partout raconter en détail l'agonie de M. de Nesle; elle fit entendre ses lamentations dans la maison de Coudé, mais surtout auprès de M™'' de Maintenon, qui lui montra de l'intérêt. « Les douleurs muettes et stupides sont hors d'usage, disait la Bruyère (3) : on pleure, on récite, on répète, on est si touchée de la mort de son mari, qu'on n'en oublie jias la moindre cir-

(1) Mémoires de la cour, éd. Michaud. j).

(2) Chap. IV, n» 83.

(3) Chap. III, u" 79.

constauce. » Le roi accorda une Lelle pension, et la venve se consola. M"'" de Grignan, qui avait sou fils au siège de PhilippsLourg, ne pouvait sortir de cette douleur muette et stnpide dont parle la Bruyère. M™" de Sévigné, sa mère, lui écrivait de Paris, le 11 octobre : (C Tontes les femmes qui sont ici, ayant dans cette barque leurs maris , leurs fils, leurs frères, leurs cousins et tout ce qu'il vous plaira, ne laissent pas de vivre, de manger, de dormir, d'aller, de venir, de parler, de raisonner et d'espérer revoir bientôt l'objet de leur inquiétude. Je me désespère de ce qu'au lieu de faire comme les autres, vous vous êtes séparée toute seule, tête à tête avec un dragon qui vous mange le cœur, sans nulle distraction, frémissant de tout, ne pouvant soutenir vos propres pensées , et croyant que tout ce qui est possible arrivera ; voilà le plus cruel et le plus insoutenable état où l'on puisse être. Ma chère comtesse, si c'est possible , ayez pitié de vous et de nous. » Le 0 octobre, M"'° de Sévigné écrivait encore à sa fille, qui portait toujours Pliilippsbourg sur ses épaules : « Quelle joie vous aurez, ma chère comtesse, quand nous vous manderons : Pliilippsbourg est pris ; votre fils se porte bien! » Pourquoi dans cette occasion M""^ de Sévigné appelle-t-elle sa fille ma clirve comtesse ? C'est pour Im rappeler que noblesse oblige, et qu'il faut souflfrir pour le service du roi. Aujourd'hui on appelle cela du patriotisme : c'est toujours le dévouement à l'intérêt public.

Pendant cette campagne de Philippsbourg, la princesse de Conti, la nouvelle mariée, dit M'"° de la Fayette (1), ne sourit jamais; à peine elle parla. Au contraire, M"" la Duchesse, quoique inquiète au fond du cœur, montrait plus de vivacité que jamais et cherchait à se distraire. Mais toutes les deux se seraient crues malheureuses, si leurs maris n'eussent pas tenu la conduite qu'ils tenaient, tant était fort, chez les femmes comme chez les hommes, le sentiment noble et généreux. « S'il est vrai qu'un grand donne plus à la fortune (2) lorsqu'il hasarde une vie destinée à couler dans les ris, le plaisir et l'abondance, qu'un particulier qui ne risque que des jours qui sont misérables, il faut avouer aussi qu'il a un toiit autre dédommagement, qui est la gloire et la haute réputation. Le soldat ne sent pas qu'il soit connu; il meurt obscur et dans la foule : il vivait de même, à la vérité, mais il vivait ; et c'est l'une des sources diT défaut de courag'e dans les conditions

(1) Jfémoh-es (h- la cour.

[2) Chap. is, ii"41.

basses et serviles. Ceux au contraire qae la naissance démêle d'avec le peuple et expose aux yeux des hommes, à leur censure et à leurs éloges, sont mûme capables de sortir jtar eifort de leur tempérament, s'il ne les portait pas à la vertu: et cette disposition de cœur et d'esprit, qui passe des aïeuls par les pères dans leurs descendants , est cette bravoure si familière aux personnes nobles, et peut-être la noblesse même. »

Le jour de la Toussaint, à Fontainebleau, on apprit la chute de la redoutable forteresse de Philippsbourg. C'était le jour anniversaire de . la naissance du Dauphin, et le lieu où il était né : petites circonstances, dit Dangeau (1), qui n'ont pas laissé de faire plaisir. Le matin, le roi (2) avait fait ses dévotions avec sa piété ordinaire, touché les malades des écrouelles dans l'allée royale de son château, et comme il changeait d'habit après cette cérémonie, on lui avait apporté des lettres de son fils le Dauphin. Monseigneur annonçait que l'on avait fait des ponts sur le fossé de l'ouvrage à couronne auquel on avait attaché le mineur, que l'on ferait sauter les mines vers le 30 octobre, et (ju'aussitAt après on emporterait l'ouvrage d'assaut. Le roi ne devait donc pas s'attendre à recevoir d'autres nouvelles ce jour-là. Il était dans la chapelle, où il écoutait le P. Gaillard faire le sermon du jour; le prédicateur n'avait pas encore achevé sou premier point, quand M. de Louvois vint dire qu'un nouveau courrier arrivait et annonçait la prise de Philippsbourg (3). Il se fit alors un si grand bruit dans la chapelle que le prédicateur fut obligé de se taire ; il demanda si le roi voulait qu'il sortit de chaire sans achever ; le roi répondit qu'il pourrait reprendre son discours dans un moment. Alors le roi , prenant de la main de M. de Louvois les deux lettres de Monseigneur, donna l'une à la princesse de Conti, la veuve, à qui elle était adressée, et lut l'autre qui était pour lui. M"" la Dauphine demanda au roi si Monseigneur reviendrait bientôt. Le roi répondit qu'il fallait auparavant qu'il prît Manheim, mais que cela ne durerait pas longtemps. Alors tout le monde se jeta à genoux pour remercier Dieu de la victoire. Il se fit un grand silence : le tumulte avait bien duré un quart d'heure. Le roi se remit dans sou fauteuil, le P. Gaillard acheva son sermon, et fit à Sa Majesté un compliment si touchant, qu'en l'entendant son cœur fut

(1) Dangeau, t. II, p. 200, 201.

(2) De Sourches, t. II, p. 201.

(3) /./., ibiil., p. 2C2.

attendri : il s'en fallut de peu que le roi ue mêlât ses larmes à celles de la Dauphiue et de beaucoup d'hommes et de femmes qui pleuraient de joie. « Les choses les plus souhaitées n'arrivent point, dit la Bruyère (1) ; ou si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps ni dans les circonstances oh elles auraient fait un extrême plaisir. » Mais celle-là arriva dans le temps et dans les circonstances où elle pouvait être le plus agréable.

A peine Philippsbourg était-il occupé par les troupes françaises, que le siège fut mis devant Manheim. Le régiment de Bourbon-cavalerie fut envoyé des premiers pour investir la place. M. le Duc y alla naturellement avec son régiment, et le prince de Conti avec M. le Duc. M"^ de la Fayette se plaint encore de ces deux princes : non contents d'avoir fort embrouillé l'assaut de Philippsbourg, ils eurent, dit-elle, l'avantage de se faire tirer à Manheim quelques coups de canon avant tout le monde. La cour, après avoir entendu chanter un magnifique Te Deuvi à Fontainebleau, revint à Versailles, ne rêvant que fêtes et réjouissances, pour célébrer la victoire de Monseigneur. « On prépare ici, dit Dangeau d'un air mystérieux (2), un petit opéra pour le retour de Monseigneur : l'abbé Genest fera les paroles ; Lalande fera la musique ; et les princesses y danseront. M"" la Duchesse aura dans ses entrées M""" de Valeutinois, M"° de Florensac et M"° d'Uzès. M"" la princesse de Conti (la veuve) fera danser à ses entrées les bonnes danseuses de l'Opéra; et M"" de Blois aura dans ses entrées M"° d'Armagnac et M"° de Châteauneuf. » Ainsi, pendant que Eacine faisait répéter aux demoiselles de Saint-Cyr sou grand opéra tragique, que lui avait commandé M"" de Maiutenon, l'abbé Genest faisait répéter aux princesses et aux plus célèbres beautés de la cour son petit opéra-ballet, qui paraissait bien plus amusant que l'autre.

En composant Esther, « ouvrage en vers propre à être récité et chanté » (3), Eacine avait fait une pièce admirable, mais difficile à jouer. Les jeunes filles de Saint-Cyr étaient formées à la déclamation par l'auteur même : il fit d'excellentes actrices (4). Boileau le secondait, faisait répéter la pièce avec lui; et quand elle sera jouée, il se tiendra avec son ami derrière le théâtre pour rassurer les petites ac-

(1) Chap. IV, n" 6i.

(2) le novembre 1G88.

(3) Privilège du roi donné aux dames de Saint-Cyr.

(4) Mémoires de Louis Racine, 1. 1, p. 308 et p. 313.

trices qui s'intimidaieut (1). Ils ue les rassuraient guère : uu jour, eu jouant devant le roi,M"° de la Maisonfort, chargée du rôle d'Élise, manqua de mémoire. « Ah ! Mademoiselle, s'écria Racine, quel tort vous faites à ma pièce ! » La jeune fille pleura. Touché de sa douleur, Racine courut à elle, essuya ses larmes avec son mouchoir, et pleura avec elle. Un auteur qui a tant d'esprit que Racine, qui sait si bien lire et réciter, qui tient tant à ce qu'on ne gâte pas son chef-d'œuvre, ne laisse guère de liberté aux interprètes de sa pensée. Ce n'était pas la présence et les conseils de son ami Boileau, le sévère satirique, qui pouvaient inspirer beaucoup de hardiesse et de confiance aux jeunes filles de Saint-Cyr pendant qu'elles apprenaient leur rôle. Enfin le sujet de la pièce était si grave, il touchait de si près aux plus vifs sentiments du roi et de M'"° de Maintenon , que l'on comprend parfaitement que les répétitions aient un peu manqué de gaieté. Au contraii'e, les répétitions du petit opéra de l'abbé Genest, libres et sans contrainte, furent très divertissantes.

C'était une i^ièce sans valeur, improvisée sur n'importe quel sujet mythologique, pour servir de cadre aux entrées de ballet. L'abbé Genest n'avait aucun amour-propre d'auteur. Il savait bien que sa Pénélope avait plutôt réussi à cause du sujet qu'à cause de la beauté des vers. Il portait un habit de prêtre et faisait profession d'être uu homme sérieux; avec la protection de Pellisson, il venait d'être attaché à M. le duc du Maine, et de recevoir une abbaye de la libéralité du roi, le jour même où l'on avait connu la prise de Philippsbourg. Aussi mit-il le plus grand empressement à faire son libretto de ballet. Et pendant les répétitions il était le premier à rire de son œuvre, toujours prêt à céder aux exigences du musicien et aux caprices des danseuses, toujours de bonne humeur et folâtre jusqu'à la fiu. « Xe pourrait-on point, disait la Bruyère (2), faire comprendre aux personnes d'un certain caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus, qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils chantent, et qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'aies voir si plaisants et si agréables, on ne croirait point qu'ils fussent d'ailleurs si réguliers et si sévères? Oserait-on même leur insinuer qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se piquent; qu'elle assortit, au contraire, et conforme les dehors aux con-

(V) M^^ de Maintenon et la maison de Sahd-Cyr, par Lavallûe. (2) Chap. XII, n" 26.

ditioDS, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous des figures si difterentes et qui font de lui un composé bizarre ou uu grotesque? » L'abbé Genest n'avait nul souci de ces insinuations, il profitait du vent favorable pour s'avancer dans les bonnes grâces de la jeunesse rieuse ; il se servait de tout, même de la laideur de sou visage , pour faire un contraste dont on lui savait gré avec toutes ces belles danseuses. « La physionomie n'est pas une règle qui nous soit donnée pour juger des hommes, pensait la Bruyère (1) : elle nous peut servir de conjecture. L'air spirituel est dans les hommes ce que la régulai-ité des traits est dans les femmes (2) : c'est le genre de beauté où les plus vains puissent aspirer. Uu homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit, et qui est connu pour tel, n'est pas laid, même avec des traits qui sont difi^ormes ; ou s'il a de la laideur, elle ne fait pas sou impression. » Ces réflexions s'appliquaient à l'abbé Geuest aussi bien qu'à Pellisson , son protecteur.

Le musicien Lalande n'était pas moins original que l'abbé Genest. Maître de clavecin de M™° la princesse de Conti et de M"^ la Duchesse, maître de chapelle du roi, marié par Sa Majesté, et comblé de bienfaits, il était fort glorieux. Quel honneur pour un enfant du peuple d'avoir facile accès dans la famille royale ! Le 24 novembre 1688, dans l'après-dînée, le roi, qui avait peine à marcher (3), fit venir les dames dans sa chambre pour lui tenir compagnie; les princesses y étaient, et M"'° de Maintenon avec M""' de Chevreuse, de Grammont et de Dangeau ; Lalande y fut appelé : il répéta la musique du petit opéraballet qu'on préparait pour le retour de Monseigneur. Le roi faisait venir aussi Lalande dans son cabinet; il lui indiquait des sujets de composition et l'aidait à les corriger. Si le roi donnait de bons conseils à Lalande, Lalande se flattait de lui donner de bons avis, et il appelait cela travailler dans le cabinet avec le roi, comme les ministres. 11 est probable que ces avis ne dépassaient guère les ballets et la musique ; mais comme Lalande se vantait de faire bientôt une fortune égale à celle d'Orphée, ou de Lully (4), qui laissait en mourant 37,000 louis d'or, 20,000 écus en espèces et beaucoup d'autres biens, ou supposait volontiers que Lalande faisait autre chose que de la musique avec

(1) Chap. xil, n" 31.

(2) Chap. XII, H»' 32 et 33.

(3) Dangeau, t. II, p. 216.

(4) Dangeau, avril 1G87.

Sa Majesté ; pent-être lui-même u'était-il pas fâché de croire et de faire croire qu'il parlait des finances avec le roi, qu'il créait des impôts, et qu'il avait trouvé des moyens extraordinaires pour remplir les coffres de rÉtat. ("ela inspira à la Brnj-ère le singulier caractère d'Ergaste, ou le donneur d"avis (Ergaste en grec veut dire travailleur). « Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusques aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. Il écoute tous les avis, et propose tons ceux qu'il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu'aux dépens d'Ergaste, et ne lei;r fait de grâces que celles qui lui étaient dues. C'est une faim insatiable d'avoir et de posséder. II trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en jiarti jusques à rharmonie; il faudrait, s'il en était cru , que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût perdre le souvenir de la musique d"Orphée, et se contenter de la sienne (1). »

Manheim avait fait moins de résistance que Philippsboiu-g ; Franckenthal en fit encore moins que Manheim. Monseigneur partit le 21 novembre, et il devait mettre huit ou neuf jours pour revenir à Versailles. Dès le 24 , M. le Duc arrivait en poste avec M. de Chemerault et le comte de Brogiie. Cet empressement ne fut point agréable au roi, car Sa Majesté dit à M. le Prince que son fils avait mieux aimé venir avec Brogiie et Chemerault qu'avec M^'le Dauphin. Et en effet qu'est-ce donc qui pressait tant M. le Duc de revenir à Versailles ?

Tandis que M™" la Dauphine, de plus en plus souffrante, s'enfermait de plus en 2}lus dans la solitude avec Bessola, tandis que M"'" la Princesse donnait tous ses soins à l'éducation de ses trois jeunes filles, et n'avait d'inquiétude que pour sa fille aînée la princesse de Conti, dont la grossesse était déclarée, M"" la Duchesse n'avait constamment auprès d'elle que sa dame d'honneur. M"" de Moreuil. C'était une femme de mérite à tous égards ; mais sa sauté délicate l'empêchait de remplir ses devoirs auprès de Son Altesse avec toute l'exactitude qu'on eût désiré. Malgré sa bonne volonté et son attention, elle ne pouvait lutter toujours avec succès contre les intrigues des filles d'honneur. Elle avait plus d'expérience et plus d'esprit qu'elles ; mais elles étaient plus nombreuses, et, comme dit la Bruj'ère (2), « il faut être bien dénué d'esprit, si l'amour, la malignité et la nécessité n'en font pas

(1) Chap. VI, n» 28.

(2) Chap. IV, nOSI.

trouver ». Or les deux favorites de M"" la Duchesse étaient justement M"°' de Doré et de la Roche-Aynard, qui avaient une liaison galante avec MM. de Comminges et de Mailly. Il y avait déjà longtemps, affirme M""" de la Fayette (1) , que M"° de Doré faisait l'amour ; elle l'avait fait avec le prince d'Harcourt avant d'entrer chez M""" la Duchesse. M"° de Paul my, qui n'était pas favorite, recherchait un honnête mariage. Ces trois filles d'honneur, extrêmement flattées des attentions généreuses que le roi avait pour elles en faveur de leur maîtresse, défendaient la place, comme dit la Bruyère, contre les gens d'esprit. De plus, M""' la Duchesse, qui était des plus jeunes et des plus éveillées, dit M""' de la Fayette, rassemblait chez elle ce qu'il y avait de plus jeunes femmes à la cour, et elle exerçait sur elles, par sou esprit enjoué et badin, une véritable fascination. On était sous le charme dès que l'on vivait avec elle ; on y perdait la liberté de sa raison, et, ravi de ses grâces, on ne découvrait pas son cœur. « Cette découverte devrait être aisée h faire, dit M""' de Caylns, puisque M™" la Duchesse ne s'est jamais piquée d'amitié ; cependant la j^ente naturelle qu'on a à se flatter soi-même, et la séduction de ses agréments, sont telles qu'on ne veut pas l'eu croire elle-même, et qu'on attend, pour se désabuser, nue expérience personnelle qui ne manque guère. »

A la tête des jeunes femmes qui brillaient autour de M"" la Duchesse était M""" de Valentinois ; elle avait à peine quinze ans accomplis, et, belle comme le jour (2), elle était plus coquette, elle seule, que toutes les femmes du royaume ensemble. C'était la fille aînée du grand écuyer, M. d'Armagnac, l'aîné des princes de Lorraine. Il y avait un an que, n'étant point encore mariée, elle avait déjà voulu danser avec M"° la Duchesse. Le roi s'y était opposé (;3). Il avait également refusé de l'inviter à Marly. M"" d'Aramgnac, sa mère, avait laissé voir combien elle était affligée qu'elle fût si mal dans les bonnes grâces de Sa Majesté. Comment marier une jeune fille qui avait subi de tels affronts ? Il n'y eut que M. de Monaco qui trouva bon de la demander pour son fils, M. de Valentinois. Le mariage avait eu lieu, le 8 juin 1688, et M""" de Grignan (4) fut éldouie du spectacle, tant jjmc j|g Valentinois était belle, aimable, étiûcelante de pierreries. La

(1) Mémoires de la conr, p. 241.

(2) Ibid., p. 241.

(3) Dangeau, 20 décembre 1G87.

(4) M"'« de Sévigné, 16 juin.

70 LA r.RUVEEE

queue de sa robe, à la manière des princesses, était portée par sa sœur, 51"" d'Armagnac, encore plus belle et plus jeune qu'elle. Toute la beauté de la conr était réduite dans cette maison. M. de Valentiuois (1) avait le peu d'esprit qu'il fallait pour jouer sur le théâtre de la conr le rôle auquel il était destiné ; mais il était fier d'être prince par la grâce de Dieu : il accompagna Monseigneur au siège de Philippsbourg, et il ne fut pas médiocrement flatté d'apprendre, devant Manheim, que sa femme était la première désignée pour danser avec M"" la Duchesse les entrées de ballet dans l'opéra de l'abbé Genest, et pour célébrer les victoires de Monseigneur. En effet, dans le moment, ce n'était i^as un petit triomphe pour M™" de Valentinois ; et de plus, sa sœur. M"' d'Armagnac, dansait dans le même ballet avec M"° de Blois, sœur de M™'' la Duchesse. M. de Valentinois fut-il assez maladroit pour se vanter de ce succès devant M. le Duc? Je ne sais. Il est possible que M. le Duc ne fût pas content d'apprendre ces nouvelles, mais il devait avoir encore une autre raison pour justifier sou brusque retour. « C'est dans les femmes, dit la Bruyère (2), une violente preuve d'une réputation bien nette et bien établie, qu'elle ne soit pas même effleurée par la familiarité de quelques-unes qui ne leur ressem blent point ; et qu'avec toute la pente que l'on a aux malignes explications, on ait recours à une toute autre raison de ce commerce que celle de la convenance des mœurs. » Quelle était cette autre raisou?

M"'' la Duchesse s'était moquée des bonnes fortunes de M. de Mar - San, oncle de M°"' de Valentinois, et le vaniteux courtisan lui en gardait rancune. Il est probable que M"° la Duchesse n'avait pas mesuré la portée de ses plaisanteries (3). Cadet de la famille de Lorraine, il était accoutumé de vivre aux dépens des femmes qu'il courtisait. Il avait presque ruiné la maréchale d'Aumont ; et elle l'aurait épousé, si son fils, par ordre du roi, ne l'avait mise dans un couvent. Il réussit mieux auprès de la veuve du marquis d'Albret, qu'il avait épousée en 1682 ; c'était une franche héritière, riche, laide et maussade, qui lui donna tout son bien par contrat de mariage. Il la laissait dans un coin avec le dernier mépris. C'est pour cela que M""" la Duchesse répondit aux galanteries de M. de Marsan en lui disant qu'elle n'était

(1) Lettre de Bussj-, ô juillet. Mémoires de Saint- fi'imion.

(2) Chap. III, n" il.

(3) Saint-Simon.

pas encore veuve. « Épouser une veuve, dit la Bruyère (1), signifie eu bou français faire sa fortune ; il n'opère pas toujours ce qu'il signifie. » En efl'et, M. de Marsan avait déjà dévoré la plus grande partie de la fortune de sa femme.

Malgré le commentaire de la Bruyère, cette injure eût pu tomber dans l'oubli , si M. de Marsan n'eût été excité à s'en sotavenir par une noble demoiselle qu'il aimait. Le comte de Grammont, gouverneur du pays d'Aunis, avait deux filles, toutes deux demoiselles d'honneur de M"° la Dauphine. La cadette était très vive : on a soupçonné que c'était pour elle que M. le Duc avait donné V Ecole des files à M"" de Montmorency ; mais elle n'en avait nul besoin , grâce aux bons soins de M. de Marsan. Elle ne pouvait pardonner à M. le Duc d'avoir fourni un prétexte à la suppression de la chambre des filles de la Dauphine. Sa rancune contre M. le Duc s'unit au ressentiment de M. de Marsan contre M'"" la Duchesse, et l'envenima. M. de Grammont avait une petite fortune, et point de fils : cela lui permit de trouver un parti pour sa fille cadette dans un M. de Gordes, que l'évêque de Langres, son oncle, avait enfermé à Saint-Lazare (2). M. de Grammont, pressé d'en finir, va trouver M. de Langres, qui fit dans cette occasion un fort bon personnage (3). Il livra son neveu : « Tenez, Monsieur, le voilà. Rendez-le assez sage pour comprendre qu'il sera trop heureux d'épouser mademoiselle votre fille ; je ne demande pas mieux : j'aime mon nom et ma famille, travaillez. » M. de Grammont et M™' de Grammont, sa femme, vont voir ce garçon à Chaillot dans une jolie petite maison d'où il ne pouvait sortir, et lui oâ"rent la liberté avec la main de leur fille. Il n'accepte qu'avec une grande défiance et beaucouii d'incertitude. « Ils n'en viendront à bout, dit M'"" de Sévigné, que le jour où ils auront trouvé moyen de lier le vent et de fixer le mercure. » Cependant M. de Marsan craignit qu'ils ne trouvassent la solution de ce problème : le consentement du roi an mariage engageait déjà les futurs conjoints. « Un ancien galant, dit la Bruyère (4), tient à si peu de chose, qu'il cède à un nouveau mari ; et celui-ci dure si peu, qu'un nouveau galant qui survient lui rend le change. » M. de Marsan se crut perdu. « Rien ne coûte moins à la

(1) Chap. VI, n" 61.

(2) Dangeau, 21 octobre.

(3) M"'<' de Sévigné, 3 novembre.

(4) Chap. III, u'J lii.

passion que de se mettre au-dessus de la raisou (1). » Il s'avisa de lorgner (2) M"° la Duchesse, pour se venger de ses plaisanteries et pour en faire un sacrifice à sa maîtresse.

M""° la Duchesse, dans son inexpérience du monde, répondit auxlorgueries de M. de Marsan. M""" de Valentinois s'amusait beaucoup de l'impertinente audace de son joli petit oncle, et en riait avec M"° la Duchesse. De quoi ne riaient-elles pas? D'ailleurs, ces sortes de vengeance avec une aussi jolie personne, et du rang de M'""" la Duchesse, retombent bien souvent sur les maîtresses (3). M. de Marsan écrivit, M""' la Duchesse répondit. Ce furent M"° de Doré et M"" de la Roche-Aynard qui lièrent ce commerce épistolaire. Il fut découvert. M. le Prince s'en plaignit au roi. Le roi lui dit qu'il n'avait qu'à faire ce qu'il voudrait , qu'il ne se mêlait plus de la conduite de M"' la Duchesse ; mais , s'il ne voulut pas lui en parler, il dit à M"° de Maintenon de le faire. M"'' de Maintenon eu parla à M"" la Duchesse, qui se mit à lui rire au nez et dit qu'elle n'avait écrit que pour se moquer de M. de Marsan.

C'était vrai ; mais on comprend que M. le Duc n'eut pas envie de rire quand il arriva de l'armée dn Rhin. M'"" la Duchesse avait eu deux fois tort : d'abord, eu se moquant de M. de Marsan pendant qu'il était amoureux de la cadette de Grammont ; puis, en répondant à la lettre que M. de Marsan lui écrivit. Mais elle n'avait pas d'autre tort. M'"^ de Maintenon elle-même l'avait reconnu. On pouvait pardonner à une jeune princesse quelques plaisanteries légères, dont elle distinguait mal la portée. Il était bien naturel qu'en recevant les lettres oii M. de Marsan, dans le jargon des femmes de ce temps-là, protestait contre son injuste antipathie (4), et lui adressait les déclarations les plus tendres en la forme la plus respectueuse, M""" la Duchesse, blessée de cette attaque personnelle, ait réjjondu avec l'emportement de sou caractère et l'ironie cruelle de son esprit. « Il est fort sûr, dit la Bruyère (5) , qu'uue femme qui écrit avec emportement est emportée ; il est moins clair qu'elle soit touchée. Il semble (ju'une passion vive et tendre est morne et silencieuse ; et que le plus pressant intérêt d'une femme

(1) Chap. IV, 11° 77.

(2) Mémoires de la cour, par M"" de la Fayette, p. 421.

(3) Ibid.

(4) Chap. IV, n" 25.

(5) Chap. III, n" 7-2.

qui n'est plus libre, celui qui l'agite davantage, est moins de persuader qu'elle aime, que de s'assurer si elle est aimée. » Or M""" la Duchesse avait sur ce point la pins parfaite et la plus sincère indifférence. Elle n'en voulait même pas à M. de Marsan, et se tenait toujours prête à lui rendre les services dont il pourrait avoir besoin. M. de Marsan n'en était que plus furieux contre elle. « S'il se trouve, disait la Bruyère en souriant (1), une femme pour qui l'on ait eu une grande passion et qui ait été indifférente, quelques importants services qu'elle nous rende dans la suite de notre vie, l'on court un grand risque d'être ingrat. » La faute de M. le Prince était bien plus grave que celle de M°° la Duchesse. Il avait pris sur lui l'odieuse responsabilité de dénoncer au roi sa propre fille, de calomnier une jeune femme innocente auprès de son mari, de rougir d'un mariage qu'il avait si longtemps et si ardemment sollicité pour son fils unique, pour l'héritier de la maison de Condé. Et cet homme d'État, ce profond diplomate avait été confondu d'un seul mot, devant M""" de Maintenon et le roi, par cette jeune femme de seize ans. M. le Prince ne pouvait boire tant de honte. Il en fut si malheureux, que^jendant quelque temps il se tint à l'écart, et tomba malade.

La seule excuse que pût faire valoir M. le Prince était de se plaindre de son peu de mémoire. C'était son habitude, M. le Duc fut satisfait : il avait gagné sur son père un avantage considérable. Enfin il daigna écouter la Bruyère, qui lui insinua quelques bons conseils. P « Il ne faut pas juger des hommes (ni peut-être des femmes) comme d'un tableau ou d'une figure , sur une seule et première vue : il y a un intérieur et un cœur qu'il faut approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très petit nombre de connaisseurs qui discerne , et qui soit en droit de prononcer ; ce n'est que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer (2). » 2° Il ne faut pas croire le langage des hommes sur ce qui les regarde. « Ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités (3). Ainsi l'on se plaint de son peu de mémoire,

(1) Chap. IV, n" 21.

(2) Chap. XII, n" 27.

(3) Chap. XI, u-= 67.

coûtent d'ailleurs de son grand sens et de son bon jugement (1) (M. le Prince) ; l'on re<;oit le rejsroclie de la distraction et de la rêverie, comme s'il nous accordait le bel esprit (2) (M. le dnc de Nevers) ; l'on dit de soi qu'on est maladroit, et qu'on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l'esprit, on par les dons de l'âme que tout le monde nous connaît (3) (le prince de Conti) ; l'on fait l'aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours sou désintéressement, et que l'on est guéri de l'ambition (4) (le grand jirieur de Vendôme) ; l'on ne rougit point de sa maljjropreté, qui n'est qu'une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu'on n'a d'application que pour les solides et essentielles (5) (M. le dnc de Vendôme). Un homme de guerre aime à dire que c'était par trop d'empressement ou par curiosité qu'il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste très périlleux, sans être de garde ni commandé ; et il ajoute qu'il fut repris de sou général (0) (Monseigneur depuis qu'il était revenu d'Allemagne). De même une bonne tête ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir ; qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience ; que le nombre, le poids, la diversité, la difiSculté et l'importance des affaires occupent seulement, et n'accablent point ; qui par l'étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de tous les événements ; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières règles ont été faites; qui est détourné, par les grandes choses qu'il fait, des belles ou des agréables qu'il pourrait lire, et qui au contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions : un homme ainsi fait fient dire aisément,et sans se commettre, qu'il ueconnaitaucunlivre,etqu'il ne lit jamais. » Nul doute que le roi Louis XIV ne fût ainsi fait ; mais M. le Duc ne l'était pas. Et c'eût été de sa part une grande simplicité que d"imiter les petits défauts dont les hommes font volontiers l'aveu,

(1) Saint-Simon et Lassay.

(2) M"'= de Caylus.

(3) M"'» de Caylus et Saint-Simon.

(4) Mcmoives de la Fiire. Notes de Saint-Simon sur Dangeau.

(5) Voltaire, Siicle de Louis XIV. Saint-Simon, Màiwires et Notes sur Dangeau. (G) D.ingcau, i[émoircs.

pour acquérir les beaux talents ou les grandes qualités qu'ils ont réellement ou qu'ils croient avoir.

D'ailleurs il n'était pas toujours prudent de marcher sur les traces du rui Louis XIV. Il se passait alors en Angleterre des événements considérables, dont tout le monde parlait à la cour de France et qui méritaient toute l'attention des politiques : le roi Jacques II voulait régner dans ses trois royaumes comme Louis XIV régnait dans le sien ; et il se croyait élu de Dieu pour y rétablir par son autorité le libre exercice de la religion catholique. En France, Bossuet et bien d'autres l'approuvaient. « Si mon jugement ne me trompe pas (1), si, rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent, j'ose croire (et je vois les sages concourir à ce sentiment) que les jours d'aveuglement sont écoulés et qu'il est temps que la lumière revienne. » Gourville pensait différemment (2) : <( En 1687, M""" d'Hamilton, depuis duchesse de Tyrconnel , devant partir pour Londres, me dit que Sa Majesté Britannique ne manquerait pas de lui demander ce que je disais des projets qu'il faisait pour le rétablisse ment de la religion catholique en Angleterre. Je la priai de lui dire qu'il allait perdre tous les catholiques de l'Angleterre. Ce qu'il avait vu faire eu France lui servait de modèle, je n'en doutais pas : mais cela était bien différent. » La Bruyère sur ce point penchait vers l'avis de Gourville. « Il y a, ditil (3) , des conjonctures où l'on sent bien que l'on ne saurait trop attenter contre le peuple. Quand il est paisible (4), on ne voit pas par où le calme peut en sortir. » « Il y a d'autres conjonctures où il est clair qu'on ne peut trop ménager le peuple (5) : quand il est en mouvement, on ne comprend pas {G) par où le calme peut y entrer. » Le roi Louis XIV avait supprimé le protestantisme en France ; le roi Jacques II ne pouvait même pas maintenir la religion catholique en Angleterre. La France était tranquille, et l'Angleterre agitée jusqu'au fond de ses entrailles. La politique des deux rois était indiquée par la dft'érence des deux États.

Pour bien montrer à M. le Duc cette différence, la Bruyère lui ra-

(1) Ora'isitn funchre de la reine tTAnijhttrre.

(2) Mémoires de Gourville,

(3) Chap. X, n» 5.

(4) Chap. X, n» 6.

(5) Chap. S, n° 5.

(6) Chap. X, n» (i.

conta ce qu'il avait vu de ses propres yeux à Paris (1). Dans sa jeunesse, les enseignes des marchands étaient eu saillie sur les rues, et gênaient souvent les passants. Eu 1669, le lieutenant de police, la Reynie, voulut que les enseignes fussent appliquées contre le mur. Les six corps de marchands réclamèrent : les enseignes saillantes étaient, disaientils, plus avantageuses au négoce. Il fallut céder. Une ordonnance du roi permit de conserver les enseignes saillantes, mais à la condition qu'elles fussent réduites dans leurs dimensions, et ne pussent encombrer les rues ni incommoder l'éclairage. Cela fit naître une nouvelle agitation : l'agent voyer exigea que les marchands lui payassent le droit de voirie, qui lui était dû toutes les fois qu'une enseigne était posée ou remplacée; les marchands soutenaient que le droit n'était pas dû, parce que les nouvelles enseignes avaient été mises par commandement du roi et pour la décoration de la ville. Les têtes de la bourgeoisie parisienne commençaient à s'échauffer, lorsque Sa Majesté, par un arrêt du 21 avril 1670, fit défense d'exiger aucun droit pour la réforme des enseignes, et ordonna que le commis voyer restituerait les deniers qu"il avait reçus à ce sujet. Ainsi le roi avait encore cédé; ne fit-il pas mieux que d'exercer sa prérogative? « Vous pouvez aujourd'hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges (2) ; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. » Jacques II avait fait tout le contraire. Au moment où le peuple anglais était en pleine effervescence, où je ne sais quelle fureur remuait tous les coeurs contre la royauté et les paj^istes, ce monarque insensé voulut détruire les vieilles franchises populaires pour imposer de haate lutte son pouvoir absolu; et il finit par s'aliéner tons les souverains, même le pape, pour rétablir l'autorité catholique. « Il y a, disait la Bruyère ( 3), certains maux dans la république qui y sont soufferts, parce qu'ils préviennent ou empêchent de plus grands maux... L'on tolère quelquefois dans un Éttt un assez grand mal, mais qui détourne un million de petits maux ou d'inconvénients, qui tous seraient inévitables et irrémédiables. Il se trouve des maux dont chaque particulier gémit, et qui deviennent néanmoins un bien public, quoique le public ne soit autre chose que tous les particuliers. Il y a des maux personnels qui concourent au bien et à l'avantage de chaque famille. Il y en a qui affligent,

(1) Traité de la police, par Delamare, t. IV, p. 382-387.

(2) Chap. X, n» 5.

(3) Chap. X, n» 7.

ruineot ou déshonorent les familles , mais qui tendent au bien et à la conservation de la machine de l'Etat et du gouvernement. D'antres maux renversent des États, et sur leurs ruines en élèvent de nouveaux. On en a vu enfin qui ont sapé par les fondements de grands empires, et qui les ont fait évanouir de dessus la terre, pour varier et renouveler la face de Tunivers. »

On était inquiet en France du grand armement que faisait le prince d'Orange, ce Ou me mande de tous côtés, écrivait Bossuet (1), que cela retombe sur la France, où les huguenots remuent de toutes parts. » Le roi prévint le roi d'Angleterre de se tenir sur ses gardes, et il dit à M""" la Dauphine (2) : « Enfin le prince d'Orange s'est déclaré protecteur de la religion anglicane, et il va s'embarquer arborant le pavillon anglais. Plusieurs milords sont déjà venus le trouver. Voici l'adieu qu'il a fait, dit-ou, à Messieurs des États : a Messieurs, je vous dis « adieu pour jamais ; je vais ou périr ou régner ; si je péris, je mourrai c( votre serviteur; si je règne, je vivrai votre ami. » Ce que l'on traduisait ainsi (3) : Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses États, et je vous ferai voir qu'on peut chasser un roi de son royaume comme un petit seigneur de son château ou un fermier de sa métairie. <i II s'en faut de peu que le crime heureux ne soit loué comme la vertu même (4). C'est un noir attentat, c'est une sale et odieuse entreprise que celle que le succès ne pourrait justifier. » M"" de Sévigné écrivait (5) : a On espère que le prince d'Orange a pris de fausses mesures et que le roi d'Angleterre le recevra et le battra fort bien. Il a parlé à ses milords, donné liberté aux moins afi'ectionnés et renouvelé l'attachement des plus fidèles, il a déclaré une parfaite liberté de conscience et fait commander sa cavalerie à M. le comte de Koye ; c'est un bon calviniste, cela contente ses sujets. » Il était trop tard : « Le peuple, dit la Bruyère (6) , va souvent jusques à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la liberté , par l'amour qu'il a pour le changement et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires. »

Le prince d'Orange s'était embarqué sur sa flotte à Scheveningen ,

(1) Bossuet à M. de Raucé, 2 septembre 1(J88,

(2) Diiugeau, 5 octobre.

(3) Chap. XII, u" 118.

■(4)Chap. xu, n" 113.

(5) 13 octobre.

(6) Chap. X, n" 10.

le 30 octobre, par uu fort beau temps, et il était parti ciuglaot vers l'Angleterre; le soir ua vent violent s'éleva, et si contraire que toute la flotte fut dispersée. « Le prince d'Orauge, écrivait M. d'Avaux, ambassadeur du roi à la Ha^ye (1), est rentré daus la Meuse avec peu de vaisseaux; il est Ibrt incommodé de sou asthme. La frégate sur laquelle était M. de Schomberg est périe {sic). Ou a su aussi qu'il a péri uu grand bâtiment sur lequel étaient 900 Anglais au service des États géuéraux. D'autres bâtiments ont jeté un grand nombre de chevaux dans la mer. Ou croit la perte fort grande ; mais jusqu'ici l'on ne sait que ces particularités-là. » Elles suffisaient bien pour faire voir le mauvais succès de Tentreprise : ce qui frappait surtout les esprits à la cour de France , c'était le malheur de ces gentilshommes français qui par haine de la foi catholique avaient préféré, comme Schomberg, la fortuue de Guillaume à celle de Louis XIV. » Les hommes, dit la Bruyère (2), séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, goûtent aisément un projet d'ambition que quelques grands oui médité ; ils en parlent avec intérêt ; il leur plaît même par la hardiesse on par la nouveauté qu'on lui impute ; ilsy sont déjà accoutumés et n'en attendent que le succès, lorsque venant au contraire à avorter, ils décident avec coufiauce et sans nulle crainte de se tromper, (ju'il était téméraire et ne pouvait réussir. »

Alors M. de Lauzuu, qui depuis uu au était sorti de prisou et vivait à Paris avec toute liberté d'approcher de la cour, mais sans y entrer, ennuyé de cette situation ridicule, résolut, pour conserver le merveilleux de sa vie, de tenter uu coup de fortune. M. de Saint- Victor venait d'obtenir la permission d'aller oifrir ses services au roi d'Angleterre ; M. de Lauzuu la demanda aussi, l'obtint, et fut loué du parti qu'il prenait. «. Une belle ressource pour celui qui est tombé dans la disgrâce, avait dit la Bruyère (3), c'est la retraite. » Il ajouta : « Une plus belle ressource pour le favori disgracié que de se perdre dans la solitude et ne plus faire parler de soi, c'est d'eu faire parler magnifiquement, et de se jeter, s'il se peut, dans quelque haute et généreuse entreprise, qui relève on confirme du moins son caractère , et rende raison de son ancienne faveur ; qui fasse qu'on le plaigue dans sa chute, et qu'on en rejette une partie sur son étoile. »

(1) Dangeau, 5 novembre.

(3) Chap. X, u" 19. Dans la première édition, c'était le ileruier alinéa du cliap. viil.

Le prince d'Orauge ne pouvait demeurer sur sa déroute. « Il y a, dit la Bruyère (1), des projets d'un si grand éclat et d'une conséquence si vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou tant craindre, selon-les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d'un liomme y sont commises. Il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire ; quelques affreux périls qu'il commence à prévoir dans la suite de son entreprise, il faut qu'il l'entame ; le moindre mal pour lui est de la manquer. » Du reste, on avait fort exagéré les pertes que le prince d'Orange avait éproiivées par la tempête ; les vaisseaux qu'on croyait perdus se retrouvèrent et furent radoubés ; les Français et les Anglais qu'on croyait noyés étaient presque tons sains et saufs, et tout prêts à recommencer. Pendant ce temps la trahison gagnait dans les Iles-Britanniques : le ministre Sunderland abandonnait son roi et donnait l'exemple de la défection. Jacques II, chancelant sur son trône, avait appelé à Londres des régiments irlandais, qui étaient l'objet de l'exécration publique. Enfin, après avoir fait ime fausse entrée sur la scène politique, Gruillaume en fit une véritable ; mais, au lieu de débarquer sur les côtes orientales de l'Angleterre où ou l'attendait, il traversa la mer du Nord et toute la Manche pour aller prendre terre à Brixham dans la baie de Torbay, vers l'occident de la côte méridionale ; puis, sans se presser, il marcha vers Exeter, la capitale du Devonshire ; et là il attendit patiemment que la population du reste de l'Angleterre se prononçât entre le roi catholique Jacques II et sa fille, la princesse protestante Marie. Guillaume, qui avait épousé cette princesse, venait, disait-il, protéger ses droits à la couronne. « Il n'y a point de chemin trop long, dit le moraliste (2), à qui marche lentement et sans se presser : il n'y a point d'avantages trop éloignés à qui s'y prépare par la patience. »

Au moment où Monseigneur était arrivé de sa campagne de Philippsbourg, l'enthousiasme royaliste des courtisans français n'avait plus connu de bornes ; plusieurs étaient allés de Versailles au-devant de lui jusqu'à la porte Maillot près Paris, et lui avaient embrassé la botte en passant. On supposait volontiers qu'il en était de même en Angleterre. On disait (3) qu'aucun Anglais ne s'était joint au prince d'Orange, et

(3) De .Sourches, t. II, p. 282.

l'ou savait que les troupes royales d'Angleterre marchaient vers Salisburj- pour écraser les rebelles. Le roi Jacques II était resté à Londres, « apparemment pour donner ordre à deux ou trois petites séditions que la canaille y avait excitées, et qui avaient été apaisées sur-le-champ par la mort de quelques mutins que les troupes avaient tués sans marchander »; mais on ne doutait pas que le roi d'Angleterre ne se mit bientôt à la tête de son armée et n'allât livrer bataille. 11 n'y eut point de bataille. Le prince d'Orange, en marchant sur Londres, ne demandait qu'un parlement libre et légal et de sages ministres (1). Il cachait la vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importait de l'avoir dite et qu'elle ne fût pas crue. Peu à peu la désertion se mit dans les troupes royales ; Jacqiies II, surpris et entouré par la trahison de tous les côtés, ne put rien faire. Après les petites escarmouches de Cirencester et de Woncautou, le prince d'Orange arriva sans autre difficulté à Londres, ne parlant que d'intérêt public, d'alliance, de tranquillité, de repos et de liberté. Enfin il poussa par les épaules son malheureux beau-père hors de son royaume, comme un perturbateur de la paix publique. Jacques II s'aperçut alors, mais un peu tard, que « c'est un grand bonheur pour les peuples (2) quand le prince admet dans sa confiance et choisit pour le ministère ceux mêmes qu'ils auraient voulu lui donner, s'ils en avaient été les maîtres. »

Pendant ce temps-là M. le Prince était préoccupé de pensées bien difierentes. Ne pouvant supporter le chagrin d'avoir accusé faussement M"'' la Duchesse auprès du roi, il vérifiait sans cesse les informations qui l'avaient trompé ; il examinait toute sa maison, et, pour démontrer qu'il n'avait pas tort, il mettait chacun en contradiction avec soi-même. La Bruyère y fut pris comme les autres, il l'avoue ingénument (3) : « Sans ime grande roideur et une continuelle attention à toutes ses paroles, ou est exposé à dire en moins d'une heure le oui et le non sur une même chose ou sur une même personne, déterminé seulement par un esprit de société et de commerce qui entraîne naturellement à ne pas contredire celui-ci et celui-là qui en parlent différemment. »

C'était un spectacle extrêmement triste que de voir M. le Prince faire ainsi le lieutenant criminel et mettre à la question tous ses serviteurs pour accuser sa fille I\I°" la Duchesse. Tous n'avaient pas le cou- Ci) Cliap. X, n" 12.

(i) Chap. X, n» 23.

(3) Chap. XII, n" 311.

rage de lui dire franchement la vérité , ni surtout , quand il les avait mis en contradiction avec eux-mêmes, d'avouer qu'ils s'étaient trompés. Du reste , il ne voulait entendre autre chose que ce qu'il avait dans le cœur, et il repoussait avec dédain les discours prudents qui ne répondaient pas à sa pensée. La Bruyère ne savait comment exprimer l'état d'esprit de M. le Prince : « Un homme sujet à se laisser prévenir (1), s'il ose remplir une dignité ou séculière ou ecclésiastique, est un aveugle qui veut peindre, un muet qui s'est chargé d'une harangue, un sourd qui juge d'une symphonie : faibles images, et qui n'expriment qu'imparfaitement la misère de la prévention. Il faut ajouter qu'elle est un mal désespéré , incurable , qui infecte tous ceux qui approchent dx\ malade, qui fait déserter les égaux, les inférieurs, les liarents, les amis, jusqu'aux médecins : ils sont bien, éloignés de le guérir, s'ils ne peuvent le faire convenir de sa maladie, ni des remèdes, qui seraient d'écouter, de douter, de s'informer et de s'éclaircir. Les flatteurs, les fourbes, les calomniateurs, ceux (]ui ne délient leur langue que pour le mensonge et l'intérêt, sont les charlatans en qui il se confie , et qui lui font avaler tout ce qui leur plaît : ce sont ceux aussi qui l'empoisonnent et qui le tuent. »

Un incident bizarre sembla donner raison à M. le Prince. Il avait mis des gens en campagne pour savoir exactement tout ce qui se passait chez M""' la Duchesse (2). On lui vint rapporter que l'on avait vu sortir de chez elle un homme qui se cachait. M. le Prince envoya quérir M°° de Moreuil, la dame d'honneur, pour savoir qui était cet homme. M™° de Moreuil jura qu'il n'en était point entré, et que M"" la Duchesse avait demeuré tout le jour toute seule dans son cabinet avec M"" de Valentinois. On fit de grandes perquisitions; enfin on trouva que c'était un peintre que M™° de Valentinois avait fait venir pour avoir un portrait en petit à donner : donner à qui? A M. de Barbezieux, qu'on dit avoir été son amant pendant le siège de Philippsbourg. Elles furent grondées au dernier point et fondirent en larmes. L'on interdit à M""" la Duchesse tout commerce avec M™ de Valentinois. Lorsque l'on fit la première représentation à Trianon de l'opéra-ballet de l'abbé Genest, M"° la Duchesse se donna nue entorse qni la dispensa même de venir à la seconde.

M. de Marsan empêcha M"" de Gramont d'épouser M. de Gordes;

(2 ) Mémoires de la cour, par M"»'" de la Fayette, p. 244, éd. Michaud.

88 LA nRUYERE

mais à la grande promotion de l'ordre du Saint-Esprit qni eut lieu le l"' janvier 1689, il fut reçu (1) le cinquième des laïques à porter le cordon bleu : quand il prêta serment entre les mains du roi, daus la chapelle de Versailles , il fut présenté par le jeune duc de Chartres et par M. le Prince, qui d'après le cérémonial garantirent sa foi et sa dévotion. M. le Prince eut ce jour-là le plaisir de voir M. de Lnssan recevoir enfin la récompense que le grand Condé lui avait promise à Senef, et depuis lors M. de Lussan reprit auprès de M. le Prince ses fonctions de gentilliomme de la chambre.

M. le Duc avait enfin découvert l'art de se faire aimer de sa femme. Il se posait toujours pour un homme à bonnes fortunes ; mais il aimait M™ sa femme plus qu'aucune de celles dont il voulait qu'on le crût bien traité (2). Il affectait beaucoup d'indifférence pour elle : il en était extrêmement jaloux et ne voulait pas le paraître. M""' la Duchesse avait été sévèrement punie de sa légèreté ; mais elle était parvenue à son but. « L'on confie sou secret dans l'amitié : mais il échappe dans l'amour (3). L'on peut avoir la confiance de quelqu'un sans en avoir le cœur. Celui qui a le cœur n'a pas besoin de révélation on de confiance ; tout lui est ouvert. » Il suffisait à M""' la Duchesse d'avoir le cœur de sou mari. Quant à ses amies, à leur folâtre société et à leurs jolies confidences, c'était pour elle un amusement, une distraction ; elle n'y tenait pas autrement.

La Bruyère a ainsi caractérisé ses deux Altesses, mari et femme : « Ceux qui s'aiment d'abord avec la plus violente passion contribuent bientôt chacun de leur part à s'aimer moins, et ensuite à ne s'aimer plus (4). Qui, d'un homme ou d'une femme, met davantage du sien dans cette rupture, il n'est pas aisé de le décider. Les femmes accusent les hommes d'être volages, et les hommes disent qti'elles sont légères. » L'indulgence réciproque est donc nécessaire. « Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes (5) ; mais les hommes l'emportent en amitié. î)

« Les hommes sont cause que les femmes ne s'aiment point (G). » L'entorse que s'était donnée M""" la Duchesse à la première représen-

(1) Notes de Saint-Simon siir Dangeau.

(2)31"» de Caylus, p. 191.

(3) Chap. IV, n" 2i).

(4) Chap. IV, n" 17.

(5) Chap. ni, n" 55.

(G) Chap. III, n' 65.

tatiou du ballet de l'abbé Genest à Triauon avait été considérée par M"" la princesse de Contij sa rivale, comme une défaite ; son absence h la deuxième représentation était une déroute complète; elle prit part à la troisième, et elle parut bien guérie. Mais le triomphe de la princesse de Conti n'était plus contestable : elle éclipsait même les meilleures danseuses de l'Opéra, qu'elle avait admises dans ses entrées. Le vieux la Fontaine, qui avait toujours l'enthousiasme de la jeunesse pour la beauté, la vit alors comme elle allait à Trianon :

L'air, la taille, le port, un amas de beautés, Tout excelle en Conti : chacun lui rend les armes. Sa présence en tous lieux fera dire toujours :

Voilà la fille des Amours ;

Elle en a la grâce et les charmes.

On ne dira pas moins en admirant son air :

C'est la fille de Jupiter.

On eût peut-être osé en dire autant de M""" la Duchesse sans cette malheureuse entorse dont M"" de Valeutinois était la cause. Mais on n'eût probablement pas ajouté ce qui suit :

Quand Morphée à mes sens présenta son image, Elle allait en un bal s'attirer maint hommage. Je la suivis des yeux ; ses regards et son port Remplissaient en chemin les cœurs d'un doux transport. Le songe me l'offrit par les grâces parée ; Telle aux noces des dieux ne va point Cythérée : Telle même on ne vit cette fille des flots Du prix de la beauté triompher dans Paphos. Conti lors me parut mille fois plus légère Que ne dansent au bois la nymphe et la bergère. L'herbe l'aurait portée, une fleur n'aurait pas Eeçu l'empreinte de ses pas.

Elle semblait raser les airs à la manière

Que les dieux marchent dans Homère.

Les qualités de l'esprit ne répondaient pas dans la princesse de Conti à son extérieur (1) : elle n'avait pas l'imagination fort vive et bien remplie. C'est par là que M"" la Duchesse reprenait l'avantage. Son esprit avait brillé du plus vif éclat dans les petites tracasseries de la cour oh elle avait pris part. On citait ses bons mots, ses repar-

(1) Spanheim, Relation, p. 97.

ties et les beaux tours qu'elle avait joués à M°"=de Mainteucn, à M. le Prince et à M. le Duc. Les lorgneries de M. de Marsan ue lui avaient pas fait baisser les yeux, et la i^lns impertinente audace ue suffisait pas pour plaisanter avec elle. La Bruyère était dégoûté des efforts que faisaient les beaux esprits pour lui plaire ou briller auprès d'elle. « L'on voit des gens qui, dans les conversations ou le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, et j'ose dire par la nouveauté, par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu l'intention de leur faire dire (1). Ils ne suivent eu parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie, que l'envie de plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si extravagant d'un geste affecté et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ue peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués ; mais on les plaint du peu qu'ils en ont; et ce qui est pire, ou en souffre. » Je croirais volontiers que le comte de Marsan a fourni beaucoup de traits à ce caractère. « Il a su, dit Spanheim (2), se faire valoir par un esprit vif et hardi, et par la réputation de beaucoup de courage; mais comme il y avait joint un esprit dangereux et porté à l'intrigue, il se rendit aussi par là suspect au roi. » Le même Spanheim dit du même comte de Marsan dans ses notes secrètes (3) : « Etourdi. Riche. Aime le plaisir. Aime les femmes. Peu d'esprit. » Mélangez ces qualités et ces défauts, fondez-les ensemble; et vous pouvez eu tirer un composé capable de plaire quelques iustauts à M"^ la Duchesse, mais en somme fort désagréable à la Bruyère? Ceux qui imitaient M. de Marsan ne faisaient pas moins souffrir le moraliste que ce singulier original.

De quoi vous plaignez-vous? disait-on à la Bruyère. C'est là l'esprit des jeunes gens d'à présent. Aimez-vous mieux qu'ils aient comme M. le Duc la brutalité d'un grenadier? Que ue faites-vous comme Voiture, qui charmait par son esprit si vif, si prompt, si imprévu, les loisirs de Coudé vainqueur et l'hôtel de Rambouillet ? On comme Sar-

(1) Chap. V, n» 6.

(2) Ittlationde Spanheim, p. 120.

(3) r/nd., p. 421.

rasin, qui célébrait par le plus gracieux baclinage la pompe funèbre de Voiture et les amusements de Chantilly? Vous êtes de droit leur successeur dans la maison jie Coudé. Faites comme eux (1). Pellisson lui-même pouvait tenir ce langage, car il pensait ainsi. La Bruyère répondait : « Voiture et Sarrasin étaient nés pour leur siècle (2), et ils ont paru dans un temps où il semble qu'ils étaient attendus. S'ils s'étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard ; et j'ose douter qu'ils fussent tels aujourd'hui qu'ils ont été alors. Les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites ]iarties où l'on était admis seulement avec de l'esprit, tout a disparu. Et qu'on ne dise point qu'ils les feraient revivre : ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelleraient dans un autre genre ; mais les femmes sont de nos jours ou dévotes ou coquettes ; les galants ou les directeurs ont pris la place, et la défendent contre les beaux esprits. »

Ce qu'il fallait alors dans la maison de Condé, c'étaient des gens d'esprit. Les beaux esprits , comme Voiture et Sarrasin (3), étaient fort agréables, mais très peu sûrs, serviteurs des grands sans aucun attachement véritable, moitié flatteurs, moitié impertinents et croyant tout racheter par des plaisanteries. Les gens d'esprit comme l'entendait la Bruyère étaient tout autre chose. « Un homme en place, dit-il (4), doit aimer son prince, sa femme, ses enfants et après eux les gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir et n'en jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours et les services qu'il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable et à la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les bonnes intentions, prouver la bonté d'un dessein et la justesse des mesures jjar le bonheur des événements, s'élever contre la magnanimité et l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables à des apparences qui étaient mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et les mettre dans leur jour, semer eu mille occasions des

(1) Cf. En tête des œuvres de Sarrasin, VÉlvr/e de Sarrasin, par Pellisson, IGIÎS.

(2) Chap. XIII, n" 10.

(.9) La Société française au XVII" siècle , par Tictor Cousin, t. II, p. 211. (4) Chap. IX, n" 34.

faits et des détails qui soient avantageux , et tourner le ris et la mo- ([uerie contre ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires? Je sais que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir; mais je sais aussi qn"il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire. »

Assurément la Bruyère n'était pas le seul homme d'esprit qui put rendre ces services dans la maison de Coudé : M. de Moreuil , M. de Briord, Gourville, Xaiutrailles, et tant d'autres, pouvaient et devaient s'en acquitter fort bien par leurs conversations on par leurs lettres; mais la Bruj'ère pouvait seul s'adresser au public pour lui faire ses confidences. Aussi, pendant qu'il joue son petit rôle avec les autres, il a souvent l'air de parler à la cantonade dans son ouvrage. « Si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires , l'on aurait honte de parler et d'écouter, et l'on se condamnerait peut-être à un silence perpétuel, qui serait une chose pire dans le commerce que les discours inutiles (1). Il faut s'accommoder à tous les esi>rits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l'intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes; il faut laisser Aro7ice -psiTleT proverbe, et Mclinde parler de soi, de ses vapeurs, de ses migraines et de ses insomnies. »

L'une des choses les plus désagréables à entendre pour la Bruyère, c'étaient les plaintes des jeunes volontaires dont Vaubau avait été obligé de réprimer l'ardeur téméraire au siège de Philippsbourg. Ils ne pouvaient pardonner à M. le Duc d'avoir toujours été partout où il y avait des coups à recevoir, dans les postes où il pouvait être tué et ne fut pas tué (2). Acquérir de l'honneur et ne point perdre la vie, c'était trop de bonheur à la fois : ils portaient aussi envie au prince de Conti. La Bruyère leur répondit (3) : « Vous vous agitez, vous vous donnez un grand mouvement surtout lorsque les ennemis commencent à fuir et que la victoire n'est plus douteuse, ou devant une ville après qu'elle a capitulé; vous aimez, dans un combat ou pendant un siège, à i)araitre en cent endroits pour n'être nulle part, à prévenir les ordres du général de peur de les suivre, et à chercher les occa-

(1) Chap. V, n» 5.

(2) Ch.ip. xii, Qû'iT.

(3) Chap. XII, n» 'M.

sious plutôt que de les attendre et les recevoir : votre valeur seraitelle fausse? » La brutalité blessante de cette réponse laisse croire que M. le Duc n'y était pas tout à fait étranger.

Puisque la Bruyère défendait si énergiquement M. le Duc, il fallait bien aussi qu'il défendît M""' la Duchessse. Elle était de plus petite taille que la grande princesse de Conti, qui dansait si bien. Pour se dédommager de ce désavantage, elle élevait le plus possible sa coiffure et, comme dit Boileau, le galant édifice de ses cheveux (1), La mode des coifiïïres hantes durait depuis environ huit ans. Bien des gens ne i^ouvaient l'admirer. Bussy-Rabutiu ne pouvait la souffrir. M"'" de Sévigné ne regrettera pas son abaissement. Le philosojjhe ne pouvait se plaindre qu'on voulût, comme dit Chaulieu,

Humilier enfin l'orgueil de ces coiiïures ;

mais il ne craignit pas de railler le sérieux que l'on apportait à ces sortes d'affaires. Il y avait longtemps qu'il avait reconnu autant de faiblesse à fuir la mode qu'à l'affecter. « L'on blâme, dit-il (2), une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une tout entière pour le buste, et laisse l'autre pour le reste du corps; l'on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d'un édifice ù plusieurs étages dont l'ordre et la structure change selon leurs caprices, qui éloigne les cheveux du visage, bien qu'ils ne croissent que pour l'accompagner, qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse; on se récrie enfin contre telle ou telle mode, qui cependant, toute bizarre qu'elle est, pare et embellit pendant qu'elle dure, et dont on tire tout l'avantage qu'on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu'on devrait seulement admirer l'inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées , qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d'ornements les plus sérieux; et que si peu de temps en fasse la différence. » Le philosophe excusait donc dans M™" la Duchesse le goût des

(1) M""- de Sévigné, lettre au duc de Chaulnes, 16 mai ICiil, t. X, p. 24, 25. Correspondauoe de Bussy, t. VI, p. 4S2, 481-1. Lettre de Chaulieu pour la marquise de Lassay à M"»" la Duchesse, 1701.

(2) Chap. xiii, n' 12.

hautes coiffures; mais ce qui n'obtiutpas son indulgeuce, c'était d'avoir fourni aux jeunes fats de la cour un sujet de chronique frivole et médisante. Ils étaient sans doute des spectateurs très aveugles et des narrateurs très ignorants. Ils n'eu étaient pas moins parfaitement insuj^portables pour les gens d'esprit attachés à la maison de Condé. « Être infatué de soi, dit la Bruyère (1), et s'être fortement persuadé qu'on a beaucimp d'esprit, est un accident qui n'arrive guère qu'à celui qui n'en a point, on qui en a peu. Malheur pour lors à qui est exposé à l'entretien d'un tel personnage! combien de jolies phrases lui faudrat-il essuyer! combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un temps, et que bientôt. on ne revoit plus! S'il conte une nouvelle, c'est moins pour l'apprendre à ceux qui l'écoutent que Ijonr avoir le mérite de la dire, et de la dire bien : elle devient un roman entre leurs mains; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler longtemps; il tombe ensuite en des iiarenthèses qui peuvent passer pour épisodes , mais qui font oublier le gros de l'histoire , et à lui qui vous parle, et à vous qui le supportez. Que serait-ce de vous et de lui, si quelqu'un ne survenait heureusement pour déranger le cercle, et faire ouTjlier la narration? »

La Brnyère voulut faire aussi un conte; il voulut qu'il n'y eût ni parenthèse ni épisode ; que les gens parlassent peu et n'en pensassent que mieux à leur manière; que l'action vraisemblable, quoique extraordinaire, marchât vite et ne languît jamais; point de jolies phrases, ni de mots aventuriers. L'auteur se cacha si bien, qu'on n'eût pu soupçonner que la nouvelle d'Émire était de lui, s'il ne l'avait publiée dans la troisième ou la quatrième édition de ses Caractères. Le moraliste ne se trahit que par la remarque qui précède son récit et qui en est la morale, comme dans quelques fables de la Fontaine.

« Une femme insensible (2) est celle qui n'a pas encore vu celui qu'elle doit aimer. »

« Il y avait à Smyrne une très belle fille qu'on appelait Emire, et qui était moins connue dans toute la ville par sa beauté que par la sévérité de ses mœurs, et surtout par l'indifférence qu'elle conservait pour tous les hommes, qu'elle voyait, disait-elle, sans aucun péril, et sans autres dispositions que celles où elle se trouvait pour ses amies

(l)Chap. V, n« U.

(2) Chap. III, n" 81.

on pour ses frères. Elle ne croyait pas la moindre partie de toutes les folies qu'on disait que l'amour avait fait faire dans tous les temps; et celles qu'elle avait vues elle-même, elle ne les pouvait comprendre : elle ne connaissait que l'amitié. Une jeune et charmante personne, à qui elle devait cette expérience, la lui avait rendue si douce qu'elle ne pensait qu'à la faire durer, et n'imaginait pas par quel autre sentiment elle pourrait jamais se refroidir sur celui de l'estime et de la confiance, dont elle était si contente. Elle ne parlait que à''Euphrospie: c'était le nom de cette fidèle amie, et tout Smyrne ne parlait que d'elle et d'Euplirosyne : leur amitié passait en proverbe. Emire avait deux frères qui étaient jeunes, d'une excellente beauté, et dont toutes les femmes de la ville étaient éprises; et il est vrai qu'elle les aima toujours comme une sœur aime ses frères. Il y eut un prêtre de Jupiter, qui avait accès dans la maison de son père, à qui elle plut, qui osa le lui déclarer, et ne s'attira que du mépris. Un vieillard, qui se confiant en sa naissance et en ses grands biens avait eu la même audace , eut aussi la même aventure. Elle triomphait cependant; et c'était jusqu'alors au milieu de ses frères, d'un prêtre et d'un vieillard, qu'elle se disait insensible. Il sembla que le ciel voulut l'exposer à de plus fortes épreuves, qui ne servirent néanmoins qu'à la rendre plus vaine, et qu'à l'affermir dans la réputation d'une fille que l'amour ne pouvait toucher. De trois amants que ses charmes lui acquirent successivement, et dont elle ne craignit pas de voir toute la passion, le premier, dans un transport amoureux, se perça le sein à ses pieds; le second, plein de désespoir de n'être pas écouté, alla se faire tuer à la guerre de Crète; et le troisième mourut de langueur et d'insomnie. Celui qui les devait venger n'avait pas encore paru. Ce vieillard qui avait été si malheureux dans ses amours s'en était guéri par des réflexions sur son âge et sur le caractère de la personne à qu'il voulait plaire : il désira de continuer de la voir, et elle le soufirit. Il lui amena un jour son fils, qui était jeune, d'une iihysionomie agréable, et qui avait une taille fort noble. Elle le vit avec intérêt; et comme il se tut beaucoup en la présence de son père, elle trouva qu'il n'avait pas assez d'esprit, et désira qu'il en eût davantage. Il la vit seul, parla assez, et avec esprit; mais comme il la regarda peu, et qu'il parla encore moins d'elle et de sa beauté, elle fut surprise et comme indignée qu'un homme si bien fait et si spirituel ne fût pas galant. Elle s'entretint de lui avec son amie, qui voulut le voir. Il n'eut des yeux que pour Euphrosyne,

tic LA BRUYÈEE

il lui dit qu'elle était belle; et Émire, si iudifFérente, devenue jalouse, comprit que Ctésiphon était persuadé de ce qu'il disait, et que uon seulement il était galaut, mais même qu'il était tendre. Elle se trouva depuis ce temps moins libre avec sou amie. Elle désira de les voir ensemble une seconde fois pour être plus éclaircie; et nue seconde entrevue lui fit voir encore plus qu'elle ne craignait de voir, et changea ses soupçons eu certitude. Elle s'éloigne d'Euplirosyne, ne lui connaît plus le mérite qui l'avait charmée, perd le goût de sa conversation; elle ne l'aime plus; et ce changement lui fait sentir que l'amour dans son cœur a pris la place de l'amitié (1). Ctésiphon et Euphrosyne se voient tous les jours, s'aiment, songent à s'épouser, s'épousent. La nouvelle s'en répand par toute la ville ; et l'on publie que deux personnes enfin ont eu cette joie si rare de se marier à ce qu'ils aimaient. Émire l'apprend, et s'en désespère. Elle ressent tout sou amour : elle recherche Euphrosyne pour le seul plaisir de voir Ctésiphon; mais ce jeune mari est encore l'amant de sa femme, et trouve une maitresse dans une nouvelle épouse; il ne voit dans Émire que l'amie d'une personne qui lui est chère. Cette fille infortunée perd le sommeil, et ne veut plus manger : elle s'affaiblit; son esprit s'égare; elle prend son frère pour Ctésiphon, et elle lui parle comme à un amant; elle se détrompe, rougit de son égarement ; elle retombe bientôt dans de plus grands, et n'eu rougit plus; elle ne les connaît plus. Alors elle craint les hommes, mais trop tard : c'est sa folie. Elle a des intervalles oîi la raison lui revient, et où elle gémit de la retrouver. La jeunesse de Smyrne, qui l'a vue si fière et si insensible, trouve que les dieux l'ont trop punie. »

Ce petit roman est un vrai roman, c'est-à-dire, d'après la définition de Huet (2), une histoire feinte d'aventures amoureuses, écrite en prose avec art pour le plaisir et l'amusement des lecteurs. Ou pouvait le lire, comme le veut Descartes (3), pour se désennuyer, et sans y avoir grande attention. On pouvait y chercher, non sans succès, des allusions à des événements de l'histoire contemporaine; on pouvait même y trouver des souvenirs de la jeunesse de M. le Prince et de la réclusion de M"° de Marans, que Ton fut obligé de resserrer chez les carmélites du fauboui-g Saiut-Jacques à Paris, comme M™" la

(1) Cliap. iv, n» 7.

(2) Huet, De l'origine des romans, p. 3.

(3) Descartes, Réponses aux deuxièmes objections, ^ 11.

Princesse douairière à Ciiâteauroux. Mais la lecture de ce roman pouvait être aussi utile que celle de semblables fictions (1) est ordinairement nuisible. Tout y est -arrangé pour développer sous une forme allégorique la vérité morale mise en tête du récit sous forme de maxime. L'allégorie est empruntée aux mœurs de ce siècle; la maxime n'est pas neuve, mais avec son air naïf elle dut éveiller des soupçons dans l'esprit de M. le Prince. M"" la Duchesse avait facilement démontré à M"" de Maiutenou , à M. le Prince et à M. le Duc qu'elle était insensible aux avances de MM. de Marsan, de Barbezieux et de tous les autres; mais elle ne ponvait dissimuler qu'elle regardait avec quelque envie (2) le bonheur de son amie, M™" la princesse de Conti, qui avait épousé ce qu'elle aimait. M™° la Princesse, qui était persuadée que M""' la Duchesse et le prince de Conti étaient faits l'un pour l'autre, comprendra peut-être encore mieux la pensée de la Bruyère. Mais elle se gardera bien de le dire. Le secret fut si bien caché, que (M. Servois l'a déclaré (3) avec une parfaite vérité) aucune des clefs, ni manuscrites, ni imprimées, n'a donné le nom de l'héroïne de ce roman.

(M Chap. I, n»ô3.

(2) Souvenirs de J/'»*^ de CayJus,

{S) La Bruyère, t. I, p. 463.

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