‹ La Bruyère dans la maison de CondéChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Snccùs des trois premières éditions des Caractères. — Talent, goût, esprit, bon sens , choses différentes , non incompatibles. — Les Perrault. — Querelle des anciens et des modernes.

— Charles Perrault et Fontenelle. — DeA'isé et le Mercure galant. — Don Quichotte et Sancho Pansa. . — La Bruyère voulait rendre les grands meilleurs, mais il n'était point nn cynique : il imite Socrate. — Il avertit les jeunes gens, même les princes, pour corriger leurs mœui's. — Mauvaise politique, selon Gourville. — Diplomatie des courtisans.

— Manière de Gourville pour railler les philosophes. — Riposte de la Bruyère. — Caractère politique du ministre ou du plénipotentiaire, ou la fin justifie les moyens. — Mépris de la Bruyère pour cette politique. — Son but, comme celui de Socrate, est d'être bon; m.ais il élève son idéal jusqu'à Jésus-Christ. — C'est Bossuet qui le dirige. — Réflexions sur Ja prédication chrétienne et ses défauts. — Bossuet Démosthène ; Bourdaloue Cicéron.

— Fénelon prédicateur. — Raisonnements des libertins. — Qu'est-ce qu'un Père de l'Eglise ? — Bossuet n'avait pas besoin d'être cardinal. — Erasme. — La Bruyère arbore l'enseigne de moriiliste comme Erasme.

La première édition des Curadcrc.i avait été lue avec nue grande avidité; la deuxième eut le même succès, et la troisième aussi. Michallet avec sa presse à bras ne pouvait suffire à l'impression : il fit denx éditions de la deuxième édition avant de publier la troisième. Il concéda une part de son privilège à Thomas Amaulry, libraire à Lj'ou, pour imprimer cet ouvrage qui était demandé partout. Enfin à Bruxelles, en Pays-Bas, une autre édition, semblable aux autres, se vendait chez Jean Léonard, avec le privilège de Michallet. Toutes ces éditions n'étaient que la deuxième de Paris , et l'auteur n'avait rien répondu à toutes les critiques dont il était l'objet. Il se dédommagea de ce long silence dans sa quatrième édition.

<( Talent, goût, esprit, bon sens, choses difi'érentes (1), non incompatibles. »

<( Entre le bon sens et le bon goût (2), il y a la différence de la cause à son effet. »

Tel a du bon sens en certaines matières, qui n'eu a point dans d'autres. Où manque la cause, l'effet doit manquer : ces gens-là confondent le bon goût avec la mode, la vérité avec la nouveauté, la tradition avec la routine. Quand une fois ils sont tombés dans le paradoxe, ils n'en peuvent plus sortir. Leur esprit et leur talent ne servent plus qu"à les égarer.

Pierre Perrault, receveur des finances à Paris, se ruiua où d"autres, avec un peu de bon sens, s'étaient enrichis. Pour se consoler, il traduisit le Seau enlevé de Tassoui (3), et déblatéra contre Euripide parce qu'il avait fait, 2,000 ans auparavant, une Alceste meillem-e que celle de Quinault. Claude Perrault son frère, esprit original dans les études de physique (4), architecte de la colonnade du Louvre, déclara Quinault supérieur à Virgile, méprisa les grands écrivains de l'antiquité, et soutint que Boileau avait comparé Louis XIV à Midas, au roi Midas qui avait des oreilles d'âne. Charles Perrault de l'Académie française n'était pas moins bizarre que ses frères : il avait comme eux de l'esprit et du talent (5) ; mais, ancien commis principal aux bâtiments sous Colbert, il ne savait rien de plus beau que la poésie d'opéra et la peinture de décors. Il avait mis en vers le conte de Peau d'âne et la fameuse femme au nez de boudin (6). Il composa uu poème sur la pénitence. Bossuet eut le malheur de l'en féliciter : aussitôt Charles Perrault composa une épopée en six chants sur l'histoire de saint Paulin, évêque de Noie, d'après les récits du pape saint Grégoire le Grand. Bossuet dut louer sou orthodoxie et même ses vers (7), qui étaient pourtant d'une platitude remarquable. Alors Charles Perrault se crut autorisé par sou talent poétique à faire applaudir de l'Académie les paradoxes chers à sa famille. Le 27 jan-

(1) Chap. XII, n» 5G.

(-2) Chap. xji, noSfi.

(.■i) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, '29 décembre 18G1.

(4) Condorcet.

(5) Mémoires de Charles Perrault, 1759, in-12, cliez Patte, à Paris.

(6) Cf. saint Paulin, évèque de Noie, avec une Opitre chrtéienne sur la pénitence et une ode aux nouvelles converties, p. Ch. Perrault, i Paris, chez J. B. Coignard, in-S", 1C8C.

(7) Lettre de Bossuet, 25 décembre 1085.

vier 1687, aa milieu de l'enthousiasme populaire excité parla guérison du roi, l'Académie s'étant assemblée pour célébrer cet événement mémorable, Charles Perrault, qui avait sous le ministère de Colbert (1) rendu à la compagnie des immortels des services fort appréciés, se leva et lut son poème, intitulé le Siècle de Louis le Grand, où il établit comme un dogme littéraire la supériorité des modernes sur les anciens. Boileau indigné quitta la salle des séances ; l'Académie applaudit, et Racine, en sortant de la séance, complimenta Charles Perrault du jeu d'esprit qu'il avait si agréablement soutenu d'un bout à l'autre de son poème (2) : a J'ai i')arlé fort sérieusement, répondit Perrault, et je le prouverai. »

M. de Caliières a fait l'histoire de la querelle des anciens et des modernes (3) dans un poème héroï-comique assez plaisant. Mais les combattants ne plaisantaient pas. De Lougepierre, dans son discours sur les anciens, les défend avec une gravité et une pompe solennelle qui touche au ridicule. Dacier, dans la préface du sixième volume de la traduction d'Horace, traite de barbares ou de vandales les détracteurs des anciens. Boileau compara les académiciens à des singes qui se mirent dans une fontaine et se trouvent charmants; il les appela aussi des Hnrous et des Topinamboux. Même dans la maison de Coudé on s'échauffait sur ce sujet, et il fallait avoir bonne ix)itriue (4) pour se faire entendre. Boileau rapporte que le prince de Conti prit parti pour Homère contre Perrault. Cette querelle importunait fort la Bruyère. 1° Il ne pouvait supporter les exagérations et les injures qu'il entendait. « Si, dit-il (5), vous en croyez des personnes aigries l'une contre l'autre et que la passion domine, l'homme docte est un savantasse, le magistrat un bourgeois ou un praticien, le financier un maltôtier, le geutilliomme uu gentil lâtre ; mais il est étrange que de si mauvais noms, que la colère et la haine ont su inventer, deviennent familiers, et que le dédain, tout froid et tout paisible qu'il est, ose s'en servir. » 2° Cela rappelait à la Bruyère les querelles des jansénistes et des jésuites dont il avait été témoin dans sa jeunesse : a. L'on a cette

(1) Histoire de la querelle des anciens et des modernes, par Hippolyte Rigault, 1856, Paris.

(2) Mémoires de l.'li. Perrault, livre IV, p. 202.

(3) Histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre hs anciens et les modernes, 1G88.

i'i) Lassaj-, t. II, p. 479-483.

(:>) Cliap. XII, n" !>5.

incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits fàv des gens de parti et de cabale, que l'on n'y voit pas toujours la vérité (1). Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n'y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude; et ce qui use la plus longue patience , il faut lire un grand nombre de termes dnrs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d'un point de doctrine ou d'un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier qu'ils ne méritent ni le cours prodigieux qu'ils ont pendant un certain temps, ni le profond oabli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s'éteindre, ils deviennent des almanachs de l'autre année. »

Malgré le peu d'intérêt que prenait le moraliste à la querelle des anciens et des modernes, il y trouva pourtant l'occasion de faire quelques observations morales assez curieuses. Ainsi sous prétexte de fouler aux pieds les vieilles idoles, les novateurs trop souvent s'adorent eux-mêmes. « Un auteur moderne (2) prouve ordinairement que les auteurs anciens nous sont inférieurs eu deux manières, par raison et par exemple : il tire la raison de son goût particulier, et l'exemple de son ouvrage. »

Fontenelle avait, comme les Perrault, de l'esprit et du talent; il avait même sur certains sujets beaucoup de bon sens. Mais il était neveu de Corneille, et il se croyait né pour la poésie. Ses églogues ravissaient Bussy-Rabutin, et plaisaient aux femmes et aux hommes du monde au moins autant que les Caructîrrs de la Bruyère. Il s'était amusé dans ses Dialogues des morts à échanger (3) quelques menus propos sur les anciens et les modernes. Il écoutait en souriant les violentes discassions que cette fameuse querelle avait soulevées, et il les réduisait à deux questions bien simples et bien faciles à résoudre, l'une d'histoire naturelle : les cerveaux humains sont-ils les mêmes aujourd'hui qu'autrefois? l'autre d'arithmétique : contiennent-ils maintenant pins d'idées que dans l'antiquité? On répondait affirmativement. D'où il concluait que dans la postérité, à cause du progrès naturel des idées, les meilleurs ouvrages des anciens ne tiendraient guère devant les meilleurs ouvrages des modernes. Et après avoir étalé avec une sorte de coquetterie, sous les yenx des femmes et des

(1) Chap. I, n" 58.

(2) Chap. I, n° 15.

(3) Dialogue entre Charles-Quint et Érasme.

102 LA BlfUVERE

gens du monde, nos richesses littéraires et scientifiques : « Ce n'est pas encore tout, disait-il : nous sommes comme les grands seigneurs qui ne prennent pas toujours la peine de tenir des registres exacts de leurs biens, et qui en ignorent une bonne partie. » Cette Digression {\) répondait si bien au goût du public qu'elle eut grand succès. La Bruyère ne vit là que la gentille mutinerie d'un jeune auteur, qui sortait tout frais émoulu du collège où il avait fait d'excellentes études, et qui prenait plaisir à dire du mal des vieux classiques pour dissimuler ce qu'il devait à ses maîtres. (2) « On se nourrit des anciens et des habiles des modernes, on les presse, ou en tire le plus qu'on peut, on eu renfle ses ouvrages ; et quand enfin l'on est auteur, et que l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'uu bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur uourrice. »

Le jour de la réception à l'Académie française de M. de la Chapelle, secrétaire des commandements de M. le prince de Couti (3), Charles Perrault lut son épître en vers au génie })oétique, et la dédia à Fontanelle : néanmoins le succès de la iJiyj'cssion sur les u/iciens et les ?iiodernes avait fait comprendre à Charles Perrault l'avantage d'écrire en prose. « L'on écrit régulièrement depuis vingt années, dit la Bruyère (4) ; l'on est esclave de la construction : l'on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française: l'on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et que Balzac avaient les premiers rencontré et que tant d'auteurs depuis ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout Tordre et toute la netteté dont il est capable : cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit. » Charles Perrault écrivit on prose son fameux Parallèle fh'S aneiens et des modernes (5). Il n'avait point retrouvé le nombre de Balzac que taut d'auteurs avaient laissé perdre, mais il mit dans ces dialogues tout l'ordre et la netteté dont il était capable, et cela le conduisit insensiblement à y mettre de l'esprit. « 8i les anciens, disait-il, sont excellents, comme il faut en eouvenir, les modernes ne leur cèdent en rien et même les surpassent eu bien des

(1) Achevé d'imprimer 30 janvier 1G88.

(2) Chap. I, n» 15.

(3) JuiUet 1G88.

(4) Chap. I, n° 60.

(5) .achevé d'imprimer 30 octobre 1688.

choses. Voilà clairement et distinctement ce que je prétends prouver. » Et prenant l'air dégagé du premier commis aux bâtiments envers les poètes et les artistes pensionnaires de Sa Majesté, il déclara qu'il n'y a rien de plus permis ni de jikis agréable que la diversité d'opiuion eu ces matières. Tant d'aisance à traiter des questions pédantesques piquait ses adversaires et plaisait beaucoup aux gens du monde. Alors tout lai réussit; il fait flèche de tout bois, et tous ses arguments portent coup. «Il avoue, dit la Bruyère (1), que les anciens, quelque inégaux qu'ils soient, ont de beaux traits ; il les cite : ils sont si beaux qu'ils font lire sa critique. » — « Quelques habiles, continue la Bruyère (2), prononcent en faveur des anciens contre les modernes; mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, taut leurs ouvrages sont fiiits sur le goût de l'antiquité. » Racine et Boileau furent flattés du compliment. Fontenelle et Perrault ne furent pas moins satisfaits ; mais ils avaient les mêmes défauts que des savants en us dont ils se moquaient avec beaucoup d'esprit. «: Ne vouloir être ni corrigé ni conseillé sur son ouvrage est un pédantisme (3). » — « Les mêmes défauts qui dans les autres sont lourds et insupportables (4), sont chez nous comme dans leur centre ; ils ne pèsent plus, on ne les sent pas. Tel parle d'un autre et en fait un affreux portrait, qui ne voit pas qu'il se peint lui-même. »

8avez-vous pourquoi les anciens ont si peu d'admirateurs, disait Boileau ? C'est parce que ceux qui les ont traduits sont des ignorants ou des sots (.5). Cette boutade du satirique nous révèle le succès de Perrault et la cause de ce succès. Bien peu de gens savaient le grec assez bieu pour comprendre les poètes grecs; ceux qui lisaient les poètes latins étaient plus nombreux : mais pouvait-on les comparer à la multitude des femmes et des gens du monde? Perrault (6) devait être bien tranquille : le public ne l'empêchera pas de signaler dans les chefs-d'œuvre de l'autiquité toutes les iufractions qu'il y trouvait aux règles de la liienséance moderne : au contraire, l'on en riait et l'on en rira. De même Fontenelle pouvait railler les licences

(1) Chiip. I, n" 15.

(2) Chap. I, n" ]5.

(3) Chap. I, II» IG.

(•i) Chap. XII, n" 72.

(D) Histoire de VAcadcmie, par d'Olivet, t. II. p. 122. (6) Piirallile.

iufinies des vieux poètes (l),et la coufiision de lalaugue des dieux, (jui dans un seul vers d'Homère i)arlait cinq dialectes , comme si un poète à la cour de Louis XIV parlait eu même temps i)icard, gascon, normand, breton et français commun. Foutenelle pouvait ensuite, avec l'approbation du public, tourner en ridicule ces prérogatives qu'on accordait aux anciens, les leur retrancher les unes après les autres; enfiu les ayant soumis aux lois de la poétique officielle, il osera les réduire à parler d'une manière naturelle. La Bruyère ne pouvait discuter sérieusement en helléniste ces règles que des Français du dixseptième siècle prétendaient imposer à Homère. A ces chicanes normandes il opposa une fin de non-recevoir que ne pouvaient récuser ni Perrault ni le neveu de Corneille. « Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ouvrage régulier! Je ne sais s'il s'en est jamais trouvé de ce dernier genre (2). Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime que d'éviter toute sorte de fautes. Le Cid u"a eu qu'une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration ; il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire ; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinion et de sentiments, les grands et le peuple : ils s'accordent tous à le savoir de mémoire, et à jirévenir an tliéâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid enfin est un des plus beaux poèmes que l'on puisse faire ; et l'une des meilleures critiques qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid. » L'Académie française, qui avait critiqué le CVW par ordre de Richelieu, n'accorda que des éloges au Siècle de Louis le Grand par Charles Perrault : il n'était pas nécessaire d'en signaler les imperfections.

11 arrive à bien des liommes d'esprit de blâmer ce qu'ils ont loué, et de louer ce qu'ils ont blâmé. Qniuault mourut le 26 novembre 1688 ; le public, qui avait encore la mémoire pleine des airs de ses opéras, fut heureux de voir dans le Parallèle de Charles Perrault que Quinault avait porté la poésie dramatique jusqu'à la perfection. Boileau, M. le Prince, tout le monde applaudit cette oraison funèbre (3). Cependant la Bruyère admirait ce changement à vue dans le goût du public. Cela lui rappelait la fable que racontaient les anciens sur le phénix

(1) liiffression.

(2j Chap. 1, n" 30.

(3) Lettre de Boileau i Eacine, 19 août 1687.

et sur sa merveilleuse manière de mourir et de ressusciter. « Le phénix de la poésie chantante, dit-il (1), renaît de ses cendres; il a vu mourir et revivre sa réputation en un même jour. Ce juge même si infaillible et si ferme dans ses jugements, le public, a varié sur son sujet : (in il se trompe, on il s'est trompé. Celui qui prononcerait aujourcriini que Quiuault en un certain genre est mauvais poète, parlerait presque aussi mal que s'il eût dit il y a quelque temps : Il est bon poète. »

Pierre Perrault avait répondu aux conseils de Eacine sur la manière déjuger les écrivains de l'antiquité (2) : « Il y avait de leur temps des gens qui les condamnaient. Ainsi je ne suis ni le ^iremier ni le seul qui y trouverai à redire, s Charles Perrault s'appuyait aussi sur ce raisonnement peu solide. Ce bonhomme d'Homère qui était, disaiton, réduit à mendier son pain, allant de ville en ville répéter ses rapsodies, ne semblait pas avoir été goûté de ses contemporains. Au contraire, l'auteur de la Pucc/ie (P Orléans, M.. Chapelain, était fort riche et fort recherché de la meilleure société de son temps. Charles Perrault l'avait particulièrement connu lorsqu'il tenait la feuille des bénéfices littéraires ; jamais il ne dînait chez lui, mais toujours en ville. Corneille, le grand Corneille, dont on grandissait encore la réputation pour humilier Racine, se plaignait d'être pauvre : et cependant il avait fait liodogune , qu'il regardait, dit Foutenelle (3), comme la meilleure de ses pièces. La Bruyère tira de là cette conclusion (4j : « ChajJelain était fort riche, et P. Corneille ne l'était pas. La Pucelle et Rodogunc méritaient chacune une autre aventure. Ainsi l'on a toujours demandé pourquoi, dans telle ou telle profession, celuici avait fait sa fortune et cet autre l'avait manquée; et en cela les hommes cherchent la raison de leurs propres caprices, qui, dans les conjonctures pressantes de leurs aifaires , de leur plaisir, de leur santé et de leur vie, leur font souvent laisser les meilleurs et prendre les pires. »

« Que dites-vous (.3) du livre d'Hermodore? — Qu'il est mauvais, répond Anthime. — Qu'il est mauvais? — Qu'il est tel, continue-t-il,

(l)Chap. XII, n» 13.

(2) C'rit'iqjie des deux Iphigénies , p. 118, 121. Manuscrit de la Bibliothèque nationale cité par M. P. Mesnard, Kacine, t. III, p. 147.

(3) Œuvres de Fonteuelle, t. IV, Vk de Corneille, p. 216, 217.

(4) Ch.ap. XII, n" 14.

(5) Chap. I, n» 23.

lOO LA BRUYERE

que ce n"est pas uu livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais l'avez-vous lu? — Non, dit Anthime. Que n'ajoutet-il qiae Fulvie et Mélanie l'ont condamné sans l'avoir lu, et qu'il est ami de Fulvie et de Mélanie? » Anthime est le marquis de la Critique de V École des femmes (I) : il trouve la pièce détestable, et il ne sait pas pourquoi. Arsène est tout le contraire, mais il pensf de même. « Il y a, dit Molière, des gens que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumières, et même qui seraient fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider. Lysaudre est de CCS gens-là. Il veut être le premier de sou opinion, et qu'on attende par respect sou jugement. Toute approbation qui marche avant la sienue est un attentat sur ses lumières, et dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûr que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde. » L'Arsène de la Bruj^ère (2) est aussi de ces genslà (3) : « Arsène, du plus liaut de sou esprit, contemple les hommes, et dans l'éloignement d'où il les voit, il est comme effrayé de leur petitesse; loué, exalté, et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu'il a, posséder tout celui qu'on peut avoir, et qu'il n'aura jamais; occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles; élevé par sou caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances (^u'à ce cercle d'âmes qui les idolâtrent : eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne lire : incapable d'être corrigé par cette peinture, qu'il ne lira point. » On j^rétend qu'Arsène était M. de Tréville ; on peut supposer qu'il ressemblait à quelques autres. Celui qui se reconnut dans cette ptnnture se garda bien de dire qu'il l'avait lue.

(1) Molicre, la Critique de l'Ecole des finîmes , se. v et VI.

(2) Cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 2B décembre 1853, Sur Bourdalouo, t. IX, p. iSG- 232. Journal de Dangeau , t. X, p. 39-40, t. XII, p. 201. Mémoires de Sainl-Simon , t. IV. p. 82 et suivantes. Kasai sur Malebranche, par l'abbé Blampignon, p. 53 et snivantos.

(3) Chap. I, n" 21.

On passait son temps à rire aux dépens d'autnii en lisant les Caractères (1). Combien de fen, de vie et d'amusement un pareil tour d'esprit répand dans un ouvrage ! Mais aussi à quelle âpre et sévère critique cet ouvrage n'est-il pas exposé! « Il n'y a point d'ouvrage si accompli (2) qui ne fondît tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs qui ôtent chacun l'endroit qui leur plaît le moins. » « C'est une expérieuce faite (3) que s'il se trouve dix personnes qui effacent d'un livre une expression ou un sentiment, l'on en fournit aisément un pareil nombre qiù les réclame. Ceux-ci s'écrient : « Pourquoi supprimer cette pensée? elle est neuve, elle est belle, et le tour en est admirable ; » et ceux-là affirment an contraire ou qu'ils auraient négligé cette pensée, ou qu'ils lui auraient donné un autre tour. « Il j a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui peint la chose au naturel; il y a un mot, disent les autres, qui est hasardé, et qui d'ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez faire entendre ; )^ et c'est peut-être du même trait et du même mot que tous ces gens s'expliquent ainsi, et tous sont connaisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur, que d'oser pour lors être de l'avis de ceux qui l'approuvent? »

Mais de Visé (4) ne pouvait voir un homme de goût et de sens dans cet auteur qui méprisait les discours des plus illustres orateurs de la France, les vers des poètes les plus distingués et tant de beaux ouvrages insérés dans le Mercure galant. Pans doute il voulait faire entendre qu'il n"y a personne en Frauce capable de liien écrire. Vraiment c'était le Damis de Molière (5) :

Rien ue touche son goût, tant il est difficile : II veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit , Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit ; Que c'est être savant que trouver à redire , Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire , Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps Il se met au-dessus de tous les autres gens.

De Visé voulait faire aux Caractères des Mœurs (sic) une réponse qui serait fort approuvée des honnêtes gens et des hommes d'esprit.

(\) itcrcure galant , juin 1C93. p. •'.

(2) Chap. l.n" 2ti.

(.3) Chap. I, n» 27.

(4) Mercttve galant.

(r>) Misanthrope, acte II, se. v.

I(i8 LA BRUYERE

La Bruyère compara de Visé à Capys , l'un des sages guerriers de Troie. Au moment où les Grecs, désespérant de prendre par la force cette ville qu'ils assiégeaient depuis dix ans, avaient abandonné leur camp et s'étaient retirés derrière l'île de Ténédos, les Troyens se crurent délivrés. Ils sortent de leurs murailles, se répandent de tous côtés dans la campagne et sur le rivage ; ils trouvent dans le camp des Grecs une énorme machine en bois d'une forme étrange : c'était un cheval de telle taille qu'il était plus haut que leurs remparts (1). Ils s'attroupent autour de ce monstre et en admirent la masse prodigieuse. L'un d'eux propose de le faire entrer dans la ville et de le placer comme un trophée dans le temple de la citadelle. Mais Capys est un homme d'esprit et qui voit plus clair que les autres : ce présent des Grecs ne lui dit rien qui vaille; il soupçonne quelque embûche là-dessûus, il veut ou jeter le monstre dans la mer, ou lui allumer sous le ventre un grand feu qui le réduise en cendres, ou lui percer les flancs avec le fer et sonder les sombres cachettes de ses entrailles. Les vers de Virgile étaient trop connus pour qu'il fût besoin de les citer. Le livre des Caructèrcs ou Mœurs de ce sirde était pour de Visé une machine de guerre non moins redoutable que le cheval de Troie. C'était un odieux stratagème contre la gloire, l'iiouneur et les bonnes mœurs (2), c'était im amas d'invectives, de médisances, de calomnies, de tromperies et de toutes sortes d'armes empoisonnées; en uu mot, c'était une satire qui faisait souffrir la piété du roi et qui blessait la conscience délicate de M""' la Dauphine, mais ce n'était pas un livre; il n'avait d'un livre que la couverture et la reliure. De Visé exprimait sur la Bruyère juste l'opinion contraire à celle qu'avait Bnssy-Rabutiu ; la Bruyère lui répondit ainsi (3) : n Capys, qui s'érige eu juge du beau style et qui croit écrire comme Rabutiu, résiste à la voix du peuple, et dit tout seul que Damis n'est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude, et dit ingénument avec le pubKc que Capys est un froid écrivain. »

La Bruyère ne pouvait traiter avec ce paisible dédain les grands qu'il avait l'honneur de servir. Il avait dit dans sa première édition qu'il n'enviait aux grands qu'une seule chose (4), « le bonheur d'avoir

(1) Enéide, livre II, vers 30-40.

(2) Mercure galant, juin 1693, cité plus haut.

(3) Chap. I, n» 32.

(4) Chap. IX, n» 3.

à leur service des gens qui les- égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois. » Le savant Ménage faisait observer avec malice (1) que cette pensée était déjà dans les Acentures de Don Quichotte. « Prends donc garde, pécheur endurci, disait l'ingénieux hidalgo à son serviteur Sancho Pansa (2). que tout gentilhomme est tenu d'autant pins eu estime qu'il a des serviteurs plus honorables et mieux nés, et qu'un des plus grands avantages qu'ont les princes sur les autres hommes, c'est d'avoir à leur service des gens qui valent autant qu'eux. » M. de Moreuil, un original de beaucoup d'esprit (3), qui avait si bien raconté la mort de Vatel à M™° de Sévigné et qui se gardera bien de finir comme lui; M. de Briord, qui était tout surpris de n'avoir plus rien à espérer ni de M. le Prince ni de M. le Duc, et qui se préparait à passer au service du roi; M. de Lussau, qui avait tellement pris l'habitude de grogner, qu'il ne put s'en défaire même après avoir reçu son cordou bleu; MM. de Mouteil, de Tliurin, de Saint- Projet et autres gentilshommes de la maison de Condé, qui ne discernaient que trop bien la différence entre M. le Prince d'autrefois et M. le Prince d'à présent, pensaient tous comme Don (Quichotte et Sancho Pansa; mais ils se gardaient bien de le publier, de l'imprimer, comme l'avait fait la Bruyère. « Fuis cet écueil, fuis ces dangers, répétait le noble chevalier de la Manche (4). Celai qui se fait beau parleur et mauvais plaisant, trébuche au premier choc, et tombe au rôle de misérable bouffou. lletiens ta langue, et fais attention que Dous voici en tel lieu et en telle maison que nous devons en sortir avantagés, comme on dit, du tiers et du quart eu renommée et en fortune. » Sancho promit de se coudre la bouche ou de se mordre la langue, plutôt que de dire un mot qui ne fût pas à propos. Mais il n'était pas si facile de faire taire notre moraliste.

Il est vrai qu'on ne cessait de le provoquer. Ou lui disait : « J'ai lu votre livre ; il y a de l'esprit ; mais on ne comprend pas ce que vous voulez dire. « Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des terres par de longues nuirailles, de faire venir six pouces d'eau, de meubler une orangerie (5) ; sans être curieux de reu-

(1) IShnaijiana, éd. 1715. t. III, p. 381.

(2) Don Quichotte , par Michel Cervantes, '2'' partie, ch. XXXI.

(3) Saint-Simon.

(4) Don Quichotte, etc.

(5) Chap. IX, n" 4.

(Ire nu cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins on d'y remédier. » Comment? on avait négligé dans la maison de Coudé de rendre content le cœur du moraliste ! Ou n"avait pas comblé son âme de joie ! Quels étaient doue ces extrêmes besoins qu'on n'avait pas même prévenus? Ab ! l'on comprenait maintenant sa basse envie contre les jeunes gens qui formaient la cour de Monseio-nenr (1): ses perfides insinuations contre ces époux à la flenr de l'âge qui sont déjà dégoûtés de leurs femmes et leur préfèrent des amours ridicules; ses dénonciations honteuses contre ces gentilshommes, Thonneur de la nation la plus policée du monde, qui cliercheut par la débauche à réveiller leur goût déjà éteint , et s'enivrent avec des eanx-de-vie et les liqueurs les pins fortes; sa folle colère contre ces femmes de haut parage qui jn-écipitent le déclin de leur beauté par les artifices dont elles se servent pour s'embellir, et qui étalent nue toilette plus immodeste que la nudité des sauvages de l'Amérique. De quelles couleurs sont barbouillés sous leur perruque à longs cheveux ces Iroquois et ces Hurons ! Quelle lumière sinistre éclaire l'idolâtrie de ces courtisans libertins qui dans la chapelle de Versailles ou de Fontainebleau adoraient le roi et tournaient le dos à Dieu ! La seule consolation qui restât au philosophe, c'était que le roi du moins adorait Dieu. Qu'est-ce que tout cela? Les conceptious délirantes d'un Socrate plein d'esprit, ou les songes creux d'un cynique qni aboie après tout le monde et brave toutes les convenances? « Ou a dit de Socrate, répondait la Bruyère (2), qu'il était eu délire, et que c'était an fou plein d'esprit; mais ceux des Grecs qui parlaient ainsi d'un homme si sage, passaient pour fous (3). Ils disaient : « Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe! quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point! Où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? Quelles couleurs ! quel pinceau! ce sont des chimères. » Ils se trompaient : c'étaient des monstres, c'étaient des vices, mais peints au uaturel ; on croyait les voir, ils faisaient peur. Socrate s'éloignait du cynique; il épargnait les personnes, et blâmait les moeurs qui étaient mauvaises. » Ou insistait : on voulait qu'il eût, comme uu philosophe cynique, efirontément violé tontes les bienséances et insulté les jeunes

(1) Chap. VIII, D» 74.

(2) Chap. XII, 11' 06.

(3) Lettre XVIII de la Biuyùre à Ménage.

gens et les grands de la cour. «Je pardonne, dit Autistliène (1), à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage s'ils m'oublient : qu'ai-je fait pour eux? ils étaient louaUes. Je le pardonnerais moins à tous ceux dont j'ai attaqué les vices sans toucher leurs personnes, s'ils me devaient un aussi grand bien que celui d'être corrigés; mais comme c'est un événement qu'on ne voit point, il suit de là que ni les uns ni les autres ne sont tenus de me faire du bien. »

Parmi ceux que la Bruyère avait loués dans sa première édition, il ne faut pas oublier ces vieillards dont la politesse et la galanterie faisait contraste avec la brutalité des jeunes gens. Il s'eu trouva qui crurent devoir prendre le parti de la jeunesse. « Pourquoi me faire froid, dit la Bruyère (2), et vous plaindre de ce qui m'est échappé sur quelques jeunes gens qui peuplent les cours? Étes-vous vicieux, ô Thrasylle? Je ne le savais pas, et vous me l'apprenez : ce que je sais, c'est que vous n'êtes plus jeune. » Ce nom de Thrasylle nous rappelle une historiette que la Bruyère avait lue dans Ovide, et peutêtre racontée à M. le Duc (3). Thrasylle ou Thrasins était un Grec favori du roi d'Egypte Busiris ; il voulait se défaille de quelques étrangers qui lui disputaient la faveur de ce prince. Une sécheresse affreuse désola le pays. Pour obtenir de la pluie, Thrasius dit à Busiris qu'il n'y avait qu'un moyen, c'était d'immoler à Jupiter, dieu du ciel, les étrangers qui souillaient la terre d'Egypte. « Tu as raison, dit Busiris, aujourd'hui même tn donneras de l'eau à l'Egypte, » et il l'immola à Jupiter. Les Thrasylles de la maison de Condé en furent quittes à meilleur compte : la Bruyère se moqua d'eux (4) : « Et vous qui voulez être offensé personnellement de ce que j'ai dit de quelques grands, ne criez-vous point de la blessure d'un autre? Etesvous dédaigneux, malfaisant, mauvais plaisant, flatteur, hypocrite? Je l'ignorais, et ne pensais pas à vous : j'ai parlé des grands. « Ou ne manquait pas de gens à la cour qui, comme M. de Xaintrailles dans la maison de Coudé, étaient devenus, en s'élevaut au-dessus de leur petit état, importants jusqu'à l'impertinence, et se croyaient vraiment de grands personnages. C'est à eux que s'adresse le comjjliment du moraliste.

(1) Ch;ip. XII, n" 07. Antisthéue deviendra Autisthhis dans la ti"= édition.

(2) Chap. XII, n" 111.

(3) Ovide, Ibis, v. 397. JJc Arte umaïuU, liv. I, v. C49.

(4) Chap. XII, n" 111.

ll-j LA BRUYERE

Quant à M. de Xaintrailles il n'y pensa même pas. « On n'est point effronté par choix, mais par complexion ; c'est nu vice de l'être, mais naturel (1) : celui qui n'est pas né tel, est modeste, et ne passe pas aisément de cette extrémité à l'autre ; c'est une leçon assez inutile que de lui dire : « Soyez effronté, et vous réussirez ; » une mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne faut rien moins dans les cours qu'une vraie et naïve impudence pour réussir. 3> Depuis la campagne de Philippsbourg le naturel de M. de Xaintrailles s'était révélé, eu tout il réussissait. Ce qu'il avait longtemps désiré, cherché, brigué, et vainement demandé, comme l'élection de la noblesse de Bourgogne, il eu jouissait maintenant, « mais, disaitil (2), sans l'avoir demandé, et daus le temps qu"il n'y pensait plus et qu'il songeait même à tout autre chose : » — « Adieux style, observait la Bruyère, menterie innocente, et qui ne trompe personne. » De quel air superbe le parvenu regardait le philosophe! On eût dit un prince du sang qui considère un valet de comédie.

L'attitude de Gourville envers la Bruyère n'était pas aussi raide : il le saluait avec un ris moqueur. « Celui qui est riche par son savoirfaire connaît un philosophe, ses préceptes, sa morale et sa conduite (3), et n'imaginant pas daus tous les hommes une autre fin de toutes leurs actions que celle qu'il s'est proposée lui-même toute sa vie, dit en sou cœur : « Je le plains, je le tiens échoué, ce rigide censeur; il s'égare, il est hors de route; ce n'est pas ainsi qu'on prend le vent et que l'on arrive (4) au délicieux port de la fortune; » et selon ses principes il raisonne juste. » Quels étaient ses ]n-iucipes?

Après la mort de feu M. le Prince, Gourville désespéra d'obtenir du scrupuleux le Pelletier la vérification des lettres patentes que Colbert lui avait accordées : il tourna ses vues vers la diplomatie. Il entretenait toujours quelques relations avec les princes de Brunswick et de Hanovre; vers le mois de mai 1687 (5), il était allé avec M"" de la Bochefoucauld passer quelque temps auprès d'eux à Aixla-Chapelle, où ils prenaient les eaux. Il fit un traité avec eux au

(1) Chap. VIII, noil.

(2) Chap. VIII, n" 4->.

(3) Chap. XII, n" 67.

(4) Afémoires de Gourville, p. 587, même expression, même sentiment.

(5) Mémoire» de Gourville, p. 580, 581.

nom du roi. Il ne s'eu tint pas là. Il avait souvent entendu dire an duc de Hanovre que l'on ne savait pas bien le véritable sens de ces paroles de Jésus-Christ : « Ceci est mon corps. » D'oti M. de Hanovre concluait qu'on pouvait se sauver dans toutes les religions chrétiennes. C'est pourquoi Gourville lui proposa de se faire catholique avec toute sa famille. Par ce moj^eu il pourrait, avec l'appui du roi de France, devenir électeur de l'Empire et faire l'un de ses enfants évêque d'Osnabruck. Gourville ne doutait pas que le jiape ne se prêtât à tons ses désirs. Il persuadait à tout le monde ce qu'il voulait, et il affirmait assez naïvement que le duc de Hanovre se fût fait catholique pour plaire au roi, s'il ne se fût trouvé trop vieux pour changer de religion. M"" la duchesse de Hanovre fit des compliments au hardi missionnaire et serait entrée dans sa proposition, si son mari avait bien voulu lui donner l'exemple. « Cette princesse avait beaucoup d'esprit et une si grande gaieté qu'elle l'inspirait à tous ceux qui l'approchaient ; mais il me semble, ajoute Gourville, qu'elle cherchait souvent à dire quelque chose sur son prochain en sa présence ; il est vrai qu'elle le disait de manière que celui auquel elle s'adressait ne pouvait s'empêcher d'en rire le premier. » Si M™" la duchesse de Hanovre se moqua de la théologie de Gourville et de ses considérations sur l'Évangile, elle ne se moqua point de ses talents de diplomate, car elle lui fit oâ"rir un beau diamant de 1.5,000 fr., qii'il refusa, et le duc de Hanovre lui donna huit chevaux, les plus beaux qu'on pût trouver ele la race d'Oldenbourg. Gourville les accepta, mais il supplia le roi de les mettre dans ses écuries. Quel habile dij^lomate que M. de Gourville! quel plénipotentiaire! Personne ne s'entendait mieux que lui à traiter des intérêts de ce bas monde. Mais quel singulier apôtre! et quel pauvre théologien! « Tel a assez d'esprit pour exceller dans une certaine matière et en faire des leçons (1), qui en manque pour voir qu'il doit se taire sur quelque autre dont il n'a qu'une faible connaissance : il sort hardiment des limites de son génie, mais il s'égare, et fait que l'homme illustre parle comme un sot. »

La Bruyère ne se moquait pas de la diplomatie. Il comprenait l'admiration des peuples pour les titres éclatants d'ambassadeur, de plénipotentiaire et de ministre d'État. « Il faut, dit-il (2), que le capital d'une atlaire qui assemble dans une ville les plénipotentiaires ou

(1) Chap. XII, n» C3.

(2) Chap. s, u" 12.

les agents des couronnes et des républiques, soit d'une longue et extraordinaire discussion, si elle leur coûte plus de temps, je ne dis pas que les seuls préliminaires, mais que le simple règlement des rangs, des préséances et des autres cérémonies. » Pour traiter des aifaires si importantes, pour soutenir de si longues discussions, il fallait un véritable mérite, rarement accordé au j^remier venu ; il fallait une science profonde des rapports des princes entre eux et des intérêts respectifs des États ; il foUait une dignité personnelle à la hauteur d'une si noble fonction, et un art délicat que la naissance et l'éducation ne donnaient pas toujours aux esprits les mieux doués. Autant la Bruyère respectait ce talent non moins utile que brillant, autant il détestait cette diplomatie qui consiste uniquement en manèges et eu subterfuges pour tromper et n'être pas trompé, comme l'escrime, qui , selon la définition de Molière , est Fart de tuer et de n'être pas tué. C'est la fausse politique sans principes, sans justice, sans vergogne, que Gourville représentait dans la maison de Coudé; c'est la rhétorique immorale, ou la cuisine des sophistes dans les Dialogues de Platon ; c'est le machiavélisme des subalternes ; mais ce n'est jjas la politique équitable, fondée en principes et eu raison, toujours d'accord avec l'honneur et les véritables intérêts de l'État, que la Bruyère avait enseignée à M. le duc de Bourbon.

Gourville avait été trop bon maître d'hôtel pour avouer les profits qu'il tirait de sa rhétorique d'homme d'aftaires, mais il raillait doucement ceux qui avaient une cuisine trop austère, et signalait avec plaisir les péchés des dévots comme M. le Pelletier. « Il semblait, dit-il (1), que je lui faisais plaisir d'aller souvent dîner avec lui : son cabinet m'était toujours ouvert. J'y allais souvent, et il commençait par me dire : « Parlons un peu de nos affaires. » Mais il ne songeait qu'à profiter des occasions heureuses pour étaljlir sa famille (2), pour faire sou salut après avoir été raisonnablement enrichi par les libéralités du roi et avoir fait son fils président à mortier. » Gourville aimait à dauber de la plus belle manière, dans la maisou de Coudé, sur M. le contrôleur général des finances, dont il avait cru et voulu avoir la place. C'est pourquoi la Bruyère lui disait (3) : « Si celui qui est en faveur ose s'en prévaloir avant qu'elle lui échappe, s'il se sert

{\) Mémoires de (jO)irDilh,\>. 579.

(2) Ibid., p. 590.

(3) Cbap. VIII, n» 20.

(Tim bon vent qui souffle pour faire son chemin, s'il a les j'eux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir, et qu'il soit muni de pensions, de brevets et de survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition ; vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, et que par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu'a-t-il dû faire? Si j"en juge moins par vos discours que par le parti que vous auriez pris vous-même en pareille situation, c'est précisément ce qu'il a fait. » Et se tournant vers le public, la Bruyère ajoutait (1) : « L'on blâme les gens qui fout une grande fortune pendant qu'ils en ont les occasions, parce que l'on désespère, par la médiocrité de la sienne, d'être jamais en état de faire comme eux , et de s'attirer ce reproche. Si l'on était à portée de leur succéder, l'on commencerait à sentir qu'ils ont moins de tort, et l'on serait plus retenu, de peur de prononcer d'avance sa condamnation. »

Mais Gourville en voulait surtout aux philosophes. M. de Vardes venait de mourir, toujours très considéré de M. le Prince, et tant aimé de M"° de Grignan qu'il rendait M™° de Sévigné jalouse. Il n'y avait ]ilus de courtisans bâtis sur ce modèle-là. Gourville, pour le tourner en ridicule, racontait une historiette. C'était en 1662, Fouquet avait été arrêté, son procès s'aigrissait, Gourville s'était retiré à la Rochefoucauld, il y recevait tous les matins de mauvaises nouvelles, y répondait et menait joyeuse vie (2) : avec la meute de M. le duc de la Rochefoucauld, qu'il entretenait à ses frais, il chassait toute l'aprèsmidi, et le soir, avec ses propres violons, il faisait danser M"" de la Rochefoucauld. « Vers le mois de juin, M. le marquis de Vardes me pria de faire un tour à Paris; il souhaitait extrêmement de me parler; je m'y rendis aussitôt. Il me mit en la garde d'un vieux philosophe nommé Neuré, sans lui dire qui j'étais. Cet homme avait pris une petite ferme en deçà de Sèvres, où M. de Vardes me vint voir aussitôt que je fus arrivé. Il me conta la liaison d'amitié qu'il avait faite avec M. le comte de la Guiche, la belle lettre qu'il avait écrite, et fait porter par un de mes gens (comme s'il arrivait d'Espagne) à la signora Molina, première femme de chambre de la reine, et que celle-ci l'avait

(1) Chap. VIII, n» 26.

(2) Mémoires de Gourville, p. 530, 537

ik; la bruyère

donnée au roi; ce qui faisait grand vacarme ( 1 ). Je lai dis qu'il m'aurait fait plaisir de me faire venir avant d'écrire cette lettre, parce que je l'eu aurais bien empêché. Il avait l)eaucoup d'esprit et d'imagination, mais il avait besoin d'être conduit. Le bonhomme Neuré, fort chagrin, comme le sont ordinairement les philosophes, contre les gens d'affaires, à cause de leurs grands biens, louait fort la chambre de justice ; et i)armi ceux qui lui blessaient Timagination, il me nommait souvent, surtout parce qu'il avait vu, chez M. de la Rochefoucauld, une pendule de grand prix qui allait six mois, laquelle m'appartenait : par conséquent il ne m'épargnait pas dans ses discours. Je ne manquais jjas à l'applaudir et à renchérir sur tout ce qu'il disait, et même contre moi en particulier. Quelque chose absurde qu'il pût dire, je demeurai d'accord qu'il avait grande raison. »

Gourville n'avait plus à craindre l'influence de M. de Vardes, qui venait de mourir; mais il redoutait l'influence de la Bruyère, qui avait exactement, sauf la passion des pendules, les mêmes défauts que le philosophe Xeuré : l'habile diplomate employa contre la Bruyère le même procédé que contre Neuré, et opposa les maximes de la Rochefoiicauld, son maître, à la j^liilosophie de Descartes. « Détromper un homme j^réoccupé de son mérite (2) , c'est lui rendre un aussi mauvais ofEce que celui que l'on rendit à ce fou d'Athènes qui croyait que tous les vaisseaux qui arrivaient au port du Pyrée étaient à lui. » Gourville ne s'amusait pas à discuter la doctrine des philosophes , ni à contredire leurs systèmes; il admettait sans aucune difficulté que l'honneur, la vertu, la conscience sont des qualités dignes de la plus haute estime et du plus profond respect, mais souvent inutiles : que voulez-vous qu'on fit d'un homme de bien comme la Bruyère, qui prétendait expliquer d'après ses principes les événements de l'histoire politique, et qui croyait que le genre humain est occupé à lui donner raison? Gourville se gardait bien de détromper un si honnête homme. Quelque chose absurde que pût dire le philosophe, il avait raison, toujours raison. Il avait osé imprimer dans sa première édition (3) : <c Tontes les vues, toutes les maximes et tous les raffinements de la politique teudeut à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres. » Gourville, atteint par ce trait hardi, renchérit sur

(1) Mémoires de M"" de SlotteviUe^ éd. Eiaux, t. iv, p. 325-326.

(2) Maxime, n" 92.

(3) Chap. viii, n» 92.

ce que la Bruyère pouvait dire contre lui eu particulier (1) : « II faut des fripons à la cour auprès'des grands et des ministres, même les mieux intentionnés ; mais l'usage en est délicat, et il faut savoir les mettre en oeuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent être suppléés par d'autres (2). » Gourville en demeurait d'accord et soutenait que les philosophes ne se trompent pas : « Il faut avoir de l'esprit pour être homme de cabale (3) tl'on peut cependant en avoir à un certain point, que l'on est au-dessus de l'intrigue et de la cabale, et que l'on ne saurait s'y assujettir ; l'on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d'autres chemins. » La Bruyère employa la même ironie envers Gourville et les diplomates de son école : il applaudit à leurs beaux exploits , il renchérit sur tout ce qu'ils disaient contre la philosophie; il entra dans leurs vues, il expliqua leurs maximes et développa jusque dans les moindres détails les raffinements de leur politique.

« Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon (4), est un Protée. Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexion , soit pour ne point donner lieu aux conjectures on se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paraître tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet. Ainsi dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu'il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autrefois, ou il est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en Tannonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue; ou il est franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su, l'on croie néanmoins que l'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir, et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses différentes qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la

(1) Chap. VIII, u" 53.

(2) Cf. chap. XIX de ce livre, p. 492.

(3) Cf. chap. XIII de ce livre, p. 343. — (4) Ch.ap. X, n" 12.

confiance, pour se défendre d'une ouverture qui lui est échappée par une autre qnil aui-a faite: ou il est froid et taciturne, pour jeter les autres dans rengagement de parler, pour écouter longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand conj) et qui ébranlent. Il s'ouvre et parle le premier, pour, eu découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les cabales des ministres étrangers sur les propositions qu'il aura avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique; et dans une autre rencontre, il parle le dernier pour ne point parler en vain, pour être précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit demander et ce qu'il peut obtenir. H sait parler eu termes clairs et formels; il sait encore mieux parler ambigument, d'une manière enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu'il j^eut faire valoir nu diminuer dans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beaucoup pour avoir peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige d'abord de petites choses, qu'il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l'excluent pas d'en demander une plus grande ; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important, s'il l'empêche d'en gagner plusieurs autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu'il sait bien qui lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer : aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir, s'il se peut, des raisons qu'il a de n'y! pas entendre, que d'aftaiblir celles qu'on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce qu'on accepterait inutilement; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, el mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore plus qu'il ne doit doriner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fléchir jusqu'à l'a-

bandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec cejis qui reçoivent. Il prend directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son utilité et l'avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public; et en effet il ne songe qu'aux siens , c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis. Il intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit d'abord d'intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs maîtres. Il ne vent pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune :il s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire, il crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la défensive. Il a son fait digéré parla cour, toutes ses démarches sont mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il agit néanmoins, dans les j^oints difficiles et dans les articles contestés, comme s'il se relâchait de lui-même sur-lechamp, et comme par un esprit d'accommodement ; il ose même promettre à l'assemblée qu'il fera goûter la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d'ailleurs de pouvoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à l'extrémité, et dans les moments oh il lui serait pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel, toujours prêt de leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres et les pousse jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les défiances, contre les difiicultés et les obstacles, persuadé que le temps

seul et les conjonctares amènent les choses et conduisent les esprits au point oii on les souhaite. Il va jusqu'à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, pour y réussir, eu presser la continuation et la fiu. S'il survient uu grand événement , il se raidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile ou préjudiciable; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il presse et il temporise selon que l'État pour lequel il travaille en doit craindre ou espérer; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec lesquelles il traite, du tempérament et du caractère des j^ersonnes avec lesquelles il négocie. Tontes ses vues, toutes ses maximes, tons les raffinements de sa politique tendent à une seule fiu, qui est de n'être point trompé , et de tromper les autres. »

Cette politique n'était pas seulement celle de Goui'ville, c'était encore (et Gourville l'a très bien démontré en terminant ses Mémoires) la politique du cardinal de Mazarin, de feu M. de Lyonne, du chancelier Michel le Tellier, de son fils Louvois, et du plus grand diplomate de cette époque . du prince d'Orange , qui venait de conquérir ainsi l'Angleterre. C'était le tarent des plus habiles courtisans et de presque tous les hommes d'État : c'était la sagesse des ambitieux. La Bruyère avait aussi de l'ambition : il eu faisait l'aveu; mais c'était une ambition un peu plus élevée que celle de ces grands homm es. « Le sage, dit-il (1), guérit de l'ambition par l'ambition même; il tend à de si grandes choses, qu'il ne peut se bornera ce qu'on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur : il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur, et pour mériter ses soins et ses désirs; il a même besoin d'efforts pour ne les pas trop dédaigner. Le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple; mais les hommes ne l'accordent guère, et il s'en passe. »

Quel est donc cet liomme dont le mérite personnel tenta l'ambition de la Bruyère? Quel est cet homme qui se passe de la gloire la mieux méritée, et qui se contente de posséder la vertu toute pure et toute simple? C'est un homme bon, qui n'est que bon. La Bruyère le cherche

(1) Chap. Il, n" 43.

partout. « Je vois, dit-il (1), un homme entouré et suivi; mais il est en place. J'en vois un autre -que tout le moude aborde ; mais il est en faveur. Celui-ci est embrassé et caressé, même des grands ; mais il est riche. Celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre an doigt ; mais il est savant et éloquent. J'en découvre un que personne n'oublie de saluer ; mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage et qui soit recherché. » Où le trouvera-t-il ? ce n'est pas à la cour de France.

On demandait à la Bruyère qu'est-ce qu'il entendait par un homme bon et qui ne soit que bon ; il répondait (2) : « Celui-là est bon qui fait du bien aux autres ; s'il souffre pour le bien qu'il fait, il est très bon; s'il souffre de ceux à qui il fait ce bien, il a uue si grande bonté qu'elle ne peut être augmentée que dans le cas où ces souffrances viendraient à croître; et s'il en meurt, sa vertu ne saurait aller plus loin : elle est héroïque, elle est parfaite. » Peut-on imaginer contradiction plus' absolue avec le caractère du ministre ou plénipotentiaire que celle de l'homme vraiment bon? Toutes les vues, toutes les maximes et tous les raffinements du diplomate ou de l'homme d'État qui remue les ressorts du monde, qui conduit les gouvernements, qui triomphe dans les cours, sont renfermés dans les bornes étroites d'une jiolitique égoïste ; l'homme bon, au contraire, qui ne semble j^ropre à rien, et dont on fait peu de cas en tous pays, cet homme candide dont les habiles raillent la simplicité et dont les politiques font leur jouet, cet homme naïf qui aime mieux être dupe que trompeur et ne veut que faire du bien aux autres, est capable de pousser la générosité jusqu'à souffrir, de la part de ceux à qui il fait du bien, les plus mauvais traitements, même le dernier supplice. Non assurément, ni Mazarin, ni de Lyonne, ni le Tellier, ni Louvois, ni le prince d'Orange, ni Gourville n'auraient commis de propos délibéré une pareille sottise. Et cependant la bonté ainsi définie, ainsi comprise, est la dernière et la plus hante expression du mérite personnel. Voilà les grandes choses où aspire le sage de la Bruyère; voilà les solides avantages qu'il 2^1'éfère à ce qu'on appelle des trésors, des postes, et la faveur; voilà le but où tend l'ambition du philosophe. En vérité, Gourville avait raison de le plaindre et de dire : « Ce n'est pas ainsi qu'un prend le vent et qu'on arrive au délicieux port de la fortune. »

(1) Chap. VIII, n» 31.

(2) Chap. n, n" 44.

122 LA BKUYÈRE

Ou jient comparer la bonté héroïque et parfaite de la Briwère à la vertu de Socrato , que Bossuet appelait le plus sage des philosophes ; mais c'est mieux encore : c'est l'idéal d'une vertu accomplie , tel que Platon a pu le concevoir, et Va décrit an second livre de sa Républi^ que. En efiet, <£ cherchant l'idée de la vertu, Platon a trouvé (1) que, comme de tons les méchants celui-là serait le plus méchant qui saurait si bien couvrir sa malice qu'il passât pour un homme de bien, et jouît par ce moyen de tout le crédit que peut donner la vertu : ainsi le plus vertueux devait être sans difficulté celui à qui sa vertu attire par sa perfection la jalousie de tous les hommes, eu sorte qu'il n'ait pour lui que sa conscience, et qu'il se voie exposé à toutes sortes d'iujures, jusqu'à être mis sur la croix, sans que sa vertu lui puisse donner ce faible secours de l'exempter d'un tel supplice. Ne serable-t-il jms, ajoute Bossuet, que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe que pour la rendre effective en la personne de son Fils, et faire voir que le juste a une autre gloire, un autre repos, enfin un autre bonheur que celui qu'on peut avoir sur la terre? » C'est exactement ce que }teusait la Bruyère; mais il n'avait pas le droit de tenir ce ferme langage à des <r chrétiens en l'air et fidèles si vous le voulez, qui ne savaient s'ils croyaient ou ne croyaient pas, et tout prêts à vous avouer ce qu'il vous» plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer leur vie à leur gré (2). » « Je prévois, disait Bossuet, que les libertins et les esprits forts pourront être décrédités parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. » La Bruyère suivait avec respect les enseignements de Bossuet (3) : « Un apprentif est docile, il écoute son maître, il profite de ses levons, et devient maître. L'homme indocile critique le discoiu's du prédicateur comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien ni raisonnable. » La Bruj'ère s'unit à Bossuet pour rappeler les hommes de leur profond assoupissement, en leur représentant la pureté incorruptible de la morale chrétienne.

La Bruyère posait aux hommes de sou temps une singulière question (4) : « S'il est ordinaire d'être touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu? » On-. était embarrassé pour répon-

(1) Bossuet, Discours sur l'histoire uiiirerselle, •"■ partie, cli. XIX.

(2) Semions de Bossuet, ■2" dimanche de l'Aveut, premier point.

(3) Ch.ip. XV, n" 2.

(4) Ch;ip. II, n» 20.

dre, et cependant la raison est bien simple (1) : « Quelle mésintelligence entre l'esprit et le cœixr ! Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vnes et de réflexions ne sait pas se gouverner, d . ,

Louis XIV, qui avait banni les protestants de son royaume pour n'y souffrir que des catholiques, envahissait maintenant Avignon et la Comtat, et il opprimait le pape à Rome. Où cela pouvait-il aboutir? Les catholiques en Europe s'unissaient aux protestants pour combattre son injustice et sa violence; en France, ils s'obstinaient à considérer dans la personne sacrée du roi l'ordre de Dieu qui l'avait établi et l'image de sa puissance sur la terre. Que penser de cette religion nouvelle des docteurs français qui mettaient le droit divin des rois au-dessus de tous les autres droits? de cette dévotion si exacte dans ses termes, si rigoureuse dans ses règles, qui rendait à Dieu ce qui appartient à Dieu, mais qui voulait surtout et avant tout rendre au roi ce qui ajipartenait au roi? On voyait dans cette dévotion à la mode le progrès des lumières. La Bruyère s'en moquait ouvertement (2) : « L'on a été loin depuis un siècle dans les arts, et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusques à celle du saint que l'on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce que l'esprit des hommes pouvait inventer de jdus beau et de plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, on ce qu'on appelle les termes de l'art : celui qui ne les sait pas n'est ni dévot ni géomètre. Les premiers dévots, ceux mêmes qui ont été dirigés par les apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n'avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre. »

Dom François Lami, bénédictin de la congrégation de Saint- Maur, apprenant que le ministre Jurieu traitait de paradoxe cette proposition du père Malebranclie, « que Jésus-Christ supplée on ajoute par ses satisfactions ce qui manque à la satisfaction que les damnés font à la justice divine pour leurs péchés », en fit la démonstration suivant les règles de la méthode géométrique, et il la soumit au jugement de Bossuet, qui y releva de nombreuses erreurs et fit voir que la démonstration géométrique portait à faux, ic Si, disait Fénelou (3), on peut im-

(1) Cliap. XI, n" !il.

(2) Chap. XIII, n" 26.

(3) Réfutation du P. Malebranclie, ch. XXII.

punément dans les matières de religion ouvrir des chemins si noaveanx et si écartés des anciens vestiges; si la sagesse sobre et tempérée que saint Paul recommande est tellement oubliée parmi les chrétiens, que ne doit-on pas craindre dans ces malheureux siècles, où une effrénée curiosité et une présomption violente agitent tant d'esprits ? » — « Croyez-moi, écrivait Bossuet à un ami de Malebranche, pour savoir de la physique et de l'algèbre, et pour avoir même entendu quelques vérités générales de métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela qu'on soit fort capable de prendre parti en matière de théologie. » La Bruyère compara cette nouvelle théologie à la musique profane qui s'introduisait alors dans les cérémonies du culte (1). « Tonte musique, dit-il (2), n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire ; toute philosophie ne parle pas dignement de Dieu , de sa puissance, des principes de ses opérations, et de ses mystères : plus cette philosophie est subtile et idéale, plus elle est vaine et inutile pour expliquer des choses qui ne demandent des hommes qu'uu sens droit pour être connues jusqu'à un certain point, et qui au delà sont inexplicables. Vouloir rendre raison de Dieu, de ses perfections, et, si j'ose ainsi parler, de ses actions (3), c'est aller plus loin que les anciens philosophes, que les apôtres, que les premiers docteurs, mais ce n'est pas rencontrer si juste; c'est creuser longtemps et profondément, sans trouver les sources de la vérité. Dès qu'on a abandonné les termes de bonté, de miséricorde, de justice et de toutepuissance, qui donnent de Dieu de si hautes et si aimables idées, quelque grand effort d'imagination qu'on jouisse faire, il faut recevoir les expressions sèches, stériles, vides de sens; admettre les pensées creuses, écartées des notions communes, ou tout au plus subtiles et ingénieuses; et à mesure qu'on acquiert plus d'ouverture dans une nouvelle métaphysique, perdre uu pen de sa religion. »

Le P. Malebranche, qui remplissait dans l'église de l'Oratoire, rue Saint-Honoré,les fonctions de maître des cérémonies, et y portait jusque dans les plus petits détails une science exacte des rubriques de l'Eglise, n'y eût jamais admis la musique profane qu'on entendait aux Théatins, aux Grands-Augustins et chez ses voisins les Jacobins réformés de la rue Saint- Honoré. Mais dans la bienheureuse solitude de

(1) Mercure galant, juin IGSii. — De Sourches, t. II, p. 2.

(2) Ch.ip. XVI, n" 23.

(3) Traité de la nature et de la ijràce, par le P. Malebranche.

son cabinet, quand il avait donné carrière à sou esprit métaphysique et lui avait permis de chercher accès au Saint des Saints en la présence du Dieu vivant (1), alors environné de splendeur et de gloire, il ne savait plus contenir les élans de sou imagination impétueuse, ni se borner aux connaissauces positives d'une sage érudition. Toutefois ce n'était pas le P. Malebranche qui perdait nn peu de sa religion à faire de la métaphysique (2) ; c'étaient ses imprudents admirateurs à qui l'antique sagesse de nos pères ne suffisait plus, et qui cherchaient une nouvelle liturgie et une nouvelle philosophie appropriées à la nouvelle dévotion. Il leur fallut même une nouvelle éloquence.

Il y avait déjà longtemps que l'éloquence profane avait été transposée du barreau à la chaire chrétienne (3). L'on avait banni la scolastique de toutes les chaires des grandes villes, on l'avait reléguée dans les bourgs et dans les villages (4) pour l'instruction et le salut du laboureur et du vigneron, qui n'y pouvaient rien comprendre. Dans les villes on écoutait de beaux sermons (.5), qui étaient des discours oratoires dans toutes les règles et parés de tons les ornements de la rhétorique. Ceux qui entendaient finement n'en perdaient pas le moindre trait ni une seule pensée ; ce n'était une énigme que pour le peuple. Du moins ceux qui comprenaient eu profitaient-ils? « Le solide et l'admirable discours que celui qu'on vient d'entendre! Les points de rehgion les plus essentiels, comme les plus pressants motifs de conversion, y ont été traités : quel grand efî'et n'a-t-il pas dû faire sur l'esprit et dans l'âme de tous les auditeurs! Les voilà rendus : ils en sont émus et touchés au point de résoudre dans leur cœur, sur ce sermon de Théodore, qu'il est encore plus beau que le dernier qu'il a prêché (6). » On n'écoutait plus sérieusement la parole sainte parce qu'on ne la prêchait plus sérieusement. La continuation des grandes choses que le roi fait tous les jours est cause, dit de Tisé (7), que l'usage s'est insensiblement introduit de faire le panégyrique de cet auguste monarque dans toutes les villes de France, le jour de Saint- Louis, avec celui de ce saint. Cet usage s'étendit à toutes les occasions

(1) Troisième, neuvième et dix-neuvième méditation,

(2) La Vie du R. P. Urahhranche (par le P. André), publiée par le P. Ingold.

(3) Chîip. XV, n» 2.

(4) Chap. XV, n" 7. ' •

(6) Chap. XV, n" 10.

(()) Chap. XV, n" 11.

(7) Mercure yalant, octobre 1687.

que l'on put trouver, et quand la crainte de paraître favorable au jiape vint presser les prédicateurs, ils ne surent plus rien dire sans célébrer les louanges du roi. « L'on peut faire ce reproche à l'héroïque vertu des grands hommes, dit la Bruyère (1), qu'elle a corrompu l'éloquence ou du moins amolli le style de la plupart des prédicateurs. Au lien de s'unir simplement avec les peuples pour bénir le ciel de si rares présents qui en sont venus, ils ont entré en société avec les auteurs et les poètes ; et devenus comme eux panégyristes , ils ont enchéri sur les épîtres dédicatoires, sur les stances et sur les prologues; ils ont changé la parole sainte en un tissu de louanges, justes à la vérité, mais mal placées, intéressées, que personne n'exige d'eux, et qui ne conviennent point à leur caractère. On est heureux si, à l'occasion du héros qu'ils célèbrent jusque dans le sanctuaire, ils disent un mot de Dieu et du mystère qu'ils doivent prêcher. Il s'en est trouvé quelques-uns qui, ayant assujetti le saint Evangile, qui doit être commun à tous, à la présence d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés jiar des hasards qui le retenaient ailleurs , n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discours chrétien qui n'était pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres orateurs, qui n'ont eu que le temps de louer Dieu dans un discoiu-s précipité. »

Nous supposons que ce dernier trait contient une allusion à ce qui se passait à Versailles, dans la chapelle royale, le jeudi saint, 1.5 avril I6J5S (2). Le roi ne put faire la cène; ce fut Monseigneur qui fit cette cérémonie à la place du roi, mais il n'y eut point de sermon, parce que l'abbé Koquette, qui s'était préparé à parler devant le roi, s'excusa ; ou s'il y eut un autre sermon, ce fut si peu de chose que Dangeau n'eu tint pas compte. Les courtisans se moquèrent de l'abbé Roquette qui avait fait cet affront à Monseigneur ; dans la maison de Condé on riait volontiers de l'abbé Roquette, parce qu'il était neveu de l'évêque d'Autuu. La Bruyère ne voyait là rien de risible : « C'est le plus petit inconvénient du monde (3) que de demeurer court dans uu sermon ou dans une harangue : il laisse à l'orateur ce qu'il a d'esprit, de bon sens, d'imagination, de mœurs et de doctrine; il ne lui ûte rien; mais ou ne laisse pas de s'étonner que les hommes, ayant voulu une fois y attacher une espèce de honte et de ridicule, s'expo-

(1) Chap. XV, n^ 13.

(2) Journal de Dangeaii, t. 11. p. l'M.

(3) Chap. xn, n'' 100.

sent, par de lougs et souvent d'inutiles discours, à en courir le risque. » « Il me semble, dit-il (1), qu'un prédicateur devrait faire choix dans chaque discours d'une vérité unique, mais capitale, terrible ou instructive, la manier à fond et l'épuiser; abandonner ces divisions si recherchées, si retournées et si différenciées ; ne point supposer ce qui est faux, je veux dire que le grand ou le beau monde sait sa religion et ses devoirs ; ne pas appréhender de faire ou à ces bonnes têtes ou à ces esprits si raffinés, des catéchismes ; ce temps si long que l'on met à composer un long ouvrage, l'employer à se rendre si maître de sa matière, que le tour et les expressions naissent dans l'action, et coulent de source ; se livrer, après une certaine préparation, à son génie et au mouvement qu'un grand sujet peut inspirer : qu'il pourrait enfin s'épargner ces prodigieux efforts de mémoire qui ressemblent mieux à une gageure qu'à une affaire sérieuse, qui corrompent le geste et défigurent le visage ; jeter au contraire, par un bel enthousiasme, la persuasion dans les esprits et l'alarme dans le cœur, et toucher ses auditeurs d'une tout autre crainte que celle de le voir demeurer court. »

De ces deux manières de prêcher, l'une , celle qui semblait la meilleure à la Bruyère, était celle de Bossuet ; il était plus facile de la censurer que de l'imiter. L'autre, celle qui plaisait le moins au moraliste, était celle de Bourdalone ; il était plus facile de l'imiter que de la censurer. De là cette singulière réflexion de notre auteur (2) : « L'évêque de Meaux et le P. Bourdalone me rappellent Démosthène et Oicéron. Tous deux, maîtres dans l'éloquence de la chaire, ont eu le destin des grands modèles : l'un a fait de mauvais censeurs, l'autre de mauvais copistes. »

Fénelon était de l'école de Bossuet : « Le prêtre, dit-il, doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre; je trouve qu"il est fort indigne de lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits et à inventer des divisions; car dès qu'on s'est mis sur le pied de ces sortes de prédicateurs, on n'a plus le temps de faire autre chose. Pour moi, je le dis franchement, tout cela me scandalise. Quoi! le dispensateur des mystères de Dieu serat-il un déclamateur oisif, jaloux de sa réputation et amoureux d'une vaine pompe? N'osera-t-il parler de Dieu à son peuple sans avoir

(1) Chap.xv, n" 29.

(2) Chap. x\% n» 25.

rangé toutes ses paroles et appris en écolier sa leçon par cœur ( 1 ) ! » La conclusion que la Bruyère tire de là est curieuse (2) : a Qne celui qui n'est pas encore assez parfait pour s'oublier soi-même dans le ministère de la parole sainte, ne se décourage point par les règles austères qu'on lui prescrit, comme si elles lui étaient les moyens de faire montre de son esprit , et de monter aux dignités où il aspire : quel plus beau talent que celui de prêcber apostoliquement? Et quel autre mérite mieux un évêché ? » Alors Fénelon faisait imprimer son livre sur l'éducation des filles et son traité du ministère des pasteurs, qui lui avait beaucoup servi dans ses missions. Pourquoi la Bruyère osait-il lui promettre un évêché? « La différence, dit le moraliste (3), d'un homme qui se revêt d'un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d'un masque à un visage. » Fénelon était un vrai prêtre, et sera un grand évêque.

Saisi de frayeur en considérant les tentations si dangereuses et si délicates que Dieu avait envoyées à son Eglise, Bossuet tremblait qu'il n'exerrât sur elle quelques jugements terribles comme aux siècles précédents, et il faisait tous ses efforts pour obtenir des pasteurs également éclairés et exemplaires, puisque, dit-il, c'est faute d'en avoir eu beaucoup de semblables que le troupeau, racheté d'un si grand prix, a été si indignement ravagé. Dans son Histoire des variations des églises protestantes , dont il préparait une seconde édition, il apprenait aux catholiques (4), du moins aux humbles de cœur, à mépriser, avec la science qui enfle, l'éloquence qui éblouit. « Les talents que le monde admire lem* paraîtront, dit-il , peu de chose , lorsqu'ils verront tant de vaines curiosités et tant de travers dans les savants ; tant de déguisements et tant d'artifice dans la politesse du style; tant de vanité, tant d'ostentation et des illusions si dangereuses parmi ceux qu'on appelle de beaux esprits; et enfin tant d'arrogance, tant d'emportement, et ensuite des égarements si fréquents et si manifestes dans les hommes qui paraissent grands parce qu'ils entraînent les autres. » Le seul remède de tels maux était de savoir se détacher de son propre sens ; car c'est ce qui fait la diff'érence du catholique et de l'hérétique. Le caractère de l'hérétique, c'est-à-dire de celui qui a une opinion ijarticulière,

(1) Vialoguc sur l'éloquence sacrée,

(2) Chap. XV, n» 30.

(3) Chap. XI, no 140.

(1) Préface de \'/Jisloi>-e des variations, n" xxiv.

est de s'attacher à ses propres pensées ; et le caractère du catholiqne, c'est-à-dire de l'universel , est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de toute l'Église. » Depuis que Louis XIV avait bauui les protestants de sou royaume, on n'y souffrait plus d'hérétiques. Mais, observe la Bruyère (1 ), «cette même religion que les hommes défeudent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l'altèrent eux-mêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers : ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme qu'ils lui ont donnée. Ainsi, à parler populairement, on peut dire d'une seule nation qu'elle vit sous un même culte, et qu'elle n'a qu'une seule religion ; mais, à parier exactement, il est vrai qu'elle en a plusieurs, et que chacun presque a la sienne. » Voilà donc où aboutirent les persécutions de Louis XIV contre les protestants et sa querelle avec le pape, au triomphe des esprits forts.

« Si c'est le grand et le sublime de la religion qui éblouit et confond les esprits forts , disait la Bruyère (2), ils ne sont plus des esprits forts, mais de faibles génies et de petits esprits; si c'est au contraire ce qu'il y a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont à la vérité des esprits forts, et plus forts que tantde grands hommes si éclairés, si élevés, et néanmoins si fidèles, que les Léons, les Basiles, les Jérômes, les Augustins. »

Les gens du monde ne connaissaient guère les Léons, les Basiles, les Jérômes et les Augustins que comme des personnages fort respectables, mais ennuyeux. « Un Père de l'Église, un docteur de l'Église, quels noms! quelle tristesse daus leurs écrits ! quelle sécheresse ! quelle froide dév'otion! et peut-être quelle scolastique! » disent «eux qui ne les ont jamais lus (3). Mais plutôt quel étonnement pour tous ceux qui se sont fait des Pères une idée si éloignée de la vérité, s'ils voyaient dans leurs ouvrages plus détour et de délicatesse, plus de politesse d'esprit, plus de richesse d'expression et plus de force ■de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'en remarque dans la plupart des livres de ce temps qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs! Quel plaisir d'aimer la religion et de la voir crue, soutenue, expliquée

(l)Chap. XVI, n" 25.

(2) Chap. XVI, n" 20.

(3) Chap. XVI, n» 21.

LA BRrYÈRK. — T. U. 9

130 LA BRUYEIÎE

jiar de si beaux esprits ! surtout lorsque l'ou vient à connaître que pour l'étendue de connaissance, pour la profondeur et la pénétration, pour les principes de la pure philosophie, pour leur application et pour leur développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité du discours, pour la beauté de la morale et des sentiments, il n'y a rien par exemple que Ton puisse comparer à saint Augustin que Platon et que Cicéron. »

Cet admirable portrait d'un Père de l'Église a l'inconvénient de représenter aussi bien Tévèque de Meaux que l'évêque d'Hippoue ; mais il faut pardonner bien des choses à la Bruyère, après avoir fait de Platon et Cicéron presque des évêques inpartibus injideltum. Le divin Platon méritait-il cet honneur pour avoir raconté la passion et la mort de Socrate, et pour avoir élevé jusqu'à l'idée de Jésus-Christ des âmes sensibles et méditatives qui étaient capables de suivre ses raisonnements? Cicéron, comme philosophe, était-il moins digne de cet honneur pour avoir cherché la vérité avec une curiosité désintéressée, que ne connaissaient guère les hommes engagés dans la politique, et pour avoir ramené les grandes idées de Platon à la mesure du sens commun? Par l'équilibre de son esprit, par la portée de sa doctrine et par le charme de son style, saint Augustin était bien de la famille de ces grands écrivains : les dames mêmes pouvaient le lire avec le plus vif intérêt (1). Mais, aux yeux de la Bruyère, qui pouvait alors surpasser Bossuet par le haut vol de l'intelligence et l'ampleur des vues dans les questions philosophiques et religieuses? Rempli de l'idée de Dieu et de sa souveraine sagesse, il faisait parler la raison dans ses ouvrages de controverse avec une puissance extraordinaire. Les protestants eurent beau faire , VJlistoire des i-ariatlons chemina et se répandit dans la chrétienté tout entière comme V Exposition de la foi cathoUqm. Lord Perth écrivait à Bossuet : « Vous êtes comme un autre saint Paul ; vos travaux ne se bornent pas à une seule province , à une seule nation : vos ouvrages parlent présentement eu la plupart des langues de l'Europe, et vos prosélytes publient vos triomphes en des idiomes que v'ous n'entendez pas. »

Au seii;ième siècle, il s'était rencontré un homme qui jouissait d'une jiareille cousidération. Grand admirateur de Platon et imitateur de Cicéron, Erasme était estimé, aimé, recherché chez tous les peu-

(I) il""' de Scvigné, t. Y, p. UI, liO, 128; t, VI, p. ■1S7, -IW ; t. VII, p. 221: t. IX. p. 283, 434, 528.

]iles civilisés, dans tontes les cours de l'Europe, des catholiques et des protestants, des rois, des républiques et du pape. Il aurait pu être évèque, même cardinal ; mais n'ayant point d'autre ambition que de cultiver les lettres, il ne voulut contracter aucun engagement; et libre de toute attache, il se contenta d'une situation exceptionnelle dans la chrétienté : quoiqu'il eût de tous côtés assez d'ennemis, il passait pour l'homme qui avait le plus d'esprit de son temps. Bossuet le cite souvent dans sou Histoire des variations, et invoque son témoignage comme celui d'un homme équitable et sensé. En effet, Érasme comprit que réformer n'est pas détruire, que la vraie force est toujours tempérée par la prudence et sait se renfermer dans la juste mesure. C'est pour cela que Bossuet l'avait eu si grande estime. Malheureusement l'évêque de Meaux ne jouissait pas au dix-septième siècle de l'indépendance qu'avait Érasme au seizième : il avait été trop engagé dans l'affaire du clergé gallican, en 1682, pour qu'il pût exercer une grande influence, en 1688, sur les démêlés de la cour de France avec la cour de Rome. Cependant il ne voulait rien né.uliger, en ménageant le pape sans offenser le roi, pour écarter le danger du schisme et pour procurer à l'Église de France une paix aussi raisonnable que nécessaire (1). L'archevêque de Paris et les courtisans l'accusèrent d'aspirer au chapeau de cardinal. C'est dans cet esprit, diront les protestants, qu'il s'était fait l'avocat de l'Église romaine (2). Courtisans et protestants se trompaient. La Bruyère va leur dire pourquoi.

L'archevêque de Paris avait tous les avantages qu'on peut tirer de la naissance, des agréments extérieurs de la personne, des qualités de l'esprit, de l'éloquence et du savoir, de la capacité dans les affaires, de l'expérience de la cour et de l'habile conduite de son diocèse. Mais il avait deux grands défauts : des mœurs galantes et une ambition opiniâtre (3). De plus, le métropolitain était jaloux de son suffragant; il s'opposa toujours à l'élévation de M. l'évêque de Meaux. Mais Bossuet, qui avait fait parler longtemps une envieuse critique, la fit taire : il fallut admirer malgré soi ses mœurs exemplaires ainsi que le grand nombre et l'éminence de ses talents. M. de Harlay voulut l'accabler sous le poids des titres et des honneurs dont il se fit revêtir : non content d'être le premier pour qui le roi

( 1 ) Jfémolres de l'afjbé Legendre,

(■-') Relation de Spanheim, p. 275 et 27(j.

(;!) Bossuet éoèrpie, par Floquet, p. 2!)ô, 298.

132 LA BnUYERE

demandait le chapeau de cardinal, il se flatta de l'espoir d'acqnérir uue autorité suprême sur le clergé français. Vraiment il ne lui manquait plus que la tiare dans ses rêves ambitieux pour devenir un pape o-allican! Voici ce que raconte sou secrétaire, l'abbé Legeudre. Lorsque, en octobre KiSS (1 ), le procureur général du parlement de Paris appela au futur concile des griefs quou avait reçus ou de ceux qu'on avait à craindre du pape Innocent XI, le prélat, pour appuyer cette procédure, assembla chez lui les évoques qui étaient à Paris, le chapitre de son église, les députés des collégiales, les curés de la ville et des fiiubouro's, et les supérieurs de toutes les communautés. Il les entretint tous les uns après les autres , et les décida , soit par crainte , soit par persuasion , à faire acte d'adhésion. Le prieur de Saint-Germain des Piés, en le haranguaut au nom des communautés, lui dit, d'un ton élevé, que « ce qui faisait la gloire et la sécurité du clergé de Paris, c'est qu'il était présidé et conduit par un prélat dont les conseils valaient presque un concile et dont la science valait une Sorbonne entière». Il se fit à ces mots un bruit sourd et confus, moins d'applaudissement que de surprise et d'indignation. « A vaut de la répugnance à mettre ces louanges peu raisonnables dans le procès-verbal que je rédigeais de cette assemblée, j'en parlai délicatement à M. l'archevêque, dit l'abbé Legeudre; mais d'un air assez froid le prélat me dit pour réponse : « Le bonhomme est charmé et croit avoir dit merveille; voulez-vous le mortifier jusqu'à supprimer sa harangue ou à retrancher ce qu'il croit avoir dit de mieux? » Tant il est vrai, ajoute le secrétaire , que quelquefois il échappe des petitesses aux plus grands hommes. » Ce grand homme pourra entasser sur sa tête tous les titres et tous les honneurs qu'il voudra; jamais il n'arrivera, quoi qu'il fasse, à la hauteur de l'évêqne de Meaux. « Après le mérite personnel, disait la Bruyère (2), il faut l'avouer, ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat; et qui ne sait pas être un Érasme doit penser à être évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, et ils auraient besoiu d'une tiare; mais quel besoin a Trophime d'être cardinal? a Trophime (en grec, éducateur) est le précepteur du Dauphin.

(1) Mëmoirei deVabbé Legendre, p. 85.

(2) Chap. II, n» 26.

La Bruyère ne pouvait pas être évoque; mais il savait être un Érasme, dans une certaine mesure, comme moraliste indépendant, par la modestie de sou caractère et la sage réserve de ses critiques. C'est pourquoi, en tête de la quatrième édition des Caractères au verso du titre général, il mit cette inscription tirée d'Erasme (1) : Admonere fohdmuSj non morderc: prodesse, non lœdere; consulcrc moribus hotniniim, non officere. « Nous avons voulu avertir, non mordre ; être iitile, non blesser; corriger les mœurs, sans offenser personne. » C'est la réponse d'Érasme aux critiques que lui avait faites Martin Dorpius sur son Eloge de lu folie. La Bruyère répondait de même aux critiques qu'on lui fit sur les trois premières éditions des Caractères ou Md'urs de ce siècle; et, afin qu'il ne restât aucune incertitude sur sa pensée et ses intentions, il développa ainsi l'inscription tirée d'Érasme (2) : « Corriger les mœurs est Tunique fin que l'on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l'on doit le moins se promettre; mais comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut jias aussi se lasser de le leur reprocher ; ils seraient peut-être pires, s'ils venaient à manquer de censeurs et de critiques : c'est ce qui fait que l'on prêche et que l'on écrit. L'orateur et l'écrivain ne sairraient vaincre la joie qu'ils ont d'être applaudis ; mais ils devraient rougir d'eux-mêmes s'ils n'avaient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges; outre que l'approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement des mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, ou ne doit écrire que pour l'instruction... »

Cette déclaration de la Bruyère se trouve dans la préface de sa quatrième édition ; sa quatrième édition diffère donc beaucoup des précédentes. Dans la première édition, le philosophe avait cru devoir se cacher derrière le gentilhomme de la maison de Coudé; dans la quatrième édition, il ne dissimule plus sa philosophie; au contraire, il la montre, il l'affiche, il met sur sa porte enseigne de moraliste, une enseigne saillante, que tout le monde peut voir. Si maintenant on vient lui reprocher de parler comme un prédicateur, il s'en fait honneur et gloire. Si on le loue du succès de son livre, et de l'esprit qu'il y a mis, il répond (3) : « Le jjhilosophe consume sa vie à

(1) Erasmi Epistolarum , lib, XXSI, n" 42.

(2) Préface de la 4» édition.

(3) Chap. I, n" 34.

observer lus hommes, et il nse ses esprits à en démêler les vices et le ridicule; s'il donne qnelque tom- à ses pensées, c'est moins par vanité d'auteur, que pour mettre nue vérité qu"il a trouvée dans tout le jour nécessaire, pour faire l'impression qui doit convenir à sou dessein. Quel(jues lecteurs croient néanmoins le payer avec usure, s'ils disent magistralement qu'ils ont lu son livre, et qu'il 3- a de l'esprit. ]\Iais il leur renvoie tous leurs éloges, qu'il n'a point chercliés par son travail et par ses veilles. Il porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée : il demande des hommes un plus grand et plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs. »

Page 1