Tome I, p. 3oo, n
SUR LA BRUYERE. ti
En 1686, alors qu'il était depuis un an l'un des professeurs du duc de Boui'bon et qu'à ce titre il lui devenait facile d'obtenir la permission de ne jamais résider à Caen, il fit l'abandon de son ofiSce au profit de Charles-François de la Bonde, seigneur d'Iberville, qui était commis du marquis de Croissy depuis huit ans, et qui devait être envoyé, quelques mois plus tard, à Genève, comme résident du Roi auprès de la République. Les lettres de provision furent signées le 16 janvier 1687, et, le même jour, le chancelier Boucherat reçut son serment. Bien que Normand, il désirait éviter un voyage à Rouen et à Caen, et il espérait que la Chambre des comptes considérerait comme suffisant le serment qu'il avait, suivant l'usage, prêté devant le Chancelier. Il se trompait, et, pour ne pas perdre ses gages, il lui fallut obtenir du conseil d'Etat, quelques mois plus tard, un arrêt qui l'autorisait à les toucber, quoique non installé : toutefois cette faveur ne lui était accordée qu'à la condition que l'année suivante ne s'écoulerait pas sans qu'il eût accompli les formalités requises. Je ne sais quelle correspondance et quelles négociations s'échangèrent entre Paris et Rouen; mais, sur la simple production de lettres de surannation, et sans qu'il fît, en 1688, le voyage qu'il n'avait point fait en 1687, la Chambre procédait, au mois de septembre, après une année et demie d'attente, à l'information réglementaire sur « les âge, vie, mœurs, religion catholique, apostolique et romaine, vocation, comportements et moyens » du nouveau trésorier, et enregistrait sa réception. Il ne se présenta point non plus à Caen. Plus scrupuleux, Racine, qui du moins prêta serment devant la Chambre des comptes dont il relevait (c'était celle de Paris), avait sollicité du conseil d'Etat un arrêt qui l'exemptât de l'installation au bureau des finances, comme de la résidence.
La résistance de la Chambre des comptes, que trahissent les pièces officielles et surtout leurs dates, s'inspirait d'un légitime sentiment des convenances, aussi bien que du respect de la règle et des traditions. Elle dut irriter néanmoins M. d'Iberville, et la Bruyère ne put se désintéresser des incidents qui retardèrent l'acceptation de son successeur'. Si peu que
ï. Les clefs ont place le nom de M. de Breteuil à côté du
LU NOTICE BIOGRAPHIQUE
l'on connût notre auteur à Caen, si peu qu'on tînt à le conserver sur la liste des trésoriers, on s'habitua lentement à le considérer comme remplacé. Lorsque, au milieu de l'année 1689, maître ou messire le Marchand se présenta chez le receveur général des finances de Caen pour recevoir les gages de M, d'Iberville, comme peut-être il l'avait fait, de 1675 à 1686, pour toucher ceux de la Bruyère, le scribe écrivit, sans y penser, le nom de ce dernier, et il fallut lui rappeler que, depuis deux années et demie, le titulaire de l'office ne s'appelait plus ainsi.
Le titre de trésorier, que la Bruyère conserva douze ans, et qui ne changea rien aux habitudes de sa vie, avait d'un bourgeois de Paris fait un écuyer. Les vétérans dont il parle dans son chapitre de Quelques usages * se couchaient roturiers et se levaient nobles : pour lui, il s'était levé roturier le jour oii il devait être reçu par la cour de Rouen, et s'était couché noble, ayant eu, suivant son expression, « le moyen » de le devenir. Il ne s'en faisait pas accroire toutefois sur sa noblesse : l'ironique annonce de la découverte d'un la Bruyère des Croisades, qu'il revendiquera le jour où il aura fait enfin une belle fortune^, est d'un moraliste bourgeois, raillant la puérile manie des gens qui s'attribuent des généalogies de rencontre, et non, comme le prétend sottement l'ex-chartreux Bonaventure d'Argonne, d'un gentilhomme « à louer qui met enseigne à sa porte' ».
caractère de Celse{\.ome I, p. 166, n" 89, et p. 446) 11" x), et l'application est vraisemblable. Quelques traits de caractère pourraient là toutefois rappeler M. d'Iberville. Matthieu Marais, qui le connaissait bien, l'a ainsi dépeint dans son Journal (tome III, p. 33) : « Il étolt bon homme pour un Normand, savoit beaucoup de choses, mais il parlait trop pour un homme d'État^ et vous assassinait de cent histoires que vous ne saviez point et qu'il ne finissoit pas. » M. d'Iberville, qui fut successivement envoyé comme résident, nous l'avons dit, à Genève (1688), j)uis à Mayence (1697), puis en Espagne, et qui fut enfin envoyé extraordinaire en Angleterre (1714), mourut subitement le 6 ou 7 octobre 1733, âgé de soixante et onze ans.
I . Tome II, p. i63, n" i et note 3. — 2. Tome II, p. 169, n» 14.
3. Mélanges d'histoire et de littérature, Rouen, 1699, p. 336.
SUR LA BRUYERE. tiu
Ce Bonaventure d'Argonne, qui écrivait sous le nom de Vigneul-Marville, a retrace, au milieu d'attaques puériles contre la Bruyère, un portrait précieux du philosophe dans son cabinet de travail, à l'époque où il est encore trésorier général. La Bruyère s'était peint lui-même au milieu de ses livres, en 1693 ou 1694, dans une chambre de l'hôtel de Condé, tel qu'on pouvait le voir à l'heure où il préparait la 7* édition des Caractères, et c'est à côté de ce portrait que Bonaventure d'Argonne en a placé un autre de la Bruyère plus jeune. Voici d'abord l'image que la Bruyère nous présente de lui-même* :
« O homme important et chargé d'affaires, qui, à votre tour, avez besoin de mes oQices {s^ écrie la Bruyère), venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai point à un autre jour. Vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'âme..., ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter.... Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en attendant ; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger.... Faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile !... »
La prosopopée, que j'abrège, est un peu déclamatoire ; on y souhaiterait plus de simplicité, mais tout est vraisemblable dans le petit tableau qu'elle renferme : je crois à cette affabilité souriante du philosophe ; je vois sur sa table les livres de Platon qu'il vient de relire pour ajouter quelque page nouvelle au chapitre des Esprits forts, et la feuille où il a commencé les calculs dont il se servira dans ce même chapitre sur les distances, non pas de Satiu^ne et de Jupiter, mais de Saturne et de la Terre entre eux et au Soleil*.
Cette page mécontenta Bonaventure d'Argonne. Après l'avoir citée, il en fit le commentaire suivant :
I. Tome I, p. 248, n" 12. Ce caractère a paru, en 1694, dans la 8* édition.
a. Quand il nous dit : « Faut-il quitter.... cette ligne qui est
Liv ISOTICE BIOGRAPHIQUE
a Rien n'cbt sî beau que ce caractère ; mais aussi faut-il aTouer que, sans supposer d'antichunibre ni de cabinet, on aroit une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de la Bruyère, avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de.,.. {^Condé). Il n'y avoit qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivoient, levoit adroitement la tapisserie, et laissoit voir le philosophe, le visage riant et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations*. »
« Le visage riant! » Retenons ce témoignage pour l'opposer à d'autres. Il vient d'un ennemi, mais d'un bien maladroit ennemi : le morceau tout entier est à l'honneur de celui que l'on veut rendre ridicule; il compense et rachète presque à nos yeux toutes les injustes et sottes critiques de l'auteur.
La chambre modeste où Bonaventure nous introduit auprès du philosophe souriant au visiteur qui lui arrive, ne le cherchons pas dans la rue Grenier-Saint-Lazare, où la Bruyère, encore enfant, est entré en i65 1 et où il a vécu vingt-cinq ans : son cabinet y devait être de meilleur aspect que celui où nous pénétrons à la suite du chartreux. En 1674 ou 1673, la Bruyère et les siens avaient quitté la maison de la rue Grenier-Saint- Lazare. La gêne est-elle survenue ? On le pourrait croire, en lisant la description de la chambre que Bonaventure a connue, soit qu'il y ait pénétré lui-même, soit qu'un autre visiteur l'ait renseigné. Nous avons déjà fait l'histoire des migrations de la famille la Bruyère : de la rue Grenier, elle s'était transportée dans une maison d'une rue voisine, la rue Chapon, où
commencée? Quelle interruptioil heureuse, etc., » se rappellerait-il une visite qui peut-être l'avait interrompu dans l'un de ces calculs astronomiques auxquels il fait allusion? Peu de jours avant sa mort, il s'aperçut que, pour n'avoir pas achevé une division, il avait laissé échapper trois erreurs dans les éditions de lOga et de 1694. Le faux calcul était déjà réimprimé dans l'une des dernières feuilles de la 9» édition, quand il reprit l'opération, où il avait négligé le dernier zéro d'un dividende, et fit rectifier sa triple méprise par un carton : yoyei tome II, p. 261, notes 4 et 5, p. 26a, note I, et tome III, la Notice Inbliograplùque^ p. 149, lignes ii à 18. I. Mélanges ef histoire et de littérature^ p. 336.
JsUR LA BRUYÈRE. tt
elle séjourna quatre ou cinq années; en 1679, ^P^ès le ftiariage de Louis, qui devait continuer à vivre auprès de sa mère et de ses frères, elle passa la Seine et prit, dans la rue des Grands-Augustins, un logis où elle demeura jusqu'au moment oii Jean de la Bruyère se sépara d'elle. C'est là sans doute', entre 1679 et 1684, que notre auteur se plaisait à verser dans l'esprit de ses amis « l'élixir de ses méditations. 3) Déjà, j'imagine, il a jeté sur quelques-uns des feuillets qu'il réunira plus tard pour en former un livre, une partie des réflexions détachées qui doivent immortaliser son nom.
A cette époque où il lisait et méditait, nous dit-on, « dans une chambre proche du ciel, » il fut victime d'une mésaventure vulgaire qui le conduisait, le 8 août 167g, à sept heures du matin, chez un commissaire du Châtelet : il venait se plaindre d'un vol domestique, dont il demandait qu'il fût fait une punition exemplaire.
Depuis plusieurs jours, une maladie de son laquais avait obligé la Bruyère à emprunter celui de son frère l'abbé. Dans la soirée du lundi 7 août, il avait emmené à sa suite François Blondel (c'était le nom du valet de son frère) chez un auditeur des comptes, M. Philippe Huerne, qui demeurait rue du Battoir- Samt-André-des-Arts"^. Les dépositions des témoins, que l'on pourra lire aux Pièces justificatives, nous montrent les agitations de Blondel dans l'antichambre où il attend la fin de la visite, sa fuite pour aller accomplir le vol qu'il a prémédité, l'explication qu'il donne de son départ au laquais de M. Huerne, celle qu'il prépare pour son maître, auquel on doit dire qu'il est allé retirer de la serrure de la chambre habitée par ce dernier la clef qu'il y a oubliée, la surprise enfin de la Bruyère
I. Dans les dépositions dont nous allons parler, dépositions relatives au vol commis, le 7 août 1679, dans la maison de la rue des Grands-Augustins, habitée par la Bruyère, il est question de l'éscalier qui conduisait à sa chambre, mais il n'est pas dit à quel étage elle se trouvait.
a. Plillippé Huerne était conseiller auditeur à la Chambre des comptes depuis i656 {État de la France, année 1683, tome II, p. 4^0). Il cesse de figurer siu: la liste des membres de la Chambre dans VÉtat de la France de i683.