Tome II, p. 479 et 480. — 3. Ibidem^ p. 483 et
Lxvin NOTICE BIOGRAPHIQUE
depuis que vous me l'avez recomraande'e ; car quelque idée qui me vienne, et quelque nouvel établissement que je fasse au sujet des études de Monsieur le duc de Bourbon, je déménage sans peine pour aller là où il plaît à Votre Altesse'. » Est-ce bien « sans peine » qu'il déménage ainsi d'une étude à l'autre et renonce à « l'établissement » qu'il vient de faire ? Il me semble lire entre les lignes qu'il n'abandonne pas sans regret les programmes auxquels Condé en substitue d'autres.
La lettre du 9 février est la plus intéressante de celles qui forment la correspondance de la Bruyère avec Condé, composée, à la différence de celle des jésuites, de billets brefs et quelque peu monotones, oià se trahissent, sous les protestations de dévouement, la tristesse et la fatigue d'un maître peu écouté. Tenant compte de plaintes antérieures, Condé avait chargé son fils, « sur le ton qu'il faut, » de reprocher sévèrement au sien son inattention : l'intervention de Condé
« a fait le mieux du monde, » et la Bruyère en est un instant
soulagé, suivant son expression. « Dès que l'application tombera, ajoute-t-il dans cette même lettre du 9 février, je vous en avertirai ingénument; car je sens de la peine à tromper ceux qui se reposent sur moi de quelques soins; et je ne commencerai point par Votre Altesse Sérénissime à faire un effort qui me coûte et qui lui déplaise. »
La lettre toucha Condé, et il le fit voir par sa réponse, qui contenta la Bruyère et qu'il s'empressa de lire à ses collègues. Du Rosel le dit à Monsieur le Prince dans une lettre du i5 février : ce M, de la Bruyère a reçu la lettre que V. A. S. lui a fait l'honneur de lui écrire, et il nous l'a fait voir avec plaisir. Nous continuons, ajoute-t-il, à être ses confidents, et, comme il le dit partout, sa consolation. »
« Sa consolation ! » mot énigmatique dont le secret n'est pas explicitement révélé par la correspondance conservée dans les portefeuilles de la maison de Condé. Les sujets de
I. Tome II, p. 478. — Les mots établissement et déménager sont pris évidemment au figuré, ainsi qu'il est indiqué au Lexique et que le fait remarquer M. Chassang {OEin-res de la Bruyère^ tome II, p. 382). Voyez une nouvelle modification de programme dans la lettre du i3 août, tome II, de notre édition, p. 487.
SUR LA BRUYERE. lxix
tristesse, à vrai dire, ne manquaient point à la Bruyère : tout était difficulté pour lui dans cet intérieur princier, où, nouveau venu et bourgeois dépaysé, ayant le légitime orgueil de son mérite et le vif sentiment de sa dignité, il devait se faire place au milieu de commensaux dédaigneux et ironiques, obéir à cette Altesse fantasque et terrible qui s'appelait Monsieur le Duc, et imposer ses leçons à un élève paresseux, rêveur, d'humeur inégale et brutale parfois, avec lequel il fallait lutter d'opiniâtreté et de « mutinerie*. » Parmi les amertumes de chaque jour, cette indocilité était le seul grief dont il pût librement parler, et sans doute elle était le fond de ses doléances. Ses leçons, plus fréquentes et plus longues que celles de ses collègues, faisaient souvent obstacle aux plaisirs du duc de Bourbon, qui ne le lui pardonnait pas : « Il est plus longtemps en faction que les autres maîtres, les distractions l'atteignent plus que nous, écrit le P. du Rosel comme pour expliquer le mécontentement de la Bruyère. Puis Mgr le duc de Bourbon nous souffre avec beaucoup de bonté. Nous sommes très-bien avec lui, et nous serons ap\:)aremment de même, parce rjue peu de gens lui sont plus commodes^ . » ïl semble que le P. du Rosel ne plaigne la Bruyère qu'à moitié : pourquoi n'est-il pas un maître plus commode, et que ne possède-t-il aussi l'art « d'être très-bien » avec son élève ?
Bossuet s'intéressait à l'élève et au maître. Le 20 février, il vint assister à une des leçons de la Bruyère, au moment où il expliquait les Principes de Descartes. La nouvelle se répandit dans l'hôtel de Condé qu'il s'était retiré fort content'.