Madame la Duchesse a appris de sa mère (i/we de Montes
SUR LA BRUYERE. lxxxiii
sirs, » pour ne pas dire plus. Peut-être n'avait-elle pas encore montré sa fécondité « en artifices noirs et en chansons les plus cruelles, dont elle affubloit gaiement les personnes qu'elle sembloit aimer et qui passoient leur vie avec elle ; » mais il est peu vraisemblable que sa malignité naturelle ait toujours épargné le maître dont elle avait, avec son époux, partagé les leçons pendant les premiers mois de son mariage. Dans cette maison où s'écouleront les dernières années de sa vie, quelles relations aimables et sûres consoleront la Bruyère de la domination si pesante et si rude de princes farouches et bizarres et des railleries d'une princesse moqueuse? Les deux jésuites partis, et ils s'éloignent en 1686, il n'a plus que des voisins bien peu faits pour le comprendre. Quel commerce, au moins de confiante intimité, peut-il entretenir avec Gourville, l'ancien laquais de la Rochefoucauld, avec ce manieur d'argent qui a été condamné à être pendu pour ses malversations ? De la livrée et de la concussion, Gourville s'est élevé jusqu'au rôle d'ami et de confident de ses pi'inces, les gouvernant si bien qu'il est chez eux, au témoignage de Saint-Simon, « plus maître de tout » qu'eux-mêmes^; mais qu'importe ? Implacable pour les financiers enrichis, la Bruyère les livrerait volontiers à de nouvelles cours de justice. Gourville d'ailleurs avait appris, de bonne heure, ce que les philosophes pensaient de lui et de ses pareils. Réfugié en 1662 chez un vieux philosophe qui ne savait pas son nom, « le bon-
paii) et de sa tante [Mme de Thianges) à tourner les gens en ridicule, écrit le 14 janvier 1716 la princesse Palatine {Correspondance de Madame, édition G. Brunet, p. 207).... L'esprit étincelle dans ses yeux, ainsi que la malice, ajoute-t-elle le 26 janvier {ibidem^ p. 312). Je dis toujours qu'elle ressemble à un joli chat qui, tout en jouant, fait sortir ses griffes. Elle se moque de tout le monde;... elle tourne tout en ridicule d'une manière si plaisante qu'on ne peut s'empêcher de rire.... Si elle n'étoit pas fausse,... il n'y auroit pas de personne plus agréable. » Conférez les Mémoires de l'abbé de Choisj(p. 35 1), qui l'accuse de n'épargner personne, et conclut ainsi : « Caractère singulier, qui plaît d'abord, mais qui n'est pas trop bon à l'user. »
I. Mémoires de Saint-Simon, tome III, p. 422. Conférez les Memoires de Gourville^ p. 444-
Lxxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE
homme Neuré, » il avait entendu son hôte « louer fort la chambre de justice « devant laquelle il était poursuivi, et le citer « parmi ceux qui lui blessoient l'imagination. » Le bonhomme Neuré, écrit à ce sujet Gourville^ était « fort chagrin, comme le sont ordinairement les p/iilosop/ies, contre les gens d'affaires, à cause de leurs grands biens. » Le trait n'atteint pas la Bruyère; il le visait peut-être. Cour ville, qui n'a point retrouvé son nom dans les Caractères comme dans les entretiens de Neuré, y a lu tant de réflexions qui pouvaient être à son adresse ! Nulle destinée n'avait dû « blesser l'imagination » de la Bruyère plus que la sienne. Ce dernier n'était pas homme à le dissimuler dans les relations de chaque jour, quoiqu'il ne fût pas sans danger, pour lui surtout, de tenir à distance et d'humilier celui qui réglait toutes choses dans la maison de Condé. La Bruyère, par malheur, n'était pas indifférent, en effet, aux souffrances d'amour-propre qu'on pouvait lui infliger. C'est ainsi qu'on le blessait, hélas ! lorsqu'on appelait Santeul dans le carrosse des princes, d'oii il était exclu lui-même^ ; c'est ainsi encore qu'il s'irritait de voir la place qu'il eût souhaité d'obtenir, « à une assemblée, ou à un spectacle, » occupée par un homme qui n'avait point « d'yeux pour voir, ni d'oreilles pour entendre, ni d'esprit pour connoître et pour juger, » quelquefois par un ancien laquais, que recommandait uniquement le souvenir de livrées qu'il n'avait même plus le mérite de porter*.
Saintrailles, le premier écuyer des princes, ne pouvait plaire davantage à la Bruyère. Il « avoit, dit de lui Saint-Simon*, l'air important, le propos moral et sentencieux,,., et avoit accoutumé à des manières impertinentes tous les princes du sang et leurs amis particuliers. » Impertinent avec les princes et leurs amis, combien il devait l'être davantage pour un professeur d'histoire et de philosophie, un homme qui savait le grec, un grimaud ! Je ne doute pas qu'il ne soit quelque part dans les Caractères, cet habile joueur dont le père ou le grandpère, un Roton, s'était fait Poton pour être Saintrailles, bien qu'il ne fût ni l'un ni l'autre ^