Voyez au tome I, p. 6 et 92, les te'moignages de Ménage
xcH NOTICE BIOGRAPHIQUE
plus populaire aujourd'hui que celui de Bénevent, cet autre trésorier de France qui le premier, au commencement du dixseptième siècle, traduisit en français les Caractères grecs.
Aidé par le latin de Casaubon, la Bruyère put traduire rapidement les Caractères de ïhéophraste; il composa lentement les siens. « Je surprendrois bien des personnes, écrit en 1695 ou en 1696 l'avocat Brillon, si je leur disois que l'auteur de l'ouvrage en ce siècle le plus admiré a été dix ans au moins à le faire, et presque autant à balancer s'il le produiroit*. » Brillon ferait ainsi remonter jusqu'à l'année 1668 environ les premiers essais de cette composition : la date est un peu lointaine peut-être, mais cette fois il nous semble que cet avocat trop fécond et peu sincère dit la vérité, à quelques années près. Que ce soit en 1670 ou en 1680, à une date plus rapprochée de la première ou plus voisine de la seconde, la Bruyère dut commencer la rédaction de ses caractères ^ ou, pour parler comme lui, de ses réflexions ^ longtemps avant de porter son manuscrit au libraire Michallet.
On a voulu induire du texte même de divers passages la date de la composition des Caractères. Le costume dont la Bruyère habille son homme à la mode, a-t-on dit, était depuis longtemps
et de Bussy, auxquels on peut joindre celui de l'académicien Charpentier, bien qu'il se lise dans une harangue où il ne pouvait guère que louer la Bruyère, celle qu'il prononça devant l'Académie en réponse au discours de réception du traducteur de Théophraste {Recueil des harangues prononcées par Messieurs de VAcordemie françoise^ ^7^4^ tome II, p. 437).
I. Brillon ajoute : « Ce genre d'écrire est extraordinaire, lui disoit-on, vous aurez tous les critiques à dos. Le livre est à peine affiché que les exemplaires en sont enlevés. Une seconde, une troisième, une quatrième édition parolssent; en un mot, nous attendons la neuvième. Dites après cela qu'il n'y a pas un sort attaché au livre ! » {Ouvrage nouveau dans le goût des Caractères de Théophraste et des Pensées de Pascal^ ^^97? P- l8l ; ou Suite des Caractères de Théophraste et des Pensées de M. Pascal, Amsterdam, 1701, p. 162). 11 s'agit bien, on le voit, des Caractères ou Mœurs de ce siècle : le nombre des éditions est exactement compté, — La Bruyère dira lui-même, en iGgS, qu'il avait hésité quelque temps à rendre son livre public. (Tome II, p. 449 > lignes 6 et suivantes.)
SUR LA BRUYERE. xciii
abandonné quand fut imprimée la première édition*; en 1687, depuis nombre d'années, personne ne lisait plus Cyrano de Bergerac et Lesclache, qu'a lus Narcisse^; le troisième alinéa du premier chapitre, qui contient une allusion à Poncet de la Rivière, se rapporte à un incident de 1677 ou 1678'; un autre est l'écho des récriminations que suscita, de 1666 à 1670, dans les corps de métiers de Paris, la réglementation des enseignes*; enfin le caractère d'Émire rappelle des événements de 1669'. Les arguments que l'on tire de ces passages ont peu de solidité. Le caractère où l'on voit et où nous avions vu nousmême le portrait d'un homme à la mode est vraisemblablement, au contraire, celui d'un homme qui « fuit la mode, n et particulièrement de Varillas, dont le chapeau, le pourpoint, les chausses, les bottines, faisaient « nargue à la mode, 5) au témoignage de Vigneul-Marville ®. N'est-ce pas exprès et par cette raison même qu'ils sont dédaignés des uns et oubliés des autres, que la Bruyère désigne Cyrano et Lesclache comme les auteurs dont les ouvrages forment le fonds de l'instruction littéraire de Narcisse? L'allusion enfin à l'émeute des enseignes et le roman d'Émire n'ont été imprimés que dans la quatrième édition : pour les mettre ici en ligne de compte, il faut donc supposer (ce qui du reste n'est nullement impossible) que la Bruyère, ayant écrit vers 1670 l'un et l'autre morceau, les a écartés de la première édition, et tenus en réserve pour la quatrième. En somme, je ne vois que l'allusion à Poncet de la Rivière qui ne soulève pas d'objection, parmi celles que l'on cite et que je viens de rappeler.