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avait mis à la mode les Maximes ; mais le seul ouvrage qui commandât l'attention parmi ceux que la ciitique a présente's comme éclos sous l'influence de son salon, est celui de la Rochefoucauld, ces célèbres Maximes toutes inspirées par une pensée unique^. La Bruyère ne se borne pas, comme la Rochefoucauld, à examiner un seul et même sujet sous ses aspects divers. Tout est aliment à sa curiosité et à ses méditations : les combinaisons de la politique, le spectacle de la cour et de la ville, les agitations de l'hôtel de Condé, les entretiens de l'évêché de Meaux, ceux des jardins publics, surtout les livres anciens ou nouveaux, et non-seulement ceux que recommande leur mérite philosophique ou littéraire, et qui prennent place soit sur les rayons de sa chambre, soit dans la belle et vaste bibliothèque des Condé, mais encore les volumes de peu de valeur qu'il peut feuilleter dans les librairies et particulièrement dans celle de Michallet. Que de rapprochements pourraient naître de la lecture des livres oubliés de cette époque, si l'on avait le loisir et la patience de les prendre un à un ^ !
Qu'il ait prévu l'imputation ou qu'il l'ait déjà subie dans ses entretiens avec ses amis, la Bruyère se défend, dès la première édition, du reproche de plagiat ou d'imitation. Il ne veut même pas qu'on l'accuse d'avoir emprunté aux modernes, et particulièrement à Pascal ou à la Rochefoucauld, la forme de son livre : c'est à l'exemple des Proverbes de Salomon ou de ceux de Théophraste qu'il a coupé ses remarques en « pièces détachées. » Quant au fond, il est sien : « Horace ou Despréaux l'a dit avant vous. — Je le crois sur votre parole ; mais je
a. C'était aussi le sentiment de M, de Loménie. Voyez ce qu'il dit, dans les Mirabeau (1879, in-S", tome I, p. 276 et 277), de la discussion par correspondance qui s'établit, vers 1760, entre le marquis de Mirabeau et son frère le bailli, au sujet de la réflexion 6/^ du chapitre des Femmes de la Bruyère, que le bailli prétend avoir lue « dans un bouquin assez mauvais » et que le marquis veut, le style à part, restituer à la Bruyère. Le bailli maintient l'exactitude de son souvenir : « La Bruyère, soit; mais en ce cas il a pensé la même chose que l'auteur de mon bouquin, je ne m'en dédis pas; je me rappelle la longitude du lieu et sa latitude, mais non le titre du livre, qui étoit misérable d'ailleurs..,. »
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l'ai dit comme mien. Ne puissé-je pas penser après eux une chose vraie, et que d'autres encore penseront après moi'?» Et, convenons-en, nul, en vérité, ne s'est plus légitimement approprié le bien qu'il savait trouver. Un livre, une page, une ligne, le titre même d'un ouvrage ont pu être pour lui l'origine, l'occasion ou le prétexte d'une réflexion, de même que la rencontre ou l'entretien d'un indifférent ou d'un sot ont pu lui inspirer une remarque de haute morale ; mais le lien est souvent presque insaisissable, ainsi que peut servir à le démontrer l'étude que M. Damien a publiée sur les emprunts faits par la Bruyère à Malebranche. A côté de réflexions nombreuses qui, manifestement nées de la lecture de passages de Malebranche, en sont le commentaire certain ou encore la réfutation précise, il en est d'autres que l'on est conduit à rapprocher de telles ou telles phrases de la Recherche de la Vérité, bien qu'il n'y ait pas identité dans le sujet traité : il semble que, le volume de Malebranche fermé, quelques mots d'une argumentation soient demeurés dans le souvenir de la Bruyère, et qu'ils aient été pour lui le point de départ de considérations que n'avait pas abordées l'auteur qu'il vient de quitter.
Avant d'affronter « l'écueil » de l'impression, la Bruyère avait voulu prendre l'avis des habiles, tels que Boileau, et de quelques amis, tels que le marquis de Termes ou M. de Malezieu. Il est intéressant de lire dans le chapitre des Ouvrages d'esprit les réflexions que lui inspirèrent soit les consultations qu'il recueillit avant de publier son livre, soit les jugements qu'il entendit prononcer après l'avoir imprimé. Heureusement la froideur de quelques-uns de ceux qu'il avait choisis pour auditeurs avant de se résoudre à l'impression ne l'avait point découragé. Le 8 octobre 1687, Michallet obtenait le privilège des Caractères, et l'impression était achevée au commencement de janvier 1688. La Bruyère interrogea encore quelques bons juges avant que les affiches du libraire fussent posées, et pendant que les feuilles étaient entre les mains des relieurs. C'est ainsi que Bussy put emporter en Bourgogne, à la fin de janvier, un exemplaire qu'il tenait du marquis de Termes : le 10 mars, il écrivait le premier jugement que nous
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connaissions sur les Caractères^ qui n'étaient pas encore en vente *.
La lettre de Bussy permettait de pre'voir le succès des Carac' tères. Peut-être rassura-t-elle la Bruyère sur le danger de la publication d'une œuvre de ce genre. « Voilà de quoi vous attirer bien des ennemis, » lui avait dit M. de Malezieu^, en fiiisant allusion aux personnalités que l'on pouvait relever dans les Caractères. Les prophéties de cette sorte avaient tenu « quelque temps y> la Bruyère en suspens. Mais si l'on devait reconnaître autant de gens à la fois que l'estimait Bussy dans chacune des peintures que le moraliste avait jetées au milieu d'un si grand nombre de « remarques solides » ou de « sérieuses réflexions », qu'avait-il à craindre ?
A la vérité, ce petit volume devait, dès son apparition, susciter quelques colères, celles du Mercure galant, celle de courtisans et de partisans, celle aussi de quelques membres du haut clergé, évêques ou abbés. Il faut bien que l'ouvrage parût d'une rare vigueur et d'une grande audace, puisque Basnage loue l'auteur de montrer, dans la comparaison qu'établit son Discours sur Théophraste entre les mœurs d'Athènes et les mœurs contemporaines, « la liberté d'un vrai républicain », et
I. Voyez tome I, p. 91 et 92, note i. Il est vraisemblable que les exemplaires offerts en janvier 1688 par l'auteur ne contenaient pas le morceau que la Bruyère ajouta au Discours sur Théophraste^ après l'impression et le tirage, sans doute pour répondre aux objections de l'un de ceux qui avaient eu la primeur des Caractères. (Voyez tome III, i""» partie, p. i33-i35.) Puisse quelque bibliophile retrouver l'un de ces dons qui précédèrent la mise en vente ! Nous avons vu dans un exemplaire de la i''^ édition i4 feuillets qui, dans tous les autres exemplaires connus de la même édition, sont remplacés par les cartons, au nombre de quatorze, dont nous avons parlé tout à l'heure, p. xciv, note 2. Peut-être se rencontrera-t-il encore quelque autre volume ayant moins de ces cartons ou n'en ayant point.
3. « Quand la Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malezieu, celui-ci lui dit : « Voilà de quoi vous attirer beauce coup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV ^ chapitre xxxii). «Vous aurez tous les critiques à dos, » disaient d'autres amis, suivant Brillon. (Voyez ci-dessus, p. xcii, note i.^
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rend hommage à la « noble intrépidité » avec laquelle « il caractérise certaines personnes ])ar des traits qui marquent extrêmement'. » Combien pourtant l'auteur est loin, dans les premières éditions, de la liberté qu'il prendra plus tard ! Le Mercure galant, qu'il avait placé « au-dessous du rien », et qui lui en garda une implacable rancune, racontera, en iGy?, que le jour même où il fut mis en vente, le livre eut à la cour un grand succès de scandale^. Le petit tableau oià il nous montre les acheteurs se précipitant dans les librairies, et des groupes de lecteurs nommant à haute voix les originaux, est de pure fantaisie. Il n'y eut pas tant d'émoi en 1688. Deux noms de femmes, sous lesquels on ne pouvait chercher aucune femme de la cour', des allusions malignes à sept ou huit personnages * dont plusieurs étaient inconnus à Versailles, c'est tout ce qu'offrait comme caractères la première édition, oii c'étaient les maximes et les réflexions qui tenaient le plus de place : « Ces remarques que j'ai écrites, » y dit la Bruyère en parlant de son livre ; — « ces caractères, » dira-t-il plus lard*, lorsqu'il multipliera les portraits, et que peu à peu il se montrera plus redoutable que Molière ou Boileau. Que de gens il atteindra en effet dans les éditions qui se succéderont de 1689 à 1693 ! C'est alors que la pénétration des lecteurs, ou encore et plus souvent leur malignité et leur sottise attacheront à ses caractères les noms de personnages plus ou moins connus. Quantité de listes, enregistrant les applications vraies ou fausses, inondent Paris en 1693, et menacent la cour « du même déluge, » auquel la Bruyère ne sait « quelle digue » opposer. Il avait protesté à l'avance, dès la première édition, contre « toute maligne interprétation ^ » ; il protestera de nouveau en 1690 et en 1693 '. Comment aurait-il pu ratiiier des applica-