‹ La bruyèreChapitre 38 sur 81 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

SUR LA BRUYERE. xcix

lions qui s'égaraient si souvent ? Il ne pre'tend pas, au surplus, n'avoir jamais peint « d'après nature, » et n'avoir jamais publié de portraits offrant l'image de modèles qu'il pourrait nommer ; loin de là, il fait entrer, de temps à autre, le public dans sa confidence, lorsque, par exemple, il déguise les gens sous des pseudonymes transparents, tels que ceux de Carro Carreti et de Handbur^, ou qu'il les désigne par des initiales sans mystère; mais le plus ordinairement il dissimule aux yeux du lecteur l'original qu'il a choisi. A ses « plus familiers amis, » comme aux « personnes les plus accréditées de la cour, » il refusait de livrer « son secret, » ne dissimulant pas qu'il en eût un, et bien souvent ce secret si bien gardé n'a pas été pénétré par ses contemporains. Il n'est pas toujours impossible de suppléer au silence des anciennes clefs ; l'entreprise toutefois est délicate ; elle exige quelque prudence ; mais elle ne semble pas indigne de l'effort des admirateurs de la Bruyère et des esprits curieux de bien connaître la société du dixseptième siècle.

Ce n'est pas seulement en s'abstenant de répondre aux questions dont il était assailli que la Bruyère s'est défendu contre les indiscrètes recherches des lecteurs de son temps : il a usé de « mille tours » et de « mille faux-fuyants » pour les « dépayser. . ., et les dégoûter des apphcations *. » Sa dignité, comme sa prudence, était intéressée à ce que les Caractères ne devinssent pas un libelle diffamatoire. Complétant ses aveux, l'abbé Fleury, qui fut son successeur à l'Académie, rappelle, dans son discours de réception, qu'on trouve dans les Caractères « des peintures quelquefois chargées exprès pour ne pas les faire trop ressemblantes^, j) C'est bien ce que la Bruyère lui-même avait discrètement indiqué.

Nulle part ce procédé ne paraît plus sensible que dans le caractère de Ménalque, où notre auteur avait d'abord peint « un homme du premier rang ■>■> (ce sont les expressions de Brillon'), et que, par prudence, il a étendu démesurément

I. Voyez tome I, p. 107, et tome II, p. 449-451. 3. Recueil de harangues prononcées par Messieurs de F Académie, tome m, p. 71.

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