I. Voyez l'une et rautrc lettre, tome II, p. 5i3 et 5i
SUR LA BRUYERE. cxiii
« L'incroyable surprise 5) toutefois que l'élu lui-même témoigna en apprenant « une si singulière élection « (ce sont les termes de Tallemant) était assez naturelle, non-seulement pour ce que l'événement avait d'inusité, d'inattendu, et c'est ce que Tallemant veut dire, mais encore parce que l'Académie spontanément appelait à elle, en admettant Pavillon, l'un de ceux qui avaient pris parti en faveur de Furetière. Il n'était peut-être pas moins surprenant que le Roi approuvât, sans hésitation, la nomination d'un neveu de feu l'évêque d'Alet, Nicolas Pavillon, ami d'Arnauld et de Port-Royal, auteur de lettres célèbres, adressées à Louis XIV lui-même, contre la signature du formulaire et la régale ; mais les temps étaient bien changés : l'Académie allait entendre le plus éclatant éloge de l'oncle, mêlé h celui du neveu, et le Mercure pouvait proclamer impunément que l'évêque d'Alet avait été la gloire de l'épiscopat.
« .... Je regarde.... quels juges m'ont choisi, à quels hommes ils m'ont préféré, m dit Pavillon dans son discours de réception, où se manifeste la joie la plus vive; puis, cherchant la raison du choix de l'Académie, il se demande si, après avoir donné tant de preuves de la délicatesse de son goût dans les élections précédentes, elle n'a pas « jugé à propos de ne songer, en celle-ci, qu'à faire éclater la liberté de ses suffrages. 5> Dans sa réponse. Charpentier reviendra sur cette même question de la liberté de l'Académie, lorsque, parlant de Louis XIV et de son amour des lettres, il s'écriera :
« N'est-ce pas un effet de ce même amour qui ne s'éteindra jamais dans son cœur, que s'intéressant à l'honneur de vos élections, dont il vous laisse la liberté tout entière, il vous exhorte de jeter toujours les yeux sur les personnes d'un mérite le plus distingué, sans vous abandonner ni au torrent des brigues ni au penchant de vos propres inclinations? Et ne s'en est-il pas expliqué de la sorte lorsque le scrutin de cette dernière élection lui fut présenté ' ? »
I. Recueil des harangues, etc., tome II, p. 343 et 35o. Le Mercure relève naturellement ce trait. La réponse de Charpentier à Tourreil « lui marqua, dit-il, d'une manière fort fine et fort délicate que l'Acade'mie, en le choisissant, n'avoit fait que satisfaire aux intentions du Roi, qui vouloit que, dans ces sortes d'élections.
cxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE
L'indépendance de la Compagnie avait-elle donc été menacée par les sept académiciens qui avaient voté pour la Bruyère? Vraiment l'Académie avait eu de meilleures occasions de se mettre en garde contre les brigues et les atteintes portées à sa liberté.
Tourreil, qui avait obtenu de l'Académie deux prix d'éloquence, sollicita la succession de Michel le Clerc : il fut proposé, le 12 janvier 1692, par toutes les voix, sauf une, et nommé le 19 par la pluralité des votants suivant le procèsverbal, ou par tous selon le Mercure^. Dans son discours de réception, le nouvel académicien s'excuse d'avoir été préféré à d'illustres concurrents 2. On ne sait si la Bruyère fut l'un d'eux. Bien qu'il n'y fût pas obligé, Tourreil loua l'Académie d'avoir signalé, par l'élection de Pavillon, la délicatesse de son goût et la justesse de son discernement. La Bruyère aurait eu mauvaise grâce à s'en montrer offensé; mais il avait le droit de s'étonner de l'insistance avec laquelle Charpentier, qui répondit à Tourreil, rappela encore et commenta de nouveau les paroles de Louis XIV, recommandant à l'Académie de ne jeter les yeux que sur des personnes d'un savoir distingué. Quelle pressante nécessité contraignait donc Charpentier à inviter une fois de plus l'Académie à se défendre contre les sollicitations du « faux mérite » ? Nous voudrions en pouvoir douter ; mais la candidature que l'on désirait si vivement écarter n'était-elle pas celle de la Bruyère ' ?
on rendît justice au vrai mérite, sans avoir égard aux brigues. » (Février 1692, p. 243.)