‹ La bruyèreChapitre 47 sur 81 · Tome II, p · texte numérisé non relu

Tome II, p

2. Voici le texte de cette lettre, retrouvée dans les papiers de Renaudot, et publiée dans V Athenxum français en i853 (3 décembre, p. 1164) : « Comme j'ai toujours beaucoup compté sur l'amitié

cxvi NOTICE BIOGRAPHIQUE

Desmarais, et enfia Pontchartrain, dont nous regrettons de voir le nom mêlé à cette affaire, firent valoir ses titres et recommandèrent sa candidature, la Bruyère ne fit aucune démarche personnelle. Il le dit, et nous pouvons en croire sa parole * : les basses importunités contre lesquelles Charpentier

que vous m'avez si souvent te'moignée, j'ai cru, Monsieur, que vous voudriez bien faire quelque chose à ma recommandation, et me permettre de solliciter en faveur de M. l'abbé liignon et de M. de la Bruyère pour remplir les deux places vacantes à l'Académie françoise. Comme l'esprit et le mérite de ces deux Messieurs ne vous est pas Inconnu, et que vous en êtes beaucoup meilleur juge que moi, je ne ferai pas ici leur éloge. J'ose même me flatter que vous aurez quelque égard à ma recommandation et que vous me donnerez votre voix. Je vous serai infiniment obligé.

« Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« PoNTCHARTRAIir.

« Versailles, i8 avril iGgS. »

Cette lettre, écrite près d'un mois avant le scrutin de proposition, est adressée à « M. l'abbé Renaudot, historiographe de France, de l'Académie royale des inscriptions, rue Vivienne, à Paris, » sans addition de l'autre qualité, cause de la lettre, de « membre de l'Académie française. » Si Pontchartrain envoya de semblables billets à d'autres académiciens en avril 1698, si surtout il était de même intervenu dans des élections précédentes au profit de la Bruyère, Charpentier et ses amis auraient été, il faut en con- Tenir, les défenseurs de l'indépendance de l'Académie en combattant une candidature ainsi imposée par un ministre; mais, jusqu'à preuve contraire, nous douterons du moins que cette lettre soit la répétition de recommandations antérieures en faveur de la Bruyère. Au mois d'avril 1693, Pontchartrain appuie la candidature de son neveu l'abbé Bignon : c'est l'occasion, je veux le croire, qui l'entraîne à solliciter en même temps et du même coup pour la Bruyère.

1. « Je ne le dissimule pas, j'ai assez estimé cette distinction pour désirer de l'avoir dans toute sa fleur et toute son intégrité, je veux dire de la devoir à votre seul choix, et j'ai mis votre choix à tel prix que je n'ai pas osé en blesser, pas même en effleurer la liberté par une importune sollicitation....» [Discours de réception, tome II, p. 471.)

SUR LA BRUYERE. cxvii

croyait devoir prémunir l'illustre Compagnie n'étaient pas à redouter d'un homme de son caractère.

Ce fut le jeudi 14 mai qu'eut lieu le double scrutin de proposition où l'Académie choisit l'abbé Bignou à la place de Bussy, et la Bruyère comme successeur de l'abbé de la Chambre*. Le secrétaire perpétuel, Régnier Desmarais, prenant plaisir à dresser le procès-verbal d'élections dont l'une était en grande partie son œuvre, le rédigea moins sommairement qu'il n'a fait tous les autres que nous avons de sa main :

« Ce jour, la Compagnie ayant été convoquée par billets pour remplir les places vacantes par la mort de M. le comte de Bussi et de M. l'abbé de la Chambre, on a commencé par voir sur qui ou jetterolt les yeux pour remplir la jjlace de M. le comte de Bussi, et les billets de Messieurs ayant été remis pour cet effet entre les mains de M. l'abbé Régnier, secrétaire, et ensuite ouverts en présence de M. Despréaux, directeur, et de M. le marquis de Dangeau, chancelier, et de l'inspecteur tiré au sort, M. l'abbé Bignon s'est trouvé nommé dans la plupart des billets. Après cela, on a procédé au premier scrutin sur son sujet •, et la plupart des boules ayant été favorables, il a été déclaré admis à la proposition. On a procédé ensuite de la même sorte pour la place vacante par la mort de M. l'abbé de la Chambre, à laquelle M. de la Bruyère s'est trouvé nommé par la plupart des billets. zVprès cela, on a distribué les boules blanches et les boules noires pour le premier scrutin, et

I. Le jeudi 14 mai, disons-nous, et cependant le procès-verbal officiel, dont le texte suit, porte en tète la date du samedi 16 ; mais ne faut- il pas rectifier sur ce point le procès- verbal? Dangeau, qui, comme Régnier, assistait à la séance, la place au jeudi 14, et son témoignage est confirmé par le Mercure galant (mai 1693, p. 281), qui avait pour collaborateurs plusieurs académiciens : Fontenelle, Thomas Corneille, l'abbé Tallemant; nous ajouterions qu'il l'est aussi par le Mercure historique^ publié à Amsterdam (tome XIV, juin ifigS, p. 655), si, dans ce recueil, la nouvelle et la date de l'élection ne semblaient tirées du Mercure galant. La gazette étrangère fait toutefois des Caractères ou Mœurs de ce siècle une appréciation qu'elle n'emprunte pas à la gazette française : « Ce dernier ouvrage, dit-elle, est incomparable. » Elle ajoute en outre une nouvelle que ne donne pas le Mercure galant : « On parle de M. de la Loubère pour remplir la place de l'abbé Tallemant. » L'abbé Tallemant, « le vieux, » était mort le 6 mai.

cxviii NOTICE BIOGRAPHIQUE

la plupart des boules lui ayant été favorables, il a été pareillement admis à la proposition. »

Quelques jours plus tard*, l'Acade'mie était « avertie par une lettre de M. le marquis de Dangeau, chancelier, que le Roi avoit agréé le choix que la Compagnie avoit fait de M. l'abbé Bignon et de M. de la Bruyère.... » Le samedi 23 mai, suivant le Mercure galant, le jeudi 28, suivant le procès-verbal officiel^, l'Académie achevait cette double élection dans une séance dont nous citerons encore le compte rendu :

« Ce jour, la Compagnie, convoquée par billets, a procédé, suivant ses formes ordinaires, au scrutin de l'élection pour remplir les places vacantes par la mort de M. le comte de Bussi et de M. l'abbé de la Chamljre, et le scrutin ayant été tenu pour la première, à laquelle M. Bignon avoit déjà été proposé, il a été élu par la plupart des suffrages, presque toutes les boules lui ayant été favorables. On a procédé ensuite de la même sorte pour l'autre place, et M. de la Bruyère, qui y avoit déjà été admis par le scrutin de la 2)roposition, y a été confirmé, dans le scrutin de l'élection, par la plupart des boules. Après cela, M. Charpentier, doyen et président en l'absence des deux premiers ofiicicrs, a déclaré M. l'abbé Bignon et M. de la Bruyère élus par la Compagnie, et a chargé quelques-uns de Messieurs de leur en donner avis. »

1. « Le lundi 24 mai, » suivant le registre de l'Académie, qui donne cette date à la réception de la lettre de Dangeau; mais le 24 mai 1693 était un dimanche : il y a donc erreur. Peut-être faut-il lire : le lundi 18 mai. Bien que Dangeau, dans son Journal^ enregistre, tout à la fois, à la date du jeudi 14 les choix de l'Académie et l'approbation que leur donne le Boi, on peut douter qu'il ait soumis les deux noms à Louis XIV le jour même de l'élection -, mais certainement il se hâta de l'en entretenir : Louis XIV allait quitter Versailles pour aller commander l'armée de Flandre, et Dangeau devait partir, à sa suite, le 18. Sa lettre à l'Académie dut être écrite la veille au plus tard.

2. Cette fois le 28 est bien un jeudi; mais nous avons plus de confiance dans la date du Mercure calant (ibidem, p. 282), répétée par le Mercure liistorique. Les hésitations du secrétaire perpétuel, qui se manifestent par les blancs qu'il laisse de temps à autre aux dates de jour et parfois de mois, nous permettent de n'accepter qu'après vérification celles qu'il inscrit sur son registre, si peu régulièrement tenu. Les procès-verbaux étaient tardivement rédigés.

SUR LA BRUYERE. cxix

La Bruyère eut dix-sept jours au compte de Régnier Desmarais, vingt jours au compte du Mercure galant^ pour écrire sa harangue de réception. Elle était attendue avec ime maligne curiosité. On se répétait l'épigramme suivante :

L'Académie enfin a reçu la Bruyère :

Elle pourra s'en repentir.

Mais qu'importe ? 11 est bon que, pour nous divertir,

Elle ait toujours un Fiu-etière *.

« Deux heures avant la réception, » si l'on en croit Boiu*sault, « Messieurs de l'Académie trouvèrent sur leur table » cette autre épigramme :

Quand, pour s'unir à vous, Alclpe se présente, Poiu-quoi tant crier haro ?

Dans le nombre de quarante, Ne faut-il pas im zéro-?

La séance de réception eut lieu au Louvre le i5 juin. Ces

1. M. L, Dellsle m'a obligeamment signalé une copie de cette épigramme, de la main même de Gaignères, conservée au cabinet des titres de la Bibliothèque nationale. Dans le Chansonnier Maurepas (tome VII, p. 441)1 1^ même quatrain est accompagné des notes suivantes : « Il eut beaucoup de peine à être reçu à l'Académie Françoise. C'étoit \in homme peu connu avant qu'il eût fait imprimer une deuxième traduction des Caractères de Tliéopliraste avec les Caractcres ou Mœurs de ce siècle : de manière qu'il lui fallut jouer quantité de ressorts pour entrer dans cette Compagnie..., Cet homme étoit fort caustique, et son livre des Caractères ou Mœurs de ce siècle n'étoit que des portraits satiriques de tout ce qu'il y a de plus considérable à la cour et à la ville, de l'un et de l'autre sexe. Cela avoit donné un si grand débita ce livre qu'on l'avoit imprimé poiu" la 76 fois cette année lôgS. L'auteur {de C épigramme') conclut de là que la Bruyère étant entré dans l'Académie, où il y a un grand nombre de ridicules, c'est en quelque façon mettre le loup dans la bergerie, parce qu'il les satirisera tous par lu suite. »

2. Lettres nouvelles^ édition de 1697, p. 489: édition de i7o3, tome II, p. 173, « Enfin, Monseigneur, écrit Boursault à l'évêque de Langres, on reçut lundi à l'Académie françoise M. ***, qui briguoit cette place depuis si longtemps. Vous savez combien il a été obligé de franchir de difficultés avant que d'y arriver, et de quelle autorité il a fallu se servir {ceci est sans doute une allusion à C intervention de Pontchartrâin). Comme II est d'un pays où la

cxx NOTICE BIOGRAPHIQUE

solennités, publiques depuis 1671, attiraient déjà beaucoup d'auditeurs. Ils se rangeaient debout autour des académiciens, assis autour d'une grande table, dont l'une des extrémités était occupée par les officiers de la Comi)agnie, c'est-à-dire par le Directeur, le Chancelier, le Secrétaire perpétuel, et l'autre par le récipiendaire ou par les récipiendaires, car, le i5 juin, on recevait tout à la fois Bignon et la Bruyère.

L'abbé Bignon prit le premier la parole. Il achevait sa harangue, qui joignait à la banalité du moins le mérite de la brièveté, quand l'archevêque de Paris, M. de Harlay, vint prendre séance. L'assemblée, dit le Mercure, avait admiré dans ce discours l'ordre et la liaison ingénieuse de chaque matière (cet ordre et cette liaison dont à l'avance on déclarait la Bruyère incapable); elle était charmée de l'éloquence du récipiendaire, et, ne voulant pas que l'Archevêque fût privé de l'audition d'un si beau morceau, elle pria M. Bignon d'en recommencer la lecture. M. de Harlay « joignit ses prières à l'empressement que chacun faisoit paroître de jouir encore du même plaisir, » et l'abbé Bignon se rendit à des instances aussi unanimes. « L'applaudissement fut encore plus fort qu'il n'avoit été la première fois ; » c'est toujours le Mercure qui parle.

A son tour, la Bruyère se lève et lit sa harangue. Ceux des académiciens qui viennent de faire une ovation à l'abbé Bignon affectent l'ennui et se taisent, tandis que ceux que la Bruyère a loués personnellement n'osent, par un scrupule de délicatesse, exprimer trop haut une approbation qui pourrait sembler intéressée. Telle fut en somme l'attitude de la Compagnie que le Mercure^ heureux de retourner contre la Bruyère la phrase dédaigneuse que celui-ci lui avait lancée naguère, crut pouvoir dire que « toute l'assemblée » avait « jugé » que son discours « étoit directement au-dessous de rien ' . »

clameur de haro est en usage [Boursault fait à tort de la Bruyère un Normand), on dit que deux heures avant sa réception, Messieurs de l'Académie trouvèrent cette épigramme sur leur table, » etc. C'est bien du jour de la séance publique de la réception de la Bruyère qu'il s'agit : elle eut lieu un lundi, et ni l'une ni l'autre des séances où l'on vota sur la nomination de la Bruyère ne se tint un lundi.

I. Nous avons reproduit ailleurs (tome 111, i'" partie, p. 192-

SUR LA BRUYERE. cxxi

La Bruyère avait loué tous les acade'miciens ; mais les éloges étendus et personnels ne s'adressaient qu'aux académiciens qui étaient déjà illustres ou ne pouvaient manquer de le devenir, Bossuet, Racine, la Fontaine, Boileau, Fénelon, Segrais, alors aussi fort goûté. Quelques autres encore pouvaient s'attribuer sans conteste deux ou trois lignes de louange ne convenant qu'à eux : le reste devait chercher sa part dans des éloges d'une généralité banale, trop vagues pour qu'un nom pût y être attaché à l'exclusion d'autres, et s'appliquant à presque tous les académiciens à la fois. Tandis qu'il était parlé de l'évêque de Meaux en termes magnifiques, l'archevêque de Paris, ce prélat même auquel la Compagnie venait de rendre un hommage qui devait être enregistré dans ses annales, demeurait confondu dans la foule des Quarante. Ceux que l'orateur avait peints et désignés aussi clairement que s'il les eût nommés, étaient ses amis, ses électeurs dévoués, à un ou deux près peut-être, et de plus ses alliés dans la lutte entre les anciens et les modernes : le camp des modernes ne pouvait revendiquer qu'une brève allusion accordée, par bienséance, à l'un d'eux, le doyen de l'Académie, Charpentier, qui devait répondre au récipiendaire en l'absence du directeur Boileau, retenu en Flandre par ses devoirs d'historiographe du Roi. Et

igS) le haineux compte rendu que le Mercure galant^ organe de Thomas Corneille et de Fontenelle, publia de la réception de la Bruyère, Voici, tel qu'il est dans le registre, le récit officiel de cette séance, qui eut, nous Talions voir, un si long retentissement : « Ce jour {le lundi i5 juin), la Compagnie ayant été convoquée par billets à tenir une séance publique pour la réception de M. l'abbé Bignon et de M, de la Bruyère, qui ont pris tous deux leur place au bout de la table, M. l'abbé Bignon a parlé le premier suivant l'ordre de sa réception ; et, comme il avoit déjà prononcé une partie de son discours, M. l'archevêque de Paris est survenu, en faveur duquel on l'a prié de le recommencer, ce qu'il a fait avec la satisfaction de toute la Compagnie. Après cela, M. de la Bruyère a fait son remerciement, et M. Charpentier, doyen et président de l'assemblée, en l'absence des deux premiers officiers, a répondu en nom de la Compagnie. On a lu ensuite quelques ouvrages en vers de M. Perrault et de M. Boyer : après quoi, la Compagnie s'est levée. » Le directeur était Boileau, et le chancelier Dangeau', l'un et l'autre étaient en Flandre.

La Bruyère, i h*

cxxn NOTICE BIOGRAPHIQUE

quel éloge de ce même Boileau devant ses victimes, qui entendaient la Bruyère le faire l'e'gal, non de Juvénal, mais d'Horace *, et proclamer la justesse, la sûreté, l'innocence de sa critique!

Cependant l'offense la plus grave, celle qui souleva contre la Bruyère tout un groupe bruyant d'académiciens, n'était pas dans cette inégale distribution d'éloges entre ses confrères : elle était dans la comparaison de Corneille et de Racine. Devant le frère et le neveu de Corneille, Thomas Corneille et Fontenelle, il avait mis en doute que la postérité ratifiât le jugement des contemporains immédiats du grand tragique, approuvant presque ouvertement ceux qui n'admettaient pas qu'il fût égalé à Racine : « Ils en appellent à l'autre siècle (disait-il, en se rangeant à leur avis, de ceux qui poussaient l'admiration de Racine jusqu'à se montrer exclusifs) ; ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans OEdipe que le souvenir de leur jeunesse*. » Quelle réponse à cette déclaration de Fontenelle, s'écriant dans son discours de réception à l'Académie : « Je tiens par le bonheur de ma naissance à un grand nom, qui, dans la plus noble espèce des productions de l'esprit, efface tous les autres noms! «

Thomas Corneille et Fontenelle attaquèrent le discours avec la plus grande vivacité. On attribue au premier l'article du Mercure, auquel Visé collabora sans doute. Le second est à nos yeux le Théohalde que la Bruyère nous montre visitant la cour et la ville pour y médire de lui'. Théohalde est le nom

Page 1