Addition au Journal de Dangeau^ tome XVIII, p
3. «3i janvier iGgS. M. de Boisfranc, autrefois maître des requêtes, beau-frère du marquis de Gesvres, et qui avoit épousé
cxxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE
été jugé très-sévèrement au moment où il s'était célébré, parut inexcusable quand vinrent la ruine de l'époux d'une part, et de l'autre la mort de Mme de Soyecourt, qui assurait à Mme de Boisfranc une fortune considérable*. Cette union d'un vilain et d'une fdle de qualité, qui eut, aux yeux de Saint-Simon, des effets si déplorables, avait été l'œuvre de Mme de Soyecourt : elle était veuve quand elle l'agréa; Mlle de Soyecourt, de son côté, ne pouvait se plaindre d'avoir été contrainte, car elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle épousa M, de Boisfranc. Son mari ne mourut qu'une année avant la Bruyère, qui dut le connaître. On a remarqué qu'une pièce attribuée à
Mlle de Soyecourt, dont il devoit avoir de grands biens, est mort dans une grande misère. » {Journal de Dan^eau^ tome V, p. i48.) I. Mme de Se vigne toutefois s'était affligée de la mésalliance dès 1690 : « J'ai Mme de Saucourt (Soyecourt) à la tête, » écritelle le 12 juillet 1690 (tome IX, p. SSy), « la voilà sans garçons, avec deux gendres. Ne me faites point parler. C'est une belle chose que de ne chercher que le bien, et se défaire bien vite de ses filles. Voilà des coqs d'Inde avec les plumes du paon. » Plus tard, quand on vit combien d'héritages s'ajoutèrent par la suite à ceux que Mme de Boisfranc avait déjà inopinément recueillis, l'indignation fut sans mesure, et Saint-Simon exhala par trois fois, au sujet des Boisfranc de Belleforière ou de Soyecourt, la colère que lui inspiraient des mariages qu'il considérait comme de scandaleux marchés de dupes. Il ne croyait jamais signaler assez haut « le désastre, l'ignominie, la dégradation des mésalliances si honteuses des filles de qualité dont on croit se défaire pour leur noblesse sans leur rien donner, et dont le sort ordinaire est de porter tous les biens de leurs maisons, dont elles deviennent héritières, par une punition marquée, à la lie qu'on leur a fait épouser, en victimes de la conservation de tous ces biens à leurs frères, qui meurent sans postérité. » (Mémoires^ tome XVI, p. 443.) Et ailleurs : « Voilà le succès de ces mariages infâmes. On y sacrifie une fille de qualité pour conserver tout aux mâles, et les vilains qui les épousent, à ce que l'on croit, pour rien, en accumulent sur leur tète des successions immenses. » {Addition au Journal de Dangeau^ tome XVIII, p. 217.) Voyez encore les Mémoires de Saint- Simon, tome VIII, p. 174, et tome IX, p. 167, où se trouvent les passages particulièrement consacrés au mariage de Mlle de Soyecourt.
SUR LA BRUYERE. cxxxv
son père, le vieux Boisfranc, semble avoir été inspirée par une réflexion des Caractères * .
Combien il est regrettable que Mme de Belleforière n'ait pas laissé les Mémoires qu'elle aurait pu nous donner, suivant le P. Adry, sur la vie et le caractère de notre auteur ! Elle survécut quarante-trois ans à la Bruyère, plus âgé qu'elle de dix années environ, et mourut à Pai'is, le aS avril 1739, à quatre-vingtdeux ans, fort attristée sans doute de la honteuse conduite de son fils, qu'elle avait marié à Mlle de Feuquières^. Le Mercure nous a donné son portrait alors qu'elle avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans : qui pourrait dire à quelle page, dans le livre de la Bruyère, se trouve son caractère ? « Il y a dans quelques femmes, a-t-il écrit quelque part',... une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent et qui se montrent à ceux qui ont des yeux, 3) Telle nous aimons à nous représenter Mme de Belleforière. Ne serait-ce pas à elle que s'adresserait le discret et tendre hommage que contient la dernière phrase du chapitre du Cœur ? « Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers plaisirs, écrit la Bruyère, et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y renoncer, par vertu. ?>
Tout autre était Mme de Boislandry, qui fut l'original du charmant portrait ^ Arténice'', si l'on en croit une note attribuée à Chaulieu, et insérée dans une édition posthume de
1. Les Bains de la porte Saint-Bernard : voyez tome I, p. 275, note 4, et la Comédie de J. de la Bruyère^ i'° partie, p. lia et ii3.
2. C'est surtout cette mésalliance de Mlle de Feuquières qui avait scandalisé Saint-Simon. « Pour rendre complet le malheur de ce mariage, dit-il au sujet de son mari, Soyecourt, avec de l'esprit, de la figure, de l'emploi à la guerre, se perdit de débauche, de jeu, de toutes sortes d'infamies. » {Mémoires, tome XVï,