CHAPITRE PREMIEU
En écrivant un livre sur les mœurs, La Bruyère ne songea point à composer un traité de morale. Il ne se sentait pas la vocation d'un Charron ou d'un Nicole. On avait beau lui dire : » Vous écrivez si bien, Antisthène ! continuez d'écrire ; ne verrons-nous point de vous un in-folio ? traitez de toutes les vertus et de tous les vices dan,s un ouvrage suivi, méthodique, qui n'ait point de fin.»
« Us devraient ajouter, dit-il : et nul cours (1). » N'avoir point de cours, ce n'était pas son compte ; dans sa sagesse, il s'était désintéressé de tant d'objets de nos vanités, qu'il pouvait bien se croire le droit de n'être pas indifïérent à la gloire littéraire.
(1) Des Jugements.
5Ô LA. BHUYÈRE.
Certains lecteurs « cherchent des définitions, des divisions, des tables, de la méthode ; ils veulent qu'on leur explique ce que c'est que la vertu eu général et cette vertu en particulier (1). » Mais, à la fin du xvii" siècle, combien en trouve-t-on, de ces lecteurs? Où les rencontrer, sinon parmi les hommes de collège?
D'autres « se plaisent infiniment dans la lecture des livres qui, supposant les principes physiques et moraux rebattus par les anciens et les modernes, se jettent d'abord dans leur application aux mœurs du temps (2). » Ceux-là, quels sont-ils? « Les femmes, les gens de la cour, et tous ceux qui n'ont que beaucoup d'esprit sans érudition, indifférents à toutes les choses qui les ont précédés,... avides de celles qui se passent à leurs yeux et qui sont comme sous leur main. Ils les examinent, ils les discernent, ils ne perdent pas de vue les personnes qui les entourent, si charmés des peintures et des descriptions que l'on fait de leurs contemporains, de leurs concitoyens, de ceux enfin qui leur ressemblent et à qui ils ne
(1) Discours sur Théophraste.
(2) Id.
croient pas ressembler, que, jusque dans la chaire, on se croit obligé souvent de suspendre l'Évangile pour les prendre par leur faible, et de les ramener à leurs devoirs par des choses qui soient de leur goût et de leur portée (1). »
Voilà le public qui faisait les réputations. La Bruyère voulait en être lu. Avec soin, il évita tout ce qui aurait pu le rebuter par des allures didactiques ou dogmatiques : « Ce ne sont point des maximes que j'ai voulu écrire, elles sont comme des lois dans la morale, et j'avoue que je n'ai ni assez d'autorité ni assez de génie pour faire le législateur (2). » En fait, il désirait plaire, plaire aux gens du monde, ou plutôt à tout le monde, et non pas seulement aux doctes et aux hommes d'école.
Mais en même temps il a le dessein d'être utile; de ce qu'il évite d'enseigner la morale, il n'en est
* pas moins soucieux de réformer les mœurs.
\ « Le philosophe consume sa vie à observer les hommes... il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les récompenses, et
(1) Discours sur Théophraste.
(2) Préface des Caractères.
même que les louanges, qui est de les rendre meilleurs (1). » Par quels moyens prétend-il y réussir? En se jetant, comme il dit, « dans les applications », en présentant à ses lecteurs a les images de choses qui leur sont... familières », des peintures, des réflexions^ des remarques. En un mot, quand il peint les hommes tels qu'ils sont, il croit que la vertu de l'exemple peut les aider à devenir tels qu'ils devraient être.
Sans doute il n'a point tort. Mais, lorsque l'on prétend rendre ainsi les hommes meilleurs, il faut avoir un certain idéal et se guider d'après certains principes. Qu'on ne les expose pas, qu'on n'en fasse point montre, soit : il n'est pas nécessaire ; on ne saurait pourtant s'en passer. La Bruyère ne les formule point dogmatiquement ; il est aisé cependant de les discerner, et peut-être ne sera-t-il pas inutile de les dégager pour nos jeunes lecteurs. Dans son livre si riche et si plein, on peut, avec quelque attention, retrouver les éléments essentiels de sa morale théorique.
Elle tient tout entière en quelques propositions rapides, mais explicites.
(\ ) Des Ouvrages de l'esprit.
Le Bien Moral existe ; la raison de l'homme lui permet de le reconnaître, et, en même temps, elle lui révèle l'obligation oii il est de s'y conformer, c'est-à-dire d'accomplir son devoir :
« Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre « engagement à le faire, et, s'il y a du péril, avec péril ; a il inspire le courage, ou il y supplée (1). »
L'obligation morale ou le devoir s'impose sans condition, comme un ordre, mais non comme une contrainte. L'homme ne peut pas ne pas connaître son devoir; mais il reste libre de ne pas le faire, de ne pas vouloir le faire :
« De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement « que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais ou « ne fais point, selon qu'il me plaît, que je suis libre. Or, a liberté, c'est choix, autrement une détermination a volontaire au bien ou au mal, et ainsi une action bonne « ou mauvaise, et ce qu'on appelle vertu ou crime (2). »
Puisque notre choix est libre entre le bien et le mal, nous sommes donc responsables de nos actes ; nous en sommes responsables devant nous-mêmes et, suivant que nous avons bien ou mal agi, notre
(1) Du Mérite personnel.
(2) 0^5 Esprits forts.
conscience nous fait éprouver un sentiment de satisfaction ou de peine :
« II n'y a pour l'homme qu'un vrai malheur qui est de « se trouver en faute, et d'avoir quelque chose à se a reprocher (i). »
« Un honnête homme se paie par ses mains de l'appli- « cation qu'il a à son devoir par le plaisir qu'il sent à le a faire, et se désintéresse sur les éloges, l'estime et la « reconnaissance qui lui manquent quelquefois (2). »
Obligation morale, libre arbitre, sanction de la conscience, ne sont-ce point là les principes sur lesquels repose toute morale humaine ? Ernest Bersot pensait qu'à moins de faire un ouvrage spéculatif, on pouvait les sous-entendre, qu'ils ne faisaient pas question. La Bruyère, loin de les sous-entendre, les a exprimés avec force ; mais il a jugé superflu de les discuter, de les développer, et s'est tenu sur le terrain de la morale pratique.
Il est pourtant un passage oii il annonce des ambitions plus hautes et fait entendre qu'il aurait suivi un dessein systématique.
« N'ont-ils pas, dit-il en parlant des solitaires de Port-
(1) De l'Homme.
(2) Du Mérite personnel.
SES IDÉES SUR LA MORALE ET LA RELIGION. Gl
a Royal, n'ont-ils pas les premiers reconnu le plan et « l'économie du livre des Caractères ? N'ont-ils pas a observé que, de seize chapitres qui le composent, il y a en a quinze qui, s'attachant à découvrir le faux et le « ridicule qui se rencontrent dans les objets des passions « et des attachements humains, ne tendent qu'à ruiner a tous les obstacles qui affaiblissent d'abord, et qui « éteignent ensuite dans tous les hommes la connaisa sance de Dieu: qu'ainsi ils ne sont que des prépara- « tions au seizième et dernier chapitre où l'athéisme est « attaqué et peut-être confondu; où les preuves de Dieu, a une partie du moins de celles que les faibles humains « sont capables de recevoir dans leur esprit, sontappor- « tées; où la providence de Dieu est défendue contre l'in- « suite et les plaintes des libertins (1) ? »
A ce compte, il faudrait considérer les Caractères comme un livre d'édification chrétienne ou tout au moins de propagande déiste. C'est à quoi La Bruyère ne nous a guère préparés par les déclarations modestes contenues dans la Préface de son livre, dans la préface de sa traduction de Théophraste. — Mais peut-on accepter sans réserves le passage que nous venons de citer et qui fut écrit en 1693 ? — L'ouvrage de La Bruyère, alors à sa septième édition, avait été, malgré son succès, ou plutôt à cause de son succès, très fort critiqué ;
(1) Préface du discours à l'Académie.
on reprochait surtout à l'auteur d'ctre incapable « de lier ses pensées... de faire rien de suivi. » Survinrent des hommes graves, grands logiciens, très épris de la méthode qui, dans ce livre, où les rédacteurs du Mercure Galant ne voulaient voir qu'un amas depièces détachées, prétendaient, eux, avoir reconnu un plan et une économie. C'était fournira La Bruyère des armes contre ses détracteurs ; ces armes, pouvait-il les repousser, et refuser un secours qui lui venait d'où il ne l'avait guère attendu?
On ne peut pas en douter: pour les besoins de sa polémique, il se laissa prêter un système auquel il n'avait pas songé. Quoi qu'en aient dit les Port-Royalistes, il est malaisé de voir dans les quinze premiers chapitres des Caractères une préparation au dernier livre des Esprits forts. Ce dernier livre, comme les autres, fut entrepris avec une préoccupation d'observation actuelle et vivante, et non avec le dessein de couronner un ouvrage d'apologétique chrétienne.
Marie-Thérèse était morte en 1683 ; l'année suivante, selon toute apparence, le roi épousa ]\jrae (Je Maintenon, qui s'était implantée à la cour
dès 1673, comme gouvernante des enfants do M"* de Montespan. La vieille favorite devenue reine, insensiblement l'entourage du roi tourna à la dévotion par ordre, ou tout au moins par mode. « Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l'habit serré, le bas uni, et il estdévot(l). » C'est l'époque où Onuphre triomphe, et La Bruyère trace du faux dévot un portrait très étudié et très courageux.
Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort moelleuse pendant l'hiver ; il porte des chemises très déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point : Ma haire et ma discipline, au contraire ; il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment; ouvrez-les : c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et VAnnée sainte; d'autres livres sont sous la clef.
(l) Delà Mode.
S'il marche par la ville, et qu'il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont familiers, il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe d'abord de qui il peut être vu, et, selon la découverte qu'il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux, ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs; si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, où tout le monde voit qu'il s'humilie ; s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire ; il reprend sa méditation qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte.
Il évite une église déserte et solitaire où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et compiles, tout cela entre Dieu et lui, et sans que per- ' sonne lui en sût gré ; il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours : on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours ' dans toute l'année, où, à propos de rien, il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une ' mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre ; il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les
plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort.
Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami, et de la prévention où il Ta jeté en sa faveur : tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre ; il se fait reprocher de n'avoir pas recours à ses amis dans ses besoins. Quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer. Il dit une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme : il vante quelque autre fois publiquement la générosité de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier. Un homme dévot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par une parfaite quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts ; aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir : il y a là des droits trop forts et trop inviolables ; on ne les traverse point sans faire de l'éclat, et il l'appréhende ; sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince, à qui il dérobe sa marche par la crainte qu'il a d'être découvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la ligne collatérale, on Tattaque plus impunément; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui
ont fait fortune ; il se donne pour Théritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents recueillent sa succession; si Onuphre ne trouve pas jour à les en frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein; et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection ; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile ; il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche; on lui parle d'^'urfoxe, il sourit ou il soupire ; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; il a raison : il en a assez dit (1).
En même temps , par réaction, tout ce qui était mécontent ou simplement indépendant se jetait dans le libertinage, c'est-à-dire dans l'incrédulité. Dernier vulgarisait le matérialisme par son Abrégé de Gassendi (1678) et par ses Doutes sur quelques chapitres de son Abrégé (1682). En mars 1 684 , Bayle faisait paraître le premier numéro de la République des lettres : l'irréligion, le scepticisme avaient leur gazette. De très grands seigneurs, comme le duc de Vendôme
(1) De la Mode.
et son frère, des hommes de beaucoup d'esprit, comme les poètes Chaulieu et La Fare, faisaient étalage d epicurisme pratique. Et cependant disparaissaient les grands défenseurs de la religion et du spiritualisme. Bossuet, nommé depuis 1679 à l'évéché de Meaux, se consacre avant tout « au troupeau qu'il doit nourrir de la parole de vie. » Bourdaloue, depuis l'Avent de 1686, ne prêcha plus à la Cour qu'en 1693. Quant à Fénelon, il ne commence à prendre quelque autorité qu'avec son Traité de V Education des filles, paru en 1687. Tout cela n'avait pu échapper à La Bruyère. Il avait remarqué les ridicules des prédicateurs qui, succédant à de grands orateurs, à des docteurs sublimes, n'avaient d'autre vocation que le goût de la renommée ou le désir d'un « bénéiice » (chapitre de la Chaire). Il avait noté d'autre part l'attitude de ceux qui se donnaient pour des, esprits forts. N'étaient-ce point des originaux dignes de figurer dans sa galerie au même titre que les faux dévots? Qu'on prenne sa première édition : l'on s'apercevra que La Bruyère se met moins en peine de réfuter les doctrines des libertins, de confondre leur incrédulité, que de
peindre les travers de leur esprit, les défauts de leur caractère, les vices de leur cœur. Comment, à son sens, devient-on esprit fort? Les uns, ceux qui donnent le ton, sont trop paresseux pour attacher leur pensée sur les grands problèmes de la religion ; ils prennent pour de l'athéisme ce qui n'est que de l'indifférence ou de l'impuissance.
« L'athéisme n'est point. Les grands, qui en sont le « plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en a leur esprit que Dieu n'est pas; leur indolence vajus- « qu'à les rendre froids et inditlérents sur cet article si « capital, comme sur la nature de leur àme et sur les « conséquences d'une vraie religion ; ils ne nient ces « choses ni ne les accordent; ils n'y pensent point (1). »
D'autres ne sont libertins que par servilité, pour avancer leurs affaires près d'un patron qui affiche l'incrédulité à la mode :
« Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit « et d'une agréable littérature, esclaves des grands, dont « ils ont épousé le libertinage et porté le joug toute « leur vie, contre leurs propres lumières et contre leur « conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour « d'autres hommes, et ils semblent les avoir regardés a comme leur dernière fin. »
(ï) Les citations qui suivent sont toutes empruntées au chapitre 4es Esprits forts. Nous y renvoyons une fois pour toutes.
Il en est enfin dont l'irréligion n'a d'autre cause que leur désir de n'être plus gênés par la pensée d'un juge qui voit leurs fautes et les punira :
a L'on doute de Dieu dans une pleine santé, comme a l'on doute que ce soit pécher que d'avoir un commerce a avec une personne libre. Quand l'on devient malade, « et que Thydropisie est formée, l'on quitte sa concubine « et Ton croit en Dieu. »
« Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, « équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu ; il para lerait du moins sans intérêt; mais cet homme ne se a trouve point. »
Quelques traits de ce genre parurent d'abord suffisants à La Bruyère. Dans sa première édition, le chapitre des Esprits forts ne contient guère que des observations morales ; on n'y trouve qu'une preuve de l'existence de Dieu ; encore s'excuset-il presque de la donner : « Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu'on s'efïorce de le leur prouver, et qu'on les traite plus sérieusement que l'on n'a fait dans ce chapitre. » Comment croire après cela qu'en composant son livre il ait été guidé par l'unique souci d'édifier ses lecteurs?
»Xe qui est vrai, c'est que La Bruyère chrétien^
par tradition, par sentiment, par conviction, nourri d'ailleurs de la doctrine spiritualiste de Descartes, fut attiré et retenu dès que l'occasion Teut amené à les aborder, par ces hautes questions de l'existence de Dieu, de la Providence, de l'immortalité de l'âme ; à mesure que les éditions des Caractères se succédaient, le chapitre des Esprits forts se grossit de développements philosophiques que l'auteur n'avait point songé d'abord à y placer.
Quoi qu'il en soit, et bien que l'exposition de la doctrine de La Bruyère n'ait certainement point de lien avec ce qui la précède, elle doit nous arrêter. Elle nous a valu des pages écrites dans une langue sérieuse, convaincue, parfois éloquente. Et d'ailleurs, si la foi philosophique de La Bruyère n'a point présidé à la composition de son livre, si elle ne l'a pas dominée et réglée, il est certain au moins qu'elle a comme enveloppé et pénétré sa façon générale de penser. S'il n'eût pas été un philosopha chrétien, les Caractères ne seraient pas ce qu'ils sont.
Comme Descartes, implicitement, il prend son point de départ dans la pensée. Et, de l'existence
de sa pensée, dont il ne saurait douter, il conclut immédiatement à l'existence de Dieu:
« Je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, « je ne le dois point à moi-même, parce qu'il n'a pas « pius dépendu de moi de me le donner une première a fois, qu'il dépend encore de moi de me le conserver « un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit a au-dessous de moi, et qui soit matière, puisqu'il est « impossible que la matière soit au-dessus de ce qui a pense ; je le dois donc à un être qui est au-dessus de « moi et qui n'est point matière ; et c'est Dieu. »
Après avoir ainsi démontré Dieu par un raisonnement métaphysique, La Bruyère entreprend de le montrer. Il étale à nos yeux le spectacle du monde pour nous persuader que la sagesse du suprême ordonnateur a fait concourir à l'harmonie universelle les pièces les plus vastes et les plus ténues de cet imposant ensemble. Certes nous ne retrouvons pas dans ses développements l'imagination visionnaire d'un Pascal ouvrant devant l'intelligence humaine l'abîme de l'infiniment grand et de l'infiniment petit et nous secouant comme d'un vertige. Mais ces objets pourtant sont familiers à la pensée plus modérée de La Bruyère. Il nous l'a dit : on pouvait le trouver dans son
cabinet, « la plume à la main, pour calculer les dislances de Saturne et de Jupiter », et, aux inspirations du génie, il supplée, autant qu'il peut, par les données précises de la science qu'il appelle à son aide.
Avec les chiffres que lui fournissaient les calculs astronomiques, il déroule l'immensité où se meuvent les corps célestes : la lune qui « n'est guère plus éloignée de nous que de trente fois le diamètre de la terre » ; le soleil, dont l'éloignement est prodigieux, puisqu'il est démontré « qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement trente millions de lieues » ; Saturne, qui est distant de notre globe d'au moins trois cents millions de lieues. Quant aux étoiles, on ne connaît point leur hauteur : « elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable ; il n'y a plus ni angles, ni sinus, ni parallaxes dont on puisse s'aider. Si un homme observait à Paris une étoile fixe, et qu'un autre la regardât du Japon, les deux lignes qui partiraient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet astre ne feraient pas un angle, et se confondraient en une seule et même ligne, tant la terre entière
SES IDÉES StR La MORALB ËT LA RELIGION. 73
n'est pas espace par rapport à cet éloignement. » Bien plus, le nombre de ces étoiles est si grand, qu'on n'a pu arriver à en faire le compte, même approximatif.
a On fixe le nombre des étoiles ; oui, de celles qui a sont apparentes ; le moyen de compter celles qu'on « n'aperçoit point, celles, par exemple, qui composent « la voie de lait, cette trace lumineuse qu'on remarque « au ciel dans une nuit sereine, du nord au midi, et qui « par leur extraordinaire élévation, ne pouvant percer « jusqu'à nos yeux pour être vues chacune en particu- « lier, ne font au plus que blanchir cette route des cieux « où elles sont placées. »
Et que devient l'homme, perdu sur la terre, comme sur un grain de sable, au milieu du fourmillement de ces mondes? Ne doit-il pas vivre dans la crainte continuelle de quelque épouvantable cataclysme ?
« Je me les représente tous ces globes, ces corps ef- « froyables qui sont en marche, ils ne s'embarrassent « point l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se a dérangent point ; si le plus petit d'eux tous venait à se a démentir et à rencontrer la terre, que deviendrait la « terre? Tous au contraire sont dans leur place, demeua rent dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route a qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard, a que personne n'a l'oreille assez fine pour les entendre
LA URUYÈRE. 4
'i marcher et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au a monde. »
Sous peine de nier la science, dont ils prétendent se relever, les libertins ne sauraient nier cette régularité des mouvements du monde physique, cette constance de ses lois. Ils ne les nieront donc point ; mais ils s'écrient : « 0 économie merveilleuse du hasard ! l'intelligence même pourrait-elle mieux réussir? » La Bruyère ne leur permet point de se dérober ainsi :
« Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces « grands corps sont si précis et si constants dans leur « marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rap- « ports, qu'un petit animal relégué dans un coin de cet « espace immense qu'on appelle le monde, après les « avoir observés, s'est fait une méthode infaillible de « prédire à quel point de leur course tous ces astres se « trouveront d'aujourd'hui en deux, en quatre, en vingt « mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile ; si c'est par ha- « sard, qu'ils observent des règles si invariables, qu'est- « ce l'ordre ? qu'est-ce que la règle ? »
Que dire encore, si, détournant nos yeux du spectacle du ciel, nous reportons notre pensée vers ce que Pascal appelle « l'extrême petitesse de la nature » ? *
« Uoe tache de moisissure de la grandeur d'un grain 0 de sable paraît dans le microscope comme un amas 0 de plusieurs plantes très distinctes, dont les unes ont « des fleurs, les autres des fruits ; il y en a qui n'ont « que des boutons à demi ouverts ; il y en a quelques- « unes qui sont fanées : de quelle étrange petitesse doi- « vent être les racines et les filtres qui séparent les ali- « ments de ces petites plantes ! Et si l'on vient à consi- « dérer que ces plantes ont leurs graines ainsi que les « chênes et les pins, et que ces petits animaux dont je « viens de parler se multiplient par voie de génération, « comme les éléphants et les baleines, où cela ne mènea t-il point? Qui a su travailler à des ouvrages si déli- « cats, si fins, qui échappent à la vue des hommes, et a qui tiennent de l'infini comme les cieux, bien que dans « l'autre extrémité ? Ne serait-ce point celui qui a fait « les cieux, les astres, ces masses énormes, épouvan- « tables par leur grandeur, par leur élévation, par la ra- « pidité et l'étendue de leur course, et qui se joue de les « faire mouvoir? »
L'ordre, la décoration, les effets de la nature sont populaires, c'est La Bruyère lui-même qui l'a dit. Le vulgaire se sent toujours ébranlé et pris d'une émotion religieuse quand on l'amène à réfléchir sur les merveilles du monde physique; et les sceptiques et les incrédules, quitte à discuter sur les causes, ne nient point ces faits. Ils les accordent d'autant plus volontiers, qu'ils
70 La ftnuviRÉ*
pensent pouvoir faire reprendre à leurs doutes ou à leurs négations tout l'avantage, dès qu'ils viennent à l'examen du monde moral. « Le monde physique, disait Chamfort, qui n'était rien moins qu'un croyant, paraît l'ouvrage d'un être puissant et bon... Mais le monde moral, ajoute-t-il aussitôt, paraît être le produit des caprices d'un diable devenu fou. » A la rigueur, le tremblement de terre de Lisbonne n'empêcherait pas VoUaire d'être optimiste, et déiste par conséquent ; c'est en réfléchissant sur la destinée humaine, qu'il écrit Candide, le plus irréligieux de tous les livres. Et le poète, qui salue Dieu dans la nature :
Le monde entier te glorifie, L'oiseau te chante sur son nid, Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni,
ce même poète, qui veut ardemment espérer et croire, pose avec angoisse ces questions qu'il laisse sans réponse :
Pourquoi donc, ô Maître suprême, As-tu créé le mal si grand Que la raison, la vertu même S'épouvantent eu le voyant?
Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres des malheureux?
Si Dieu est, il est iatelligence ; s'il est intelligence, il est justice. Et commentadmettre que Dieu soit juste, lorsque l'on considère l'eiïrayante inégalité qui règne entre les conditions des hommes, lorsqu'on assiste tous les jours aux disgrâces de la vertu, aux triomphes du vice ?
Sans prétendre réfuter toutes les objections contre l'existence de Dieu, tirées de l'existence du mal moral, La Bruyère essaie de répondre aux deuxquestions posées plus haut, parce qu'elles lui paraissent les plus larges et les plus capables de troubler les esprits.
A son sens, non seulement l'inégalité dans les conditions n'est point un désordre, mais elle lui paraît même la condition de toute société, la condition du bonheur :
a Si vous faites cette supposition, que tous les hommes a qui peuplent la terre sans exception soient chacun « dans l'abondance, et que rien ne leur manque, j'infère a de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans
« l'abondance et que tout lui manque. Il n'y a que deux « sortes de richesses, et auxquelles les autres se réa duisent, l'argent et les terres : si tous sont riches, qui
a cultivera les terres, qui fouillera les mines? etc..
o D'ailleurs cette égalité de possessions et de richesses « en établit une autre dans les conditions, bannit toute « subordination, réduit les hommes à se servir eux- « mêmes, et à ne pouvoir être secourus les uns des « autres, rend les lois frivoles et inutiles, entraîne une « anarchie universelle, attire la violence, les injures, les « menaces, l'impureté.
a Si vous supposez au contraire que tous les hommes a sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur o l'horizon, en vain il échauffe la terre et la rend féconde, « en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves « en vain l'arrosent et répandent dans les diverses con- « trées la fertilité et l'abondance ; inutilement aussi la « mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et « les montagnes s'ouvrent pour laisser fouiller dans leur « sein et en tirer tous les trésors qu'ils y renferment. « Mais si vous établissez que de tous les hommes ré- « pandus dans le monde, les uns soient riches et les « autres pauvres et indigents, vous faites alors que le a besoin rapproche naturellement les hommes, les lie, a les réconcilie : ceux-ci servent, obéissent, inventent, a travaillent, cultivent, perfectionnent ; ceux-là jouis- « sent, nourrissent, secourent, protègent, gouvernent, « tout ordre est rétabli, et Dieu se découvre.
« Une certaine inégalité dans les conditions, qui enft tretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage de « Dieu, ou suppose une loi divine : une trop grande « disproportion, et telle qu'elle se remarque parmi
« les hommes, est leur ouvrage, ou la loi des plus forts. »
Ouvrage de rhomme encore, les crimes contre l'individu, comme les crimes contre la société. L'homme en effet est libre, sent qu'il est libre : « De ce que je pense, je n'infère pas plus clairement que je suis esprit, que je conclus de ce que je fais ou ne fais point selon qu'il me plaît, que je suis libre; or liberté, c'est choix, autrement une détermination volontaire au bien et au mal. »
Mais encore faut-il, pour que cette liberté ne soit point anarchie, que le bon ou le mauvais usage qu'on en fait reçoive une sanction ; il faut que, si l'ordre a été troublé, il soit enfin rétabli. Or, disent les incrédules,
« Les méchants prospèrent pendant qu'ils vivent. — a Quelques méchants, je l'avoue. — La vertu estoppri- « mée, et le crime impuni sur la terre. — Quelquefois, « j'en conviens. — C'est une injustice. — Point du tout : « il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé « qu'absolument les méchants sont heyreux, que la vertu a ne l'est pas, et que le crime demeure impuni ; il fau- « drait du moins que ce peu de temps où les bons « souffrent et où les méchants prospèrent eût une durée « et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne « fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui
« s'évanouit ; que cette terre, cet atome, où il paraît que « la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui « leur est dû, fût le seul endroit de la scène où se « doivent passer les punitions et les récompenses. »
Mais il n'en va point ainsi ; car « il y a deux mondes: l'un où l'on séjourne peu, et d'oii l'on doit sortir pour n'y plus rentrer, l'autre où l'on doit bientôt entrer pourn'en jamais sortir. » C'est le second qu'habitera notre âme, qui ne saurait être anéantie, puisqu'elle est simple, incorruptible, capable de concevoir l'infini et le parfait ; c'est dans ce monde que la justice sera satisfaite et toute harmonie restaurée.
Libre arbitre, spiritualité et immortalité de l'âme, croyance en un Dieu, principe d'ordre et de justice, telle est, en résumé, la doctrine religieuse de La Bruyère. Ce ne sont point là sans doute des nouveautés; son argumentation même n'est point de celles qui peuvent forcer dans leurs dernières résistances les esprits superbes et opiniâtres. Il ne se piquait point d'ailleurs d'être neuf au moins en ces matières. Quel est son premier mot ? « Tout est dit et l'on vient trop tard depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui pen-
sent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau elle meilleur est enlevé ; l'on ne fait plus que glaner après les anciens et les habiles d'entre les modernes. » Est-ce que cela ne signifie point : Dieu, l'âme et la destinée de l'homme ont été, depuis l'origine, l'objet de l'inquiétude de tous, et des méditations des meilleurs d'entre nous ?Les esprits les plus hauts, les cœurs les plus généreux, ont fait des actes de foi à un Dieu personnel, souverainement puissant, souverainement intelligent, souverainement juste^ et qui a donné à l'homme une âme libre et immortelle. Quelque effort qu'oa ait tenté, on n'a jamais pu démontrer évidemment que les idées de ces grands penseurs étaient de pures faussetés ; ces idées au contraire sont devenues le fond de la croyance commune, et l'humanité vit sur elles depuis de longs siècles. Cet héritage de la tradition, nous ne saurions le rejeter sans scandale, sans dommage pour nous-mêmes et les autres ? Si orgueilleux que soit notre esprit, si tendue que soit notre volonté, pouvons-nous même n'être point enveloppés par cette tradition, qui, à notre insu, nous domine de toute part ? La Bruyère ne le croit pas et avoue net-
tement que, pour son compte, il est traditionniste.
« Je sens qu'il y a un Dieu, et je ne sens pas qu'il n'y en ait point ; cela me suffît, tout le raisonnement du monde m'est inutile; je conclus que Dieu existe. Cette conclusion est dans ma nature ; j'en ai reçu les principes trop aisément dans mon enfance, je les ai depuis conservés trop naturellement dans un âge plus avancé, pour les soupçonner de fausseté. »
On peut juger que l'homme qui pense ainsi est plutôt un croyant qu'un philosophe. Et pourtant, il faut bien remarquer que, ces doctrines, La Bruyère ne les a point acceptées aveuglément, qu'il les a étudiées avec soin, et que, s'il y adhère, c'est qu'il n'y trouve rien qui répugne à son esprit. Est-on bien fondé après tout à reifuser le titre de philosophe à ceux qui, lorsqu'ils abordent les grands problèmes, sont moins préoccupés de chercher des motifs de doute qu'ils ne désirent trouver de nouvelles raisons de croire ?
En tout cas, si disposé qu'on soit à ne point se défendre contre ce qu'il y a de sincère et de persuasif dans ce chapitre, on est contraint de reconnaître que La Bruyère n'est ni un métaphysicien,
ni un controversiste original. En revanche, ce qui lui est personnel, c'est la conception qu'il se fait des rapports de l'idée religieuse et de la morale. Profondément convaincu que les croyances spiritual istes, et plus spécialement les croyances chrétiennes, sont la plus sûre garantie de la moralité, et qu'elles offrent en même temps l'idéal moral le plus élevé, il n'a cependant point pensé que la moralité ne pût exister en dehors d'elles. Il a bien dit un mot que nous avons déjà cité : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu ; il parlerait du moins sans intérêt ; mais cet homme ne se trouve point. » Mais c'est là un mot de polémiste. Le livre tout entier proteste contre cette parole exclusive. Ce livre témoigne que son auteur croit que l'homme est un animal essentiellement moral. N'est-ce pas dans l'homme même qu'il cherche des ressources pour le corriger ? Il montre la raison humaine, faible sans doute, sujette à l'erreur, prompte à céder aux assauts des passions et aux surprises des sophismes, mais pourtantcapablede s'amender. Chez lui, pas d'autre maître que l'homme , c'est l'homme aux
prises avec lui-mêmç, c'est riiommequi se corrige. Sans défi, sans violence, La Bruyère a fait entendre que tous, quelle que fût leur foi, n'eussent-ils point de foi, pouvaient prétendre à être d'honnêtes gens. Cela avait autant de portée que les plaidoyers qu'on lança plus tard en faveur de la tolérance ; ce bon sens, mieux que les protestations les plus ardentes, condamnait l'exclusivisme des sectaires.
La Bruyère n'est pas de ceux qui ne nous laissent d'autre parti que de nous abandonner à l'indifférence universelle ou de nous jeter, quoi que nous en ayons, dans le mysticisme. Par là, plus encore que par les séductions de sa forme brillante, il devint le plus populaire de nos moralistes ; il ne doit pas cesser de l'être.