‹ La BruyèreChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'histoire faisait partie du programme que La Bruyère était chargé d'enseigner au jeune duc de Bourbon. Il semble même que le prince de Condé ait voulu qu'elle tînt la première place. Sur ce point ses désirs se rencontraient avec les goûts du précepteur de son petit-fils. M. Edouard Fournier affirme avoir vu une lettre de La Bruyère où il entretient un de ses correspondants de l'étude qu'il lait des historiens grecs, Thucydide, Polybe, Strabon. On peut contester l'authenticité de ce document; mais pour nous assurer de l'importance queLaBruyère attachaità l'enseignement historique, il nous suffit de voir comment il rend compte à Condé de ses leçons. « Je viens de finir avec Monsieur le duc de Bourbon l'expédition de Louis XII à Naples et la conquête de tout ce royaume. Comme je sais que Votre Altesse Séré-

nissime veut que je l'instruise des motifs des guerres et des fautes des princes ou de leur bon conseil, et que sans cela même l'histoire n'est qu'une simple gazette, je lui ai fait voir aujourd'hui comment le parti que ce prince prit d'entreprendre cette guerre contre Ferdinand, roi des Espagnes, à frais communs, et de partager aveclui la conquête de Naples, où il pouvait réussir lui seul, après celle de l'Etat de Milan qu'il venait de faire, et la ruine de Ludovic, qu'il tenait prisonnier à Loches, a attiré les Espagnols dans l'Italie et a fait dans la suite qu'ils en sont demeurés les maîtres et le sont encore.... Son Altesse a paru entrer dans ces raisons qu'il a toujours aimées autant et plus même que les simples faits, » Ailleurs La Bruyère se félicite de voir son élève répondre nettement sur des questions où il entre pourtant a bien des intrigues et du cabinet. »

L'histoire telle qu'il l'enseigne, telle qu'il l'aime, n'est donc point une simple gazette ; plus que des faits, il se préoccupe des desseins et de leur suite ; il fait, comme nous dirions, de l'histoire politique.

Lorsqu'on s'engage ainsi, par goût et avec suite,

dans l'examen de la politique passée, comment, surtout si l'on est un moraliste, ne point être tenté d'étudier de même la politique de son temps ? Quand l'on s'intéresse à l'histoire déjà faite, si je peux ainsi parler, n'est-on pas amené à s'intéresser, et plus encore, à l'histoire qui se fait ? La Bruyère n'était-il pas averti par ses études sur l'ancienne monarchie qu'il y avait un lien étroit entre les mœurs elles institutions ? Et ne devaitil pas chercher à ressaisir ce lien, quand il retraçait les Caractères de son siècle ?

Joignez qu'il était bien placé pour voir passer l'histoire, comme on a dit, — à une première loge, selon le mot de Sainte-Beuve, — dans la maison du second personnage du royaume; ajoutez qu'il était désintéressé, dégagé de toute intrigue, de toute coterie, qu'il avait la vue nette et libre. Combien il eût été étrange qu'il fermât les yeux !

Aussi ne les ferma-t-il point. Il regarda et vit, presque toujours avec justesse, l'état de la société contemporaine et comme elle était gouvernée. Mais il dit avec réserve ce qu'il avait vu, et se garda de proposer, même de faire prévoir des

changements dans ce qu'il trouvait défectueux ou condamnable.

L'heure n'était pas encore venue où l'on pouvait écrire des volumes de Considérations ou des Projets de réforme. Lorsque les Caractères parurent en 1688, Louis XIV avait déjà commis bien des fautes ; mais son prestige restait intact. La Ligue d'Augsbourg se forme ; mais les sujets du grand roi ne songent guère que cette coalition a été suscitée par son orgueil; ils croient seulement que les princes et les peuples étrangers sont jaloux de la gloire et delà grandeur qu'il a données à la France. Plus que jamais, en face du péril, le roi et la nation sont infatués d'eux-mêmes. Qui donc alors eût écouté un donneur d'avis, un homme à projets ?

Et quels risques ne courait-on pas dans une pareille entreprise I Ce roi, qui longtemps avait mérité des éloges, n'avait pas encore entendu de critiques ; les pamphlets des réfugiés protestants n'arrivaient pas jusqu'à son trône. 11 n'eût pas toléré qu'en plein Paris un écrivain osât élever la voix contre son gouvernement. La Bruyère le savait bien. « Un homme né chrétien et Français,

SES IDÉES SUR LE GOUVt;RNEMENT ET LA SOCIÉTÉ. 89

dit-il, se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus (1 ). » Il faudra l'effroyable détresse financière de la fin du règne pour que Boisguillebert ose publier son Détail de la France (1697), et Vauban sa Dime royale (1700). « Les grands sujets », La Bruyère ne les abordera donc point de front ; comme il le dit, il se contentera de les « entamer ». — On a remarqué qu'il avait fait de la république athénienne un vif éloge, qui vaut d'être cité :

« Il est vrai, Athènes était libre ; c'était le centre d'une « république; ses citoyens étaient égaux ; ils ne rou- « gissaient point l'un de l'autre; ils marchaient presque « seuls et à pied dans une ville propre, paisible et spa- « cieuse, entraient dans les boutiques et dans les mar- « chés, achetaient eux-mêmes les choses nécessaires ; « l'émulation d'une cour ne les faisait point sortir d'une « vie commune;... ils passaient une partie de leur vie « dans les places, dans les temples, aux amphithéâtres, « sur un port, sous des portiques, et au milieu d'une « ville dont ils étaient également les maîtres. Là, le « peuple s'assemblait pour délibérer des affaires publi- « ques; ici, il s'entretenait avec les étrangers ; ailleurs, « lesphilosophestantôtenseignaientleur doctrine, tantôt « conféraient avec leurs disciples: ces lieux étaient tout « à la fois la scène des plaisirs et des affaires. Il y avait

(1) Des Ouvrages de l'Esprit,

a dans ces mœurs quelque chose de simple et de popu- « laire, et qui ressemble peu aux nôtres, je l'avoue ; mais « cependant quels hommes, en général, que les Athé- <r niens, et quelle ville qu'Athènes! Quelles lois ! quelle « police ! quelle valeur ! quelle discipline (1) ! »

11 y a là sans doute un accent d'admiration sincère. Et pourtant comme on se tromperait, si l'on allait conclure de cette page, que La Bruyère ait nourri des préférences pour la forme républicaine. En matièreconstitutionnelle, comme nous dirions, il a fait sa profession de foi en termes tels qu'ils ne laissent place à aucune équivoque :

« Quand on parcourt sans la prévention de son pays « toutes les formes de gouvernement, Ton ne sait à « laquelle se tenir; il y a dans toutes le moins bon et le « moins mauvais. Ce qu'il y a de plus raisonnable et de « plus sûr, c'est d'estimer celle où l'on est né la meilleure « de toutes, et de s'y soumettre (2). »

Ce n'est point là le langage d'un royaliste enthousiaste, — bien moins encore celui d'un révolutionnaire, ou même d'un réformateur. — Comme tous les hommes de son temps, La

(1) Discours sur Théophraste.

|2j Du Souverain ou de la République.

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEMENT ET LA SOCIitTÉ. 9 1

Bruyère ne crut pas qu'il y eût, pour la France, d'autre gouvernement possible que la monarchie. Comment penser autrement, dans l'éblouissement du grand règne ? Mais, ce dont on ne s'avisa guère alors, il s'aperçut pourtant des périls où l'absolutisme entraînait le roi et la naJon, et, discrètement, il fit sentir ce que ce régime, qui mettait un peuple entre les mains d'un homme, avait d'inquiétant pour le sens commun :

« Si c'est trop de se trouver chargé d'une seule fa- « mille, si c'est assez d'avoir à répondre de soi seul, a quel poids, quel accablement que celui de tout un « royaume ! Un souverain est-il payé de ses peines par a le plaisir que semble donner une puissance absolue, o par toutes les prosternations des courtisans? Je songe « aux pénibles, douteux et dangereux chemins qu'il est « quelquefois obligé de suivre pour arriver à la tran- « quillité publique ; je repasse les moyens extrêmes, « mais nécessaires, dont il use souvent pour une bonne « fin; je sais qu'il doit répondre à Dieu même de la a félicité de ses peuples, que le bien et le mal est en ses « mains, et que toute ignorance ne l'excuse pas ; et je « médis à moi-même: voudrais-je régner (1)? o

Louis XÏV avait donné la formule de l'absolutisme, lorsqu'il prononça, s'il est vrai qu'il la

(1) Du Souverain ou de la République.

prononça jamais, la fameuse parole : ce L'Etat, c'est moi. » Mais on ne saurait dire que cette conception du gouvernement lui soit venue de son propre fond ; elle lui avait été comme inculquée par l'éducation. Qu'on se souvienne de l'anecdote contée par son valet de chambre, Laporle : « Lorsque Sa Majesté, dit-il, appelait Villeroy, son gouverneur, et lui disait : M. le maréchal ? celui-ci répondait : Oui, Sire, avant de savoir ce qu'on lui voulait, tant il avait peur de lui refuser quelque chose. » Aussi peut-on croire que les fautes de Louis XIV lui sont moins imputables qu'à la doctrine où il avait été élevé, et, lorsque La Bruyère les critique, il a moins à faire à la personne du roi qu'aux abus du gouvernement personnel.

On sait que Louis XIV se considérait comme unique propriétaire des biens de ses sujets ; un moment, paraît-il, on songea à prendre des dispositions pour que cette théorie passât dans le domaine des faits ; c'est à quoi La Bruyère faitallu- .sion, quand il écrit: « Ajouter qu'il (le roi) est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le lan-

JES IDÉES SUR LB GOUVëUNEMëNT ET LA BOCIÉTÊ. 93

gage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie (1). » L'indignation perce sous ces paroles ; mais contre qui ? contre le roi ? non pas ; contre la logique de l'absolutisme poussée à bout.

Poussée à bout?pas encore. Autantque desbiens de ses sujets, le prince prétend disposer de leurs personnes. Ils vivent pour lui ; par lui, ils sont ce qu'ils sont ; de lui, ils tiennent leurs lumières et leurs capacités ; sans lui, ils n'ont pas de mérite propre. « Sous un très grand roi, ceux qui tiennent les premières places n'ont que des devoirs faciles, et que l'on remplit sans nulle peine : tout coule de source ; l'autorité et le génie du prince leur aplanissent les chemins, leur épargnent les difficultés, et font tout prospérer au delà de leur attente : ils ont le mérite de subalternes (2). » Qui parle ainsi ? Dangeau, Villeroy, La Feuillade ? Non pas, mais La Bruyère. Sent-on assez l'ironie de l'homme qui a écrit le chapitre du Mérite personnel ? Non ? Qu'on lise alors la réflexion suivante : « Les grands sont si heureux qu'ils n'es-

(1) Du Souverain ou de la République.

(2) Id.

suient pas même, dans toute leur vie, Tinconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, oudes personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus de plaisir et le plus d'utilité. La première chose que la flatterie sait faire, après la mort de ces hommes uniques, et qui ne se réparent point, est de leur supposer des endroits faibles, dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très exempts : elle assure que l'un, avec toutes les lumières de l'autre, dont il prend la place, n'en a point les défauts; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de l'excellent par le médiocre (1). » Et en efTet Louis XIV se consolait sans peine de la mort de ses plus grands ministres; que dis-je ? il s'en réjouissait, comme de la disparition de ceux qui l'avaient lassé par des excès de zèle. Un jour, dans un souper de Marly, comme on parlait du siège de Mons et des grandes choses qu'il y avait faites : « Il est vrai, dit-il avec abandon, que cette année-là me fut heureuse : je fus défait de trois hommes que je ne pouvais plus souffrir : M. de Louvois, Seignelay et La Feuillade. » Le propos

1) Des Grandi.

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEMENT ET LA SOCIÉTÉ. 9o

est bien caractéristique : il montre que dans un favori, comme La Feuiilade, Louis XIV ne songeait point à voir un ami qu'il pût regretter. Quant à ses ministres, pourquoi s'inquiéter de leur mort? Colbert est mort, Louvois est mort, de Lionne est mort : vive le roi ! Le roi vivant, il n'y a pas d'hommes irréparables. C'est du roi, ou, pour parler plus exactement, c'est de la royauté qu'ils tiennent leur emploi et en même temps toutes les qualités qu'il faut pour le remplir. Barbezieux est chargé après son père du ministère de la guerre; il prend ce terrible fardeau à une heure critique ; il est médiocre ; il n'a que vingt-quatre ans ; qu'importe ? « J'ai formé votre père, lui dit Louis XIV, je vous formerai de même. » Il est certain que le roi crut toujours, non par infatuation personnelle, mais par une confiance absolue dans l'influence souveraine de son titre, que des hommes comme Louvois et Colbert n'avaient été que de bons commis, à qui il ne devait rien, qui lui devaient tout.

C'est ainsi que le favoritisme fut une des plaies de ce règne : plaie incurable, parce que le roi se persuadait qu'il n'avait pas à choisir, qu'il lui suf-

Oè LA BRUYÈRE.

fisait de désigner, parce qu'il croyait donner à ses favoris « la capacité avec la patente», et, partant, n'avoir jamais à se repentir d'un caprice. La Bruyère, d'un mot froid et perçant, montrait cet abus absurde du gouvernement personnel : « La faveur des princes, disait-il, n'exclut pas le mérite, elle ne le suppose pas aussi (1). » Plus tard les faits lui donnaient tristement raison ; Tallard Marsin et Villeroy succédaient à Condé, Turenne et Luxembourg; après Rocroi, Altenheim, Neerwinden, la France connut Hoochstœdt et Ramillies. La Bruyère allait plus loin ; il faisait pressentir comment le favoritisme traînait après lui la déconsidération de la monarchie.

« 11 y a des gens à qui la faveur arrive comme un acci- « denl; ils en sont les premiers surpris et consternés. « Ils se reconnaissent enfin et se trouvent dignes de « leur étoile; et, comme si la fortune ou la stupidité « étaient choses incompatibles, ou qu'il fût impossible o d'être heureux et sot tout à la fois, ils se croient de « l'esprit... Ajouterais-je qu'ils épouvantent ou qu'ils « donnent le dernier dégoût parleur fatuité et parleurs « fadaises ? Il est vrai du moins qu'ils déshonorent smis a ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur « élévation (2). »

(1) Des Jugements,

(2) De la Goiir.

Et, en regard de ces favoris entêtés d'eux-mêmes, de ce roi qu'abuse la conception en quelque sorte théologique qu'il se fait de la royauté, le moraliste clairvoyant distingue une puissance, obscure encore, mais qui grandit et qui, malgré tout, commence déjà à compter, l'opinion publique :

« L'on voit des hommes que le vent de la faveur pousse

a d'abord à pleines voiles; ils perdent en un moment la

a terre de vue et font leur route ; tout leur rit, tout leur

« succède : action, ouvrages, tout est comblé d'éloges et

« de récompenses ; ils ne se montrent que pour être em-

a brassés, félicités. Il y a un rocher immobile qui s'é-

a lève sur une côte ; les flots se brisent au pied ; la

« puissance, les richesses, la violence, la flatterie, l'au-

« torité, la faveur, tous les vents ne l'ébranlent pas; c'est

« le public, où ces gens échouent (1) ».

La guerre, comme le favoritisme, fut un des fléaux de ce règne, — surtout lorsqu'on mit des favoris à la tête de nos armées. La France soutint alors contre l'Europe une lutte presque ininterrompue. Que l'ambition personnelle d.e Louis XIV, que son amour de la gfoire aient ainsi tenu la nation sous les armes, il n'en faut pas douter. Mais le roi eût-il été sans passion, ses idées absolutis-

(1) Des Jugements.

Ô8 La bruyère.

tes auraient fatalement provoqué des coalitions. La guerre était une nécessité de ce gouvernement qui ne supportait pas plus de contrepoids au dehors qu'il ne tolérait de discussion ou de contrôle à l'intérieur. Aussi voit-on que tous les écrivains du temps chantaient les conquêtes et les victoires du roi. Boileau célèbre la prise de Namur et le passage du Rhin ; avec Racine il lient registre des campagnes de Louis XIV. Le bon La Fontaine lui-même embouche la trompette :

Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire : C'est à nos ennemis de craindre les combats, A nous de les chercher, certains que la victoire, Amante de Louis, suivra partout ses pas.

Lorsque La Bruyère éleva la voix contre la guerre, c'était une nouveauté et une hardiesse; et ce qui nous paraît aujourd'hui un lieu commun dut sembler aux contemporains une protestation courageuse. Il la flétrit d'abord au nom de la raison, de l'humanité et de 1^ justice :

« La guerre a pour elle l'antiquité ; elle a été dans tous « les siècles ; on l'a toujours vue remplir le monde de « veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, « et faire périr les frères à une même bataille. . . De

a tout temps les hommes, pour quelque morceau de « terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de « se dépouiller, se brûler, se tuer, s'égorger les uns les « autres; et, pour le faire plus ingénieusement et avec « plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu'on « appelle l'art militaire : ils ont attaché à la pratique de a ces règles la gloire, ou la plus solide réputation ; et ils « ont depuis enchéri de siècle en siècle sur la manière do « se détruire réciproquement. De l'injustice des premiers « hommes, comme de son unique source, est venue la « guerre, ainsi que la nécessité où ils se sont trouvés de a se donner des maîtres qui fixassent leurs droits et « leurs prétentions. Si, contentdu sien, on eùtpus'abstett nir du bien de ses voisins, on avait pour toujours la «1 paix et la liberté (1). »

Bien plus, La Bruyère raille la guerre comme une sottise :

«... Je consens que vous disiez d'un homme qui court « le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le a perce: « Voilà un brave homme ». Mais si vous voyez « deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se «"mordent et se déchirent, vous dites : * Voilà de sots « animaux » ; et vous prenez un bâton pour les séparer. « Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand « pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, « et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés « avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble

(1) Du Souverain ou de la République.

« delà dent et delà grifle; que de cette môle'e il est a demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur « la place, qui ont infecté Fair à dix lieues de là par leur « puanteur, ne diriez -vous pas: Voilà le plus abominable « saiôaf dont on ait jamais ouï parler (1)? »

Et, poursuivant avec une ironie dont Swiflt s'est peut-être souvenu :

o.. . Vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui « est, sans mentir, une jolie parure, et qui me fait souve- « nir de ces quatre puces célèbres que montrait autrece fois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il « avait trouvé le secret de les faire vivre : il leur avait « mis à chacune une salade en tête, leur avait passé un i< corps de cuirasse, mis des brassards, des genouillères, « la lance sur la cuisse; rien ne leur manquait, et en cet « équipage elles allaient par sauts et par bonds dans « leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont f Athos; pourquoi non? une âme serait-elle embarrassée « d'animer un tel corps? elle en serait plus au large : si . « cet homme avait la vue assez subtile pour vous décou- « vrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives « et défensives, que croyez-vous qu'il penserait de petits « marmousets ainsi équipés, et de ce que vous appelez « guerre, cavalerie, infanterie, un mémorable siège, une « fameuse journée? N'entendrai-je donc plus bourdonner « d'autre chose parmi vous? Le monde ne se divise-t-il a plus qu'en régiments et en compagnies? tout est-il

(1) Des Jugements.

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEMENT ET LA. SOCIÉTÉ, i 01

a devenu bataillon ou escadron? Il a pris une ville, il en « a pris une seconde, puis une troisième; il a gagné une tt bataille, deux batailles ; il chasse l'ennemi, il vainc sur « terre, il vainc sur mer; est-ce de quelqu'un devons « autres, est-ce d'un géant, d'un Athos que vous parte lez(l)?»

II y a bien de la vivacité dans cette critique ; plus tard, pour beaucoup moins, Fénelon fut envoyé en exil à Cambrai.

Mais gardons-nous de rien exagérer. La Bruyère a beau voir avec netteté les abus et les excès de l'absolutisme, il ne songe point à rien qui puisse le remplacer. En un passage, trop peu remarqué peut-être, il semble souhaiter que le principe de ^ l'élection soit appliqué dans l'attribution des emplois publics:

« L'on se présente encore pour les charges de ville, « l'on postule une place dans TAcadémie française, l'on « demandait le consulat : quelle moindre raison y au- « rait-il de travailler les premières années de sa vie à se a rendre capable d'un grand emploi, et de demander a ensuite sans nul mystère, et sans nulle intrigue, mais « ouvertement et avec confiance, d'y servir sa patrie, son o prince, la république (2)? »

(1) Des Jugements.

(2) De la Cour.

Mais ce serait forcer la portée de cette réflexion que d'y trouver l'idée, même obscure, d'une monarchie constitutionnelle. Les vœux de La Bruyère ne vont pas plus loin qu'à voir l'absolutisme se modérer , se tempérer , devenir paternel :

« Quand vous voyez un nombreux troupeau qui, ré- « pandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, « paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui « broute dans une prairie une herbe menue et tendre w qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, « soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis ; « il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les « change de pâturage; si elles se dispersent, il les ras- « semble ; si un loup avide parait, il lâche son chien, qui « le met en fuite ; il les nourrit, il les défend ; l'aurore « le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire v< qu'avec le soleil : quels soins ! quelle vigilance I quelle « servitude ! Quelle condition vous parait la plus déli- Q cieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis ? Le « troupeau est-il fait pour le berger ou le berger pour le « troupeau? image naïve des peuples et du prince qui les a gouverne, s'il est bon priuce (1). »

Que la nation soit gouvernée par un roi pacifique, soucieux de bien administrer et dont l'auto-

(l) Du Souverain ou de la République.

rite ne s'appesantisse pas violemment sur ses sujets, et La Bruyère se tiendra satisfait.

<i La science des détails, ou une diligente attention aux « moindres besoins de la république, est une partie « essentielle au bon gouvernement, trop négligée, à la « vérité, dans les derniers temps, par les rois ou par les « ministres, mais qu'on ne peut trop souhaiter dans le « souverain qui l'ignore, ni assez estimer dans celui qui « la possède. Que sert en effet au bien des peuples et à la « douceurdeleursjours, que le prince place les bornes de « son empire au delà des terres de ses ennemis ; qu'il fasse a de leurs souverainetés des provinces de son royaume ; « qu'il leur soit également supérieur par les sièges et par « les batailles, et qu'ils ne soient devant lui en sûreté ni « dans les plaines, ni dans les plus forts bastions ; que les a nations s'appellent lesunesles autres, se liguent ensem- (i ble pour se défendre et pour l'arrêter; qu'elles se « liguent en vain; qu'il marche toujours, et qu'il triom-

« plie toujours Que me servirait en un mot, comme

« à toutle peuple, que le prince fût heureux et comblé

« de gloire , que ma patrie fût puissante et formi-

a dabie, si, triste et inquiet, j'y vivais dans l'oppression « ou dans l'indigence ; si, à couvert des courses de « l'ennemi, je me trouvais exposé dans les places ou « dans les rues d'une ville au fer d'un assassin, et que je « craignisse moins dans l'horreur de la nuit d'être pillé « ou massacré dans d'épaisses forêts que dans ses carre- « fours; si la sûreté, l'ordre et la propreté ne rendaient « pas le séjour des villes si délicieux, et n'y avaient pas a amené, avec l'abondance, la douceur delà société; si, « faible et seul de mou parti, j'avais à souffrir dans ma

« métairie du voisinage d'un grand, et si Ton avait moins « pourvu à me faire justice de ses entreprises; si je a n'avais pas sous ma main autant de maîtres, et d'ex- « cellents maîtres, pour élever mes enfants dans les a sciences ou dans les arts qui feront un jour leur éta- « blissement; si, par la facilité du commerce, il m'était « moins ordinaire de m'habiller de bonnes étoffes, et de « me nourrir de viandes saines, et de les acheter peu; « si enfin, par les soins du prince, je n'étais pas aussi a content de ma fortune, qu'il doit lui-môme par ses « vertus l'être de la sienne (1)? »

Cinquante ans plus tard, on trouvera cet idéal fort arriéré ; mais lorsque La Bruyère écrivait, on avait oublié les hardies spéculations politiques du xvi^ siècle; le gouvernement libéral de l'Angleterre, que Voltaire et Montesquieu devaient étudier, s'inaugurait à peine. La Bruyère ne fut pas et ne pouvait être un novateur ; pourtant, quelle qu'ait été sa modération, ou même, si l'on veut, sa timidité, les novateurs du siècle suivant lui devront beaucoup, parce qu'avec clairvoyance et non sans courage il a distingué et révélé les défauts et les vices du régime qu'ils allaient combattre.

(1) Du Souverain ou de la République

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEME.NT ET LA SOCIÉtÉ. 105

D'ailleurs il a eu bien moins de circonspection, lorsqu'il a examiné la hiérarchie au sommet de laquelle se trouvait la royauté. Ici il pousse à fond et directement ses attaques. Non pas sans doute qu'il veuille la destruction de toute inégalité sociale; il est fort loin d'une pareille idée :

a Une certaine inégalité dans les conditions, qui entre- « tient Tordre et la subordination, est l'ouvrage de Dieu, « ou suppose une loi divine (1). »

Mais il montre vivement comment, dans la société où il vit, cette inégalité a cessé d'être acceptable, parce que les privilégiés ont oublié les devoirs, ont cessé de rendre les services qui pouvaient, en quelque façon, légitimer leurs privilèges.

« Veut-on, disait Chamfort, avoir une preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de morale, de sermons, etc.? Il n'y a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse héréditaire, Y a-t-il un travers contre lequel les philosophes, les orateurs, les poètes aient lancé plus de traits satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute

(1) Des Esprits forts.

espèce, qui aitfait naître plus de sarcasmes? Cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carrosses? Cela a-t-il fait supprimer la place de Chérin ? » Peut-être vint-il à La Bruyère une réflexion de ce genre. En tout cas il ne s'attarde guère à discuter le principe mèma sur lequel est fondée la noblesse. Un trait ou deux lui suffisent :

« Les grands ne doivent point aimer les premiers « temps ; ils ne leur sont point favorables : il est triste « pour eux d'y voir que nous sortions tous du frère et « de la sœur. Les hommes composent ensemble une « même famille : il n'y a que le plus ou le moins dans le « degré de parenté (1). »

Ce qu'il s'attache à faire voir, c'est l'indignité jdes nobles de son temps.

a Si la noblesse est vertu, dit-il, elle se perd par tout « ce qui n'est pas vertueux ; et si elle n'est pas vertu, a c'est peu de chose (2). •

Par vertu, suivant le langage de l'époque, c'est mérite qu'il entend, et, sans contester le droit des nobles à occuper le premier rang, il veut que du

(1) Des Grands.

(2) De Quelques Usages.

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEMEiNT ET LA SOCIÉTÉ. 107

moins par leur mérite ils soutiennent ce droit. Mais comme ils sont loin d'y songer ! Ne travaillent-ils pas eux-mêmes au contraire à leur déchéance ?

Moins soucieuse de servir la France qu'empressée à s'asservir au roi, la noblesse est devenue une noblesse de cour. On lui a laissé ses privilèges, 4 franchises, immunités, exemptions, privilèges. Que manque-t-il à ceux qui ont un titre (1)? » Elle fait bon marché de ses prérogatives et de ses libertés anciennes qui lui imposaient des charges et des devoirs. Elle a perdu toute générosité, tout désintéressement ; frivole et égoïste, le luxe et le plaisir sont les seuls objets qu'elle poursuive :

« Les Grands se piquent d'ouvrir une allée dans une 0 forêt, de soutenir des terres par de longues murailles, a de dorer des plafonds, défaire venir dix pouces d'eau, « de meubler une orangerie ; mais de rendre un cœur « content, de combler une âme de joie, de prévenir « d'extrêmes besoins ou d'y remédier, leur curiosité ne « s'étend pas jusque-là (i). »

Se parer de dignités vides, servir de cortège et

(1) De Quelques Usages.

(2) Des Grands.

comme de décor à un monarque fastueux, voilà désormais toute l'ambition des nobles ; voilà ce qu'ils ne croient pas payer trop cher de leur servitude. « Qui est plus esclave qu'un courtisan assidu, si ce n'est un courtisan plus assidu (!) ?» Et pourtant cette servitude est lourde à porter; qui s'y est plié une fois, ne saurait se redresser. Elle déforme l'homme tout entier ; on ne lui fait pas sa part ; elle pèse sur toute l'âme ; et ce qu'il y a de plus intime dans la conscience, la foi religieuse même, ne saurait lui échapper.

« Les grands de la nation s'assemblent tous les jours, a à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment « église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à « leur dieu, oîi un prêtre célèbre des mystères qu'ils « appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands « forment un vaste cercle au pied de cet autel, et pa- <( raissent debout, le dos tourné directement au prêtre « et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur « roi, que Ton voit à genoux sur une tribune, et à qui ils a semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués. « On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de « subordination ; car ce peuple paraît adorer le prince M et le prince adorer Dieu (2). »

[i] De la Cour.

(2) Id.

Par quel mérite, d'ailleurs, la noblesse pourraitelle se soustraire à cet asservissement ? Il lui reste, il est vrai, « cette disposition de cœur et d'esprit, qui passe des aïeuls par les pères dans

leurs descendants, cette bravoure si familière

aux personnes nobles )) (1). Mais ses hautes qualités militaires ont péri. Elle porte dans les camps les mœurs et les habitudes de la cour, elle introduit dans les armées le luxe et la mollesse et, par là, déjà prépare des revers comme celui de Rosbach :

« Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots « qui devraient être barbares et inintelligibles en notre « langue; et, s'il est vrai qu'ils ne devraient pas être « d'usage en pleine paix, où ils ne servent qu'à entre- « tenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils « être entendus dans le temps de la guerre et d'une « misère publique, à la vue de l'ennemi, à la veille d'un « combat, pendant un siège ? Où est-il parlé de la table « de Scipion ou de celle de Marius? Ai-je lu quelque part « que Miltiade, qu'Epaminondas, qu'Agesilas aient fait a une chère délicate? Je voudrais qu'on ne fît mention « de la délicatesse, de la propreté et de la somptuosité « de* généraux qu'après n'avoir plus rien à dire sur leur « sujet, et s'être épuisé sur les circonstances d'une ba-

(1) Des Grands.

no LA BRUYÈRE .

« taille gagnée et d'une ville prise : j'aimerais même « qu'ils voulussent se priver de cet éloge (1). »

Dans les conseils du roi, les gentilshommes laissent à d'autres le soin et l'honneur déjouer un rôle, d'exercer une influence :

« Pendant que les grands négligent de rien connaître, a je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux « affaires publiques, mais à leurs propres affaires ; qu'ils « ignorent l'économie et la science d'un père de famille, « et qu'ils se louent eux-mêmes de cette ignorance ; n qu'ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intenu dants; qu'ils se contentent d'être gourmets ou coteaux, a d'aller chez Thaïs ou chez Phryné, de parler de la « meute et de la vieille meute, de dire combien il y a « de postes de Paris à Besançon ou à Phillisbourg, des « citoyens s'instruisent du dedans et du dehors d'un « royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins « et politiques, savent le fort et le faible de tout un Etat, « songent à se mieux placer, se placent, s'élèvent, de- « viennent puissants, soulagent le prince d'une partie « des soins publics. Les grands qui les dédaignaient les « révèrent: heureux s'ils deviennent leurs gendres (2) ! »

Ce dernier trait achève le tableau de la décadence de la noblesse; elle-même, par ses mésal-

(1) De Quelques Usages.

(2) Des Grands.

SES IDÉES SUR LE GOUVER^^EMENT ET LA SOCIÉTÉ. 1 1 i

liances, hiite le moment où elle ne pourra plus se prévaloir pour se distinguer du reste de la nation, de la pureté de ses origines. Car, en se mésalliant, elle ne mélange pas seulement son sang bleu, elle le corrompt et le déshonore. Si un gentilhomme épouse la fille d'un robin, ce n'est point qu'il veuille entrer dans une famille honorée par de grandes vertus ou de grands talents : c'est que la fille est riche. Comment en douter? Ne voit-on pas de grands seigneurs devenir les gendres des financiers les plus tarés !

« Si le financier manque son coup, les courtisans « disent de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, a un malotru. S'il réussit, ils lui demandent sa fille (1). »

Bien plus, de même que les nobles se vendent, on voit que la noblesse s'achète. Telle charge, qui s'acquiert à beaux deniers comptants, rend noble qui la paie ; c'est une savonnette à vilains. « Il y a des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles » (2); mais d'autres se lèvent nobles après s'être couchés roturiers. Comment un patriciat si fort mêlé et adultéré aurait-il conservé son près-

(1) Des Biens de fortune.

(2) De Quelques Usages,

tige ? Aussi La Bruyère, qui d'ordinaire ne se met point en scène, ne craint-il pas de railler la noblesse à visage découvert, en son nom propre :

« Je le déclare nettement, afin que Ton s'y prépare, « et que personne un jour n'en soit surpris : s'il arrive « jamais que quelque grand me trouve digne de ses « soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geofft froy de la Bruyère que toutes les chroniques rangent « au nombre des plus grand seigneurs de France qui « suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la « Terre-Sainte; voilà alors de qui je descends en ligne a directe (1). »

Dans la société de ce temps, le clergé prend rang, non au-dessous, mais à côté de la noblesse. La Bruyère, qui, nous l'avons vu, ne répugne pas à admettre en principe les inégalités, qui, d'ailleurs, est un chrétien fervent, ne trouvait pas mauvais sans doute qu'il fût ainsi assuré de la primauté. Il regrette seulement que ses privilèges aient un caractère trop temporel. Se souvenant des premiers chrétiens, « simples gens, qui n'avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre »•, comment

(l) De Quelques Usages.

ne leur eût-il pas comparé les prêtres grands seigneurs et gros bénéficiaires, qu'il voyait autour de lui ?

« Ce garçon si frais, si fleuri, et d'une si belle santé, « est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices : « ton? ensemble lui rapportent six vingt mille livres de « revenu, dont il n'est payé qu'en médailles d'or. Il y a « ailleurs six vingts familles indigentes qui ne se chauf- « fent point pendant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour « se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leur pau- « vreté est extrême et honteuse : quel partage ! et cela « ne prouve-t-il pas clairement un avenir (1) ! »

L'Eglise perd de jour en jour son action sur les âmes ; les prédicateurs se préoccupent surtout de leur avancement personnel, de leur propre réputation :

a L'on fait assaut d'éloquence jusqu'au pied de l'autel « et en la présence des mystères. Celui qui écoute s'éta- « blit juge de celui qui prêche, pour condamner ou « pour applaudir, et n'est pas plus converti par le dis- « cours qu'il favorise que par celui auquel il est con- « traire. L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et tt convient avec tous en une chose, que, comme il ne <r cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent 0 pas aussi à le devenir.

(i) Des Biens de fortune.

« Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette a tristesse évangélique qui en est l'àme ne s'y remarque « plus : elle est suppléée par les avantages de la mine, « par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, a par le choix des mots et par les longues énumérations. « On n'écoute plus sérieusement la parole sainte : c'est « une sorte d'émulation entre mille autres ; c'est un jeu 0 où il y a de l'émulation et des parieurs (1), »

La direction des consciences aurait pu du moins, en quelque façon, suppléer à l'enseignement public de l'Eglise. Au chapitre IV de son Introduction à la vie dévote ^ saint François de Sales avait proclamé « la nécessité d'avoir un directeur pour entrer et marcher dans les voies de la dévotion.

C'est ainsi, disait-il, que tant de saintes âmes,

pour se tenir mieux dans la dépendance de Dieu, ont assujetti leur volonté à celles de ses serviteurs. » Son conseil avait été suivi, et, au commencement du xvii® siècle, la direction produisit des exemples de conversion touchantes, et donna l'occasion à quelques hommes d'accomplir des miracles de zèle et de charité. Mais, trop préoccupés d'intérêts terrestres, certains prêtres ne

(1) De la Chaire,

(ardèrent pas à fausser celte sainte pratique de la direction.

tt Je vois bien, disait La Bruyère, que le goût qu'il y « a à devenir le dépositaire du secret des familles, à se a rendre nécessaire pour les réconciliations,... à trouver « toutes les portes ouvertes dans les maisons des « grands, à manger souvent à de bonnes tables,... à méi< nager pour les autres et pour soi-même tous les intétf rets humains, je vois bien, encore une fois, que cela

« seul a saqié dans le monde cette pépinière intaris-

« sable de directeurs (1). »

En somme, chaque jour la règle se relâche, et chacun, comme à l'envi, s'empresse à la détruire :

« Moi, dit le chevecier, je suis maître du chœur : qui tt me forcera d'aller à matines ? mon prédécesseur n'y « allait point, suis-je de pire condition? dois-je laisser « avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle « que je l'ai reçue? Ce n'est point, dit Técolâtre, mon a intérêt qui me mène, mais celui de la prébende : il « serait bien dur qu'un grand chanoine fût sujet au « chœur, pendant que le trésorier, l'archidiacre, le pé- « nitencier et le grand vicaire s'en croient exempts. Je a suis bien fondé, dit le prévôt, à demander la rétribu- « tion sans me trouver à l'office : il y a vingt années « entières que je suis en possession de dormir les nuits; « je veux finir comme j'ai commencé, et l'on ne me verra

(1) Des Femmes.

ne LA BRUYÈRE.

« point déroger à mon litre : que me servirait d'être à « la tête d'un Chapitre? mon exemple ne tire point à a conséquence. Enfin c'est entre eux tous à qui ne louera a point Dieu, à qui fera voir, par un long usage, qu'il « n'est point obligé de le faire : l'émulation de ne point u se rendre aux offices divins ne saurait être plus a vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une a nuit tranquille; et leur mélodie,qui réveille les chantres « et les enfants de chœur, endort les chanoines, les « plonge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur « procure que de beaux songes : ils se lèvent tard, et « vont à l'église se faire payer d'avoir dormi (1). »

La Bruyère a fait quelque part le portrait d'un prélat modèle:

« Ce prélat se montre peu à la cour ; il n'est de nul « commerce ;.... il n'est point homme de cabale, et il n'a « point l'esprit d'intrigue ; toujours dans son évêché, où « il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à ins- « truireson peuple par la parole et à l'édifier par son « exemple ; il consume son bien en des aumônes et son a corps par la pénitence (2). »

Mais c'est là un modèle que La Bruyère regrette de ne pas voir plus suivi.

Comment au reste s'étonner de ces défaillances? On entre maintenant dans l'Eglise, non pour

(1) De Quelques Usages.

(5) Des Jugements.

assumer le sublime ministère des âmes , mais pour embrasser une carrière honorifique et lucrative. Ce ne sont plus que vocations forcées par des parents intéressés : le cadet d'une famille noble et ruinée est d'Eglise, quoi qu'il en ait. « Un homme dit en son cœur : Je prêcherai, et il prêche; le voilà en chaire, sans autre talent ni vocation que le besoin d'un bénéfice (1). »

« Il s'en faut peu, dit La Bruyère, que la religion et la justice n'aillent de pair dans la république » (2), indiquant par là quelle haute idée l'on doit se faire de la fonction du magistrat. En fait, la magistrature forme, elle aussi, une classe privilégiée. Mais elle non plus ne justifie pas le rang qu'elle occupe dans la hiérarchie sociale. Les hommes de robe du siècle précédent avaient laissé une glorieuse tradition de science solide et de haute culture. Qu'est-elle devenue 7 que pouvait-elle devenir en un temps où s'achètent les charges de judicature ? Quelle capacité attendre d'un magistrat

(1) De la Chaire.

(2) De Quelques Usages.

M 8 LA nUUYÈUli.

qui, pour occuper son office, n'a eu qu'à verser des sacs de mille francs?

« Il n'y a aucun métier qui n'ait son apprentissage; « et en montant des moindres conditions jusques aux « plus grandes, on remarque dans toutes un temps de « pratique et d'exercice qui prépare aux emplois, où les « fautes sont sans conséquence, et mènent au contraire « à la perfection. La guerre même, qui ne semble naître « et durer que par la confusion etle désordre, ases pré- « ceptes : on ne se massacre pas par pelotons et par « troupes, en rase campagne, sans l'avoir appris, et l'on a s'y tue méthodiquement ; il y a l'école de la guerre ; où € est l'école du magistrat? Il y a un usage, des lois, des « coutumes : où est le temps, et le temps assez long que « l'on emploie à les digérer et à s'en instruire? L'essai (t et l'apprentissage d'un jeune adolescent qui passe de « la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un tt juge, est de décider souverainement des vies et des « fortunes des hommes (1). »

Si encore ces magistrats improvisés suppléaient aux lumières qui leur manquent par l'application

à leurs devoirs, par le sérieux de leur conduite

Mais non. En payant leur charge, ils croient s'être acquittés de tout ce qu'ils lui doivent. Sans aucun scrupule, ils se livreront à la dissipation et au

(1) De Quelques Usages,

SES IDÉES SUR LE GOUVEUNEMEMT ET LA SOCIÉIÉ. î 1 0

plaisir. Bien plus, s'ils n'ont point ces goûts, ils les aficcleront, comme par défi:

a II y a un certain nombre de jeunes magistrats que K les grands biens elles plaisirs ont associés àquelques- « uns de ceux qu'on nomme à la cour de petits-maîtres ; « ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la « gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge « et par leur fortune d'être sages et modérés. Ilspreu- « nent de la cour ce qu'elle a de pire : ils s'approprient « la vanité, la mollesse, l'intempérance, le libertinage, « comme si tous ces vices leur étaient dus; et, affectant '< ainsi un caractère éloigné de celui qu'ils ont à soute- « nir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des « copies fidèles de très méchants originaux (1). »

Chez des hommes dont la conscience professionnelle est si peu exigeante, l'impartialité peut paraître, à bon droit, suspecte. La Bruyère n'en dit rien. Il se contente d'affirmer qu'il « n'est pas absolument impossible qu'une personne qui se trouve dans une grande faveur perde son procès » (2). Cette ironie suffit à nous édifier. Et l'intégrité ? Le moraliste ne parle point des épices ; c'était affaire à la basse basoche, dont il ne s'occupe pas. Mais il voit bien que les titulaires de

(1) De la Ville.

(2) De Quelques Usages,

ces charges, payées si cher, veulent rentrer dans leurs fonds ; et il sait que, fussent-ils les plus intègres du monde, ils sont assurés d'y parvenir, grâce aux formalités d'une procédure qui, pour enrichir les juges, ruine les plaideurs.

a Le devoir des juges est de rendre la justice, leur « métier de la différer; quelques-uns savent leur devoir « et font leur métier (1). »

Du moins, en se ruinant, les plaideurs peuventils faire valoir leur droit ?... Le formalisme des gens de justice met-il ses lenteurs au service de l'équité ? Qui l'espérerait serait loin de compte.

« Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due, et ce « droit lui est acquis ; mais je l'attends à cette petite foret malité;s'iiroublie,il n'y revient plus, eX conséquemment « il perd sa somme, ou il est incontestablement déchu de « son droit ; or il oubliera cette formalité. — Voilà ce « que j'appelle une conscience de praticien (2). »

Ce n'est pas tout ; cette procédure qui dépouille les gens de leur argent, peut aussi, tant elle est captieuse, les perdre dans leur honneur, leur enlever jusqu'à la vie :

(1) De Quelques Usages.

(2) Id.

« Une condition lamentable est celle d'un homme « innocent, à qui la précipitation et la procédure ont « trouvé un crime (1). »

Et, lorsqu'il prononce son jugement définitif sur cette magistrature, qui est chargée d'assurer la sécurité des biens et des personnes, La Bruyère, ce moraliste si modéré, si judicieux, ne parle pas autrement que les braves gens tremblant à l'idée d'être accusés d'avoir volé les tours de Notre-Dame :

€ Je dirai presque de moi : Je ne serai pas voleur ou « meurtrier. — Je ne serai pas un jour puni comme tel, a — c'est parler bien hardiment (2) » .

De cette revue des classes privilégiées, dont nous avons réuni les traits épars dans le livre de La Bruyère — et non pas toujours les plus vifs — quelle impression peut 'emporter un lecteur de notre temps ? Il sent, à ne pas s'y méprendre, que ceux qui jusqu'à ce jour avaient été les tuteurs et les guides de la nation se dérobent à leur tâche ; il comprend que les plus

(1) De Quelques Usages.

122 LA DRUYÈRE.

hautes institutions du passé sont minées et proches de crouler; que la monarchie, qui s'isole alors et ne compte que sur elle-même, se trouve comme en l'air, et que, le jour où elle aura besoin de s'appuyer sur ce qui la soutenait jadis, elle éprouvera que ces étais sont ruineux. Les lecteurs du xvii^ siècle, La Bruyère lui-même, ne virent peut-être pas si loin ; mais il y a au moins dans les Caractères une étrange inquiétude qui ne put échapper aux contemporains.

Tandis que ce qui avait été grand dans le passé décline ainsi et s'épuise, une puissance nouvelle, l'argent, semble grandir ; au moins ceux qui ont les plus grosses et les plus récentes fortunes font-ils beaucoup de bruit et tiennentils beaucoup de place. Voyez Dorus enrichi d'hier.

« Dorus passe en litière par la voie Appienne^ précédé 0 de ses affranchis et de ses esclaves, qui détournent le << peuple et font faire place ; il ne lui manque que des « licteurs; il entre à Rome avec ce cortège, où il semble « triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père « Sanga (1). »

Et Périandre :

(1) Des Biens de fortune.

f Sa demeure est superbe ; un dorique règne dans tous « ses dehors; ce n'est pas une porte; c'est un portique. « Est-ce la maison d'un particulier? Esl-ce un temple? « le peuple s'y trompe. II est le seigneur dominant de « tout le quartier (1). »

El tous ces personnages gonflés d'écus, de quel air ils traitent les gens moins fortunés, qui n'ont que du mérite.

0 Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les o savants! quelle majesté n'observent-ils pas à l'égard « de ces hommes chétifs que leur mérite n'a ni placés, « ni enrichis, et qui en sont encore à penser et à écrire o judicieusement! Il faut l'avouer, le présent est pour les « riches, et l'avenir pour les vertueux et pour les « habiles (2). »

La Bruyère voit juste ; si l'argent alors a les triomphes du jour, ce sont des triomphes d'un jour ; il ne possède pas encore ce qui fera de lui une force sociale. On n'a point encore idée de l'association qui, en groupant les capitaux dans un but d'utilité générale, assure au bien public le concours des intérêts particuliers. Dans une comédie contemporaine, un bourgeois bourgeoi-

(1) Des Biens de fortune.

(2) Id.

124 La BllUYÈRE.

saut dit avec satisfaction : a Mon argent ! il fait des chemins de fer ! il fait des canaux ! » Ce n'est point certes un cri du cœur ; mais il est bien vrai que l'association a ce mérite d'amener l'égoïsme à servir le bonheur ou, du moins, le bienêtre commun. Quels que soient ses résultats, je n'admets point qu'elle glorifie l'argent; mais enfin je reconnais que tout au moins elle l'excuse.

Ajoutons que, dans nos sociétés modernes, si une grande fortune n'est pas, dans tous les cas, il s'en faut de beaucoup, le signe du mérite et la preuve du travail, toujours est-il que cela arrive -, souvent ? c'est sans doute trop dire ; quelquefois ? peut-être; suffit enfin que cela puisse arriver. 11 n'en allait point ainsi au temps de La Bruyère. Un marchand, un artisan, un travailleur, si bien qu'il pût faire, ne parvenait jamais à être très riche ; il atteignait tout au plus l'aisance. M. Jourdain, qui tenait de son père un excellent fonds de commerce, et qui l'avait fait prospérer, n'a pas un grand train de maison : une bonne à tout faire et deux laquais d'occasion. L'industrie et le commerce étaient encore dans l'enfance ; le

SES IDÉES SUR LE r.orVERN'KME.NT ET LA SOCIÉTÉ. \T6

plus souvent c'était tout juste s'ils nourrissaient leur homme.

Qui donc alors possède ces grandes richesses qui font tant de fracas que La Bruyère leur a consacré un chapitre : Des Biens de fortune ? qui ? Ceux qu'il nomme les manieurs d'argent, c'est-à-dire ceux qui manipulent les deniers publics, les fermiers, traitants, partisans et leur séquelle. — On / sait ce qu'était l'organisation financière de l'ancien régime. L'Etat ne percevait pas directement la plupart des impôts ; moyennant un traité à bail ou à ferme avec des particuliers, qui s'engageaient à lui payer une certaine somme, il leur concédait le droit d'exploiter certains revenus publics, comme la gabelle, les aides, les douanes. — Comme la surveillance et le contrôle présentaient bien des difficultés, ces entrepreneurs sans scrupules demandaient toujours plus, beaucoup plus qu'ils ne devaient verser à l'Etat, et ils s'enrichissaient avec une rapidité et dans des proportions scandaleuses. La concussion devenait une pratique permanente. On se fera une idée de ce qu'était ce pillage, cette volerie effrénée, si l'on se souvient de ce qui put être constaté, lorsque Colbert prit

en main Tadministralion des finances : tels étaient le désordre de la mise en ferme, le discrédit du gouvernement et les exactions des traitants, que la taille, qui, en 1660, était de 57.000.000, rapportait moins au gouvernement qu'en 1620, où elle n'était que de 20.000.000 ; que le revenu était dévoré deux ans à l'avance ; que la dette s'élevait à 450.000.000 livres, et que le trésor, sur 84.000.000 1. d'impôts, n'en recevait que 32. — De loin en loin la clameur publique devenait si forte qu'il fallait bien songer à réprimer ces abus. On instituait alors ce que l'on nommait une Chambre de Justice, c'est-à-dire un tribunal spécial, chargé de faire le compte de ces immoralités, et de prendre des mesures de rigueur pour en prévenir le retour. Il avait beau être héroïque, ce remède resta inefficace. Denis Talon, procureur général près de la Chambre de Justice de 1661, parlait ainsi, dans son réquisitoire : « La modération excessive que l'on a pratiquée (vis-à-vis des traitants) n'a servi qu'à irriter l'avarice et l'avidité de ceux qui s'imaginent qu'il en est des fortunes comme des conquêtes, qu'elles acquièrent non seulement de la

sûreté, voire même du relief, de la noblesse et peut-être de l'innocence, quand elles sont en état de se pouvoir racheter du péril par la grandeur et le partage du butin. » Voilà un beau langage ; Denis Talon fit sans doute aussi quelques exemples éclatants. Mais, l'orage passé, les traitants retrouvèrent toute leur audace et ne furent pas moins fripons.

Ecoutez comment parle Vauban, lorsqu'en 1694 il présenta son projet de capitation : « Les peuples ne seront plus exposés aux mangeries des traitants, à la taille arbitraire, aux aides, aux douanes, aux friponneries des gabelles, et à tant d'autres droits onéreux qui ont donné lieu à des vexations infinies, lesquelles ont mis une infinité de gens à l'hôpital et sur le pavé, et en partie dépeuplé le royaume, le tout pour nourrir des armées de traitants et de sous-traitants, avec leurs commis de toute espèce, sangsues d'Etat dont le nombre serait suffisant pour remplir les galères ; mais, après mille friponneries punissables, ils marchent la tête levée dans Paris, parés des dépouilles de leurs concitoyens, avec autant d'orgueil que s'ils avaient sauvé l'Etat. »

128 LA DRUYÈRE.

Avant Vauban, La Bruyère avait eu le mérite, à l'heure où ces misérables triomphaient, de dire bien haut qu'ils ne devaient leur fortune ni à leur esprit, ni à leur mérite, ni à leur travail :

a II faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et sur- « tout une grande fortune ; ce n'est ni le bon ni le bel « esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat ; « je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que « quelqu'un veuille m'en instruire (i). »

« Il y a des stupides, et j'ose dire des imbéciles, qui « se placent en de beaux postes, et qui savent mourir « dans l'opulence, sans qu'on les doive soupçonner en « nulle manière d'y avoir contribué de leur travail ou de « la moindre industrie ; quelqu'un les a conduits à la tt source d'un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait tt rencontrer; on leur a dit : Voulez-vous de l'eau? Pui- « sez; et ils ont puisé (2). »

Le hasard en effet donne quelquefois ces grandes richesses ; mais plus souvent, presque toujours, le vol.

« Dans toutes les conditions, le pauvre est bien proche « de l'homme de bien, et l'opulent n'est guère éloigné « de la friponnerie. Le savoir-faire et l'habileté ne « mènent pas jusqu'aux grandes richesses (3). »

(1) Dt^s Biens de fortune.

(3) Id.

Et, avec une verve flétrissante, le moraliste montrait l'origine impure de tout cet or dont les financiers se chamarrent :

a Si vous entrez dans les cuisines, où l'on voit réduit a en art et en méthode le secret de flatter votre goût et « de vous faire manger au delà du nécessaire ; si vous a examinez en détail tous les apprêts des viandes qui « doivent composer le festin que l'on vous prépare ; si « vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes « les formes difl'érentes qu'elles prennent avant de de- « venir un mets exquis, et d'arriver à cette propreté et « à cette élégance qui charment vos yeux, vous font « hésiter sur le choix et prendre le parti d'essayer de « tout ; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une

« table bien servie, quelles saletés! Quel dégoût!

« De même, n'approfondissez pas la fortune des para tisans(l). »

Peut-être oublierait-on que cette fortune a été mal acquise, si ceux qui la détiennent en faisaient un bon usage ; on pardonnerait à ces corsaires si, leurs prises une fois faites, ils montraient quelque humanité, quelque pitié pour les humbles et les pauvres. Mais la source de ces richesses est si vaseuse, que jamais la vase ne saurait tomber au fond et que nulle vertu ne peut monter à

(i) Des Biens de fortune.

i30 LA BRUYÈRE.

la surface. La fortune semble se venger de ceux qui l'ont violemment conquise ; elle les violente à son tour ; elle pèse de tout son poids sur leur âme et ne leur permet pas de changer de mœurs :

a II y a une dureté de complexion ; il y en a une autre « de condition et d'état. L'on tire de celle-ci, comme de « la première, de quoi s'endurcir sur la misère des au- « très, dirai-je même, de quoi ne pas plaindre les mal- « heurs de sa famille : un bon financier ne pleure ni ses « amis, ni sa femme, ni ses enfants. »

« Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, « éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes « le sont de la gloire et de la vertu, capables d'une seule a volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre, « curieuses et avides du denier-dix, uniquement occu- « pées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le « rabais ou sur le décri des monnaies, enfoncées et a comme abîmées dans les contrats, les titres et les par- « chemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, « ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes; a ils ont de l'argent (I). »

Il se peut que quelques-uns de ces hommes arrivent parfois, comme Sosie ^ à forcer la considération ou du moins ce qui en est l'apparence :

a Sosie, de la livrée, a passé par une petite recette à (1) Des Biens de fortune.

« une sous-ferme ; et par les concussions, la violence et « l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur a les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade. « Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que « d'être homme de bien : une place de marguillier a fait « ce prodige (1). »

Mais le respect véritable, sans lequel on ne peut exercer une influence sociale, les financiers y prétendraient en vain. On sait que l'argent qu'ils ont gagné est souillé ; on sait qu'il ne sert jamais qu'à leurs fastueux caprices, et non à des œuvres utiles ; on sait encore qu'en général ces fortunes, nées d'hier, doivent périr demain :

« Si l'on partage la vie des P. T. S. (partisans) en « deux portions égales, la première, vive et agissante, 1 est tout occupée à vouloir affliger le peuple ; et la a seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner « les uns les autres (2). »

Il faut donc le répéter, l'argent n'est point alors une force sociale ; tout au contraire, c'est un dissolvant. Par la corruption qu'il exerce, il hâte la ruine des anciennes classes ; mais il reste impuissant à remplacer ce qu'il détruit.

(1) Des Biens de fortune.

(2) Id.

Témoin clairvoyant de la dissolution de la société où il vit, sinon prophète de sa disparition, La Bruyère a-t-il entrevu quelques traits du régime qui devait lui succéder ? On se hasarderait beaucoup en l'affirmant. D'où en effet eûtil pu attendre ou prévoir un renouvellement ?

Sans doute, quelques hommes du Tiers-Etat se sont poussés ou élevés jusqu'aux premières charges ; mais, outre qu'ils font exception, on ne doit pas oublier qu'ils mettent leurs lumières au service, non delà nation, mais de la royauté; ils n'ont, à coup sûr, aucun avenir dans l'esprit. Quant à la bourgeoisie, grande ou petite, elle est tombée, depuis ses excès de la Fronde, dans une sorte d'atonie. Un bourgeois à cette époque regarde d'un œil d'envie les privilégiés ; n'allez pas croire qu'il songe à détruire leurs privilèges ; ce qu'il veut, c'est y avoir part lui-même. De là cette fureur d'anoblissements, de réhabilitations, comme on disait : belle matière pour les railleries de La Bruyère. Au reste, médiocrement instruits, ces bourgeois, dès qu'ils ont atteint l'aisance, se laissent volontiers aller à une vie facile, sans soucis, sans pensées ; presque tous vivent dans

les villes, et la badauderie suflit à défrayer leurs besoins d'activité :

« Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir ; il « a ses heures de toilette comme une femme ; il va tous tt les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuil- « lants ou aux Minimes : il est homme d'un bon coma merce, et l'on compte sur lui au quartier de *** pour « un tiers ou pour un cinquième à l'ombre ou au reversi ; « là il tient le fauteuil quatre heures de suite chez « Aricie, où il risque chaque soir cinq pistoles d'or. Il « lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure <^ galant : il a lu Bergerac, Desmarets, Lesclache, les « historiettes de Barbin et quelques recueils de poésies. « Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au « Cours, et il est d'une ponctualité religieuse sur les o visites. Il fera demain ce qu'il fait aujourd'hui et ce « qu'il fit hier; il meurt ainsi après avoir vécu (1). »

Reste le peuple. — Qu'est le peuple à cette heure ? où est-il ? à quelle prodigieuse distance de ceux qui gouvernent, de ceux qui pensent, de ceux qui vivent ! — Dans les campagnes, a l'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles : répandus par la campagne, noirs, livides, ettout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâ-

fl) De la Ville.

trelé invincible. » Dans les villes, « il y a des créatures de Dieu, qu'on appelle des hommes, qui ont une âme qui est esprit, dont toute la vie est occupée, et toute l'attention est réunie à scier du marbre (1). » Courbé ainsi sous le poids du travail. « le peuple n'a point d'esprit ». Asservi au labeur quotidien, toute servitude, près de celle-là, lui paraît supportable et même légère.

€ Les grands se plaisent dans l'excès, et les petits ai-

« ment la modération; ceux-là ont le goût de dominer

« et de commander, et ceux-ci sentent du plaisir et

« même de la vanité à les servir et à leur obéir : les

« grands sont entourés, salués, respectés ; les petits en-

« tourent, saluent, se prosternent, et tous sont con-

« tents (2). »

Quelle apparence que cette masse inerte puisse receler l'avenir ? — Et cependant, tandis que, a sous l'écorce de la politesse », les hautes classes cachent « une sève maligne et corrompue », le peuple, lui, « a un bon fond ». — La Bruyère n'a point dit, mais peut-être a-t-il pensé que le peuple serait l'instrument du progrès qu'il croyait possible :

(1) Des Jugements.

(2) Des Grands.

SES IDÉES SUR LE GOUVERNEMENT ET LA SOCIÉTÉ. 1 3o

« Si le monde dure seulement cent millions d'années,

« il est encore dans toute sa fraîcheur, et ne fait presque

« que commencer; nous-mêmes nous louchons aux pre-

« miers hommes et aux patriarches ; et qui pourra ne

« pas nous confondre avec eux dans des siècles si recu-

« lés? Mais si Ton juge par le passé de l'avenir, quelles

« choses nouvelles nous sont inconnues dans les arts,

a dans les sciences, dans la nature, et j'ose dire dans

a l'histoire ! quelles découvertes ne fera-t-on point !

a quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver

a sur la surface de la terre, dans les Etats et dans les

« empires! Quelle ignorance est la nôtre et quelle légère

* expérience que celle de six ou sept mille ans (1)1 »

Ainsi, tandis que les puissants du jour sont pleins d'une sécurité aveugle et se persuadent que l'ordre social établi est immuable et indestructible, La Bruyère a vu tout ce que cet imposant édifice avait de ruineux. Mais quand il pressent la destruction de l'ancien régime, elle ne lui apparaît point comme un cataclysme définitif. En vain d'un regard perçant discerne-t-il les faiblesses de l'humanité ; il pense qu'elle est capable de se transformer et de s'améliorer. Certes nous ne voulons point dire qu'il ait conçu et formulé la loi du progrès ; mais le progrès fut

(1) Des Jugements.

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pour lui une espérance. Si l'on songe au temps où il vécut, cela ne suffit-il pas à prouver que son esprit eut autant de largeur et de générosité que de pénétration ?

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