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CHAPITRE m

l/OBSERVATEUR ET LE SATIRIQUE.

En philosophie, en morale, La Bruyère, on l'a vu, n'a point une doctrine qui lui appartienne en propre ; il s'est contenté de faire siennes les idées des plus nobles spiritualistes par la méditation, par l'étude, par la conviction avec laquelle il les embrasse, par le beau et ferme langage dont il les revêt. — Aux questions sociales et politiques il touche avec réserve ; il ne songe pas à les creuser, mais, comme il dit, les ce entame » seulement. Aussi, son chapitre des Esprits forts a beau être éloquent et ému, ses remarques sur l'ancien régime ont beau nous paraître neuves et hardies, ce n'est point là qu'il faut chercher sa supériorité. S'il a une place dans le groupe de nos grands écrivains classiques, il la doit à d'autres mérites, à ses excellentes qualités d'observateur. C'est par l'observation qu'il est supérieur : observation curieuse, diligente, attentive, mesurée, et que

soutient et relève une constante préoccupation d'utilité morale. Sans doute, on ne saurait dire qu'il ait été, de son temps, l'unique observateur; mais on peut affirmer qu'il fut vraiment un observateur unique.

Il eut lui-même une conscience très claire de ce qui faisait la nouveauté de son œuvre. Avant lui, un très grand esprit, Pascal, et un très bel esprit, La Rochefoucauld, avaient écrit sur les mœurs. Dans son Discours sur Tliéophraste , La Bruyère caractérise les ouvrages de ses deux illustres devanciers :

« L'un (dit-il en parlant des Pensées de Pascal), par « rengagement de son auteur, fait servir la métaphy- « sique à la religion, fait connaître l'âme, ses passions, « ses vices; traite les grands et les sérieux motifs pour « conduire à la vertu et veut rendre l'homme chrétien. « L'autre (les Maximes de La Rochefoucauld), qui est la a production d'un esprit instruit par le commerce du « monde, et dont la délicatesse était égale à la pénétraa tion, observant que l'amour-propre est dans l'homme a la cause de tous ses faibles, l'attaque sans relâche « quelque part où il le trouve ; et cette unique pensée, a comme multipliée en mille manières différentes, a « toujours, par le choix des mots et par la variété de « l'expression, la grâce de la nouveauté (i). »

(1) Discours sur Tliéophraste.

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Et, craignant que quelques-uns, « faute d'attention ou par un esprit de critique », n'aillent croire qu'il a imité t:es maîtres, La Bruyère nous dit aussitôt ce qu'il a voulu faire :

« L'on ne suit aucune de ces routes dans l'ouvrage a qui est joint à la traduction des Caractères (de Théo- Œ phraste) : il est tout différent des deux autres que je « viens de toucher ; moins sublime que le premier et a moins délicat que le second, il ne tend qu'à rendre « l'homme raisonnable, mais par des voies simples et <c communes, et en l'examinant indifféremment, sans « beaucoup de méthode, et selon que les divers chatt pitres y conduisent, par les âges, les sexes et les con- € ditions, et par les vices, les faibles et le ridicule qui y u sont attachés (1). »

Rendre les hommes raisonnables, voilà le but; les examiner et les peindre, voilà le moyen. Certes, Pascal et La Rochefoucauld, eux aussi, avaient examiné les hommes ; mais ils n'ont considéré les observations particulières auxquelles ils s'étaient livrés que comme une préparation nécessaire aux généralisations où ils voulaient atteindre ; et de cette préparation ils ne voulurent rien laisser paraître. La Bruyère, au contraire,

[l) Discours sur Théophraste.

pensa que le temps des généralisations était passé; il ne crut ni utile, ni possible de refaire, après les grands moralistes qui l'avaient précédé, l'analyse de l'ame humaine abstraite et universelle ; au lieu de s'appliquer à montrer en quoi tous les hommes se ressemblent, il s'eflorça de saisir tout ce par quoi ils diffèrent ; au lieu de rejeter dans l'ombre ses remarques particulières, il ne négligea rien pour mettre chacune d'elles dans son meilleur jour. Persuadé qu'en morale l'observation, lorsqu'elle est rendue avec exactitude et finesse, peut avoir au moins autant d'efficacité que les théories, il jugea en outre qu'elle présentait plus d'attrait ; le succès de son livre prouva qu'il ne s'était pas trompé.

Pour réussir dans le dessein qu'il avait formé, il se trouvait d'ailleurs — et il le savait bien — dans les conditions les plus favorables. A cette époque, peu d'hommes furent mieux placés que lui pour voir le spectacle de la comédie humaine et pour le regarder à loisir, "-^lière, qui avait embrassé tout le champ de l'observa »c n, mourut avant d'avoir rempli son programme ; et il faut songer en outre que, même si le temps ne lui eût

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pas manqué, il eût été gêné par les réserves imposées à l'art dramatique etpar les limites mêmes de cet art. Quelques écrivains avaient montré dans leurs peintures de remarquables qualités de précision et de justesse ; mais ils s'étaient bornés à étudier un milieu spécial et restreint. Furetière, par exemple, dans son Roman Bourgeois, nous fait connaître avec une vivacité plaisante les allures, les habitudes, les prétentions bourgeoises, le langage familier des bourgeois, Taspect de leurs réunions, l'intérieur de leurs demeures, les mœurs de leurs ménages ; mais ne lui demandez point de quitter les environs delaplace Maubert etdu Palaisdejustice: au delà ce ne sont plus pour lui, comme disaient les anciens géographes, que terres inconnues.

La Bruyère au contraire put pousser des reconnaissances dans toutes les directions. Sans doute, nous savons peu de chose de sa vie ; ce que nous en savons suffît pourtant à nous montrer qu'il approcha d'assez près toutes les classes de la société pour les pouvoir connaître. Elevé dans une f' m* . bourgeoise qui, à défaut de fortune, avait de l'ancienneté, de la considération et presque de la célébrité ; reçu avocat, ayant

peut-être plaidé, allié à la famille du président deNoviondont son frère avait épousé une fille naturelle; neveu d'un homme de finance, d'un secrétaire du roi, lui-même trésorier de France, ami du surintendant Phelippeaux, tout ce qui composait ce qu'on nommait alors la ville ^ commerçants, rentiers, avocats, magistrats, manieurs d'argent, était à portée de ses regards. Le clergé d'ordinaire tient les profanes à distance et, avec lui, les curieux ont malaisément leur compte ; mais, outre que La Bruyère avait un frère clerc du diocèse de Paris et une sœur pensionnaire au couvent des Bénédictines, à Conflans, n'était-il pas admis dans l'intimité du grand évêque qui, alors, personnifiait glorieusement l'Eglise de France ? Ne le voyait-on pas aux côtés de Bossuet, à Chantilly, dans cette allée des philosophes^ qui entendit tant de discussions ou de controverses éloquentes ? Et, lorsque Bossuet allait prendre quelque repos dans sa maison de campagne de Germigny, n'y trouvait-on pas La Bruyère avec l'abbé Fleury et Fénelon ? Dans le monde des lettres, il rencontrait bon accueil près de Boileau et de Racine ; à vrai dire, leur commerce eût pu

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ne point profiter à ses études ; car il arrive que les hommes de génie ne portent pas les marques du métier; mais il connut aussi des lettrés plus humbles, de simples gens de lettres, comme Ménage, Santeul, Pellisson, laLoubère ; il connut trop, à son gré, les Benserade et les Fontenelle. — Domestique des Condé, il eut sous les yeux tout le jeu et le manège des grands et des hommes de cour. — Vécut-il à la campagne, parmi les paysans ? On ne sait ; mais tout engage à le croire. A la façon dont il décrit leur misère, on sent qu'il en fut témoin ; on sent qu'il aime la campagne et qu'il n'en parle pas par ouï dire, à la façon dont il se moque de ces citadins niais qui croient que tout finit aux portes de leur ville:

« On s'élève à la ville dans une indifférence grossière « des choses rurales et champêtres; on distingue à peine « la plante qui porte le chanvre d'avec celle qui produit a le lin, et le blé froment d'avec les seigles, et l'un et « l'autre d'avec le méteil : on se contente de se nourrir et « des'habiller. Ne parlezàun grand nombre de bourgeois, a ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de « regains, si vous voulez être entendu ; ces termes pour

« eux ne sont pas français ils ignorent la nature,

« ses commencements, ses progrès, ses dons et seslar-

144 LA BRUYÈRR.

« gesses. Leur ignorance souvent est volontaire, et fontt dée sur l'estime qu'ils ont pour leur profession et pour « leurs talents. Il n'y a si vil praticien qui, au fond de « son étude sombre et enfumée, et l'esprit occupé d'une « plus noire chicane, ne se préfère au laboureur qui « jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos, « et qui fait de riches moissons (1). »

Placé à souhait pour bien voir tant d'objets divers, rien n'en vint distraire son attention. Point de métier absorbant ; point de grosse fortune à administrer ; point de souci de l'argent à gagner pour vivre ; point de famille à élever ; point de passion impérieuse et exigeante. Sauf pendant les deux laborieuses années oii il fut précepteur du duc de Bourbon, La Bruyère a joui pleinement de «l'oisiveté du sage ». Célibataire, avec des goûts modestes, le lendemain ne l'inquiéta jamais ; et, s'il est vrai, comme le font croire certains passages du chapitre du Cœur et le charmant portrait d'Arthénice, qu'il ne s'est pas toujours défendu contre l'amour, au moins semble-t-il qu'il en ait été plus ému que troublé. Grâce à cette indépendance des besoins et des intérêts vulgaires, qui lui permit de se mêlera

(1) De la Ville.

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tout sans être obligé de se mêler de rien ou de s'engager vis-à-vis de personne, l'observation put être la grande affaire, l'unique occupation de sa vie; et il jugea qu'elle pouvait lui suffire. Rien ne lui paraît plus ridicule que l'opinion de certaines gens, qui s'imaginent qu'il perd son temps :

« A quoi vous divertissez -vous ? à quoi passez-vous le « temps ? vous demandent les sots et les gens d'esprit. « Si je réplique que c'est à ouvrir les yeux et à voir, « à prêter l'oreille et à entendre..., ce n'est rien « dire (1) . »

Il sait bien, lui, qu'il y a beaucoup à voir, beaucoup à écouter, beaucoup à apprendre ; et il ne veut rien négliger.

« L'étude de la sagesse a moins d'étendue que celle « que l'on ferait des sots et des impertinents. Celui qui « n'a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne

« connaît pas l'homme, ou ne le connaît qu'à demi

« Celui, au contraire, qui se jette dans le peuple ou dans « la province, y fait bientôt, s'il a des yeux, d'étranges « découvertes, y voit ues choses qui lui sont nouvelles, « dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le « moindre soupçon; il avance, par des expériences con- « tinuelles, dans la connaissance de l'humanité (2). »

(1) Des Jugements.

(2) De l'Homme.

Par l'étendue qu'il donna à ses éludes morales, par la singulière liberlé d'esprit qu'il y apporta, La Bruyère mérite vraiment qu'on lui applique ce que Sainte-Beuve, avec un peu trop de complaisance peut-être, a dit de M. Joubert : « Il fut en son temps le type le plus délicat et le plus original de cette classe d'honnêtes gens, commç l'ancienne société seule en produisait, spectateurs, écouteurs, sans ambition, sans envie, curieux, vacants, attentifs, désintéressés et prenantinlérct à tout. »

Oui, il prenait intérêt à tout ; et, avant que la réputation ne fût venue, c'était comme une première récompense de son travail ; car, autant qu'une occupation, l'observation fut pour lui un plaisir. 11 était curieux avec délices, d'une curiosité toujours en éveil et d'une espèce assez rare à celle époque, parce qu'elle n'était point dédaigneuse et ne se souciait pas uniquement d'envisager les objets par leurs aspects les plus nobles et la vie humaine par ses côtés les plus généraux. Il a peint, dans son chapitre de la Ville, un badaud parisien :

« C'est, dit-il, son visage que Ton voit aux almanachs

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« représenter le peuple ou rassistance... Chanlhey sait a les marches, Jacquier les vivres, du Metz l'artillerie ; a celui-ci voit, il a vieilli sous le harnais en voyant, il est « spectateur de profession ; il ne fait rien de ce qu'un « homme doit faire, il ne sait rien de ce qu'il doit savoir ; « mais il a vu tout ce qu'on peut voir, et il n'aura point « regret de mourir. »

La raillerie est piquante ; elle ne va sans quelque sympathie ; et La Bruyère eût loué volontiers notre homme, s'il ne se fût pas contenté de voir, et eût songé à regarder. Lui-même n'avait-il pas les allures d'un badaud .^ Ses ennemis ne manquaient pas de le remarquer pour lui en faire un reproche, et Vigneul-Marville écrivait avec une mine effarouchée : « Il tant avouer que M. de La Bruyère a été longtemps à étudier, sur les bancs 'du Luxembourg et des Tuileries, la cour et la ville. » Mais ces traits, qui auraient voulu être malicieux, ne le troublaient pas. Rien de commun entre lui et cet Arsène.

€ Qui, du plus haut de son esprit, contemple les « hommes, et, dans l'éloignement d'où il les voit, est (' comme effrayé de leur petitesse (1). »

La Bruyère ne se guindé pas si haut ; il aime

[\) Des Ouvrages de l'esprit.

148 LA BRUYfeRË.

mieux se mettre à portée de ses modèles ; loin que le détail des mœurs lui échappe pour avoir pris un point de vue trop élevé, il se complaît au contraire à les considérer de fort près et par le menu. Et le plaisir qu'il y goûte, il compte le faire partager à ceux qui le liront; nous aimons fort, remarque-t-il, à voir, dans les histoires et dans les relations des voyageurs, des tableaux des coutumes des anciens et des peuples étrangers:

« Ils (ces ouvrages) racontent une religion, une police, « une manière de'se nourrir, de s'habiller, de bâtir et de (f faire la guerre, qu'on ne savait point, des mœurs que « Ton ignorait : celles qui approchent des nôtres nous « touchent, celles qui s'en éloignent nous étonnent; « mais toutes nous amusent, moins rebutés par la bar- « barie des manières et des coutumes de peuples si éloi- « gnés qu'instruits et même réjouis par leur nou- « veauté (1). »

Pourquoi ne prendrions-nous pas un égal plaisir ou tout au moins un plaisir du même genre à la peinture des usages de notre temps et de notre pays ? Ils ne nous seraient peut-être guère moins nouveaux ; car le plus souvent nous les suivons

(1) Discours sur Théophraste.

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sans y prendre garde et ressemblons à ce naïf que les maisons empêchaient de voir la ville.

La Bruyère jette donc des regards amusés sur tout ce qui l'entoure ; et, contre l'habitude de ce temps, il ne considère pas seulement les acteurs, mais aussi le décor où ils s'agitent. On trouve chez lui deux ou trois descriptions de localités ou d'intérieurs ; et c'est quelque chose de très nouveau dans la haute littérature de ce temps. Voyez d'abord ce croquis d'une petite ville aperçue dans quelque voyage : n'est-ii pas d'un trait net et luisant et d'un relief inoubliable ?

« J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une « hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte ; « une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une « belle prairie. Elle a une forêt épaisse qui la couvre « des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un tt jour si favorable que je compte ses tours et ses clo- «t chers. Elle me paraît peinte sur le penchant de la col- « line (i). »

Et cette description du parc de Chantilly :

« Voyez, Lucile, ce morceau de terre plus propre et « plus orné que les autres terres qui lui sont contiguës :

(1) De la Société et de la Conversation.

« ici, ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et « d'eaux jaillissantes ; là, des allées en palissade qui a n'ont pas de fin et qui vouscouvrent des vents du nord ; a d'un côté, c'est un bois épais qui défend de tous les « soleils, et d'un autre un beau point de vue ; plus bas, « une Yvette ou un Lignon, qui coulait obscurément « entre les saules et les peupliers, est devenu un canal « qui est revêtu ; ailleurs de longues et fraîches ave- « nues se perdent dans la campagne et annoncent la tt maison qui est entourée d'eau (1). »

Je sais bien qu'on a vite fait le compte de passages de ce genre : aussi faut-il dire que des descriptions fréquentes seraient déplacées dans un ouvrage sur les mœurs. Mais, à côté de ces morceaux, une foule de traits épars prouvent que La Bruyère voyait l'homme dans son cadre. N'est-ce pas lui d'ailleurs qui a dit : « Il mé semble que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments » (2) ?

Sa curiosité ne s'en tient pas au spectacle de la rue et ne s'arrête pas au seuil des portes : elle pénètre dans l'intérieur des ménages. Nous voici dans une maison de bons bourgeois du commencement du XVII* siècle :

(4) Des Esprits forts. (2) Du Cœur.

L onSKFWATIîUR ET LE SATIRIQUE. 151

« On ne les voyait point s'éclairer avec des bougies, a et se chaufFer à un petit feu ; la cire était pour laulel « et pour le Louvre. Ils ne sortaient point d'un mauvais « dîner pour monter dans leur carrosse : ils se persua- « daient que Thomme avait des jambes pour marcher,

(c et ils marchaient L'étain dans ce temps brillait

« sur les tables et sur les bufïets. comme le fer et le a cuivre dans les foyers ; l'argent et l'or étaient dans les « coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes ; « on mettait celles-ci jusqu'à la cuisine. Les beaux noms a de gouverneurs et de gouvernantes n'étaient pas in- « connus à nos pères ; ils savaient à qui l'on confiait les « enfants des rois et des plus grands princes; mais ils (( partageaient le service de leurs domestiques avec leurs '( enfants, contents de veiller eux-mêmes à leur éduca- « tion (1). »

Dans ses promenades, La Bruyère se retourne, s'il croise un beau carrosse avec « plusieurs rangs de clous parfaitement dorés... », avec oc de doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement », et, quand il rencontre un prélat en grand costume, il s'arrête et ne peut se tenir de nous le peindre :

« Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un « long manteau de soie ou de drap de Hollande, une « ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier

(1) De la Ville.

« de maroquin, la culotte de même, d'un beau grain, un a collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et « le teint vermeil (1)... »

N'est-ce pas un modèle tout prêt pour Hyacinthe Rigaud ?

Il notait aussi avec vivacité et fidélité les caprices et même les bizarreries de la mode. On lit dans son livre cette réflexion :

a Nos pères nous ont transmis avec la connaissance a de leurs personnes celles de leurs habits, de leurs coif- 'c fures, de leurs armes et des autres ornements qu'ils c ont aimés pendant leur vie : nous ne saurions bien re- « connaître cette sorte de bienfait qu'en traitant de a même nos descendants (2). »

Il se peut qu'il ait eu ce souci des curiosités de l'avenir, quand il remarquait les modes de son temps ; mais surtout, je crois, ces tableaux mobiles plaisaient à son goût de spectateur toujours en éveil par leur mobilité même. Il est certain en tout cas qu'il met bien de la complaisance à nous peindre les particularités du costume, des habitudes, du langage de ses con-

(i) Du Mérite personnel.

(2) De la Mode.

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temporains. C'est ainsi qu'il nous représente les belles dames d'alors, qui, avec leurs hauts talons leurs immenses cornettes, « semblaient avoir la et tète au milieu du corps ».

« II faut juger des femmes depuis la chaussure jusce qu"à la coiffure exclusivement, à peu près comme ou « mesure le poisson entre queue et tète (1). »

Les artifices de leur toilette n'ont pas de secrets pour lui et il n'hésite pas à les dévoiler ; il sait qu'elles se mettent de « la céruse sur le visage... avec de fausses dents en la bouche et des boules de cire dans les mâchoires. » Les engouements du bel air ont beau n'être qu'éphémères ; il ne les laisse pas échapper. Nous assistons avec lui aux promenades ennuyées de ces mondains qui se rendent au Cours ou aux Tuileries, non pour s'y distraire, mais parce qu'il est convenu qu'on y doit figurer :

a L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un a rendez-vous public, mais fort exact, tous les soirs au a Cours ou aux Tuileries, pour se regarder au visage et « se désapprouver les uns les autres (:2) . »

(l) Des Femmes.

(2' De la Ville.

154 LA r.RUYÈRE.

Ce qui ne l'amuse pas moins, ce sont les rapides apparitions de ces mots aventuriers, comme il dit, aujourd'hui fort en vogue, dépréciés demain, et qu'il se garde bien de laisser disparaître avant de les avoir saisis et fixés au passage. Dans sa prose, pour la première fois, figure le mot strapontin ; c'est par lui que nous savons que les boutiquiers du temps, honteux de leur boutique, l'appellent avec pompe un magasin. Chez lui nous voyons paraître ces hommes dont les femmes font leur coqueluche, et ces buveurs émérites qui soufflent et jettent en sable'. Les gens gourmés trouvaient même que La Bruyère ne s'interdisait pas assez ces singularités ; et Monchesnay, un ami de Boileau, prétend, à notre étonnement, que le vieux poète relevait jusque dans la harangue académique de La Bruyère des termes qui, à son gré, étaient moins dignes de l'éloquence de Démosthène que du jargon du Pont-Neuf.

Assurément ni Pascal, ni La Rochefoucauld, n'auraient jamais songé à donner un moment d'attention aux gens à manies. Dans les Caractères^ au chapitre de la Mode., nous avons une longue

l'observateur et le satirique. 155

galerie de ces originaux ; el manifestement La Bruyère s'est fort diverti à étudier les modèles de ces tableaux de genre ; car il les a peints d'une couleur vive et comme égayée. Arrêtons-nous devant quelques-unes de ces figures :

« Tel autre fait la satire de ces gens- qui s'engagent « par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, f» qui ne font ni mémoires, ni relations, qui ne portent « point de tablettes, qui vont pour voir, et qui ne voient « pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu ; qui désirent <( seulement de connaître de nouvelles tours ou de nou- '< veaux clochers, et de passer des rivières qu'on n'ap- « pelle ni la Seine, ni la Loire; qui sortent de leur « patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui « veulent, un jour, être revenus de loin. Et ce satirique « parle juste, et se fait écouter.

» Mais, quand il ajoute que les livres en apprennent « plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par a ses discours qu'il a une bibliothèque, je souhaite de la « voir ; je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans « une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse <( d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous « couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me « ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de filets <i d'or et de la bonne édition, me nommer les meilleurs, <( l'un après l'autre, dire que sa galerie est remplie, à « quelques endroits près, qui sont peints de manière « qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des « tablettes, et que l'œil s'y trompe; ajouter qu'il ne lit « jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il

« y viendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa '« complaisance, et ne veux non plus que lui visiter sa a tannerie, qu'il appelle bibliothèque.

« Diphile commence par un oiseau et finit par mille ; a sa maison n'en est pas égayée, mais empestée ; la cour, « la salle, Tescalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, « tout est volière ; ce n'est plus un ramage, c'est un va- « carme ; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus « grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu ; a on ne s'entend non plus parler les uns les autres que « dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le « compliment d'entrée, que les petits chiens aient aboyé. « Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, « c'est une alFaire laborieuse et à laquelle, à peine, il peut 'X. suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et a qui ne reviennent plus, à verser du yrain et à nettoyer « des ordures ; il donne pension à un homme qui n'a point « d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et « de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce qu'il dé- « pense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants (t sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le a soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du a moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce « petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne « cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son som- « meil; lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, « il perche, il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve.

« Le fleuriste a un jardin dans un faubourg ; il y court « au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous f( le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tu- « lipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, « il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près,

l'observateur et le satirique. 157

a il ne l'a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de a joie ; il la quitte pour VOrientale; de là il va à la Veuve; « il passe au Drap d'or; de celle-ci à V Agathe; d'où il « revient enfin à la SolUaire, où il se fixe, où il se lasse, « où il s'assied, où il oublie de dîner : aussi est-elle « nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un « beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l'ad- « mire; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'ada mire point : il ne va pas plus loin que l'oignon de sa « tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il <t donnera pour rien, quand les tulipes seront négligées t et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisona nable qui a une âme, qui a un culte et une religion, (c revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de « sa journée : il avu des tulipes (1). »

D'esprit trop sérieux et de goût trop fin pour happer tous les bruits au passage, comme fait uu nouvelliste, le fait-divers ne paraît pourtant pas négligeable à cet observateur passionnément curieux. Quoi de plus insupportable que les bavards? N'importe : il ne leur ferme pas l'oreille :

« Il faut, dit-il, laisser parler cet inconnu que le « hasard a placé auprès de vous dans une voiture « publique, à une fête, ou à un spectacle ; et il ne vous « coûtera bientôt, pour le connaître, que de l'avoir « écouté : vous saurez son nom, sa demeure, son pajs,

(1) De la Mode.

a rétat de son bien, son emploi, celui de son père, la « lamille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, « les armes de sa maison ; vous comprendrez qu'il est « noble, qu'il a un château, de beaux meubles, des « valets et un carrosse (1). »

Voilà bien du verbiage ; mais que sait-on ? il y a parfois dans ce verbiage des traits à retenir, un fait, une anecdote caractéristique. L'histoire d'Eînire n'est-elle point un fait-divers ? et La Bruyère ne nous dit-il pas que son caractère de Ménalque est surtout un « recueil de faits de distractions » ? N'avait-il pas appris par le monde que M. Robert de Châtillon, fils d'un procureur du roi au Châtelet de Paris, avait eu la mésaventure qu'il prête à son Arrias et qu'il conte si plaisamment ?

c Arrias a tout lu, a tout vu; il veut le persuader ainsi: « c'est un homme universel, et il se donne pour tel ; il « aime mieux mentir que de se taire ou de paraître igno- <t rer quelque chose. On parle à la table d'un grand, d'une « cour du Nord; il prend la parole, et l'ôte à ceux qui oc allaient dire ce qu'ils en savent; il s'oriente dans cette « région lointaine comme s'il en était originaire; il disa court des mœurs de cette cour, des femmes du pays, it de ses lois et de ses coutumes ; il récite des histo- « riettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et

(1) De la Société et de la Convermtion.

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a il en rit le premier jusqu'à éclater. Quelqu'un se ha- « sarde de le contredire, et lui prouve nettement qu'il « dit des choses qui ne sont pas vraies ; Arrias ne se « trouble point, prend feu au contraire contre l'inter- « rupteur. ♦ Je n'avance, lui dit-il, je ne raconte rien « que je ne sache d'original ; je l'ai appris de Sethon, « ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Pa- « ris depuis quelques jours, que je connais familière- « ment, que j'ai fort interrogé et qui ne m'a caché au- « cune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration a avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, « lorsque l'un des conviés lui dit : « C'est Sethon à qui « vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambas- (i sade (1). »

Et ce n'est pas le seul conte de ce genre qu'on puisse relever dans les Caractères ; on sent bien que La Bruyère devait avoir son recueil d'anecdotes ; fort éloigné de penser comme ces spéculatifs hautains qui disent : « Il n'y a rien de bête comme un fait. » Peu de gens, à vrai dire, savent comme lui la manière de s'en servir.

Cette curiosité, si animée et si ouverte, ce don de s'intéresser à tout, rien de plus précieux sans doute pour un observateur ; mais elle a ses dangers et doit être surveillée. Elle va vite aux

(1) De la Sociélé et de la Conversation.

excès, si on ne la tient en bride, et peut ne plus connaître ni choix, ni mesure. On a vu de nos jours où elle mène ceux qui renoncent à la contenir et à la diriger ; nous savons comment ils se persuadent qu'il n'est rien qu'on ne doive observer et décrire, comment, par une pente rapide, ils en viennent à s'attacher de préférence à ce qui est le plus insipide ou même le plus répugnant. La Bruyère fut préservé de cette erreur par sa haute culture classique et son goût très délicat. Sans doute ily a dans son livre quelques peintures un peu crues ; il en est même qu'il eût peut-être pu supprimer sans dommage ; pour notre part, nous ne regretterions que modérément la description de la goinfrerie de Gnatlion. Mais ces pages sont rares, et La Bruyère, détestant ce qui est grossier, a dit nettement que la trivialité n'avait pas sa place dans une œuvre d'art:

« Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne « soient point mauvaises ; il faut encore qu'elles soient « décentes etinstructives.il peut y avoir un ridicule si oc bas et si grossier, ou même si fade et si indiffèrent, « qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni « possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan t ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il

l'observateur et le satirique. ici

« n'entre qu'à peine dans le vrai comi(iue : comment « pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la « comédie? Ces caractères, dit-on, sont naturels : ainsi, a par cette règle, on occupera bientôt toutramphithéâtre « d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde a robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit; y a-t-il « rien de plus naturel? C'est le propre d'un efféminé de « se lever tard, de passer une partie du jour à sa toiff lette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se « mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire « réponse : mettez ce rôle sur la scène, plus longtemps « vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera « naturel et conforme à son original; mais plus aussi il (c sera froid et insipide (1). »

La lecture des Caractères prouve que le moraliste ne s'accorda pas plus à lui-même qu'au poète comique le droit de tracer des peintures grossières ; en revanche, il ne s'interdisait pas (et il avait raison) de signaler des travers légers, comme celui du petit-maître ; car, ce qui ne peut fournir la matière d'un rôle, ne déplaît point dans un portrait de vingt lignes :

a Iphis voit à l'église un soulier d'une nouvelle mode ; i< il regarde le sien, et en rougit ; il ne se croit plus habillé. « 11 était venu àla messe pour s'y montrer, et il se cache :

(i) Des Ouvrages de l'esprit.

162 LA BRL'YÈRE.

« le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste < du jour. Il a la main douce, et il l'entretient avec une « pâte de senteur. Il a soin de rire pour montrer ses dents : '< il fait la petite bouche, et il n'y a guère de moments où « il ne veuille sourire. Il regarde ses jambes, ilse voit au « miroir; Ton ne peut être pluscontentde personne qu'il « l'est de lui-même. Il s'est acquis une voix claire et déli- « cate, et heureusement il parle gras. Il a un mouvement « de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, « dont il n'oublie pas de s'embellir. Il a une démarche '( molle, et le plus joli maintien qu'il est capable de se « procurer. Il met du rouge, mais rarement, il n'en fait « pas habitude : il est vrai aussi qu'il porte des chausses « et un chapeau, et qu'il n'a ni boucles d'oreilles, ni « collier de perles ; aussi ne Tai-je pas mis dans le cha- « pitre des femmes (1) ».

Toutefois, ici encore, le danger est tout proche ; à étudier le détail des mœurs, on tombe aisément dans la minutie ; à recueillir les faits et les anecdoctes, on risque de bavarder comme un gazetier. Et c'est si bien un péril que la Bruyère ne s'en est pas toujours gardé. Certes, il ne permettra pas qu'on le puisse jamais confondre avec un nouvelliste ; tant il a de dédain pour cette engeance! Mais il est bien vrai que certaines de ses observations sont un peu menues, et qu'il est

(1 1 De la Mode.

L OBSERVATEUR EV Lfc ^ATIRIQUE. 163

dans sa galerie, des figures assez peu intéressantes pour qu'on puisse s'étonner de les y voir figurer, ou du moins y tenir tant de place. Nous avons parlé des caractères des gens à manie • en vérité La Bruyère ne s'y est-il pas attardé plus que de raison ? Je sais bien que, pris à part, chacun deux est un chef-d'œuvre d'exécution ; mais c'est qu'ici l'art surpasse la matière, et il ne •faudrait pas beaucoup de pages de ce genre pour donner raison aux critiques qui estiment que La Bruyère a eu surtout le talent de dire ingénieusement des choses communes. Il est rare, heureusement, que la mesure soit ainsi passée. La Bruyère avait senti l'écueil :

« Combien, dit-il, combien d'âmes faibles, molles et

« indifférentes 1 Combien de sortes de ridicules ré-

« pandas parmi les hommes, mais qui, par leur singula- « rite, ne sont d'aucune ressource pour l'instruction et « pour la morale ! Ce sont des vices uniques qui ne sont <i pas contagieux, et qui sont moins de Thumanité que « de la personne (1). »

Et recueil, qu'il distinguait si bien, il l'évita presque toujours.

(1) De l'Homme.

11 sut aussi prendre ses précautions contre les excès où son goût du détail pittoresque eût pu l'entraîner. Il comprit ce qui arrive, lorsqu'on s'intéresse trop vivement aux côtés extérieurs de la vie humaine : on oublie de vouloir voir plus loin, d'aller au fond ; on se préoccupe moins de la pièce que du décor, l'on se soucie plus du costume de l'acteur que de son rôle ; on fait des ouvrages semblables à ceux dont on a dit : ce sont des miroirs que l'on promène le long du chemin. Or les miroirs ne rendent que les surfaces ; et La Bruyère ne souhaitait pas être seulement un imagier, il prétendait au titre de peintre des mœurs. — Ce goût du pittoresque, quand on le laisse dominer, présente même un inconvénient plus grave : l'observateur qui se plaît surtout à examiner les attitudes, les allures et les visages, est exposé, s'il n'y prend bien garde, à attribuer, lorsqu'il juge, une importance trop grande aux indices qu'ils lui fournissent. Comme ces signes révèlent souvent le fond de l'âme, on en vient à croire qu'ils ne trompent jamais; l'on fait des peintures exactes et l'on conçoit des idées fausses. Mais cette erreur étant

l'observateur et le satirique. 16S

de celles où tombent aisément les esprits communs, il fut facile à La Bruyère de s'en préserver. Pour son enquête il tira grand parti de ce que lui apprenait l'aspect et la physionomie des hommes :

« Il n'y a, dit-il, rien de si délié, de si simple et de si « imperceptible, où il n'entre des manières qui nous « décèlent. Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, « ni ne se lève, ni ne se tait, ni n'est sur ses jambes, « comme un homme d'esprit (1). »

Et ailleurs :

«Les traits découvrent la complexion et les mœurs ; a mais la mine désigne les biens de fortune ; le plus ou « moins de mille livres de rente se trouve écrit sur les a visages (2), s

Mais il discerna clairement que des renseignements de ce genre n'étaient point infaillibles :

« Il ne faut pas juger des hommes comme d'un « tableau ou d'une figure, sur une seule et première vue; « il y a un intérieur et un cœur qu'il faut approfondir ; <» le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque « de l'hypocrisie cacheta malignité (3). »

(1) Du Mérite personnrl.

(2) Des Biens de fortune.

(3) Des Jugements.

La mesure dans laquelle on peut user de ces indices, est marquée par lui avec une parfaite précision :

tt La physionomie n'est pas une règle quinous soit dente née pour juger des hommes: elle nous peut servir de 4 conjecture (1). »

C'est là qu'il s'en tint très exactement.

Ajoutons aussi que, si la Bruyère n'eut point de visées systématiques, s'il ne prétendit point aux amples généralisations, son observation pourtant ne se confina pas dans l'élude des individus et dans des remarques particulières. L'eût-il voulu d'ailleurs, qu'il n'y eût point réussi. On a beau se défier desidées générales, on ne peut s'en passer; l'observation des détails mène, quoi qu'on en aie, à la vue des ensembles. Les idées générales ! on a beau ne les point prendre pour but, on les trouve au bout de sa route ; et, si La Bruyère ne les cherchait pas, il ne craignait point de les rencontrer. Ainsi, en étudiant les hommes, c'est l'homme qu'il arrive à connaître; et, dans son chapitre de l'Homme^ où il éludie les penchants de

(1) Des Jugements

lV)I5^ruvati:ur et le satirique. 1G7

noire nature développés par des causes naturelles comme l'âge et les passions, ce ne sont plus des tableaux de genre qu'il nous ofïre, mais de grandes toiles aux profondes perspectives. Il y a là telle page qui rappelle moins Théophraste que son maître Aristote : le portrait des enfants, surtout celui des vieillards, ne ferait pas mauvaise figure à côté des morceaux fameux de la Rlictorique.

t Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les « vieillards ; ils aiment les lieux où ils l'ont passée ; les u personnes qu'ils ont commencé de connaître dans ce a temps leur sont chères; ils affectent quelques mots du « premier langage qu ils ont parlé ; ils tiennent pour Fanc; cienne manière de chanter et pour la vieille danse ; ils c vantent les modes qui régnaient alors dans les habits, Cl les meubles et les équipages; ils ne peuvent encore « désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, « qui étaient si utiles à leurs plaisirs et qui en rappellent « la mémoire. Comment pourraient-ils leur préférer de a nouveaux usages et des modes toutes récentes où ils « n'ont nulle part, dont ils n'espèrent rien, que les « jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de a si grands avantages contre la vieillesse (1) ! s>

C'est là toutefois une idée qu'il ne faudrait pas

(Il De l'Homme,

i68 tA BRUYÈRE.

pousser trop loin. C'est surtout par l'observation précise et vivante que vaut La Bruyère. Il suffit de ne pas oublier que parfois il a su atteindre à l'ampleur.

L'élévation non plus ne lui a pas manqué ; et cette qualité, il la tient de la préoccupation d'utilité morale avec laquelle il a écrit son livre. Chez lui point d'indifférence ; il n'observe pas l'homme, comme un médecin dissèque un cadavre. C'est à un sujet vivant qu'il a affaire; et les maux qu'il surprend, il veut les guérir. Sans doute il ne se flatte pas du succès, il a pour cela trop de clairvoyance ; mais il ne se lasse pas de le poursuivre. S'il aime l'observation, ce n'est pas uniquement pour elle-même, mais pour l'instruction que son lecteur en peut tirer :

« Je rends ail public ce qu'il m'a prêté: j'ai emprunté « de lui la matière de cet ouvrage; il est juste que, « rayant achevé avec toute l'attention pour la vérité dont « je suis capable, et qu'il mérite de moi, je lui en fasse « la restitution. Ilpeutregarder avec loisir ce portrait que « j'ai fait de lui d'après nature; et, s'il se connaît quel- « ques unsdes défauts que je touche, s'en corriger. C'est c( l'unique fin que l'on doit se proposer en écrivant (1). »

(1) Préface des Caractères.

l'oBSERVATEUU et le SAtîBlQUE. 109

Et ce dessein est si bien toujours présent à sa pensée qu'on le voit parfois se trahir d'une manière fort inattendue. S'il y a dans son œuvre un personnage qui semble ne point penser à mal, c'est bien son inoffensif amateur de tulipes. Voyez pourtant comme La Bruyère s'échappe aie morigéner :

a II la contemple, il l'admire (sa tulipe) ; Dieu et la « nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point... Cet « homme raisonnable qui a une âme, qui a un culte et « une religion, etc.. »

Il s'en faut, on le voit, qu'il ait le détachement de ces observateurs tranquilles, qui, comme Le Sage, laissent à l'expérience le soin de donner à leurs lecteurs des leçons de morale.

Avec dépareilles dispositions, l'ouvrage de La Bruyère ne pouvait point ne pas être satirique. Et d'ailleurs, si la satire ne doit jamais se passer de l'observation, rarement l'observation se passe de la satire. Il semble malaisé, quand on fait son étude des vices, des faiblesses et des ridicules de l'humanité, qu'on n'en conçoive point de l'irritation, et qu'on ne souhaite pas les atteindre: en ce cas, c'est à la satire qu'on a tout naturellement

recours. C'est ce que fit La Bruyère, etiln'éprouve nul embarras à le reconnaître :

o Comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il tt ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher ; ils se- « raient peut-être pires s'ils venaient à manquer de cen- « seurs ou de critiques (1). »

Mais il y a bien des degrés dans la satire, selon (jue l'on ressent plus ou moins vivement, plus ou moins profondément la misère morale ^ de l'humanité. Pascal se désespère de ne voir dans la vie qu'une énigme ; l'imperfection humaine est pour lui un supplice ; et sa raillerie, quand il raille, a un accent de douleur tragique. Pour La Rochefoucauld, le monde s'agite dans l'intrigue universelle ; il ne trouve dans l'homme que perversité hypocrite ; et ses censures sont irritées et amères. Pascal nous accable, La Rochefoucauld nous flétrit. La satire, dans La Bruyère, reste loin de cette cruauté ; sans doute certains vices, certaines iniquités lui arrachent des cris de mépris ou de colère. Mais, en général, il envisage les choses d'un regard plus modéré ; le jugement

(1) Préface des Caractères

l'observateur et le satirique. 17!

qu'il porte sur riiumanité n'a rien d'absolu ; il ne croit pas, comme Pascal, à son irrémédiable impuissance, comme La Rochefoucauld, à sa perversité radicale. L'homme, à son sens, est surtout inconsistant:

« Les couleurs sont préparées, et la toile est toute « prête; mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, a inconstant, qui change de mille et mille figures? Je le « peins dévot, et je crois Tavoir attrapé ; mais il m'é- « chappe, et déjà il est libertin. Qu'il demeure du moins « dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre « dans un point de dérèglement de cœur et d'esprit où il a sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est « dévot (1). »

Comme d'ailleurs il n'a point connu ces grandes infortunes, qui emplissent l'âme d'amertume, comme il est, sinon sans humeur, au moins sans noir chagrin, ses censures dépassent rarement le ton de la moquerie tempérée. Il attaque l'homme surtout par ses endroits ridicules ; et, parce qu'il excelle à les mettre en saillie, il n'en veut pas trop à ses originaux, comme le remarque M. Nisard, et « ne hait pas ce qu'il

(J) Delà Mode.

peint avec tant de bonheur ». On doit d'ailleurs lui rendre cette justice que, malgré toute son habileté à manier la plaisanterie, il n'en use qu'avec discrétion, à son heure et en son lieu :

« Il ne faut point, dit-il, mettre un ridicule où il n'y en « a point ; c'est se gâter le goût, c'est corrompre son « jugement et celui des autres. Mais le ridicule qui est « quelque part, il faut l'y voir, l'en tirer avec grâce, et o d'une manière qui plaise et qui instruise (i). »

Le livre de La Bruyère ne nous offre pas seulement des caractères, mais aussi des portraits satiriques ; pour parler notre langage, il contient des personnalités. De son temps, tout le monde s'en aperçut, et il ne manqua pas de gens pour le lui reprocher. Ce reproche, Charpentier le lui adressait de façon assez maussade, quand il le reçut à l'Académie : « Vous avez fait, lui disait-il, vos portraits d'après nature ; lui (Théophraste) n'a fait les siens que sur une idée générale. Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause que ses portraits res-

(1) Des Ouvrages de l'esprit.

l'observateur et le satirique. 173

sembleront toujours ; mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés. » D'aucuns prétendaient même qu'à peu de chose près, tout, dans les Caractères, était personnalité. Un certain Besogne visait à hériter du fauteuil académique de La Bruyère ; ce personnage rédigeait V Estât de la France, c'est-à-dire une sorte d'annuaire. A ce propos, voici ce qu'écrivait le poète Sénécé :

Besogne ose briguer la place Du Théophraste de nos ans ; Pour moi, j'approuve cette audace Que sifflent tant d'honnêtes gens.

La Bruyère en ses Caractères Ménage trop la qualité ; Besogne y fait des commentaires Qui lèvent toute obscurité.

Comparez-les ligne par ligne Pour décider de leur renom; Tous ceux que le premier désigne, L'autre les nomme par leur nom.

C'était dire que La Bruyère n'avait fait qu'illustrer d'un crayon moqueur tout l'Annuaire royal. Lui réclamait très vivement là contre :

a Je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute « plainte, toute maligne interprétation, toute application a et toute censure (1). »

Il désavouait toutes les Clefs et, profitant du désaccord de leurs attributions, déclarait qu'elles n'avaient aucune valeur :

« Etant presque toutes différentes entre elles, quel « moyen de les faire servir à une même entrée, je veux '< dire à l'intelligence de mes remarques (2) ? »

Et il ajoutait avec impatience:

< Je ne me suis point loué au public pour faire des « portraits qui ne fussent que ressemblants (3). »

Et pourtant ces attributions étaient parfois exactes : il ne pouvait le nier. Sous le nom de ThéodaSyW. avait tracé de Santeul une caricature animée de malice sans aigreur. Santeul s'était reconnu et, fort bon bomme, avait adressé à La Bruyère des remerciements que celui-ci n'avait point refusés. Son ennemi, Vigneul-Marville, eut garde de laisser perdre cet avantage : « On dit, écrivait-

Il) Préface des Caractères.

(2) Préface du Discours de l'Académie.

(3) Id.

l'observateur et le satirique. 175

il, que M. de La Bruyère travaille de fanlaisie. qu'il n'a personne en vue et qu'il ne pense qu'à représenter des fantômes. Je réponds hardiment que cela n'est pas vrai, et, quoique M. de la Bruyère ait nié le fait avec détestation, il ne peut, en homme d'honneur, désavouer le portrait qu'il a fait de Santeul sous le nom de Théodas. S'il reconnaît ce portrait pour être celui de Santeul, comme il faut qu'il le reconnaisse, ou qu'il nous prenne pour des grues, il sera obligé d'en reconnaître encore une douzaine, et, après cela, tous les autres qui ne se sont pas rencontrés fortuitement au boutdeson pinceau, comme il tâche dele faire croire, mais qu'il a peints de dessein formé.» Le raisonnement de Vigneul-Marville ne peut pas se réfuter ; et il est certain qu'il y a, dans les Caractères, des peintures marquées d'une ressemblance irrécusable avec des personnages vivants. A ne pas s'y méprendre, Pamphile c'est Dangeau, Straton c'est Lauzun, Théophile c'est Roquette, l'évêque d'Autun, et Périandre le financier Langlée. Ce qu'il faut accorder à La Bruyère, comme il le demande, c'est qu'il n'a pas toujours « songé à peindre celui-ci ou celle-là ». 11 pouvait bien dans

un caractère glisser une allusion, placer un trait qu'il avait saisi chez tel ou tel : c'était faire son métier d'observateur et l'on ne voit pas comment il aurait pu s'y prendre autrement. Mais ce qui lui permet de dire qu'il necherche pas uniquement les personnalités, c'est que, quand il dessine ses types, il prend toujours soin de ne pas leur prêter des traits qui ne pourraient convenir qu'à un seul original. On aurait mauvaise grâce à lui demander davantage.

Il convient aussi de remarquer que, lorsqu'une personne est nettement visée, il est bien rare que La Bruyère la désigne au mépris ou à la haine du public. Les blessures qu'il fait alors, ne sont point envenimées et sa satire ne va pas jusqu'à diffamer les gens, il lui suffit de les livrer au ridicule. Pourtant, au moins en deux rencontres, il écrivit des pages où cette mesure ne fut pas gardée. A la fin de son chapitre des Jugements^ on lit sur Guillaume III des lignes qu'eût pu signer le plus virulent des pamphlétaires.

Dans ce passage éclate bien de la violence, bien de l'injustice aussi ; mais on les peut pardonner à La Bruyère, en songeant que Guillaume est un

l'observateur et le satirique. 177

ennemi de la France, et l'on s'explique que les sages eux-mêmes, lorsque la patrie est en jeu, se laissent gagner par les haines populaires.

Il y a moins d'emportement, mais plus de fiel dans le portrait de Fontenelle peint sous le nom de Cydias :

« Ascagne est statuaire ; Région fondeur, Eschine « foulon, et Cydias bel esprit, c'est sa profession. Il a une « enseigne, un atelier, des ouvrages de commande, et « des compagnons qui travaillent sous lui : il ne vous « saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous « a promises, s'il ne manque de parole à Dosithée, qui « Ta engagé à faire une élégie ; une idylle est sur le mé- « tier, c'est pour Crantor qui le presse, et qui lui laisse « espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? « il réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui a des lettres de consolation, ou sur une absence, il les « entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans « son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point « d'autre fonction sur la terre que de le promettre long- « temps à un certain monde, et de le présenter enfin dans « les maisons comme homme rare et d'une exquise con- « versation ; et là, ainsi que le musicien chante et que le « joueur de luth touche son luth devant les personnes à « qui ilaété promis, Cydias, après avoir'toussé, relevé « sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, « débite gravement ses pensées quintessenciées et ses

« raisonnements sophistiqués Soit qu'il parle

« ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en

a vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridi- « cule ; il évite uniquement de donner dans le sens des a autres, et d'être de l'avis de quelqu'un. Aussi attend-il « dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet « qui s'est ofFert, ou souvent qu'il a amené lui-même, a pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, « mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale « à Lucien et à Sénéque, se met au-dessus de Platon, de « Virgile et de Théocrite ; et son flatteur a soin de le con-

« firmer tous les matins dans cette opinion C'est, en

« un mot, un composé du pédant et du précieux, fait pour « être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui « néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion « qu'il a de lui-même (1). »

On ne peut nier qu'ici la personnalité soi! aussi directe que possible ; de plus, si spirituel qu'on trouve ce portrait, il faut avouer qu'il y a là plutôt de l'acrimonie que de la malice. Mais quoi ! Fontenelle avait attaqué La Bruyère, et c'est le propre des rancunes littéraires de ne point garder de mesure.

Malgré ces quelques passages, on a pourtant le droit de dire que la satire, dans les Caractères^ est le plus souvent sans noirceur, et qu'elle n'excède guère la plaisanterie permise. Bien plutôt, pres-

(1) De la Société et de la Conversation.

l'observateur et le satirique. 179

que toujours, elle ne sert qu'à donner plus d'aiguillon à ces observations justes, pénétrantes et mesurées, qui font du livre de La Bruyère le guide le plus complet et le plus agréable de sagesse pratique.

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