‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 14 sur 54 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme ; leurs intérêts sont trop différents : les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu'elles plaisent aux hommes ; mille manières qui allument dans ceux-ci les gi'andes passions forment entre elles l'aversion ou l'antipatliie.

H y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un es})rit éblouissant qui impose, et que l'on n"estime que parce qu'il n'est pas approfondi. H y a dans quelques autres une gTandcur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accomjiagiié de miUe vertus qu'elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.

J'ai vu souhaiter d'être fille, et une beHe fille, depuis treize ans jus(]u'à \ing-t-deux ; et après cet âge, de devenir un homme.

LES CAUACnillES OU LES iMoEUliS = 85

Un beau visao-c est le plus beau de tous les spectacles, et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l'on aime.

L'on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant que l'on se borne à les voir et h leur parler.

Une belle femme qui a les qualités d'un honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux ; l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.

H échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup, et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites ; il n'échappe presque rien aux hommes, leurs caresses sont volontaires ; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.

Les femmes s'attachent aux hommes par les faveurs qu'elles leur accordent ; les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.

Une femme oubhe d'un homme qu'elle n'aime plus jusques aux faveurs qu'il a reçues d'elle.

Une femme qui n"a qu'un galant croit n'être point coquette ; celle qui a plusieurs galants croit n'être que coquette.

Telle femme évite d'être coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.

A un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité, d'un esprit borné, de nul jugement et d'une imagination très libre, il ne lui manque plus, pour être adoré de bien des femmes, que de beaux traits et la taille belle.

H y a des femmes déjà flétries qui, par leur complexion ou par leur mauvais caractère, sont naturellement la ressource des jeunes gens qui n'ont pas assez de bien. Je ne sais qui est le plus à plaindre, ou d'une femme avancée en âge qui a besoin d'un cavalier, ou d'un cavaher qui a besoin d'une \ieille.

Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants ; galantes et bienfaitrices, elles ont jusque dans l'enceinte de l'autel des tribunes et des oratoires où elles hsent des billets tendres, et où personne ne voit qu'elles ne prient point Dieu.

11 y a telle femme qui aime mieux son argent que ses amis, et ses amants que son argent.

11 est étoimant de voir dans le cœur de certaines femmes quelque chose de plus vif et de plus fort que l'amour pour les hommes : je veux dire l'ambition et le jeu. De telles femmes rendent les hommes chastes, elles n'ont de leur sexe que les habits.

A juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n'y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer ; son choix est fait : c'est un petit monstre qui manque d'esprit.

Est-ce en vue du secret, ou par un goût hypocondre, que cette femme aime un valet, cette autre un moine, et Dorinne son médecin?

Pour les femmes du monde, un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon ; pour quelques autres plus retirées, un maçon est un homme, un jardinier est un honmie. Tout est tentation à qui la craint.

Si le confesseur et le directeur ne con\iennent point sur une règle de conduite, qui sera le tiers qu'une femme prendra pour sur-arl)itre?

Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivTe si uniment qu'elle s'en puisse passer.

Si une femme pouvait dire à son confesseur, avec ses autres faiblesses, celle qu'elle a pour son directeur, et le temps qu'elle perd dans son entretien, peut-être lui serait-il donné pour pénitence d'y renoncer.

C'est trop contre un mari d'être coquette et dévote : une femme dewait opter.

La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, quoiqu'elles aient rompu pour des intérêts où nous n'avons nulle part, est un point difficile ; il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux.

Quand l'on a assez fait auprès d'une femme pour devoir l'engager, si cela ne réussit point, il y a encore une ressource, qui est de ne plus rien faire : c'est alors qu'elle vous rappelle.

Un homme est plus fidèle au secret d'autrui qu'au sien propre ; une femme, au contraire, garde mieux son secret que celui d'autrui.

Les femmes sont extrêmes : elles sont ou meilleures ou pires que les hommes.

La plupart des femmes n'ont guère de principes ; elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour leurs mœurs de ceux qu'efios aiment.

n y a un temps où les filles les plus riches doivent prendre parli ; elles ne laissent guère échapper les premières occasions sans se préparer un long repentir : il semble que la réputation des biens diminue en elles avec celle de leur beauté. Tout favo-

riise au contraire une jeune personne, jusques à l'opinion des hommes, qui aiment à lui accorder tous les avantages qui peuvent la rendre plus souhaitable.

Combien de filles à qui une grande beauté n"a jamais servi qu'à leur faire espérer une grande fortune !

Il n'y a point dans le cœur d"une jeune personne un si \iolent amour auquel l'intérêt ou l'ambition n'ajoute quelcjue chose.

Je ne comprends point comment un mari qui s'abandonne à son humeur et à sa complexion, qui ne cache aucun de ses défauts, et se montre au contraire par ses mauvais endi'oits ; qui est avare, qui est trop négligé dans son ajustement, brusque dans ses réponses, incivil, froid et taciturne, peut espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant, qui emploie la parure et la magnificence, la complaisance, les soins, l'empressement, les dons, la flatterie.

11 y a peu de galanteries secrètes ; bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.

Quelques femmes ont dans le cours de leur ^^e un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à dissimuler : il ne manque à l'un que le contrat, et à l'autre que le cœur.

H arrive quelquefois qu'une femme cache à un homine toute la passion qu'elle sent pour lui, pendant que de son côté il feint pour elle toute celle qu'il ne sent pas.

L'on suppose un homme indifférent, mais qui voudrait persuader à une femme une passion qu'il ne sent pas, et Ton demande s'il ne lui serait pas plus aisé d'imposer à celle dont il est aimé qu'à celle qui ne l'aime point.

Un homme peut tromper une femme par un feint attachei^^^nt, pour\ni qu'il n'en ait pas ailleurs un véritable.

Un honune éclate contre une femme qui ne l'aime plus, et se console ; une femme fait moins de bruit quand elle est Cjuittée, et demeure longtemps inconsolable.

Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l'amour.

Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu'est pour une femme de ^ille un homme de la cour.

Ne pouiTait-on point découvrir l'art de se faire aimer de sa femme?

88 = LA BULYEKE. — Cil M'. Vil

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