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DE LA SOCIETE ET DE LA CONVERSATION

Un caractère hmi fade est celui de n'en avoir aucun.

C'est le rôle d'un sot d'être importun. Un homme habile sent s'il convient ou s'il ennuie ; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part.

L'on marche sur les mauvais plaisants, et il pleut par tout pays de cette sorte d'insectes. Un bon plaisant est une pièce rare ; à un homme qui est né tel il est encore fort déhcat d'en soutenir longtemps le personnage : il n'est pas ordinaire que celui qui fait rire se fasse estimer.

H y a beaucoup d'esj^rits obscènes, encore plus de médisants ou de satiriques, peu de délicats. Pour badiner avec grâce et rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manières, trop de politesse et même trop de fécondité : c'est créer que de railler ainsi, et faire quelque chose de rien.

Il y a des gens qui parlent un moment avant que d'avoir pensé ; il y en a d'autres qui ont une fade attention à ce qu'ils disent, et avec qui l'on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit : ils sont comme pétris de phrases et de petits tours d'expres?ion, concertés dans leur geste et dans

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tout leur maintien ; ils sont puristes (1) et ne hasardent pas le moindre mot, quand il de\Tait faire le plus bel effet du monde. Rien d'heureux ne leur échappe, l'ien ne coule de source et avec liberté ; ils parlent proprement et ennuyeusement.

L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup quà en faire trouver aux autres ; celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit Test de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point cà vous admirer ; ils veulent plaire ; ils cherchent luoins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

Lucain a dit une jolie chose ; il y a un beau mot de Claudien ; il y a cet endroit de Sénèque : et là-dessus une lonsjue suite de latin que Ton cite souvent devant des gens qui ne Fentendent ])a3 et qui feignent de Tentendre. Le secret serait d'avoir un gi'and sens et bien de Tesprit : car ou l'on se pa'^serait des anciens, ou, après les avoir lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs et les citer à propos.

Rien n'est moins selon Dieu et selon le luonde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusques aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d'être cru ; son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles et lui attire toute sorte de confiance.

Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.

Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie cju'on ne dise de lui ce qu'un malhonnête homme sait dire de soi.

Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits : elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs. Xos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.

C'est une grande misère que de n'avoir j)as assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire : voilà le principe de toute impertinence.

(1) Gens qui affectent une grande pureté de langage.

Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est clans une grande adversité pour essayer de le rendre tranquille ! Les choses de dehors, qu'on appelle les événements, sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. Mangez, dormez, ne vous laissez point mourir de chagrin, songez à vivre : harangues froides et qui réduisent à l'impossible. Etes-vous raisonnable de vous tant inquiéter? N'est-ce pas dire : Etes-vous fou d'être malheureux?

Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois, dans la société, nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné. Sur les mœurs, vous faites remarciuer des défauts ou que l'on n'avoue pas, ou que l'on estime des vertus ; sur les ouvrages, vous raj^ez les endroits qui paraissent admirables à leur auteur, où il se complaît davantage, où il croit s'être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus habiles.

Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres, qui le met à couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.

Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure, et dont nous ne haïssons pas à être raillés : ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres.

L'on a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit ; ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de \Taies énigmes, toujours sui\ies de longs applaudissements. Par tout ce qu'ils appelaient déhcatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils étaient enfui parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre pas eux-mêmes. H ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité ; il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux et où rimagination a trop de part.

Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre ; l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices ; l'on s'y accommode ; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède, la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges, on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable ; il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.

Cléante est un très honnête homme ; il s'est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde et la plus raisonnable ; chacun de sa part fait tout le plaisir et tout ragrément des sociétés où il se trouve ; l'on ne peut voir ailleurs plus de })robité, plus de politesse : ils se quittent demain, et l'acte de leur séparation est tout dressé chez le notaire. Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles.

L'on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, mais faiblement sur les nourritures : elles dépendent d'une union fragile qui périt souvent dans l'année du mariage.

L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, les jalousies et l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent et nous y font supposer une paix qui n'y est point ; il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite cjue vous rendez vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.

G*'*'* et H*** sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée déserte et solitaire ; éloignés des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière sohtude ou l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque. Il est cependant difficile d'ex]n'imer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leur haine dans leurs descendants. Jamais des parents, et même des frères, ne se sont brouillés pour une moindre chose.

Je sui)pose qu'il n'y ait que deux honmies sur la terre, qui la possèdent seuls et qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture,, quand ce ne serait que pour les hmites.

L'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention. Tout occupé du désir de répondi'e à ce que l'on ne se donne ))as même la peine d'écouter, l'on suit ses idées et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui. L'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de conversations et les écrire ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.

Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile qui roulait toute sur des questions frivoles qui

LES CAIlAGTEllES OU LES MOEURS = !>3

avaient relation au cœur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse ; la lecture de quelques romans les avait introduites parmi les plus honnêtes gens dç la ville et de la cour ; ils s'en sont défaits, et -la bourgeoisie les a reçues avec les })ointes et les équivoques.

Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le contraire de ce où l'on vise, si c'est à se faire estimer.

Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelque différence d'opinions sur les sciences : par là, ou l'on s'affermit et l'on se complaît dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.

L'on ne peut aller loin dans Tamitié si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.

La moquerie est souvent indigence d'esprit.

Vous le croyez votre dupe ; s'il feint de l'être, qui est plus dupe, de lui ou de vous?

Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement, elles se gâtent par l'emphase ; il faut dire noblement les plus petites, elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.

C'est la profonde ignorance qui inspire ordinairement le ton dogmatique : celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.

E me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.

C'est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mêmes talents ; comme, devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre poète.

L'on peut défbiir l'esprit de politesse, l'on ne peut en fixer la pratique ; elle suit l'usage et les coutumes reçues ; elle est attachée au temps, aux lieux, aux personnes, et n'est point la même dans les deux sexes, ni dans les différentes conditions ; l'esprit tout seid ne la fait pas deviner, il fait qu'on la suit par imitation et que l'on s'y perfectionne. Il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la politesse, et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux grands talents ou à une vertu solide. Il est \Tai que les manières polies donnent cours au mérite et

le rendent agréable, et qu'il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse.

D me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que, ]mr nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes.

Il y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte de louanges ; Ton doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en )ious sincèrement des choses louables.

L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces choses froides qu'à la vérité l'on donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient, jusque dans une gTande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée ; il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin et qu'elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent : car, bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse ])as de tenir la ])lace, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur.

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