‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 17 sur 54 · DES BIENS DE FORTUNE · texte numérisé non relu

DES BIENS DE FORTUNE

Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fUs un grand seigneur : cela est juste et de son ressort ; mais il appartient peut-être à' d'autres de vivre contents.

Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite et le fait plutôt remarquer.

A mesure que la faveur et les gi'ands biens se retirent d'un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qu'ils couvraient, et qui y était sans que personne s'en aperçût.

Si on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s'imaginer l'étrange disproportion que le plus ou le moins de pièces de monnaie met entre les hommes?

Ce plus ou ce moins détermine à l'épée, à la robe ou à l'Église ; il n'y a presque point d'autre vocation.

L E s C A ri A C T K 11 E S OU 1. 1'. S 'M ( )K II K S = 95

Un homme est laid, de petite taille, et a peu d'esprit ; l'on me dit à l'oreille : « Il a cinquante mille livres de rente. » Cela le concerne tout seul, et il ne m'en fera jamais ni pis. ni mieux ; si je commence à le regarder avec d'autres yeux, et si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise !

Il n'y a qu'une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte de biens ; le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci ; nous sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, oii le bien que nous avons perdu nous manque.

N'envions poirt à une sorte de gens leurs grandes richesses, ils les ont à titre onéreux et qui ne nous accommoderait point ; ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, et il n'y a rien à gagner à un tel marché.

Les P. T. S. (1) nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre ; l'on commence par le mépris, à cause de leur obscurité.; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte ; l'on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.

Tu te trompes si, avec ce carrosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent, et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l'on t'en estime davantage ; l'on écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi, qui n'es qu'un fat.

Ce n'est pas qu'il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s'en croit plus d'esprit et plus de naissance : il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent.

Sosie, de la Hvi'ée, a passé, par une petite recette, à une sousferme, et, par les concussions, la violence et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade ; devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien : une place de marguilher a fait ce prodige.

Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint***, entendait de loin le sermon d'un carme ou d'un docteur qu'elle ne voyait qu'obliquement, et dont elle perdait bien des paroles ; sa vertu était obscure, et sa dévotion connue comme sa personne ; son mari est entré dans le huitième denier: quelle monstrueuse fortune jen moins de six années ! Elle n'arrive à l'église que dans un char, on lui porte une lourde queue, l'orateur

(1) Les partisans.

OG = LA DKUYERE. — ClIAP. VII

s'interrompt ]>oiidant qu'elle se place, elle le voit de front, n'en perd pas une seule parole ni le moindre geste ; il y a une brigue entre les prêtres pour la confesser, tous veulent l'absoudre, et le curé l'emporte.

L'on porte Crésus au cimetière. De toutes ces immenses richesses que le vol et la concussion lui avaient acquises, et qu'il a épuisées par le luxe et la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer ; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours ; l'on n'a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l'ait assuré de son salut.

Champagne, au sortir d'un long dîner qui lui enfle l'estomac, et dans les douces fumées d'un vin d'Aven et ou de Sillery, signe un ordre qu'on lui présente, qui ôterait le pain cà toute une province si l'on n'y remédiait ; il est excusable : quel jnoyen de comprendre, dans la première heure de la digestion, qu'on puisse quelque part mourir de faim?

Ce garçon si frais, si fleuri et d'une si belle santé, est seigneur d'une abbaye et de dix autres bénéfices ; tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu, dont il n'est payé qu'en médailles (1) d'or. Il y a ailleurs six \nngt familles indigentes qui ne se chauffent point ])endant l'hiver, qui n'ont point d'habits pour se couATir, et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse. Quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir?

Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés que l'on transplante dans les jardins, où ils sui'prennent les yeux de ceux qui les voient placés dans de beaux endi'oits où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent ni leurs commencgments ni leurs progrès.

Si certains morts revenaient au monde, et s'ils voyaient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées, avec leurs ' châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle?

Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes en leur ahandonnant les richesses, l'argent, les grands établissements et les aulres biens, que la dis])ensation qu'il en fait, et le genre d'li%mmes qui en sont le mieux ])ourvus.

(]) Louis d'or.

■.^= LES CAllACTKIiES OU LES MOEURS = 97

Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie ; il voit péiir sur le théâtre du monde les personnages les j)lus odienx, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes, et qu'il a le plus haïs. Il faut une sorte d'esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune ; ce n'est ni le bon, ni le bel esprit, ni le grand, ni le sublime, ni le fort, ni le délicat ; je ne sais précisément lequel c'est, et j'attends que quelqu'un veuille m'en instruire. H faut avoir trente ans pour songer à sa fortune, elle n'est pas faite à cinquante ; l'on bâtit dans sa vieillesse, et l'on meurt quand on est aux peintres et aux vitriers.

L'on étale tous les matins pour tromper son monde, et l'on se retire le soir après avoir trompé tout le jour.

Dans toutes les conditions, le pauvi'e est bien proche de l'homme de bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie ; le savoir-faire et l'habileté ne mènent pas jusques aux énormes richesses.

L'on peut s'enrichir, dans qu.elque art ou dans quelque commerce que ce soit, par l'ostentation d'une certaine probité.

Les hommes, pressés par les besoins de la vie, et quelquefois par le désir du gain ou de la gloire, cultivent des talents profanes ou s'engagent dans des professions équivoques, et dont ils se cachent longtemps à eux-mêmes le péril et les conséquences ; ils les quittent ensuite par une dévotion discrète, qui ne leur vient jamais qu'après qu'ils ont fait leur récolte et qu'ils jouissent d'une fortune bien établie.

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de l'intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seide volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix, uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies, enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des honmies : ils ont de l'argent.

Les traits découvrent la complexion et les mœurs, mais la mine désigne les biens de fortune : le plus ou le moins de mille li\Tes de rente se trouve écrit sur les "sasages.

Du même fond d'orgueil dont l'on s'élève fièrement au-dessus de ses inférieurs, l'on rampe vilement devant ceux qui sont audessus de soi ; c'est le propre de ce vice, qui n'est fondé ni sur le mérite personnel, ni sur la vertu, mais sur les richesses, les postes, le crédit et de vaines sciences, de nous porter également

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à mépriser ceux qui ont moins que nous de cette espèce de biens, et à estimer trop ceux qui en ont une mesure qui excède la nôtre.

Pendant qu'Oronte augmente avec ses années son fonds et ses revenus, une fille naît dans quelque famille, s'élève, croît, s'embellit et entre dans sa seizième année ; il se fait prier à cinquante ans pour Fépouser jeune, belle, spirituelle ; cet homme, sans naissance, sans esprit et sans le moindre mérite, est préféré à tous ses rivaux.

Le mariage, qui de\Tait être à l'homme une source de tous les biens, lui est souvent, par la disposition de sa fortune, un lourd fardeau sous lequel il succombe : c'est alors qu'une femme et des enfants sont une \iolente tentation à la fraude, au mensonge et aux gains illicites. Il se trouve entre la friponnerie et l'indigence, étrange situation.

L'on ne reconnaît plus en ceux que le jeu et le gain ont illustrés la moincke trace de leur première condition ; ils perdent de vue leurs égaux et atteignent les plus grands seigneurs. H est vrai que la fortune du dé ou du lansquenet les remet souvent où elle les a pris.

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