‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 3 sur 54 · ENFANCE, ADOLESCENCE DE LA BKUYEUE · texte numérisé non relu

ENFANCE, ADOLESCENCE DE LA BKUYEUE

Il avait, en effet, du côté de sa mère, grands-parents et cousins appartenant au bas monde de la justice. Les Hamonyn étaient huissiers au Parlement, procureurs au Châtelet. On peut présumer qu'ils ne faisaient pas meilleure figure et qu'ils n'étaient pas pénétrés de sentiments meilleurs que leurs confrères. Or, ceux-ci, au dix-septième siècle, sont couverts de brocards, d'épigrammes, d'injures par tous gens sachant tenir une plume qui eurent recours à leur ministère. aXTa^wM,

Pom* savoir ce qu'était un procureur, il faut surtout avoir recours à Furetière, qui met en scène ce type d'humanité dans son Roman 'bourgeois et dans ses Poésies diverses. Nul n'entamait un procès sans avoir affah-e à ce personnage qui intervenait en son nom. Il était d'ordinaire vêtu comme un homme de village et offrait, à quicoti((U(' l'allait visiter dans son antre malpropre, aux environs (hi Palais de Justice, mie mine bourrue. On le trouvait généralement au coin de son feu, le chef couvert d'un « gras bonnet de nuit », surveillant sa marmite oii cuisait quelque délectable poularde. Si l'on faisait mine de rentreteniide son différend, il se montrait généralement d'une brutalité sans exemple. On n'avait d'autre moyen de l'apaiser que de lui mettre dans la main quelque sac de pistoles ou quelque chapon bien truffé. Dès lors, il devenait aimable et consentait même à s'arranger pour que les magistrats du Parlement jugeassent votre cas avant l'heure de votre mort. Il était vain d'essayer de l'attendrk sans profit pour lui. Le pauvre, dans sa maison, ne subissait que rebuffades méprisantes.

Vollichon, tel est le nom que Furetière donna à ce coquin revêtu de la robe.

C'était, dit-il, un petit honnue trajju, s2;risoniiaiit et qui était du même âge que sa caiotti". li avait vieilli avec elle sous un bonnet gras et enfoncé ((ui avait plus couvert de méchancetés qu'il n'en aurait pu tenir dans cent autres têtes et sous cent autres bonnets : car la chicane s'était emparée du corps de ce petit homme connue le démon se saisit du corps d'un possédé... 11 faisait danmer tous ceux qui avaient affaire à lui, soit en

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qualité de ses clients, ou comme ses parties adverses. Il avait la bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui passe sa \ie à clabauder, et dont une des bonnes quahtés, c'est d'être fort en gueule. Ses yeux étaient fins et éveillés ; son oreille était excellente, car elle entendait le son d'un quart d'écu de cinq cents pas ; et son esprit était prompt pourvu qu'il ne le fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir les parties, comme à les voler. Il regardait le bien d'autrui comme les chats regardent un oiseau dans mie cage, à qui ils tâchent, en sautant autour, de donner quelques coups de giifîe... 11 avait une antipathie natm^eUe contre la vérité, etc..

Ainsi s'offraient à l'observation de La Bruyère ses parents les procureurs et leurs compères les huissiers. Soit qu'il allât les \isiter dans leur logis, soit qu'il les accompagnât sm* le quai Saint-Bernard où ils avaient coutume de jouer au jeu de boules, en sïnjuriant et se gourmant, ses impressions étaient les mêmes. Il en revenait imprégné de tristesse et de dégoût. Son honnêteté native était soumise à rude épreuve. Xéanmoms il ne médira point des fripons de « petite robe » et de leur sordide rapacité. Il ne leur reprochera point d'escroquer le plaideur. H se bornera à leur signaler leur outrecuidance quand ils prétendi'ont s'approprier, dans les cérémonies, les honnem's dus aux avocats.

Cette petite nation de pieds-plats sera même par lui excusée de se conduire sans honnem", car telle est l'attitude de toute la magistrature à cette époque. Par suite, elle ne le détomiiera point de son amom- pom' le peuplé. Et même, lorsqu'il aiu-a hanté les salons et le Lou\Te où fréquentent les seignem's, U se déclarera avec éclat pour les humbles.

Si je compare ensemble, écrira-t-il, les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucim mal ; un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce

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fjiic dans les choses qui sont utiles; l'autre y /joint les pei'ni- , ■ cieusos. Là se montrent iniiéimnieiiiLla grossi èrejté et la i'ran- p'"^* j^^AU' cliise ; ici se caclie une sèi:e nuiligîîeet corrompue sous Fécorce (le Ja politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont , [ioint dTime : celui-là a un l:)on fonds et n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des deliors et qu'uue simple superficie. . I^'aut-il o])ter? Je ne balance pas : je veux être peuple.

Tel n'était pas, cependant, le désir de son père. Lorsque le jeune homme eut achevé ses études à l'Oratoire, Louis I^^^ essaya, évidemment, de le diriger vers une carrière dont il pût tirer à la fois profit et honneurs. Jean III était, comme ses ascendants, animé d'une foi profonde. On prétend qu'il endossa un instant la robe des oratoriens. Renonça-t-il l)ar défaut de vocation à la mission d'instruh'e et de catéchiser ses conteinporains? Fut-il déterminé à ce renoncement par des causes d'ordre matériel? Xul ne le pom-rait dire. Toujours est-il que, peu après, il se plonge dans l'aride science du droit. Lentement, à Paris même, il prépare la licence cpii fera de lui un avocat au Parlement.

La meilleure université de France, en matière de ch'oit, était alors l'université d'Orléans. Elle groupait en ses écoles des étudiants de toutes les nations. Voiture, agrégé à la nation picarde, et bien d'antres qui devinrent célèbres au dix-septième siècle, y avaient pris lem's degrés. En juin 1665, Jean de La Bruyère, chargé de deux thèses imprimées : De tutelis et clanationihus, s'y présentait devant les régents chargés d'examiner la science des candidats. C'étaient, an dh'e de Perrault, des personnages plutôt indulgents et auprès desquels l'argent avait plus d'éloquence que le jargon judiciane. Ils interrogeaient en pensant à leurs aft'aiiTS, n'écoutaient point les réponses et se déclaraient satisfaits pourvu que l'on eût, à l'avance, réglé les frais dont ils tâtaient une part. Ils décernaient ensuite un parchemin qui parait le candidat d'une compétence en droit civil et en droit canonique. Celui-ci pouvait, dès lors, bavarder avec emphase par-devant Messieurs du Parlement, défendre la veuve et l'orphelin et tù'er d'eux sa subsistance.

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La IjiiiyrMP n'eut donc aucune difficulté à être reçu. Tl avait avec quelque émotion, sur les ret^istres de l'Université, jjaraphé la suppJigue où il demandait à soutenir ses thèses. fTaillardement. il para))ha Vinscriptwn de îicenee qui, le même jom\ lui permettait d'affronter Texistence sans crainte d'être opjirimé par elle.

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