LA BRUYÈRE AVOCAT
Pendant Iniit années, La Brnyère va exercer la profession d'avocat. Deviendra-t-il nn de ces beaux parleurs dont on publiera, comme des modèles d'éloquence — on écrirait plus volontiers de pédanterie — les plaidoyers interminables? Nullement. Il demeurera dans l'ombre. Avec l'aide de ses parents les procureurs, il pouvait ra])idement achalander son cabinet. Il n'était même pas nécessaire qvCk l'exemple de ses confrères juvéniles, il pourchassât le client et se livrât, pour subsister, à de honteuses compromissions.
Or le plus profond mystère s'étend sur cette partie de son existence. S'il a plaidé, ses plaidoiries n'eurent pas de retentissement. Aucun de ces personnages mêlés par des fonctions diverses à la société du Palais, et qui laissèrent des mémou'es, n'enregistre son nom. Il est certain cependant que le jeune homme avait une haute conception de son rôle, conception d'ailleurs trop élevée et qui risquait de le desservir. Un vif sentiment de la justice et le goût de discourir pour prononcer autre chose que des plirases creuses, entremêlées de latin, durent lui valoir plus d'antipathie que d'admh'ation.
A notre avis, il fut un avocat médiocre, chargé, le plus souvent, de défendre d'humbles causes, les défendant avec des arguments solides, mais les perdant pour l'unique raison qu'elles étaient celles de gens du peuple, pauvi'es et sans protecteurs. Quiconque, en effet, a pénétré, à l'aide des documents, les âmes des magistrats du dix-septième siècle, sait qu'elles étaient cupides et partiales, sm'tout en
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matière de procédiu'e civile, et que le riche avait siii' ]o l)esogii(Mix ravantaiyc d'acheter les consciences.
Nous ])ensoiis iH'';nniu)iiis (|ue, malgré son f'cdHircment, Lci Bjiiyr^re riv(|ueiita assidiuiiPiit cette région vivante de file dp lii Cité cl qu'il y trouva, un meiveilleux chamji d'observation. De la rue du (i renier-Saint-Lazare, où était son logenu^iit, il y i)énétrait par le Pont au Change, ])ar ce pont « blanc comme satin », chargé de lourdes maisons et qu'encombrait perpétuellement une circulation intense. Il enfilait la rue de la Barillerie (1), étroite et tortueuse, flanquée, d'un côté, de noires ofïicmes de marchands, de l'autre, dominée par la masse compacte du Palais. Franchissant l'une des portes ogivales ouvertes entre les tours massives qui jalonnaient les murailles en façade, il entrait dans la coui' de Mai. Là, évoluaient en foule les gens affairés. Il traversait leurs l'angs et se dirigeait vers le perron innnense où les valets à louer attendaient des maîtres. A gauche, la Sainte-Chapelle, accolée aux bâtiments principaux, dressait sa fine silhouette aux clochetons dorés. Sur les degrés de son propre perron, les librah'es avaient bâti des boutiques et le chapitre, non loin de là, avait établi ses domiciles.
Gra^des les quelques marches où causaient, avec force gestes, les plaideurs et les coquefredouilles venus pom' se divertir, La Bruyère entrait dans la splendeur de la Grand'- Salle. Un lion de pierre dorée en gardait la porte. Haute et spacieuse, cette Grand'Salle appuyait ses voûtes massives sur de lourdes colonnes aux pilastres doriques où des piédestaux attendaient les statues des rois. Son parquet se composait de larges dalles de marbre blanc et noir. A l'une de ses extrémités, une chapelle, resplendissante de dorures et de représentations pieuses, supportait l'horloge qui réglait les heures des audiences. A l'autre, était installée la table de marbre de la. prévôté. Un escalier montait à la Cour des Aides. Les différentes chambres de justice s'ouvraient sur ce hall luajestueux. entre le.v ])iliers duquel
(Ij .VctudIciiH'iit boulevard «lu l'ulais.