‹ La Bruyère; textes choisis et commentésChapitre 5 sur 54 · I.A i;IUJVi:i!K AVOCAT · texte numérisé non relu

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s'élevaient Jes boutiques des libraires, lingères et autres luarcliands. La théorie de ce.-^ bouti(iiuw se poursuivait dans les salles voisines, salles Daupliine et des Merciers, galerie des Prisonniers.

La Bruyère retrouvait en ee lieu le tohu-bohu de la rue et de la cour de Mai. Ce n'étaient partout que gens glapissant et courant. La marchandise sollicitait les uns ; leurs procès, les autres. Tous clamaient et faisaient un terrifiant vacarme, que les huissiers dominaient, annonçant, à gueule distendue, d'onéreuses criées. Ici, un laquais mécontent rossait un vendeur de pain d'épices ; là, un prêtre, avec (quelques fesse-cahiers, discutait pom* l'obtention d'un bénéfice. Plus loin, un rufiian, sous l'image royale, com- ])issait un vénérable pilier. Ailleurs, un rapporteiu: écoutait, résigné, le galimatias d'un exotique. En paquets, piétinants et bavards, des paysans attendaient que le tribunal conciliât leurs différends de bornes, terres et poulets. Assaillis par des nndtitudes hurlantes, des procureurs fléchissaient sous l'éloquence persuasive. Des femmes en instance de divorce épandaient, emmi les robes d'avocats, leurs doléances et leurs griefs, affirmant l'inconstance ou l'impuissance maritale, réclamant la rupture ou le congrès. Et lorsque la langue asséchée de tous ces babillards salivait douloureusement, ils allaient par groupes s'abreuver à la buvette où trônait une accueillante hôtesse.

Parfois un avocat célèbre traversait la presse, homme de « grand caquet » qui, devant la barre, développait, pour la plus mhice cause, une phraséologie emphatique. On s'écartait avec déférence et la robe noii'e passait. Et passaient aussi, écarlates ou sombres, les robes de velours, satin, damas, taffetas des présidents, conseillers, secrétah'es, greffiers, huissiers et autres tenants de l'omnipotente chicane.

Et, les contemplant, La Bruyère déplorait qu'elles cachassent im tel fonds d'avidité. Le plaideur, il le constatait amèrement, n'était qu'une proie entre les mains de ces personnages. Ils vidaient ses poches avec une dextérité de tire-laine. Charles Sorel, avant lui, l'avait spécifié :

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<( Leurs })lus ordinaires discours ne sont que d'argent. » Et Christine de Suède, plus tard, disait à son tour : « Solliciter pour son droit, c'est outrager la magistrature. Cependant, point de procès chez vous sans solliciteuse, et, quand elles sont jeunes et belles, on troque, sans examen, faveurs pour gain de cause. »

Mais La Bruyère ne voulait pas se rendre à l'évidence. Se promenant dans les galeries diverses, il se demandait souvent par suite de cpielle inadvertance le monde des marchands se mêla, dans ce Palais sévère où la justice eût dû demeurer solitake et réfléchie, au monde de la ])rocédure. E en arrivait à conclure qn'h la vérité cela était très naturel, le commerce n'étant (ju'une chicane où l'argumentateur le plus subtil reni])orte. 11 éprouvait d'ailleurs un vif ])laisir à hanter les vastes couloirs où s'érigeaient les boutiques galantes des libraires, des lingères, des mercadents (1), des bijoutiers et des parfumeurs.

Les commerçants se faisaient une concurrence effrénée et querelleuse. Louant à voix de fausset leurs articles, ils allaient, sans scrupule, quérir le chaland au milieu de la foule. Us l'amenaient de force devant leurs éventahes et parfois se l'arrachaient l'un l'autre. Généralement ils n'avaient pas besoin de le violenter. Les galeries du |)alais étaient des lieux de rendez-vous. Muguets et coquettes s'y réunissaient, d'un commun accord, devant les marchandises frivoles. Leur galanterie déshonorait le temple de Thémis. Us liaient conversation en achetant parm*es et affiquets. Les unes résistaient rarement aux cadeaux de dentelles ou de points coupés que les autres leur offraientavec libéralité. Maintes caresses s'échangeaient, et inaintes ])aroles tendres, et mahits billets doux à la faveur de l'encombrement. Et, sur ce chapitre amoureux, on était assuré de la complaisance du bouti([ui(M-.

Plus austère était le magasin du libraire. Il y avait toujours en celui-ci ({uehjue jjièce discrète, éloignée du bruit, où s'ass('iiil)laient. en conciliabule, les écrivains. Là,

[ij Maiulmmls tlu légères merceries.

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vêtus coinnio des cuistres, les poètes fanfarouuaient, se congratulaient, saluaient leurs génies réciproques. Là, les romanciers allaient chercher une idée, un sujet, un thème sur lecpiel ils bâtiraient dix tomes indigestes. On y voyait peu de savants, ceux-ci ayant en ville, le plus souvent chez l'un d'eux, des réunions pédantes et fermées aux oisifs. La bouticpie du libraire était, en principe, une officine de décri. On y passait le temps à déblatérer contre les auteurs jouissant de quelque renommée. Le maître de céans était un homme débonnauT. Il supportait avec flegme toutes les humeurs et laissait, sans mot dh'e, feuilleter ou voler ses livres. Le commérage de ses hôtes, dirigé par lui dans un sens précis, constituait, avec quelque article de gazette, sa meilleure publicité.

La Bruyère retint certainement beaucoup des choses dites eu cet antre pour son chapitre des Ouvrages de Vesprit. H écouta aussi les conversations particulières qui se tenaient en d'autres endroits du Palais. Certains piliers de la Grand'Salle étaient, chaque jour, accaparés aux mêmes heures par les mêmes personnages. Le gros pilier, au du'e de Sauvai, historien de Paris au dix-septième siècle, protégeait les collocpies d'hommes célèbres et d'avocats illustres, comme Patru. Les Normands, fort nombreux et occupant, dans les lettres et les arts, de hautes situations, avaient également leur pilier de prédilection. Et par multitudes papillonnaient, autour des groupes, ou se joignaient en cercles pétulants, les nouvellistes cpie le moraliste jugera avec sévérité en maints passages de son livre.

Quand La Bruyère se sentait fatigué d'observer ce milieu hétéroclite, il quittait le Palais et s'en allait rêver, soit sur le quai des Orfèvres, soit sur le quai des Morfondus. Là, c'étaient le silence et la solitude. Vingt-sept corps de logis, sur le premier, ou\Taient autant de boutiques où rayonnaient de merveilleuses œu\Tes d'art ciselées et gravées. Sur le second, en face de la fangeuse vallée de j\Iisère. s'élevaient les ^itrines des opticiens. Seuls cpielques mathématiciens ou gens de science affrontaient ce lieu de mélancolie, où des négociants courtois débitaient, avec des gestes

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prudents, les mstriiments de précision, les lunettes, les cartes géogi'aphiques et les plans de forteresses.

^lais presque toujours le jeune avocat se laissait attirer par le spectacle du Pont-Neuf. Il traversait la place Dauphiup. tout entière en possession des aubergistes et des liôteliers et transformée en vastes garnis où logeaient les ])laideurs. Il passait devant les théâtres en plein vent des i)ateleurs, et entrait dans la mêlée des vices et des turpitudes, dans la liataille du mensonge, dans l'immensité de la farce, dans la prodigieuse et frénétique manifestation de la vie ])opulaire. Pris dans le tourbillon des carrosses, litières, charrettes, coches et autres véhicules, bousculé, froissé, écrasé, il se réfugiait sm* les trottoirs et, du haut de leurs marches, écoutait et regardait. Le tintamaiTe de mille instruments, de mille vociférations, de mille cliquetis, battements, roulements l'assourdissait. Mais ses oreilles s'y habituaient bientôt.

Des boutiques innombrables se dressaient dans l'intervalle des demi-lunes de pierre. Sur les parapets, des libraires ou^Taient aux amatem's leurs boîtes pleines d'opuscules en mauvais état. Chaque trafiquant faisait rage de parlerie. Charlatans, passe-volants, vendeurs d'onguents et d'emplâtres, arracheurs de dents, fripiers, argotiers, pédants, entremetteurs de demoiselles, opérateurs, médecins spagiriques. joueurs de gobelets, chanteurs de chansons nouvelles, blanquistes, attiraient tom* à tour le client, l'ensorcelaient, le pressuraient, le volaient et, souvent même, le rossaient. !Xéanmoins toutes sortes de béjaunes les entouraient, plumets enfarinés, coquettes farcies de mouches, provinciaux engoncés dans leurs manteaux de panne, filles fardées, poètes crottés, avaleurs de frimas, ivrognes, fous, soldats en goguette, béquillards, malingreux, au milieu desquels filoux et coupe-bourses faisaient d'amples rapines.

Car ici le larcin et le drame côtoyaient l'allégresse et la fantaisie. Il n'était pas rare de voir; environnés d'un cercle do badauds, des gentilshommes se quereller, tirer l'éj^ée et s'cstafilader. On pr:itiquait aussi ouvertement le meurtre

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et le vol. Les escrocs, au Port au Foin, voisin du Pont- Neuf, avaient un gouvernement organisé. Tel de leur congénère qui, pour une raison quelconque, déméritait à leurs yeux, jugé sommairement, condamné à mort, s'en allait, au fil de l'eau, le cœur traversé d'un poignard. Des bourgeois dérobaient aux libraires inattentifs Içs éditions à leur convenance. Des seigneurs, rivalisant avec les tirelaine, s'improvisaient « tire-soyes », s'embusquaient à la brune, auprès du cheval de bronze, brutalisaient, en manière de divertissement, les passants, assommaient le guet. Pourtant, aux deux extrémités du Pont-Neuf, des gibets dressaient leur avertissement sinistre. Leurs « pendiloches » humaines incitaient à l'examen les consciences })onrrelées.

Lorsque La Bruyère se rendait sur ce pont au renom à la fois goguenard et funeste, il ne l'abandonnait guère qu'à la tombée de la nuit, à l'heure où les amants y succédaient aux amuseiu's. De ses parapets sinueux, il contemplait les merveilles de la ville s'estompant à l'horizon : la tour de Nesle, démantelée et meurtrie, le spectre douloureux de l'hôtel Saint-Denis, le Louvi'e, majestueux et grave, la myriade des bateaux stationnant au quai de l'École, Saint-Germain-l'Auxerrois parmi ses arbres, le cours la Reine, puis le Palais géant surmonté de ses tours, les couvents disséminés dans la Cité, l'hôtel de la Monnaie, trapu et funèbre, Notre-Dame semblable à un vaisseau voguant toutes voiles dehors, le pont Saint-Michel chargé de bâtisses, le couvent des iVugustins et la multitude des maisons en fuite vers l'Ai'senal et le faubourg Saint- Victor.

Dès lors, les yeux enchantés par la splendeur de ce ])anorama, il regagnait à pas lents son domicile de la rue (lu (xrenier-Saint-Lazare. Sa journée n'était pas perdue. Son esprit s'était chargé de mille documents humains pris sur le vif, et dont il dégagerait, plus tnrd, la substance psychologique.

Néanmoins, on peut dire sans crainte de se tromper qu'il se montra toujours plutôt indulgent pour les hôtes de cette portion de la Cité. Il n'a point médit des farceurs

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qui n''j()iiissaiciil le |)ou])le et de la tourbe immonde qui encerclait leurs tréteaux. Les magistrats ne subirent ])as ses rudes censures. Il se complut à railler l'avocat affairé, peutêtre ))arce que lui-même ne Tétait guère. Mais il n'a rien voulu retenii- de ce que les actes de ses confrères lui révélèrent. Il les a. au contraire, défendus contre les attaques des épigrammatistes. La fonction, à son avis, avait assez de noblesse pour mériter l'admiration unanime. Il l'a relevée du discrédit où la foent tomber quelques aigrefins avaricieux. Il y avait, en son temps, quelque danger à donner à l'éloquence du barreau la supériorité sur l'éloquence de la chaire et à prétendre qu'en ce monde l'avocat a autant d'utilité que le prédicateur.

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