DIALOGUE V
Les maximes des (juiétistes détournent de la confession et de la pénitence. L'abandon pariait qu'ils enseignent jette dans l'indifférence pour le salut, pour les boimes œuvres, pour les biens spirituels, pour les vices et les vertus ; il fait consentir l'âme àl'extinction de la charité et de la foi, à aimer l'état de péché, le désespoir et la damnation. Affreuses conséquences de cette indifférence absolue : qu'elle renverse les })remiers principes du christianisme ; qu'elle est directement opposée à toutes les demandes que l'on fait dans l'oraison dominicale.
Le directeur. — Mon Dieu, madame ! j'appréhende bien que vous ne vous soyez un peu ennuyée dans ce mauvais poste, et que le froid que vous avez souffert en m'attendant n'ait causé cet abattement et cette pâleur que je vous vois. Où sont donc ces yeux vifs et riants, ces belles couleurs qui relevaient votre teint? Je ne suis pas an moins édifié de cet air languissant ([ue vous nous apportez : vous étiez si vive et dans une si parfaite santé la dernière fois ! Donnez-moi vos deux mains, que je vous fasse jurer que vous prendrez plus de soin de vous à l'avenir. Que vous est-il donc arrivé, ma chère dame, depuis huit jours que nous ne nous sommes pas vus? Est-ce toujours ce mari? est-ce moi? votre belle-mère? ou monsieur son fils le docteur? Vous plaindriez- vous de moi? Car vous êtes triste, et point du tout dans votre naturel. Serait-ce notre doctrine ((ui vous impiiéterait? Est-ce que nos praticjues surpassent vos forces? Cela serait bien extraordinaire; car pour une âme qui éprouve des peines, des langueurs et des sécheresses dans nos exercices, il y en a mille que Dieu conduit ])ar le repos, par la douceur et, j'oserais dire, par une divine nonchalance. Y a-t-il rien de plus agréable à une jeuiu^ fennne d'unes com])lexion délicate, (jue de d(>uu'ui'er passive toute sa vie, el d'avoir juêiiio scrupule (le faire poui' Dieu et |iour le ])aradis la. inoinche action (pli puisse rémouvoir le moins du inonde, (|ue de ne se plus tourmenter ni du passé ni de Favenir, et, pour le présent, prendre le temps enmuie il vient (1), sans d'autre parti sur les actions
(l) l/a]iandoti es! ce (pi'il y a de consécjueiice dans toute la voir-, et c'est la clef de [tout] l'intérieur. Qui sait bien s'abandormer sera
L>16 = LA fillUYK KE. — CHAP. IX
bonnes ou mauvaises que nous faisons, que de nous en remettre pour révénement à la volonté divine, maîtresse de nous forcer à tout le bien et à tout le mal qu'il lui plaît, suivant la diversité de ses voies et la profondeur de ses jugements? Imaginez-vous, madame, un système de religion le plus accommodé à la portée des liommes, et qui semble fait exprès pour leur aplanir le chemin du ciel, afin qu'ils y pussent entrer doucement et sans -violence : serait-il de bonne foi compai"able aux suavités ineffables, aux inactions, à la paix, aux célestes voluptés dont notre doctrine est toute remplie? ]>se faudi-ait-il pas se haïi" soi-même, je veux dire son âme, son corps, ses plaisirs, sa joie, pour, connaissant nos principes et toutes leurs suites, refuser d'en profiter et de se sauver comme en se jouant? Je vois ce que c'est, madame . nous sommes à peine sortis de la quinzaine de Pâques, chargée encore d'un jubilé : la prière, le jeûne, les stations, les sacrements vous auront mise en l'état où vous voilà.
La péxitexte. — Vous dites ^a■ai, mon Père, en quehjue manière, mais qui n'est pas celle dont vous l'entendez.
Le directeur. — Comment, ma chère fille? hé! je vous avoue que je n'y entends plus rien. Auriez-vous trouvé quehjue ignorant de confesseur qui vous aurait refusé Fabsolution.
La péxitexte. — Cela ne pouvait pas être, mon Père.
Le directeur. — Pourcjuoi non, ma fiUe? Je vais vous montrer que cela était très possible. Il ne faut pour cela que s'être adi'essé à un homme scrupuleux, qui aura })énétré pai" votre manière de vous confesser que vous n'avez pas fait votre examen de conscience.
La péxitexte. — Hélas ! mon cher Père, j'aurais grand tort de m'en prendi'e à un confesseur !
Le directeur. — Tant mieux, madame, et ce n'est pas une
bientôt parfait... Pour la pratique, elle doit être de perdre sans cesse toute volonté propre dans la volonté de Dieu, de renoncer à toutes inclinations particulières, quelque boimes qu'elles paraissent, sitôt qu'on les sent naîtie, pour se mettre dans rindiS'érence, et ne vouloir (|ue ce que Dieu a voulu dès son éternité ; être indifférent à toutes choses, soit pour Je corps, soit pour l'âme, pour les biens temporels et étemels ; laisser le passé dans l'oubU, Taveinr à la Providence, et doimer le présent à Dieu; lutus contenter du moment actuel, qui nous apporte avec soi l'ordre éternel de Dieu sur nous, et qui nous est une déclaration autant infaillible de la volonté de Dieu, coiumc elle est eomunuie et inévitable i)our tous. (Moyen court, § (3, [). "iC». ot suiv.)
== DIALOCUKS SI |{ \A<: OIIIKTISMK ^^— i>'17
cliosc si ortlinaivc ([iie do bien n'iiconlici' en ce [joiiit, et d'avoir sujet de se louer de ces gens-là.
La pénitente. — Je ne m'en loue pas aussi, mon Père, et je ne suis pas en cet état -là.
Le directeur. — C'est-à-dire, madame, (^ue vous n'avez pas usé ces Pâques-ci de la confession?
La pénitente. — Non, mon Père.
Lk directeur. — Jel'ai vu d'abord. Et ])our la connnunion, ma fille, comment cela s'est-il passé? Etcs-vous contenle?
La pénitente. — Point du tout.
Le directeur. — Croyez-vous que vous eussiez mieux fait de vous confesser cette année avant que de communier? Mais quoi? vous pleurez, ce me semble, et vous avez quelque chose sur le cœur que vous ne me dites pas.
La pénitente. — Je n'ai rien, mon Père ; je crois seulement que j'aurais mieux fait d'approcher des sacrements de l'Église dans cette solennité de Pâques, comme j'y ai été élevée dès ma plus tendre jeunesse, comme ont fait mon mari, mon beaufrère et ma beUe-mère, qui, toute simple qu'elle est, a peut-être pris un meilleur parti que je n'ai fait, et qui fera sans doute son salut plus sûrement que moi, seulement à cause qu'elle suit aveuglément et sans examen toutes les pratiques de l'Eglise, ({u'elle croit comme un enfant tous les articles de foi, et qu'elle ne se rapporte de toutes choses qu'à son curé. Enfin, mon Père, je voudrais qu'il m'eût coûté cette main-là et avoir fait mes Pâques, et ensuite gagné le jubilé comme les autres.
Le directeur. — Mais il n'y aurait pas eu en effet grand mal à cela ; d'où vient, madame, que vous n'avez pas fait l'un et l'autre si votre santé vous le permettait?
La pénitente. — Je vous le dirai. Je savais, mon Père, comme les autres, que le Pape avait accordé un jubilé général, qu'il s'ouvrirait dès la semaine sainte : je formai la résolution de le gagner, je m'en ouvris même à vous dès le connnencement du carême, et vous me dites que vous me le permettiez. Je n'ai rien rabattu, comme vous avez vu depuis ce temps-là, de la sublime oraison ; j'ai écouté toutes les motions divines ; j'ai renoncé (U\ cœur à toute propriété et à toute activité. Il est vrai que, la fête de Pâ(|ues venant à s'approcher, j'entrai un matin par ancienne habituile dans une profonde^ considération iU' la grandeur du mystère, de l'imporlance (|u"il y avait pour moi de le bien solenniser. -le songeai ((uel bien infini c'était pour une àiue (pii communiait dignement, ([uelle source, quels trésors
^)i8 LA BRUYÈRE. — CttAP. IX
de grâces étaient renfermés dans les indulgences que l'Église voulait bien octroyer dans ces saints jours, par le pouvoir qu'elle en avait de Jésus-Chi'ist. Je me préparai donc d'ajouter à l'acte de simple présence de Dieu des réflexions vives sur sa bonté infinie, sur ses miséricordes inépuisables ; je récitai ensuite le psaume Miserere : j'y trouvai du goi'ît, je le récitai ime seconde fois ; je choisis les jours que je ferais des stations.
Le directeue. — Des stations?
La pénitente. — Oui, mon Père, des stations. Je me taxai à une telle somme pour mes aumônes ; je m'efforçai de me souvenir de mes péchés, comptant d'en faire une plus exacte recherche lorsqu'il s'agirait de les confesser avant que d'approcher des mystères. Enfui mon plan était dressé, ma résolution prise, suivant en cela les vues que j'avais eues dès le jour des Cendi'es, comme je vous l'ai dit. Hélas ! mon Père, ou heureusement, ou malheureusement pour moi, je m'allai souvenir d'avoir lu dans un de nos li-\aes, que les vues qu'on a de faire une chose sont des obstacles à la perfection (1), et je me dis à moimême : « Je serais bien malheureuse, si, avec tous mes soins et toute mon application à macquitter de mes devoirs, l'abstinence, le jeûne, l'aumône, la prière, joints à Fusage des sacrements, bien loin de mètre utiles en aucune manière, ne servaient au contraire quà me faire tomber de plusieurs degrés de la perfection que j'avais atteinte ; je suis sans doute entraînéé à toutes ces l)onnes œuvi-es, et à ces apparences de vertu et do dévotion par une habitude contractée dès mon enfance ; ce ne sont que des suites des impressions qu'on m'a données dès mes ])remières années ; j'éprouve en moi im trop grand empressement d'aller à confesse et de comnmnier, et parce que je veux cela trop détermiiiément, je n'en dois rien faire, et par consé- ((uent je ne le dois pas vouloii". » -le me mis ensuite si fortement dans Tesprit que j"étais obligée à résister à cette volonté déterminée de faire mes Ptupies et de gagner mon jubilé, que je me sentis dans rimpuissance de m'ac([uitter de Fun et de Fautre ; j'y avais uiênie une résisfaïu-e liorrible, et il me semlihiil que
(1) Dieu Ole eucme par là la rétlt'.\ioii vl la vue que Fàiue pojtc. sur ce qu'elle fait : ce qui est Tunique obstacle qui la retient, eb C[ui empêche que Dieu ne se conununique à elle... (Molinos, Cluidc ^spirituelle, liv. I, chap. iv, n'^ 29, p. 27.)
Souvenez-vous bien, Philothée, de la règle générale que je vous ai prescrite, de ne vous |)lus servir à l'aveinr des raisonnements dans votre oraison. (IMalaval, Pratique facile, 1" part., \). IG.)
DIALOCIIKS SUK LK OCIKÏISME = 219
(liiclqiie chose surtout iii"ini])ossibilitait la confession. Col cxtrônio cloiiiuonient })our les sacremcuts me convaiii((uit assez néanmoins qu'il n'y avait point- de |)i-o))riété à mon l'ail et (jue c'tMait pent-êti'e la vraie disposition oîi je devais en ap])roclier ; mais ayant aussi retenu ce que nos livres enseigiienl , (pril faut tout faire dans une j>rande paix et avec cette donce impulsion ([u'on appelle motion divine (1), je me trouvai dans cette jierplexité de m'abstenir d'abord de faire mes dévotions, parce que je le voulais trop déterminément, et bientôt de ne pouvoir les faire faute d'attrait, et par l'extrême opposition que j'y avais.
Le directeur. — En un mot, ma fille, vous ne pûtes aller à confesse ni à la communion, et parce que vous le vouliez, et parce que vous ne le vouliez pas.
La pénitente. — Hélas ! mon Père, il n'y a pas autre chose !
Le directeur. — Tant mieux, ma chère fille, et je ne vous dissimule pas qu'à voir vos larmes et le désordi'e de votre visage, j'appréhendais fort qu'il ne vous fût arrivé pis. Ditesmoi, je vous prie, dans cet effort que vous dites que vous avez fait pour vous ressouvenir de vos péchés, et qui est peut-être la cause du trouble qui vous est arrivé, vous êtes-vous trouvée coupable de quelque défaut? Avez-vous reconnu que vous fussiez tombée en quelque égarement?
La pénitente. — Oui, mon Père, et c'est ce qui me portait à recourir à la confession.
Le directeur. — Étrange force de l'habitude et de la coutume, lors surtout qu'elles ont leurs racines dans notre première éducation ! C'était précisément, madame, à quoi vous ne deviez pas songer. Vous ne pouvez vous imaginer de quelle importance il est pour une âme qui tend à la perfection, de ne se point inquiéter de ses défauts. Il suffisait après cet examen de l'état de votre conscience, que vous auriez dû même vous épargner, de vous ramasser au dedans, attendre et souffrir la pénitence que Dieu vous aurait voulu imposer lui-même, et rien davantage, sans faire pendant cette semaine de Pâques aucunes prières vocales, sans vous imposer aucune mortification.
Apprenez, ma fille, que les prières qu'on se tue de dire, et
(1) H faut donc demeurer en paix et ne nous mouvoir que quand il nous meut... C'est l'esprit de l'Église, que l'esprit de la motion divine, etc. {Moyen court, § 21, p. 87.)
220 === LA BRUYEliE. — CHAP. IX
les pénitences qu'on s'impose, ne sont point des causes naturelles (le la ^lâce (1), mais seulement des instruments accommodés à notie faiblesse, qui anmsent et soutieiment notre imaginatiun plutôt qu'elles ne contribuent à la sanctification de notre âme. L'oraison de simple présence de Dieu est de mille degrés audessus du Vmi Creator et du psaume Miseme et de toutes les oraisons les plus tri\iales et les plus consacrées dans l'Église : il y a des moments où elle donne à une âme résignée du dégoût pour l'oraison dominicale : il y a des conjonctures, comme celle, ma fille, où vous venez de vous trouver, où elle tient lieu non seulement de toutes prières, de toutes mortifications, de toutes bonnes œuvi'es, mais aussi de sacrements, je dis de la confession et de la comnumion. Quelle est donc, madame, votre incjuiétude, et cpie cherchiez-vous ces fêtes dans les sacrements et dans le gain du jubilé? De Findulgence pour les châtiments dus à vos ])échés (2)? Ignorez-vous qu'il vaut mieux satisfaire à la justice de Dieu, que d'avoir recours à sa miséricorde? parce que le premier procède du pur amour c^u'on a pour Dieu, et que le second, venant au contraire de l'amour que nous avons pour nous, et tendant à é\nter la croix, ne peut être agréable à Dieu et est indigne de miséricorde.
La pénitente. — Qu'appelez- vous, mon Père, tendre à éviter la croix par le jubilé et par les indulgences? C'est bien tout le contraire ; car les clu'étiens en se soumettant aux petites croix, c'est-à-dire à la pénitence et aux mortifications que le jubilé impose, tendent à éviter l'enfer qui serait dû à leurs péchés.
Le directeur. — Dites-moi, ma fille, monsieur votre mari et monsieur le docteur, son frère, ont-ils fait vœu de passer leur \ie ensemble?
La pénitente. — Ils s'aiment assez, mon Père, pour ne ])as songer sitôt à se séparer.
Le directeur. — Vous pourriez donc, madame, dans la
(1) Sans une révélation, ou ne peut savoir qu'il y ait un degré de grâce attaclié [à] l'oraison. (Malaval, Pralique facile.)
... .Je dis qu'il ne faut point se fixer à telles et telles austérités ; mais suivre seulement l'attrait intérieur en s' occupant de la présence (le Dieu, sans penser en particulier à, la moi-tification. {Moym- court, § 10, p. 40.)
(2) C'est alors qu'f^lie conunenre à ne pouvoir gagner des indulgences, et l'amour ne lui pciniit i);is de vouloir al)réger ses peines. {Livre (tc^ Torrents.)
^= DIALOCIÎKS S un LK O U I K Tl SM K = 221
suite, être oblimée en conscience de les abandonner tous deux; car- je ne vous le cache plus, ma chère fille, un plus long cotnmerce avec ces personnes-là serait capable de vous pervertir. Quelle est, en effet, cette appréhension des peines et des châtiments de l'autre vie, dont votis me paraissez toute troublée? Où est au contraire cette totale résignation à la volonté de Dieu, i^ue vous prêchiez vous-même aux autres avec tant de force? Ignorez-vous encore que Tabandon parfait, qui est la clef de tout l'intérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, m vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni enfer? Que craigiiez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre ; hélas ! pour ce que vous valez, qu'importe (1 )?
La pénitente. — • Mais, mon Père, comme âme rachetée par le sang de Jésus-Christ, il me semble que je puis dire que je vaux (pielque chose, et que je coir»nettrais un péché horrible de ne pas songer à me sauvei' et de ne pas espérer mon salut, après que Dieu même a fait des choses si extraordinaires, a daigné passer |)ar des états si humiliants, seulement pour me le procurer, l'eut-on avoir de rindifférence pour la venue de Jésus-Christ sur la terre, pour ses travaux, pour sa mort?
Le directeur. — Oui, ma fiUe, cela n'est pas impossible.
La pénitente. — Ah! mon Père, que dites- vous là? Quoi? sachant (publies ont été les vues de Dieu sur moi pai' la mission de son Fils, je ne ferai [)as tout ce qui est en moi pendant tout le cours de ma vie, pour y correspondre et j)our achever par mes actions l'ouvrage de ma rédemption?
JjE directeur. — Non, ma fille, et cela nu''rite explication en un certain sens.
La pénitente. — Je ne nrexciterai pas à augmenter nui foi de jour en jour, à m'embraser d'une plus grande charité pour Dieu, à fortifier et renouveler mon espérance?
(1) L'abandon parfait, qui est la clef de tout l'hitérieur, n'excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni paradis, ni eiïter. Que craignez-vous, cœur lâche? Vous craignez de vous perdre? Hélas ! pour ce que vous valez, (ju^iinporte? {Litre des Torrenla, 2""-' part., chap. i, n" 9, p. 258-259.)
L'indifférence de cette amante est telle, qu'elle ne peut pencher, ni du côté de la jouissance de Dieu, ni du côté de la privation de Dieu. La mort et la vie lui sont égales ; et quoique son amour soit incomparablement plus fort qu'il n'a |januiis] été, elle ne peut néanmoins tlésirer le Paradis. {Explication (lu Cantique des cantiquea, chap. viix, verset 14, p. 209.)
J,A liKUYKRK. — CHAI'. IX
\a: directeur. — Point du loiil. iiiadainc.
La pénitente. — Je ne m'étudierai pas cians toute jua conduite à discerner la volonté de Dieu, afin de Facconiplir le plus exactement qu'il me sera possible?
Le directeur. — Vous n'y êtes point encore.
La pénitente. — Je ne vivrai pas dans la crainte de Dieu et dans le tremblement, incertaine connue je suis si j'ai la gi'âce de Dieu ou si je ne l'ai pas?
Le directeur. — Encore moins.
La pénitente. — Mon beau-frère, en eH'et, m'aurail-il trompée? Je ne puis me le persuader.
Le directeur. — Rien n'est plus ceitaiii, ma cliére fille, ((ue qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait (1) sans toutes ces attentions. Voilà tout le secret : il faut se perdre et s'abîmer entièrement dans la volonté de Dieu, sans se soucier le nu)ins du monde de savoir quelle est actuellement cette volonté. Il ne faut point s'embarrasser non plus si l'on a en soi la ii;râce de Jésus-Christ, ou si elle nous manque : qu'importe? et ([ue quelqu'un la possède en un degi'é plus éminent que nous? Il faut aller jusqu'à être ravi qu'il donne aux autres toutes ses grâces, que nous en soyons entièrement dépouillés, et que nous ne fassions que de l'horreur. Vous parlez, ma fille, de foi, d'espérance et de charité : vous êtes à cent lieues de ce qu'il faut être ; V(nis parlez de vertus et de bonnes œuvt'es : tout de même. L'indifférence au plus ou au moins de toutes ces choses, voilà en quoi consiste la perfection (2).
(1) Qui sait bien s'abandonner, sera bientôt parfait. {Moye7i court, § 6, p. 26.)
Le fidèle abandon dans tout, ne voulant rien que ce que Dieu veut, et ne pouvant douter que ce qui anive de moment en moment ne soit l'orche visible de Dieu, cjui dispose tout cela, soit pour sa justice, soit pour sa miséricorde... Qui pourrait dire jusqu'où se doit porter cet abandon?... Jusc^u'à agir sans connaissance..., ainsi qu'une persomie qui n'est plus... Ce qui est le plus nécessaire est également le plus aisé, savoir de comiaître la volonté de Dieu ; et c'est sans nécessité ((ue l'on se met si fort en peine de la découvrir. La volonté de Dieu n'est autre chose que ce c[u'il permet nous aniver à chaque iiKinuMit. (Bègle des associés à Venfance de Jésus, p. 88-89, 95-96.)
(2) Vous ressentirez au dedans une sécheresse passive, des ténèbres, des angoisses, des conti'adictions, une répugnance coutijuielle, des abandonnements intérieurs, des désolations horribles, lies suggestions importunes et peipétuelles, des tentations véhémentes de l'eimemi. Enfin vous trouverez votre cœur si resserré et si
UIALOtiLES SUR LE QUIKTISME = 2i>3
La pénitente. • — Quoi? mon Pèro, la pcin^rtioii pourrait consister iuraimi'r |)i(Mi (pu' niédincii'iiicnl cl ;"i ne prcscpic plus espérer on lui?
Le ijikkoteuk. Je ne dis pas cela, mais à ne se. plus inquiéter de Tainier peu (ui beaucoup, <()mme d\'s[)érer en lui ou termemeiit ou faiblement. Voilà ce (pie je dis.
]j\ PKNiTKNTK. - Mais, nmn Père, si je ne sentais plus de cliarité, ni aucun amour pour Dieu?
Le directeur. — 11 faudrait, ma fille, s"v résoudi'e et prendre patience.
La pénitente. — Si je n'espérais plus en lui, et que je tombasse dans le désespoir? Cela est horrible, ce que je vous dis.
Le directeur. — Il faudrait, madame, non seulement supporter cet état horrible, mais l'aimer (1).
plein d'uniertunio, que. vous ne pourrez l'élever vers Dieu, ni faire un seul acte de foi, d'espérance ou d'amour. Dans cet ahaiHlonnemeut, vous voyant en proie à l'impatience, à la colère, à la rage, aux blasphèmes, aux appétits désordonnés.- vous vous croirez la plus misérable, la plus crmiinelle et la plus détestable de toutes les créatures, dénuée de toutes les vertus, éloignée de Dieu, et condamnée à des tourments presque égaux aux peines infernales. Mais quoique dans cette oppression il vous semble d'être orgueilleuse, impatiente et colère, ces tentations néanmoins ne remportent aucun avantage sur vous, la vertu cachée et le don efficace de la force mtérieure qui régnent en vous étant capables de surmonter les assauts les plus vigoureux et les plus terribles. (}.Ioijnos, Guide spirituelle, liv. III, chap. IV, n"" 28, 29 et 30, p. 145-146.)
Ame bien heureuse, si vous saviez combien le Seigneur vous aime et vous protège au miheu de ces tourments... Quelque affreuse que vous paraissiez à vos yeux, l'auteur de tout bien vous aimera. {Ibidem, chap. v, n" 38, p. 149.)
L'abandon d'une âme spirituelle à Dieu est un dépouillement de tout soin de nous-même pour nous laisser entièrement à sa conduite... Pour l'abandon que l'âme spirituelle fait à Dieu tantde son intérieur ({ue de son extérieur, son cœur demeure libre, content et dégagé. Pour la pratique, elle consiste à perdre sans cesse toute sa volonté propre dans la volonté de Dieu, à renoncer à toutes les inclinations paiticulières, quelque bonnes qu'elles paraissent, sitôt qu'on les sent naître, ahn de se mettre dans l'indifférence et ne vouloir que ce que Dieu a voulu dès son éternité. {Moyen court, § G, p. 27-28.)
11 n'y a plus d'amour, de lumières, ni de connaissances. {Livre de.ii Torrents, 1"' part., chap. ix, n" G, p. 231.)
(1) Vouloii- bien être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un
La pénitente. — L'aimer? Aimer le désespoir?
Le directeur. -— L"aimer, ma chère enfant, si du moins vous vouliez être une parfaite abandonnée.
La pénitente. — Mais, mon Père, je pourrais donc par la même raison consentir à rextinction entière de ma foi?
Le directeur. - Vous y êtes, ma fille et vous commencez à voir les conséquences dans leurs principes.
La pénitente. — .le les vois si bien, que je conclus qu"on peut se résigner à la perte de toute la perfection et de tonte la sainteté où Ton peut parvenir en cette vie.
Le directeur. — Comment l'entendez- vous?
La pénitente. — IS'e m'avez-vous pas parlé ainsi de l'état sublime où une âme se trouve élevée pai" l'oraison du simj)le regard?
Le directeur. — Oh ! sans doute.
La pénitente. — Ne l'appelez-vons pas oraison de foi, nudité de foi, un acte de foi pure?
Le directeur. — Jamais autrement, ma iille.
La pénitente. — N'est-ce pas, mon Père, dans ce premier et seul acte, que l'on ne réitère plus, et dont les antres actes qui pourraient échapper à l'âme ne sont que la continuation, ((ue consiste le parfait abandonnement et l'entière résignation à la volonté de Dieu?
Le directeur. — Cela est ainsi.
La pénitente. — Concluez donc vous-mêmes que c'est une conséquence de ce premier acte d'un parfait abandonnement, qui n'est autre chose que l'oraison de foi pure et de nudité de foi, que l'âme peut non seulement consentir à l'extinction de sa charité et de son espérance, mais même de sa propre foi, et qu'il arrive en elle que c'est par la foi du simple regard, je veux dire, que c'est à force de foi qu'elle est même contente de n'en avoir plus, qu'elle est indifférente à en avoir ou à n'en avoir pas.
Le directeur. — Hé bien ! ma fille, quelle merveille y a-t-il à cela?
entier abandon, dans le désespoir même, se donner à lui lorsqu'on est le plus rebuté, s'y laisser et ne se pas regarder soi-même lorsqu'on est sur le bord de l'abîme, c'est ce qui est très rare, et qui fait l'abandon pariait... Cette pauvre âme est obligée, aprèg avoir tout perdu, de se perdre elle-même par un entier désespoir... {Litre des Torrents, 2" part., chap. i, n"10.p. 251 ; et 1"' part, chap. vu, § 4, n» 39, p. 214.)
-: IHALOCUKS SU 15 LK (J L) 1 KTI S M K = 225
l.A l'KXi'iKXTK. L;i iiKMVcilIc, mon l'ric. csl ((iio, par nos propres principes, ee(te sul)liinilé de notre étal, sans laquelle nous sonuues réduits à rien, nous la perdons gaiement et avec la dernière indifférence, et qu'à force d'abandonnenient, nous pourrions déchoir aux complaisances de rahandonnement même et tomber dans le vice opposé : ce (|ui me paraît obscur et impliqué, je vous ravoue.
Liî DIRECTEUR. — Est-ce là, madame, tout ce que M. le docteur vous a appris sur ce sujet? Je vais le mener plus loin, et s'il était ici, je lui ferais l)ien voir du pays.
La pénitente, — Je vous l'amènerai, mon Père ; je vous l'ai promis.
T.E niRECTEUR, — Qui lui dirait, madame, qu'il faut (pie l'âme (pli tend à la plus haute perfection (1) se résolve de perdre
(1) Pour la pratique, elle doit être de perdi'o sans cesse sa volonté, de renoncer à toutes les inclinations particulières, quelque bonnes (ju'elles paraissent, sitôt qu'elle les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence. {Moyen court, § 6, p. 28.)
Il n'y a point pour cette âme abandonnée de malignité en quoi que ce soit : elle est tellement anéantie, cpe cet abandonnement ne lui laisse aucune propriété, et la seule propriété peut causer le péché ; car quiconque n'est ])lus ne peut plus pécher. {Livre des Torrents, 2" part., chap. ii, n"« 1 et 2, p. 262-253.)
Notre-Seigneur commence à dépouiller l'âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et faveurs. Ensuite il lui ôte toute faciht'' au bien. Après quoi, il lui ôte la beauté de son visage, qui sont comme les divines vertus cpi'elle ne saurait plus pratiquer... Tout pouvoir lui est ôté... C'est une chose horrible qu'une âme amsi nue des dons de Dieu. ^lais c'est encore peu, si elle conservait sa beauté, mais il l'a fait devenir laide et la fait perdre. Jnsques ici l'âme s'est bien laissé dépouiller des dons, grâces, faveurs, facilité au bien ; elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain ; mais elle n'a pas perdu les (Uvmes vertus. Cependant ici il les faut perdre quant à l'usage. {Livre des Torrents, V part., chap. vu, § 1, n" 13 ; § 2, no« 21 et 24 ; § 3, n» 2.5, p. 195-196, 201 et suiv.)
L'âme, bien loin d'être oisive, fait un acte universel et très excellent et suspend ses actes particuliers pour s'absorber eu Dieu seul. Si Dieu, par un secours surnaturel, la met dans l'état passif au regard de lui-même, elle se trouve encore plus élevée. (Malaval, Pratique facile, 2^ part., p. 258.)
Il faut vous détacher de quatre choses pour parvenir à une cinquième, qui est la fin de la science mystique : 1° des créatures ; 2" des choses temporelles ; 3° des dons du Saint-Esprit ; 4 de vous-
La BniYÈRE. 9
absolument toute volonté projtre ; (ju'elle renonce à toutes inclinations parliculièrcs, (|uel(|ue l)onnes qu'elles soient, sitôt
même ; 5" et vous perdre enfin en Dieu. (JIolinos, ilaUJe spinfuelle, liv. III, chap. xvm, n" 183, p. 192.)
Elle ne saurait lui rien demander ui rien désii-er de lui, à moins que ce ne fût lui-même qui lui en donnât le mouvement ; non qu'elle méprise et rejette les consolations divines..., mais c'est que ces sortes de grâces ne sont plus guère de saison pour une âme aussi anéantie qu'elle l'est, et qui est établie dans la jouissance du centre, et qui ayant perdu toute volonté dans la volonté de Dieu, ne peut plus rien vouloir. {Explication du Cantique des cantiques, chap. viii, verset 14, p. 208.)
Une âme spirituelle doit être indifférente à toutes choses, soit pour le corps, soit pour l'âme, ou pour les biens temporels et étemels ; laisser le passé dans l'oubli, et l'avenir' à la providence de Dieu, et lui [domier] le présent. {Moyen court, § 6, p. 28.)
Une âme spirituelle ne doit point s'amuser à réfléchii' sur ce qu'elle opère, ni à penser si elle met en pratique ou non les vertus... (Falcoxi, Lettre à une fille spirituelle, p. 151.)
Dans le vide volontaùe de la contemplation, il y a un détachement de tout ce qui n'est pas Dieu, et même de ses grâces et de ses faveurs, pour s'attacher inv o ablement à lui seul. (ÎIalaval, Pratique facile.)
Si l'on dit à ces âmes abandomiées de se confesser, elles le font, car elles sont très soumises ; mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dir-e, conmie mr petit enfant à qui l'on dirait : « Il faut vous « confesser de cela. » Il le dit sans connaître ce qu'il dit, sans savoir si cela, est ou non, sans reproches, sans remords ; car ici l'âme ne peut [plus] trouver de conscience, et tout est tellement perdu en elle, qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur ; elle demeure contente sans en chercher. {Livre des Torrents, 2" part., chap. ii, n" 3, p. 253.)
L'âme qui est arrivée à ce degré entre dans les hitérêts de la divme justice, et à son égard et à celui des autres, d'une telle sorte qu'elle ne pourrait vouloir d'autre sort pour elle, ni pour autre quelconque, que celui de cette divine justice lui voudrait donner pour le temps et pour réternité. {Explication du Cantique des cantiques, chap. VIII, verset 14, p. 206.)
Qui pourrait du'e jusqu'où se doit porter cet abandon?... .Tusqu'à agir sans coimaissance, amsi qu'une personne (jui n'est plus. {Rètjle des Associés à V enfance de Jésus, p. 89.)
[ ...II] ne leur laisse pasl'ombre d'une chose qui se puisse nommer en Dieu ni hors de Dieu. {Livre des Torrents, 2" part., chap. ii, n"l, p. 225.)
... L'âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se commît phis ; elle ne voit rien de Dieu, n'en comprend rien, n'en distingue rien : il n'y a ])lus d'amour, de lumières, ni de coimaissances. {Ibidciu, 1" part., chap. i.x, n" (3, p. 231.)
== DIALOCUES SUR LE QlîIÉTlSME = 227
([u'oUe les sent naître, pour se mettre dans l'indifférence ; ((u'elle ne doit pas affecter la pi'atique d'aucune vertu choisie entre plusieurs ; qu'elle doit être indifférente à toutes vertus, flotter entre la vertu et le vice, et attendre le bon plaisir de Dieu, à qui seul il appartient d'en ordonner; qu'elle doit porter cette indifférence juscpies aux choses qui concernent son âme, aux biens spirituels, à sa prédestination, à son éternité ; qu'elle ne doit point demander à Dieu d'être délivrée des tentations, d"éviter le mal et de persévérer dans le bien : qu'elle doit être franclie de tout remords d'avoir péché, sans être le moins du monde alarmée de ses chutes, ni inquiète des scandales (|u'elle a pu donner, parce qu'elle a oublié le passé, qu'elle remet lavenir à la Providence, contente de Tétat bon ou mauvais où elle se trouve actuellement, et à chaque moment de sa vie, par la volonté infaillible de Dieu, à laquelle elle est parfaitement rési2,née... ô mystère ineffable de cette rési<ination totale aux décrets divins et irrévocables, serez-vous toujours si peu coimu des hommes? Ne concevront-ils jamais que le rien est disposé à tout ce que Dieu voudi'a' que qui ne désire rien, ne fait élection de rien, ne refuse rien ; que le rien est rien, encore rien et toujours rien ! Voilà Tétat de l'âme dans le parfait anéantissement où elle est entrée depuis qu'elle a abandonné à Dieu son libre arbitre : elle ne doit plus, elle ne peut plus rien penser, rien vouloir et rien faire ; elle laisse tout faire à Dieu. Plus de retour sur elle-même, plus d'attention à la récompense ou à la punition. C'est à elle une grâce singuhère de ne plus penser à ses défauts. EUe agit alors sans connaissance, elle oublie Dieu et soi-même... Que dirait à tout cela M. le docteur?
La pénitente. — Hélas ! mon Père, je ne sais pas précisément ce qu'il pourrait dire ; mais je suis assurée que s'il était en ma place, il serait bien moins embarrassé que je ne le suis ; car après vous avoir entendu parler tous deux, je conclurais presque qu'il faut qu'il y ait deux religions chrétiennes, que Jésus- Christ ait laissées aux hommes avant que de quitter la terre ; que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dii-e que la doctrine de mon beau-frère me paraît avoir un très grand rapport avec celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde, et avec celle aussi que j%ii lue dans tous les hvres qui ont passé par mes mains.
Le directeur. — Cela peut être, uuidame ; mais cela ne prouve rien.
La pénitente. — Comment? mou Père, une telle diïïérence de créance et de sentiment sm' des choses de religion ne prouvet-elle pas du moins cjue Tun des deux se trompe? Et que si, comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frère le doctem' et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine, et la plupart des catlioUques qui n'en ont pas d'autre, à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement.
Le directeur. — Ah ! ma fille, cela fait trembler en effet, et, comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inchnations bonnes ou mauvaises, et n'avoir pas, par exemple, plus de disposition à Fadultère qu'à la chasteté conjugale, ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus, que deviennent ces âmes (1)?
La pénitente. — Mais, mou Père...
Le directeur. — I^atience, madame, s'il vous plaît : que de\aennent, chs-je, ces pauvres âmes, qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu?
La pénitente. — Pardonnez-moi, mon Père, si je vous interromps ; vous me faites parler à votre gré sur cette indifférence entre la chasteté et un péché que je n'oserais nommer : je ne coimais pas cet état -là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénument que je n'y suis pas encore parvenue ; j'ai toujours cru jusqu'à présent, selon que la conscience et la pudeiu" me l'ont inspiré, ci[u'ime femme doit
(1) Une âme de ce degré (c'est une âme parfaitement abandomiée) porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudrait rien lui refuser. Mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et [qu'usant] des droits qu'il a acquis sui^ elle, il lui demande les derniers renoncements et les plus extrêmes sacrifices, ah ! c'est alors que toutes ses entrailles sont émues et qu'elle trouve bien de la peine. (Explication du Cantique des cantiques, chap. v, verset 4, p. 115.)
De due les épreuves étranges que Dieu fait de ces âmes (de l'abandon parfait) qui ne lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut et ne serait pas compris. Tout ce qu'on peut dire est qu'il ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui puisse se nommer en Dieu ou hors de Dieu... Dieu fait voir en elles qu'il n'y a point p;)ur elles de dignité en quoi que ce soit, à -cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs ne contracte rien de leur mahce, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel que l'on ne peut due. {Litre des Tonenls, 2' jjart., cliap. ii, n"'* 1 et 2, p. 252-253.)
I)IAL0(;UES SUR LE (JUIETISME = 229
éviter le désordre, et être cliaste et fidèle à son mari. Si j'ai en (jiielqnefois des tentations dn contraire, je n'ai point balancé à y lésister de tont nnni pouvoii-. Ponr les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir, je les ai écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter, parce que j'ai senti dans mon cœur cpie c'était sa volonté, à laquelle je devais ni'ahandonner, plutôt que de garder une dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.
Le directeur. — Mais, madame, posant le cas que, succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans l'infidélité, qu'auriez-vous choisi ou du désespoir ou du saint abaudonnement?
La pénitente. — Dans un tel malheur, je me serais résignée à la volonté de Dieu, qui, en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi, aurait néanmoins permis que je l'eusse commise, peut-être pour m'humiher ; mais avant de la commettre, il est bien certain, mon Père, que plus j'aurais entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins j'aïu'ais eu d'indifférence sur Finchnation que je me serais sentie à éviter une telle chute. Quand le mal est fait, on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait : c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d'en faire pénitence; mais ce n'est pas celui que vous proposiez, puisqu'il s'agissait au contraire de bonnes ou de mauvaises inchnations où vous vouliez que je fusse indifférente.
Le directeur. — Je le veux encore, ma fille, avant et après la chute : avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire qu'elle ne soit pas arrivée. Car, ma chère fille, ouvrez les yeux, et rendezvous à l'évidence de la raison : que voudiiez-vons faire de mieux après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère? En chercher la rémission par des indulgences? Je vous l'ai dit, vous ne devez pas vouloir abréger vos peines (1). Cherchez du moins, me direz- vous, à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales? Avez-vous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de l'écouter s'il voulait vous parler lui-même et se faire entendre? Qui êtes-vous donc, pour oser parler à Dieu, ou lui demander le moindre avantage temporel ou spirituel
(1) Voyez note 48 [cette note 48 de rédition originale des Dialogues correspond à la note 2 de notre page 220].
230 = LA BRUYERE — CllAP. IX
poiu" vous et pour les autres? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du jubilé célébrer les fêtes et fréquenter les églises? ignorance, madame, simplicité! permettez-moi de le dire, et apprenez une bonne fois que Dieu en tous temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints, et que tous les lieux sont lieux sacrés. Voyez après si la différence des temps ou des lieux est recevable. Non, madame; et si vous me dites que vous êtes dans l'habitude d'aller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu, la sainte Vierge et les saints, tant pis, madame ; tant pis, du moins pom' ce cjui regarde la Vierge et les saints ; ils sont créatures, et par conséquent vous ne les devez pas prier.
La pénitente. — Je ne saurais m'empêcher, mon Père, de vous interrompre encore sur ce que vous venez d'avancer touchant la prière de la Vierge et des saints, que vous condamnez si ouvertement. H faut que je vous témoigne la peine C[ue cela me fait. Je suis élevée dans des sentiments bien différents : Ton ne m'a rien tant recommandé, dès mon enfance, que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les saints...
Le directeur. — C'en est assez sur cette matière : elle n'est pas du nombre de celles dont je veux vous entretenir en particulier ; c'est im diSérend à démêler entre M. le docteur et moi. Revenons à noti'e sujet. Vous me demanderez peut-être s'il ne vous sera pas permis d'entrer dans certaines pratiques de pénitence et de vous imposer des mortifications? Non, ma fille : elles nuisent au corps et ne profitent point à l'âme ; je vous l'ai déjà enseigné, demeurez en repos sur cet article (1). A l'égard des saints mouvements et des bonnes inchnations, je vous les défends : ne vous les procurez point ; s'ils \aennent sans qu'il y ait de votre faute, ne les cultivez point, ne les rejetez pas aussi, com-ez à l'asile de l'indifférence. Pom* le choix d'une vertu particulière, je ne puis pas tolérer une affectation comme celle-là : c'est la ruine de toute spiritualité.
(1) L'âme étant appliquée directement à l'austérité et au dehors, elle est [toute] tournée de ce côté-là, de sorte qu'elle met les sens en vigueur lom de les anéantn. Les austérités peuvent bien affaiblir le corps, mais ne peuvent émousser la pointe des sens ni leur vigueur. {Moyen 'court. § 10, p. 38-39.)
Il n'y a plus rien pour elle, plus de règlement. jdIus d'austérités ; tous les sens et les puissances sont dans le désordre. {Litre des Torrents, V^ part., chap. viii, n° 13, p. 224.)
DIALOGUES SlJll LE QUIÉTISME ^= 231
La pénitente. — Quoi? mon Père, je ne pourrais pas aimer rinimilité?
Le directeur. — Non vraiment, ma chère fille (1).
La pénitente. — La patience, la douceur, le pardon dos injures?
Le directeur. — Rien de tout cela, je vous prie ; mais bien rindifïérence à toutes ces |Vertus et aux vices contraires.
La pénitente. — Il s'ensuivrait donc, mon Père, de ce que vous dites, qu'aimer à être humble et à pardonner les injures serait un péché?
Le directeur. — Un péché? non ; mais une imperfection, chose à la vérité dont les confesseurs et les casuistes ne conviendront pas : aussi faut-il avouer que la vie intérieiu'e n'a rien de commun avec les confessions et les confesseurs, ni même avec les cas de conscience : ce sont des choses toutes séparées. Ils vous exhorteront par exemple d'entrer dans le goût des choses s])iritueUes, ou bien ils approuveront que vous ayez un goût sensible dans l'oraison, qui est, à le bien prendre, une chose purement humaine, que chs-je? abominable. D'autres fois ils ne vous parleront que de la paix d'une bonne conscience et de la tranquilhté qu'apporte avec soi la pratique de la loi de Dieu et des bonnes œuvi'es : écueils dangereux où cinglant à pleines voiles, comme il vous paraît, dans les routes salutaires de la haute perfection, on vient se briser et se percke. Le moyen sûr, ma chère fUle, de les éviter, c'est d'entrer dans le port de la parfaite résignation à la volonté divine. Alors, ma fille, alors, vertus ou vices, piété ou sacrilèges, grâces de Dieu ou réprobation, espérance ou désespoir de son salut, tout est indifférent àunc parfaite abandonnée (2). Une seule chose lui convient, que
(1) Lors(iu'elle (l'âme parfaite) voit (jnelques personnes dire dos paroles d'humilité et s'humilier Ijcaucoup, elle est toute surprise et étomaée de voir qu'elle ne pratique rien de seml)Ial)le. ; elle revient comme d'une léthargie, et si elle voulait s'humilier, elle en [serait] reprise comme d'une infidélité, et même elle ne le pourrait faii"e, parce que- l'état d'ancautissemeut par letjuel elle a passé, l'a mise [au-dessous] de toute humilité ; car, pour s'huuiilier, il faut être quelque cliose, et le néant ne peut s'abaisser au-dessous de ce qu'il est : l'état présent Ta mise au-dessus de toute humilité et de toutes vertus par la transformation en Dieu. {Litre des Torrents, 2« part., chap. I, n" 4, p. 247.)
(2) L'indifférence de cette amante est si grande, qu'elle ne peut pencher ni du côté de la jouissance, ni du côté de la i)rivatiou. La
232 == LA nuUYERE. — CllAP. I\
les décrets immuables de Dieu soient accomplis en elle. Mais, tandis que je vous parle, madame, il me paraît que quelque chose vous passe par l'esprit : parlez hardiment et avec confiance car il s'agit de votre salut.
La pénitente. — Il s'agirait de peu de chose, mon Père, puisque vous voidez que j'y sois si indifférente. Mais comme vous me j)ermettez que sur les voies de mon salut, auquel je ne puis m'empêcher de })rendre encore beaucoup d'intérêt, je vous expose mes doutes et mes scrupules, je vous avouerai que je faisais en moi-même une oraison dominicale à notre manière, je veux dire 'en l'ajustant à nos principes et à notre doctrine.
Le directeur. — Dites, ma fille : le projet en est louable.
La pénitente. ■ — Ecoutez ma composition.
Le directeur. — J'écoute.
La pénitente. — Die.u qui fi êtes pas plus au ciel que sur la terre et dans les enfers, qui êtes présent partout, je ne veux ni ne ithire que votre nom soit sanctifié : vous savez ce qui nous convient; si vous voulez qiCil le soit, il le sera, sans que je le veuille et le désire. Que votre royaume arrive ou n'arrive pas, cela m'est indiffcrent. Je ne vous demande pas aussi que votre volonté soit faite rn là terre comme au ciel : elle le sera malgré que j'en aie; cest à moi à m'y résigner. Donnez-nous à tous notre pain de tous les jours, qui est votre grâce, ou ne nous la donnez pas : je ne soulîaite de V avoir ni d'en être privée. De même si vous me pardonnez mes crimes, commue je pardonne à ceux qui m'ont offensé, tant mieux; si vous m'en punissez au contraire par la damnation, tant mieux encore, puisque c'est votre Ion plaisir. Enfin, mon Dieu, je suis trop abandonnée à votre volonté pour vous prier de 'me délivrer des tentations et du péché.
Le directeur. — Je vous assure, madame, que cela n'est pas mal; le Pater noster ainsi réformé édifierait sans doute toutes les âmes du parfait abandon, et j"ai envie de l'envoyer à nos nouvelles Éghses pom- être inséré dans la fornmle du simple regard. Qu'en dites-vous?
La pénitente. — En attendant, mon Père, que je sois aussi
mort et la vie lui sont égales, et quoique son amour soit iucomparal)lement plus fort qu'il n'a jamais été, elle ne peut néanmoins désii'er le paradis, parce qu'elle demeure entre les mains de son époux, comme les choses qui ne sont point. Ce doit être là l'effet do ranéantissement ])lus profond. (Explicalion du Cantique des caidiquci;, cliap. VTii, verset 14, p. 209.)
DIALOGUES Si: H LE OlIlKTISME = 233
cou! ont 0 lie mon oraison que je voudrais rêtre, je suis bien aise ((ue vous ne la désap])rouviez pas, et encore plus d'avoir eu le loisir de vous la réciter avant que je vous souhaite le bon soir; car la nuit s'approche et m'oblige à me séparer de vous. Le directeur. — J'y consens, ma chère dame; mais il ne faut plus être si longtemps sans nous voir. Vous avez besoin d'être soutemie : la moindre chose vous ferait faire une grande chute. Vous devez regarder la maison de votre mari comme un piège (jui vous est tendu, et dont vous ne sauriez trop vous défier. Je vous ai déjà exhortée à la ([uitter ; il faut faire cela sagement et abandonner votre maii avec une })rudence clirétienne. Madame, Dieu aura soin de vous, sans que vous vous en mêliez.